RETOUR À L’ENTRÉE DU SITE  - RETOUR à LA TABLE DES MATIÈRES DE MEYER

 

Meyer, Maurice
Études sur le théâtre latin.
Paris : Dezobry : E. Magdeleine, 1847

J'ai ajouté les textes français aux références en les prenant ou sur mon site ou sur celui de l'UCL (pour connaître le nom des traducteurs, voir ces deux sites)

PRÉFACE.

Je publie mes premières études et quelques-unes de mes Leçons faites l'année dernière au Collège de France, sur le Théâtre latin. J'ai essayé de conserver à celles-ci quelque chose de l'improvisation de la chaire ; j'y ai laissé subsister volontairement, à côté des preuves philologiques ou littéraires destinées au lecteur sérieux, les ornements du discours destinés primitivement à l'agrément de l'auditeur. Je pense que, de notre temps, pour être, non pas goûté, mais seulement lu, la science seule n'a ni assez de charmes, ni assez d'amis. D'autre part, la vivacité du langage, les parures du style, le besoin de varier l'ordre et le mouvement des sujets, sans quelque échantillon d'études sérieuses, quoique incomplètes, ne peuvent captiver un instant que les frivoles ou les indifférents, et, si je ne devais toucher que ceux-ci, je les donnerais tous, sans exception, pour l'honneur d'être feuilleté par un esprit solide et de bonne foi.
Le public des lecteurs est diversement composé. À côté des poètes et au-dessous des érudits, il y a des hommes qui ont trop de science pour être rangés parmi les premiers et trop peu pour compter parmi les seconds. C'est pour ceux-là que j'ai écrit ce premier ouvrage, pour eux que j'ai été sobre dans beaucoup de citations philologiques et réservé dans l'emploi des ornements. Heureux si, après cette première épreuve, il m'est donné un jour d'aspirer plus haut et de n'écrire plus que pour les savants.
Paris, le 4 mars 1847.

ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

1. LES ATELLANES ou Le Théâtre primitif.

Les productions dramatiques des Romains qui sont le mieux connues parmi nous, sont généralement celles où l'art grec a servi de modèle ou d'inspiration, et qui ne portent pas l'empreinte unique du caractère Romain. C'est à l'éclat que ces oeuvres d'emprunt ont jeté sur les lettres romains qu'est due la quantité des copies qui en sont restées ; c'est par le grand nombre et la bonne conservation de ces copies parvenues jusqu'à nous, que nous avons acquis la connaissance familière de toute cette littérature d'imitation. Mais cette popularité de certains ouvrages a ajouté encore à l'obscurité où est à peu près restée une partie intéressante du génie dramatique de cette grande nation. On connaît à peine le théâtre entièrement indigène où accourait cette foule du bas-peuple qui, comme Marius, était demeurée étrangère et résista longtemps à toute civilisation qui n'était pas Romaine. C'est là cependant que se montraient dans toute leur beauté sauvage, avec leur sève forte et sans mélange, les véritables productions de l'esprit du sol. Dans ce coin obscur de la société d'alors, que Plaute a laissé entrevoir, sur ce modeste théâtre, se révélait avec toute sa pétulante énergie le vrai caractère Romain; refoulé ou amoindri sur d'autres scènes. Là les laboureurs, les artisans, tous les gens du peuple venaient applaudir des improvisations dont leur vie domestique était souvent le sujet, des plaisanteries plus effrontées que fines, qu'ils trouvaient sans fiel, des noms ou des personnages comiques dont la tradition était un héritage de leurs ancêtres. De ce répertoire populaire, dont nous ne possédons que de faibles restes, les pièces les plus anciennes et qui paraissent les plus originales sont les Atellanes. Nous voulons tenter d'en réunir tous les éléments les plus caractéristiques, afin de reconnaître en partie ce qu'a pu fournir, dans l'art dramatique, Rome dégagée de toute préoccupation étrangère, et uniquement livrée à ses propres inspirations ; afin de restituer, s'il se peut, quelque chose de son génie individuel.
Pour expliquer l'introduction des Atellanes à Rome, il faut remonter jusqu'à la satire; nous allons l'essayer.

De la Satire primitive et de la Satyre.

La coutume des chants destinés à la raillerie est chez les Romains presque aussi ancienne que Rome même. Dès l'origine, les habitants, des champs avaient l'habitude de se divertir, dans leurs fêtes rustiques, par des attaques mutuelles et des plaisanteries aiguisées en vers barbares (1). Les jeunes gens, le jour des noces de quelque parent ou de quelque ami, chantaient souvent des couplets moqueurs qu'inspiraient la joie et la circonstance (2). À Rome, la raillerie et la satire en vers se donnaient carrière encore dans d'autres occasions, car nous apprenons que l'on ne put longtemps tolérer leurs mordantes licences, par le passage de la Loi des Douze Tables, qui défend de telles chansons satiriques sous les peines les plus infamantes (3). L'époque de la publication d'une défense aussi sévère ( 302 de R.) nous prouve que les excès de la Satire n'en suivirent pas immédiatement la naissance. Horace, en quelques vers, nous fait connaître ses vicissitudes principales. - D'abord simple badinage essayé aux solennités que les villageois consacraient à la Terre, - ou mêlé aux fleurs et au vin qu'ils consacraient au dieu Genius, elle devient bientôt hardie et éclate en vers fescennins. Cette liberté de la raillerie que l'allégresse des fêtes semble permettre se fait accepter facilement; elle se joue avec grâce dans des dialogues versifiés, elle lance la médisance et la honte en riant; sa nouveauté la rend aimable, et ses traits piquent longtemps sans blesser. Mais ses libertés finirent par dégénérer en excès : ses jeux devinrent dangereux, ses badinages se tournèrent en rage, et ses atteintes en cruelles menaces. Les victimes s'émurent; et ceux qui craignaient de le devenir réclamèrent avec elles. Une loi mit fin au mal, les vers méchants furent défendus, et les poètes obligés de dire le bien et de plaire (4).
Dans ces disputes alternatives, dans la réciprocité de ces innocentes injures, on peut reconnaître déjà le germe d'une sorte de comédie. Ce qui peut prêter encore à le faire entrevoir, c'est la figure que prenaient ces acteurs de village. Les uns se peignaient le visage avec le suc de certaines, plantes colorantes (5); les autres se couvraient de masques d'écorce pour se donner des traits effrayants (6). Virgile, en épurant plus tard, en embellissant de son génie les dialogues du même genre, nous donne à la fois une idée de ces scènes primitives et comme un avant-goût de celles du théâtre; et c'est ainsi qu'il a pu dire :
Nec erubuit sylvas habitare Thalia (7).
Telle fut la satire primitive à Rome. Avant d'en suivre certaines vicissitudes, il est indispensable de marquer sa place distincte à un genre qui, malgré quelque analogie de forme et de nom avec la satire, s'en sépara cependant quelque temps par un caractère spécial. Il s'agit de la Satyre, divertissement différent dont l'origine, dit Denys d'Halicarnasse, appartenait à la Grèce, et dont la courte histoire peut être retracée ici. - Un passage de Fabius Pictor, le plus ancien des historiens latins, pourra nous en donner une idée assez exacte. C'est le récit, copié par Denys d'Halicarnasse (8) des jeux célébrés à Rome en 258 d'après un voeu de Posthumius qui venait de vaincre les Latins au lac Regille. Après une longue description des tableaux divers et du cortège de la fête, l'écrivain fait apparaître, à la suite des athlètes, les choeurs des danseurs divisés en trois classes. Ils sont suivis du Choeur des Satyres qui dansent la
sÛkkiniw grecque (9). Les uns représentent des Silènes et portent des tuniques velues et des manteaux entrelacés de toutes sortes de fleurs; les autres, vêtus en Satyres et couvert de peaux de boucs, la tête hérissée, ridiculisent par une grotesque imitation les danses graves et toute la pompe qu'ils ont sous les yeux. Enfin la hardiesse des propos et des vers malins se joignait à celle de la pantomime et venait compléter ce spectacle dont la date n'est pas sans importance. C'est un an après l'institution régulière des Saturnales (10) que fut célébrée cette fête triomphale. En tête ou à la suite de ce cortège figuraient le plus ordinairement des personnages ridicules ou effrayants, destinés à plaire à la populace. C'étaient le monstre Manducus (11) et deux masques de femmes, nommées Citeria et Petreia. La première insultait joyeusement les assistants ou les passants,. l'autre était ordinairement ivre (12).
Souvent même, dans ces solennités guerrières, les chants de la louange s'entremêlaient à ceux de la raillerie. C'est ainsi que, en 344, le consul Valerius était accueilli par de malignes saillies en vers dialogués, sorties des rangs où retentissait en même temps l'éloge du tribun Moenius (13). D'autres fois on choisissait le moment ou l'anniversaire des funérailles pour y faire figurer ces choeurs de Satyres (14) ou pour en imiter les danses, comme Virgile nous l'apprend au sujet du berger Daphnis (15). Jusqu'ici c'est au milieu des coutumes militaires, des institutions religieuses de la patrie que se confondent les improvisations de la Satyre. Comme délassement intellectuel, comme composition littéraire, nous n'en retrouverons que des traces équivoques. À part un ou deux vers (16) dont les indications sont fort douteuses, on ne connaît point alors d'écrits, particulièrement Satyriques. Mais dans la suite le goût du théâtre qui, avec celui de l'imitation grecque, s'était promptement développé depuis les heureux essais de Livius Andronicus, paraît avoir gagné jusqu'aux Satyres. Peut-être sont-ce des Satyres dialoguées que ces
saturÛkai komÄdÛai que composait Sylla, l'ami de Roscius, le protecteur, le bienfaiteur des mimes et des bouffons (17). Sans doute aussi, au siècle d'Auguste, les Pisons s'essaient ou veulent s'essayer à composer des pièces satyriques où doivent revivre les Satyres et même les Faunes antiques avec leurs saillies moqueuses et leur caractère rieur, et Horace leur apprend avec délicatesse l'art de rester originaux et d'évitée la ressemblance du drame satyrique des Grecs (18). Il se peut que, séduits par la popularité des Atellanes ou des pièces grecques, Sylla et les Pisons aient voulu, à leur tour, créer ou réhabiliter ce genre sur la scène satyrique. Car il n'est pas douteux. que la Satyre a eu à Rome un théâtre qui portait son nom. Vitruve, en décrivant les trois espèces de scènes destinées au théâtre Romain, donne la troisième place à celle qu'on nommait satyrique, dont il dépeint en détail la décoration agreste (19) : et Donat, dans ses Prolémogènes sur Térence, fait figurer la satyre romaine sur un théâtre pareil (20). Quel que soit le degré de vraisemblance de nos conjectures, il faut supposer néanmoins que, jusqu'à la tentative de Sylla et même dans la suite, ce théâtre admit aussi indistinctement soit les Atellanes et toutes les pièces appelées planipedia, soit, comme le prétend Munk (21), toutes celles dont le sujet était champêtre.
Il est facile maintenant de reconnaître clairement la différence des deux genres dont nous nous occupons. Bien qu'au premier abord ils paraissent se confondre, ils se détachent cependant l'un de L'autre par des points distincts. Les danses satyriques en l'honneur de Posthumius ou du berger Daphnis (22) n'ont pas leurs analogues dans les jeux des champs décrits par Horace et Virgile. Chez les antiques campagnards qu'ils nous montrent, la danse n'est qu'un divertissement accessoire au chant. Le plus souvent même elle est négligée et les auteurs n'en font pas mention (23) ; tandis qu'elle est l'élément ordinaire du jeu des Satyres. Ici le déguisement est habituel et, certains costumes mythologiques sont même un ornement, sinon indispensable, du moins en rapport avec le personnage, comme nous l'apprend le passage de Fabius Pictor. Là le vêtement n'est pas même nommé : à part les masques d'écorce et les figures peintes dont parlent Virgile et Tibulle, tout autre déguisement ne fait pas partie des réjouissances solennelles. Dans la Satire, c'est la fête de la Terre, de quelque divinité des champs, ou du Dieu Genius, c'est la célébration d'un mariage qui appellent les divertissements, les vers fescennins et saturnins : dans la Satyre, c'est une victoire ou une mort qui les provoque. Dans la première, les insultes sont réciproques entre les villageois; les vers joyeux se croisent ordinairement et n'attaquent que ceux mêmes qui les chantent. La seconde s'adresse tantôt à un général, à quelque éminent personnage, sans qu'il y ait réciprocité de leur part, et tantôt ses jeux honorent la tombe de quelque citoyen opulent ou le souvenir d'un mort fameux. Cependant, excepté quelques improvisations satyriques mêlées encore aux cérémonies du triomphe et de la mort, la Satire sembla s'être confondue, ailleurs et plus tard, avec la Satyre romaine. Ainsi, au VIe siècle, on croirait les reconnaître toutes deux dans les habitudes d'un certain Cécilius. Ce sénateur étrange avait reçu de Caton le surnom de Fescennin, parce qu'il avait coutume de descendre de cheval pour danser en pleine rue et débiter des plaisanteries aux passants. « Il chante, disait-il, où bon lui semble : parfois il récite en gesticulant des vers grecs, dit des bouffonneries, prend des tons divers et exécute certaines danses (24). » Ce mélange paraît encore dans ces prières de la moisson, que les villageois du temps de Virgile, entonnaient en l'honneur de Cérès et qu'ils entremêlaient de danses désordonnées (25), et dans ces insultes dont les effrontés vendangeurs harcelaient alors les passants (26).
C'est là ce qui explique la confusion qui existe à ce sujet, même chez les auteurs les plus voisins de cette époque. L'association des deux genres a rendu incertaine la véritable étymologie du mot Satire. Donat dit formellement que la Satyre latine tire son origine de la Satyre grecque; ainsi nommée des Satyres pétulants et bavards qui la représentaient, et il rejette comme vicieuse toute autre étymologie (27). « La Satyre romaine, ajoute-t-il, quoique jouée sur une scène grossière et à peu près toute champêtre, s'occupait des vices sans nommer personne. » Évidemment Donat ne reconnaît plus qu'une seule Satyre et qu'un seul nom. Au contraire, Porphyrion, un des commentateurs d'Horace, en cherchant à expliquer le nom originaire de la Satire, ne mentionne plus que celle qu'il commente (28). Enfin Diomède, au Ve siècle, se perd dans les étymologies qu'il cherche à ce mot (29). Il en essaie quatre différentes, dont la première fait venir le mot Satyra du chant railleur des Satyres, et son choix ne sait déjà plus se fixer à aucune.

Les Atellanes à Rome jusqu'au temps de César.- Leur Caractère.

Le passe-temps de la Satire et les spectacles du Cirque suffisaient depuis longtemps à la satisfaction des esprits Romains, lorsqu'en 391, sous le consulat de Poeticus et de Stolon (30), se déclara tout-à-coup une peste dont les ravages défiaient les ressources de l'art et de la prière. Au milieu du découragement général on songea, pour apaiser plus sûrement les dieux, à tenter la célébration. de solennités extraordinaires, rehaussées pour la première fois par la nouveauté des jeux scéniques. De l'Étrurie qui, en 138, avait déjà fourni des gladiateurs et des cavaliers au cirque romain (31) furent appelés des pantomimes dont les jeux offraient d'abord une grande simplicité. Car ils n'étaient ni relevés par des vers récités, ni même accompagnés d'une pantomime destinée à en reproduire la pensée. Ils consistaient seulement en quelques danses exécutées avec grâce aux sons de la flûte. La jeunesse romaine se mit aussitôt à les imiter, en mêlant à ces divertissements les badinages réciproques de l'ancienne Satire et des gestes analogues aux paroles. Au bout de quelque temps ces informes essais, encouragés par la vogue, devinrent une institution, ces acteurs novices furent remplacés par des comédiens réguliers qu'on nomma Histrions, et aux mutuelles plaisanteries, improvisées jusque là en vers grossiers, succédèrent des Satires en vers cadencés, où la flûte gouvernait la déclamation et les mouvements.
Longtemps les Romains se contentèrent de ce genre de plaisirs. Cependant, plus ces jeux devenaient un art, plus allait être inévitable un retour nouveau vers l'ancienne Satire, où la vivacité joyeuse et caustique, l'esprit libre et prompt étaient tout le talent. Ainsi lorsque Livius Andronicus, en 514, eut apporté, une perfection nouvelle aux compositions scéniques de son temps en leur donnant pour la première fois la régularité du théâtre grec, la gaîté et les saillies en vers libres, bannis de la marche uniforme du drame, finirent par se faire jour ailleurs. Elles furent renouvelées avec la satire d'autrefois que la jeunesse rapporta, en se réservant à elle seule le droit de la représenter. Dans la suite, cette satire fut modifiée, ces badinages prirent le nom d'Exodia et furent ordinairement intercalés dans les fables Atellanes, sorte de pièces satiriques empruntées aux Osques.
Ici s'arrêtent les seuls renseignements fournis par Tite-Live sur les Atellanes et sur les modifications principales qu'éprouva la Satire. Essayons de développer avec exactitude ce qu'il n'a fait que montrer.
C'est du pays des Osques (32), peuple de la vieille Campanie, que les Atellanes furent apportées à Rome. Elles avaient emprunté leur nom d'Atella, ville de ce pays, où elles avaient pris naissance (33). Il est remarquable que les Osques avaient chez les anciens Une réputation de plaisants obscènes et grossiers, d'audacieux bouffons (34) qui a une frappante connexité avec les habitudes de la Satire primitive. Outre d'autres rapports que nous signalerons, cette conformité n'a pas dû peu contribuer à joindre la Satire et l’Atellane.
Mais elles se réunirent primitivement sans se confondre : la forme diverse des deux genres en empêchait de suite le complet mélange. La Satire primitive était sans règle, l'oeuvre enjouée du hasard; l'Atellane, dont on ne mentionne jamais l'origine Osque sans la nommer fable Atellane, paraît avoir eu un ensemble quelconque; une sorte de canevas burlesque, et convenait bien pour servir de cadre à la Satire. Tite-Live d'ailleurs est formel ici : Juventus more antiquo ridicula intexta versibus jactitare coepit, quae inde Exodia postea appellata consertaque fabellis potissimum Atellanis sunt. Le mot potissimum même serait une preuve de plus de la séparation de ces deux espèces : il apprend que le ridicule de la Satire avait pu s'intercaler encore dans d'autres pièces que les Atellanes. On ne saurait donc admettre l'opinion de M. Schlegel qui ne fait des Atellanes et des Satires qu'une seule et même chose à leur début (35). Le savant critique a négligé le passage de Tite-Live que nous mentionnons, et a été évidemment trompé par l'intime rapport de ces deux sortes de Satires qui les amena, mais plus tard, à n'en être plus qu'une seule.
La jeunesse romaine se réserva la représentation des Atellanes mêlées d'exodia, et ne permit pas, dit Tite-Live, qu'elles fussent souillées par les histrion. Deux faits nous paraissent ressortir de ce passage. Le premier, c'est le peu de popularité qu'avait alors obtenu l'introduction de l'art grec sur la scène de Rome, puisque la jeunesse, celle qui partout impose la mode et la suit, ramena le genre, antique, où l'art avait moins de part, où éclataient sans, frein la gaîté et le naturel vraiment romains. Le second, c'est le caractère indigène des Atellanes qui, restées comme le patrimoine de la jeunesse Romaine, n'étaient point touchées par ces histrions de l'art grec que Livius avait formés. Cette opinion se confirme par ce que nous, savons des privilèges accordés aux acteurs d'Atellanes. Les droits de citoyens romains leur étaient conservés à l'exclusion des histrions, qui étaient soumis à tous les genres d'humiliations. Ceux-ci, privés de toutes prérogatives, pouvaient être transportés d'une tribu dans une autre, fustigés à volonté par ordre des magistrats, écartés en même temps de toutes les fonctions publiques et militaires, et relégués souvent dans les tribus les moins honorées (36). Ceux là n'étaient pas renvoyés d'une tribu à une autre, et se voyaient admis, comme tous les citoyens, au service des légions (37). De plus, lorsqu'une déclamation vicieuse ou quelque autre défaut scénique leur attirait l'improbation des spectateurs, ils pouvaient garder leur masque et cacher ainsi la rougeur de la honte, tandis que les histrions, obligés de l'ôter quand ils étaient sifflés, perdaient jusqu'à ce faible abri contre la confusion (38). Ce qui entraîna encore la réunion de la Satire et de l'Atellane, c'est la conformité de leur caractère champêtre. Une grande partie des titres des pièces Atellanes qui nous restent l'attesteraient au besoin, si nous n'en trouvions un témoignage assez précis dans ce passage de Varron, « in Atellanis licet animadvertere rusticos dicere se adduxisse pro scorto pelliculam. » (39). Nous n'osons pas ici nous égarer, comme Schober (40), dans des conjectures, que rien n'appuie, sur les plaisanteries champêtres des anciens Osques, imitées et perfectionnées par les habitants d'Atella. Nous ne nous demanderons pas si, pour ceux-ci, l'intérêt de ces pièces consistait dans le rapprochement de la vie des champs avec celle de la ville. Nous croyons qu'il est plus prudent de n'établir des inductions que d'après les textes dont nous pouvons disposer. Valère Maxime dit : Atellani ludi ab Oscis acciti sunt; quod genus delectationis Italica severitate temperatum (41). Ce passage, en indiquant une transformation des jeux Osques dès leur introduction à Rome, fait penser aussi que sur leur sol natal ils avaient été d'une pétulance plus désordonnée. Peut-être, comme quelques uns l'ont cru, Valère Maxime veut-il seulement dire que ces plaisanteries, au lieu de dégénérer en passant à de vils histrions, gagnèrent quelque considération par le rang des acteurs qu'elles trouvèrent à Rome.
Mais n'est-il pas préférable de s'attacher au sens littéral du passage et de croire que cet excès de grossière vivacité, justifié d'ailleurs par le caractère Osque, se modéra réellement sous la main de ces jeunes Romains de condition libre à qui échurent les Atellanes ? Nous n'en voudrions pour preuve que l'éloge accordé par Donat à l'antique élégance de l'Atellane (42), que cette faveur, qu'elles perdirent plus tard d'être jetées au milieu d'une pièce comme .un gracieux délassement (43), et peut-être que ces maximes de sagesse ou cette grâce que Sénèque et Marc-Aurèle étaient heureux de rencontrer dans les pièces de ce genre (44). Quoiqu'il en soit, ce qui reste certain pour nous c'est que l'Atellane avait été en Campanie plus grossière que ce qu'elle était à Romé. Mais le burlesque, une fois devenu populaire, sait difficilement s'arrêter ; il recule sans cessé ses limites, et les Atellanes étaient destinées à se modifier encore. On dirait que cette sévérité Italique, qui, selon le mot de Valère Maxime, en avait adouci d'abord l'âpreté, se perdit promptement avant que les Atellanes ne fussent devenues des pièces écrites ; car nous n'en trouvons pas de traces dans les courts fragments qui nous sont parvenus. Au contraire, on y reconnaît facilement que le ridicule se montra de nouveau dans toute sa grossièreté, et que la moquerie impitoyable et vulgaire des champs redevint l'élément dominant. D'ailleurs, le caractère commun de rusticité qui avait associé la Satire et l'Atellane finit dans là suite par les confondre entièrement. Nous trouvons plus tard le mot d'Exodium employé indistinctement pour celui d'Atellana, et des acteurs particuliers, désignés communément par le nom générique d'exodiarius (45), jouant les Atellanes à la place de ces jeunes gens qui en avaient institué l'usage. Ce retour plus marqué vers l'ancienne licence rustique des Osques donna, à ce qu'il paraît, une excessive hardiesse aux pièces Atellanes, et l'on se demande avec surprise comment, sous la République, on n'infligea jamais à leur audace le châtiment qui, par exemple, avait réprimé la tentative de Naevius. Dans la suite, leur effronterie s'accrut encore, et l'on n'est plus étonné de voir Diomède, au cinquième siècle de notre ère, comparer les Atellanes au drame satyrique des Grecs (46). À part le costume et les acteurs, c'étaient le même genre de plaisanteries, là même scène agreste ; depuis longtemps c'étaient une licence. et des obscénités pareilles, et l'on y retrouvait les mêmes mètres et les mêmes vers (47).
La place qu'occupaient les Atellanes dans la distribution des pièces prêtait encore plus à cette ressemblance. Le drame satyrique chez les Grecs se jouait après la tragédie, et en faisait reparaître quelques personnages pour les ridiculiser. Les Atellanes aussi se montraient après les tragédies graeco-romaines , afin de distraire par la gaîté des scènes et des propos le spectateur encore ému de la catastrophe tragique (48). Un point encore a une apparence de conformité. Le drame satyrique faisait emploi de caractères nobles ou mythologiques : placé après la tragédie, il se servait de ses personnages pour provoquer le rire à la place des larmes par une fin joyeuse au lieu d'une péripétie fatale. On trouve dans la série des Atellanes quelques titres qui sembleraient rappeler le mémé emploi de caractères nobles et le même but; tels que l'Agamemnon suppositus, le Marsyas de Pomponius, l'Andromache, les Phaenissae de Naevius. Mais, sur les cent six titres de pièces que nous possédons, nous n'avons que ceux-là qui offrent ici quelque semblant d'analogie, et l'on est porté à croire que c'était moins là une imitation du drame satyrique que la copie des tragico-comédies appelées fables Rhynthoniennes (49).
Là se bornent les rapports des deux genres. Le fond est complètement différent. Les Atellanes n'avaient pas coutume de reproduire les personnages de la pièce qui les avait précédées. Création du sol, elles avaient leurs caractères à part, leurs saillies particulières, leurs paysans d'une condition inférieure à ceux du drame satyrique, et, excepté les titres cités plus haut, leurs sujets étaient toujours pris dans les rangs obscurs. Le plus grand nombre des pièces et des fragments comparés indiquent des Comédies de caractère. Le développement grotesque des habitudes d'une classe commune de la société romaine, paraît leur avoir suffi le plus sou vent. Tantôt c'est une profession décriée qu'elles mettent en scène, comme l'Hetaera de Novius (50), le Leno, le Prostibulum, la Munda, les Aleones de Pomponius ; tantôt ce sont les métiers des gens du peuple, comme le Gardien du temple, les Aruspices, les Boulangers, les Pêcheurs, les Peintres, les Vendangeurs, les Foulons (51) et les Crieurs publics. Dans d'autres pièces, c'étaient les coutumes de diverses contrées qu'on livrait au ridicule : ainsi les Campaniens, les Syriens, les Gaulois transalpins, et peut-être les Soldats de Pometia; dans d'autres, des vices généraux qui sont de toutes les classes, comme l'Avare, le Méchant, le Solliciteur, l'Héritier avide ; ou des caricatures prises aux champs, telles que le Rusticus, la Porcaria, la Sarcularia, le Verres aegrotus, etc.
Les Atellanes étaient donc surtout des pièces de caractère, dont les modèles étaient empruntés à la vie vulgaire. Ce n'est pas qu'on ne trouve çà et là quelque comédie d'intrigue dans leur répertoire. Les intrigues des Atellanes avaient même un caractère particulier : elles étaient passées en proverbe, car Varron dit quelque part (52) : « Putas eos non citius tricas Atellanas quam id extricaturos, » et Arnobe : « Jamdudurn me fateor haesitare, circumhiscere,... tricas, quemadmodum dicitur, conduplicare Atellanas ». (53) À Ces passages indiquent-ils que le noeud des Atellanes était facile à délier, ou plutôt qu'il était embarrassé et sans vraisemblance? On peut choisir ici entre deux conjectures : d'après la seconde citation, il semblerait que c'était ordinairement une intrigue confuse et embrouillée, et la première signifierait que cette intrigue était difficile à dénouer. D'après la phrase de Varron, on pourrait aussi bien admettre le sens contraire. Pour nous, nous pensons que ces pièces mêlées d'improvisation, où l'art avait une part accessoire, devaient contenir une intrigue pénible, sans clarté, et d'autant moins naturelle que ce genre ne leur était point habituel. Nous adoptons donc la première version, et nous trouvons dans Quintilien un passage qui semblerait la fortifier, lorsqu'il recommande à l'orateur d'éviter ces obscurités qui sont l'attrait captieux des Atellanes , « illa obscuraquæ Atellanae more captent (54). » Quoi qu'il en soit, le peu de comédies d'intrigues dont nous croyons posséder les titres, ne peuvent se comparer à la nomenclature des autres. On peut tout au plus, à en juger par les fragments, citer le Praco posterior, et les pièces à travestissement des Kalendae Martiae, des Pannuceati, du Maccus Virgo, et des Macci Gernini (55).
Ces rares exceptions qui, avec quelques autres, s'expliquent par les hasards de l'improvisation et la liberté même des Atellanes, ne doivent pas nous égarer sur leur nature essentielle. Les Atellanes sont et restent des Comédies de caractère. C'est ce que prouvent encore les Masques de caractère qu'elles ont montrés lés premières à Rome, et popularisés jusqu'a nous.

Personnages invariables ou Masques de Caractère.

Diomède a dit (56) : « Latinis Atellana a graeca satyrica differt quod in satyrica fere Satyrorum personae inducuntur.... in Atellana Oscae personae, ut .Maccus. » Le Maccus, personnage Osque, comme le dit Diomède, est le premier des masques de caractère de ce théâtre. Il est resté un type cornique dont la forme a peu varié. Il représentait ordinairement un paysan d'Apulie ou de Calabre, maladroit, gourmand, sujet à mille accidents et rompu au métier de dupe. C'est un masque commode qui convenait à toutes les tribulations risibles, et les auteurs d'Atellanes l'ont fait voir sous plusieurs côtés. Dans les fragments qui nous restent, ils ont fait Maccus tour-à-tour soldat, hôtelier, exilé, frère jumeau, médiateur et même jeune fille, sans compter les pièces où il figure en son propre nom, dégagé de tout. accessoire d'emprunt. Ici, dans sa gaucherie, il se heurte ou se brise les doigts au seuil de la porte (57) ; là, fier soldat, il bataille contre un camarade pour la conquête d'un souper, ou prétend manger à lui seul la part de deux personnes. (58). Ailleurs, il se laisse tromper au point de prendre un homme pour une jeune fille (59), ou vient compter à son maître l'argent du fromage de Sardaigne qu'il a vendu (60). Presque partout il paie pour autrui; c'est lui qui est puni pour les fautes d'un autre coupable, lui qu'on frappe, quand les autres volent.
Ce sont là les seules scènes que nous laissent entrevoir de trop rares fragments. Ajoutons-y les indications que fournissent la sculpture et le dessin.
On, croit aujourd'hui que le Maccus paraissait avec une tête énorme, une grosse bosse ou deux, et qu'il n'est autre que le Polichinelle Napolitain qui s'est perpétué jusqu'à nous. Une figurine antique de bronze nous montre ce long nez en forme de bec de poulet ou pulcino (61) d'où le personnage moderne a reçu son nom de pulcinella. Ficoroni nous en donne dans deux passages une complète description (62). Il dépeint deux figures: l'une est sans bras, n'a qu'un petit manteau, et qu'une espèce de sandales pour chaussures ; bossue devant, et derrière, la tête rasée ou plutôt chauve, le nez long et crochu, l'oreille tendue. L'autre a un ample manteau, les pieds nus, la tête rasée; un nez recourbé couvre sa bouche et son menton. Ficoroni conclut que toutes les deux sont les mêmes que Pulcinella. Assurément c'est bien là le portrait de Polichinelle, mais on a de bien faibles preuves pour croire que Polichinelle et Maccus sont la même chose. Maccus a pris son nom à la Grèce (63) et l'a laissé en Italie : le niais s'y appelle encore Matto et Mattaccio. Ce petit manteau de Pulcinella était nous dit Donat (64), le costume des esclaves comiques, et la tête chauve était, chez les acteurs mimiques, le signe de la bêtise, la marque des dupes (65). Polichinelle a bien dans la farce moderne le même rôle stupide que le Maccus sur la scène antique ; on reconnaît un planipes dans les deux descriptions que nous avons citées, et ce sont bien deux masques de la vieille comédie Romaine. Mais d'autres types comiques que nous verrons se distinguaient aussi par leur stupidité et leurs gaucheries et d'ailleurs où trouver sûrement dans tout cela le nom de Maccus?
Le Bucco est aussi un masque de caractère à part dans les Atellanes. Son nom vient du gonflement de ses joues, ses grosses lèvres annoncent la sottise. Il paraît avoir partagé avec le Maccus le sceptre de la stupidité (66). Il était particulièrement bavard, impertinent (67), vaniteux et sans doute parasite (68).
Il nous reste plusieurs pièces où il a le premier rôle. Pomponius a écrit le Bucco auctoratus et le Bucco adoptatus, et Novius nous a laissé un Bucculo. Les fragments que nous avons recueillis sont trop courts pour permettre ici la moindre conjecture. La seule qui soit vraisemblable sur le nom même de Bucco, c'est que l'Italie en a gardé le nom de Buffone, l'homme aux joues enflées; et que notre mot bouffon paraît n'avoir pas d'autre origine.
Le Bucco et Polichinelle se montrent réunis sur une même planche de Ficoroni (69). On voit deux femmes de profil qui élèvent et montrent chacune un masque qu'elles tiennent à la main. L'un des deux masques est une tête frappante du Polichinelle Moderne ; l'autre est celle du Bucco. Ficoroni représente autre part encore (70) un homme assis dont les joues gonflées et l'énormité de la bouche annoncent le Bucco. Ce même masque y reparaît fréquemment ailleurs (71).Un troisième personnage de caractère c'est le Pappus (72). Celui-ci représentait un vieillard ridicule, raillé par tout le monde, joué par sa femme, dupé par des jeunes gens, confondu devant la justice, trompé dans son ambition, et peut-être passionné pour le vin s'il faut en croire le titre de Hirnea Pappi que porte une Atellane. Pomponius à écrit plusieurs pièces qui ont le Pappus pour titre,: telles que le Pappus agricola, la Sponsa Pappi et le Pappus Praeteritus. Nous avons aussi un Pappus Praeteritus composé par Novius. Ici, les fragments moins incomplets des pièces où le Pappus avait un rôle, nous permettent de le juger dans des situations diverses. Soit que, dans le Pappus agricola, il prête à rire par les perfidies conjugales dont il est le jouet (73) et par les tempêtes impuissantes de sa colère (74) ; soit que, dans les deux Pappus praeteritus, il invite à des festins intéressés tous ceux dont il brigue les suffrages, et se voit tristement repoussé des emplois malgré la vivacité de ses espérances, malgré les courses forcées que le choix du peuple a imposées à sa vieillesse (75) ; soit que, dans les Pictores, il trébuche de piège en piège et ne reçoive qu'affronts pour son avarice et que démentis pour ses mensonges (76) ; partout le Pappus a pour insigne le ridicule, partout on le reconnaît à sa vieillesse humiliée ou aux mécomptes de sa cupidité. Si, dans les Atellanes, tous les rôles de candidats et d'avares n'appartiennent qu'au Pappus, on peut lui rapporter encore le titre de la pièce du Marcus et les deux seuls vers qui nous restent de l'Atellane intitulée Philosophia. Peut-être est-ce lui qui, dans son désespoir d'avoir été dépouillé de son trésor, va demander au rusé Dossennus de lui prédire quel est l'auteur du vol (77) ; peut-être est-ce lui aussi qui, sous la robe blanche du candidat, vient, dans le Petitor, recevoir des souhaits ironiques pour le bon succès de sa brigue (78). Mais, au milieu de beaucoup d'autres suppositions que nous omettons, ce ne sont là que des probabilités qu'il faut se garder d'adopter comme des preuves.
Nous ne pouvons encore qu'essayer des conjectures sur certains autres masques de caractère dont les profils se dessinent à peine dans nos fragments. Ainsi la pièce des Pannuceati, dont nous avons déjà parlé, pourrait bien avoir eu pour principaux rôles deux Arlequins, car le mot de Pannuceati, qui vient de pannus, a la même origine que celui de Panniculus, regardé ordinairement comme l'Arlequin moderne. On pourrait de la sorte trouver l'Arlequin dans les Atellanes, sans l'aller chercher dans les mimes, où l'a classé un peu vaguement le scholiaste de Martial (79). Ce qui surtout donnerait du crédit à cette opinion c'est l'habitude laissée à Arlequin seul de ne jamais découvrir son visage ; nous ne connaissons pas ses traits, ils sont cachés sous l'immobilité d'un masque qui est resté en quelque sorte la figure propre de l'Arlequin moderne, et nous nous rappelons que ce fut là un des privilèges exclusifs des acteurs d'Atellanes. Au reste, l'antiquité du Panniculus ou Pannuceatus n'est pas douteuse. Son costume se retrouve fort ressemblant sur un vase peint découvert à Pompeia (80); et sa personne dans Ficoroni (81) où l'on voit une figure la tête légèrement inclinée sur une épaule et coiffée du petit chapeau d'Arlequin ; son allure leste et dégagée, son maintien léger, et une espèce de batte qu'il agite dans la main, complètent la ressemblance. Le Dossennus ou Dorsennus paraît avoir eu aussi une sorte de caractère à part. Bien que nous n'ayons qu'une seule pièce qui porte son nom pour titre (82), il en est fait mention dans plusieurs fragments, et l'on peut réunir quelques traits principaux de sa figure. Peut-être son nom lui est-il venu d'une bosse qui surmontait son dos. Son caractère était celui d'un savant : homme qui tire l'horoscope aux ignorants et fait profession de découvrir les plus mystérieux secrets. Il faisait, à ce qu'il paraît, payer sa science en bonne monnaie ou en aliments (83) ; ou quelquefois converti en maître d'école, il l'enseignait un peu rudement à ses disciples (84). C'est tout ce que nous en savons.
Cette superstition vulgaire, qui faisait recourir les villageois aux divinations de l'horoscope, et qui est une marque singulière de l'esprit rustique, devait être pour l'Atellane un sujet fertile en plaisanteries.
On distingue, en effet, parmi ses acteurs des personnages effrayants, des espèces de spectres, dont la véracité fabuleuse où l'horrible pâleur était une source de terreur comique. Une pièce de Pomponius, intitulée Pytho Gorgonius, et une note de Scaliger (85) méritent ici quelque attention. Selon Scaliger, le Pytho Gorgonius n'était autre que le Manducus, fantôme aux larges mâchoires (86), aux dents grinçantes (87), faisant aussi, nous l'avons vu, partie des cérémonies satyriques des triomphateurs. C'est lui que Varron place clans les Atellanes (88), et dont Juvénal effrayait les spectateurs en bas-âge (89). Il en faut dire autant de la pièce de Novius, intitulée Mania medica, où probablement la Mania, sorte de spectre aussi, invoqué ordinairement par les nourrices contre l'indocilité des petits-enfants (90), pilait des médicaments dans un mortier pour guérir sans doute quelque malade (91).
Tels sont à peu près tous les personnages de caractère, tous les masques particuliers. qui ont pu être recueillis des débris du théâtre des Atellanes. On voit qu'Ils étaient assez divers pour varier les scènes et l'intérêt, et déjà assez nombreux pour épargner le retour fréquent des mêmes épisodes. On a pensé avec assez de raison que la plupart des autres personnages perpétués jusqu'à nous par les comédies dites dell'arte des Italiens, que le Gianze gurgolo, par exemple, Pantalon, Brighelle et autres, remontaient par leur origine jusqu'aux Atellanes et aux mimes. Mais, malgré d'ingénieuses tentatives, il reste impossible de rattacher précisément chaque rejeton à sa véritable souche. Seulement, en voyant de nos jours les acteurs de la farce italienne improviser une partie de leurs rôles, il est permis de croire que, pareillement dans l'Atellane, même quand elle fut écrite, une place était laissée encore à l'essor et aux plaisanteries hasardées de l'improvisation.

Sujets divers.

Les situations et les titres que nous venons de parcourir nous ont appris la plus grande partie des sujets des Atellanes. Il est à remarquer que parmi eux, il en est qui semblent s'attaquer à des choses morales : La Philosophia, par exemple, dont nous avons parlé déjà, où le savant Dossennus se pique de ne pas communiquer sa sagesse gratuitement, était sans doute une satire burlesque des travers bourgeois de la philosophie. D'autres titres encore, mais très rares, annoncent que l'Atellane, comme la flamme qui ne discerne pas ce qu'elle brûle, touchait quelquefois à des points généraux, à des principes, à des institutions, et pénétrait jusqu'au foyer sacré de la famille. Le Lar familiaris (92), le Patruus, les Nuptiae et sans doute les Synephebi, paraissent avoir été de malins tableaux d'intérieur, qui ridiculisaient autre chose que la vie du village et les moeurs des artisans, de même que les Malevoli étaient une critique d'une des faiblesses les plus communes du genre humain. Le Fatum, si vénéré par l'opinion, était bafoué dans les Atellanes (93) ; le Praefectus morum et le Vitae et mortis judicium embrassaient les plus graves sujets.
Cette dernière pièce, qu'on est étonné de voir au nombre des Atellanes, est encore remarquable parce qu'elle porte le même titre qu'une satire où Ennius, nous dit Quintilien (94), mettait aux prises la vie et la mort. Ici l'Atellane n'était probablement qu'une imitation dramatique de la satire d'autrefois, et se retrouvait ainsi dans sa véritable condition primitive. Trois autres Atellanes d'ailleurs, la Satira, l'Exodium, le Funus (95), attestent que l'Atellane n'avait pas oublié son origine, et que, par une pente foute naturelle, les jeux satiriques ou exodia, passant du second rang qu'ils occupaient jadis au premier, devenaient souvent l'Atellane même.

Les Atellanes sous César et sous les Empereurs.

L'Atellane, qui avait des théâtres au dehors aussi bien qu'à Rome (96), prenait aussi parfois un caractère personnel et signalait des noms propres (97). Cette liberté, qui n'était que la conséquence de toutes celles dont elle usait, paraît avoir été pour elle un motif de défaveur sous César. Ennemi comme il l'était de toute insinuation indirecte et de toute critique personnelle, César dictateur, dont le goût était une autorité et la volonté une loi, César qui, sur la scène, préférait les maximes générales de Syrus aux courageux reproches de Laberius, fut sans doute la cause du décri où, en 708, était tombée la farce de l'Atellane. Cicéron, lui est dans ses Lettres l'interprète expressif des opinions du moment, nous apprend que les Mimes furent ajoutés aux pièces sérieuses à la place de l'Atellane (98) et les termes qu'il ajoute marquent assez le mépris qu'on faisait alors des hardiesses de celle-ci. Ce n'est pas que César eût supprimé complètement les jeux Osques, car Suétone mentionne qu'il appela des comédiens de tous les pays, et donna des représentations dans toutes les langues (99). Mais c'était là, dans un but politique sans doute, une condescendance d'un moment : il voulait, après les guerres civiles, convier à Rome même, au spectacle de ses fêtes, toutes les nations qui composaient l'empire; tandis que le passage de Cicéron ne prouve pas moins que l'Atellane était ordinairement en défaveur. Auguste qui, pour se rendre populaire, voulait relever tout ce que César avait abaissé, et qui encourageait sans distinction tous les théâtres de son habile bienfaisance (100), favorisa sans doute le retour des Atellanes à leur vogue. première, car elles atteignirent alors à une puissance qu'elles n'avaient pas connue jusque-là. Les Atellanes, soit qu'elles voulussent se venger de leur longue oppression, soit qu'elles tendissent à accroître leur importance, portèrent, sous les successeurs d'Auguste, l'audace à ses dernières limites, et leur caractère changea comme les moeurs publiques. Leur satire devint politique, cruelle, implacable et ne craignit pas de remonter jusqu'à l'empereur. Elle désignait, avec une crudité d'expressions qu'on couvrait d'applaudissements, les crimes et les voluptés infâmes de Tibère (101). Elle irritait Caligula par les équivoques transparentes de son ironie. Un acteur d'Atellanes était brûlé en plein amphithéâtre, par ordre de l'empereur, pour un vers méchant (102). Ce châtiment inouï qui est déjà bien loin de la tolérance républicaine, des dédains de César et des ménagements d'Auguste, ne peut s'expliquer en partie que par l'âcreté croissante de la raillerie des Atellanes. Il ne trouva de compensation que dans un moment de clémence de Néron. Celui-ci se contenta de chasser de Rome l'histrion Datus qui, dans une Atellane, avait rappelé par des gestes satiriques deux crimes de l'empereur, et fait une terrible allusion au sénat (103). Les Atellanes apprirent à Galba son impopularité, dès son arrivée à Rome, par un chant si applaudi et si connu que la foule transportée l'acheva d'une voix unanime (104). Enfin Domitien fut aussi cruel dans sa vengeance que Caligula, car il fit mourir le fils d'Helvidius pour avoir eu l'audace de faire allusion, dans un exode, au divorce impérial (105).
Deux de ces témoignages dénotent dans la représentation des Atellanes quelques usages que nous n'avions pas vus. précédemment. Datus l'histrion chante dans l'Atellane des vers grecs, et c'est un refrain déjà connu qu'entonne un acteur d'Atellanes pour exprimer le dégoût produit par l'arrivée de Galba. Ces changements, auxquels les fragments de l'Atellane sous la république n'offrent rien de pareil, peuvent s'expliquer assez facilement. L'imitation des Grecs qui avait jeté tant d'éclat sur le règne d'Auguste, avait plus que jamais familiarisé avec leur langue tous les genres de littérature, et il n'est pas surprenant que les Atellanes aient en cela obéi quelquefois, comme ici, au goût général qui les soutenait de plus en plus. Cet autre refrain connu: Venit, io simus a villa; qui fut le chant de réception de Galba, est une preuve de plus de la vogue dont ces pièces jouissaient alors. Leurs allusions, aussi hardies que l'empereur était odieux, étaient l'expression véritable du sentiment populaire. Malgré les efforts de Tibère, malgré leur exil momentané (106), elles avaient résisté à la destruction et retrouvé par la persécution une verve plus libre encore. Doit-on s'étonner que restées, comme le théâtre, en général, le refuge et l'organe de la haine du peuple, elles aient emprunté, pour l'exprimer, les refrains mêmes que le peuple répétait ?
Cet emploi passager de vers grecs ou de chansons familières laissa néanmoins intact le cachet primitif et original de ce genre de littérature. Alors et plus tard les Atellanes demeuraient les dépositaires de la vieille langue nationale et indigène. Elles avaient conservé cette fleur native du sol latin qui, ailleurs, s'était fanée sous des ornements d'emprunt et dont Lucrèce et Catulle, à peu près seuls, dans la poésie, avaient sauvé la fraîcheur et gardé le vrai parfum. Dans la décadence des lettres latines et même du succès théâtral des Atellanes, c'est là l'attrait nouveau, l'ascendant que celles-ci gagneront, non plus sur la foule, mais sur quelques, hommes d'étude qui, fatigués du faux goût de l'époque, de l'épuisement de la langue, voudront se retremper à sa source. Dans Pétrone déjà, Trimalcion témoigne de ce retour vers le vieux langage, latin lorsque, devant ses convives , il se vante d'avoir acheté des histrions qui ne représenteront que des Atellanes et un choeur qui chantera en latin (107). Ainsi, aux premiers siècles du christianisme, les baladins d'Atellanes peuvent être réduits à figurer à la table d'un empereur (108) ; Antonin peut, en plein théâtre, apprendre son déshonneur de la bouche d'un bouffon (109) ; Tertullien, dépeindre avec une sainte horreur les impudicités de la scène des Atellanes (110), et Arnobe, à son tour, nous montrer ces acteurs chauves et imbéciles, ces bruyants, applaudissements, ces propos, ces gestes obscènes ; il peut demander avec un accent douloureux si ces comédies, ces mimes, ces Atellanes, si tous ces vils plaisirs sauraient être jamais les voluptés des dieux (111) ; rien dans cet emportement éloquent du chrétien , dans cette décadence de l'art des Atellanes, ne doit nous étonner. Outre la juste indignation du culte nouveau, outre plusieurs causes indépendantes des Atellanes, la nature même de ces pièces contenait le germe de leur abaissement. Leur pétulance indécente (112), leur liberté si peu inquiétée à l'origine, leur audace cruellement, mais rarement chagrine, leur audace cruellement, mais rarement châtiée dans la suite, devaient les entraîner hors de toutes les bornes. Il n'est pas donné à la licence de s'arrêter, elle passe nécessairement de l'usage à l'excès et se perd par l'abus. Mais le privilège qui distingue alors les Atellanes, c'est de rester encore une curiosité littéraire pour quelques rares esprits studieux des origines latines ; c'est, par exemple, d'être avec tous les grands écrivains de la Rome antique, l'étude que sans cesse Fronton recommande à Marc-Aurèle, celle que Marc-Aurèle entoure de toutes ses préférences. Tantôt le noble écrit à son précepteur qu'il passe les nuits à l'étude et jour au théâtre, et qu'il a fait les extraits de soixante volumes au nombre desquels sont les Atellanes (113); tantôt c'est le maître qui vante à son disciple les pensées riantes et fines qu'il pourra y puiser. (114) Ailleurs enfin, on surprend encore le goût marqué de l'empereur pour cette sorte de poètes comiques (115), et l'on conclut que ce mérite de langage, que ces succès de cabinet, sont la véritable et dernière originalité des Atellanes. 

De la langue Osque dans les Atellanes.

Ici se présente une grave question qu'on a diversement posée et péniblement résolue. Les Atellanes furent-elles écrites en langue latine ou en langue osque? Strabon, en affirmant que, de son temps, les Atellanes se servaient de la langue osque (116 ), a créé la difficulté et fait naître les objections. On a demandé comment ce dialecte, usité seulement dans les Atellanes, pouvait être intelligible à tous les Romains, surtout au moment du plus haut perfectionnement des lettres latines, lorsque Strabon écrivait.
Si l'on suppose un instant que l'Osque offrait de grandes affinités avec le Latin, cette hypothèse s'évanouit devant tout ce que les grammairiens et divers passages nous ont appris de cette langue. Un consul romain, nous dit Tite-Live, avait des espions particuliers parlant la langue osque (117), et nous savons par un vers de Titinius que ceux qui parlaient l'osque pouvaient ignorer le latin (118). Ennius prétendait qu'il avait le coeur triple parce qu'il savait les trois langues grecque, osque, latine (119) et Macrobe sépare les termes osques et puniques de ceux de la langue ordinaire (120). D'ailleurs, dans tous les fragments d'Atellanes que nous possédons, on ne surprend pas la moindre trace de l'osque, et, pour appuyer les mots de ce dialecte, toujours les citations et les grammairiens désignent les poètes latins Ennius, Pacuvius, jamais les Atellanes. Que Varron nous dise que Pappus le vieillard est nommé Cascus, parce que les Osques disaient Casnar pour Senex (121); que Festus assure que les Osques appellent le dieu Mars Mamers (122) ; nous n'en rencontrons pas moins toujours, au lieu de Mamers et de Casnar, les mots vulgairement usités de Pappus et de Mars, dans les fragments qui sont restés (123). Ces arguments frappent d'abord par leur gravité et semblent compliquer le problème. Les uns, pour le résoudre, ont supposé que le mot osque, employé par Strabon, signifiait ici obscène, acception qu'il a en effet souvent; d'autres, que Strabon prenait le nom originaire de ces jeux pour celui de la langue qu'on y parlait. Enfin Schober a aggravé la difficulté en substituant, de sa pleine autorité, des campagnards de la Sabine à des paysans Osques, uniquement parce que Varron a dit que la langue des Sabins avait ses racines dans le dialecte osque (124). Il n'est pas impossible cependant, en s'attachant à la vraisemblance, de conserver le sens littéral du passage et de rendre plausible l'assertion de Strabon. Lorsqu'il dit que le dialecte d'Atella subsiste encore de son temps à Rome, m¡nei, son témoignage se confirme à peu près par ceux de quelques autres car Suétone dit expressément que les théâtres de toutes les langues furent protégés par Auguste (125), et Horace dans son dédain pour les sauvages beautés du vieux Latium, se plaint que son siècle garde encore les restes de l'antique poésie des champs (126). Strabon ne dit pas que toute la pièce fut écrite en langue osque, et d'ailleurs tous nos fragments seraient contraires à cette version ; mais il: faut même supposer que plus de débris écrits des Atellanes ne nous révéleraient pas plus de traces de langage osque. Car tout fait croire que ce dialecte n'était en usage que dans les improvisations de ce théâtre. Sans doute aussi ancien qu'elles, l'Osque sera resté leur partage unique, comme un souvenir de l'origine campanienne de l'Atellane (127). Peut-être cet idiome était-il mêlé au latin dans certaines parties improvisées de la pièce ;mais le Maccus principalement, s'il faut en croire M. Leclerc (128), paraît avoir parlé l'Osque, probablement parce que, complètement originaire d'Atella, le trait distinctif de son rôle était d'en reproduire plus spécialement l'improvisation et le langage. Ces conjectures, en respectant le texte de Strabon, serviraient à tout concilier Elles expliqueraient en même temps l'existence de nos fragments entièrement latins, l'assertion de Varron et de Festus et le silence des grammairiens sur les Atellanes, toutes les fois qu'ils parlent des monuments écrits de la langue des Osques. La dernière objection au sujet de la difficulté pour les spectateurs de comprendre ce dialecte peut être facilement renversée. D'abord les passages cités plus haut d'Ennius et de Tite-Live indiquent qu'aux premiers siècles de Rome l'usage de l'osque était quelque peu répandu (129). Ensuite, qui empêche d'admettre que le Maccus, par exemple, ait parlé dans un langage presque inintelligible ? Si, comme le pense M. Leclerc, les autres acteurs lui répondaient en latin, cette réponse comprise d'un interlocuteur devait aider à éclaircir l'obscure volubilité de l'autre. La sagacité du spectateur eût cherché ainsi à deviner l'énigme, et son intérêt était captivé. Mais on peut pousser la supposition plus loin et croire que le Maccus avec tous ses avantages, avec des intonations fausses et bizarres, plaisait et amusait même sans être compris dans son bavardage (130). Le Polichinelle de nos jours dont le bredouillement nasillard et la voix enrouée ne sont d'aucune langue, est-il moins goûté de la foule pour n'être pas entendu, ou plutôt, son jargon, guttural, et insignifiant n'est-il pas encore un attrait de plus aux yeux des enfants et des gens du peuple. Dans le théâtre de Ghérardi (131) dans les intermèdes des pièces de Molière, l'Italien, le latin, sont mêlés au français et n'étaient guère plus compris des spectateurs qu'ils piquaient cependant par leur étrangeté même.

Les Auteurs d'Atellanes.

Aucun écrivain ne cite en général d'auteurs d'Atellanes avant Pomponius et Novus. La chronique d'Eusèbe nous apprend que Pomponius vivait en 663 de Rome et y avait un nom célèbre alors (132). On petit conclure de l'absence de toute mention pareille avant cette date, que jusque là les Atellanes avaient été entièrement improvisées. Ce mélange primitif du libre désordre - de la satire et du thème dramatique - emprunté aux Osques, qui avait pris le nom d'Atellanes, avait pu suffire longtemps à l'expression triviale des moeurs de la Campanie, au sel grossier des plaisanteries rustiques. Mais lorsqu'un plus long séjour au sein de Rome policée eut familiarisé ce théâtre inculte avec le goût de la civilisation et avec les habitudes de la comédie gréco-latine de Plaute ; lorsque, pour renouveler une partie de leur vogue, qui s'épuisait, les Atellanes eurent besoin de recourir à d'autres sujets connus et aimés du bas-peuple, alors vint sans doute Pomponius qui essaya d'en ranimer l'intérêt en mêlant aux personnages rustiques primitifs des professions de la ville, des épisodes de la vie des classes inférieures de Rome, et captiva la populace par des tableaux pris au milieu d'elle-même. Cette innovation, qui introduisait une série de sujets nouveaux, qui modifiait profondément les usages de ce théâtre et n'avait pour elle, comme à Atella, ni l'autorité des moeurs natales, ni celle de la tradition, mais le talent ou le génie d'un seul écrivain, ne pouvait se transmettre que par des oeuvres écrites à des acteurs qui, certainement alors déjà, étaient une troupe d'histrions.
Pomponius écrivit donc ses pièces, en réservant toutefois les masques de caractère et une partie de l'improvisation antique. Il y sema des maximes nombreuses, et pour laisser aux Atellanes nouvelles l'originalité des anciennes autant que pour être goûté du bas-peuple qui venait l'écouter, il garda la rudesse du langage et sut maintenir la vétusté du latin primitif (133), au milieu des raffinements grecs qui le transformaient de toutes parts. Velleius Paterculus, dans une phrase concise, résume toutes ces qualités et recommande le talent d'invention de Pomponius (134). Outre le mérite d'avoir traité des sujets nouveaux, il se peut que Pomponius ait eu celui de créer d'heureuses expressions, car Macrobe nous apprend qu'Afranius et Cornificius lui, en dérobaient quelquefois et que Virgile en déguisait l'emprunt par une application nouvelle (135). Les pieds de trois syllabes, le tribraque surtout, furent introduits peut-être par lui dans les vers de l'Atellane ; les tétramétres catalectiques y furent employés plus souvent encore (136). Les débris qui nous restent en fournissent de nombreux exemples. Nous avons soixante-quatre titres de pièces que composa Pomponius. Comparé aux autres qui nous restent, ce nombre, qui leur est supérieur, décèle dans Pomponius une prodigieuse fécondité d'esprit. On peut remarquer de plus qu'il était de Bologne, le berceau du Docteur actuel de la farce italienne, et que plusieurs de ses créations dramatiques ont pu être inspirées par les jeux scéniques de sa patrie.
Nous n'avons pas autant de détails sur Novius, autre écrivain d'Atellanes. Les conjectures de la plupart des commentateurs le font contemporain de Pomponius, et deux passages de Macrobe (137), où Novius est nommé avant Pomponius pourraient faire croire que celui-ci a suivi l'autre, s'ils n'étaient formellement contredits par la précision du témoignage de Velleius (138). Il est possible de faire accorder entr’elles les assertions des deux écrivains en admet-tant que Novius, quoique du même temps que Pomponius, n'écrivit qu'après lui des Atellanes. Macrobe cite Novius comme un écrivain fort estimé (139) , et nous découvrons dans la correspondance de Fronton et de Marc-Aurèle que celui-ci avait conçu un goût tout particulier pour les petites Atellanes (atellaniolae) de Novius (140). Les titres des pièces de Novius parvenues jusqu'à nous sont au nombre de quarante et un. Dans les vers qui nous restent de lui nous retrouvons l'emploi du même mètre que nous avons, d'après nos fragments, signalé dans Pomponius. Enfin le passage cité de Macrobe prouverait que cet écrivain s'était élevé à une renommée peut-être aussi haute que son contemporain. C'est là, avec une mention humiliante de Tertullien (141), tout ce que nous savons de Novius.
Après Novius, l'éclat des Atellanes se perdit (142); il resta longtemps éclipsé par celui des Mimes et des Pantomimes; il ne reparut dans la suite qu'avec Caïus Memmius, le dernier écrivain d'Atellanes connu. Nous sommes sans renseignements sur l'existence de ce Memmius on Mummius; mais il résulte certainement, des succès que l'Atellane reconquit sous les empereurs, la présomption que c'est sous les premiers d'entre eux, sous Auguste peut-être, que vécut Memmius. Nous n'avons que le titre d'une seule de ses pièces (143) et trois fragments sans im­portance. Son autorité est rarement invoquée par les grammairiens : Nonius même l'a regardée comme douteuse (144). Tels sont l'origine, le caractère, les personnages et les auteurs de la scène des Atellanes. Ses vicissitudes, dont le manque de pièces entières nous dérobe la plus grande partie, ont été montrées dans leurs phases principales, et quelquefois rétablies, par la conjecture. Comme tous les jeux destinés aux plaisirs des classes inférieures, elle subit le sort ou les caprices de l'esprit populaire. Grossière d'abord comme les premiers siècles de Rome, puis variant ses tableaux et ses personnages au moment où Rome modifiait sa littérature et sa constitution, où Sylla, renonçant à la dictature, s'essayait à des compositions du genre de l'Atellane, elle est à peine nommée au milieu des troubles civils qui vont ensanglanter la république. Le peuple a des intérêts trop chers, trop puissants à défendre, pour songer aux divertissements dû théâtre; César est un maître trop habile et trop ombrageux pour protéger la liberté du drame plébéien. Ranimée sous les premiers empereurs, effroi des oppresseurs, divertissement et vengeance des opprimés, l'Atellane plus tard, perdue par ses propres excès; effacée par la vogue des mimes sous les Antonins (145), n'est plus qu'une curiosité de cabinet pour quelques uns, un suret de blâme et d'imprécations dans la bouche des premiers Chrétiens (146). Il n'en pouvait guères être autrement. Les vertus des nouveaux empereur, en désarmant la satire politique, ôtaient aux Atellanes leur attrait le plus populaire. Le goût et la langue des Grecs, répandus partout, rendaient plus indifférent aux créations du vieux génie latin. Les règnes, courts et sanglants de quelques princes laissaient à peine aux haines personnelles le temps de se former : les uns, par l'empire de la force brutale sans le mélange des goûts littéraires des premiers Césars; les autres, par leur origine étrangère ou barbare, étaient un obstacle à l'essor de l'esprit indigène. Le christianisme enfin, venant régénérer le monde et substituer la pureté et la vraie grandeur à toutes les corruptions du monde païen, devait, comme il l'a fait, flétrir et rabaisser encore cette littérature qui avait à peu près suivi la décadence du paganisme. Après tant de causes, ce sont les mépris de la chaire chrétienne, les tendances épurées. de tous les esprits, qui ont fait oublier ces oeuvres, curieuses jusque dans leur dépérissement, où le bon sens populaire tenait encore plus de place que l'art, et ont ainsi contribué à les empêcher d'arriver intactes jusqu'à nous. Il faut éternellement regretter, comme une lacune pour les lettres, cette mutilation et cette perte des monuments d'une partie intéressante et presque ignorée du monde ancien.

CLASSEMENT DES ATELLANES D'APRÈS LEURS GENRES DIVERS.

(Les pièces dont l'existence et le genre sont douteux sont marquées d'un point interrogatif). 

Atellanes de Pomponius (64 Pièces).

SUJETS CHAMPÊTRES

1. Agricola, vel Pappus Agricola (ap. Non. voc. manducatur, ibus, fervit, desubito).
2. Aruspex, vel Praeco Rusticus, (Non. v. puriter).
3. Asina, vel Asinaria (Non. v. auscultare).
4. Arista (Non. v. irascere).
5. Aleones (Non. v. alant).
6. Augur (Non. v. esuribis).
7. Campani (Non. v. publicitus).
8. Capella (ap. Charis., I, p. 59).
9. Ergastulum (Non. v. rarenter).
10. Placenta (Non. v. intyba).
11. Porcetra, vel Porcaria (Non. v. Cossim. - A. Gell., XVIII, 6).
12. Rusticus (Non. v. dapsile).
13. Sarcularia (Non. v. suppilare).
14. Vacca, vel Marsupium. (Prisc. X, p. 885, édit. Putsch).
15. Verres aegrotus (Non. v. frustratim).

MASQUES DE CARACTÈRES

1.. Bucco adoptatus (Non, voc. properaxim, taxim).
(Voc. Jentare, Nonius parle d'un Bucco adoptatus d'Afranius).
2. Id. auctoratus (Non. voc. torviter).
3. Hirnea Pappi (Non. v. verminari).
4. Maccus (Non. v. attendere).
5. Macci Gemini (Non: v. venibo ).
6. Maccus miles (ap. Charis. I, 99).
7. Maccus sequester (Non. v. fulgit).
8. Id. virgo (Non. v. verecunditer).
0. Pappus agricola (voir ci-dessus).
9. Id. praeteritus (Non. v. varas).
10.Pannuceati ? (Non. v. rutrum).
11. Pytho Gorgonius (Non. v. pervenibunt).
12. Sponsa Pappi (Non. v. cognoscesre).

 FABLES RHYNTHONIENNES

1. Agamemnon suppositus (Non. v. expergisceret).
2. Marsyas (Arnob. adv. Gent. p. 43, édit. Stevvech.).

ARTISANS, PROFESSIONS

1. Aedituus (ap. Gell., XII, 10).
2. Conditiones (Non, V. edim.).
3. Decuma fullonis (Festus v. temetum).
4. Fullones (Non. v. fervat).
(le même, voc. fuam et argutari, attribue un Fullones à Titinius).
5. Leno (ap. Charis, I, p. 60).
6. Medicus (Non. Rhetorissat).
7. Pictores (Non. strena).
8. Piscatores (Non. v. merum).
9. Pistor (Non. v. comest).
10. Praeco posterior (Non. v. senica).
11. Portitor vel Portus (Non. voc. vepres).
12. Prostibulum (Non. v. delirare).

DIVERS 

1. Adelphi (Non. v. datatim).
2. Annulus posterior (Non. v. reperibitur).
3. Collegium (Non. v. expalpare).
4. Concha? (Non. v. eliminare).
5. Cretula seu Petitor? (N. v. ominas).
6. Dotala (Non. v. paulisper).
7. Dives (Non. v. palumbi).
8. Galli Transalpini (Macrob., VI, 9. - Gell. XVI, 6).
9. Haeres Petitor (Non. v. lavi).
10. Kalendae Martiae (Macrob., Sat. VI, 4).
11. Lar familiaris (Prisc., VI, p. 686).
12. Maevia (Gell., X, 24. - Macrob., Sat. I, 4).
13. Maialis (Non. v. veget).
14. Munda (Non. v. suavies).
15. Nuptiae (Non. v. condepsere).
16. Patruus (Non. v. rnirabis).
17. Philosophia (Non. v. memore).
18. Praefectus morum ? (Non. v. operibo).
19. Quinquatria (Non. v. seplasium).
20. Synephebi (ap. Charis., I, p.108).
21. Satira (Prisc., VI, p. 679 et 726).
22. Syri ? (Non. v. lurcones).
23. Verniones? (Non. v. expedibo).

Atellanes de Novius (41 Pièces).

SUJETS CHAMPÊTRES :

1. Agricola (Non. v. repuerascere).
2. Asinius (Non. v. rhetoricasti).
3. Bubulcus cerdo (Non. v. commetare).
4. Equuleus? (Prisc., VI, p. 681).
5. Gallinaria (Non. v. sonticum).
6. Lignaria? (Prisc., v, p. 657. - Gell., XV. 13).
7. Picus (ap. Festum, v. Rutabulum).
8. Vindemiatores (Non. v. progredi pro progredere).

ARTISANS, PROFESSIONS :

1. Fullones (Non. v. anima).
2. Fullones feriati (Non. v. comest).
3. Praeco posterior (Non. v. labium).
4. Togularia ? (ap. Fest. v. quisquilia).

MASQUES DE CARACTÈRE

1. Bucculo (Non. v. edim).
2. Duo Dossenni (Festus, v. temeum)
3. Macci (Non. v. cascum).
4. Maccus caupo (Fest. v. nictare).
5. Id. exul (Non. v. limen).
6. Mania medica? (Non. v. pistillus)
7. Pappus præteritus (Non. v. capulum).
8. Sanniones? (Non. v. purpurissum).

DIVERS :

1. Decuma seu Decuma (Non. v. pariter).
2. Depatici? (Non. v. dicebo).
3. Dotata (Non. v. artivit).
4. Exodium (Non. v. gallulare).
5. Funus ? (Fest. voc. temetum).
6. Gemini (Non. v. festiviter).
7. Hetaera? (Non. v. artivit).
8. Malevoli (Non. v. percontat).
9. Milites Pometinenses? (Non. v. valgum).
10. Mortis et vitae judicium (Non. v. esuribo).
11.Optio (Non. v. panus).
12. Parcus? (Gell., XVII, 2. - Non. voc. frunisci.)
13. Pedius (Non. v. grassari).
14. Philonicus (Non. v. penularium).
15. Quaestio (Non. v. suavies).
16. Surdus (ap. Fest. v. temetum).
17. Tripertita (Non. v. pingue est).
18. Virgo praegnans (Non. v. sapiri).
19. Zona (Non. v. duriter).

FABLES RHYNTHONIENNES:

1. Andromache (Serv. in Virgil., Georgic. 266).
2. Phaenissa (Festus, v. scirpus).

Atellane de Memmius.

1. Junius? (ap. Charis., ), p. 148. V. Testu. - Cf. fragmenta Memmii Atellanarum in Prisc., X, p. 910. - Ap. Non. voc. clivus. - Ap. Macrob., Satur. II, 1.

(1)  Virgil., Georg. II, 385. 

De même les paysans Ausoniens, race envoyée de Troie, jouent à des vers grossiers, en riant à gorge déployée, prennent de hideux masques d'écorce creusée, t'invoquent, Bacchus, par des chants d'allégresse, et suspendent en ton honneur au haut d'un pin des figurines d'argile.

 Horat. Epist. II, I, 145. 

Alors fut inventée la licence des chants Fescennins, qui jeta de rustiques injures en vers alternés. Cette licence revint chaque année, se jouant innocemment; puis le jeu déjà cruel se tourna en rage et pénétra, impuni et menaçant, dans les honnêtes maisons. Ceux que déchira sa dent sanglante gémirent, et le souci du danger commun s'empara de ceux qui étaient épargnés. On porta une loi et une peine contre celui qui écrirait des vers infamants sur quelqu'un. Les satiriques changèrent de ton par crainte du bâton et furent réduits à bien dire et à plaire.

(2) Festus voc. Fescennini

FESCENNINI VERSUS. Les vers fescennins se chantaient aux noces. On dit que l'usage en était venu de la ville de Fescennia ; ou bien ce nom leur a été donné parce qu'on croyait qu'ils écartaient les maléfices.

Catull., Carm. LXI, 12 

Animé par l'allégresse d'un tel jour, chantant l'hymne nuptial de ta voix argentine, frappe la terre de tes pas cadencés, et secoue dans ta main ton flambeau résineux!

et 126. 

Mais ne tardez plus à vous faire entendre, libres chants fescennins; et toi, favori du maître, en attendant que l'amour te quitte, ne refuse pas des noix aux enfants! Donne des noix aux enfants, inutile favori.

 Servius ad Æneid., lib. VII, 695. - Cf. Claudian. , XI-XIV, pag. 96, édit. Bipont.

Senec., Medea, 113. 

Que le fescennin railleur répande ses cris de fête, que la foule en désordre lâche ses plaisanteries, – quant à celle-là, qu’elle s’en aille dans les ténèbres silencieuses, celle qui épouse, en fugitive, un mari étranger.

Martial, Epigr., VII, 8, 7. 

O César, le soldat le front ceint d'une couronne, va lancer ses sarcasmes au milieu de la fête triomphale, en escortant les chevaux couronnés de laurier.

Menage, Diction., mot Charivari.

(3) Cicer. Tuscul., IV, 2. 

Or Caton, auteur de grand poids, rapporte dans ses Origines, que parmi nos ancêtres c'était aussi l'usage dans les festins de chanter, avec l'accompagnement d'une flûte, les exploits et les vertus des grands hommes. On voit par là que dès lors nous avions une poésie, et une musique. On voit encore plus formèllement par nos Douze Tables, que dès lors les vers étaient connus, puisque la loi défend d'en faire d'injurieux.

Cf. Horat., Sat. II, I, 80-83. 

Mais, cependant, sois averti et prends garde que l'ignorance de nos saintes lois ne t'attire quelque malheur. Si quelqu'un fait des vers méchants contre un autre, il y a poursuite et jugement.

(Plus tard cette loi fut appliquée à la scène; Cicer. de Republ., ap. August. Civit. Dei, II, 9, 12, 13). 

« Jamais la comédie, si l’habitude des moeurs publiques ne l’avait autorisée, n’aurait pu faire goûter les infamies qu’elle étalait sur le théâtre » . Les Grecs du moins étaient conséquents dans leur extrême licence, puisque leurs lois permettaient à la comédie de tout dire sur tout citoyen et en l’appelant par son nom. Aussi, comme dit encore Scipion dans le même ouvrage: « Qui n’a-t-elle pas atteint? Ou plutôt, qui n’a-t-elle pas déchiré? A qui fit-elle grâce? Qu’elle ait blessé des flatteurs populaires, des citoyens malfaisants, séditieux, Cléon, Cléophon, Hyperbolus, à la bonne heure; bien que, pour de tels hommes, la censure du magistrat vaille mieux que celle du poète. Mais que Périclès, gouvernant la république depuis tant d’années avec le plus absolu crédit, dans la paix ou dans la guerre, soit outragé par des vers, et qu’on les récite sur la scène, cela n’est pas moins étrange que si, parmi nous, Plaute et Névius se fussent avisés de médire de Publius et de Cnéus Scipion, ou Cécilius de Caton». Et il ajoute un peu après « Nos lois des douze Tables, au contraire, si attentives à ne porter la peine de mort que pour un bien petit nombre de faits, ont compris dans cette classe le délit d’avoir récité publiquement ou d’avoir composé des vers qui attireraient sur autrui le déshonneur et l’infamie; et elles ont sagement décidé; car notre vie doit être soumise à la sentence des tribunaux, à l’examen légitime des magistrats, et non pas aux fantaisies des poètes; et nous ne devons être exposés à entendre une injure qu’avec le droit d’y répondre et de nous défendre devant la justice ».

Arnob., Advers. gent., édit. Stewech., IV, p. 151.

Festus voc. occentassint

OCCENTASSINT. Les anciens disaient ainsi pour rendre ce que nous exprimons aujourd'hui par convicium fecerint, parce qu'un bruit injurieux se fait avec éclat et avec un certain retentissement, afin qu'il puisse s'entendre de loin. Ce bruit est considéré comme outrageant pour celui qui en est l'objet, parce qu'on ne s'imagine pas qu'il puisse se faire sans motif. Je crois que de là on appelle aussi ce tapage injurieux cantilena parce qui n a nullement le charme d'un chant régulier.


(4) Horat., Epist. II. I, 139-155. 

Les antiques laboureurs, robustes et heureux de peu, après avoir rentré leur froment, reposaient leur corps, les jours de fête, et leur esprit, qui se résignait aux dures fatigues dans l'espérance du repos; et, avec leurs compagnons de travaux, leurs enfants et leur femme fidèle, ils consacraient un porc à la Terre, du lait à Silvanus, et des fleurs et du vin au Génie domestique qui sait que la vie est brève. Alors fut inventée la licence des chants Fescennins, qui jeta de rustiques injures en vers alternés. Cette licence revint chaque année, se jouant innocemment; puis le jeu déjà cruel se tourna en rage et pénétra, impuni et menaçant, dans les honnêtes maisons. Ceux que déchira sa dent sanglante gémirent, et le souci du danger commun s'empara de ceux qui étaient épargnés. On porta une loi et une peine contre celui qui écrirait des vers infamants sur quelqu'un. Les satiriques changèrent de ton par crainte du bâton et furent réduits à bien dire et à plaire.

Cf. Epist. ad Pison., 210 seqq. 

Mais bientôt la victoire accrut les territoires, agrandit les villes; chacun put, sans risque, les jours de fête, faire, même de jour, des libations à son Génie; alors le rythme et la mesure usèrent de plus de liberté. Quel goût, en effet, attendre d'un public où les paysans grossiers, leur travail terminé, se mêlaient aux citadins, où se confondaient le rustre et l'homme cultivé? Dès lors, à l'art ancien le joueur de flûte ajouta la danse et le luxe du costume, et traîna sa longue robe d'un bout à l'autre de la scène. La lyre, elle aussi, jadis si sévère, vit croître le nombre de ses cordes; on entendit sur le théâtre un langage inaccoutumé, d'une audacieuse abondance. Le choeur donna d'utiles conseils, prophétisa l'avenir, tout à fait comme la Pythie rendant ses oracles à Delphes.

(5) Tibull., Eleg. II. I, vers 55. 

Le laboureur, la figure rougie de vermillon, est le premier, ô Bacchus, qui ait essayé des rondes dont l'art était jusqu'alors inconnu.

(6)  Virgil., Georgiq. II, vers 387. 

De même les paysans Ausoniens, race envoyée de Troie, jouent à des vers grossiers, en riant à gorge déployée, prennent de hideux masques d'écorce creusée

(7) Virgil., Eclog. VI, vers 2. 

Ma muse la première a daigné redire, en se jouant, les vers du poète de Syracuse, et n'a pas rougi d'habiter les forêts.

Voir M. Magnin, Origin. du théâtre moderne, I, p. 204.

(8)  Denys d'Halicar. Hist. rom., VII, chap. 72. Edit. Reisk. - Cf. idem. II, 2, pour les origines grecques de Rome.
(9) Danse satyrique. Voir Athénée, Schweighauser, XIV, p. 629, D. et 630. B. - Hesych. voce
sÛkkiniw, tom. II. Edit. Alberti. Lugdun. Batav. 1766, p. 1185.
(10) Voir T. Live, II, 21. 

(Mort de Tarquin le Superbe). Durant les trois années suivantes, il n'y eut ni paix ni guerre réelles. Les consuls furent Quintus Clélius et Titus Larcius; puis Aulus Sempronius et Marcus Minucius, sous lesquels eut lieu la dédicace du temple de Saturne et l'institution de la fête des Saturnales.

Cf. Macrob. Satur., lib. I, ch. 7 et 8. 

De l'origine et de l'antiquité des Saturnales, et, en passant, de quelques autres sujets.
On s'accorde à dire que Saturne et Janus régnèrent en paix, ensemble, et qu'ils bâtirent en commun, dans le même pays, deux villes voisines; ce qui est non seulement établi par le témoignage de Virgile, qui dit : "L'une fut nommée Janicule, et l'autre Saturnia" mais encore confirmé par la postérité, qui consacra à ces deux personnages deux mois consécutifs, décembre à Saturne, et janvier, à qui l'on donna le nom de Janus. Saturne ayant tout à coup disparu, Janus imagina de lui faire rendre les plus grands honneurs. Il donna d'abord à la contrée sur laquelle il régnait le nom de Saturnie; puis il consacra à Saturne, comme à un dieu, un autel, et des fêtes qu'il nomma Saturnales. C'est depuis ces siècles reculés que les Saturnales précèdent la fondation de Rome. Janus ordonna donc que Saturne fût honoré d'un culte religieux, comme ayant amélioré le sort de la vie. La statue de ce dieu est distinguée par une faux, que Janus lui donna comme l'emblème de la moisson. On lui attribue l'invention de la greffe, l'éducation des arbres fruitiers, et toutes les pratiques d'agriculture de ce genre.
Les Cyréniens, qui regardent Saturne comme l'inventeur de l'usage d'extraire le miel et de cultiver les fruits, célèbrent son culte en se couronnant de jeunes branches de figuier, et en s'envoyant mutuellement des gâteaux. Les Romains l'appellent Sterculus, parce qu'il a le premier fertilisé les champs par le moyen du fumier. Les années de son règne passent pour avoir été très fortunées, soit à raison de l'abondance de toutes choses, soit parce que les hommes n'étaient point encore distingués par les conditions de liberté et d'esclavage; ce qu'on peut regarder comme l'origine de l'usage où l'on est, pendant les Saturnales, d'accorder toute licence aux esclaves.
D'autres racontent ainsi l'origine des Saturnales. Ceux qu'Hercule avait délaissés en Italie, en punition, comme le disent les uns, de ce qu'ils n'avaient pas soigneusement gardé ses troupeaux, ou, comme d'autres le rapportent, dans le dessein de laisser des défenseurs à son autel et à son temple contre les incursions des étrangers, se voyant infestés de voleurs, se retirèrent sur une colline élevée, où ils prirent le nom de Saturniens, de celui que portait déjà la colline. S'étant aperçus qu'ils étaient protégés en ce lieu par le nom du dieu et par le respect qu'on lui gardait, ils instituèrent les Saturnales, afin, dit-on, d'inspirer, par la célébration de ces fêtes, aux esprits grossiers de leurs voisins, une plus grande vénération pour le dieu.
Je n'ignore pas non plus cette autre origine qu'on assigne aux Saturnales, et que rapporte Varron, savoir : que les Pélasges, chassés de leurs foyers, errèrent en diverses contrées, et se réunirent presque tous à Dodone, où, incertains du lieu dans lequel ils devaient se fixer, ils reçurent de l'oracle cette réponse : "Allez chercher la terre des Siciliens, consacrée à Saturne et à Kotyla des Aborigènes, où flotte une île; et quand vous en aurez pris possession, offrez la dîme à Phébus, offrez des têtes à Adès, et à son père des hommes ( g-phohta)".
Ils acceptèrent ce sort; et après avoir longtemps erré, ils abordèrent dans le Latium, et découvrirent une île née dans le lac Cutyliensis. Ce fut d'abord une large étendue de gazon, ou plutôt une alluvion de marais, coagulée par la réunion de broussailles et d'arbres qui, agglomérés ensemble et enlacés au hasard, erraient battus par les flots; de la même sorte qu'on peut le croire de l'île de Délos, qui flottait sur les mers, quoique couverte de montagnes élevées et de vastes plaines. Ayant donc aperçu ce prodige, les Pélasges reconnurent le pays qui leur avait été prédit; ils dépouillèrent les habitants de la Sicile, s'emparèrent de leur pays; et, après avoir consacré la dixième partie de leur butin à Apollon, conformément à sa réponse, ils élevèrent à Dis (Pluton) un petit temple, à Saturne un autel, et la fête de cette fondation fut appelée les Saturnales. On rapporte qu'ils crurent longtemps honorer Dis en lui offrant des têtes d'hommes, et Saturne en lui offrant des victimes humaines, à cause de ces mots de l'oracle : "Offrez des têtes à Adès, et à son père des hommes, (g-phohta)". Mais Hercule, passant par l'Italie en ramenant le troupeau de Géryon, persuada à leurs descendants de changer ces sacrifices funestes en d'autres plus propices, en offrant à Pluton, non des têtes d'hommes, mais de petits simulacres de têtes humaines, et en honorant les autels de Saturne, non par des sacrifices humains, mais en y allumant des flambeaux; attendu que le mot g-phohta signifie non seulement homme, mais aussi flambeau. De là vint la coutume de s'envoyer, pendant les Saturnales, des flambeaux de cire.
Il en est cependant qui pensent que cette dernière coutume provient, uniquement de ce que, sous le règne de Saturne, les hommes furent évoqués des ténèbres d'une vie inculte à ce qu'on peut appeler la lumière de la connaissance des arts utiles. Je trouve aussi dans certains écrits que comme plusieurs personnes, à l'occasion des Saturnales, arrachaient par avarice des présents à leurs clients, fardeau qui devenait onéreux pour les gens d'une modique fortune, le tribun du peuple Publicius décréta qu'on ne devait envoyer aux gens plus riches que soi que des flambeaux de cire.
- Varro De Sacris aedibus, lib. VI, ap. Macrob. lib. I, 8. Il reste maintenant quelque chose à dire du temple même de Saturne. J'ai lu que Tullus Hostilius, ayant triomphé deux fois des Albins et une fois des Sabins, consacra, par suite d'un voeu, un temple à Saturne, et que c'est alors, pour la première fois, que furent instituées à Rome les Saturnales. Cependant Varron, dans son sixième livre, qui traite des édifices sacrés, dit que ce fut le roi L. Tarquin qui passa un marché pour la construction d'un temple de Saturne dans le forum, et que le dictateur T. Largius le consacra pendant les Saturnales.

Gerlach. de Lucilii vita et satira, Turici, 1846, p. XCV, fait venir la Satyre des Saturnales en montrant l'analogie de ce mot avec le vers Saturnin, habituel aux satyres primitives.

(11)  Plaut. Rudens, act. II, sc. 6, vers 51.

Quid si aliquo ad ludos me pro manduco locem?
Et si je m'engageais chez un entrepreneur de jeux pour faire le croquemitaine ?

Festus, voc. Manducus

MANDUCUS. Dans les fêtes des anciens on avait coutume de porter avec d'autres figures ridicules et effroyable, la figure d'une sorte d'épouvantail auquel on donnait une grande mâchoire, une bouche énormément fendue et qui faisait un grand bruit avec les dents : c'est à cette figure que Plaute fait allusion lorsqu'il dit : Quid si ad ludos me pro manduco locem? Quapropter? Clare crepito dentibus.

(12) Festus, voc. Petreia et Citeria.

PETREIA. On appelait ainsi une femme qui, dans les colonies ou dans les municipes, marchait en avant de la procession, en imitant une vieille femme ivre, et on lui donnait ce nom d'après les inconvénients des champs, c'est-à-dire d'après les pierres.
PETREIA. On appelait ainsi une femme qui, dans les colonies ou dans les municipes, marchait en avant d'une procession, en imitant une vieille femme ivre, et on lui donnait ce nom d'après les inconvénients des champs, c'est-à-dire les pierres.... de petites épines. C. Gracchus.... je me tournerai vers elle.... plus imprudent....

CITERIA, sorte de marionnette que l'on faisait parler, et qui servait d'interprète à de malicieuses plaisanteries. On la portait avec une certaine pompe dans les fêtes. Caton, dans son discours contre Cécilius, dit, en s'adressant à son adversaire : Quid ego cum illo dissertem amplius, quem ego denique credo in pompa vectitatum ire ludis pro citeria, atque cum spectatoribus sermocinaturum ?"

 Peut-être les Manies à la face enfarinée y figuraient aussi. Voir id, voce Maniae.

MANIAE. Petites figures de pâte, auxquelles on donne la forme de personnages; mais on les fait difformes; d'autres les appellent maniolae : les maniae dont les nourrices menacent les petits enfants, sont les larves, c'est-à-dire les mânes, que l'on croyait être des dieux et des déesses, et qui, disait-on, revenaient des enfers sur la terre. On a fait de Mania la mère ou l'aïeule des larves.
MANIAE
. Mius Stilo appelle ainsi certaines figures de pâte auxquelles on donne la forme humaine, mais une forme laide et hideuse ; d'autres les appellent Maniolae. Quant aux Maniae dont les nourrices menacent les petits enfants, il dit que ce sont les Larves, c'est-à-dire les Mânes, dieux et déesses, ainsi appelés, soit parce qu'ils se coulent des enfers sur la terre, soit parce que Mania est leur aïeule maternelle : car les auteurs se partagent entre ces deux opinions.

(13) T. Liv., IV, 53. 

(11) La haine que le peuple et l'armée portaient au consul s'en accrut; aussi, lorsque, en vertu d'un sénatus-consulte, le consul fit son entrée dans la ville avec les honneurs de l'ovation, il fut assailli de ces chants à refrains alternés, grossière inspiration de la licence militaire. (12) Dans ces mêmes chants où l'on attaquait le consul, on célébrait les louanges du tribun Ménénius : chaque fois que son nom était prononcé, la foule environnante répondait par des applaudissements et des acclamations aux cris des soldats.

 Cf. Denys Halic., II, 34.

Voir pour les triomphes : T. Liv., IV, 20.

Après une victoire aussi complète, le dictateur, en vertu d'un sénatus-consulte, sanctionné par le peuple, rentra dans la ville en triomphe. Le plus bel ornement de cette cérémonie fut Cossus, qui portait les dépouilles du roi qu'il avait tué. Les soldats, dans les chansons naïves qu'ils avaient composées à sa louange, le comparaient à Romulus. Par une dédicace solennelle, il consacra ces dépouilles dans le temple de Jupiter Férétrien, auprès de celles que Romulus y avaient déposées, et qui étaient les premières et les seules jusqu'alors qui eussent mérité le titre d'opimes. Il attirait les regards plus que le char du dictateur, et il recueillit presque tout l'honneur de cette fameuse journée. Le dictateur fit faire, par l'ordre du peuple, aux dépens du trésor public, une couronne d'or, du poids d'une livre, qu'il offrit dans le Capitole à Jupiter.

V. 49. 

(7) Le dictateur (Camille), après avoir recouvré Rome sur l'ennemi, revint en triomphe dans la ville; et au milieu des naïves saillies que les soldats improvisent, ils l'appellent Romulus, et père de la patrie, et second fondateur de Rome : titres aussi glorieux que mérités.

VII, 10.

 Les Romains s'élancent joyeux de leur poste au devant de leur soldat, et, le louant, lui faisant fête, le conduisent au dictateur. Au milieu des chants grossiers et des saillies de leur gaité militaire, on entendit retentir le surnom de Torquatus, qui, partout accueilli, fit plus tard la gloire de ses descendants et de sa famille.

et 83.

X, 30. 

Les soldats suivaient le triomphateur. Leurs chants sans art célébrèrent, autant que la victoire de Quintus Fabius, la mort magnifique de Publius Decius, et rappelèrent la mémoire du père, la mettant, pour les résultats publics et privés de sa conduite, aussi haut que la gloire du fils.

Plin., XIX, 8.

Suet, J. Cesar, 49. 

Enfin, le jour où il célébra son triomphe sur les Gaules, les soldats, parmi les chansons satiriques dont ils ont coutume d'égayer la marche du triomphateur, chantèrent aussi ce couplet fort connu:
César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis César:
Vous voyez aujourd'hui triompher César qui a soumis les Gaules,
Mais non point Nicomède qui a soumis César.

 Plutarch. Paul Emil., 22. - Bernstein : Versus ludicri in Rom. Caesares. Halae. 1810.

(14)  Denys Halic., VIII, 72.

Cf. Sueton. Tiber., 57. 

En voyant passer un convoi, un plaisantin chargea tout haut le mort d'annoncer à Auguste que l'on n'avait pas encore payé les legs que ce prince avait faits au peuple romain. Tibère se fit amener le plaisantin, s'acquitta envers lui, et l'envoya au supplice en lui recommandant d'aller dire la vérité à son père.

Vespasian., 19. 

À ses funérailles, le premier pantomime nommé Favor, qui représentait l'empereur et contrefaisait, selon la coutume, ses paroles et ses gestes, demanda publiquement aux gens d'affaires combien coûtaient le convoi et les obsèques. Comme ils répondirent: "Dix millions de sesterces", il s'écria: "Donnez-m'en cent mille, et jetez-moi ensuite dans le Tibre."

(15) Virg., Eclog. v. vers 73 :

Saltantes Satyros imitabitur Alphesibaeus.
et Alphésibée imitera la danse légère des Satyres.

- Cette danse des Satyres et des autres personnages mythologiques est devenue familière, sous Auguste, chez les bergers et ailleurs. Voir Horace, Epist. II, 2, 124:

Ludentis speciem dabit et torquebitur, ut qui
Nunc Satyrum nunc agrestem Cyclopa movetur.
aura l'air de se jouer et se tourmentera comme celui qui représente tantôt le Satyre, tantôt l'agreste Cyclope.

Et ailleurs, Sat., 1, 5, 63 :

Pastorem saltaret uti Cyclopa rogabat.
Sarmentus le priait de danser le Cyclope

Cf. Pers. Sat. V. 123, et Patin, Études sur les Tragiques grecs, tom. III. p. 482.

(16) Marius Victorin., IV, p. 2591, édit. Pustch

Agite, fugite, quatite Satyri.

Virg., loc. cit

Ovid. Pontic. IV, 16 35. 

Alors, pendant que Varus et Gracchus faisaient parler les tyrans inhumains, que Proculus suivait la pente si douce, tracée par Callimaque, que Tityre conduisait ses troupeaux dans les champs de ses pères, et Gratius donnait des armes au chasseur, que Fontanus chantait les Naïades aimées des Satyres, que Capella modulait des strophes inégales, que beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de nommer, et dont les vers sont entre les mains de tout le monde, s'exerçaient alors dans la poésie.

(17) Athen. Deipnosoph., VI. p. 261, C.

Plutarch., Sylla, chap. 36. 

La société d’une si belle femme ne l’empêcha point de continuer à vivre avec des comédiennes, des ménétrières, des musiciens, et de boire avec eux dès le matin, couché sur de simples matelas. Les personnes qui avaient alors le plus de crédit auprès de lui, c’étaient le comédien Roscius, l’archimime Sorix, et Métrobius, qui jouait les rôles de femme. Quoique celui-ci fût déjà vieux, Sylla l’aimait toujours, et n’avait pas honte de l’avouer.

(18) Horat., Epist. ad Pison, 225-250. 

[220] Celui qui, pour un vil bouc, disputa le prix du poème tragique, montra ensuite les Satyres dans leur rustique nudité, et fit l'essai, sans nuire à la gravité de la tragédie, d'un jeu plus rude: il fallait, par le charme d'une agréable nouveauté, retenir le spectateur après le sacrifice et les copieuses libations où il laissait sa raison. Mais on doit présenter ces satyres rieurs et bavards et mêler le plaisant au sérieux, sans aller jusqu'à conduire dans une sombre taverne, au milieu de gens au langage grossier, un dieu ou un héros qu'on vient de voir couvert, comme un roi, d'or et de pourpre. Cependant, pour éviter de ramper, il ne faut pas se perdre dans les nuages. Il ne convient pas à la tragédie de débiter des vers sans dignité, comme une dame, qui, un jour de fête, danse pour remplir un devoir religieux; elle ne fréquentera qu'avec une certaine réserve les Satyres effrontés. Pour moi, chers Pisons, si j'écrivais un drame satyrique, je ne me bornerais pas à l'expression simple et au mot propre, et je ne travaillerais pas simplement à proscrire le ton de la tragédie, en donnant à Dave et à l'effrontée Pythias, quand elle fait cracher un talent au vieux Simon son maître, le même langage qu'à Silène, nourricier, gardien et serviteur de Bacchus. Je prendrais dans la langue courante les éléments dont je façonnerais celle de mes vers; si bien que tout le monde croirait pouvoir en faire autant, mais verrait à l'expérience que les efforts pour y réussir n'aboutissent pas toujours: tant a d'importance le choix et l'arrangement des termes, tant peuvent prendre d'éclat des expressions empruntées au vocabulaire ordinaire! Les Faunes ne doivent pas, à mon sens, au sortir de leurs forêts, imiter les habitués des carrefours ou ceux du forum; ils n'ont pas à tenir, comme de jeunes poseurs, des propos délicats ou, inversement, se faire remarquer par un langage obscène et dégoûtant. Ce serait le moyen de choquer les chevaliers, les hommes libres, les riches; et les applaudissements des mangeurs de noix et de pois chiches ne leur vaudraient ni la faveur du public, ni la couronne.

- Lydus de Magistr., Rom., édit. Hase, I, p. 70 : Mey' ön ( „RÛnyvna)... oß neÅteroi.. toÝw m¢n „RÛnyvnoiw m¡troiw xrhs‹menoi ... t¯n saturik¯n ¤kr‹tunan komÄdÛan.

(19)  Vitruv. de Architec,, V. 8. VIII. 

Des théâtres des Grecs. Les théâtres des Grecs ne sont point en tout conformes à ceux des Latins. Dans le cercle tracé sur la terre, les Latins décrivent quatre triangles; les Grecs, eux, y figurent trois carrés, dont les douze angles vont toucher la ligne circulaire. Le côté du carré, qui est le plus près de la scène et qui fait une section dans le cercle, détermine le devant du proscenium. Une ligne parallèle à ce côté et tracée à l'extrémité du cercle, constitue le front de la scène. On tire encore une autre ligne qui, passant par le centre de l'orchestre, suit la direction de celle du proscenium; les points où coupant à droite et à gauche la circonférence elle forme deux angles dans chaque hémicycle, deviennent deux centres. En appuyant la pointe d'un compas au centre droit, on trace une ligne courbe, de l'intervalle gauche au côté droit du proscenium. En posant également un compas à l'angle gauche, on trace une autre ligne courbe depuis l'intervalle droit jusqu'au côté gauche du proscenium.
Ces trois centres, par leur disposition, donnent à l'orchestre des Grecs plus d'étendue, éloignent la scène et rétrécissent l'avant-scène qu'ils appellent
logeÝon; de sorte que, chez eux, les acteurs tragiques et les comiques jouent sur la scène, tandis que les autres se distribuent dans l'orchestre pour remplir leur rôle. Voilà pourquoi, en grec, les uns sont appelés scéniques, et les autres thyméléens. La hauteur de cette avant-scène ne doit point être de moins de dix pieds ni de plus de douze. Les escaliers qui séparent les amas de degrés, seront alignés au droit des angles des carrés, jusqu'au premier palier; du milieu de ces amas de degrés, on dirigera les escaliers de ceux qui seront au-dessus de ce palier; et plus les paliers se multiplieront, plus les amas de degrés iront en s'élargissant.
Après être entré dans ces détails avec soin et exactitude, nous devons maintenant porter toute notre attention sur le choix à faire d'un lieu où la voix puisse régulièrement se développer, sans que rien la repousse, la heurte et l'empêche d'apporter à l'oreille les paroles bien accentuées. Et il est quelques lieux qui s'opposent naturellement aux sons de la voix : tels sont les dissonants, que les Grecs appellent kathxoèntew; les circonsonnants, qu'ils nomment
perihxoèntew; les résonnants, qu'il appellent Žnthxoèntew; les consonnants, qu'ils nomment sunhxoèntew. Les lieux dissonants sont ceux dans lesquels la première partie de la voix, venant à rencontrer, en s'élevant, des corps solides qui la repoussent, étouffe en retombant l'autre qui la suit.
Les circonsonnants sont ceux dans lesquels la voix, gênée dans son développement, se brise en chemin, sans arriver à toute son extension, et s'éteint en ne faisant entendre que des paroles inarticulées. Les résonnants sont ceux dans lesquels la voix, répercutée par un corps solide, rebondit en quelque sorte, et, reproduisant son image, répète les derniers sons à l'oreille. Mais les consonnants sont ceux qui, venant tout d'abord en aide à la voix, l'augmentent à mesure qu'elle monte, et la conduisent jusqu'à l'oreille, claire et distincte. Si donc dans le choix des lieux on apporte une scrupuleuse attention, la voix, ménagée avec prudence, produira dans les théâtres les meilleurs effets.
La disposition du plan des théâtres présentera des caractères qui les feront distinguer entre eux; ceux qui seront dessinés avec des carrés appartiendront aux Grecs; ceux qui le seront avec des triangles équilatéraux seront pour les Latins. Celui qui voudra suivre ces préceptes ne laissera rien à désirer dans l'ordonnance des théâtres.

(20« Haec quae satyra dicitur ejusmodi fuit ut in ea quamvis duro et agresti loto (Casaubon a corrigé à tort par joco) de vitiis civium... carmen esses. - Voir Magnin, loc. cit., p. 295, ce qu'il dit des détails analogues fournis par Placidius et Winckelmann.
(21) Munk., de Fabulis Atellanis. Lipske, 1810, in-8, p. 82.

(22
Voir plus haut Den. Halic. et Virg., loc. cit.
(23)
Horace, Epist. II, 139-155, ne parle pas de danse.
Virg., Géorgiq. II, 385, ne dit point que les Ausoniens aient dansé en chantant leurs vers désordonnés.

(24
Macrob., Satur. II, 10. - Cf. Plaut., Persa, act. V; sc. 2, vers 43. 

Je ne puis m’empêcher, marchand, de te danser le pas que dansait autrefois Hégéas.

(25Virg., Georg. I, 350. 

que tout le choeur et tes compagnons l'accompagnent avec allégresse et appellent par leurs cris Cérès dans ta demeure; et que personne enfin ne porte la faucille sur les épis mûrs avant d'avoir en l'honneur de Cérès, les tempes ceintes d'une couronne de chêne, célébré les danses sans art et chanté les cantiques

(26Horat., sat. I, VII, 28. 

ll se ruait comme