ALLER à LA TAble des
matières de cicéron orateur
Cicéron
Discours
VIII
SECONDE ACTION CONTRE VERRÈS.
LIVRE TROISIÈME.
SUR LES BLÉS.
SECONDE, ACTION CONTRE
VERRÈS. II. Sur sa préture en Sicile
SECONDE ACTION CONTRE VERRÈS.
DISCOURS HUITIÈME.
ARGUMENT.
Après un long et éloquent préambule, où
il montre quel fardeau il s'est imposé en accusant un Verrès, coupable de toutes
les sortes de crimes, et combien il doit être ennemi d'un tel homme, d'un homme
qui, malgré ses vices et ses forfaits, est protégé par beaucoup de nobles,
l'orateur divise en trois parties le chef d'accusation qui regarde les blés de
la Sicile, et il annonce qu'il parlera, dans la première, du blé dîmé; dans la
seconde, du blé acheté; dans la troisième, du blé estimé.
La première partie, où il est question du
blé dîmé ou de dîmes, occupe seule près des deux tiers de tout le discours.
Cicéron détaille, dans des narrations aussi variées et aussi intéressantes que
le sujet peut le permettre, tous les vols que Verrés a faits aux particuliers et
aux villes, à l'occasion des dîmes. Les villes de Sicile, excepté celles qui
étaient libres et franches, étaient tenues de payer au peuple romain la dîme de
leurs blés. On recueillait cette dîme en nature, et on l'envoyait à Rome.
Cicéron ne donne pas d'explications
précises sur la manière dont se recueillaient les dîmes dans les provinces
romaines, parce qu'il parlait de choses connues de ceux qui l'écoutaient: voici
toutefois quelques faits généraux. Lorsque les blés commençaient à croître, des
fermiers publics, appelés en latin decumani, et que nous appelons en
français décimateurs (collecteurs) prenaient la dîme à l'enchère (emebant)
pour tant de boisseaux de blé; c'est-à-dire qu'ils se chargeaient de fournir au
peuple romain tant de boisseaux de blé pour la dîme qui devait lui revenir de
tel champ. Les particuliers et les villes pouvaient mettre l'enchère sur les
décimateurs. Si la récolte était abondante, et que la dîme passât le nombre de
boisseaux de blé pour lequel ils avaient pris la dîme, c'était autant de gagné
pour eux : ils pouvaient perdre aussi à proportion de ce qu'elle était
inférieure à ce nombre. Le préteur, ou quelqu'un pour lui, adjugeait les dîmes à
celui ou à ceux dont l'enchère était portée le plus haut ; cela s'appelait
vendere decumas.
Cicéron prétend que Verrès s'était
associé aux décimateurs, dont le chef était un Apronius, qui est peint, dans le
discours, des traits les plus forts et les plus odieux. Il explique très bien
par quelles injustices criantes les malheureux agriculteurs se trouvaient
obligés de donner aux décimateurs plusieurs dîmes au lieu d'une; comment
quelquefois il leur restait à peine la dîme de leur récolte. La première partie
est terminée par la lecture d'une lettre de Timarchide accompagnée de
réflexions.
La seconde partie traite du blé acheté.
II y avait deux sortes de blés achetés : une seconde dîme que les peuples de la
Sicile étaient obligés de vendre, dans les besoins de la république, à un prix
fixé par le sénat, et huit cent mille boisseaux de blé répartis sur toutes les
villes de la même province, qu'on les obligeait de vendre tous les ans, et dont
le prix était aussi fixé.
Le blé estimé, dont il est question dans
la troisième partie, était le blé que la province devait fournir pour la
provision de la maison du préteur, et que celui-ci pouvait prendre en argent, au
lieu de le prendre en nature. On reproche à Verrès d'en avoir exigé plus qu'il
ne lui était dé, et de l'avoir estimé bien au delà du prix.
Un tableau pathétique de la triste
situation des agriculteurs siciliens termine le discours.
Il y est beaucoup
parlé de médimnes et de boisseaux. Le médimne, selon le P. Montfaucon, était une
mesure de dix setiers. Il fallait six boisseaux pour faire un médimne.
Cicéron, dit Desmeuniers, avertit
lui-même les juges, qu'obligé de citer une foule de calculs, il sera moles
intéressant que dans les autres parties de l'accusation; mais il développe si
bien les faits, il enchaîne ses preuves avec tant d'art, le style est ai varié,
que l'ouvrage plaît d'un bout à l'autre. L'orateur a eu soin d'entremêler ces
détails de morceaux énergiques et brillants : tel est le passage sur Sylla,
chap. 35; tel est, chap. 89, le tableau de la corruption des Romains, et de la
haine qu'inspiraient les magistrats de la république à tous les peuples du
monde. Il expose d'une manière très agréable les intrigues qui précédaient
l'adjudication des dîmes, les vols qu'on se permettait dans la levée de
l'impôt.... Il est difficile d'imaginer une administration plus tyrannique et
plus défectueuse.... Ce discours, quoiqu'il ne satisfasse point toute notre
curiosité sur plusieurs points d'économie politique, offre cependant quelquefois
des renseignements, qu'on ne trouverait point ailleurs, sur le produit des
terres, la valeur des grains, la quotité des impôts, et la manière de les
percevoir : ces faits sont d'autant plus précieux, qu'ils peuvent donner une
idée du gouvernement et de la richesse des anciens peuples.
LIVRE HUITIÈME.
SUR LES BLÉS.
I. Juges, tous ceux qui, sans aucune vue d'inimitié particulière ou
de vengeance personnelle, sans l'espoir d'aucune récompense, et dans le seul
intérêt de la république, appellent un coupable
devant les tribunaux, doivent considérer quel fardeau ils s'imposent pour ce
moment, et bien
plus encore quelles obligations ils contractent pour tout le reste de leur
vie. Demander à un
autre compte de ses actions, c'est se prescrire à soi-même l'intégrité,
la modération, toutes les
vertus; surtout, je le répète, si l'on n'est point animé par d'autre motif
que par celui de l'utilité
commune. En effet, celui qui se charge de réformer les mœurs et de
reprendre les fautes d'autrui,
peut-il espérer qu'on lui pardonnera de s'écarter en rien de la religion du
devoir? Il faut
donc estimer et aimer davantage le citoyen qui, non seulement travaille à
retrancher du corps
politique un membre pervers, mais qui, au penchant naturel que nous avons
pour le bien, ajoute
une sorte d'engagement particulier et irrévocable, et s'annonce lui-même
comme obligé de vivre
toujours avec sagesse et honneur. Aussi, juges, a-t-on souvent entendu dire
à l'éloquent et
vertueux L. Crassus qu'il se repentait d'avoir dénoncé Carbon à la
justice, en ce qu'il avait par là
rendu ses volontés moins libres, et livré, plus qu'il n'aurait voulu, sa
vie à l'observation de la foule.
Ce grand homme, quoique doué de tous les avantages du génie et de la
fortune, se sentait comme
gêné par le frein qu'il s'était donné dans sa jeunesse, à un âge où
l'on se décide sans réfléchir.
Voilà pourquoi les jeunes gens qui entreprennent une accusation donnent en
cela un témoignage
moins sûr de leur vertu et de leur intégrité que ceux qui s'y portent dans
l'âge mûr. Les premiers
sont entraînés par l'amour de la gloire, par une sorte d'ostentation, avant
que d'avoir pu connaître
qu'on vit bien plus librement quand on n'a accusé personne : pour nous, qui
avons déjà
donné quelques preuves de force et d'intelligence, jamais, si nous n'avions
pris de l'empire sur nos
passions, nous n'aurions pu renoncer, par un tel engagement, à notre
indépendance et à notre liberté.
II. Je m'impose même un plus grand fardeau que les autres accusateurs
(si l'on doit appeler
fardeau ce qu'on porte avec plaisir et avec joie); mais enfin ma charge est
bien plus pesante que
celle d'aucun d'entre eux. On leur demande à tous qu'ils s'abstiennent
principalement des vices
qu'ils ont repris dans celui qu'ils accusent. Avez-vous accusé un
déprédateur, un concussionnaire,
il vous faudra par la suite éviter tout soupçon de cupidité. Avez-vous
amené aux pieds de la justice
un homme méchant ou cruel, il vous faudra toujours être sur vos gardes pour
ne montrer en
vous aucune méchanceté, ni même la moindre aspérité de mœurs. Avez-vous
traduit devant les
juges un corrupteur, un adultère, vous ne pouvez être désormais trop
attentif pour que votre vie
n'offre aucune faiblesse. En un mot, il faudra fuir avec un soin extrême les
vices que vous aurez
poursuivis dans un autre; car on ne saurait souffrir un accusateur, ni même
un censeur qui
se laisse surprendre dans la faute qu'il a reprise en autrui. Pour moi,
Romains, j'attaque devant
vous, dans un seul homme, tous les vices qui peuvent se rencontrer dans un
homme entièrement
dépravé. Oui, je le prétends, il n'est aucun trait d'impudicité, de
perversité, d'audace, qu'on
ne puisse remarquer dans la vie du seul Verrès. Ce seul accusé m'impose
l'obligation d'annoncer
par ma conduite que je fus toujours et suis encore absolument éloigné, je
ne dis pas seulement de
commettre les mêmes actions, de tenir les mêmes propos, je dis encore
d'affecter cette arrogance
et cette effronterie, qui se peignent dans ses yeux et dans tous les traits
de son visage. Je
vois sans peine, Romains, qu'une vie que j'aimais déjà par goût et pour
elle-même, me sera
désormais indispensable par la loi que je m'en fais en ce jour.
III. Vous me demandez souvent, Hortensius, quelle inimitié avec
Verrès, ou quelle injure de
sa part, m'ont engagé à l'accuser. Je ne parle pas du devoir que m'imposent
mes liaisons intimes
avec les Siciliens; je ne réponds qu'à la question de l'inimitié.
Croyez-vous donc qu'il y ait une
inimitié plus vive que celle qui naît de l'opposition des sentiments, de la
différence des goûts
et des inclinations? Peut-on regarder la bonne foi comme ce qu'il y a de plus
sacré de la vie,
et n'être pas ennemi d'un homme qui, nommé questeur, a osé dépouiller,
abandonner, trahir,
attaquer son consul, un consul qui lui avait communiqué ses secrets, livré
sa caisse, confié tous
ses intérêts? Peut-on chérir la pudeur et la chasteté, et voir d'un oeil
tranquille les continuels
adultères de Verres, son immoralité, ses prostitutions, ses infamies
domestiques? Peut-on être
attaché au culte des dieux immortels, et ne pas détester un brigand
sacrilège qui a dépouillé tous
les temples, qui a eu le front de voler jusque sur la route des chars
sacrés? Celui qui croit que tous
les hommes doivent être soumis à une justice égale, peut-il, Verrès, ne
pas vous haïr profondément,
lorsqu'il songe aux variations et aux caprices de vos ordonnances? Celui
qu'affligent les
outrages faits aux alliés, les dommages causés aux provinces, peut-il voir,
sans s'indigner
contre vous, le pillage de l'Asie, les vexations exercées dans la Pamphylie,
le deuil et les larmes
de la Sicile? Celui qui veut que les droits et la liberté des citoyens
romains soient regardés partout
comme inviolables, ne doit-il pas être plus que votre ennemi, lorsqu'il se
représente les
fouets, les haches, les croix dressées pour le supplice des citoyens
romains? Quoi! si, dans quelque
occasion, Verrès avait prononcé injustement contre mes intérêts, je me
croirais fondé à être
son ennemi; et lorsqu'il attente aux biens, aux intérêts, à la fortune, au
bonheur, à la liberté de
tous les gens de bien, vous me demandez, Hortensius, pourquoi je suis
l'ennemi d'un homme
qu'abhorre le peuple romain, moi surtout qui, pour obéir à la volonté du
peuple romain, ai cru
devoir accepter, bien qu'il soit au-dessus de mes forces, un si grave
ministère?
IV. Et ces autres considérations, peu importantes à ce qu'elles
paraissent, ne sont-elles pas
propres à faire impression sur notre esprit? Eh quoi! Hortensius, les vices
et les crimes de Verrès
obtiennent plus facilement votre amitié et celle des autres nobles que la
vertu et l'intégrité de
chacun de nous? Vous ne pouvez souffrir le mérite des hommes nouveaux; vous
dédaignez leur
régularité; vous méprisez leur sagesse; vous voudriez éteindre leurs
talents, étouffer leurs vertus.
Vous aimez Verrès. Oui, je le crois; à défaut de vertu, de mérite,
d'innocence, de pudeur, de
chasteté, vous trouvez des charmes dans son entretien, dans sa politesse,
dans ses connaissances.
Non, il n'en est rien. Tout n'offre, au contraire, dans Verrès, que le
comble de l'opprobre et de
l'infamie, joint à l'excès de la grossièreté et de la sottise. Si quelque
maison s'ouvre devant un
tel homme, ne parait-elle pas s'ouvrir pour demander et recevoir quelque
présent? Vos portiers
et vos valets chérissent Verrès; il est aimé de vos affranchis, adoré de
vos esclaves. Arrive-t-il,
on l'annonce aussitôt; il est seul introduit; les hommes les plus honnêtes
sont exclus : d'où
l'on voit sans peine que vous chérissez principalement ceux qui se sont
livrés à de tels excès,
qu'ils ne peuvent trouver leur sûreté que dans votre protection.
Enfin, lorsque, satisfaits d'une fortune médiocre, nous ne cherchons pas à
l'augmenter;
lorsque nous soutenons notre rang et les bienfaits du peuple romain par la
vertu et non par l'opulence:
je vous le demande, Hortensius, souffrirons-nous que Verrès brave
impunément les
lois; que, fier de tout ce qu'il a pris à tout le monde, ce déprédateur
insulte à notre médiocrité;
que vos palais soient décorés de ses vases d'argent, le forum et le comice
de ses statues
et de ses tableaux, surtout quand vos propres talents ont mis chez vous
toutes ces choses en
abondance? souffrirons-nous que ce soit un Verrès, qui orne de ses rapines
vos maisons de
plaisance; qu'un Verrès le dispute à L. Mummius et s'applaudisse d'avoir
dépouillé plus de villes
alliées que ce général n'a dépouillé de villes ennemies, d'avoir seul
orné plus de maisons de
campagne de la décoration des temples, que l'autre n'a décoré de temples
de la dépouille des
vaincus? Et voilà celui à qui vous ne donnez tant de preuves d'amitié que
pour porter les autres
à servir vos passions à leurs propres risques !
V. Mais nous reviendrons ailleurs sur ces réflexions, qu'il est temps
de finir: suivons maintenant
le cours de cette plaidoirie, après vous avoir fait, Romains, une prière.
Dans tout ce qui précède,
vous nous avez prêté toute votre attention, et j'en éprouve une bien vive
reconnaissance; mais elle le
sera plus encore, si vous m'accordez pour le reste la même bien vei1lance.
Jusqu'ici la diversité même
et la nouveauté des objets et des griefs pouvaient attacher les juges.
Maintenant je vais discuter les
malversations de Verrès dans l'administration des blés, malversations qui
l'emportent sur toutes les
autres par la nature et l'énormité des crimes, mais dont le récit offrira
moins d'intérêt et de variété.
Il est bien digne, Romains, de votre gravité et de votre sagesse d'être ici
également attentifs, et,
en nous écoutant, de donner plus à votre religion qu'au plaisir de nous
entendre. Songez que,
dans cette partie de la cause, vous avez à prononcer sur le sort et la
fortune de tous les Siciliens
et de ceux des citoyens romains qui cultivent des terres dans la Sicile, sur
les revenus que nous
ont laissés nos ancêtres, sur la vie et les subsistances du peuple romain.
Si ces objets vous paraissent
importants, et même des plus importants, ne cherchez dans l'orateur ni la
variété du
talent ni la fécondité de l'éloquence. Nul de vous, Romains, n'ignore que
ce sont surtout les blés
qui font pour nous de la Sicile une province si utile et si précieuse : dans
le reste, elle nous
aide; ses blés nous nourrissent et nous font vivre. Ce chef d'accusation
sera divisé en trois parties.
Nous parlerons d'abord du blé dîmé, ensuite du blé acheté, enfin du blé
estimé.
VI. Entre la Sicile et les autres provinces, voici, Romains, la
différence touchant l'établissement
des impôts. Nous avons frappé d'autres peuples, par exemple, les Espagnols
et la plupart
des Carthaginois, d'un tribut fixe, d'une taxe qui est comme le prix de nos
victoires et le
châtiment de la guerre qu'ils nous ont faite; ou bien, ce qui se voit en
Asie, on a établi que les
censeurs affermeraient les terres d'après la loi Sempronia. En recevant les
villes de la Sicile
dans notre amitié et sous notre protection, nous avons stipulé qu'elles
seraient gouvernées par
leurs anciennes lois, qu'elles obéiraient au peuple romain sous les mêmes
conditions qu'elles avaient
obéi à leurs princes. Très peu de ces villes ont été conquises par nos
ancêtres; leur territoire, devenu
la propriété du peuple romain, leur a cependant été rendu, et est
affermé par les censeurs.
Il est deux villes fédérées, dont les dîmes ne s'afferment pas, Messine
et Taurominium. Cinq, sans
être fédérées, sont franches et libres, Centorbe, Halèse, Ségeste,
Halicye, Palerme. Tous les autres
territoires des villes de Sicile sont sujets aux dîmes, comme ils
l'étaient, avant la domination
romaine, par les ordonnances et les règlements des Siciliens eux-mêmes.
Voyez maintenant la sagesse de nos ancêtres après avoir réuni à la
république la Sicile, comme
un utile auxiliaire dans la guerre et dans la paix, jaloux de ménager et de
se conserver les Siciliens,
ils ont eu l'attention, non seulement de ne mettre sur les terres aucune
imposition nouvelle, mais
même de ne point toucher à la loi de l'adjudication des dîmes, de n'en
changer ni le temps,
ni le lieu; ils ont voulu qu'on les affermât dans un certain temps de
l'année, sur les lieux mêmes,
dans la Sicile, d'après la loi d'Hiéron ; que les Siciliens pussent
présider eux-mêmes à leurs
affaires, qu'ils ne fussent pas effarouchés par une loi nouvelle, ni même
par une loi qui portât
un nouveau nom. Ainsi ils ont ordonné que les dîmes seraient toujours
affermées d'après la loi
d'Hiéron, afin que les Siciliens s'acquittassent plus volontiers de leur
taxe, en voyant subsister,
jusque sous un autre empire, les établissements et même le nom d'un roi qui
leur fut cher. Les
Siciliens avaient toujours joui de ce privilège avant la préture de
Verrès : c'est lui qui, le premier,
sans respect pour un usage constant, pour les coutumes transmises par nos
ancêtres, pour
les conditions de notre amitié avec les Siciliens et les clauses de leur
alliance avec nous, a osé tout
changer, tout bouleverser.
VII. Ici, Verrès, je vous blâme d'abord et vous accuse
d'avoir introduit des innovations dans
d'aussi anciens usages. Avez-vous fait quelque découverte par l'effort de
votre génie? surpassez-vous
en lumières et en intelligence tous ces hommes illustres et sages qui, avant
vous, ont
gouverné la province? Soit; je vous reconnais ici, je reconnais votre
pénétration, et les plans de votre
sagesse. Je vous en accorde et vous en passe l'honneur. À Rome, je le sais,
lorsque vous étiez
préteur, votre édit a transporté les successions des enfants aux
étrangers; des héritiers directs,
aux collatéraux; des héritiers institués par les lois, à ceux que
désignait votre caprice : vous
avez, je le sais, réformé les édits de vos prédécesseurs, adjugé les
successions, non à ceux qui
produisaient des testaments, mais à ceux qui en supposaient; et ces
règlements nouveaux, ces
règlements que vous avez inventés et produits, vous ont procuré des
profits immenses. Je me le rappelle
encore, vous changiez et abolissiez les lois des censeurs pour l'entretien
des édifices publics; sous
votre préture, un particulier, quoique son bien y fût intéressé, ne
pouvait se faire donner une
entreprise; les tuteurs et les proches ne pouvaient veiller aux intérêts
d'un pupille, ni empêcher sa
ruine; vous aviez soin de prescrire un terme fort court pour un ouvrage, afin
d'en écarter
les autres, tandis que vous ne marquiez aucun terme à vos entrepreneurs.
Ainsi, je ne suis pas
étonné qu'un homme aussi éclairé et aussi habile que vous dans les édits
des préteurs, dans
les lois des censeurs, ait établi une loi nouvelle pour les dîmes : non, je
ne suis pas étonné que
vous ayez inventé quelque chose; mais que, de votre propre mouvement, sans
l'ordre du peuple,
sans l'autorité du sénat, vous ayez changé les lois de la Sicile, c'est en
quoi je vous blâme, c'est
de quoi je vous accuse.
Autorisés par le sénat, les consuls L. Octavius et C. Cotta avaient
affermé à Rome les dîmes de
vin, d'huile et de menues récoltes que les questeurs, avant vous,
affermaient en Sicile, et à ce
sujet ils avaient porté la loi qu'ils jugeaient convenable. Lorsqu'on
renouvela le bail, les fermiers
publics demandèrent qu'on ajoutât quelque chose à la loi, et que toutefois
on ne s'écartât
point des autres lois des censeurs. Cette demande fut contredite par
quelqu'un qui se trouvait alors
à Rome, par votre hôte, Verrès, oui, par votre hôte et votre ami,
Sthénius de Thermes, ici
présent. Les consuls examinèrent la chose. Ayant appelé, pour la
délibération, plusieurs citoyens
distingués et illustres, ils prononcèrent, de l'avis du conseil, qu'on
affermerait d'après la loi d'Hiéron.
VIII. Comment! des hommes qui avaient de grandes lumières et une
autorité imposante, à qui
le sénat avait accordé tout pouvoir de porter des lois pour affermer les
impôts, à qui le peuple
romain avait confirmé ce pouvoir; de tels hommes ont déféré à la
réclamation d'un seul Sicilien; ils
n'ont pas voulu, même pour augmenter les impôts, changer le nom de la loi
d'Hiéron : et vous,
homme sans intelligence et sans autorité, vous vous êtes permis, sans aucun
ordre du sénat et
du peuple, malgré les réclamations de toute la Sicile, au grand détriment
ou plutôt à la ruine des
impôts publics, vous vous êtes permis d'anéantir la loi d'Hiéron!
Mais quelle loi, Romains, a-t-il réformée, ou plutôt anéantie? la loi la
mieux faite et la plus
sage, une loi qui, par toutes les précautions imaginables, livre et soumet
au décimateur l'agriculteur,
lequel est veillé de si près, qu'il ne peut, sans s'exposer à la plus
rigoureuse peine, frustrer d'un
seul grain le décimateur, ni lorsque les blés sont sur pied, ni lorsqu'ils
sont dans le grenier ou dans
l'aire, ni lorsqu'on les transporte dans un lieu voisin ou éloigné. La loi
est faite avec un soin
qui prouve que son auteur n'avait pas d'autre revenu; avec toute l'habileté
d'un Sicilien, avec
toute la sévérité d'un maître absolu. D'après cette loi, cependant, il
est avantageux en Sicile de
s'occuper d'agriculture, parce que les droits du décimateur sont si bien
réglés, qu'il ne peut
jamais forcer le cultivateur de lui payer plus que la dîme.
Malgré la sagesse de cette institution, il s'est trouvé un homme qui,
après tant d'années, bien
plus, après tant de siècles, a entrepris de la changer, de la détruire:
oui, Verrès est le seul qui ait
fait tourner à des gains criminels des règlements sages, favorables aux
alliés, utiles à la république;
qui ait établi de prétendus décimateurs, lesquels n'étaient que les
ministres et les satellites de
sa cupidité. Je vous les montrerai, Romains, se livrant pendant trois ans,
dans la province, à tant
de vexations et de rapines, que nos gouverneurs les plus intègres et les
plus habiles pourront à
peine, après un long intervalle, réparer ces malheurs.
IX. Le chef de tous ces hommes qu'on appelait décimateurs était ce
Q. Apronius, que vous
voyez, dont la perversité sans exemple vous est certifiée par le
témoignage des députés les plus
dignes de foi. Remarquez, je vous prie, l'air du personnage et sa figure; et
par la fierté qu'il garde
encore dans une situation désespérée, essayez de vous figurer, de vous
représenter quelle a dû être
son arrogance lorsqu'il régnait en Sicile. C'est cet Apronius que Verrès,
qui, dans toute la province,
avait ramassé de toutes parts avec tant de soin les hommes les plus vicieux,
et qui avait
emmené avec lui une si grande foule de ses pareils, a regardé comme un
autre lui-même, comme
une parfaite image de ses vices, de sa débauche, de son audace. Aussi, en
fort peu de temps, furent-ils
étroitement liés; ce ne fut ni l'intérêt, ni la raison, ni quelque
recommandation particulière,
mais la même dépravation de goûts, qui les unit. Vous connaissez les mœurs perverses
et déréglées de Verrès : imaginez-vous, si vous le pouvez, un homme qui
aille avec lui de
pair dans toutes ses infamies, dans ses honteuses dissolutions : vous aurez
une idée de cet Apronius,
lequel, comme on en peut juger, non seulement par sa conduite, mais encore
par sa taille
et tout son extérieur, est comme l'abîme et le gouffre immense de tous les
opprobres et de tous
les vices. Verrès l'employait en chef dans tous ses adultères, dans le
pillage des temples, dans ses
impurs festins. La ressemblance des mœurs les avait rapprochés, les avait
unis au point que' cet
Apronius, qu'on trouvait généralement grossier et rustique, Verrès seul le
trouvait agréable et
disert; que celui-là même que tout le monde abhorrait, qu'on ne voulait pas
voir, Verrès ne
pouvait s'en passer; qu'un homme avec lequel on évitait de se rencontrer à
la même table, buvait
dans la même coupe que Verrès ; qu'enfin l'odeur infecte qu'exhalaient sa
bouche et son corps,
et que les bêtes mêmes, comme on dit, ne pourraient souffrir, paraissait à
Verrès un parfum
suave et doux. Apronius se trouvait à ses côtés au tribunal ; Apronius
était sans cesse dans sa
chambre; il faisait les honneurs de ses repas, même de ceux où, sans
respect pour le jeune fils du
préteur, il se mettait à danser nu devant lui.
X. C'est là l'homme que Verrès, comme je le disais, a nommé en
chef pour tourmenter et
dépouiller les malheureux agriculteurs. Oui, Romains, sachez que, sous sa
préture, de fidèles
alliés et d'excellents citoyens ont été livrés et abandonnés à la
perversité, à l'audace, à la
cruauté d'un Apronius, par des règlements et des édits nouveaux, au
mépris de la loi d'Hiéron,
de cette loi que Verrès, je l'ai déjà dit, a rejetée et réprouvée tout
entière.
Écoutez d'abord, Romains, son admirable ordonnance : Le cultivateur donnera
au décimateur
tout ce que celui-ci aura déclaré lui être dû. Comment ! il faut donner
tout ce qu'Apronius
demandera? Quoi donc ! est-ce là le règlement d'un préteur pour des
alliés, ou l'édit despotique
d'un tyran insensé pour des ennemis vaincus? Je donnerai tout ce que
demandera Apronius ! Mais
il demandera tout ce que j'aurai cultivé. Que dis-je tout? même plus, s'il
le veut. Qu'importe?
ou vous donnerez, ou vous serez condamné comme ayant enfreint l'ordonnance.
Dieux immortels !
quelle oppression! la chose n'est pas vraisemblable. Tout. persuadés que
vous êtes, Romains,
qu'il n'est rien dont Verrès ne soit capable, je m'imagine que ce fait vous
paraît faux. Quand
toute la Sicile en déposerait, je n'oserais moi-même l'affirmer, si je n'en
trouvais la preuve
dans les édits mêmes tirés de ses registres : les voici. Remettez, je vous
prie, la pièce au greffier :
qu'il lise d'après le registre même. Lisez l'édit sur la déclaration des
terres mises en labour.
ÉDIT SUR LA DÉCLARATION.
Verrès se plaint qu'on ne lit pas tout : son air semble du moins me le faire
entendre.
Qu'avons-nous passé? est-ce l'article où vous songez aux Siciliens, et
jetez un
regard de pitié sur les malheureux agriculteurs? Vous déclarez, en effet,
que si le décimateur
prend au delà de ce qui lui est dû, vous permettrez de le poursuivre pour
lui faire payer huit fois
la somme perçue au delà de ses droits. Je ne veux rien passer. Lisez
l'article que demande l'accusé;
lisez-le tout entier. ÉDIT SUR LE DROIT DE RÉCLAMER HUIT FOIS LA SOMME PERÇUE.
Le cultivateur opprimé poursuivra donc en justice le décimateur? Il est
triste, il est injuste que des
laboureurs soient transportés de leurs campagnes au barreau, de la charrue
au tribunal, de leurs
travaux rustiques au milieu de ces discussions et de ces luttes judiciaires,
si nouvelles pour eux.
XI. Quoi! dans toutes les autres impositions de l'Asie, de la
Macédoine, de l'Espagne, de la
Gaule, de l'Afrique, de la Sardaigne, de la partie de l'Italie qui y est
sujette; dans toutes ces impositions,
dis-je, le fermier public n'a droit que de faire des demandes et de prendre
des gages,
non d'enlever ni de saisir les récoltes; et vous, Verrès, vous établissiez
pour la classe d'hommes
la plus utile, la plus vertueuse, la plus honnête, je veux dire, pour les
agriculteurs, une jurisprudence
contraire à toute jurisprudence ! Eh! lequel est plus juste que le
décimateur demande ou
que le cultivateur redemande ? que le cultivateur soit jugé quand il
possède encore son bien, ou
quand il l'a perdu? que celui qui a amassé par ses travaux soit en
possession, ou celui qui a
acquis par la simple enchère? Et ceux qui ne labourent qu'un arpent, qui ne
peuvent interrompre
leurs travaux, et le nombre en était considérable en Sicile, avant votre
préture, que feront-ils?
Quand ils auront donné à Apronius ce qu'il aura demandé, quitteront-ils
leur labour? abandonneront-ils
leurs pénates? se transporteront-ils à Syracuse? et là, dans un jugement
par commissaires,
devant vous préteur, sans doute à partie égale, poursuivront-ils Apronius,
vos délices,
l'objet de vos tendresses?
Mais soit; il se trouvera un agriculteur, courageux et habile, qui, après
avoir donné au décimateur
tout ce qu'il aura demandé, le poursuivra en justice, pour le faire
condamner à payer
huit fois. J'attends l'effet de l'édit, la sévérité du préteur; je
m'intéresse pour l'agriculteur, je souhaite
qu'Apronius soit condamné. Que demande l'agriculteur? rien que de pouvoir
poursuivre aux
termes de l'édit. Et Apronius? il ne refuse pas d'être jugé. Et le
préteur? il ordonne de choisir
des commissaires. Écrivons les classes dans lesquelles on choisira. -
Qu'appelez-vous classes?
Vous prendrez, dit-il, des hommes de ma suite. - Et de quels hommes est
composée votre suite?
De l'aruspice Volusius, du médecin Cornélius, et de toute cette meute
affamée qui entoure mon
tribunal. Car Verrès ne tira jamais un seul juge, un seul commissaire, du
nombre des citoyens
romains établis en Sicile. Quiconque, disait-il, possède un pouce de terre,
est ennemi des décimateurs.
Il fallait donc se présenter contre Apronius devant des hommes tout
échauffés encore
du vin de la table d'Apronius.
XII. Quel admirable, quel incomparable tribunal! quel édit sévère
l quel excellent refuge
pour les cultivateurs !
Et afin que vous compreniez quelles étaient ces poursuites autorisées par
l'édit, quelle estime
on faisait de ces juges tirés de la suite de Verrès, écoutez. Ne s'est-il
pas trouvé, croyez-vous,
quelque décimateur qui, avec la liberté de faire donner à l'agriculteur
tout ce qu'il lui demandait,
ait demandé au delà de ce qui lui était dû? Voyez, examinez; ne s'en
est-il pas rencontré quelqu'un,
surtout lorsqu'il aurait pu outrepasser ses droits, non par cupidité, mais
par mégarde? Il s'en est
trouvé nécessairement un grand nombre. Je dis, moi, que tous ont pris au
delà des dîmes. Or, Verrès,
dans les trois années de votre préture, montrez-m'en un seul qui ait été
condamné suivant
la rigueur de votre édit; que dis-je? qui ait été poursuivi en vertu de
votre édit? Il n'y avait,
apparemment, aucun agriculteur qui pût se plaindre qu'on lui eût fait une
injustice; il n'y avait
aucun décimateur qui eût demandé un grain au delà de ce qui lui était
dû. Mais Apronius, au contraire,
prenait et enlevait à chacun tout ce qu'il voulait; tout retentissait des
plaintes des cultivateurs
vexés et dépouillés : et cependant on ne trouvera pas qu'il y ait eu une
seule poursuite.
Quoi donc! tant d'hommes qui avaient de la fermeté, du crédit et de la
considération, tant
de Siciliens, tant de chevaliers romains, lésés par un seul homme aussi
vil, aussi déshonoré, ne
le poursuivaient pas pour lui faire subir la peine qu'il n'avait pas craint
d'encourir? Quelle en
pouvait être la raison ? celle que tout le monde aperçoit. Se présenter au
tribunal, c'était, ils n'en
doutaient pas, aller au-devant des déceptions et de l'insulte. Quel
tribunal, en effet, que celui où
auraient siégé, avec le titre de juges-commissaires, trois hommes tirés de
l'impure et infâme cohorte
de Verrès, ses odieux compagnons, lesquels ne lui avaient pas été donnés
par son père, mais
recommandés par une vile courtisane! Que si un agriculteur eût plaidé sa
cause, et dit qu'Apronius
ne lui avait point laissé de blé; que ses biens même avaient été
pillés; qu'on l'avait frappé et battu
nos honnêtes juges se seraient rapprochés comme pour délibérer sur ses
plaintes: mais ils n'auraient
parlé entre eux que d'une partie de débauche, que des femmes sortant des
bras de Verrès, dont
ils pourraient s'emparer. Fier de sa dignité nouvelle de fermier public,
Apronius se serait levé,
non comme un décimateur tout couvert de poussière, mais parfumé
d'essences, avec cet air de
langueur que donnent la débauche et les veilles: à son premier mouvement,
de son premier souffle,
il eût rempli l'assemblée d'exhalaisons vineuses, de l'odeur de ses
parfums, de l'infection de sa
personne. Il eût répété ses discours ordinaires, qu'il ne s'était pas
fait adjuger les dîmes, mais
les biens et la fortune des cultivateurs; qu'il n'était pas le décimateur
Apronius, mais un second
Verrés, le maître des agriculteurs, leur souverain. Après quoi, les
excellents juges de la troupe de
Verrès n'auraient pas délibéré pour absoudre Apronius, mais cherché les
moyens de condamner,
au profit d'Apronius, le demandeur lui-même.
XIII. Après avoir permis aux décimateurs, c'est-à-dire, à
Apronius, de piller les agriculteurs,
de demander tout ce qu'il voulait, de prendre tout ce qu'il aurait demandé,
vous vous ménagiez,
Verrès, en cas d'accusation, cette défense : Je me suis engagé par un
édit à nommer une
commission qui fit rendre huit fois la somme. Quand vous auriez permis au
cultivateur de
choisir les juges dans cette classe si nombreuse, mais si recommandable et si
intègre des citoyens
romains établis à Syracuse, on se plaindrait encore de ce nouveau genre de
vexation, d'être
obligé, après avoir abandonné toutes ses récoltes au décimateur, après
s'être dessaisi de ses biens,
d'en poursuivre en justice la restitution, d'intenter un procès pour les
recouvrer. Mais lorsque,
dans l'édit, il n'est parlé de jugement que pour la forme; lorsque le
jugement, en effet,
n'eût été qu'une collusion de vos infâmes satellites avec les
décimateurs vos associés, ou plutôt
vos intendants, vous osez encore parler de cette poursuite prétendue; vaine
défense, qu'a
réfutée déjà non pas seulement mon discours, mais l'événement, puisque,
malgré tant de vexations,
tant de dommages subis par les agriculteurs, ils n'en ont jamais poursuivi
les auteurs
en vertu de votre admirable édit, et qu'ils n'ont pas même demandé le
droit de les poursuivre.
Cependant Verrès sera plus favorable aux cultivateurs qu'il ne le paraît,
puisque, dans le même
édit où il annonce qu'il permettra de poursuivre les décimateurs pour leur
faire payer huit
fois la somme, il déclare que les cultivateurs ne pourront être condamnés
qu'à payer une
somme quadruple. Osera-t-on dire qu'il ait été déchaîné contre les
agriculteurs, qu'il ait été leur
ennemi? ne leur a-t-il pas été bien plus favorable qu'aux fermiers publics?
Mais l'édit porte que le
magistrat sicilien fera payer au cultivateur ce qu'exige le collecteur.
N'est-ce pas là avoir épuisé
toutes les rigueurs judiciaires qu'on peut employer contre l'agriculteur? Il
n'est pas mal, dit Verrès,
de le contenir par la crainte d'un jugement, de l'empêcher de remuer après
qu'on l'aura fait
payer. - Si vous voulez me faire payer en vertu d'un jugement, ne faites pas
intervenir le magistrat
sicilien; si vous employez cette voie de rigueur, qu'est-il besoin d'un
jugement? Qui n'aimera
mieux donner à vos décimateurs ce qu'ils auront demandé, que d'être
condamné par vos
odieux compagnons à payer le quadruple?
XIV. Mais voyons l'admirable conclusion qui termine son édit : il
annonce que, pour les démêlés
qui surviendront entre le cultivateur et le décimateur, il donnera des
commissaires, si l'un
des deux le désire. D'abord, quel démêlé peut-il y avoir lorsque celui
qui doit demander enlève;
qu'il enlève, non ce qui lui est dû, mais ce qu'il veut; et que celui à
qui on a enlevé ne peut, en
aucune manière, recouvrer par un jugement ce qui lui appartient? Mais
ensuite cet homme abject
prétend même ici faire le fin et le rusé. JE DONNERAI, dit-il, DES
COMMISSAIRES, SI L'UN DES
DEUX LE DÉSIRE. Comme il s'imagine voler adroitement! Il permet à tous les
deux de réclamer
des commissaires. Mais qu'importe qu'il dise : Si l'un des deux le désire,
ou, si le décimateur le
désire? Eh ! l'agriculteur demandera-t-il jamais vos commissaires?
Que dirons-nous de l'édit qu'il a rendu sur-le-champ, et par occasion,
d'après l'avis d'Apronius?
Q. Septitius, chevalier romain des plus distingués, résistait à Apronius,
et protestait
qu'il ne donnerait que la dîme ; on voit paraître tout à coup une
ordonnance spéciale, qu'on ne
pourra enlever son blé de l'aire avant de s'être arrangé avec le
décimateur. Septitius supportait
encore cette injustice, et il laissait son blé dans l'aire se gâter par la
pluie, lorsque soudain on
voit éclore cet autre édit si fécond en profits pour son auteur, qu'avant
les calendes d'août,
toutes les dîmes doivent être portées au détroit de Sicile. Par cet
édit, il a livré, pieds et mains
liés, à Apronius, non les Siciliens (ses précédentes ordonnances les
avaient déjà assez épuisés,
assez ruinés), mais les chevaliers romains eux-mêmes, qui avaient cru
pouvoir conserver leurs
droits contre Apronius, parce qu'ils jouissaient de quelque considération,
et qu'ils avaient eu du
crédit auprès des autres préteurs. Remarquez, en effet, quels sont ces
édits. ON N'ENLÈVERA
POINT LE BLÉ DE L'AIRE, À MOINS QU'ON NE SE SOIT ARRANGÉ. C'est une assez
grande
violence pour contraindre à un arrangement peu favorable : car j'aime mieux
donner davantage que de
ne pas enlever à temps mon blé de l'aire. Mais cette violence n'ébranle
pas encore Septitius et d'autres
Romains aussi fermes, qui disent : Plutôt que d'entrer en arrangement, je
n'enlèverai point
mon blé. C'est pour eux qu'il ajoute cet article : Portez votre blé avant
les calendes d'août.
Je le porterai donc.- Mais vous le laisserez en place jusqu'à ce que vous
vous soyez arrangé.
Ainsi le jour fixé pour porter le blé obligeait de l'enlever de l'aire; la
défense de l'enlever de l'aire
avant qu'on se fût arrangé, contraignait, malgré soi, à un arrangement.
XV. Ce
que je vais dénoncer n'est pas seulement contraire à la loi
d'Hiéron et à l'usage des anciens
préteurs, mais encore à toutes les lois que les Siciliens tiennent du
sénat et du peuple romain,
d'après lesquelles ils ne sont forcés de plaider que devant leurs propres
juges. Verrès ordonna
que le décimateur pourrait ajourner le cultivateur devant tel juge qu'il
voudrait, afin, sans
doute, qu'Apronius pût ajourner à Lilybée un habitant de Léontini, et
qu'il eût ce nouveau
moyen d'inquiéter et de rançonner les infortunés laboureurs.
Mais voici ce qu'il avait imaginé de plus étrange et de plus propre à
tourmenter ces malheureux :
il leur était enjoint de déclarer les arpents qu'ils auraient ensemencés.
Cette ordonnance, comme
nous le montrerons, avait une grande vertu pour faire conclure des
arrangements sans que la
république en tirât aucun avantage; et elle servait surtout à Apronius
pour faire subir des vexations
à tous ceux qu'il voulait. Quelqu'un avait-il parlé contre son gré, il
était cité en justice pour
déclaration d'arpents ensemencés. Nombre de cultivateurs se sont vu enlever
par cette crainte
une grande quantité de blé et de fortes sommes d'argent. Ce n'est pas qu'il
fût difficile de déclarer
avec vérité tous les arpents ensemencés, et même d'en déclarer davantage
: quel danger
pouvait-on courir? Mais il y avait toujours quelque prétexte pour faire
citer en justice comme
n'ayant pas déclaré suivant l'ordonnance. Or vous devez savoir comment on
était jugé sous
la préture de Verrès, si vous vous rappelez quels odieux satellites
composaient son tribunal. Qu'est-ce
donc, Romains, que je veux vous faire conclure de l'iniquité de ces nouveaux
édits? Qu'on
a vexé les alliés? mais la chose est claire. Qu'on a méprisé l'autorité
des anciens préteurs? Verrès
n'osera le nier. Qu'Aproniusa eu, sous sa préture, un pouvoir sans bornes?
Verrès est obligé d'en convenir.
XVI. Mais peut-être ici, comme la loi vous en fait un devoir, vous
me demanderez si Verrès a
tiré de l'argent de toute cette manœuvre. Je vous montrerai qu'il en a
tiré des sommes immenses,
et qu'il atout réglé, pour que les iniquités dont j'ai parlé lui fussent
profitables; mais je veux renverser
d'abord le rempart qu'il croit opposer à toutes mes attaques. J'ai fait
hausser, dira-t-il, l'adjudication
des dîmes. Que dites-vous, ô le plus audacieux et le plus insensé des
hommes? Sont-ce
les dîmes que vous avez adjugées? avez-vous adjugé la partie que voulaient
le sénat et le peuple
romain, ou les récoltes entières, et même les biens et les fortunes des
agriculteurs? Si le crieur
eût publié par votre ordre qu'on affermait, non les dîmes du blé, mais
les moitiés, et que les enchérisseurs
se fussent présentés pour se les faire adjuger, serait-il étonnant que
vous eussiez porté
l'adjudication des moitiés plus haut que les autres n'ont fait celle des
dîmes? Mais si le crieur a
publié les dîmes, et qu'en effet, c'est-à-dire en vertu de votre loi, de
votre édit, de vos dispositions
particulières, on ait adjugé même plus que les moitiés, vous ferez-vous
cependant un mérite
d'avoir porté l'adjudication de ce que vous ne deviez pas adjuger, plus haut
que les autres n'ont
porté celle de ce qu'ils avaient le droit de vendre ?
J'ai fait hausser plus que les autres l'adjudication des dîmes. Comment
avez-vous obtenu cet
avantage ? Par votre intégrité? regardez le temple de Castor; et ensuite,
si vous l'osez, venez
parler d'intégrité. Par votre exactitude? considérez les ratures de vos
registres à l'article de Sthénius de Thermes; et osez ensuite vous dire un homme exact. Par la
subtilité de votre esprit?
après vous être refusé, dans la première audience, à l'interrogatoire
des témoins, après avoir mieux
aimé vous présenter muet devant eux; dites encore, tant que vous voudrez,
que vous avez l'esprit
subtil, vous et vos défenseurs. Par quel moyen avez-vous donc rendu cet
important service à
l'État? C'est une grande gloire d'avoir surpassé vos prédécesseurs en
intelligence, de laisser à
vos successeurs un exemple et une autorité. Peut-être n'avez-vous trouvé
personne qui fût digue
de vous servir de modèle; mais tous les autres imiteront sans doute en vous
l'inventeur d'établissements
aussi parfaits. Est-il un cultivateur, sous votre préture, qui n'ait payé
qu'une simple
dîme? qui n'en ait payé que deux? qui ne se soit pas cru traité
favorablement quand, pour une
dîme, il en a payé trois, excepté quelques protégés, complices de vos
vols, qui n'ont rien donné?
Voyez quelle différence entre vos duretés odieuses et la bonté du sénat !
Le sénat, quand l'intérêt
public le force à statuer qu'il sera exigé une seconde dîme, statue aussi
qu'on payera cette
dîme aux cultivateurs; de sorte que, s'il prend au delà de ce qui lui est
dû, il est censé acheter
ce qu'il prend, et non l'enlever. Vous, lorsque vous avez exigé et arraché
tant de dîmes, non
d'après un sénatus-consulte, mais d'après ces règlements nouveaux et des ordonnances
iniques,
vous vous glorifierez d'avoir porté l'adjudication des dîmes plus haut que
L. Hortensius, père de
votre défenseur; plus haut que Pompée, plus haut que M. Marcellus, qui ne
se sont écartés en rien
de l'équité, de la loi, de nos institutions!
XVII. Deviez-vous ne songer qu'à une ou deux années, et négliger
pour l'avenir le salut de la
province, les intérêts des approvisionnements, les avantages de la
république, lorsque vous
avez trouvé la Sicile en état de fournir au peuple romain une quantité
suffisante de blé, et que
cependant les agriculteurs trouvaient leur profit à cultiver les terres?
Qu'avez-vous fait? qu'avez-vous
gagné? Pour procurer au peuple romain, sous votre préture, je ne sais quel
surcroît de dîmes,
vous avez fait abandonner et déserter les campagnes. L. Métellus vous a
succédé. Êtes-vous
plus intègre que Métellus? êtes-vous plus sensible à la gloire et à
l'honneur? En effet, vous
aspiriez au consulat; Métellus, peut-être, n'ambitionnait pas cette
dignité qu'avaient obtenue
son père et son aïeul : il a porté l'adjudication des dîmes beaucoup
moins haut, non seulement
que vous, mais que les préteurs qui les avaient adjugées avant vous. Je
vous le demande; s'il ne
pouvait imaginer lui-même un moyen d'en faire hausser l'adjudication, ne
pouvait-il pas suivre
les traces toutes récentes de son prédécesseur immédiat? Ne pouvait-il
pas faire usage des belles
ordonnances, des beaux règlements que vous aviez conçus, imaginés,
introduits? Certes, il ne
se serait guère reconnu pour un Métellus, s'il vous eût imité en la
moindre chose. Il était encore
à Rome, il se disposait à partir pour sa province, lorsqu'il écrivit aux
habitants des villes de
Sicile, ce qui ne s'était jamais fait avant lui, pour les exhorter à
labourer, à ensemencer les terres
qu'ils doivent au peuple romain. Il leur fait cette prière un peu avant son
arrivée, et en même
temps il annonce qu'il affermera les dîmes d'après la loi d'Hiéron,
c'est-à-dire que, dans toutes
les adjudications de dîmes, il n'imitera en rien Verrès. Et ce n'est point
par amour du pouvoir
qu'il écrit avant le temps dans une province qu'un autre gouvernait encore;
c'est par prudence :
peut-être, s'il eût laissé passer le temps des semailles, n'aurions-nous
pas eu un grain de
blé dans la province de Sicile. Écoutez la lettre même de L. Métellus.
LETTRE DE L. METELLUS.
XVIII. C'est, Romains, à cette lettre de L. Métellus, dont vous
venez d'entendre la lecture,
que l'on doit tout le blé recueilli dans la Sicile. On n'aurait point tracé
un sillon dans les campagnes
de cette province sujette aux dîmes, si Métellus n'eût écrit cette
lettre. Mais quoi ! sont-ce les
dieux qui lui ont inspiré cette pensée? ou bien a-t-il été porté à cette
démarche par cette multitude
de Siciliens qui s'étaient rendus à Rome, et par les commerçants de la
Sicile? Qui ne sait en quel
nombre ils s'assemblaient chez les Marcellus, ces anciens protecteurs de la
Sicile; chez Pompée,
consul désigné; et chez les autres amis de cette province? Quel préjugé
contre un homme d'avoir
été, même avant de quitter sa province, accusé publiquement par ceux dont
les biens et les enfants
étaient soumis encore à son pouvoir, à son autorité souveraine! Les
injustices de Verrès
étaient si criantes, qu'on aimait mieux s'exposer à tout souffrir que de ne
pas exhaler sa douleur
et ses plaintes contre la perversité et les vexations du préteur. Métellus
avait envoyé dans toutes les
villes cette lettre presque suppliante; et cependant il ne parvint nulle part
à faire ensemencer
les terres comme autrefois. Une foule d'agriculteurs, ainsi que je le
montrerai, avaient pris la
fuite, et non seulement ils avaient renoncé à la culture, mais les
persécutions de Verrès leur
avaient fait abandonner les foyers paternels.
Non, Romains, ce n'est point une exagération de ma part; je ne ferai que
vous exposer simplement
et avec vérité le sentiment que j'ai éprouvé en revoyant la Sicile.
Lorsqu'au bout de quatre
ans, je retournai dans cette province, elle me parut comme ces pays qu'ont
désolés les ravages
d'un guerre longue et cruelle. Ces campagnes et ces collines, que j'avais
vues auparavant si belles
et si florissantes, je les voyais alors dans un état d'abandon et de
dévastation : le sol même paraissait
redemander son cultivateur et pleurer son maître. Les territoires d'Herbite,
d'Enna, de
Morgante, d'Assore, d'Imachara, d'Agyrone, étaient déserts en grande
partie, et je n'y retrouvais
plus ni cette étendue de terres labourées ni cette multitude de
propriétaires. Le territoire
d'Etna, ordinairement si bien cultivé, la principale source des
approvisionnements; celui de
Léontini, qui donnait auparavant de si belles espérances que, lorsqu'il
était ensemencé, on
ne craignait plus la disette: ces deux territoires étaient alors si
hérissés de ronces et si défigurés,
que, clans la partie la plus riche de la Sicile, nous cherchions la Sicile
même. L'avant-dernière année
avait déjà extrêmement gêné les laboureurs; la dernière les avait
entièrement ruinés.
XIX. Et vous osez encore nous parler de dîmes ! Quoi donc! la Sicile
ne subsiste que par la
culture et par les lois qui règlent la culture : vous y avez, par toutes vos
cruautés, toutes vos injustices,
toutes vos vexations, entièrement ruiné les agriculteurs; vous les avez
contraints d'abandonner
les campagnes; dans une province si riche et si fertile, vous n'avez rien
laissé à personne,
pas même l'espérance; et après cela, vous croyez avoir acquis quelque
titre aux faveurs populaires,
si vous pouvez dire que vous avez porté plus haut que les autres
l'adjudication des dîmes? comme
si le peuple vous eût ordonné, ou que le sénat vous eût chargé de ravir
toutes les fortunes des
cultivateurs sous prétexte de dîmes, de priver à l'avenir le peuple romain
du fruit et de l'avantage
des approvisionnements, et de faire croire ensuite que vous avez bien
mérité de la république, parce
que vous aurez ajouté à la somme des dîmes une portion de votre butin!
Et jusqu'ici je parle comme si tout le crime de Verrès était d'avoir, par
vanité, par ambition de
faire monter les dîmes plus haut que d'autres établi une loi plus dure, des
ordonnances plus
rigoureuses, méprisé l'autorité de tous ses prédécesseurs. Vous avez
fait hausser, dites-vous,
l'adjudication des dîmes. Mais si je montre que, sous prétexte de dîmes,
vous n'avez pas moins
détourné de blé pour votre maison que vous en avez envoyé à Rome,
qu'est-ce que votre conduite
a de populaire, lorsque, dans une province romaine, vous avez pris autant
pour vous que
vous avez envoyé au peuple romain? Mais si je montre que vous avez enlevé
deux tiers plus de
blé que vous n'en avez envoyé à Rome, croyons-nous qu'ici, secouant la
tète avec affectation,
votre défenseur se tournera d'un air de triomphe vers la foule des citoyens
qui environnent cette
enceinte?
Nos juges connaissent déjà ces faits; mais peut-être ne les
connaissent-ils que sur des discours
et des bruits publics : qu'ils sachent maintenant que, sous prétexte de
blés, Verrès a enlevé
des sommes immenses, et qu'ils voient en même temps quelle est l'effronterie
de cet
homme, qui a osé se vanter que la seule augmentation des dîmes pourrait le
faire triompher de
tous les dangers que l'accusation lui faisait courir.
XX. II y a longtemps, Romains, que nous avons entendu dire, et je nie
qu'il y ait aucun
de vous à qui on n'ait dit souvent, que les décimateurs étaient les
associés du préteur. C'est,
selon moi, la seule chose qui soit fausse dans les rapports faits contre
Verrès par ceux qui
avaient de lui une mauvaise opinion. On doit regarder comme associés ceux
entre qui les profits
se partagent : or, je puis l'affirmer, toutes les récoltes, toutes les
fortunes des agriculteurs n'étaient
que pour Verrès. Apronius, les esclaves de Vénus, dont sa préture a fait
une nouvelle espèce
de fermiers publics, et les autres collecteurs, n'étaient que les agents de
son trafic et les ministres
de ses rapines. Comment le prouvez-vous? me dira-t-on. Comme j'ai prouvé
qu'il avait volé
dans la réparation des colonnes; c'est-à-dire, par ce fait surtout qu'il
avait porté une loi injuste et
nouvelle. Qui jamais, en effet, voulut changer toutes les lois, toutes les
coutumes, pour n'en
tirer que du blâme sans profit? Je vais plus loin, et j'ajoute : Vous
adjugiez les dîmes par une loi
injuste, afin d'en hausser l'adjudication : mais pourquoi, lorsque les dîmes
étaient adjugées,
lorsqu'on ne pouvait plus augmenter la somme des dîmes, mais bien votre
profit; pourquoi
voyait-on éclore tout à coup, et par occasion, de nouveaux édits? Oui, ces
édits qui permettaient
aux décimateurs d'ajourner le cultivateur où il voulait, qui défendaient
à celui-ci d'enlever son
blé de l'aire avant qu'il eût pris des arrangements, qui enjoignaient de
porter les dîmes avant le mois
d'août, je dis que vous les avez faits la troisième année de votre
préture, lorsque déjà les
dîmes étaient adjugées. Si vous aviez eu en vue l'intérêt de la
république, vous les auriez publiés
en adjugeant les dîmes; mais vous ne songiez qu'à votre avantage personnel;
et alors, ce que
vous aviez omis par mégarde, vous l'avez réformé, averti par votre
intérêt et par l'expérience.
Mais à qui peut-on persuader que, sans un gain pour vous, et un gain
considérable, vous vous
soyez exposé légèrement à une telle infamie, à de tels risques pour
votre fortune et pour votre
vie? Chaque jour, vous entendiez les gémissements et les plaintes de la
Sicile; vous vous
attendiez, comme vous l'avez dit, à être accusé; vous n'étiez pas sans
inquiétude sur le péril où
vous jetterait l'accusation, et vous auriez souffert que les laboureurs
fussent vexés et pillés
d'une manière si injuste et si odieuse! Assurément, malgré votre cruauté,
malgré votre audace,
vous n'auriez pas voulu soulever contre vous toute cette province, vous faire
des ennemis
de tant d'hommes si honorables, si l'amour des richesses et l'appât d'un
gain présent ne
l'eussent emporté dans votre esprit sur la considération même de votre
sûreté.
Comme il serait trop long, Romains, de vous faire connaître la nature et le
nombre des
dommages de chacun; comme je ne pourrais faire une énumération exacte de
toutes les vexations
de Verrès, je me borne à quelques-unes.
XXI. Nymphon, de Centorbe, est un homme actif et industrieux,
cultivateur très vigilant et
très habile. Il avait pris à ferme une quantité considérable de terres,
suivant l'usage pratiqué
en Sicile même par les hommes qui, comme lui, ont de la fortune; et il
n'épargnait, pour les
faire valoir, ni dépenses, ni instruments de labourage : les énormes
vexations de Verrès le
contraignirent d'abandonner toute culture; il s'enfuit même de Sicile, et
vint à Rome avec
beaucoup d'autres qu'avait chassés le préteur. D'après l'instigation de
Verrès, d'après ce bel édit
qui n'était fait que pour ces sortes de rapines, Apronius prétendit que
Nymphon n'avait pas déclaré
le nombre de ses arpents. Nymphon voulait se défendre en justice réglée;
le préteur donne
pour commissaires de très honnêtes gens, son médecin Cornelius (c'est le
même qui, sous le
nom d'Artémidore, dans Perga sa patrie, avait aidé si puissamment Verrès
à piller le temple de
Diane), Volusius l'aruspice, et Valérius le crieur public. Avant que le
délit pût être bien établi,
Nymphon est condamné. Vous demandez peut-être à combien? Il n'y avait
point de peine fixée
par l'édit. Il est condamné à donner tout le blé qu'il avait récolté.
Ainsi le décimateur Apronius,
en vertu de l'édit, et non par aucun droit de son bail, enlève, non la
dîme qui était due, non le
blé qui avait été détourné et caché, mais toute la récolte de Nymphon,
sept mille médimnes de blé.
XXII. Xénon de Ména, est un des hommes les plus distingués : un
champ appartenant à sa
femme avait été affermé à un homme qui, ne pouvant tenir contre les
vexations des décimateurs,
avait pris la fuite. Verrès donnait action contre Xénon pour déclaration
fausse. Xénon
opposait une fin de non-recevoir. Le champ est affermé, disait-il. Verrès
voulait que, s'il était
prouvé qu'il y avait plus d'arpents que le fermier n'en avait déclaré,
Xénon fût condamné. Ce n'est
pas moi, disait celui-ci, qui ai cultivé cette terre, ce qui suffisait pour
l'absoudre; mais, de plus, le
champ ne m'appartient pas; je n'ai point passé le bail; c'est la
propriété. de ma femme; elle veillait
elle-même à ses intérêts, elle l'a seule donné à ferme. Xénon avait
pour défenseur un homme de
la plus haute considération et du plus grand poids, M. Cossétius. Le
préteur néanmoins donnait
contre lui action de quatre-vingt mille sesterce. Le Sicilien, quoique
certain d'avoir des commissaires
tirés d'une troupe de brigands, consentait pourtant à être jugé. Alors
Verrès ordonne aux
esclaves de Vénus, assez haut pour que Xénon pût l'entendre, de le garder
à vue pendant qu'on
le jugerait, et de le lui amener lorsqu'on aurait prononcé la sentence; et
en même temps il
ajoute : Si ses richesses lui font mépriser la condamnation à une amende,
je ne crois pas qu'il
méprise aussi les verges. Xénon, tremblant à cette menace, paya aux
décimateurs tout ce que
Verrès ordonna de payer.
XXIII. Polémarque, de Morgante, est un homme honnête et distingué.
On exigeait de lui
sept cents médimnes de blé pour la dîme de cinquante arpents. Sur son
refus, on le traîne, pour
le juger, au palais du préteur. Celui-ci était encore couché; on fait
entrer Polémarque dans sa
chambre, qui n'était ouverte qu'aux femmes et à son décimateur. Là,
meurtri de coups, il promet
mille médimnes, après en avoir refusé sept cents.
Eubulide Grosphus, de Centorbe, en est le premier par son mérite, par sa
naissance, par
ses richesses. Sachez, Romains, que ce noble citoyen d'une si noble ville a
abandonné de son
blé, je dis même de son sang et de sa vie, autant qu'il a plu au tyran
Apronius : car la violence,
les coups et les mauvais traitements l'ont contraint à donner de blé, non
ce qu'il avait, mais
ce qu'il était forcé de donner.
Sostrate, Numénius, et Nymphodore, trois frères de la même ville,
possédant le même héritage,
s'étaient enfuis de leurs campagnes, parce qu'on leur demandait plus de blé
qu'ils n'en
avaient recueilli. Apronius, à la tête d'une troupe armée, se jeta sur
leurs terres, enleva tous les
instruments de labourage, emmena les esclaves et les troupeaux. Depuis,
Nymphodore étant
venu le trouver à Etna, et le priant de lui restituer ce qui lui
appartenait, il le fit saisir et suspendre
à un olivier sauvage dans la place publique d'Etna. Ainsi, Romains, au
milieu d'une ville
et d'une place publique de nos alliés, un ami et un allié de Rome, son
fermier et son laboureur,
resta suspendu à un arbre tout le temps que le caprice d'Apronius le trouva
bon.
Je viens, juges, de vous citer plusieurs faits particuliers qui peuvent
donner une idée de ces
innombrables vexations; mais je n'en exposerai pas devant vous la multitude
infinie. Représentez-vous,
mettez-vous sous les yeux les violences des décimateurs par toute la Sicile,
le pillage de
tous les biens des cultivateurs, l'arrogance de Verrès, la tyrannie
d'Apronius. Verrès a méprisé
les Siciliens; il ne les a pas regardés comme des hommes; il a cru qu'ils
n'auraient pas la force
de le poursuivre en justice, et que vous verriez leurs infortunes d'un œil indifférent.
XXIV. Soit; il a eu des Siciliens une idée fausse, et de vous, une
opinion mauvaise : mais s'il a
maltraité les Siciliens, il a traité avec égard les citoyens romains; il
les a ménagés; il s'est prêté à
leurs désirs; il a tout fait pour leur plaire. Lui, ménager les citoyens
romains! Il a été leur ennemi
le plus cruel, le plus acharné. Je ne parle point des prisons, des chaînes,
des verges, des
haches, enfin de cette croix qu'il a élevée comme un témoignage de sa
douceur et de sa bienveillance
pour les citoyens romains; je supprime tous ces détails, je les réserve
pour un autre
temps: je parle ici des dîmes, de la condition des citoyens romains
agriculteurs. Ils vous ont appris
eux-mêmes, dans leurs dépositions, comment on les a traités. On les a
dépouillés de leurs biens;
ils vous l'ont dit. Mais, puisqu'il en donne un motif, passons-lui ces
outrages; pardonnons-lui
ces abus d'autorité, ce mépris de toute justice, de tous les usages; il
n'est pas, enfin, de pertes
si considérables, que des hommes courageux et doués d'une âme grande et
libre, ne croient devoir
supporter. Oui; mais s'il est prouvé que, sous la préture de Verrès,
Apronius n'hésitait
point à frapper des chevaliers romains, non pas obscurs et inconnus, mais
respectables, distingués,
illustres, qu'attendent nos juges? qu'exigent-ils encore de moi? Faut-il
passer plus rapidement
sur ce qui regarde Verrès pour en venir plus tôt à Apronius, comme je le
lui ai promis dès le
temps où j'étais en Sicile? Apronius a retenu prisonnier pendant deux
jours, dans la place publique
de Léontini, C. Matrinius, dont le crédit égale le mérite et la vertu.
Oui, Romains, un Apronius,
né dans l'opprobre, voué à l'infamie, ministre des débauches et des
dissolutions de
Verrès, a tenu deux jours un chevalier romain sans abri et sans nourriture;
il l'a fait garder à
vue par ses gens, deux jours entiers, à Léontini, dans la place publique,
et il ne l'a relâché qu'après
l'avoir contraint de faire un arrangement dont il lui a dicté les
conditions.
XXV. Que dirai-je de Q. Lollius, aussi chevalier romain, non moins
recommandable par sa
vertu que par son rang? Le fait dont je vais parler est incontestable,
répandu et connu dans toute
la Sicile. Lollius se livrait à l'agriculture dans le territoire d'Etna,
abandonné avec tant d'autres
à la tyrannie d'Apronius. Plein de confiance dans le crédit et l'autorité
dont jouissait jadis l'ordre
équestre, il protesta qu'il ne donnerait aux décimateurs que ce qu'il leur
devait. On rapporte son
discours à Apronius. Il se met à rire, étonné que Lollius ne fût pas
instruit de ce qui était arrivé à
Matrinius et à d'autres encore. Il lui envoie des esclaves de Vénus.
Remarquez, Romains, que les
huissiers du décimateur lui étaient désignés par le préteur; et voyez si
c'est une faible preuve que
Verrès se servait du nom des décimateurs pour son profit personnel. Lollius
est mené, ou plutôt traîné,
par les esclaves de V émus, devant Apronius, juste au moment où celui-ci,
de retour du gymnase,
était couché dans une salle à manger qu'il avait fait construire sur la
place publique d'Etna. Lollius
est laissé debout dans un festin dissolu d'infâmes gladiateurs. Non, ce que
je vous raconte je
ne le croirais pas, juges, malgré le témoignage public, si le vieillard, me
remerciant, les larmes
aux yeux, d'avoir bien voulu me charger de l'accusation, ne m'eût parlé
lui-même de ce fait avec
toute la gravité de son caractère. Ainsi je le répète, un chevalier
romain, âgé de près de
quatre-vingt-dix ans, est laissé debout au milieu des convives d'Apronius,
tandis qu'Apronius se
frottait avec des parfums la tête et le visage. Eh bien ! Lollius, lui
dit-il, vous ne pouvez donc vous
ranger à votre devoir, à moins que les rigueurs ne vous y contraignent?
Lollius, que sa vertu et
ses années rendaient si respectable, ne savait s'il devait se taire ou
répondre; il restait immobile.
Cependant Apronius ordonne les apprêts du festin. Ses esclaves, du même
caractère, de la même
extraction que leur maître, affectent de passer les mets devant Lollius. Les
convives, de s'en divertir ;
Apronius, d'en rire aux éclats: et comment n'eût-il pas ri dans le vin et
dans la débauche,
lui qui ne peut s'empêcher de rire dans l'extrême péril où il se voit
aujourd'hui? Il faut, juges, que
vous le sachiez enfin : Q. Lollius, à force d'outrages, fut contraint d'en
passer par tout ce que
voulut Apronius. Lollius, retenu par l'âge et les infirmités, n'a pu venir
déposer lui-même. Mais
qu'est-il besoin de Lollius? le fait n'est ignoré de personne; aucun de vos
amis, Verrès, aucun des
témoins que vous avez présentés, aucun de ceux que vous avez interrogés,
ne dira qu'on lui en
parle aujourd'hui pour la première fois. M. Lollius, son fils, jeune homme
d'un mérite rare, est
ici présent : il fera sa déposition. Pour P. Lollius, un autre de ses fils,
jeune homme vertueux,
brave, éloquent surtout, et l'accusateur de Calidius, étant parti pour la
Sicile à la nouvelle de
ces lâches outrages, il fut tué en route. On impute sa mort aux esclaves
fugitifs; mais personne
ne doute qu'il n'ait été tué, parce qu'il n'a pu cacher ses desseins
contre Verrès. Celui-ci ne doutait
pas que le fils de Lollius, après avoir accusé un citoyen par le seul amour
de la justice, ne fût
prêt à l'attaquer lui-même au retour de sa province, lorsqu'il y serait
excité par le ressentiment
personnel des injures faites à son père.
XXVI. Voyez-vous à présent, Romains, quel fléau, quel monstre
affreux a exercé ses fureurs
dans la plus ancienne, la plus fidèle, la plus voisine de nos provinces?
Voyez-vous à présent pourquoi
la Sicile, qui, jusqu'alors, avait supporté les vols, les rapines, les
injustices, les affronts
de tant de magistrats, n'a pu soutenir ce genre nouveau, singulier,
incroyable, de vexations
et d'outrages? Tout le monde conçoit maintenant pourquoi toute la province a
choisi pour défenseur
un homme dont la vigilance, la fidélité, la persévérance ôtassent à
Verrès tout moyen de lui
échapper. Vous avez, Romains, rendu beaucoup de jugements; beaucoup d'hommes
coupables et
pervers ont été accusés de votre temps et dans les temps qui précèdent;
vous le savez : eh bien, en
connaissez-vous un, ou par vous-mêmes, ou par ouï-dire, qui ait commis des
vols si énormes et
si manifestes, qui ait montré tant d'audace et tant d'impudence? Apronius se
faisait escorter par
des esclaves de Vénus; il les menait avec lui de ville en ville; chaque
ville fournissait aux frais de
ses repas et des salles de festin qu'il se faisait dresser dans les places
publiques. Là étaient cités les
personnages les plus recommandables, Siciliens, et même chevaliers romains.
Oui, les personnages
les plus distingués et les plus honorables se voyaient forcés d'assister au
repas d'un Apronius, que
personne, excepté des impudiques et des infâmes, n'aurait voulu jamais
avoir pour convive. O le
plus scélérat et le plus effronté des hommes ! vous saviez, vous appreniez
tous les jours ces horribles
abus, vous en étiez témoin : je vous le demande, Verrès, s'ils ne vous
eussent pas procuré des profits
immenses, les eussiez-vous soufferts, les eussiez-vous autorisés, malgré
tous les périls où ils
vous exposaient? Trouviez-vous donc assez de charme aux gains honteux
d'Apronius, à ses
basses flatteries, à ses impurs entretiens, pour négliger, pour oublier
toujours vos plus chers intérêts?
Vous voyez, juges, quel funeste incendie, allumé par la violence des
décimateurs, s'est répandu
sur les campagnes et sur tous les biens des agriculteurs ; et comment, sous
la préture de
Verrès, il a dévoré même des citoyens, des hommes libres : vous le voyez;
les uns sont suspendus
à des arbres, les autres sont battus et frappés indignement, d'autres sont
gardés à vue dans une
place publique, d'autres laissés debout dans un repas, d'autres condamnés
par le médecin et
l'huissier du préteur; les biens de tous sont pillés et enlevés des
campagnes. Quoi donc! est-ce
là l'empire du peuple romain? sont-ce là ses lois, ses jugements? sont-ce
là nos alliés fidèles? est-ce
là une province à nos portes? Athénion même, s'il eût été vainqueur,
se fût-il jamais permis
dans la Sicile de semblables excès? Non, Romains, l'insolence des esclaves
fugitifs n'eût jamais
pu atteindre à une partie des brigandages de Verrès.
XXVII. Voilà comme on traitait les particuliers : et les villes,
comment les a-t-on traitées?
Vous avez entendu les dénonciations et les dépositions du plus grand nombre
d'entre elles; vous
entendrez celles des autres. Et d'abord, écoutez en peu de mots ce qui
regarde le peuple d'Agyrone,
aussi illustre que fidèle. La cité d'Agyrone est une des plus distinguées
de la Sicile : avant
la préture de Verrès, elle était remplie de citoyens riches et
d'excellents agriculteurs. Le même
Apronius, s'étant fait adjuger les dîmes du territoire, se rendit à
Agyrone. Il y vint avec ses satellites,
c'est-à-dire, avec des menaces et la violence. Il demandait, pour addition
à son marché,
une somme considérable, et il ne voulait, disait-il, entrer dans aucune
discussion, mais,
l'argent reçu, passer aussitôt à une autre ville.
Les Siciliens ne sont point des hommes méprisables quand nos magistrats ne
les avilissent pas
ils ont assez de fermeté, beaucoup de sagesse et de raison, principalement
les habitants d'Agyrone.
Ils répondent donc à cet homme pervers : Nous vous donnerons les dîmes qui
vous sont
dues; mais nous n'ajouterons rien de ce que vous demandez, d'autant plus que
votre bail est très
élevé. Apronius en informe Verrès, qui y était le plus intéressé.
XXVIII. Aussitôt on eût dit qu'on avait conspiré à Agyrone contre
la république, ou qu'on
avait frappé un lieutenant du préteur; aussitôt les magistrats et les cinq
premiers citoyens sont mandés
d'Agyrone par ordre de Verrès. Ils viennent à Syracuse. Apronius se
présente : c'étaient,
disait-il, les députés eux-mêmes qui avaient enfreint l'ordonnance du
préteur. En quoi? demandaient
les députés. Je le dirai devant les commissaires, répondait Apronius.
Verrès, préteur équitable,
montrait aux malheureux Agyriens son épouvantail ordinaire; il menaçait de
leur donner
des commissaires parmi ses satellites. Les Agyriens, toujours fermes,
consentaient à subir
un jugement. Le préteur leur annonçait pour juges Artémidore,
c'est-à-dire, Cornélius le médecin,
l'huissier Valérius, le peintre Tlépolème, et d'autres gens pareils; pas
un citoyen romain,
tous Grecs sacrilèges, connus d'ancienne date par leur perversité, et
devenus tout à coup des
Cornélius. Les accusés voyaient qu'Apronius ferait recevoir sans peine
toutes les raisons qu'il
apporterait devant de tels commissaires; mais ils aimèrent mieux que le
préteur se rendît odieux
et se déshonorât en les faisant condamner, que de se soumettre aux lois et
aux conditions du décimateur.
Ils demandaient à Verrès à quelles fins il donnerait des commissaires. AUX
FINS, répondit-il,
DE FAIRE PROUVER QUE VOUS AVEZ ENFREINT L'ORDONNANCE; et c'est là-dessus que
je rendrai
mon jugement. Ils aimaient mieux avoir à lutter contre des formes iniques,
devant d'injustes
commissaires, que de s'arranger au gré de Verrès. Celui-ci les fait avertir
secrètement, par Timarchide,
de transiger s'ils étaient sages. Ils persistent dans leur refus. Quoi donc!
aimez-vous
mieux être condamnés chacun à cinquante mille sesterces? Oui, disaient-ils
; nous l'aimons mieux.
Eh bien! dit alors Verrès, assez haut pour être entendu de tout le monde,
celui qui sera condamné
sera battu de verges jusqu'à expirer sous les coups. Les infortunés se
mettent alors à le
prier, à le conjurer, les larmes aux yeux, de leur permettre de livrer à
Apronius leurs blés, toutes
leurs récoltes, toutes leurs terres, afin de se retirer du moins sans subir
une peine corporelle
et déshonorante.
Voilà, Romains, la loi qu'imposait Verrès pour affermer les dîmes.
Hortensius peut dire, s'il le
veut et s'il l'ose, que Verrès en a haussé l'adjudication.
XXIX. Telle a été, sous sa préture, la condition des agriculteurs,
qu'ils se croyaient heureux
qu'on leur permît de livrer leurs champs mêmes à Apronius pour échapper
aux croix dont on les
menaçait sans cesse. Il fallait donner, en vertu de l'édit, tout ce que
demandait Apronius. - Même
s'il demandait plus qu'on n'avait recueilli: - oui. - Comment cela? - Les
magistrats, en vertu du
même édit, devaient les forcer de payer. - Mais le cultivateur pouvait
réclamer? - Oui, mais devant
le commissaire Artémidore. - Et si le cultivateur avait donné moins que ne
lui demandait
Apronius? - Un jugement le condamnait à une somme quadruple. - Et où
prenait-on les juges? -
Parmi les hommes intègres qui formaient la suite honorable du préteur. -
Que disait-on ensuite?
- Vous n'avez pas déclaré tous vos arpents. Choisissez des commissaires;
car vous avez enfreint l'édit.
- Et où seront pris ces commissaires? - Parmi les mêmes hommes. -
Qu'arrivera-t-il enfin? -
Si vous êtes condamné (et doutez-vous de la condamnation qui vous attend
avec de tels juges?),
il faudra que vous soyez battu de verges jusqu'à expirer sous les coups.
D'après
ces lois, d'après ces conditions, est-il un homme assez insensé pour croire
qu'on ait adjugé les dîmes;
pour s'imaginer qu'on ait laissé au laboureur les neuf dixièmes; pour ne
pas comprendre
que Verrès a fait son profit et sa proie des biens, des possessions, de la
fortune des cultivateurs?
XXX. Intimidés par la menace d'un supplice ignominieux, les Agyriens
consentirent à faire
ce qui leur serait ordonné. Écoutez maintenant ce qu'ordonna Verrès, et
feignez, si vous pouvez,
de ne pas voir ce qu'a vu toute la Sicile, que le préteur lui-même a été
le fermier des dîmes,
ou plutôt le propriétaire unique et le maître absolu des terres. Il
ordonne aux Agyriens
de prendre eux-mêmes le bail au nom de leur ville, et d'y joindre un
bénéfice pour Apronius. Si
le bail était déjà très élevé, vous, Verrès, qui étiez si exact sur
l'adjudication des dîmes, et
qui vous vantez d'en avoir haussé le prix, pourquoi pensiez-vous qu'on dût
y joindre un bénéfice
pour l'adjudicataire? Soit; vous le pensiez. Pourquoi exigiez-vous qu'on le
lui donnât? N'est-ce
pas prendre et se faire donner de l'argent, ce qui est défendu par la loi,
que de contraindre des
peuples, par force et par autorité, de se charger de l'acquisition d'un
autre, et de lui donner encore
une indemnité, c'est-à-dire, de l'argent? Mais enfin, s'il leur a été
ordonné de faire un
modique présent à Apronius, les délices du préteur, croyez, Romains, que
c'est à Apronius qu'il
a été fait, s'il vous parait le gain d'un Apronius, et non la proie du
préteur. Vous leur ordonnez de
prendre les dîmes, et de donner à Apronius, comme bénéfice, trente-trois
mille médimnes de
blé. Quoi! une seule ville, un seul territoire est obligé, par ordre du
préteur, de donner à Apronius
ce qui suffirait presque à l'approvisionnement du peuple de Rome pendant un
mois! et
vous dites avoir haussé l'adjudication des dîmes, lorsque vous avez fait
donner un pareil
surcroît à un décimateur! Assurément, si vous aviez été si exact sur le
prix, lorsque vous affermiez
les dîmes, les Agyriens auraient plutôt enchéri de dix mille médimnes que
de donner ensuite
six cent mille sesterces : cela vous semble un butin considérable. Écoutez
le reste avec attention,
et vous serez moins surpris que les Siciliens, forcés par la nécessité,
aient imploré le secours
de leurs protecteurs, des consuls, du sénat, des lois et des tribunaux.
XXXI. Pour l'examen du blé qui serait donné à Apronius, Verrès
commande aux Agyriens dé
lui compter trois sesterces par médimne. Comment! après les avoir forcés
de donner une si
grande quantité de blé à titre de bénéfice, on exigera encore de
l'argent pour l'examen du blé!
Quand il aurait fallu en mesurer pour l'armée, Apronius, ou tout autre,
pouvait-il refuser le blé
de Sicile, puisqu'il pouvait se le faire livrer dans l'aire même, s'il le
voulait? Une si grande quantité
de blé est exigée et donnée par votre ordre. Ce n'est point assez. On
exige en outre de l'argent;
il est donné. C'est peu de chose. On force de payer d'autres sommes pour les
dîmes de l'orge.
Vous faites donner, Verrès, trente mille sesterces à titre de présent.
Ainsi la violence, les menaces,
l'autorité, l'injustice du préteur, enlèvent à une seule ville
trente-trois mille médimnes de
blé, et de plus soixante mille sesterces. Ces faits sont-ils obscurs?
pourraient ils l'être, même quand
tout le monde le voudrait? N'est-ce pas publiquement que vous avez exigé; en
pleine assemblée,
que vous avez ordonné; aux yeux de tous, que vous avez menacé? Les
magistrats d'Agyrone et les
cinq premiers citoyens que vous aviez mandés pour votre intérêt, ont fait
chez eux à leur sénat
le rapport de tous vos actes tyranniques. Le rapport, conformément à leurs
lois, a été consigné
dans les registres publics. Leurs députés, hommes d'un rang illustre, sont
à Rome; ils ont, dans leur
déposition, confirmé ce que je dis.
Prenez connaissance des registres
d'Agyrone
et de la déposition de ses députés. Lisez les registres.
REGISTRES PUBLICS. Lisez la déposition.
DÉPOSITION DES DÉPUTES.
Juges, vous l'avez remarqué : dans cette déposition, Apollodore, surnommé
Pyragre, et le premier de sa ville,
dit et proteste, les larmes aux yeux, que, depuis que les Siciliens avaient
entendu parler de Rome,
depuis qu'ils l'avaient connue, les Agyriens n'avalent rien dit ou fait
contre le dernier de nos
concitoyens, eux qui aujourd'hui se voient forcés, par les plus criantes
vexations et le plus vil
ressentiment, de déposer au nom de leur ville contre un préteur du peuple
romain. Aucune défense,
Verrès, non, aucune défense ne saurait détruire le témoignage de cette
seule ville, tant
les hommes qui le rendent sont dignes de foi par leur dévouement à notre
empire ! tant ils sont
pénétrés des injures qu'ils ont reçues! tant ils déposent avec un
scrupule religieux! Mais ce n'est
pas une seule ville, ce sont toutes les villes opprimées par vous, dont les
députations et les
témoignages publics vous poursuivent.
XXXII. Voyons, en effet, comment Herbite, ville distinguée et
auparavant opulente, a été
pillée et désolée par Verrès. Mais quels sont ses habitants? Des
cultivateurs recommandables,
qui détestent le barreau, les plaidoiries, les contestations judiciaires :
vous deviez, lâche tyran,
épargner cette classe d'hommes, la ménager, la conserver avec le plus grand
soin. La première
année, les dîmes de leur territoire furent affermées dix-huit mille
médimnes de blé. Atidius,
autre agent du préteur pour les dîmes, avait pris le bail : il arrive à
Herbite sous le titre de préfet,
suivi des esclaves de Vénus, et la ville lui assigne un logement. Les
habitants sont aussitôt
forcés de lui donner trente-sept mille médimnes de bénéfice, quoique les
dîmes n'eussent été
affermées que dix-luit mille. Et ils sont forcés de lui donner ce surcroît
au nom de la ville, lorsque
les cultivateurs en particulier, dépouillés et déjà tourmentés par les
vexations des décimateurs,
s'étaient enfuis de leurs champs. La seconde année, Apronius ayant pris les
dîmes pour vingt-cinq
mille médimnes de blé, et étant venu lui-même à Herbite avec sa troupe
de brigands, le
peuple, au nom de la ville, fut obligé de lui payer une indemnité de
vingt-six mille médimnes, et
en outre deux mille sesterces. Pour ce qui est de l'argent, je doute s'il n'a
pas été donné à Apronius
lui-même comme salaire de sa peine et comme prix de son impudence. Mais
peut-on
douter que d'une telle quantité de blé, comme de celui d'Agyrone, il ne
soit venu la plus grande
partie à Verrès, à ce dévastateur des campagnes?
XXXIII. La troisième année, le préteur a suivi pour ce territoire
une coutume royale. Des
barbares, les rois de Perse et de Syrie sont, dit-on, dans l'usage d'avoir
plusieurs femmes, et d'assigner
des villes pour leur parure; les choses sont réglées ainsi : telle ville
doit fournir pour les rubans,
celle-ci pour les colliers, celle-là pour les coiffures. Ainsi ils ont, dans
tous les peuples; non
seulement des témoins, mais encore des ministres de leurs dissolutions.
Verrès, qui se regardait
comme le roi des Siciliens, s'est permis la même licence et le même abus de
pouvoir. Eschrion,
de Syracuse, a pour femme une certaine Pippa, nom célèbre dans toute la
Sicile par les dérèglements
de Verrès, et par les couplets sans nombre qu'on affichait sur le tribunal
et jusqu'au-dessus
de la tête du préteur. Eschrion, époux honoraire de Pippa, est installé
nouveau fermier
public pour les dîmes d'Herbite. Les habitants, qui voyaient que si les
enchères d'Eschrion
prévalaient, ils seraient dépouillés au gré d'une femme dissolue,
enchérirent tant qu'ils crurent
pouvoir le faire. Eschrion mettait toujours au-dessus d'eux; il ne craignait
pas que, sous la préture
de Verrès, aucune adjudication pût tourner au désavantage d'une fermière
publique. Les dîmes sont affermées trente-cinq mille médimnes; c'était près de la moitié
plus que l'année précédente.
Les agriculteurs se voyaient entièrement ruinés, d'autant plus que les
années précédentes
avaient épuisé leurs dernières ressources. Verrès ayant remarqué que les
dîmes avaient été portées
trop haut pour qu'on pût rien tirer de plus des Herbitains, retranche de
l'impôt public
trois mille six cents médimnes, et, au lieu de trente-cinq mille, fait
porter sur les registres
trente et un mille quatre cents.
XXXIV. Docimus avait pris à ferme les dîmes de l'orge du même
territoire. C'est ce Docimus
qui lui avait amené Tertia, fille du comédien Isidore, enlevée par lui de
force à un musicien
de Rhodes. Cette Tertia avait plus d'empire sur l'esprit de Verrès que Pippa
et les autres; je
dirai presque qu'elle était aussi puissante dans la préture de Sicile, que
l'avait été Chélidon
dans celle, de Rome. Les deux rivaux du préteur, qui ne songeaient pas à
l'inquiéter, se rendent à
Herbite : ces agents criminels de femmes perdues demandent, exigent,
menacent. Ils ne pouvaient
toutefois, malgré leur désir, imiter Apronius. Les Siciliens ne redoutaient
pas autant leurs
compatriotes. Les nouveaux décimateurs ne leur en faisaient pas moins des
difficultés de toutes
sortes; les Herbitains s'engagent à plaider contre eux à Syracuse. Quand
ils furent venus, on
les oblige de donner à Eschrion, c'est-à-dire, à Pippa, ce qu'on avait
retranché de l'impôt public,
trois mille six cents médimnes. Verrès ne voulut pas donner sur les dîmes,
à l'épouse prostituée
du décimateur, un trop fort bénéfice; car elle aurait pu renoncer à son
trafic nocturne
pour prendre à ferme nos impôts. Les Herbitains croyaient tout fini,
lorsque Verrès prenant la
parole : Et l'orge, dit-il, et Docimus, mon tendre ami, qu'en pensez-vous? Et
cette affaire,
Verrès la traitait dans sa chambre, et de son lit. Nous n'avons reçu aucun
ordre, disent les députés
d'Herbite. Je n'entends pas, dit-il : comptez quinze mille sesterces. Que
pouvaient faire ces
malheureux? pouvaient-ils refuser, surtout lorsqu'ils voyaient pour ainsi
dire sortir du lit de
Verrès une femme en possession de la ferme publique, et dont l'amour devait
l'exciter à ne faire
aucune remise? Ainsi, sous la préture de Verrès, toute une ville de nos
alliés et de nos amis s'est
vue tributaire de deux infâmes courtisanes. Je vais plus loin : je dis que,
malgré tout ce qu'on
fournissait de blé, tout ce qu'on demandait d'argent aux décimateurs, la
ville d'Herbite n'a pu
encore racheter ses citoyens de leurs vexations.
Après avoir enlevé et pillé les biens des cultivateurs, on les obligeait
de donner aux décimateurs
les additions de marché qui les ont réduits enfin à déserter les villes
et les campagnes. Aussi,
lorsque Philinus d'Herbite, homme plein de lumières et de savoir, et de
noble extraction, parlait,
au nom de toute sa ville, de l'infortune des cultivateurs, de leur fuite, du
petit nombre de ceux
qui restaient, on a vu éclater les gémissements du peuple romain, qui s'est
toujours trouvé en
foule à cette cause. Mais je dirai plus tard combien est réduit le nombre
des laboureurs.
XXXV. Ici, et j'allais oublier cette réflexion, que je ne crois pas
devoir omettre, je vous le
demande, Romains, au nom des dieux immortels, pouvez-vous souffrir, ou même
entendre dire avec
indifférence, qu'un préteur ait retranché du tribut qui se paye à
l'empire? Il ne s'est encore
rencontré qu'un seul homme, depuis que Rome existe (fassent les dieux qu'il
ne s'en rencontre
pas un second! ), à qui la république se soit livrée tout entière,
forcée par les circonstances
et les discordes intestines : c'est L. Sylla. Son pouvoir fut tel, que
personne, n'était sûr de conserver
ni ses biens, ni sa patrie, ni ses jours; et telle était sa confiance
audacieuse que, lorsqu'il
vendait les biens des citoyens romains, il ne craignait pas de dire, en
pleine assemblée, qu'il
vendait son butin. Loin de rien changer à ce qu'il a fait, dans la crainte
de plus grands désordres
et de plus grands malheurs, nous autorisons, et maintenons tous ses décrets.
Il en est un seul
qu'on a réformé par un sénatus-consulte : il a été décidé que ceux
pour lesquels il aurait retranché
de l'impôt public, rapporteraient les deniers au trésor. Ainsi l'a statué
le sénat; celui
même à qui l'on avait accordé, tout pouvoir, n'avait pas celui de diminuer
les ressources dont
le recouvrement était dû à ses armes et à son courage. Les pères
conscrits ont jugé que Sylla
n'avait pu prendre sur les fonds publics pour donner à des hommes pleins de
courage; et les
sénateurs jugeront que vous, Verrès, vous aviez le droit d'en gratifier une
infâme courtisane!
Celui pour qui le peuple avait ordonné par une loi que sa volonté ferait
loi dans la république, a
cependant été repris dans ce seul point par respect pour les lois
anciennes; et vous, Verrès, que
toutes les lois tenaient enchaîné, vous avez voulu que votre caprice fît
loi ! On blâme Sylla d'avoir
pris sur les fonds que lui-même avait recouvrés, et à vous, on vous
passera d'avoir pris sur les revenus
du peuple romain !
XXXVI. Dans ce genre d'audace, il a montré plus d'impudence encore
que pour les dîmes de
Ségeste. Il les avait adjugées au même Docimus pour cinq mille boisseaux
de blé, et une indemnité
de quinze mille sesterces. Il força la ville de Ségeste de les prendre de
Docimus aux mêmes
conditions; ce que vous allez voir par la déposition des Ségestains. Lisez
la déposition.
DÉPOSITION DES HABITANTS DE SÉGESTE.
Vous venez d'entendre à quelles conditions la ville de Ségeste a pris de
Docimus les dîmes,
pour cinq mille boisseaux de blé, et quinze mille sesterces. Apprenez
maintenant, d'après sa propre loi,
combien Verrès a déclaré les avoir affermées.
LOI POUR L'ADJUDICATION DES DÎMES SOUS LA PRÉTURE DE C. VERRÈS.
Vous voyez qu'il a retranché ici trois mille boisseaux de la somme de blé
qui doit
revenir au peuple romain : c'est notre subsistance, c'est le plus important
de nos revenus,
c'est le sang même du trésor qu'il a abandonné à la comédienne Tertia.
Enlever cette quantité
de grains à des alliés, quelle effronterie! La donner à une prostituée,
quelle infamie! L'ôter au
peuple romain, quel attentat ! Falsifier des registres publics, quelle
audace! Aucune puissance,
aucune largesse, pourront-elles, Verrès, vous dérober à la sévérité des
juges? Mais, si vous
pouviez y échapper, ne voyez-vous pas que tous ces délits sont du ressort
d'un autre tribunal,
et appartiennent au jugement de péculat? Je me réserve donc ce chef tout
entier, et je reviens à l'objet
que je me suis proposé, à l'article des blés et des dîmes.
Les territoires les plus étendus, les plus fertiles, le préteur les pillait
lui-même, c'est-à-dire,
par le ministère d'Apronius, de cet autre Verrès. Pour les villes de
moindre importance, il avait
de légères meutes, des voleurs subalternes qu'il lâchait, et à qui on
était contraint de donner du
blé ou de l'argent.
XXXVII. A. Valentius est interprète en Sicile. Il servait moins à
Verrès d'interprète pour la
langue grecque que de ministre pour ses vols et ses infamies. Ce vil et
indigent personnage devient
tout à coup décimateur. Il prend les dîmes du territoire de Lipare,
territoire sec et aride, pour
six cents médimnes de blé. On mande les Lipariens; on les force de prendre
eux-mêmes les
dîmes, et de compter à Valentius trente mille sesterces comme bénéfice.
Au nom des dieux,
Verrès, que direz-vous pour votre défense? direz-vous que vous aviez
adjugé les dîmes pour si
peu, que la ville ajoutait d'elle-même aux six cents médimnes un bénéfice
de trente mille sesterces,
c'est-à-dire, deux mille médimnes de blé? ou bien que vous aviez porté
très haut l'adjudication
des dîmes, et forcé les Lipariens de donner cette somme? Mais pourquoi vous
demander ce
que vous alléguerez pour votre défense, plutôt que d'apprendre de la ville
même la vérité du
fait? Lisez la déposition des députés de Lipare, et ensuite comment la
somme a été remise à Valentius.
DÉPOSITION. REGISTRES PUBLICS OÙ EST PORTÉE LA SOMME REMISE.
Quoi donc, Verrès! une ville si pauvre, si éloignée de vos yeux et de vos
mains avides, séparée de la Sicile,
placée dans une petite île inculte, déjà accablée par vos horribles
vexations, a-t-elle encore été pour
vous dans l'article des blés une proie et un butin ? Cette île que vous
aviez abandonnée tout entière
à un de vos compagnons de plaisir, en lui faisant des excuses sur la
modicité du présent, on exigeait
donc aussi d'elle des additions au marché dans les baux des dîmes, comme
des villes de
l'intérieur de la province? Ainsi, les Lipariens qui, avant votre préture,
et pendant tant d'années,
rachetaient leurs petits champs des pirates, ont été forcés de les
racheter de vous-même à prix d'argent!
XXXVIII. Et la ville de Tissa, qui est si petite et si pauvre, mais
dont les habitants sont des
laboureurs si actifs et si économes, ne leur a-t-on pas enlevé, à titre de
bénéfice, plus de blé
qu'ils n'en avaient cultivé? Vous leur avez envoyé pour décimateur
Diognote, esclave de Vénus,
nouvelle espèce de fermier public. Pourquoi, à Rome, d'après l'exemple de
Verrès, ne faisons-nous
pas aussi entrer les esclaves publics dans l'administration des impôts? La
seconde année,
les habitants de Tissa sont obligés de donner, malgré eux, un autre
bénéfice de vingt et un mille
sesterces. La troisième année, ils ont été forcés d'en donner un de
trois mille médimnes de blé
à Diognote, cet esclave de Vénus. Et ce Diognote, qui tire des impôts
publics de si grands bénéfices,
n'a aucun esclave à lui, n'a pas le moindre pécule. Doutez encore, Romains,
si vous
pouvez, doutez si un esclave de Vénus, appariteur de Verrès, a reçu pour
lui-même une si
grande quantité de blé, ou se l'est fait donner pour son maître. La
déposition des habitants
de Tissa va vous convaincre de ces faits.
DÉPOSITION DE LA VILLE DE TISSA.
Est-il douteux, Romains, que le préteur lui-même ne soit décimateur,
puisque ses appariteurs font
donner du blé aux villes, puisqu'ils exigent des sommes d'argent, puisqu'ils
emportent, à titre de bénéfice,
plus qu'ils ne doivent donner au peuple romain à titre de dîmes? Telle a
été, Verrès, l'équité de
votre gouvernement; telle a été votre dignité comme préteur, que vous
avez rendu des esclaves
de Vénus maîtres des Siciliens. Telle a été, pendant votre magistrature,
la distinction des états
et des conditions, que les agriculteurs étaient au nombre des esclaves, et
les esclaves au rang des
fermiers de nos domaines.
XXXIX. Et les malheureux habitants d'Amestra, quoiqu'on leur eût
imposé des dîmes si
fortes qu'il ne leur restait rien, n'ont-ils pas toutefois été forcés de
compter de l'argent ? Les dîmes
sont adjugées à Césius en présence des députés de la ville : on force
sur-le-champ Héraclius, un
des députés, de compter à l'adjudicataire vingt-deux mille sesterces,.
Quelle conduite! quelle
violence! quelle rapine! quel indigne pillage des alliés! Si Héraclius
avait reçu ordre de son sénat
de prendre le bail des dîmes, il l'avait prise; sinon, comment pouvait-il,
de son chef, compter
une somme d'argent? Il déclare à son retour qu'il l'a donnée à Césius.
Vous allez en être instruits
par les registres publics. Lisez l'extrait des registres.
EXTRAIT DES REGISTRES.
Quel décret de son sénat autorisait Héraclius à compter de l'argent?
aucun. Pourquoi en a-t-il compté?
il y a été contraint. Qui le dit? toute la ville. Lisez la déposition.
DÉPOSITION DE LA VILLE D'AMESTRA.
Vous voyez, par la même déposition, que la seconde année, pour une raison
pareille, on a
extorqué à la même ville, et donné à Sext. Vennonius une somme d'argent.
Mais après avoir
adjugé à Banobal, esclave de Vénus (apprenez, Romains, les noms des
fermiers de vos domaines),
après lui avoir adjugé pour huit cents médimnes de blé les dîmes des
habitants d'Amestra,
hommes peu riches, Verrès les force d'ajouter, comme bénéfice, plus que
les dîmes n'avaient
été affermées, encore que l'adjudication en eût été portée fort haut.
Ils donnent à Banobal, pour
huit cents médimnes de blé, quinze cents sesterces. Assurément, Verrès
n'eût pas poussé la démence
jusqu'à souffrir que, sur un domaine du peuple romain, on donnât à un
esclave de Vénus plus qu'au peuple
romain, si tout ce butin, enlevé au nom d'un esclave, n'eût pas été pour
lui-même. Les habitants de Pétra, malgré
l'adjudication très élevée de leurs dîmes, ont été forcés de donner
trente-sept mille cinq cents
sesterces à P. Névius Turpion, homme pervers, et qui fut condamné pour des
violences sous la
préture de Sacerdos. Aviez-vous donc, Verrès, affermé si peu les dîmes,
que, lorsque le médimne
valait quinze sesterces, et que les dîmes étaient affermées trois mille
médimnes, c'est-à-dire, quarante-cinq mille
sesterces, vous accordiez au décimateur trois mille sesterces de bénéfice?
- Mais, direz-vous, j'ai adjugé fort cher
les dîmes de ce territoire. - C'est se vanter alors, non d'avoir procuré un
bénéfice à Turpion, mais
d'avoir volé les habitants de Pétra.
XL. Et la ville d'Halicye, où les dîmes, payées par les étrangers
qui y résident, ne le sont pas
par ceux du pays, n'a-t-elle pas été forcée de donner quinze mille
sesterces au même Turpion,
quoique les dîmes n'eussent été affermées que cent médimnes? Quand vous
pourriez prouver, comme
c'est votre plus grand désir, que tout le gain a été pour les
décimateurs, des exactions aussi odieuses,
commises par la violence, autorisées par vous, ne devraient-elles pas vous
faire haïr et
condamner? Mais comme il est impossible que vous persuadiez à qui que ce
soit que vous avez
été assez insensé pour vouloir qu'un Apronius et un Turpion, ces vils
esclaves, s'enrichissent à
vos périls, aux périls de vos enfants, doutera-t-on, je vous le demande,
que ce ne soit pour vous
que ces émissaires ont recueilli tout cet argent?
Ségeste est une ville franche; on dépêche aussi contre elle le décimateur
Symmaque, esclave
de Vénus. Il présente une lettre de Verrès, qui, au mépris de tous les
sénatus-consultes, de tous
les droits, de la loi Rupilia, porte que les cultivateurs s'engageront à
plaider devant d'autres
juges que leurs juges naturels. Voici la lettre écrite aux Ségestains.
LETTRE DE C. VERRÈS.
Vous allez voir comment l'esclave, a traité les cultivateurs; je vous en
convaincrai par le seul
arrangement fait avec un homme honorable et estimé de ses concitoyens : le
reste est dans le même
genre. Dioclès de Palerme, surnommé Phimès, homme illustre et agriculteur
distingué, avait
pris à ferme, pour six mille sesterces, une terre dans les campagnes de
Ségeste; car les citoyens
de Palerme font valoir dans ces campagnes. Dioclés ayant été frappé, pour
la dîme, par l'esclave
de Vénus, s'arrangea pour lui donner seize mille six cent cinquante-quatre
sesterces. Ses registres
vont vous le prouver.
REGISTRES DE DIOCLÈS DE PALERME.
Annéius Brocchus, ce sénateur, dont vous connaissez la noblesse et la
vertu, a été
forcé de donner au même Symmaque de l'argent outre le blé. Un tel homme, un
sénateur du peuple
romain, s'est donc vu, sous votre préture, rançonné par un esclave de
Vénus.
XLI. Si vous aviez oublié tout ce qu'on doit à la dignité de cet
ordre, ne saviez-vous pas qu'il
était chargé de la justice? Quand le droit de juger appartenait à l'ordre
équestre, les magistrats
pervers et cupides respectaient du moins, dans leurs provinces, les fermiers
publics; ils accordaient
des distinctions à ceux qui étaient employés dans les fermes; tout
chevalier qu'ils voyaient dans
leur gouvernement, ils le comblaient de bienfaits et d'égards; et ces
attentions n'étaient pas aussi
utiles aux coupables, qu'il leur était nuisible d'avoir agi en quelque chose
contre les intérêts et le vœu de cet ordre. C'était alors, parmi les chevaliers romains, une règle
invariable, établie par eux
comme de concert, que celui qui avait jugé un seul chevalier romain digne
d'essuyer un affront,
devait être jugé, par tout l'ordre, digne d'éprouver une disgrâce. Et
vous, Verrès, vous avez méprisé
l'ordre des sénateurs; vous avez étendu sur eux toutes vos criantes
injustices et vos tyranniques
exactions; vous avez résolu et pris soin de récuser pour juge tous ceux qui
avaient habité, ou
mis le pied dans la Sicile sous votre préture, sans faire réflexion qu'il
vous faudrait toujours avoir
pour juges des hommes de cet ordre? Et quand même ces juges ne seraient
animés contre vous
par aucun sujet de plainte personnelle, ils peuvent croire néanmoins qu'ils
ont été insultés dans l'injure
faite à un de leurs membres; que, dans la personne d'un seul, la dignité de
tout l'ordre a
été méprisée et avilie? Or le mépris, Romains, est ce qu'il y a de plus
difficile à dévorer. Tout
affront est fait pour piquer et révolter une âme noble et généreuse. Vous
avez, Verrès, dépouillé
les Siciliens : les injures faites aux provinces ne demeurent que trop
souvent impunies. Vous avez
persécuté les commerçants : ils viennent rarement à Rome, et c'est
malgré eux qu'ils y viennent.
Vous avez livré les chevaliers romains aux vexations d'Apronius : en quoi
peuvent-ils vous
nuire à présent qu'ils ne sont plus au nombre des juges? Mais lorsque vous
faites endurer les derniers
outrages à un sénateur, n'est-ce pas comme si vous disiez : Donnez-moi
encore ce sénateur; je
veux que cet auguste nom paraisse fait pour être en butte, non seulement à
la haine des ignorants,
mais encore aux outrages des pervers? Et Brocchus n'est pas le seul que
Verrès ait traité ainsi :
il s'est conduit de même avec tous les sénateurs, au point que le nom de
cet ordre attirait moins
ses égards que ses insultes. La première année de sa préture, à
l'époque même où C. Cassius,
cet illustre et courageux citoyen était consul, quel outrage ne lui a-t-il
pas fait? Son épouse, femme
de la première distinction, possédait, dans le pays des Léontins, des
champs qui étaient son patrimoine :
il a fait enlever tout son blé sous prétexte des dîmes. Vous aurez,
Verrès, Cassius
pour témoin dans cette cause, puisque vous avez eu la prévoyance de ne pas
l'avoir pour juge.
Vous, Romains, qui nous jugez, vous devez vous persuader qu'il existe entre
nous des rapports
communs qui nous unissent. Notre ordre porte le poids de bien des charges, de
bien des travaux;
il est exposé, non seulement à une foule de lois et de procédures
rigoureuses, mais à beaucoup
de bruits fâcheux et de conjonctures critiques. Placés en quelque sorte
dans un lieu découvert
et élevé, nous sommes battus par tous les orages de la prévention et de la
haine. Au
milieu de tous les dangers d'une telle position, ne conserverons-nous pas
même, Romains, la
prérogative de n'être point regardés par nos magistrats comme dignes de
tous les mépris, quand
nous poursuivons nos droits?
XLII. Les Thermitains avaient envoyé des députés pour prendre les
dîmes de leur territoire :
ils jugeaient plus de leur intérêt que la ville les prît, même bien
au-dessus de leur valeur, que
de les voir tomber entre les mains d'un émissaire de Verrès. On avait
aposté un certain Vénuleius
pour les prendre à ferme. Il ne cessait pas d'enchérir. Les Thermitains
enchérissaient aussi tant
que l'enchère paraissait tolérable. ils renoncèrent enfin. Les dîmes sont
adjugées à Vénuléius pour
huit mille boisseaux de blé. Possidore, un des députés, fait son rapport.
Il n'y avait personne
qui ne trouvât la chose révoltante; cependant on donne à Vénuléius, pour
se garantir de ses vexations,
outre les huit mille boisseaux, deux mille sesterces, : d'où l'on voit
aisément quel était le
salaire du décimateur et le butin du préteur. Lisez les registres des
Thermitains et la déposition
de leurs députés.
REGISTRES ET DÉPOSITION DES THERMITAINS.
Vous avez forcé, Verrès, les malheureux habitants d'Imachara, déjà
dépouillés de tout leur
blé, ruinés par toutes vos vexations; vous les avez forcés de payer un
tribut, de donner vingt
mille sesterces à Apronius. Lisez le décret sur le tribut, et la
déposition des députés d'Imachara. SÉNATUS-CONSULTE CONCERNANT LE TRIBUT. DÉPOSITION DES DÉPUTÉS D'IMACHARA.
Quoique les dîmes du territoire d'Enna eussent été affermées trois mille
deux cents médimnes,
les habitants ont été forcés de donner à Apronius dix-huit mille
boisseaux et trois mille sesterces.
Faites, je vous prie, attention, Romains, à la quantité de blé qu'on
impose à tous les territoires
sujets aux dîmes; car je parcours toutes les Villes qui doivent des dîmes,
et je m'occupe maintenant
à montrer, non comment chaque agriculteur en particulier a été
entièrement ruiné, mais comment
les peuples ont donné des bénéfices aux décimateurs, pour qu'avec ce
surcroît de gain
ils se retirassent de leurs villes et de leurs campagnes, satisfaits et
assouvis.
XLIII. Pourquoi, Verrès, dans votre troisième année, avez-vous
exigé des habitants de Calacte
que les dîmes de leur territoire, qu'ils livraient ordinairement dans la
ville même, fussent portées
à Amestra au décimateur Césius, ce qui ne s'était point fait avant votre
préture, et ce
que vous n'aviez point réglé vous-même durant deux années? Pourquoi
avez-vous déchaîné contre
le territoire de Mutyca le Syracusain Théomnaste? Il a tellement vexé les
agriculteurs, qu'ils
étaient forcés par la disette, ce que je montrerai aussi pour d'autres
villes, d'acheter du blé pour
la seconde dîme.
Vous verrez, juges, par les arrangements que les habitants
d'Hybla ont faits avec le
décimateur Cn. Sergius, qu'on a enlevé aux agriculteurs six fois autant de
blé qu'ils en avaient semé.
Lisez dans les registres publics l'état des terres ensemencées, ainsi que
la convention. Lisez.
CONVENTION ENTRE LA VILLE D'HVBLA ET L'ESCLAVE DE VÉNUS;
EXTRAIT DES REGISTRES PUBLICS.
Écoutez encore, juges, les déclarations des terres ensemencées et les
arrangements des habitants de Ména
avec l'esclave de Vénus. Lisez.
DÉCLARATIONS DES TERRES ENSEMENCÉES. CONVENTIONS DES HABITANTS DE MÉNA
AVEC L'ESCLAVE DE VÉNUS; EXTRAIT DES REGISTRES PUBLICS.
Souffrirez-vous, juges, que vos alliés, que vos laboureurs, que des hommes
qui travaillent pour
vous, qui vous consacrent leurs peine, qui, en nourrissant le peuple de Rome,
ne veulent garder
que ce qui suffit pour les nourrir, eux et leurs enfants; souffrirez-vous
qu'on les traite aussi indignement,
qu'on les accable d'outrages, et qu'on leur enlève plus qu'ils n'ont
recueilli? Je sens, juges,
qu'il est temps de m'arrêter, et que je dois surtout craindre d'exciter
l'ennui. Je ne m'étendrai
pas davantage sur un seul chef d'accusation; mais, en supprimant les autres
faits dans mon discours,
je les laisserai dans la cause. Vous entendrez les plaintes des Agrigentins,
ces hommes
aussi braves que vigilants; vous apprendrez les afflictions et les vexations
qu'ont essuyées les habitants
actifs et laborieux d'Entella; on vous fera connaître les maux qu'ont
soufferts les citoyens
d'Héraclée, de Géla, de Solonte; vous saurez que les campagnes des
habitants de Catane, ce
peuple riche, si fidèle et si dévoué, ont été ravagées par Apronius ;
vous verrez que la ville célèbre
de Tyndare, que les villes de Céphalède, d'Halence, d'Apollonie, d'Engyum,
de Capitium, ont
été totalement ruinées par l'iniquité des décimateurs; qu'on n'a rien
laissé, absolument rien, aux
peuples de Morgante, d'Assore, d'Élore, d'Enna, de Létum ; que les petites
villes de Citare et d'Achéris
ont été saccagées et désolées; qu'enfin, pendant trois ans, toutes les
campagnes sujettes aux
dîmes ont été tributaires du peuple romain pour un dixième, et de Verrès
pour tout le reste; que
la plupart des laboureurs n'ont aujourd'hui aucune ressource; et que s'il en
est à qui l'on ait
remis ou laissé quelque chose, c'est seulement parce que la cupidité de
Verrès se trouvait
satisfaite jusqu'à satiété.
XLIV. Il ne me reste plus à parler, Romains, que de deux villes dont
les territoires sont à peu
près les meilleurs et les plus fameux de la Sicile, Etna et Léontini. Je
négligerai même les gains
que Verrès a faits pendant trois ans sur ces territoires; je ne prendrai
qu'une année, pour mieux
développer ce que j'ai à dire. Je choisirai la troisième année, parce que
c'est la plus récente,
et que Verrès, près de quitter la Sicile, paraît s'être peu inquiété
s'il y laisserait un seul cultivateur.
Je vais donc m'occuper des dîmes d'Etna et de Léontini. Je vous demande,
Romains, toute
votre attention: il s'agit de cantons fertiles; c'est la troisième année ;
le décimateur est Apronius.
Je dirai fort peu de chose des habitants d'Etna dans la première action, ils
ont déposé eux-mêmes
au nom de leur ville. Vous vous le rappelez; Artémidore, d'Etna, chef de la
députation, disait au
nom de sa ville, qu'Apronius était venu à Etna avec des esclaves de Vénus;
qu'il avait mandé
les magistrats, leur avait ordonné de lui dresser des tentes au milieu de la
grande place; qu'il
faisait tous les jours des festins publics et aux frais du public, festins
où retentissaient de bruyants
concerts, où l'on buvait dans de grandes coupes ; qu'on y mandait les
cultivateurs, qu'on leur faisait
donner injustement, et même avec outrage, autant de blé qu'en exigeait
Apronius. Vous avez
entendu, Romains, certifier tous ces faits que je passe et supprime
aujourd'hui. Je ne dis rien du
faste d'Apronius et de son insolence, rien de ses débauches et de ses
infamies; je me borne à parler
des gains qu'il a faits sur un seul territoire et dans une seule année; vous
pourrez juger par là
des trois années et de toute la Sicile. Ce que j'ai à dire des habitants
d'Etna sera court : ils sont
venus eux-mêmes, ils ont apporté les registres de leur ville, et vous ont
instruits des gains modestes
qu'a faits un homme simple, le bon ami du préteur, Apronius. Écoutez de
nouveau, je vous
prie, la déposition des habitants. Lisez.
DÉPOSITION DES HABITANTS D'ETNA.
XLV. Que dites-vous? parlez, je vous prie, parlez plus distinctement;
que le peuple romain
entende ce qui intéresse ses revenus, ses laboureurs, ses alliés, ses amis.
TROIS CENT MILLE
BOISSEAUX ET CINQUANTE MILLE SESTERCES. Dieux immortels! un seul territoire,
une seule
année produire à Apronius un bénéfice de trois cent mille boisseaux et
cinquante mille sesterces ! Les
dîmes ont-elles donc été affermées beaucoup moins qu'elles ne pouvaient
l'être? ou bien si elles étaient
affermées à un prix assez élevé, a-t-on enlevé de force aux cultivateurs
tout ce blé, tout cet argent?
Quoi que vous disiez, Verrès, Apronius sera toujours coupable, toujours
criminel. Vous
ne direz pas, sans doute, comme je le voudrais bien, qu'Apronius n'a pas fait
d'aussi énormes
profits; car je vous convaincrai, non seulement par les registres de la
ville, mais encore par les
conventions et par les registres des agriculteurs, de manière à vous faire
comprendre que vous
n'avez pas mis plus de soin à exercer vos rapines que je n'en ai mis à les
découvrir. Soutiendrez-vous
cette seule accusation? qui pourra la réfuter? quels juges, en les supposant
même gagnés à
votre cause, n'y céderaient pas? Du premier abord, sur un seul territoire,
un Apronius avoir enlevé,
à titre de bénéfice, outre les cinquante mille sesterces, trois cent mille
boisseaux de blé! Mais les
habitants d'Etna sont-ils les seuls qui en déposent? Non; à eux se joignent
les habitants de Centorbe,
qui possèdent la plus grande partie du territoire d'Etna. Le sénat de
Centorbe a donné à ses députés,
Andron et Artémon, hommes du premier rang, les ordres qui regardaient les
intérêts de leur ville
quant aux vexations que les particuliers ont essuyées sur le territoire
d'autrui, le sénat et le peuple
n'ont pas voulu envoyer de députés ; les agriculteurs eux-mêmes de
Centorbe, qui forment en Sicile
un corps si nombreux, si distingué, si opulent, ont choisi pour députés
trois de leurs concitoyens;
et vous pourrez apprendre par leur déposition le désastre non d'un seul
territoire, mais de presque
toute la Sicile. Les habitants de Centorbe font valoir dans presque toute la
Sicile, et ils sont
contre vous, Verrès, des témoins d'autant plus accablants, d'autant plus
dignes de foi, que les
autres villes ne sont occupées que de leurs propres injures, au lieu que les
citoyens de Centorbe,
ayant des possessions dans presque tous les territoires, ont ressenti encore
les pertes et les dommages
de tous les autres cantons.
XLVI. Mais, je le répète, les préjudices causés aux habitants
d'Etna sont bien certifiés ; ils
sont consignés dans des registres particuliers et publics: on doit exiger de
mon zèle de plus grands
détails sur le territoire de Léontini, par la raison que les Léontin

