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LETTRES GRECQUES DU RHÉTEUR ALCIPHRON (IIe - IIIe siècle)

Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaires

Traduites en français par Stéphane de Rouville

livres II et III

texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

 

 




LIVRE PREMIER

I — Euditis à Philoscaphe.

Heureusement pour nous la mer a repris sa sérénité. La tempête durait depuis trois jours, grâce à Borée qui avait soufflé un vent terrible des promontoires. Quel aspect effrayante ! Les flots sombres, soulevés violemment, se blanchissaient d’écume ; partout les lames se brisaient entre elles : les unes se heurtaient aux rochers, les autres éclataient avec fracas. Tout travail était impossible. Réfugiés dans des cabanes du rivage, nous ne songions qu’à ramasser quelques débris de chêne oubliés par les charpentiers et à allumer du feu pour vaincre l’âpreté du froid. Le quatrième jour, qu’on pourrait appeler une journée d’alcyon, à cause de la pureté de l’air, est venu nous apporter la richesse. Au lever du soleil, lorsque ses premiers rayons ont brillé sur la mer, nous avons lancé notre barque qui était à sec, et nous nous sommes mis à l’œuvre avec nos filets. Nous les avons jetés non loin de la côte. Quelle abondance ! Que de poissons pris ! Les lièges des filets disparaissaient presque sous l’eau, entraînés par le poids. Aussitôt, les pourvoyeurs qui se trouvaient ici achetèrent la pêche argent comptant. Ils suspendirent des corbeilles sur leurs épaules et se dirigèrent du port de Phalères vers la ville. Nous les avons tous contentés, et même, nous avons rapporté beaucoup de fretin à nos femmes et à nos enfants pour les nourrir plusieurs jours, si la tempête recommence.

II — Galénus à Cyrton.

C’est en vain que nous travaillons, Clyrton, brûlés le jour par l’ardeur du soleil, fouillant la nuit les profondeurs de la mer, à la lueur des torches. Nous versons, comme on dit, nos amphores dans le tonneau des Danaïdes ; tant nous nous fatiguons inutilement. Nous n’avons pas même pour manger les orties de mer et les pélores : le maître veut la pêche et l’argent. Cela ne lui suffit pas, il visite continuellement la barque. Dernièrement, nous lui avons envoyé de Munychie la provision par Hermon ; l’adolescent que tu connais. Il nous a commandé bien vite des éponges et des laines marines qui croissent en petite quantité dans l’étang d’Eurynome. Il n’avait pas encore tant exigé ; aussi, Hermon, quittant la charge, les poissons et l’équipage, s’est-il enfui sur une chaloupe à rames, après s’être abouché avec des teinturiers rhodiens. Le maître perd ainsi un esclave, et nous un fidèle compagnon.

III — Glaucus à Galatée.

Heureux séjour que la terre ! L’agriculture est sans danger. Les Athéniens la nomment avec raison bienfaisante, parce qu’en effet ses dons protègent la vie et la santé. La mer n’est que périlleuse et la navigation semée d’aventures. J’en juge sainement, instruit par l’usage et l’expérience. Je me rappelle qu’une fois, voulant vendre du poisson, j’entendis, parmi ceux qui fréquentent pieds nus les Portiques, un homme au teint livide, débiter des strophes et déclamer contre la folie des marins. Il disait que ces vers étaient de l’astronome Aratus. Autant que je puis me souvenir, car je ne saurais tout répéter, il y avait ceci :

Une frêle cloison sépare du trépas.

Pourquoi donc, femme, ne pas devenir sage ? Il est encore temps de fuir le voisinage de la mort et d’en préserver nos enfants. Si la misère nous empêche de leur laisser l’aisance, ils nous devront du moins un avantage : celui d’ignorer les tempêtes et les risques de la nier ; en de-mandant aux champs leur nourriture, ils auront désormais des jours tranquilles, à l’abri de toute crainte.

IV — Cymothus à Tritonis.

La terre et l’onde ne se ressemblent pas ; il en est de même de nous avec les habitants des villes ou des bourgs. En effet, ceux qui demeurent au milieu des murs, prennent part aux affaires publiques, et ceux qui sont dans les campagnes, vivent par l’agriculture. Notre existence est bien différente. Elle se passe entièrement sur l’eau, et la terre nous est aussi insupportable qu’aux poissons, qui ne peuvent respirer l’air. Comment se fait-il donc alors, chère Tritonis, que tu abandonnes le rivage et les filets afin de courir à la ville aux fêtes de Bacchus, avec les femmes riches d’Athènes ? Voilà qui manque de prudence et de jugement. Ce n’est pas pour cela que ton père t’a élevée dans Égine et qu’il t’a donnée à moi. Si tu aimes la ville, adieu, pars ; si tu préfères la mer ! reviens vers ton mari ; c’est encore le meilleur parti. Mais avant tout, oublie à jamais ces vains spectacles de la cité.

V — Naubatès à Rhodius.

Tu crois posséder la richesse, parce que tu attires mes matelots avec l’offre d’un salaire supérieur. Il n’y a rien d’extraordinaire, puisque dernièrement un coup de filet t’a rapporté des dariques d’or. C’était probablement un reste de la bataille de Salamine ; car il se perdit là corps et biens un vaisseau perse, à l’époque où Thémistocle, fils de Néoclès, éleva son grand trophée sur les Mèdes. Moi, je n’ai pas tant d’ambition, je me contente du nécessaire produit par mon travail, saris causer de tort à personne. Toi, si tu, es riche, songe à l’équité. La fortune ne doit point servir à faire des injustices, mais de bonnes actions.

VI — Panope à Eutybolus.

Tu n’as épousé en moi, Eutybolus, ni une femme vile ni la première venue, mais la fille d’honnêtes parents. Sosthène de Stiria est mon père, et Damophyle, ma mère. J’étais leur unique héritière, ils ont pourtant consenti à nous unir, dans l’espoir d’une postérité légitime. Cela ne t’empêche pas d’être léger, inconstant, enclin à toutes les voluptés ; tu me méprises ainsi que notre fils Thessalion et sa sœur Galéné ; tu aimes cette étrangère d’Hermione que le Pirée a recueillie, pour le malheur des époux. La jeunesse d’alentour vient faire des orgies chez elle, chacun lui apporte son présent : elle accepte tout et dévore autant que Charybde. Quant à toi, plus généreux qu’un pêcheur, tu ne donnes ni mulets ni anchois, tu es vieux, marié depuis longtemps et père d’enfants déjà grands, tu veux écarter tes rivaux : tu envoies alors des résilles milésiennes, une tunique de Sicile et de l’or. Renonce à cet orgueil, à la débauche, à l’amour des femmes ; ou, sache-le bien, je me retirerai auprès de mon père qui me défendra et t’appellera devant les juges pour tes méfaits.

VII — Thalassus à Pontius.

Je t’ai adressé une plie, un mulet, une sole et trente-cinq murex ; envoie-moi deux rames, j’ai cassé les miennes. Comme dans l’amitié, il n’y a que des échanges, on peut demander quelque chose avec assurance ; c’est faire voir qu’entre amis tout est commun.

VIII — Eucolymbus à Glaucé.

Celui qui doute, recherche le jugement des gens avisés. J’aurais donc dû te consulter, chère femme ; mais je n’osais pas, tant j’étais préoccupé. Je me décide enfin à parler et je te prie de m’indiquer le meilleur parti. Tu vas apprendre la situation ; prononce la sentence. Nos affaires sont, comme tu sais, très embarrassées, et notre vie plus que médiocre ; la pèche suffit à peine au nécessaire. Cette barque, qu’on aperçoit garnie de rames et de matelots, est un bateau corycien, monté par des pirates. Ils veulent m’associer à leurs aventures et me promettent d’immenses richesses. Je brûle de posséder cet or avec ces beaux vêtements qu’ils font briller à mes yeux ; mais je n’ai point le cœur de devenir meurtrier, je ne puis souiller de sang ces mains que la mer a, depuis mon enfance, conservées pures de tout crime. Cependant, il est bien dur de vivre éternellement en compagnie de la misère. C’est à toi de choisir après avoir pesé les choses, chère Glaucé ; de quelque côté que tu fasses pencher la balance, je te suivrai, car l’amitié qui conseille met fin à l’indécision.

IX — Égialée à Struthion,

Que ne suis-je aux îles Fortunées ! Rien ne réussit. Mes affaires vont, comme dit le proverbe, à la façon de Mandrabule. Quel triste sort ! toujours trafiquer avec de la vile monnaie sur les nécessités de la vie ! Veux-tu, cher Struthion, associer tes efforts aux miens ? Nous partagerons le fruit de mon travail et les profits de la mer. Il s’agirait de m’introduire chez des hommes opulents, comme Erasiclès de Sphettion ou Philostrate de Cholarge, afin de pouvoir vendre directement le poisson de mes paniers. J’aurais ainsi une meilleure rétribution et, en outre, j’espère bien par ton entremise obtenir quelque argent, quand on fêtera dans leurs maisons les Dionysiaques ou les Apaturies. J’y vois enfin le moyen d’échapper aux inspecteurs du marché, qui, pour se procurer du gain, accablent le monde d’injustices et de procès. Vous autres parasites, vous avez la réputation d’influencer la jeunesse et les riches, je compte alors sur toi.

X — Céphale à Pontius.

Partout les vagues se soulèvent, le ciel s’assombrit, les nuages s’amoncellent ; les vents déchaînés annoncent arec fracas un bouleversement extraordinaire. Les dauphins, qui sautillent au milieu des flots agités, indiquent l’approche de la tempête. Au dire des astronomes, on subit le lever du Taureau. Il n’arrivera donc rien aux gens prévoyants qui savent éviter le danger ; mais il en est qui, forcés de s’exposer aux orages, ont dû abandonner le gouvernail au hasard et périr victimes de leur impuissance. Voilà pourquoi nous apprenons que des malheureux emportés par le courant vers le promontoire de Malée, dans le détroit de Sicile ou la mer de Lycie, se sont brisés contre les rochers ou ont été submergés. Le Cépharée n’est pas moins fertile en tourmentes et en périls. Aussi, après l’apaisement de la bourrasque, lorsque l’air aura repris sa pureté, j’irai explorer le littoral. Peut-être y découvrirai-je le cadavre d’un naufragé ? Je lui rendrai les honneurs de la sépulture. C’est une bonne action qui aura toujours sa récompense. N’est-elle point déjà dans le contenteraient de la conscience, qui soutier ; le cœur de l’homme et épanouit son âme ? Y a-t-il, en effet, une plus vive satisfaction que celle du devoir accompli envers des compatriotes qui ne sont plus ?

XI — Thynnée à Scopelus.

Tu sais la grande nouvelle, Scopelus ?Les Athéniens songent à envoyer la flotte au large, pour un combat naval. Déjà la galère Paralienne et la Salaminienne, les plus rapides de leurs vaisseaux, ont quitté le rivage, emportant les commissaires qui doivent organiser l’expédition et choisir le moment favorable. Le reste des navires destinés au transport des troupes exige de nombreux rameurs habitués à affronter les vents et les flots. Ami, quel parti prendre ? Fuir ou rester ? Partout, depuis le Pirée, Phalères et Sunium, jusqu’à Géreste, on enrôle les marins. Que devenir ? Élevés loin des luttes populaires, comment pourrions-nous supporter la discipline et attaquer des gens armés ? Nous avons une &mme, des enfants ; il faut choisir entre deux extrémités : fuir ou s’exposer au glaive et à la tempête. Rester, c’est dangereux. La fuite me semble plus avantageuse.

XII — Nausibius à Prymnée.

J’ignorais encore le luxe et la délicatesse des fils de nos Athéniens. Mais dernièrement Pamphile et quelques amis ayant loué ma barque pour se promener et pécher avec nous, j’ai vu combien la jeunesse cherche le raffinement dans tous les endroits du monde. A peine entré, Pamphile voulut éviter le bois du bateau ; il garnir les bancs de tapis rares et de couvertures, disant qu’il ne pouvait se coucher sûr des planches. Elles lui paraissaient sans doute plus dures que la pierre. Il nous demanda ensuite de lui procurer de l’ombre, en étendant les voiles au-dessus de l’embarcation, parce que les rayons du soleil l’incommodaient. Quel contraste avec notre genre de vie ! Ceux qui ne. possèdent pas de richesses, recherchent plutôt la chaleur. Le froid et la mer ne vont-ils point ensemble ? Il est vrai que Pamphile n’avait pas amené seulement ses amis ; il était accompagné aussi de femmes ravissantes, toutes artistes. L’une s’appelait Crumation, elle jouait de la flûte ; l’autre, Erato, pinçait de la harpe ; Evépès frappait des cymbales. La musique retentissait sur notre esquif, le rivage renvoyait des échos mélodieux, tout respirait la gaieté. Moi, je partageais peu ces ébats, car je voyais des envieux parmi nous, surtout l’affreux Glaucias, dont l’odieuse jalousie me révoltait. Mais, après avoir reçu une large rétribution, l’argent m’a rendu la joie. Et maintenant, j’aime tant ces parties de plaisir sur mer, que je voudrais toujours en faire avec des hommes opulents et généreux.

XIII — Auchénius à Arménius.

Si tu peux m’aider, dis-le moi franchement, mais ne parle de mes affaire à personne. Si tes moyens ne le permettent pas, sois encore plus discret qu’un juge de l’Aréopage. En attendant, voici la chose : L’amour envahit mon cœur. Il ne me laisse ni raison ni sagesse. Tout a succombé devant sa puissance. Comment s’est-il jeté sur un malheureux qui se contentait naguère de travailler pour vivre ? Je l’ignore. J’ai maintenant un maître qui ne me quitte pas, et je brûle comme les jeunes gens riches et beaux. Moi, qui riais autrefois de ceux que la mollesse rend esclaves de leurs désirs, je suis entièrement possédé par la passion, je songe à une épouse, j’invoque Hyménée, fils de Terpsichore ! C’est une enfant que j’aime. Ses parents sont étrangers ; la destinée les a conduits, je ne sais pourquoi, d’Hermione au Pirée. Mais je n’ai point de dot à leur offrir. Je compte cependant me présenter comme je suis, en simple pécheur. A moins que le père ne soit par trop glorieux de sa fille, j’espère passer pour un parti convenable.

XIV — Encymon à Halictype.

Sur le rivage de Sunium, j’ai remarqué un filet déchiré, abandonné au hasard. On voit qu’un poids trop lourd l’a mis dans cet état ; mais il porte aussi des traces de vétusté. Après quelques recherches, j’ai appris qu’il t’avait appartenu il y a quatre ans, et qu’une pierre l’ayant accroché sous l’eau, il s’était rompu par le milieu des mailles ; il paraît que depuis lors tu n’as voulu ni le raccommoder ni l’emporter, et qu’il est resté là, respecté des voisins, comme n’étant pas leur propriété. Ce filet est devenu maintenant un objet étranger, non seulement pour eux, mais pour toi qui en étais jadis le maître. Je viens donc te le demander, bien que le temps et ta négligence t’en aient retiré la possession. Tu peux me livrer ! sans regret, ce que tu as voué à la destruction.

XV — Halictype à Encymon.

L’œil du voisin est envieux et malin, dit le proverbe. Que te font mes affaires ? De quel droit, des choses, qu’il me plait de négliger, doivent-elles t’appartenir ? Retiens tes mains ou plutôt tes désirs, et que la convoitise ne t’inspire pas d’injustices.

XVI — Encymon à Halictype.

je n’ai point réclamé des objets que tu possèdes, mais que tu abandonnes. Puisque tu ne veux les laisser à personne, conserve ce que tu n’as pas.

XVII — Eusagème à Liménarque.

Tu connais le Lesbien qui guette le passage des poissons. Je lui souhaite d’être mangé par les corbeaux. Il a vu la mer s’agiter, et s’obscurcir au loin ; ne s’est-il pas mis à crier, comme s’il apercevait une troupe de thons. Sur cette belle assurance, nous nous sommes empressés de barrer presque tout le golfe avec des filets ; nous les avons ensuite tirés, mais le poids était plus lourd que dans une pêche habituelle. Pleins d’espoir, nous excitons les voisins, nous leur promettons une part du butin, s’ils veulent nous secourir et partager nos travaux. Ils se décident. Enfin, après mille précautions, à la nuit tombante, on ramène, quoi... un énorme chameau, déjà en putréfaction et grouillant de vers. Je te raconte un pareil exploit non pour te faire rire, mais afin que tu saches combien la fortune accable un malheureux.

XVIII — Euploüs à Thalasseros.

Est-ce de la débauche ou du délire ? On dit que tu raffoles d’une chanteuse et que pour satisfaire ta passion, tu lui prodigues ton gain de chaque jour. J’ai tout appris par Sosie, le meilleur de nos voisins, celui qui a la réputation de ne jamais mentir et de bien accommoder les poissons. D’où te vient donc la notion de la musique et de l’harmonie ? Pourquoi étudier les genres diatonique et chromatique ? Tu vois, je suis au courant. Ainsi, tu es épris à la fois des formes de l’enfant et de ses mélodes ? Cesse de telles extravagances. Sinon, ce n’est plus en mer que tu feras naufrage, mais sur terre. Tu t’y perdras corps et biens. Prends garde à cette sirène. Qu’elle ne devienne point pour toi aussi dangereuse que le golfe de Calydonie, la mer Tyrrhénienne ou l’enchanteresse Scylla. Si elle continuait à te poursuivre, tu ne pourrais même pas invoquer Cratéis.

XIX — Thalasseros à Euploüs.

Tes exhortations sont inutiles, Euploüs. Rien ne me détachera de cette jeune fille, maintenant que je suis initié aux mystères du Dieu, qui lance des traits enflammés. D’ailleurs l’amour, pour nous, est chose si naturelle. Une déesse sortant de l’onde, n’a-t-elle pas enfanté Cupidon ? L’Amour, par sa mère, est donc notre parent. Il m’a fait, malgré cela, une blessure au cœur. Mais, lorsque je tiens ma bien-aimée sur le rivage, il me semble obtenir les faveurs de Panope ou de Galatée, les plus belles des Néréides.

XX — Thermolépire à Ocimon.

C’est une indignité ! Pendant qu’on servait aux convives des tétines et des vulves de truie avec un excellent foie gras, nous n’avions que de la purée. Tous buvaient du Chalybon et nous du vin tourné. Dieux et démons qui réglez nos destinées, réparez les injustices de la fortune ! Pourquoi donner le bonheur aux uns et rendre les autres victimes de la faim ? Le sort, il est vrai, a réduit l’humanité à de tristes nécessités. Mais il pourrait exercer moins de rigueur contre nous ; notre vie n’est que misère.

XXI — Conoposphrantès à Ischoline.

Je m’étais fait des illusions sur le jeune Polycrite. Je pensais qu’après la mort de son père, il dépenserait son héritage avec nous, dans les festins, les plaisirs de tout genre, en compagnie de belles courtisanes, et que sa fortune y passerait, du moins en grande partie. Quelle erreur ! Criton n’existe plus, et son fils ne prend qu’un seul repas avant le coucher du soleil. Il ne mange rien de recherché, mais du pain ordinaire et quelques ragoûts ; les jours de fête, il ajoute des olives vertes et de simples fruits. Déçu dans mes chères espérances je ne sais que devenir. Car, si celui qui me reçoit a besoin lui-même d’invitations, comment se nourrir ? Avoir faim et s’associer à un affamé, c’est être doublement malheureux.

XXII — Eubule à Gémellus.

On nous avait apporté un de ces gâteaux qui tirent leur nom de Gélon de Sicile. Rien qu’à le voir, je me réjouissais de pouvoir bientôt le savourer. Ce moment en fut d’abord différé par la distribution des friandises qui entouraient la pâtisserie, et qui se composaient de pistaches, d’amandes et de noix. Moi, je regardais cela de travers ; j’attendais, bouche béante, l’instant d’attaquer le gâteau. Mais le repas se traînait en longueur et la coupe, qui circulait continuellement autour de nous, venait encore perpétuer les retards. Tout semblait conspirer contre mes désirs. L’un commença à nettoyer ses dents avec un brin de paille ; l’autre s’étendit sur le dos, plutôt disposé à dormir qu’à s’occuper de la table ; les convives ensuite causèrent entre eux, et l’on ne songeait aucunement à nous faire goûter du fameux gâteau. Les Dieux alors eurent pitié de mon supplice, et je pus enfin toucher à un mets que j’avais bien longtemps convoité. Je ne t’écris pas cela sous l’impression du plaisir, je n’ai que de la lassitude, après une pareille attente.

XXIII — Platylème à Erébintholéon.

Je n’ai jamais éprouvé en Attique d’hiver aussi terrible. Non seulement des vents impétueux se déchaînaient contre nous et nous étourdissaient de leurs sifflements, mais il tombait partout une neige épaisse qui voilait la terre ; elle ne s’arrêta pas à la surface et s’amoncela tellement, qu’en ouvrant la porte on pouvait à peine distinguer la ruelle de notre maison. J’étais sans bois et sans charbon. Où en aurais-je rencontré ? Le froid me pénétrait jusqu’aux os. Je pris alors une résolution digne d’Ulysse, ce fut de courir aux fourneaux des étuves publiques. Mes compagnons s’y trouvaient déjà installés. Ils m’en refusèrent l’entrée. Nous étions cependant victimes de la même déesse : la Pauvreté ! Je renonçai donc à ce moyen pour aller me réfugier au bain privé de Thrasylle. Cette fois il n’y avait personne. Deux oboles m’ayant rendu le baigneur favorable, je suis arrivé à me chauffer. Heureusement la glace remplaça la neige, le froid sécha l’humidité, les routes devinrent moins impraticables. Plus tard, la température finit par s’adoucir. Aujourd’hui, le soleil brille et le chemin est libre ; je peux reprendre mes promenades habituelles.

XXIV — Amnion à Philomoschus.

Une forte grêle a détruit nos moissons, et je ne vois point de remède à la famine, car la misère nous empêche d’acheter des blés étrangers. Il te reste, dit-on, des réserves de la dernière récolte. Prête-moi donc vingt médimnes de grains pour faire vivre ma femme et mes enfants. La prochaine année sera meilleure, nous te rendrons cela et davantage, si elle est abondante. J’espère que tu n’abandonneras pas de bons voisins dans les moments difficiles.

XXV — Eustolus à Elation.

L’agriculture, malgré les fatigues, ne donne aucun profit ; j’ai résolu de me confier à la mer et aux vagues. La vie et la mort ne sont-elles pas réglées par le destin, à ce point que l’on ne saurait échapper à l’heure fatale, quand on se renfermerait dans une cabane ? Puisque le dernier jour est certain et le sort inévitable, l’existence ne dépend donc pas de la carrière qu’on choisit ; elle est soumise aux caprices de la Fortune. De plus, bien des gens, quoique jeunes, ont péri sur la terre et d’autres ont vécu longtemps sur mer. Toutes ces raisons me décident à naviguer au gré des flots et des vents. Il vaut mieux, pour moi, revenir du Bosphore et de la Propontide avec des richesses, que de rester dans un coin de l’Attique à mourir de faim et de pauvreté.

XXVI — Agélarchide à Pytholas.

C’est vraiment le fléau d’une ville que les usuriers. Je ne sais pas quelle mauvaise inspiration j’ai eue, mon cher ami ; mais, au lieu de recourir à toi ou à des voisins de campagne, pour payer un champ que j’avais acheté à Colone, je me suis laissé conduire aux portes Byrtiennes. Je trouvai là un vieillard, à l’aspect décharné, aux sourcils contractés, tenant à la main des papiers usés et salis par le temps, à moitié rongés des punaises et des vers. D’abord, il m’adressa à peine quelques mots ; car, selon lui, parler, c’est dépenser. Son courtier lui apprit ensuite que j’avais besoin d’argent. « Combien de talents ? » dit-il. Comme je récriais sur la somme, il eut aussitôt des airs dédaigneux et ne cacha point son impatience. Enfin, il voulut bien consentir à me prêter les fonds, et il demanda des billets déjà préparés, par lesquels je m’engageai à lui rembourser, dans un mois, le capital avec d’énormes intérêts. Il exigea en outre des hypothèques. Je le répète, de telles gens, c’est la peste ! Ils ne vivent que pour calculer et compter sur leurs doigts. Divinités protectrices des champs, préservez-moi à jamais de rencontrer un loup ou un usurier !

XXVII — Anicet à Phœbiane.

Tu me fuis, Phœbiane, tu me fuis, quand tout mon bien est absorbé. Que n’as-tu pas eu de moi ? Des figues, des fromages, des volailles ; sans parler d’autres choses. Ainsi, après m’avoir, comme dit le proverbe, complètement déplumé, tu me réduis à devenir ton esclave. Mon amour ne t’inspire donc aucune pitié ? Adieu. Profite de ce que tu as. Moi, il me reste le chagrin. Je saurai cependant supporter ton mépris.

XXVIII — Phœbiane à Anicet.

Prise des douleurs de l’enfantement, une voisine m’avait envoyé chercher. Je me rendais à la hâte auprès d’elle, avec les instruments nécessaires, lorsque tu t’es précipité, en me saisissant par le cou et en voulant m’embrasser. Tu ne cesseras donc pas, vieillard indigne et décrépit, de faire le jeune homme et de poursuivre des femmes qui sont à la fleur de l’âge. Est-ce qu’on ne t’a pas interdit les champs, pour la négligence et le désordre de tes affaires ? N’as-tu pas été chassé, comme incapable, de la cuisine et du foyer ? Pourquoi me regarder alors avec des yeux languissants et de tendres soupirs ? Tu es aussi vieux que Cécrops. Songe plutôt à ta fin.

XXIX Glycère à Bacchis.

Ménandre a voulu aller à Corinthe, assister aux jeux Isthmiques ; bien malgré moi, assurément. Tu sais s’il est possible de quitter, même pour peu de temps, un amant de cette importance. Mais comment m’opposer à son départ, il ne s’absente presque jamais. Il va résider dans ta ville. Dois-je te le confier ? J’hésite. L’idée qu’il aura recours à tes soins m’inspire des craintes. J’ai beau me dire qu’il existe entre nous une solide amitié ; suffira-t-elle ? Ce que je redoute surtout, ma très chère, ce n’est pas toi, dont le caractère vaut mieux que la vie ; c’est Ménandre. Il aime avec tant d’ardeur ! Et puis, quel est l’homme, parmi les plus sévères, qui pourrait résister à Bacchis ? le suis d’ailleurs convaincue qu’il entreprend ce voyage plutôt pour toi que pour les jeux Isthmiques : Tu vas me trouver défiante. Excuse, ô ma meilleure amie, des soupçons qui nous sont naturels. Je tiens essentiellement à ne point perdre l’amour de Ménandre. Car, si nous avions ensemble du refroidissement ou de l’inimitié, je serais forcée d’affronter sur le théâtre les railleries et les insultes d’un Chrémès ou d’un Diphile. Si, au contraire, il me revient tel qu’il est parti, je t’en saurai un gré infini. Adieu.

XXX — Bacchis à Hypéride.

Les hétaïres t’envoient des félicitations et chacune de nous te remercie non moins que Phryné. Son procès avec le misérable Euthias la concernait seule, mais le danger ne nous a-t-il pas menacées toutes ? Si on nous avait sans cesse accusées d’impiété pour réclamer de l’argent à des amants ou pour profiter de leur générosité, il aurait mieux valu ne plus utiliser nos charmes, renoncer à notre vie, et même abandonner nos amis. Heureusement, qu’Euthias vient d’être condamné comme injuste et déloyal. Désormais le métier de courtisane ne sera point un motif de poursuites contre nous ; rien n’empêche de le continuer librement, grâce à l’équité et au talent d’Hypéride. Que d’heureux plaisirs récompensent tes sentiments d’humanité ! Tu possèdes déjà la tendresse d’une belle hétaïre. Ce n’est pas tout. Tu nous a sauvées en sa personne, nous te devons de la reconnaissance. Consens à publier ton discours en faveur de Phryné, nous nous engageons à t’élever une statue d’or où tu voudras.

XXXI — Bacchis à Phryné.

J’ai partagé tes chagrins, chère amie, au moment du péril ; ma joie est d’autant plus vive, maintenant que tu es délivrée d’un méchant et que tu as trouvé le généreux Hypéride. Je considère ton procès comme une fortune pour toi ; cette affaire, en effet, t’a rendue célèbre non seulement à Athènes, mais dans la Grèce entière. Euthias sera assez puni par la privation de tes faveurs ; car, malgré sa colère et sa sottise qui ont dépassé toute mesure, il t’aime encore, je t’assure, plus qu’Hypéride lui-même. Celui-ci a prouvé certainement son amour en prononçant ta défense ; mais le succès rend exigeant ; il s’imagine pas, porter le bonheur ; tandis que la passion de l’autre s’augmente avec la perte de sa cause. Attends-toi donc à de nouvelles prières, à des supplications, à beaucoup d’argent. Ne va pas, chère Phryné, faire une chose qui tournerait contre nous et donner à Hypéride le regret d’avoir pris le parti des courtisanes. N’écoute point les excuses d’Euthias. Ne crois pas enfin ceux qui te disent que tout le triomphe de l’orateur, est d’avoir déchiré ta tunique et montré ton sein aux juges. Cet argument, produit avec tant d’à-propos était le résultat de son éloquence.

XXXII — Bacchis à Myrrhine.

Que Vénus m’entende, et puisses-tu ne jamais mais trouver mieux qu’Euthias dont tu raffoles maintenant ! Puisse-t-il passer sa vie avec toi ? De telles amours font pitié. N’est-ce pas une calamité de s’accoler à un pareil misérable ? Cruelle confiance dans tes attraits ! Il a outragé Phryné, adorera-t-il toujours Myrrhine ? Sans doute, tu penses offenser Hypéride qui te néglige en ce moment. Il possède, à la vérité, une maîtresse digne de lui ; mais tu as bien l’amant qu’il te faut. Demande-lui quelque chose ; tu verras s’il ne t’accuse point de vouloir incendier la flotte ou violer les lois. C’est assez. Sache seulement qu’on te hait parmi celles qui, comme nous, honorent Aphrodite, amie des hommes.

XXXIII — Thaïs à Thessala.

Jamais je n’aurais cru qu’après une si grande intimité, j’en arriverais à rompre avec Euxippe. Elle me doit tant depuis son débarquement de Samos ! Mais je ne veux rien lui reprocher. Tu sais qu’alors j’avais Pamphile il n’épargnait pas l’argent. Il me parût la désirer vivement ; je n’hésitai point à renoncer au jeune homme, dans l’intérêt d’une amie. Pour reconnaître mes complaisances, elle recherche les bonnes grâces de l’infâme Mégara, contre laquelle j’ai une vieille rancune, à cause de Straton. Aussi, il n’est pas étonnant qu’elle dise du mal de moi. Elle me l’a prouvé à l’occasion des fêtes de Cérès. On s’était réuni la veille chez nous, comme de coutume ; afin d’y passer la nuit. Je fus surprise de voir Euxippe. Elle commença d’abord à ricaner et à plaisanter tout bas avec Mégara, ce qui montrait déjà leur malveillance ; elle se mit ensuite à chanter ouvertement de méchants vers, contenant des allusions sur un amant qui m’avait abandonnée. C’était encore supportable. Mais, perdant bientôt toute retenue, elle eut l’impudence de tourner en ridicule mon fard et mon rouge. Il faut que son commerce aille mal et qu’elle ne possède pas même un miroir : car, si elle voyait son teint de sandaraque, elle ne trouverait aux autres aucune imperfection. Il vaut mieux ne point m’émouvoir de ces méchancetés. C’est des amants que je désire plaire et non à des guenons, comme Mégara et Euxippe. Je t’ai conté cela pour éviter le blâme, si je me venge un jour d’elles, non par des railleries ou des injures, mais de manière à les faire souffrir. J’espère en Némésis !

XXXIV — Thaïs à Euthydème.

Maintenant que tu t’adonnes à la philosophie, tu deviens grave et tu lèves les sourcils au-dessus du front. Ce n’est pas tout. Drapé dans le manteau traditionnel, avec un livre à la main, tu t’avances fièrement vers l’Académie, et tu passes devant notre maison, comme ne l’ayant jamais vue. Es-tu fou, Euthydème ? Tu ne connais donc pas ce sophiste maussade, qui expose de merveilleux principes ? Si tu savais depuis combien de temps il me poursuit, afin d’obtenir mes faveurs ! Il soupire aussi pour Herpyllis, la suivante de Mégara. Je ne l’ai point accueilli, car je préférais tes baisers à l’or des philosophes. Mais, puisqu’il semble te détourner de moi, je le recevrai ; et je te prouverai, quand tu voudras, que ce fameux précepteur, qui déteste tant les femmes, ne se contente pas de plaisirs habituels. Tu peux m’en croire, pauvre sot. Cet étalage d’austérité est un leurre pour exploiter la jeunesse. Trouves-tu de la différence entre un sophiste et une hétaïre ? La seule qui existe est dans les moyens de persuasion ; leurs efforts ont le même but : le gain. Et encore, nous valons mieux, nous avons plus de religion. Nous ne nions point les Dieux, nous croyons aux serments de nos amoureux, quand ils jurent qu’ils nous adorent. Nous empêchons aussi les hommes de commettre des incestes et des adultères. Mais, parce que nous ignorons l’origine des nuées et la théorie des atomes, nous te paraissons inférieures aux philosophes ? Détrompe-toi, j’ai été leur élève, j’ai conversé avec beaucoup d’entre eux. La vérité est qu’aucun de ceux qui fréquentent les courtisanes, ne rêve la tyrannie ni ne trouble les républiques. On se contente de boire la nuit et de dormir le jour. Notre éducation n’est-elle pas moins dangereuse pour les jeunes gens ? Compare, si tu veux, l’hétaïre Aspasie et le sophiste Socrate ; examine qui forme les meilleurs citoyens : tu verras Périclès disciple de l’une et Critias, de l’autre. Quitté cette folie, change ce visage désagréable, Euthydème, mon trésor ; la sévérité ne te convient guère. Accours plutôt chez ta maîtresse comme autrefois, lorsque tu arrivais du Lycée tout en sueur. Viens, nous nous livrerons ensemble à une douce ivresse et aux plaisirs de la volupté. Tu reconnaîtras alors combien je suis savante ! D’ailleurs, la Divinité nous accorde peu de jours à vivre ; ne les perds point sottement à chercher des énigmes. Adieu.

XXXV — Simalion à Pétala.

Tu me laisses assiéger ta porte et raconter mes doléances à tes esclaves, quand elles vont chez des rivaux. Est-ce par plaisir ou par vanité ? Tu n’agis pas sans raison. Pourquoi me traiter de la sorte ? Tu connais mon affection. Elle est à toute épreuve. Au risque de me perdre, je t’en fais l’aveu. Dis-moi, parmi les gens que tu favorises, y en a-t-il beaucoup qui résisteraient au mépris ? En guise de consolation, j’ai bu pendant trois jours avec Euphronius, espérant calmer les inquiétudes de la nuit. Le vin, au contraire, a excité ma passion ; je n’ai point cessé de pleurer et de crier. Autour de moi, les uns se sont émus de pitié, d’autres ont ri. Quelle situation ! Il reste bien un soulagement à mon chagrin, mais c’est une si légère compensation. Je veux parler des cheveux que tu t’es arrachés dans notre malheureuse querelle, au dernier souper. Tu me les as jetés, en m’exprimant combien tu avais assez de moi et de mes attentions. Hélas ! si tout cela t’amuse, jouis de mon tourment, raconte-le même à ceux qui maintenant sont plus heureux que Simalion. Leur tour viendra et ils se désoleront bientôt, quand tu les repousseras. Prie seulement Vénus de ne pas se venger de ton orgueil... Un autre eût rempli sa lettre d’injures et de menaces ; je préfère t’adresser des prières et des supplications ; car je t’adore, cruelle, et je souffre... Ah ! dans l’excès de ma douleur, je crains bien d’imiter ces pauvres amants, dont les plaintes ne servent qu’à augmenter l’infortune.

XXXVI — Pétala à Simalion.

Si l’on pouvait entretenir la maison d’une courtisane avec des larmes, comme je serais riche ! Tu ne lees épargne guères. Mais il nous faut de l’or, des vêtements, des parures, des suivantes. C’est là toute la vie ! On ne m’a point laissé de patrimoine à Myrrhinonte, ni d’intérêts dans les mines d’argent ; j’ai simplement pour revenus les petits cadeaux que me font, souvent à regret, des jeunes gens sans conséquence. Je te connais depuis un an, en suis-je plus avancée ? Tu parles de ma chevelure ; elle est toujours en désordre, je n’ai pas même d’huile parfumée. Je ne possède qu’une tunique de Tarente, et encore, elle est si vieille et si déchirée que j’en rougis devant mes amies. Quelle existence ! Espères-tu qu’en restant ainsi avec toi, je trouverai d’autres ressources ? Tu pleures ? Qu’importe ! je n’en mourrai pas moins de faim, si personne ne me donne rien. J’admire tes larmes et leur absurdité. Puissante Aphrodite ! tu aimes éperdument une femme, et, ne pouvant vivre sans elle, tu désires qu’elle t’appartienne entièrement. Eh bien ? N’avez-vous point à la maison des coupes précieuses ? Ta mère n’a-t-elle pas des bijoux, ton père des valeurs ? Apporte tout cela. Heureuse Philotis ! Les Grâces la chérissent. Elle est avec Ménéclidès qui, journellement, la comble de présents. Cela vaut mieux que des lamentations. Moi, pauvre fille, je n’ai point d’amant, j’ai un pleureur qui ne sait qu’envoyer des roses et des couronnes, comme pour orner à l’avance la tombe qu’il me réserve. La nuit, il ne fait que geindre. J’en ai assez. Ecoute cependant. Si tu veux m’offrir quelque chose, viens... sans gémir. Sinon, garde tes chagrins et ne m’ennuie pas.

XXXVII — Myrrhine à Nicippe.

Diphile, ne songe plus à moi ; il se livre à l’impure Thessala. Jusqu’aux fêtes d’Adonis ; il est bien venu chez nous souper et dormir ; mais depuis quelque temps, il devenait indifférent, il affectait même des airs d’insolence et de fatuité. Il arrivait me voir déjà pris de vin et conduit par Hélix, l’amoureux d’Herpyllis, qui ne bouge pas de la maison. Maintenant, tout est fini avec Diphile. Voilà quatre grands jours qu’il s’enivre dans les jardins de Lysis, en compagnie de Thessala et de cet ignoble Strongylion, dont la haine a machiné contre moi ces nouvelles amours. J’ai eu beau écrire, dépêcher mes suivantes, employer toutes les démarches, rien n’a réussi. Diphile paraît, au contraire, avoir plus de vanité et d’arrogance. Il ne reste qu’à le mettre à la porte, s’il venait par hasard passer la nuit pour vexer Thessala. L’orgueil tombe quelquefois devant le dédain. Mais cet espoir est bien vague. Il me faudrait un moyen énergique, comme dans les cas désespérés ; je ne puis supporter ni la privation de ses prodigalités, ni les railleries de Thessala. Tu possèdes, dis-tu, un philtre que tu as souvent éprouvé sur des jeunes gens. J’ai besoin d’un tel secours pour triompher de cette fierté et de cette dépravation. J’enverrai faire des propositions de paix à Diphile et j’essaierai de l’attendrir avec mes larmes ; je lui parlerai des rigueurs de Némésis, s’il néglige un cœur comme le mien ; enfin, je n’oublierai ni les séductions ni les feintes pour l’attirer. Il viendra certainement, ému de pitié par tant d’affection. Il ne peut s’y refuser. Il reconnaîtra même que c’est de toute justice, car le souvenir du temps passé et de notre tendre intimité augmentera la haute opinion qu’il a de lui. D’ailleurs, Hélix nous aidera. Herpyllis doit se joindre à nous, afin de le persuader... Mais l’effet des philtres est douteux. Il devient parfois funeste. Qu’importe ! J’aurai mon amant ou il mourra chez ma rivale.

XXXVIII — Mégara à Bacchis.

Il n’existe que toi pour aimer un homme, au point de ne pouvoir le quitter un instant. Par Vénus, quel ridicule ! Comment ? avec une invitation de Glycère qui date des Dionysiaques, tu ne viens pas ! Non seulement tu ne réponds point à cet appel, mais tu ne veux plus même voir d’amies. Tu deviens sage et fidèle à ton amant ! Une pareille renommée te rend heureuse ? Nous sommes alors des débauchées, des prostituées. Franchement, il y a de quoi se fâcher, j’en jure par la grande Déesse... Nous étions toutes là, Myrrhine, Thessala, Chrysion, Euxippe et Philumène aussi, quoique mariée récemment à un jaloux. Elle avait endormi l’excellent époux, ce qui la fit arriver un peu tard ; mais, du moins, elle était venue. Toi, tu gardais comme Aphrodite ton Adonis pour ne pas le laisser enlever par Proserpine. Quel festin délicieux et plein de charmes ! Combien tu auras de regrets ! Ce ne fut que chansons, plaisanteries, libations jusqu’au chant du coq ; et les parfums, les couronnes, les friandises ! Des lauriers ombrageaient nos lits. Rien ne manquait, excepté ta présence. Nous nous sommes souvent amusées, jamais si gaiement... Le plus joli divertissement a été une dispute sérieuse entre Thryallis et Myrrhine, à propos de la finesse et de la perfection de leurs formes. D’abord, Myrrhine délia sa ceinture, et, sous sa tunique de soie, elle commença à agiter des hanches dont l’embonpoint n’avait nulle fermeté ; elle se mit ensuite à considérer ses mouvements avec complaisance, tout en soupirant tendrement, comme si elle éprouvait de la passion. Je la pris alors pour Vénus, et j’en fus émue. Thryallis avait accepté le défi, elle voulut dépasser sa rivale en volupté. « Je ne lutterai point, dit-elle, à travers des voiles, mais bien .sans hésitation, comme au gymnase ; le combat ne souffre pas de subterfuge. » Elle se dépouilla aussitôt de sa tunique, et, s’inclinant légèrement : « Vois, Myrrhine, ajouta-t-elle, examine ce coloris. Tout est pur, correct, irréprochable. Regarde la conformation de la taille, l’articulation des membres et ces petites fossettes qui n’indiquent ni maigreur ni excès contraire. » Elle montra, en effet, des chairs qui ne tremblaient point comme celles de Myrrhine ; et, pour preuve, elle donna en riant à son corps de gracieuses modulations. La souplesse de ses reins souleva les applaudissements. On lui décerna la palme... Il y eut encore d’autres comparaisons et un concours pour la beauté du sein. Nulle n’osa lutter avec Philumène ; elle n’a jamais eu d’enfant, elle est vraiment, charmante. Nous avons ainsi passé la nuit et dit beaucoup de mal de nos amants, dans l’espoir de les changer bientôt. Le plaisir nouveau n’est-il pas le plus agréable ? Nous sommes enfin parties, entièrement enivrées. Après mille extravagances dans la rue, nous avons terminé nos ébats chez Déximaque qui demeure au carrefour doré, non loin de la maison de Ménéphron. Thaïs est folle de lui, et, par Jupiter, elle a raison ; car cet adolescent vient de recueillir le riche héritage de son père. Tu vois ce que tu as dédaigné ; nous te pardonnons cette fois, mais n’oublie pas qu’aux fêtes d’Adonis, nous soupons tous au Colytte, chez l’amoureux de Thessala. Elle doit parer le favori de la Déesse. J’y serai ; apporte pour la cérémonie une petite corbeille et du corail. Tu peux amener ton bel adoré, nous boirons avec des amis. Adieu.

XXXIX — Philumène à Criton.

Pourquoi te fatiguer à écrire ? Avec cinquante pièces d’or, tu peux tout ; avec des lettres, rien. Si tu aimes, donne. Si tu tiens à l’argent, ne m’ennuie plus. Adieu.

XL — Ménéclidès à Euthyclès.

Elle est morte, la belle Bacchis ; elle est morte, cher Euthyclès ! Elle me laisse avec des larmes intarissables et le souvenir d’un amour tendre, maintenant bien cruel. Jamais je n’oublierai Bacchis, jamais ! Que de sentiments chez elle ! Si on la surnomme l’honneur et la gloire des hétaïres, ce sera justice. Elles, devraient s’entendre toutes pour lui dresser une statue dans le temple d’Aphrodite ou des Grâces. On reproche aux courtisanes d’être perverses, infidèles, rapaces. On dit qu’elles appartiennent à qui leur donne et qu’elles attirent une foule de maux sur leurs amants. Bacchis a montré par son exemple combien de pareilles accusations étaient d’injustes calomnies. L’honnêteté de ses mœurs la défendait contre la médisance. Tu te rappelles ce Mède qui arrivait de Syrie ? Avec quelle suite et quel apparat il marchait ! Il promit à Bacchis des eunuques, des esclaves, tout un luxe oriental. Il eut beau se tacher, elle ne le reçut point. Elle préférait dormir sur mon simple manteau et se contenter de mes légers présents. Elle rejeta l’or et les largesses du satrape. Comme elle repoussa aussi le marchand égyptien qui lui offrait tant d’argent ! Il n’y avait pas de meilleure créature, assurément. Pourquoi, avec de telles dualités, la Fortune ne lui a-t-elle point choisi une condition moins malheureuse ? Bacchis n’est plus ! Elle m’abandonne pour être désormais toujours seule. Quelle injustice, bonnes Parques ! Que ne suis-je en ce moment à ses côtés, comme autrefois ! Mais non. Je reste, je respire, je mange ! ! ! Je pourrai parler à des amis, je ne retrouverai ni son sourire ni ses yeux brillants. Elle avait tant de douceur et d’amabilité. . Hélas ! elle n’aura plus avec moi de ces nuits qu’elle savait rendre délicieuses... Quelle pureté dans la voix ! quels regards ! Les sirènes n’étaient pas si séduisantes. Quel suave nectar que son baiser ! La Persuasion semblait reposer sur ses lèvres. Sa parure, c’était la ceinture de Vénus avec les charmes de la beauté. Plus de chansons dans les festins, plus de lyre dans ses doigts. d’ivoire, tout est fini ! Voilà la favorite dés Grâces : un peu de cendres sous une pierre muette... Mégara, cette immonde prostituée, est vivante ! elle qui a dépouillé sans pitié l’opulent Théagène, au point de le réduire à se faire mercenaire, et Bacchis est morte ! elle qui se sacrifiait à son amant... Hélas ! laisse épancher ma douleur dans ton âme, cher Euthyclès ; car c’est une consolation pour moi d’écrire, de parler d’elle. A présent, il ne me reste plus rien... que le souvenir ! Adieu.

LETTRES GRECQUE DU RHÉTEUR ALCIPHRON (IIe - IIIe siècle)

Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres

Traduites en français par Stéphane de Rouville

 

LIVRE SECOND

I — Lamia à Démétrius.

Malgré ta royauté, tu ne dédaignes pas de recevoir les lettres d’une hétaïre qui t’appartient ; ne t’étonne donc point de la liberté qu’elle prend. J’ai tant besoin de t’écrire. Si tu savais, cher seigneur, combien je suis troublée lorsque j’entends ta voix et que tu parais en public, entouré de gardes, de troupes et d’ambassadeurs, orné de ton diadème. J’en atteste Aphrodite, je tremble, j’ai le frisson, je détourne les yeux, comme éblouie par le soleil. Alors, tu me sembles être véritablement Démétirius Poliorcète. Quel aspect terrible et martial ! Je doute de moi et m’interroge ainsi : « Lamia, est-ce toi qui dors à ses côtés ? Est-ce toi dont il écoute le soir les mélodies ? Est-ce toi qu’il préfère à Gnathène ? Ces lettres royales qu’on t’a remises te sont-elles destinées ? » J’hésite, souhaitant ton retour pour être convaincue. Quand tu arrives, je me prosterne aussitôt ; et si, dans une longue étreinte, tu m’accordes des baisers, j’ajoute d’autres folies : « Voilà donc le Preneur de Villes, celui qui marche sans cesse à la tête des armées ; qui épouvante la Macédoine, la Grèce, la Thrace ! Aujourd’hui, par Vénus, j’oserai l’assiéger ; nous verrons s’il me résistera. » Je t’en prie, reste ici jusqu’au troisième jour ; tu souperas chez moi. C’est l’époque des Aphrodisies, où chaque année j’essaie de surpasser les fêtes précédentes. Viens, je te recevrai tendrement et d’une manière luxueuse, si tu veux bien m’aider ; je le mérite, car je n’ai pas agi de façon à me rendre indigne de tes bontés, depuis la nuit sacrée de nos amours. Tu m’avais cependant laissé la disposition de mon corps : loin de profiter de ma liberté, je n’ai eu de rapport avec personne. Je n’imiterai nullement les courtisanes, cher maître ; je ne mentirai point comme elles. A partir de nos relations, j’en jure par Diane, on ne m’a rien envoyé, on n’a rien tenté contre l’honneur d’un conquérant tel que toi... L’amour vient vite, ô mon roi, il s’envole de même ; tant qu’il possède de l’espoir, il a des ailes ; mais dès qu’il est satisfait, il perd ses plumes. Aussi, la grande habileté des hétaïres consiste-t-elle à différer toujours l’instant du plaisir et à retenir de la sorte leurs amants par l’espérance. Avec vous, les retards sont impossibles, on craint d’amener la lassitude ; tandis qu’avec eux, nous pouvons prétexter des devoirs religieux, des indispositions ; une fois nous avons à chanter, à jouer de la flûte, à danser ; une autre fois, il faut apprêter le souper ou ranger la maison ; tout cela pour interrompre et faire languir des faveurs dont on se fatigue promptement. Les cœurs s’enflamment alors par les délais ; et ils sont plus aisés à séduire, car ils redoutent continuellement un nouvel obstacle à leur bonne fortune. Vis-à-vis d’indifférents, je pourrais sans difficulté employer un pareil manége ; mais avec toi, qui m’aimes assez pour afficher tes sentiments et t’en glorifier auprès de mes compagnes, par les Muses protectrices, je n’aurai jamais le courage de feindre. D’ailleurs, je ne suis pas insensible ; et s’il fallait tout te sacrifier, jusqu’à la vie, je croirais avoir fait peu de chose... Certes, la réception qui t’attend aux Aphrodisies, n’aura pas seulement du retentissement dans ma maison de Therripidium ; on en parlera à Athènes, et par Artémis, dans la Grèce entière. Aussi, les austères Lacédémoniens voudront en cette circonstance paraître des hommes supérieurs, quoiqu’ils aient été des renards à Ephèse ; ils ne manqueront point, sur les montagnes du Taygète et à travers leurs solitudes, de calomnier nos festins, de condamner au nom de Lycurgue ton humanité. Laisse-les dire, seigneur, et n’oublie pas le jour du souper. Choisis l’heure qui te convient. Elle sera la plus agréable. Adieu.

II — Leontium à Lamia.

Il n’y a rien de plus fastidieux, selon , moi, qu’un vieillard qui veut redevenir jeune. Hélas ! c’est l’histoire d’Épicure qui m’assomme de plaintes, de soupçons et de lettres incompréhensibles, sans compter qu’il m’interdit son école. J’en atteste Vénus, quand ce serait Adonis lui-même, je ne pourrais le souffrir s’il avait quatre-vingts ans, de la vermine, des infirmités et des couvertures de laine, en guise, d’habits. Franchement, est-il possible de supporter un philosophe dans un pareil état ? Qu’il garde ses systèmes sur la nature et ses principes biscornus ; mais qu’il me laisse la liberté, sans m’ennuyer et m’incommoder. En vérité, j’ai aussi mon Poliorcète. Si, au moins il ressemblait à ton Démétrius, chère Lamia ! Et je deviendrais sage pour un tel homme ? Ce n’est pas tout. Il singe Socrate, sa faconde, son ironie ! Un certain Pithoclès lui sert déjà d’Alcibiade et il prétend faire de moi une Xantippe. A la fin, je me lasserai ; je fuirai de contrée en contrée plutôt que de subir d’extravagantes missives. Mais ses exigences sont encore plus grandes, plus intolérables ! Voilà précisément ce qui m’engage à t’écrire, désirant avoir ton opinion et te demander un conseil... Tu connais le beau Timarque de Céphise ; je ne nierai point mes relations avec ce jeune homme, elles datent de longtemps ; et, comme je n’ai pas de secret pour toi, chère Lamia, tu sauras qu’il m’a initiée aux plaisirs de l’amour. Nous étions voisins ; il eut le premier mes faveurs. Depuis ce moment, il ne manque pas de m’envoyer des cadeaux, des vêtements, des bijoux, des esclaves et des femmes de l’Inde. Je passe le reste sous silence, car il s’occupe des moindres détails, il devance même les saisons : personne ne goûte les primeurs avant moi. C’est à propos d’un amant si précieux que mon jaloux me dit sans cesse : « Ne le reçois plus, chasse-le. » Et je te laisse imaginer la façon dont il l’habille ! On ne croirait guère entendre un Athénien ou un sophiste, mais un Cappadocien fraîchement débarqué. Aussi, j’en prends Diane à témoin, quand la ville d’Athènes serait pleine d’Épicures, j’y renoncerais volontiers pour le petit doigt de Timarque. Qu’en penses-tu, Lamia ? Cela n’est-il pas vrai et juste ? Je t’en conjure par Aphrodite, ne va point m’objecter qu’il a de la science, de la réputation et beaucoup d’amis. Il peut bien enseigner le monde entier, s’emparer des esprits. La gloire ne me fait rien. Je n’ai qu’un rêve, bienveillante Cérès : posséder Timarque. Il m’a sacrifié le Lycée, ses compagnons, sa jeunesse, ses amitiés. A cause de moi, il vivait auprès d’Épicure ; il le flattait, il louait des maximes vides de sens. Vains efforts ! « Quitte mes états, » lui crie son maître, comme un nouvel Atrée, « éloigne-toi à jamais de Leontium, » Timarque n’aurait-il pas plus de raison, en lui disant : « N’approche pas de celle qui m’appartient. » Il est jeune et il tolère la rivalité d’un vieillard, tandis que celui-ci n’entend rien souffrir, quoiqu’il n’ait aucun droit. Comment faire ? Parle, je t’en supplie au nom des dieux, Lamia. Par les saints mystères, je voudrais tant voir finir mes maux. La seule idée d’abandonner Timarque m’épouvante ; la sueur m’inonde, les extrémités se refroidissent, le cœur s’arrête... Je t’en prie, donne-moi asile pour quelques jours ; en me perdant, mon tyran appréciera mieux les avantages qui résultaient de ma présence dans sa maison. Il ne sera pas longtemps à la regretter, j’en suis sûre ; il nous enverra aussitôt, des ambassadeurs, Métrodore, Hermaque ou Polyène. Combien de fois cependant, chère Lamia, lui ai-je dit en particulier : « Épicure n’agis pas ainsi. Prends garde au ridicule. Rappelle-toi que Timocrate, le fils de Métrodore, t’a rendu la fable des assemblées, des théâtres, des philosophes ! » Il n’écoute rien. Il préfère étaler ses amours sans pudeur. Tant pis, j’imiterai son effronterie et je garderai Timarque. Adieu.

III — Ménandre à Glycère.

Par les déesses d’Eleusis et leurs mystères, souvent témoins de mes serments dans l’intimité, ce que je vais te dire, Glycère, n’est ni pour me faire valoir ni pour te délaisser. Quel plaisir trouverais-je, en effet, loin de toi ? Et de quoi pourrais-je m’honorer plus que de ton amitié ? Quand nous atteindrions l’âge extrême de la vie, ton esprit et ton cœur ne feraient-ils pas croire encore à la jeunesse ? Passons donc ensemble nos belles années ; vieillissons ensemble, et, par les Dieux, mourrons surtout ensemble, ma Glycère. Finir ses jours en même temps, c’est s’éviter des soucis aux Enfers ; car on ne songe point que le survivant peut être heureux. Aussi, je ne souhaite pas le bonheur, si tu n’es plus ! D’ailleurs, quel bien me resterait-il alors ?... Tu le sais, je suis au Pirée pour ma santé, à cause de mes éternelles infirmités que des ennemis traitent de mollesse et de raffinement. Malgré mon indisposition, je t’écris à la ville où te retiennent les fêtes de Cérès. Voici le motif : J’ai reçu une missive du roi d’Égypte Ptolémée, qui m’engage avec beaucoup d’instances à venir auprès de lui, me promettant, à la façon des princes, toutes sortes de prospérités. II s’est également adressé au poète Philémon qui m’a communiqué lui-même son invitation, conçue en termes plus simples et moins pressants, comme il convient à des lettres qui ne sont point destinées à Ménandre. Il verra le parti qu’il doit prendre ; mais je n’attendrai aucunement sa résolution. C’est toi qui me conseillera. N’as-tu pas toujours été mon aréopage, mon tribunal suprême, tout enfin par Minerve ? Je t’envoie donc la lettre royale, pour ne point t’ennuyer de son contenu et de mes redites. Cependant, je ne veux pas te laisser ignorer ce que je compte répondre. Passer la mer et voyager dans une contrée lointaine, si reculée ; par les douze divinités, je n’en ai nulle envie. Et quand l’Égypte serait aussi rapprochée que l’île d’Égine, il ne me viendrait point à l’idée d’abandonner le véritable empire que m’a créé ton amour, pour errer seul parmi des étrangers et visiter sans toi un désert rempli d’hommes. Je trouve tes embrassements plus doux et moins trompeurs que ceux des satrapes ou des rois. Et puis, l’esclavage est dangereux, la flatterie méprisable, la fortune incertaine. Qu’importent les coupes de Thériclès, les cratères et les patères d’or, toutes les délices qu’envient les courtisans et qu’on possède en ce pays ? Quelle différence avec nos cérémonies religieuses, nos représentations théâtrales, nos réunions comme celles d’hier ! Et les exercices du Lycée, les leçons de l’Académie ? J’en jure par Dionysos et les lierres Bachiques, je préfère au diadème de Ptolémée la couronne qu’on me jette sur la scène, sous les regards de Glycère. Oh verrai-je en Égypte convoquer l’assemblée et prendre les suffrages ? Y trouverai-je l’état démocratique avec ses libertés et des législateurs ornés de myrte, parcourant les endroits consacrés ? Y a-t-il là une enceinte réservée aux élections, des marchés, un Céramique ? Existe-t-il des tribunaux, une Acropole, des grandes Déesses, des mystères ? Et Salamine, Psyttalie, Marathon ; la Grèce entière dans Athènes, l’Ionie, les Cyclades ? Je quitterais tout cela et Glycère aussi pour aller en Égypte amasser de l’or, de l’argent, des richesses ! A quoi bon, puisque l’immensité des mers nous séparerait. L’opulence sans ma bien-aimée, n’est-ce pas la pauvreté ? Et, si j’apprends que sa tendresse appartient à un autre, que seront ces trésors désormais ?... de la cendre. J’en mourrai, emportant ma douleur au tombeau et laissant une fortune inutile, en proie à l’injustice de ceux qui se la disputeront. Est-ce donc si avantageux de vivre avec Ptolémée et ses satrapes, au milieu d’importants personnages dont l’amitié est douteuse et la haine funeste ? Quand Glycère se fâche contre moi, je l’embrasse ; sa colère persiste ? je la presse davantage ; elle est triste ? je pleure. Alors, ne pouvant contenir son émotion, elle me supplie d’oublier mon chagrin : il n’y a besoin ni de soldats, ni de satellites, ni de gardes. Je suis tout pour elle. Est-ce donc si merveilleux de voir le Nil qu’on prétend magnifique ? N’en peut-on point dire autant de l’Euphrate, de l’Ister, du Thermodon, du Tigre, de l’Halys et du Rhin ? S’il fallait visiter tous les fleuves, la vie se passerait sans te contempler. D’ailleurs, ce Nil, tant réputé, est infesté de bêtes féroces ; on n’ose pas approcher de ses ondes, elles recèlent trop d’embûches... Mes désirs, Ptolémée, c’est d’avoir des couronnes de lierre attique et un mausolée dans ma patrie ; je veux sacrifier à Bacchus sur ses autels, célébrer les mystères et produire un drame chaque année. J’aime au théâtre ces alternatives de crainte et d’espérance, d’inquiétude et de joie, avant d’arriver au succès. Que Philémon aille en Égypte recueillir les faveurs qui m’étaient réservées. Il n’a point de Glycère, il ne méritait probablement pas un tel sort... Quant à toi, chère petite, je t’en supplie ; aussitôt la cérémonie terminée, prends ta mule et viens me retrouver. Jamais fête ne m’a paru plus longue ni plus importune. Déméter, protége-nous !

IV— Glycère à Ménandre.

Je me suis empressée de lire la lettre du roi. Et par Cérès, que j’honore en ce moment dans son temple, j’en ai été bien heureuse, Ménandre ; le plaisir m’a tellement troublée que je n’ai pu le cacher autour de moi. Il y avait là ma mère, ma sœur Euphorion et une amie qui a déjà soupé chez toi ; celle dont tu louais si timidement l’esprit naturel, quand je t’embrassais. Tu t’en souviens ? Mes compagnes, voyant sur mon visage et dans mes yeux une joie inaccoutumée, s’écrièrent aussitôt : « Chère petite Glycère, quel bonheur t’arrive-t-il donc pour transformer pareillement ton âme et ta personne ? Tu n’es plus la même, tu es radieuse, tout en toi respire une vive satisfaction ! » — Apprenez que Ptolémée veut partager son trône avec Ménandre, répondis-je en grossissant et en élevant la voix, afin de me faire entendre de celles qui étaient présentes : Comme preuve, mes mains agitaient en triomphe la missive revêtue du cachet royal. « Tu te réjouis donc d’être quittée ? » dirent-elles. Ce n’est pas cela, Ménandre. J’en atteste les déesses. Quand un bœuf parlerait pour me convaincre, jamais je ne croirai que tu puisses laisser ici Glycère et régner seul en Égypte, au milieu des grandeurs. Il m’a paru évident, du reste, en relisant la lettre du prince, qu’il connaît notre liaison ; car il cherche à te railler légèrement par des plaisanteries, d’un atticisme purement égyptien. Je suis ravie que le bruit de nos amours ait traversé la mer. Le monarque, d’après ce qu’on lui a raconté, comprendra l’impossibilité de vouloir transporter Athènes en Égypte. Qu’est-ce, en effet, que cette ville sans Ménandre ? Mais que serait-il lui même sans Glycère, qui prépare ses masques, lui met ses costumes et se tient aux avant-scènes, pour donner dans le théâtre le signal des applaudissements ? Diane en est témoin ; je tremble souvent, j’essaie toujours de t’encourager. Que de fois j’ai entouré de mes bras cette tête sacrée qui produit des drames !... Ai-je besoin de dire ce qui me rendait joyeuse auprès de nos amies ? N’est-ce pas de penser qu’en dehors de moi tu as aussi l’affection des souverains étrangers et que la renommée de tes talents s’étend jusqu’à ces rivages ? L’Égypte, le Nil, le promontoire de Protée, la tour de Pharos, tout enfin désire contempler Ménandre et entendre ses pièces sur les amoureux, les avares, les superstitieux, les infidèles, les pères, les fils, les esclaves. On peut représenter son œuvre, soit ; mais ceux qui voudront le voir viendront chez moi, à Athènes. Ils sauront par eux-mêmes combien je suis heureuse de posséder un homme dont la gloire remplit l’univers, et qui est nuit et jour à mes côtés. Pourtant, si tu as l’idée de profiter des avantages qui t’attendent là-bas ou au moins de visiter l’Égypte et ses richesses, les Pyramides, les statues sonores, le fameux Labyrinthe et les autres merveilles du pays, je t’en supplie, cher Ménandre, que je ne sois point un obstacle. Je ne tiens pas à m’attirer la haine des Athéniens, qui comptent déjà les médimnes de blé que le roi leur enverra, à cause de toi. Pars, sous la protection des Dieux et de la Fortune, avec un vent favorable ; et que Jupiter vous soit propice ! Moi, je ne te quitterai point. Le pourrai-je, même quand je le voudrais ? Je laisserai ma mère, mes sœurs, pour m’embarquer à ta suite ; il m’est facile de m’habituer aux flots. Je serai là si tu souffres trop des coups de rame, et, grâce aux soins, tu n’éprouveras pas de malaise sur mer. Sans aucun fil, je te mènerai comme Ariadne, en Égypte. Tu n’es point Bacchus assurément ; mais son serviteur et son ministre. Je ne redoute donc pas d’être abandonnée à Naxos et de pleurer ta perfidie, au milieu des solitudes maritimes. Qu’importent les Thésées ou les infidélités des anciens ? Pour moi, tout est sûr : la ville, le Pirée, l’Égypte. Il n’y a pas d’endroit qui ne puisse abriter nos amours ; et, si nous n’avions qu’un rocher, notre tendresse en ferait un séjour agréable... Je suis persuadée que, tu ne recherches ni l’argent, ni le luxe, ni l’opulence. Ton bonheur, c’est de m’avoir et de créer des comédies. Mais ta patrie, tes parents, tes amis ? Ils ont des besoins, ils prétendent s’enrichir et thésauriser ! Quoi qu’il arrive, tu ne me reprocheras rien, je le sais ; car tu es animé des plus vifs sentiments et tu viens de m’en donner dès preuves. Cependant, quelque chose m’inquiète, Ménandre ; j’appréhende le peu de durée d’un attachement fondé entièrement sur la passion. Un pareil amour, malgré sa violence, est bien fragile, sans la raison. Ecoutons-la. Avec elle, les liens de l’affection deviennent indissolubles et les plaisirs sont exempts de soucis. Toi qui m’as souvent dirigée en maintes occasions, songe à cela et décide de mon sort. Mais quand tu ne m’adresserais aucun blâme, je n’en craindrai pas moins les Guêpes de l’Attique, qui ne manqueront point de bourdonner autour de moi au moment du départ, comme si j’enlevais la richesse d’Athènes. Aussi, je t’en conjure, Ménandre, ne te hâte pas de répondre au roi. Réfléchis encore. Attends notre réunion et celle de nos amis Théophraste et Épicure. Peut-être jugeront-ils différemment ? Faisons plutôt des sacrifices, pour voir dans les entrailles des victimes s’il vaut mieux aller en Égypte ou rester ; nous enverrons également à Delphes consulter l’oracle. Ne sommes-nous pas de la race d’Apollon ? Quel que soit le parti qu’on prenne, nous aurons. toujours une excuse : la volonté des Dieux. J’ai d’autres moyens : je connais une femme très expérimentée qui vient d’arriver de Phrygie. Elle excelle dans l’art divinatoire, dans l’allongement des branches de genêt, dans l’évocation nocturne des mânes. Comme je ne crois point aux paroles, mais aux actes, je vais la prier d’accomplir une purification préliminaire et de préparer les animaux pour le sacrifice. Il lui faut, dit-elle, de l’encens mâle, du styrax oblong, des gâteaux en forme de lune et des feuilles de fleurs sauvages. Elle sera là, je pense, avant ton retour. Si tu dois tarder à revenir, préviens-moi, afin que j’aille te retrouver et que la Phrygienne soit prête... Déjà peut-être tu t’es raisonné ; tu commences à te préoccuper moins du Pirée, de ta campagne, de Munychie. Tu aurais tort. Si, grâce aux Dieux, je puis agir librement ; toi, tu n’en as pas le droit, à cause des liens qui t’enchaînent. Quand tous les rois du monde t’écriraient, j’ai plus d’empire qu’eux, puisque tu m’aimes et que tu seras fidèle à la foi jurée. Fais donc en sorte, chère âme, d’être ici bientôt. Si tu te décides à aller en Égypte, ne faudra-t-il pas prendre le temps d’examiner, parmi tes comédies, celles qui charmeront le mieux Bacchus et Ptolémée ? Ce prince n’est point un connaisseur vulgaire. Choisis Thaïs, l’Odieux, Trasyléon, les Inconstants, l’Épouse battue, Sicyone. Tu vas me trouver bien téméraire de juger les œuvres de Ménandre, moi qui ne suis qu’une ignorante. N’ai-je pas eu dans son amour un excellent précepteur ? Tu m’as enseigné qu’une femme intelligente s’assimile le savoir de ses amants. Un cœur épris fait vite des progrès. D’ailleurs, par Artémis, pourrait-on se montrer indigne d’un maître tel que toi ? N’oublie pas surtout, Ménandre, la pièce dans laquelle tu m’as représentée. Si lu me quittes, je t’accompagnerai du moins de cette façon en Égypte. Le roi verra ainsi la force de notre union, puisque tu emporteras l’image de tes amours, après en avoir laissé l’objet à Athènes. Mais tu ne m’abandonneras point. Je vais apprendre à tenir le gouvernail, à diriger un navire. J’espère, à ton retour du Pirée, pouvoir te conduire moi-même et te faire traverser les flots sans danger. Tu ne saurais t’y refuser... Maintenant, que le Ciel t’indique ce qui nous sera le plus avantageux. Moi, j’ai ma Phrygienne. Puisse-t-elle mieux prophétiser que la prêtresse qui joue dans ton draine de l’Inspirée ! Adieu.

  LIVRE SECOND

— Lamia à Démétrius.

Malgré ta royauté, tu ne dédaignes pas de recevoir les lettres d’une hétaïre qui t’appartient ; ne t’étonne donc point de la liberté qu’elle prend. J’ai tant besoin de t’écrire. Si tu savais, cher seigneur, combien je suis troublée lorsque j’entends ta voix et que tu parais en public, entouré de gardes, de troupes et d’ambassadeurs, orné de ton diadème. J’en atteste Aphrodite, je tremble, j’ai le frisson, je détourne les yeux, comme éblouie par le soleil. Alors, tu me sembles être véritablement Démétirius Poliorcète. Quel aspect terrible et martial ! Je doute de moi et m’interroge ainsi : « Lamia, est-ce toi qui dors à ses côtés ? Est-ce toi dont il écoute le soir les mélodies ? Est-ce toi qu’il préfère à Gnathène ? Ces lettres royales qu’on t’a remises te sont-elles destinées ? » J’hésite, souhaitant ton retour pour être convaincue. Quand tu arrives, je me prosterne aussitôt ; et si, dans une longue étreinte, tu m’accordes des baisers, j’ajoute d’autres folies : « Voilà donc le Preneur de Villes, celui qui marche sans cesse à la tête des armées ; qui épouvante la Macédoine, la Grèce, la Thrace ! Aujourd’hui, par Vénus, j’oserai l’assiéger ; nous verrons s’il me résistera. » Je t’en prie, reste ici jusqu’au troisième jour ; tu souperas chez moi. C’est l’époque des Aphrodisies, où chaque année j’essaie de surpasser les fêtes précédentes. Viens, je te recevrai tendrement et d’une manière luxueuse, si tu veux bien m’aider ; je le mérite, car je n’ai pas agi de façon à me rendre indigne de tes bontés, depuis la nuit sacrée de nos amours. Tu m’avais cependant laissé la disposition de mon corps : loin de profiter de ma liberté, je n’ai eu de rapport avec personne. Je n’imiterai nullement les courtisanes, cher maître ; je ne mentirai point comme elles. A partir de nos relations, j’en jure par Diane, on ne m’a rien envoyé, on n’a rien tenté contre l’honneur d’un conquérant tel que toi... L’amour vient vite, ô mon roi, il s’envole de même ; tant qu’il possède de l’espoir, il a des ailes ; mais dès qu’il est satisfait, il perd ses plumes. Aussi, la grande habileté des hétaïres consiste-t-elle à différer toujours l’instant du plaisir et à retenir de la sorte leurs amants par l’espérance. Avec vous, les retards sont impossibles, on craint d’amener la lassitude ; tandis qu’avec eux, nous pouvons prétexter des devoirs religieux, des indispositions ; une fois nous avons à chanter, à jouer de la flûte, à danser ; une autre fois, il faut apprêter le souper ou ranger la maison ; tout cela pour interrompre et faire languir des faveurs dont on se fatigue promptement. Les cœurs s’enflamment alors par les délais ; et ils sont plus aisés à séduire, car ils redoutent continuellement un nouvel obstacle à leur bonne fortune. Vis-à-vis d’indifférents, je pourrais sans difficulté employer un pareil manége ; mais avec toi, qui m’aimes assez pour afficher tes sentiments et t’en glorifier auprès de mes compagnes, par les Muses protectrices, je n’aurai jamais le courage de feindre. D’ailleurs, je ne suis pas insensible ; et s’il fallait tout te sacrifier, jusqu’à la vie, je croirais avoir fait peu de chose... Certes, la réception qui t’attend aux Aphrodisies, n’aura pas seulement du retentissement dans ma maison de Therripidium ; on en parlera à Athènes, et par Artémis, dans la Grèce entière. Aussi, les austères Lacédémoniens voudront en cette circonstance paraître des hommes supérieurs, quoiqu’ils aient été des renards à Ephèse ; ils ne manqueront point, sur les montagnes du Taygète et à travers leurs solitudes, de calomnier nos festins, de condamner au nom de Lycurgue ton humanité. Laisse-les dire, seigneur, et n’oublie pas le jour du souper. Choisis l’heure qui te convient. Elle sera la plus agréable. Adieu.

II — Leontium à Lamia.

Il n’y a rien de plus fastidieux, selon , moi, qu’un vieillard qui veut redevenir jeune. Hélas ! c’est l’histoire d’Épicure qui m’assomme de plaintes, de soupçons et de lettres incompréhensibles, sans compter qu’il m’interdit son école. J’en atteste Vénus, quand ce serait Adonis lui-même, je ne pourrais le souffrir s’il avait quatre-vingts ans, de la vermine, des infirmités et des couvertures de laine, en guise, d’habits. Franchement, est-il possible de supporter un philosophe dans un pareil état ? Qu’il garde ses systèmes sur la nature et ses principes biscornus ; mais qu’il me laisse la liberté, sans m’ennuyer et m’incommoder. En vérité, j’ai aussi mon Poliorcète. Si, au moins il ressemblait à ton Démétrius, chère Lamia ! Et je deviendrais sage pour un tel homme ? Ce n’est pas tout. Il singe Socrate, sa faconde, son ironie ! Un certain Pithoclès lui sert déjà d’Alcibiade et il prétend faire de moi une Xantippe. A la fin, je me lasserai ; je fuirai de contrée en contrée plutôt que de subir d’extravagantes missives. Mais ses exigences sont encore plus grandes, plus intolérables ! Voilà précisément ce qui m’engage à t’écrire, désirant avoir ton opinion et te demander un conseil... Tu connais le beau Timarque de Céphise ; je ne nierai point mes relations avec ce jeune homme, elles datent de longtemps ; et, comme je n’ai pas de secret pour toi, chère Lamia, tu sauras qu’il m’a initiée aux plaisirs de l’amour. Nous étions voisins ; il eut le premier mes faveurs. Depuis ce moment, il ne manque pas de m’envoyer des cadeaux, des vêtements, des bijoux, des esclaves et des femmes de l’Inde. Je passe le reste sous silence, car il s’occupe des moindres détails, il devance même les saisons : personne ne goûte les primeurs avant moi. C’est à propos d’un amant si précieux que mon jaloux me dit sans cesse : « Ne le reçois plus, chasse-le. » Et je te laisse imaginer la façon dont il l’habille ! On ne croirait guère entendre un Athénien ou un sophiste, mais un Cappadocien fraîchement débarqué. Aussi, j’en prends Diane à témoin, quand la ville d’Athènes serait pleine d’Épicures, j’y renoncerais volontiers pour le petit doigt de Timarque. Qu’en penses-tu, Lamia ? Cela n’est-il pas vrai et juste ? Je t’en conjure par Aphrodite, ne va point m’objecter qu’il a de la science, de la réputation et beaucoup d’amis. Il peut bien enseigner le monde entier, s’emparer des esprits. La gloire ne me fait rien. Je n’ai qu’un rêve, bienveillante Cérès : posséder Timarque. Il m’a sacrifié le Lycée, ses compagnons, sa jeunesse, ses amitiés. A cause de moi, il vivait auprès d’Épicure ; il le flattait, il louait des maximes vides de sens. Vains efforts ! « Quitte mes états, » lui crie son maître, comme un nouvel Atrée, « éloigne-toi à jamais de Leontium, » Timarque n’aurait-il pas plus de raison, en lui disant : « N’approche pas de celle qui m’appartient. » Il est jeune et il tolère la rivalité d’un vieillard, tandis que celui-ci n’entend rien souffrir, quoiqu’il n’ait aucun droit. Comment faire ? Parle, je t’en supplie au nom des dieux, Lamia. Par les saints mystères, je voudrais tant voir finir mes maux. La seule idée d’abandonner Timarque m’épouvante ; la sueur m’inonde, les extrémités se refroidissent, le cœur s’arrête... Je t’en prie, donne-moi asile pour quelques jours ; en me perdant, mon tyran appréciera mieux les avantages qui résultaient de ma présence dans sa maison. Il ne sera pas longtemps à la regretter, j’en suis sûre ; il nous enverra aussitôt, des ambassadeurs, Métrodore, Hermaque ou Polyène. Combien de fois cependant, chère Lamia, lui ai-je dit en particulier : « Épicure n’agis pas ainsi. Prends garde au ridicule. Rappelle-toi que Timocrate, le fils de Métrodore, t’a rendu la fable des assemblées, des théâtres, des philosophes ! » Il n’écoute rien. Il préfère étaler ses amours sans pudeur. Tant pis, j’imiterai son effronterie et je garderai Timarque. Adieu.

III — Ménandre à Glycère.

Par les déesses d’Eleusis et leurs mystères, souvent témoins de mes serments dans l’intimité, ce que je vais te dire, Glycère, n’est ni pour me faire valoir ni pour te délaisser. Quel plaisir trouverais-je, en effet, loin de toi ? Et de quoi pourrais-je m’honorer plus que de ton amitié ? Quand nous atteindrions l’âge extrême de la vie, ton esprit et ton cœur ne feraient-ils pas croire encore à la jeunesse ? Passons donc ensemble nos belles années ; vieillissons ensemble, et, par les Dieux, mourrons surtout ensemble, ma Glycère. Finir ses jours en même temps, c’est s’éviter des soucis aux Enfers ; car on ne songe point que le survivant peut être heureux. Aussi, je ne souhaite pas le bonheur, si tu n’es plus ! D’ailleurs, quel bien me resterait-il alors ?... Tu le sais, je suis au Pirée pour ma santé, à cause de mes éternelles infirmités que des ennemis traitent de mollesse et de raffinement. Malgré mon indisposition, je t’écris à la ville où te retiennent les fêtes de Cérès. Voici le motif : J’ai reçu une missive du roi d’Égypte Ptolémée, qui m’engage avec beaucoup d’instances à venir auprès de lui, me promettant, à la façon des princes, toutes sortes de prospérités. II s’est également adressé au poète Philémon qui m’a communiqué lui-même son invitation, conçue en termes plus simples et moins pressants, comme il convient à des lettres qui ne sont point destinées à Ménandre. Il verra le parti qu’il doit prendre ; mais je n’attendrai aucunement sa résolution. C’est toi qui me conseillera. N’as-tu pas toujours été mon aréopage, mon tribunal suprême, tout enfin par Minerve ? Je t’envoie donc la lettre royale, pour ne point t’ennuyer de son contenu et de mes redites. Cependant, je ne veux pas te laisser ignorer ce que je compte répondre. Passer la mer et voyager dans une contrée lointaine, si reculée ; par les douze divinités, je n’en ai nulle envie. Et quand l’Égypte serait aussi rapprochée que l’île d’Égine, il ne me viendrait point à l’idée d’abandonner le véritable empire que m’a créé ton amour, pour errer seul parmi des étrangers et visiter sans toi un désert rempli d’hommes. Je trouve tes embrassements plus doux et moins trompeurs que ceux des satrapes ou des rois. Et puis, l’esclavage est dangereux, la flatterie méprisable, la fortune incertaine. Qu’importent les coupes de Thériclès, les cratères et les patères d’or, toutes les délices qu’envient les courtisans et qu’on possède en ce pays ? Quelle différence avec nos cérémonies religieuses, nos représentations théâtrales, nos réunions comme celles d’hier ! Et les exercices du Lycée, les leçons de l’Académie ? J’en jure par Dionysos et les lierres Bachiques, je préfère au diadème de Ptolémée la couronne qu’on me jette sur la scène, sous les regards de Glycère. Oh verrai-je en Égypte convoquer l’assemblée et prendre les suffrages ? Y trouverai-je l’état démocratique avec ses libertés et des législateurs ornés de myrte, parcourant les endroits consacrés ? Y a-t-il là une enceinte réservée aux élections, des marchés, un Céramique ? Existe-t-il des tribunaux, une Acropole, des grandes Déesses, des mystères ? Et Salamine, Psyttalie, Marathon ; la Grèce entière dans Athènes, l’Ionie, les Cyclades ? Je quitterais tout cela et Glycère aussi pour aller en Égypte amasser de l’or, de l’argent, des richesses ! A quoi bon, puisque l’immensité des mers nous séparerait. L’opulence sans ma bien-aimée, n’est-ce pas la pauvreté ? Et, si j’apprends que sa tendresse appartient à un autre, que seront ces trésors désormais ?... de la cendre. J’en mourrai, emportant ma douleur au tombeau et laissant une fortune inutile, en proie à l’injustice de ceux qui se la disputeront. Est-ce donc si avantageux de vivre avec Ptolémée et ses satrapes, au milieu d’importants personnages dont l’amitié est douteuse et la haine funeste ? Quand Glycère se fâche contre moi, je l’embrasse ; sa colère persiste ? je la presse davantage ; elle est triste ? je pleure. Alors, ne pouvant contenir son émotion, elle me supplie d’oublier mon chagrin : il n’y a besoin ni de soldats, ni de satellites, ni de gardes. Je suis tout pour elle. Est-ce donc si merveilleux de voir le Nil qu’on prétend magnifique ? N’en peut-on point dire autant de l’Euphrate, de l’Ister, du Thermodon, du Tigre, de l’Halys et du Rhin ? S’il fallait visiter tous les fleuves, la vie se passerait sans te contempler. D’ailleurs, ce Nil, tant réputé, est infesté de bêtes féroces ; on n’ose pas approcher de ses ondes, elles recèlent trop d’embûches... Mes désirs, Ptolémée, c’est d’avoir des couronnes de lierre attique et un mausolée dans ma patrie ; je veux sacrifier à Bacchus sur ses autels, célébrer les mystères et produire un drame chaque année. J’aime au théâtre ces alternatives de crainte et d’espérance, d’inquiétude et de joie, avant d’arriver au succès. Que Philémon aille en Égypte recueillir les faveurs qui m’étaient réservées. Il n’a point de Glycère, il ne méritait probablement pas un tel sort... Quant à toi, chère petite, je t’en supplie ; aussitôt la cérémonie terminée, prends ta mule et viens me retrouver. Jamais fête ne m’a paru plus longue ni plus importune. Déméter, protége-nous !

IV— Glycère à Ménandre.

Je me suis empressée de lire la lettre du roi. Et par Cérès, que j’honore en ce moment dans son temple, j’en ai été bien heureuse, Ménandre ; le plaisir m’a tellement troublée que je n’ai pu le cacher autour de moi. Il y avait là ma mère, ma sœur Euphorion et une amie qui a déjà soupé chez toi ; celle dont tu louais si timidement l’esprit naturel, quand je t’embrassais. Tu t’en souviens ? Mes compagnes, voyant sur mon visage et dans mes yeux une joie inaccoutumée, s’écrièrent aussitôt : « Chère petite Glycère, quel bonheur t’arrive-t-il donc pour transformer pareillement ton âme et ta personne ? Tu n’es plus la même, tu es radieuse, tout en toi respire une vive satisfaction ! » — Apprenez que Ptolémée veut partager son trône avec Ménandre, répondis-je en grossissant et en élevant la voix, afin de me faire entendre de celles qui étaient présentes : Comme preuve, mes mains agitaient en triomphe la missive revêtue du cachet royal. « Tu te réjouis donc d’être quittée ? » dirent-elles. Ce n’est pas cela, Ménandre. J’en atteste les déesses. Quand un bœuf parlerait pour me convaincre, jamais je ne croirai que tu puisses laisser ici Glycère et régner seul en Égypte, au milieu des grandeurs. Il m’a paru évident, du reste, en relisant la lettre du prince, qu’il connaît notre liaison ; car il cherche à te railler légèrement par des plaisanteries, d’un atticisme purement égyptien. Je suis ravie que le bruit de nos amours ait traversé la mer. Le monarque, d’après ce qu’on lui a raconté, comprendra l’impossibilité de vouloir transporter Athènes en Égypte. Qu’est-ce, en effet, que cette ville sans Ménandre ? Mais que serait-il lui même sans Glycère, qui prépare ses masques, lui met ses costumes et se tient aux avant-scènes, pour donner dans le théâtre le signal des applaudissements ? Diane en est témoin ; je tremble souvent, j’essaie toujours de t’encourager. Que de fois j’ai entouré de mes bras cette tête sacrée qui produit des drames !... Ai-je besoin de dire ce qui me rendait joyeuse auprès de nos amies ? N’est-ce pas de penser qu’en dehors de moi tu as aussi l’affection des souverains étrangers et que la renommée de tes talents s’étend jusqu’à ces rivages ? L’Égypte, le Nil, le promontoire de Protée, la tour de Pharos, tout enfin désire contempler Ménandre et entendre ses pièces sur les amoureux, les avares, les superstitieux, les infidèles, les pères, les fils, les esclaves. On peut représenter son œuvre, soit ; mais ceux qui voudront le voir viendront chez moi, à Athènes. Ils sauront par eux-mêmes combien je suis heureuse de posséder un homme dont la gloire remplit l’univers, et qui est nuit et jour à mes côtés. Pourtant, si tu as l’idée de profiter des avantages qui t’attendent là-bas ou au moins de visiter l’Égypte et ses richesses, les Pyramides, les statues sonores, le fameux Labyrinthe et les autres merveilles du pays, je t’en supplie, cher Ménandre, que je ne sois point un obstacle. Je ne tiens pas à m’attirer la haine des Athéniens, qui comptent déjà les médimnes de blé que le roi leur enverra, à cause de toi. Pars, sous la protection des Dieux et de la Fortune, avec un vent favorable ; et que Jupiter vous soit propice ! Moi, je ne te quitterai point. Le pourrai-je, même quand je le voudrais ? Je laisserai ma mère, mes sœurs, pour m’embarquer à ta suite ; il m’est facile de m’habituer aux flots. Je serai là si tu souffres trop des coups de rame, et, grâce aux soins, tu n’éprouveras pas de malaise sur mer. Sans aucun fil, je te mènerai comme Ariadne, en Égypte. Tu n’es point Bacchus assurément ; mais son serviteur et son ministre. Je ne redoute donc pas d’être abandonnée à Naxos et de pleurer ta perfidie, au milieu des solitudes maritimes. Qu’importent les Thésées ou les infidélités des anciens ? Pour moi, tout est sûr : la ville, le Pirée, l’Égypte. Il n’y a pas d’endroit qui ne puisse abriter nos amours ; et, si nous n’avions qu’un rocher, notre tendresse en ferait un séjour agréable... Je suis persuadée que, tu ne recherches ni l’argent, ni le luxe, ni l’opulence. Ton bonheur, c’est de m’avoir et de créer des comédies. Mais ta patrie, tes parents, tes amis ? Ils ont des besoins, ils prétendent s’enrichir et thésauriser ! Quoi qu’il arrive, tu ne me reprocheras rien, je le sais ; car tu es animé des plus vifs sentiments et tu viens de m’en donner dès preuves. Cependant, quelque chose m’inquiète, Ménandre ; j’appréhende le peu de durée d’un attachement fondé entièrement sur la passion. Un pareil amour, malgré sa violence, est bien fragile, sans la raison. Ecoutons-la. Avec elle, les liens de l’affection deviennent indissolubles et les plaisirs sont exempts de soucis. Toi qui m’as souvent dirigée en maintes occasions, songe à cela et décide de mon sort. Mais quand tu ne m’adresserais aucun blâme, je n’en craindrai pas moins les Guêpes de l’Attique, qui ne manqueront point de bourdonner autour de moi au moment du départ, comme si j’enlevais la richesse d’Athènes. Aussi, je t’en conjure, Ménandre, ne te hâte pas de répondre au roi. Réfléchis encore. Attends notre réunion et celle de nos amis Théophraste et Épicure. Peut-être jugeront-ils différemment ? Faisons plutôt des sacrifices, pour voir dans les entrailles des victimes s’il vaut mieux aller en Égypte ou rester ; nous enverrons également à Delphes consulter l’oracle. Ne sommes-nous pas de la race d’Apollon ? Quel que soit le parti qu’on prenne, nous aurons. toujours une excuse : la volonté des Dieux. J’ai d’autres moyens : je connais une femme très expérimentée qui vient d’arriver de Phrygie. Elle excelle dans l’art divinatoire, dans l’allongement des branches de genêt, dans l’évocation nocturne des mânes. Comme je ne crois point aux paroles, mais aux actes, je vais la prier d’accomplir une purification préliminaire et de préparer les animaux pour le sacrifice. Il lui faut, dit-elle, de l’encens mâle, du styrax oblong, des gâteaux en forme de lune et des feuilles de fleurs sauvages. Elle sera là, je pense, avant ton retour. Si tu dois tarder à revenir, préviens-moi, afin que j’aille te retrouver et que la Phrygienne soit prête... Déjà peut-être tu t’es raisonné ; tu commences à te préoccuper moins du Pirée, de ta campagne, de Munychie. Tu aurais tort. Si, grâce aux Dieux, je puis agir librement ; toi, tu n’en as pas le droit, à cause des liens qui t’enchaînent. Quand tous les rois du monde t’écriraient, j’ai plus d’empire qu’eux, puisque tu m’aimes et que tu seras fidèle à la foi jurée. Fais donc en sorte, chère âme, d’être ici bientôt. Si tu te décides à aller en Égypte, ne faudra-t-il pas prendre le temps d’examiner, parmi tes comédies, celles qui charmeront le mieux Bacchus et Ptolémée ? Ce prince n’est point un connaisseur vulgaire. Choisis Thaïs, l’Odieux, Trasyléon, les Inconstants, l’Épouse battue, Sicyone. Tu vas me trouver bien téméraire de juger les œuvres de Ménandre, moi qui ne suis qu’une ignorante. N’ai-je pas eu dans son amour un excellent précepteur ? Tu m’as enseigné qu’une femme intelligente s’assimile le savoir de ses amants. Un cœur épris fait vite des progrès. D’ailleurs, par Artémis, pourrait-on se montrer indigne d’un maître tel que toi ? N’oublie pas surtout, Ménandre, la pièce dans laquelle tu m’as représentée. Si lu me quittes, je t’accompagnerai du moins de cette façon en Égypte. Le roi verra ainsi la force de notre union, puisque tu emporteras l’image de tes amours, après en avoir laissé l’objet à Athènes. Mais tu ne m’abandonneras point. Je vais apprendre à tenir le gouvernail, à diriger un navire. J’espère, à ton retour du Pirée, pouvoir te conduire moi-même et te faire traverser les flots sans danger. Tu ne saurais t’y refuser... Maintenant, que le Ciel t’indique ce qui nous sera le plus avantageux. Moi, j’ai ma Phrygienne. Puisse-t-elle mieux prophétiser que la prêtresse qui joue dans ton draine de l’Inspirée ! Adieu. 

LIVRE TROISIÈME

I — Glaucippe à Charope.

Il m’est impossible d’épouser celui que mon père m’a donné pour fiancé : Méthymnée, le fils du pilote. Je ne m’appartiens plus depuis que j’ai vu un jeune éphèbe aux Oschophories, le jour où tu m’as permis d’aller à Athènes. Ah ! ma mère, qu’il est beau et séduisant ! Sa chevelure a des boucles légères qui caressent son cou. Il sourit plus agréablement que la mer par un temps calme. Ses yeux d’azur ont des reflets brillants, comme les ondes aux premiers rayons du soleil. Et le reste de son visage ? On dirait que les Grâces, après avoir quitté Orchomène et s’être baignées dans la fontaine de Gargaphie, sont venues folâtrer autour de ses joues. Vénus elle-même semble avoir détaché les roses de son sein, pour en former la couleur de ses lèvres. Quoi de plus ? Je veux être à lui. Sinon, j’imiterai Sappho la Lesbienne. A défaut du rocher de Leucade, je me jetterai des hauteurs du Pirée.

II — Charope à Glaucippe.

Tu es folle, enfant, sans la moindre lueur de raison. Il te faut plutôt de l’ellébore, non point de l’espèce ordinaire, mais de celle qui vient d’Antycire de Phocide. Tu devrais rougir. As-tu perdu cette pudeur qui sied aux jeunes filles ? Voyons, calme-toi, chasse de ta pensée une pareille extravagance. Ah ! si ton père en apprenait quelque -chose, c’est lui qui n’attendrait pas d’explications pour te jeter. dans les flots. Veux-tu donc devenir la pàture des monstres marins ?

III — Evagre à Philothère.

Dernièrement, il y avait une grande abondance de poissons. Mais je possédais de vieux filets. Je ne savais que faire. Il me vint une inspiration, qui m’a paru digne de Sisyphe. Ce fut d’aller trouver l’usurier Chrémès et de lui offrir en gage mon embarcation contre quatre pièces d’or, afin de renouveler mes filets. J’arrivai vite chez notre homme. Habituellement, il a la mine renfrognée, les sourcils contractés, les regards de travers. L’espoir de s’approprier ma barque le changea aussitôt. Il adoucit sa sévérité et dérida son front ; il sourit même, en m’assurant qu’il était à mon service. Une si prompte transformation ne promettait évidemment rien de bon. Hélas ! son humanité n’existait qu’à la surface ; car, l’échéance venue, il réclama l’intérêt avec le capital, sans me laisser une heure de répit. Je reconnus alors le véritable Chrémès de Phlia, l’ennemi des gens, celui qui se poste à la porte Diomée, armé d’un bâton recourbé. Il accourait déjà pour saisir l’esquif. Quel cruel moment ! J’ai eu à peine le temps d’aller à la maison et de détacher du cou de ma femme le collier d’or que je lui avais donné, dans des jours meilleurs. Je le vendis immédiatement au changeur Paséon. Avec l’argent, je pus enfin satisfaire à toutes les exigences de mon bourreau, en jurant bien, cette fois, de ne jamais recourir aux usuriers de la ville, quand il me faudrait mourir de faim. Ne vaut-il pas mieux quitter la vie honorablement que de la devoir à un vieillard abject et cupide.

IV — Tréchédipne à Lopadectambe.

Le gnomon ne marque pas encore la sixième heure et je me sens déjà défaillir, tant j’ai d’appétit. Donne-moi le moyen d’être rassasié, cher ami. J’ai une idée. Si nous renversions, à l’aide d’une corde et d’un levier, la colonne qui supporte ce maudit cadran solaire ; ou bien, si nous tournions le style de manière à l’avancer : ce serait un vrai tour de Palamède. Je ne puis plus y tenir, la faim m’épuise. Et Théocharès ne se met à table qu’à six heures, quand son esclave vient l’avertir ! Il s’agit donc d’employer un stratagème qui le fasse sortir de ses habitudes. On voit que notre hôte a été élevé par un pédagogue rigide et orgueilleux. Son esprit n’a rien de jeune ; ses mœurs ont l’austérité d’un Lachès ou d’un Apoléxias. Il est inflexible, même pour son ventre. Jamais il ne mangerait avant l’heure fixée. Hélas !

V — Hectodiocte à Mandilocolapte.

J’ai rencontré hier soir Gorgias, le descendant de Butès. Il m’a bien accueilli et s’est plaint de la rareté de mes visites. Après quelques plaisanteries, il me dit : « Par Jupiter, puisque tu es un ami, rends-moi service ; va chercher la courtisane Edonion, que j’ai connue autrefois. Tu l’amèneras. Elle demeure, comme tu sais, près du Léocorion. Nous aurons un excellent souper, avec des poissons salés et du vin de Mendès, qui ressemble à du nectar. » Là-dessus, il partit ; et je courus chez Edonion lui apprendre que Gorgias comptait sur elle. Il l’avait sans doute mal payée, car sa fureur éclata immédiatement. Pour toute réponse, elle retira du trépied une chaudière d’eau bouillante, qu’elle me lança à la tête. J’ai bien manqué être atteint. La fuite seule m’a fait éviter le danger. Tel fut le résultat de mes belles espérances ! Dans notre condition, il faut plutôt s’attendre à des outrages qu’à des plaisirs.

VI — Artépithyme à Cnisozome.

Si j’avais une corde, tu la verrais bientôt à mon cou ! car j’ai assez des mauvais traitements dont les débauchés me régalent dans les festins. Quelle situation ! Je ne puis ni dompter la tyrannie de mon estomac, à la fois insatiable et sensuel, ni habituer ma figure à recevoir impunément des insultes et des coups. Je suis vraiment malheureux ! Sans compter qu’avec les soufflets j’ai un œil à moitié perdu. Voilà donc les maux que nous attire un ventre affamé et glouton ! C’est décidé, je quitterai la vie ; mais, après un repas somptueux. La mort est préférable à la misère.

VII — Hétémocore à Zomecpnéon.

Ah ! l’affreuse journée, que celle d’hier ! Quel est le démon ou la divinité descendue du ciel qui m’a délivré, au moment où j’allais rejoindre mes aïeux ? Heureusement, le médecin Acésilas m’ayant rencontré inerte, demi-mort, déjà réduit à l’état de cadavre, m’a fait enlever par ses élèves sur un brancard, puis transporter chez lui. Sans de violents vomitifs et d’abondantes saignées, je succombais, insensiblement entraîné dans la tombe. A quels excès m’ont contraint ces riches débauchés, en me forçant de boire et de manger outre mesure, plus que ne le comportait mon pauvre estomac. L’un me bourrait de saucisson, l’autre introduisait entre mes dents d’énormes morceaux, un troisième me versait alors, comme dans un tonneau, non du vin, mais un mélange de saumure, de moutarde et de vinaigre. Combien j’ai rempli de vases, de terrines, de chaudrons, en rendant tout cela ! C’est au point qu’Acésilas, frappé de stupeur, ne pouvait s’expliquer où j’avais logé une pareille quantité de nourriture. Maintenant que les Dieux sauveurs et tutélaires m’ont visiblement tiré d’un grand péril, je renonce au métier, je travaillerai ; et, pour gagner ma vie, j’irai au Pirée porter les marchandises des navires dans les entrepôts. Il vaut encore mieux se contenter de racines et de bouillie, sans exposer ses jours, que de savourer des gâteaux ou des oiseaux du Phase, avec la crainte du trépas.

VIII — Enopectès à Cotylobroctise.

Va, prends ta flûte, des cymbales ; et rends-toi à la première heure de nuit, vers l’impasse dorée, non loin de l’Agnon. Là, on pourra se concerter pour enlever du quartier de Scyros l’hétaïre Clymène et l’amener à l’Exonien Thérippide, dont la fortune est toute récente. Depuis quelque temps, il l’aime avec passion ; il essaye de la séduire par de folles dépenses. Mais, voyant l’ardeur du jeune prodigue, elle fait la dédaigneuse et se montre insensible. C’est une fa9on de l’exploiter, puisqu’elle refuse d’être à lui, s’il n’ajoute des terres à l’argent déjà donné. Il faut en finir et employer la force, dans le cas où elle résisterait toujours. Deux hommes robustes comme nous s’empareront facilement de la belle. Quand Thérippide apprendra que cet heureux résultat est le fruit de nos veilles, il n’épargnera ni les brillantes pièces d’or ni les splendides habits. Il nous laissera fréquenter sa maison ; nous y jouirons dorénavant de tous les plaisirs, sans rencontrer d’obstacle. Bientôt, nous ne serons plus au nombre des parasites, on nous traitera en amis ; car, ceux dont les services devancent les désirs ne sont point des flatteurs, mais des intimes.

IX —..........

Je voulais essayer de jeunes chiens à la course, et j’avais fait lever subitement un lièvre, caché par des broussailles. Mes fils ont délié les limiers. Ceux-ci donnèrent bien de la voix, ils furent même sur le point de prendre la bête ; lorsque le lièvre, qui fuyait le danger, gravit une pente et trouva un terrier. Le plus ardent de la meute le poursuivit, la gueule ouverte, jusqu’à sa retraite pour le déloger. Il parvint à l’atteindre ; mais, dans son élan, il se. cassa la patte. Triste chasse ! J’ai rapporté un animal boiteux et du gibier presque en lambeaux. Hélas ! je ne cherchais qu’un léger avantage, j’ai éprouvé une véritable perte.

X — Iophon à Eraston.

Maudit soit le détestable coq, dont les cris ont troublé mon sommeil, au milieu d’un doux songe ! Qu’il périsse misérablement ! Je m’imaginais, cher voisin, être un illustre personnage, puissamment riche ; de nombreux esclaves me suivaient, ainsi que des intendants, des trésoriers. Mes mains, surchargées de bagues et de pierres précieuses d’une valeur considérable, avaient les doigts lisses, sans callosités, n’offrant nul indice du hoyau. Autour de moi s’empressaient des flatteurs, comme Gryllion et Patécion. En même temps, le peuple athénien, assemblé au théâtre, m’acclamait pour me créer stratège. On allait recueillir les suffrages, quand l’affreux coq chanta... tout disparut... J’étais encore joyeux au réveil ; mais, j’ai réfléchi que nous nous trouvions dans le mois de la chute des feuilles, époque à laquelle les rêves sont le plus mensongers. Adieu mes illusions.

XI — Dryantidas à Chronion.

Tu oublies le lit conjugal, tes enfants, notre vie champêtre, pour ne penser qu’à la ville. Ennemie de Pan et des Nymphes que tu invoquais sous le nom de Dryades, d’Epimélides et de Naïades, tu introduis chez nous des divinités nouvelles. Ou en a déjà tant ! Où placer à la campagne les Coliades, les Génétyllides ? J’ai ouï parler d’autres dieux ; mais, à cause de leur multitude, la plupart sont sortis de ma mémoire. Il me semble, mauvaise épouse, que la santé de ton esprit laisse à désirer. Comment ! tu veux rivaliser avec ces filles d’Athènes qui, plongées dans la mollesse, ont le visage fardé et les mœurs dépravées. Ne se peignent-elles pas les joues à l’aide du fucus, de la céruse, du vermillon, mieux que ne sauraient le faire d’habiles artistes ? Ne les imite, point. Si tu possèdes le sens commun, reste simple comme autrefois. L’eau pure et le savon suffisent à une femme honnête.

XII — Pratinas à Epigone.

Vers midi, j’ai choisi un pin exposé auvent, afin de braver sous son ombre l’ardeur du soleil. Je reposais là très agréablement, lorsqu’il me vint à l’idée d’essayer un peu de musique. Je pris ma flûte ; puis, après avoir promené ma langue et mes lèvres sur les tuyaux, je fis entendre une mélodie douce et pastorale. Mes chèvres, attirées je ne sais comment par le charme du son, arrivèrent de toutes parts autour de moi, abandonnant les arbousiers et l’asphodèle, pour ne plus songer qu’à la musique. Je représentais alors le fils de Calliope, au milieu des Édoniens. L’unique but de cette histoire est d’informer mon ami que j’ai un troupeau sensible à l’harmonie.

XIII — Callicrate à Egon.

En pleine saison, j’avais tracé des emplacements et creusé des tranchées. Je comptais y planter quelques oliviers et les arroser avec de l’eau courante, alimentée par les ruisseaux du voisinage. Malheureusement, il survint une pluie torrentielle qui, durant trois jours et trois nuits ; précipita du sommet des montagnes de véritables fleuves, dont le cours impétueux a comblé les fossés de limon. Maintenant, mes champs ont le même niveau ; il n’existe aucun vestige de culture, toute ma peine est perdue ! L’endroit a pris un aspect uniforme et désolé. Qui voudra se donner encore du mal, pour avoir seulement de vagues espérances, en retour de ses travaux ? Je vais chercher un autre métier. On dit que la Fortune favorise le changement.

XIV — Sitalcès à Enopion.

Si tu veux imiter ton père, cher enfant, et suivre mes conseils, n’écoute pas ces charlatans qu’on voit errer, pieds nus et la face blême, autour de l’Académie. Ils ne peuvent ni faire ni enseigner rien d’utile, ils ne savent point le premier mot de la vie ; en revanche, ils s’occupent fort des choses célestes. Laisse ces gens-là, travaille, contente-toi de cultiver la terre. Il n’y a qu’elle pour remplir ton grenier de céréales, tes amphores de vin, et ta maison de richesses.

XV — Cotinus à Trygodore.

Voici la vendange, il me faut des paniers ; prête-m’en donc quelques-uns, s’il t’en reste : je te les rendrai bientôt. De mon côté, j’ai des tonneaux ; si tu en as besoin, prends-les hardiment. C’est aux champs que la communauté doit surtout exister.

XVI — Phyllis à Thrasonide.

Si tu voulais être sage, Thrasonide, obéir à ton père, devenir agriculteur, tu pourrais présenter aux Dieux du lierre et des lauriers, du myrte et des fleurs, chaque saison ; tu nous apporterais le blé de ta moisson, le vin de ton pressoir, le lait de tes chèvres. Mais tu dédaignes la campagne et le labourage ; tu ne vois rien au-dessus d’un bouclier ou d’un casque à triple panache, absolument comme les mercenaires d’Acarnanie ou de Mélos. Renonce à de pareilles idées, mon enfant ; reviens vers nous mener une vie tranquille les champs offrent plus de sécurité. On y est à l’abri du danger, sans avoir à redouter les cohortes, les phalanges, les embuscades. Et puis, la vieillesse approche, quel sera notre soutien ? N’hésite pas. Il vaut mieux une existence assurée qu’une carrière pleine de périls.

XVII — Chérestrate à Lérion.

Puisse-tu mal finir, Lérion, pour m’avoir enivré de vin et de musique, au point de m’attirer les reproches des gens qui m’ont envoyé à la ville. Dès la première heure, ils m’attendaient avec les amphores que je devais leur livrer. J’étais cependant venu à cause de cela. Mais, en messager fidèle, je me suis amusé toute la nuit ; et, sous le charme de ta flûte, j’ai dormi jusqu’au jour ! Va-t’en, méchante, essaye de séduire d’autres infortunés par tes agaceries. Moi, je n’entends plus être enjôlé ; sinon, il t’a