RETOUR À L’ENTRÉE DU SITE  - RETOUR à LA TABLE DES MATIÈRES DE MEYER

 

Meyer, Maurice
Études sur le théâtre latin.
Paris : Dezobry : E. Magdeleine, 1847

IV

LES ESCLAVES.

Je ne me propose pas de refaire ou de compléter les ouvrages nombreux et remarquables qui ont été écrits sur l'esclavage ancien. Une telle matière, outre qu'elle serait au-dessus de mes forces, n'aurait ici ni sa place véritable, ni le mérite de la nouveauté et romprait certainement l'ensemble des Études que je viens de réunir. D'ailleurs, après les livres remarquables de M. de Saint-Paul en France (1), et de M. Blair en Angleterre (2), les deux traités modernes qui me paraissent les plus neufs et les plus complets sur cette question, il eût été téméraire de vouloir les imiter sans les copier, il serait difficile de faire mieux ou davantage : j'ai dû nécessairement tenter de faire autrement. Le cadre que je me suis tracé comprenait, non pas la philosophie de la servitude ancienne, mais sa mise en scène. Au lieu d'étudier l'esclavage dans sa vie générale, dans son origine, dans ses conséquences, j'ai voulu, j'ai dû examiner l'esclave au sein de la famille, dans ses rapports de chaque jour avec ses maîtres, dans ses heures de joie et de malheur, l'esclave en déshabillé, si je puis dire, l'homme enfin plutôt que le principe. La comédie romaine, où j'en dois chercher les situations et les exemples divers, m'indiquait tout naturellement ce chemin de traverse dans cette large voie de la servitude antique, et je me suis hâté de le choisir comme plus commode pour moi et plus convenable pour mon sujet.
Moschus, dans une de ses idylles intitulée l'Amour fugitif, a parodié avec grâce ces annonces par lesquelles on offrait une récompense à qui trouverait un esclave en fuite. Vénus, travestie en crieur public, y dit :
« Si quelqu'un aperçoit par les carrefours l'Amour errant, c'est mon esclave fugitif : le dénonciateur recevra une récompense. Le prix sera un baiser de Cypris; mais si tu le ramènes, ô étranger ! tu n'auras pas seulement le baiser, tu recevras quelque chose de plus. L'enfant est en tout point remarquable : tu le distinguerais entre vingt autres. Sa peau n'est pas blanche; elle ressemble au feu; ses yeux sont terribles et ardents; avec des pensers méchants, il a le parler doux... Tu verras un très petit arc avec une flèche. Il a aussi sur le dos un petit carquois d'or fort petit, etc, »
Nous avons là tout le signalement de l'Amour retracé avec une délicatesse qu'Apulée a cherché à imiter, dans ses Métamorphoses, en racontant la fuite de Psyché. Mais ce qui manque aux deux copies, c'est l'aspect craintif et fatigué; c'est le trouble du fugitif, c'est la marque honteuse de ses fers, les stigmates des verges qui ont sillonné son dos et que Moschus remplace mal ici par le carquois d'or. Tout cela est bien brillant pour un esclave, ou plutôt ce n'est plus un esclave. L'idylle a ôté sa vérité au sujet en l'embellissant, et l'on pourrait dire, comme des pastorales de Florian, qu'il y manque le loup.
En effet, l'esclave n'était pas autre chose qu'une machine à étrivières, une statue de coups de fouets, verberea statua, comme dit Plaute, qu'un être dégradé par les supplices ou les vils travaux et qui n'offrait guère de ressemblance avec les riantes images de tout-à-l'heure. Ce même Apulée qui nous raconte avec agrément cette charmante allégorie où Mercure s'en va partout, au nom de Vénus, criant comme un héraut « si quelqu'un peut arrêter dans sa fuite ou découvrir dans sa cachette une esclave de Vénus, esclave fugitive, fille d'un roi, nommée Psyché » (3), Apulée nous a donné le revers du tableau. Nous lui devons le récit de la réalité à côté de la fiction. Il décrit ailleurs un moulin avec des couleurs d'une effrayante vivacité (4).
« Ceux qui l'habitent ce sont des hommes, des ombres d'hommes plutôt , dont toute la peau porte la pâleur livide qui vient des coups; leur dos sillonné par les plaies est, non pas couvert, mais à peine voilé d'une méchante guenille déchirée partout... tous sont vêtus de tuniques qui laissent voir leurs corps à travers leurs lambeaux, ils sont marqués au front, la tête à demi-rasée, l'anneau au pied. »
Voilà le véritable esclave romain quand il est au moulin, c'est-à-dire au supplice. Mais ce n'est là qu'un côté de cette face curieuse, c'est le plus sombre, et il devait déplaire à la muse comique. Les comédies de Plaute et de Térence citent souvent, sans y insister, cette série de châtiments qu'on infligeait à l'esclave, mais jamais elles ne nous ont donné le spectacle dont Apulée a si fortement frappé notre imagination. C'eût été tomber dans la tragédie d'abord et, de plus, c'était risquer de donner trop d'importance à ce qui semblait une habitude sociale et non une cruauté. Dans toutes les comédies qui nous restent, on ne met même jamais en scène l'esclave au moment où il fuit, à moins qu'il n'en soit question dans ce prologue de l'Heautontimorumenos, où Térence accuse Luscius Lanuvinus d'avoir montré au théâtre un esclave qui court à toutes jambes.. Il est plus probable que là, comme ailleurs, il n'est parlé que d'un serviteur pressé d'apporter quelque nouvelle importante. J'observe même que, dans le Poenulus de Plaute, l'esclave Syncérastus citant tous les gens méprisables qui se rencontrent dans l'obscur repaire du prostitueur Leloup, son maître, compte parmi eux un esclave fugitif (5), sans ajouter d'autres détails, et je conclus que le répertoire comique des Romains n'a pas fait de la fuite un des mille épisodes de leur vie scénique, et a eu soin de ne pas choisir ses principaux personnages dans cette classe infime.
C'est de l'esclave sur place, attaché toujours au logis, quelquefois aux intérêts de son maître, que la comédie latine s'est uniquement occupée. C'est lui qui, dans la vie romaine, était l'auxiliaire le plus habituel, le plus actif, le plus goguenard ou le plus fripon des passions de ceux qu'il servait. C'est un personnage pour nous : il doit aider à nous expliquer les vices de la jeunesse romaine, parce que le plus souvent il les entretient et en vit. Pour les Romains, c'est une utilité indispensable. Placé, comme le parasite, entre les pères hargneux et les fils dissipés, auxiliaire des uns et des autres, associé le plus souvent aux faiblesses des mères pour leurs enfants, il jette un intérêt piquant, une lumière vive ou réjouissante sur l'intérieur discret des familles libres. C'est assez dire que le plus ordinairement il s'agira de l'esclave de la ville, et rarement du campagnard.
Celui-ci est relégué au fond des terres : machine animée, instrumenturn vocale, plus propre au labour que le boeuf, le cheval et le chien, appelés par Varron machines demi-muettes, instrumentum semi-mutum, et que la charrue et le hoyau, machines absolument muettes, instrumentum mutum (6), il attendra , dans une obscurité misérable et laborieuse, que la vieillesse arrive avec l'impuissance et les maladies, et que le père de famille, comme le recommande Caton , le vende avec les vieux boeufs, les animaux chétifs, les vieux chars et les vieilles ferrures. Pour celui-ci les jours sont à peu près tous les mêmes, monotones, affligés, rarement égayés par quelques orgies grossières, par une fête rustique ou un voyage à la ville. Pour l'autre, au contraire, les heures de joie sont plus nombreuses, la vie est plus variée, il porte avec je ne sais quel stoïcisme insouciant le fardeau de son sort, et il se fait goûter à force d'esprit, de courage et de bonne humeur. C'est donc lui surtout, l'esclave citadin né le plus habituellement dans la maison de ses maîtres, Verna, que la comédie latine a mis en scène. C'est là que nous l'allons chercher.

AMPHITRYON

Dans l'Amphitryon, Sosie le peureux, Sosie soumis et désobéissant tout à la fois, rompu aux malheurs de l'esclavage et en murmurant cependant tout bas, Sosie a-t-il un caractère d'esclave bien net et savamment tracé?
Il commence par se plaindre de sa condition d'esclave, non pas tant cependant pour elle que pour récriminer contre les maîtres et les riches. Rotrou, dans son imitation des Deux Sosies, n'oublie pas de faire comme son modèle. Dans un sujet grec, le Sosie de Plaute parle de triumvirs et de licteurs. Celui de Rotrou , une lanterne à la main, s'écrie :
A quelle complaisance un serf est-il réduit
Qu'il faille marcher seul à telle heure de nuit ?
Si du guet par hasard la rencontre importune
Se trouve sur mes pas, quelle est mon infortune ...
Ces gens, pour mon malheur, trop pleins de courtoisie,
Me voudront recevoir contre ma fantaisie,
Et, croyant me traiter bien honorablement,
De la Maison du Roi feront mon logement.
La vérité est du côté du modèle. C'est de l'aristocratie, c'est de la nécessité de servir sous elle que s'irrite Plaute, lui qui tourna la meule sous un maître aussi. C'est le guet et la Bastille qui font peur au valet du XVIIe siècle; mais ici la crainte est moins fondée ; les valets d'alors étaient trop subalternes et trop humbles pour qu'on eût jamais à sévir de la sorte contre eux ; ils étaient au-dessous de la bourgeoisie, méprisée aussi, qui subissait quelquefois la peine des lettres de cachet et de la prison. Ceux pour qui on réservait plus particulièrement ces marques de la défaveur ; c'étaient surtout les courtisans, ceux qui tombaient de la protection de la veille dans la disgrâce du lendemain. Molière l'a compris ainsi, et , en donnant à son Sosie ce rôle d'ambassadeur exploité par son maître et ramené néanmoins vers lui par cette séduction qu'exercent les grands sur ceux qui les entourent et les servent, il a mieux peint les flatteurs de son temps, les véritables valets de la société d'alors.
Dans Plaute, Sosie est un esclave de la plus basse espèce. Il est né serf. « Hic qui verna est, queritur, » dit Mercure, l'esclave improvisé. Sous le coup des menaces de celui-ci, le pauvre valet du véritable Amphitryon ne tarde pas à parler de ses propres faiblesses d'esclave. Plaute, comme il l'osera souvent encore ailleurs, lui fait dire, sur ses défauts et sur sa condition, des vérités qu'un juge ou un maître seul devait dévoiler, comme, par exemple, qu'il a l'habitude de mentir, de tromper,
Si dixero mendacium, solens meo more fecero,
et qu'il est lâche, car il a fui pendant le combat que son maître livrait aux Téléboëns. L'auteur, se plaît à se mettre en rapport avec son auditoire par ces confidences qui violent la convention de la fable scénique. C'est un moyen comique qu'il emploie de préférence, parce qu'il y peut montrer son esprit en prévenant celui des spectateurs. Il n'attend pas que ceux-ci aient vu finir la pièce pour décider que Sosie est un menteur ou un poltron ; Plaute le leur dit tout de suite pour les faire sourire et quelquefois pour gagner leurs bonnes grâces. Dans l'Amphitryon surtout , où figurent des personnages de tragédie, l'auteur a plus qu'ailleurs intérêt à se familiariser avec les plébéiens de la Cavea pour leur faire voir que sous la pourpre de Jupiter et la gravité d'Alcmène il n'a pas cessé de rire, et que, sous couleur de tragédie, il tient à les amuser toujours, sauf à les moraliser, s'il peut.
Cette intention, Mercure est chargé de la déclarer dès le prologue: « Les personnages de la pièce seraient vraiment plus dignes de la tragédie, dit-il, s'il n'avait eu soin d'y mêler un esclave pour la convertir en une tragi-comédie. »
...Quoniam heic servos quoque parteis habet,
Faciam sit, proinde ut dixi, tragico-comoedia.
Nous savons donc la véritable destination de l'esclave, du vrai Sosie, dans cette pièce. C'est pour l'auteur le représentant de la comédie, c'est par lui qu'il veut maintenir sa fable à un degré plaisant et inférieur.
La condition subalterne de Sosie ressort mieux encore par le contraste que lui a opposé Plaute dans le personnage de Mercure, improvisé valet de noble maison. Pendant tout le cours de la tragi-comédie, la grande livrée bafoue la petite, et, quoique le rôle de Cléanthis, imaginé par Molière, y manque, ces personnages épisodiques et nécessaires sont du comique le plus vrai et le plus réjouissant. Malgré le peu de soin que montre ordinairement Plaute à soutenir ses personnages, et à mettre une suite entière dans leurs caractères, il est curieux de remarquer ici combien Mercure représente avec vérité le valet d'un seigneur. Voyez dans sa première scène avec Sosie cette hauteur de ton, cet orgueil insultant pour la mesquine livrée de son rival. Il fait le bon prince en voulant bien épargner une première fois les coups au valet peureux et timide ; mais il pourrait bien lui en administrer, s'il voulait. Que ne peut-il pas d'ailleurs? Sosie a bientôt cédé devant cette toute puissance et fini par douter s'il est Sosie et s'il appartient à Amphitryon. Mais à peine Mercure est-il avec Jupiter auprès d'Alcmène, cette arrogance se convertit en flagornerie. Le valet hautain de tout-à-l'heure devient fort humble devant son seigneur et maître, il veut le servir « en adroit parasite » subparasitabor patri (7). Hélas! ses avances sont fort mal accueillies: Jupiter le repousse avec colère ; il veut le battre, l'assommer, et Alcmène obtient difficilement grâce pour lui. Cela rappelle involontairement la fable du Loup et du Chien, et je ne sais si Sosie n'est pas plus heureux de servir un simple mortel, malgré tous les ennuis de sa condition, que d'être exposé aux caprices et aux insultes d'un dieu en bonne fortune.
Il est à peine besoin de dire que dans cette pièce, semée de quiproquos, le vrai Sosie reçoit des coups à la place de l'autre, et que, plus les malheurs s'accumulent sur sa tête, plus il est comique et prête à rire. Dans cette donnée mythologique, qui n'a, sur plusieurs points, qu'une vraisemblance de convention, l'étude des moeurs réelles de l'esclave trouve .à peine quelques détails à recueillir. Nous y apprenons que l'esclave passait quelquefois la nuit suspendu au gibet, au haut duquel il subissait le supplice des verges. Sosie en parle avec gaîté (8) à propos de cette longue nuit qui se prolonge sans fin sur les amours du faux Amphitryon, et nous n'y devons pas trop insister. Ses méfaits n'étaient pourtant pas bien graves, s'il faut l'en croire, ou plutôt s'il faut demander à toute l'antiquité pour quelles causes futiles on punissait du gibet le moindre serviteur. Sosie buvait souvent en cachette de son maître, et vidait quelquefois de grands flacons de vin pur; il l'avoue à Mercure à peu près comme, dans les Fourberies de Scapin, le rusé valet confesse à Octave qu'il a troué ses tonneaux de vin d'Espagne (9).
Partout ailleurs, Sosie est le modèle des esclaves soumis et honnêtes. S'il a contracté les légers défauts de sa condition, il a gardé en revanche les qualités du serviteur primitif. Aux emportements, aux menaces de son maître, il répond avec une sorte de philosophie résignée :
« Tu es mon maître : fais de moi ce qu'il te plaira. »
Tuus sum :
Proinde ut conmodum'st et lubet, quidque facias
(10).
Il y a dans ces deux mots : tuus sum, il y a dans toute cette réponse quelque chose d'amer pour nous. C'est l'homme qui se reconnaît la propriété; la chose d'un autre homme, c'est l'aveu calme et touchant d'une impuissante infériorité contre laquelle l'esclave ne songe pas même à résister tant il y est inféodé dès son enfance. Je me trompe cependant : sa liberté n'a pas abdiqué toute entière. L'homme, à certains moments, se relève sous la chaîne du serf; le sentiment du juste; du vrai, crie encore plus haut que ses maux. Sosie ajoute : « Mais tu auras beau faire, tu ne m'empêcheras pas de dire la vérité telle qu'elle est. »
Et ailleurs
« Amphitryon, c'est une grande misère pour un malheureux et bon serviteur qui dit la vérité à son maître, d'avoir tort parce qu'il est le plus faible (11). »
Voilà le vrai, voilà la seule force qui reste l'esclave dans son abaissement, c'est là sa grandeur et sa plus digne réhabilitation. Il se venge de l'oppression par la soumission ou par la vérité (12). Peut-être se consolera-t-il un jour en se faisant aimer de celui qu'il aura dignement servi, où en méritant une inscription honorable sur sa tombe, comme le Métrophane de Lucilius. Le pauvre Sosie, dans sa modestie, est loin de rêver une si heureuse fin. Jamais,dit-il, son image n'honorera les funérailles de ses descendants (13). Il mourra dans cette mansarde qui est sa seule demeure (14), et les Esquilies sans doute auront sa tombe sans aucune inscription.
Voila par quels traits sérieux ou profonds Plaute a marqué à certains endroits le caractère comique de l'esclave Sosie , sans cependant lui donner un relief complet, sans achever définitivement le portrait. Selon sa coutume, il n'a pas voulu y arrêter longtemps l'attention de la plèbe qui venait l'écouter, et il n'a pas insisté davantage.

ASINAIRE

Imitons-le et passons. Dans l'Asinaire, le tableau est plus franchement tracé. C'est de la bonne et sincère fourberie d'esclave, c’est la représentation du plus grand nombre d'entre eux. C'est l'histoire de deux valets fripons qui s'entendent avec un père et son fils pour voler la maîtresse de la maison au profit des fredaines paternelles et filiales. Une fois maîtres de la somme convoitée, ils se jouent de leurs deux complices, et ne la leur livrent qu'en échange de quelques concessions humiliantes. Cette donnée, qui est si fréquente dans toute la comédie grecque et latine, est un témoignage de l'influence des esclaves au sein des familles. Si, dans l'antiquité, la vie conjugale n'avait pas été faite de deux parts entièrement distinctes, l'une toute extérieure pour le hommes, l'autre toute claustrale pour les femmes, la première mêlée, désordonnée, livrée à tous les hasards du dehors, à la renommée ou au vice, la seconde soustraite aux moindres vicissitudes et vouée à l'ordre; si enfin l'égalité moderne avait régné entre les époux, le rôle d'un intermédiaire eût perdu de son importance, et l'esclave serait retombé au rang subalterne où nous voyons le valet de nos jours. Ce qui lui donnait de la valeur alors, ce sont les adoucissements dont le coupable du dehors avait besoin pour se rallier à l'innocente du dedans, c'est une puissance qui se sert d'un ambassadeur intelligent pour entretenir ses bonnes relations avec une puissance alliée, c'est l'indulgence qu'un fils cherche, par cette entremise, à reconquérir auprès de son père c'est aussi, nous le voyons ici, les ressources que les vicieux de l'Agora ou du forum veulent se ménager dans le Gynécée pour fournir à leurs débauches et à leurs caprices.
Dans l'Asinaire, les deux esclaves savent bien ce qu'ils valent et ils cherchent, comme tous les esclaves, à tirer profit de leur importance. Liban, qui ouvre la pièce avec son vieux maître Déménète, le traite avec une arrogance peu ordinaire. Tout en le forçant à des aveux humiliants, il trouve moyen de se railler du mariage avec une femme dotée et des peines conjugales subies par son vieux maître. Ce n'est pas tout, il se moque même des tortures qu'on inflige ordinairement à l'esclavage, prenant philosophiquement le temps comme il vient et souriant un peu follement de ce qui fait trembler les autres:
LIBAN : Est-ce que tu me conduis en certain endroit où la pierre bat la pierre?
DÉMÉNÈTE : Qu'est-ce que cet endroit-là? En quelle partie du inonde le trouve-t-on?
LIBAN : Dans les îles Batonniéres et Ferri-Crépantes, où les boeufs écorchés se ruent sur le dos des hommes vivants.
DÉMÉNÈTE : Quel est ce lieu? où se trouve-t-il ? je ne devine pas.
LIBAN. Oui, ce lieu où gémissent les vauriens qui voudraient manger la polente.
DÉMÉNÈTE : Ah! je comprends à la fin quel est cet endroit, Liban...
Liban désigne par les Iles Batonnières et Ferri-Crépantes les ergastules où les esclaves subissaient les peines de la bastonnade, des verges et des fers. Plaute a un singulier talent pour toutes ces dénominations bouffonnes dont il a donné d'autres échantillons dans le Fanfaron, le Persan, le Charançon et ailleurs. Cette espèce de gaîté rendue ingénieuse par la misère, ce néologisme moqueur est un trait de moeurs qu'on retrouve partout au milieu des classes méprisées. On aime à y avoir raison des plus cruels tourments, on les trouve moins durs en les supportant plus longtemps, ou on oppose aux tortures et à l'abjection une force qui se produit par des facéties de toutes sortes, par un ricanement qui a souvent sa profondeur, et comme on a bravé les lois sociales par toutes sortes de méfaits qu'elle n'admet pas ou par des crimes qu'elle châtie, on s'insurge de même contre sa langue par la création d'un langage à part qui a son esprit et quelquefois sa poésie. On pourrait trouver à chaque page, à chaque scène de Plaute, la preuve de cette ironie contre les maux d'un esclavage sans remède, par exemple dans ces qualifications, ces apostrophes que les deux valets s'adressent, telles que : gymnase des houssines, pilier des prisons, conservateur des chaînes, délice des étrivières, et tant d'autres analogues. Aux yeux de quelques-uns, de Térence, par exemple, ces folles échappées pouvaient paraître du cynisme ; aux yeux des autres ce n'est que la bonne humeur de la misère qui se soulage.
Cette comédie montre, il faut le dire, une singulière union entre maîtres et valets. Tout-à-l'heure le vieux Déménète chargeait Liban de le voler lui-même, ou sa femme, ou Saurea l'esclave dotal de sa femme, pour trouver vingt mines à la fin de la journée (15). Cette fois c'est Léonidas, le camarade de Liban, qui veut faire partager à celui-ci et à son jeune maître Argyrippe le fruit d'une heureuse capture, en retour de celles dont ils ont profité en société avec lui :
« Puisqu'ils partagent avec moi les bonnes lippées et les parties fines, il est juste que je partage avec eux la proie que j'ai trouvée. »
Le latin est plus significatif :
Quando mecum pariter potant, pariter scortari solent,
Hanc quidem, quam nactus praedam, pariter cum illis partiam
(16).
Un des secrets de l'insolence des esclaves est là. Un inférieur est bien fort contre ses maîtres quand il peut s'armer contre eux de si malins souvenirs, quand entre le supérieur trop sévère et le subalterne trop hardi peut s'élever, comme un épouvantail contre celui-là et comme un rempart pour celui-ci, le reproche ou la mémoire d'une complicité de débauches. Cicéron, écrivant à son frère Quintus, n'oubliera pas plus tard les précautions que commande l'emploi familier des esclaves. Il ne lui permet d'user de l'un d'eux dans sa vie privée, dans ses affaires particulières, qu'à la condition expresse qu'il aura fait preuve d'une fidélité exemplaire. Il lui prescrit de n'en user jamais dans ses affaires publiques et de s'en préserver rigoureusement. Il ajoute : (17)
« Un esclave fidèle pourrait s'acquitter avec succès de bien des emplois que cependant il ne faut pas lui confier, pour s'épargner les observations et le blâme.»
Déménète et Argyrippe, dans le désordre de leurs moeurs, n'avaient pas été aussi prévoyants.
Ces familiarités de l'esclave ne se bornent pas au partage des mêmes plaisirs. De temps à autre, ces éclairs de dignité, d'indépendance, ce sentiment fier de l'homme qui se redresse sous sa chaîne, se font jour au milieu des plus joyeuses scènes. Au second acte, par exemple, quand le marchand hésite à livrer ses vingt mines à l'esclave, lorsque la dispute s'échauffe et prend une tournure originale produite par le faux emportement de l'esclave Léonidas et par la sérieuse colère du bonhomme de marchand, il y a des vérités à noter, il y a la triste réalité qui sort du fond de ces jeux plaisants. Quand le marchand s'est écrié :
«Comment, un esclave outrager un homme libre ! »
Léonidas répond :
« Tu feras outrage aux autres et on ne te pourra rien dire! Je suis homme comme toi. »
Tu contumeliam alteri facias, tibi non dicatur ! Tam ego homo sum quam tu. (18)
Ce serait une matière à déclamations dans la tragédie, dans Sénèque, par exemple. C'est dans Plaute un regard furtif sur l'abîme qui sépare le serf de l'homme libre; maïs l'oeil se détourne vite sur de plus riants objets. Plaute n'oublie jamais qu'il faut être comique surtout.
Philémon avait invoqué aussi, à sa manière, cette égalité de l'esclave avec l'homme libre, dans un fragment précieux d'une comédie perdue pour nous. Il disait avec un accent plus profond:
« Tout esclave qu'il est, son corps est le même. La nature n'a jamais fait personne esclave; c'est la fortune qui en a subjugué, abaissé quelques-uns. »
Kn doèlow ¤sti, s‹rka t¯n aét¯n ¦xei
fæsei gŒr oédeÜs doèlow ¤gen®yh pot¡ :
² d' aï tæxh tò sÇma katedoulÅsato.
(19)
Ces vers marquent une plus juste appréciation de l'esclavage, et il est peu probable que l'auteur les eût mis dans la bouche d'un valet. En reconnaissant l'égalité de la naissance, l'auteur y est frappé en même temps de la différence des fortunes. Sa pensée respire un sentiment de la fatalité qui se confirme par d'autres fragments de ses comédies. Il est difficile, quand on envisage la constitution, les vicissitudes de la servitude antique et cette rupture presque originelle de l'équilibre entre deux classes de la société, de n'y pas reconnaître quelque chose de fatal, de ne pas chercher avec avidité le moment historique où l'on reviendra à l'essai, où l'on rêvera le retour de ce juste équilibre, jusqu'à ce qu'enfin il soit définitivement rétabli par les moeurs et la loi nouvelles.
C'est ainsi qu'après Cicéron, qui commence déjà à s'étonner de l'émotion que lui cause la mort de son lecteur Sosithée, quoiqu'il ne soit qu'un esclave, Horace profitera de la fête des Saturnales et de la liberté de Décembre, comme il dit, pour rappeler aux maîtres, par la bouche d'un esclave aussi, que la servitude s'est déplacée, qu'elle n'est plus dans l'ergastule, mais dans l'atrium, que, par suite, l'égalité commence entre le maître et le subalterne et que la supériorité n'appartiendra plus qu'à la vertu (20).
Horace glisse ces vérités à la faveur de la franchise d'exception que le calendrier romain permettait un seul jour aux esclaves; comme Plaute, il indique plutôt qu'il ne développe d'importantes vérités, pour ramener à la fin sur elles le voile complaisant des institutions de son temps. Les esprits ne sont pas assez mûrs encore pour dire ou faire davantage. Horace lui-même, qui, à la fin de sa satire, reprend si bien le ton de maître, et de maître arrogant, n'entrevoit encore que confusément le droit dans toute sa vérité, l'avenir avec l'égalité complète ; mais il faut déjà lui savoir gré de ces bienfaisantes lueurs. Il n'a voulu choisir, comme dans la Satire troisième du même livre, qu'un heureux cadre pour expliquer ou excuser ses travers aux yeux de ses détracteurs (21), et il s'est à peine douté de l'importance du tableau.
Dans Pétrone, Trimalcion est déjà plus humain. Là, comme dans le passage de Philémon, le sentiment de l'égalité éclate, mais avec un degré de plus. Trimalcion ne se résigne pas, comme le poète grec, à cette séparation que la fatalité a mise entre les hommes ;il invoque la nature en dépit du destin et affranchit tous ses esclaves par son testament.
« Mes amis, s'écrie-t-il, les esclaves sont des hommes comme nous. Nous avons tous bu le même lait, et quoique la mauvaise fortune les ait réduits dans le malheureux état où ils sont, ils demeurent nos égaux aux yeux de la nature. »
Amici, inquit, et servi homines sunt et æque unum lactem biberunt, etiam si illos malus Fatus oppresserit, tamen, me salvo, cito aquam liberam gustabunt (22).
Pourquoi ces généreuses pensées n'apparaissent-elles que par hasard au milieu de ces institutions tyranniques ; pourquoi, dans Juvénal, par exemple, voit-on encore une dame romaine, à qui on reprochait sa dureté pour un esclave , s'écrier : o demens ! ita servus homo est ! insensé ! l'esclave est-il un homme ! (23) C'est que l'aristocratie, plus fière, plus riche, plus débauchée que jamais, n'avait jamais tant pratiqué cette règle romaine qui lui interdisait les travaux manuels, l'industrie active et qu'elle avait tout intérêt encore à ne pas regarder comme des hommes ces instruments complaisants qui, de tous les coins du monde, venaient contribuer au bien-être, à la fortune de leurs despotiques bienfaiteurs, de leurs maîtres.
Plaute devait donc se borner, lui plus que tout autre, à ces indications furtives et développer ce qu'il comprenait beaucoup mieux, l'esprit de ruse, l'audace et les insolences de l'esclave. Ces réponses hardies, adressées par le valet à ses patrons, justifient assez bien, ce me semble, tout ce que peut avoir d'étrange la scène où Liban force son jeune maître à le porter sur son dos. On se croirait presqu'à ce moment des Saturnales choisi par Horace dans la satire citée. Un subalterne qui ose rappeler à un homme libre qu'il est homme comme lui, un serviteur, complice des plaisirs de son jeune maître, nous l'avons montré, et tenant en sa merci ses ressources et presque ses amours, a bien quelque droit de faire acheter un peu cher ses complaisances, et de se mettre, dans un moment de belle humeur, à la place de celui qu'il sert. Cette représentation fort comique d'un patron qui se promène sur la scène, monté, tenu en bride par son valet, qu'est-ce autre chose, après tout, qu'une image matérielle de la réalité? Argyrippe, si naïvement humble avec sa Philénie, si familier, si faible avec son serviteur, c'est le cheval qui subit la selle, et prête une bouche molle et complaisante au mors. Liban ou Léonidas, hardis avec Déménète, impérieusement dévoués à Argyrippe, les amenant l'un et l'autre tout suppliants à leurs genoux, voilà les véritables cavaliers, ceux qui imposent le frein et qui sont maîtres des mouvements (24).
Un autre motif encore peut justifier cette hardiesse, destinée surtout à exciter le rire du petit peuple et à rabaisser les maîtres. Léonidas et Liban sont moins méprisables que ne le feraient croire leurs plaisanteries. Ils sont insolents, mais ils aiment ceux qu'ils servent. Déménète, en signalant l'astuce de Liban, rend cette justice à son dévouement (25) :
« Il n'y a pas d'esclave plus astucieux, plus malin, plus dangereux. Mais si l'on veut qu'une commission soit bien faite, on n'a qu'à l'en charger, il mourrait plutôt à la peine que de ne pas tenir ce qu'il a promis.
Moriri sese misere mavolet
Quam non perfectum reddat, quod promiserit.

Liban, quand il se prépare à combiner le grand complot qui doit sauver le jeune couple amoureux, se montre plein d'ardeur à le servir, et se stimule par ces paroles encourageantes (26),
« Allons, point de lenteur, secoue la paresse et appelle à ton secours ton ancien génie d'intrigue. Tu as ton maître à sauver. Ne va pas faire comme le commun des esclaves qui n'ont d’esprit et de finesse que pour tromper les leurs. »
Serva herum : cave tu idem faxis alii quod servi solent,
Qui ad heri fraudationem callidum ingenium gerunt.

Léonidas, dans son vif désir de bien faire, n'exprime pas d'autres sentiments lorsqu'il a trouvé, dans l'arrivée du marchand, la bonne aubaine qu'il épiait (27).
Voilà comment le dévouement rendait des deux côtés, entre maîtres et valets, la familiarité acceptable. Voilà par quels correctifs pourraient s'expliquer, s'il en était besoin, les libertés de l'Asinaire.
À côté de ces détails, on en rencontre d'autres qui nous apprennent quelques habitudes de la servitude. Les esclaves pouvaient distribuer leurs économies ou pécule; Liban le dit plaisamment en voyant venir son camarade (28). Ces ressources, lentement amassées sur leur industrie de tous les jours, sur leur nourriture, n'étaient, entre leurs mains, qu'une sorte d'usufruit, ou plutôt une possession fictive, dont le patron était, au fond, le maître véritable.
C'était, comme les libertés dont nous avons parlé plus haut, une apparence de propriété ou de droit, qu'on laissait entre leurs mains, un hochet pour leur vanité, qu'on leur retirait à la première occasion. Ce pécule leur servait souvent à acheter des suppléants, liberté encouragée par les chefs de maison, parce qu'elle laissait à l'esclave, maître d'un pécule, plus de loisir pour l'augmenter. Nous en avons un exemple ici. Léonidas, à la fin du second acte, parle avec éloge de Stichus, son suppléant (29). Nous en avons d'autres ailleurs. Verrès, lorsqu'il se vit obligé de restituer à la mère du jeune Malléolus, son pupille, une partie des sommes qu'il lui avait retenues, lui rendit, avec elles, les esclaves, leur pécule et leurs suppléants, Vicarii (30). Horace, dans cette satire citée déjà, où il permet un si libre langage à l'esclave, ne manque pas de rappeler cette humiliante comparaison, qui est aussi une leçon d'égalité :
« Si l'esclave qui obéit à un autre esclave est, comme le veulent vos usages, son remplaçant ou son compagnon, que suis-je, moi, à votre égard? Vous me commandez, il est vrai ; mais vous obéissez honteusement à d'autres maîtres, et vous vous laissez conduire comme le bois mobile que dirigent des ressorts étrangers. »
Sive vicarius est qui servo paret uti mos
Vester ait, seu conversus, tibi quid sum ego? nempe
Tu mihi qui imperitas, aliis servis miser atque
Duceris ut nervis alienis mobile lignum
(31).

AULULAIRE

La comédie de l'Aululaire met trop en évidence l'avarice du maître pour laisser beaucoup de place aux caractères des esclaves. La scène qui s'ouvre par des reproches qu'Euclion adresse à la vieille esclave Staphyla, témoigne de la misérable condition, de l'abjection où étaient laissés même les plus vieux serviteurs. Staphyla est battue par son maître, et les malédictions suivent les mauvais traitements. « Il faut, lui dit Euclion, qu'une misérable. de ton espèce ait ce qu'elle mérite, un sort misérable. » Il est vrai que, comme Harpagon, le maître ici n'est si terrible que parce qu'il tremble pour son trésor, et que sa dureté vient en grande partie de sa terreur d'avare ; cependant, nous savons par trop d'exemples que les rigueurs envers les plus anciens valets n'avaient pas toujours besoin de ce motif pour s'exercer. D'ailleurs, à la fin de cette scène, Staphyla parle de se suicider par strangulation ; c'est assez dire à quels tourments elle est en butte (32). Dans cette pièce, le véritable rôle des inférieurs, c'était de faire ressortir, par leur conduite ou par leurs récits, la mesquine parcimonie du chef. Plaute n'y a pas manqué. Cuisiniers, prétendants amoureux, serviteurs , chacun souffre ou se plaint d'Euclion. Ce qui tranche sur ce fond rapace et médisant, c'est la conduite de l'esclave de Lyconide, l'amant de la fille de l'avare. Strobile, c'est son nom, est ici le représentant, l'expression de la servitude honnête. Il arrête son jeune maître quand il va faire une faute ; il se néglige pour le mieux servir; il dort moins pour mieux veiller sur lui; il devine ses moindres pensées ; un ordre est à peine donné que déjà il est rempli. Au lieu d'exciter son amour pour en profiter davantage, il le retient sur la limite de l'excès, et le calme avec prudence, avec désintéressement (33). Cet attachement à un jeune maître amoureux n'est pas nouveau pour nous. Nous l'avons déjà vu dans les deux pièces précédentes. Les amants ont du bon, ils sont généreux, ils partagent volontiers avec ceux qui les servent ; au lieu d'arrogance, ils montrent de l'aménité; souvent même une bonhomie qui intervertit les rôles, et fait, nous l'avons observé, un maître du subalterne. Et puis avec eux les profits sont plus grands ; car, en amour, on compte peu. Voilà quelle a été de tout temps la règle de ceux qui aiment, et la cause de la sympathie, de la fidélité, qu'ils ont trouvée dans leurs valets. Celui de Lyconide pousse sa tendresse fort loin, car il dérobe; en faveur de son maître, la fameuse marmite qui contient le trésor d'Euclion. Remarquons ce trait de naturel par lequel il signale son larcin :
« O Bonne Foi ! s'écrie-t-il, si je découvre cet or, je t'offrirai une cruche de vin d'un, conge entier : oui, je n'y manquerai pas; mais je boirai ensuite l'offrande (34). 

LES BACCHIS

Les Bacchis nous offrent deux figures d'esclaves plus fortement accusées, Chrysale, serviteur de l'amoureux Mnésiloque, et Lydus, pédagogue de Pystoclère, l'autre amoureux. Ici, l'étude de l'esclavage en famille, ou plutôt de la condition intérieure des esclaves s'éclaire par un vif contraste et nous révèle quelles profondes différences séparaient certaines classes d'esclaves les unes des autres. L'éducation des enfants était confiée, comme un meuble sans valeur, à la portion la moins estimée de la société, à un esclave nommé Pédagogue. C'était l'instituteur de la maison, le pédant de la famille, se substituant au père pour tout ce qui concernait l'enseignement et les bons préceptes. C'était une fonction différente de celle du praeceptor, qui était le maître d'école, ayant classe ouverte en ville, comme nous l'apprenons par Pline (35). On peut, de nos jours, trouver au moins étrange ce fatal partage qui laissait aux mains d'un subordonné, de condition vile, la meilleure, la plus difficile et la plus noble tâche, l'éducation du fils de famille. En condamnant cet usage, nous jugeons avec des considérations modernes, nourries de christianisme; la philosophie domine notre critique et nous ne séparons plus la morale de l'instruction qu'on doit à l'enfant. Mais il faut dépouiller ces vues en face de l'antiquité, et l'excuser, la justifier même en reconnaissant que ses motifs étaient bien différents. L'instruction se bornait alors à la science du droit, de la chicane plutôt, du calcul et à la connaissance des XII Tables. Le peu de philosophie qui, de la Grèce, avait insensiblement pénétré dans quelques rares maisons, se composait de dialectique et d'habiles sophismes, mais ne s'occupait guère de morale proprement dite. L'obéissance passive du fils envers le père, qui était la règle morale souveraine imposée aux enfants, s'effaçait chaque jour davantage par le rapprochement que la communauté de débauche amenait entre le pater familias et son fils. On n'obéit guère à ceux qu'on peut condamner, et l'on perd le respect pour qui se dégrade à plaisir. Il fallait donc, à côté des pères débauchés, une sorte de substitut qui les représentât auprès de leurs fils, mais avec le caractère sérieux que la loi conférait à la paternité, avec la gravité des moeurs et du ton, la sagesse des maximes, l'austérité du devoir partout. C'était le pédagogue qui était chargé de cette sorte de paternité intellectuelle et morale. Mais comme un homme libre n'eût pas accepté volontiers cette situation secondaire destinée à maintenir le lien fort relâché déjà de la discipline des fils de familles et à représenter, après tout, un autre que lui-même, comme d'ailleurs il eût été dangereux pour un père de voir cet auxiliaire de sa souveraineté le supplanter au lieu de le soutenir, le rabaisser au lieu de le faire valoir, et rompre au lieu de raffermir le frein qui retenait, encore quelque peu la soumission filiale, il fallait de toute nécessité choisir ce représentant parmi les esclaves. On était sûr d'être servi et non effacé, et avec plus de chances de n'être pas trahi, on avait le droit de punir, quand on l'était.
Les inconvénients de ce choix sont palpables : ils ont été montrés partout. La bassesse de la condition entraîne ordinairement celle des sentiments, et on ne devait rien apprendre de bon d'un homme qu'on méprisait le plus ordinairement. (36) Mais la science et la bonne conduite sont de puissants correctifs : Livius Andronicus, Térence, nous montrent où le savoir et le talent mènent l'homme le plus obscur, et témoignent des affections qui peuvent être la rançon de son humilité première. Les esclaves savants, qui étaient estimés et achetés à si haut prix dans la suite, devaient nécessairement paraître insupportables à la plupart de leurs jeunes maîtres insouciants et inexpérimentés; et lorsqu'au savoir ils ajoutaient, ce qui était le plus commun, le pédantisme et le ton grondeur, ils devenaient d'excellentes figures de comédie. Plaute qui, nous le savons, ne glisse jamais la morale que sous le couvert de la gaîté, ne devait pas manquer de représenter le pédagogue avec son rôle. d'intérieur, tout-à-la fois grave et ridicule. C'est un personnage curieux pour nous, c'est presque de l'histoire, parce qu'il nous indique le point juste où était arrivée l'éducation d'alors; ce qu'elle était (37), et combien elle s'éloignait déjà de celle d'autrefois.
Il y a dans Aristophane une comédie qui traite aussi de l'éducation. Les Nuées qui sont une satire du sophisme et dont le but est de substituer l'idéal du passé aux fausses doctrines du moment, nous offrent une sorte de parallèle entre la nouvelle et la vieille discipline, que Plaute semble avoir mis à profit. Aristophane introduit sur la scène les deux doctrines dans la personnification du Juste et de l'Injuste. Il est assez facile de comprendre que le premier représente le passé. Voici ses paroles : « Je vais dire quelle était l'ancienne éducation aux jours florissants où j'enseignais la justice et où la modestie régnait dans les moeurs. D'abord il n'eût pas fallu qu'un enfant fît entendre sa voix. Les jeunes gens d'un même quartier, allant chez le maître de musique, marchaient ensemble dans les rues, nus et en bon ordre, la neige tombât-elle comme la farine d'un tamis. Là ils s'asseyaient en silence et on leur apprenait à chanter des hymnes; ils conservaient la grave harmonie des airs transmis par leurs aïeux. Si quelqu'un d'eux s'avisait de chanter d'une manière bouffonne ou avec les inflexions molles et recherchées introduites par Phrynis, il était frappé et châtié comme ennemi des muses. Au gymnase chacun, en se levant, devait balayer l'arène à sa place. - C'est cette éducation qui forma les guerriers de Marathon. - En me suivant pour guide, tu apprendras à haïr les procès, à ne pas fréquenter les bains, à rougir des choses déshonnêtes, à t'indigner si l'on rit de ta pudeur, à te lever devant les vieillards, à ne donner aucun chagrin à tes parents, à ne faire rien de honteux, car tu dois être l'image de la pudeur. Tu ne contrediras pas ton père ; tu ne riras pas de son grand âge; tu oublieras les défauts de celui qui t'a élevé. Tu iras à l'académie te promener, sous l'ombrage des oliviers sacrés, une couronne de joncs en fleur sur la tête, avec un sage ami de ton âge (38). »
Plaute, moins rempli de ces riantes images, de ces leçons respectueuses et nobles inspirées par Homère et par le ciel transparent et poétique de l'Attique, a rappelé comme Aristophane, et, mieux que lui, a fait vivre sur le théâtre cet oubli du respect filial, ses causes, ses effets avec une vérité profonde, mais plus brutale, plus romaine, si je puis dire. Lydus, quand il reproche à son élève et au père de son élève leur coupable relâchement, parle surtout de la sévérité des châtiments qu'encourait autrefois la moindre infraction à la discipline du labeur. L'hippodrome, la palestre, le gymnase, la tunique du travail, et à la première faute, la peau tachetée comme le manteau d'une nourrice, voilà quelles étaient à Rome la règle et la rigueur primitives. Orbilius, le sévère maître d'Horace, dont Lydus semble, être un précurseur, avait sans doute fait revivre plus tard cette bienheureuse méthode, seulement il l'appliquait plus vigoureusement. Les reproches adressés ici à Philoxène, père de Pistoclère, prouvent bien que le goût de la science, le sentiment élevé de leur mission échappaient le plus ordinairement aux chefs de famille. Philoxène, je le sais bien, essaie de guérir le précepteur de ces excès de sévérité qui sont le travers des pédagogues, et qui manquent leur effet, parce qu'on ne corrige les hommes que par la modération. Ce contraste entre un père indulgent avec mesure à son fils et un maître impitoyable ne manquerait pas d'intérêt s'il eût été développé. Mais Plaute passe bien vite à la vraie, cause de cette mansuétude et nous fait toucher la réalité. Les pères aiment dans leurs fils les vices qu'ils ont aimés eux-mêmes. Dans la révolte de l'écolier contre son gouverneur, au lieu d'une faute, ils reconnaissent une marque de courage, et c'est le maître qui paie pour les insolences du disciple (39).
Au sein du sensualisme, organisé qui les entourait, les citoyens préféraient s'occuper des ressources matérielles à tirer de la servitude plutôt que des devoirs moraux qu'ils s'étaient imposés envers quelques-uns de leurs esclaves. Varron, dans ses Satires, disait encore de son temps :
« Le soin que tu as pris pour que ton esclave boulanger sût faire du bon pain, si tu en avais donné la douzième partie à l'étude de la philosophie, tu serais depuis longtemps bon toi-même. Maintenant ceux qui connaissent cet esclave veulent l'acheter pour cent mille sesterces. Mais personne, qui te connaît, ne t'achèterait au prix d'un liard. (40) »
On comprend maintenant pourquoi les esclaves pédagogues eurent, en général, une autorité sitôt méconnue. Quand on cherchait à faire valoir ses serviteurs comme des terres productives, à la manière de Caton et de Crassus ; quand on tirait bénefice même de la barbe qu'on leur faisait couper solennellement (41), on ne devait guère se préoccuper à la longue de ceux qui n'avaient qu'un emploi intellectuel et à peu près stérile. Cet usage, nous le savons, n'offrait que de rares exceptions alors. C'est lorsque la littérature fut quelque choie dans l'État, quand, par goût des lettres grecques ou par vanité, on voulut s'attacher des serviteurs savants ; c'est alors seulement que ce qui était l'exception devint ta règle.
Otez à Lydus son pédantisme gourmé, vous aurez un esclave complaisant et familier, vous aurez Chrysale. C'est le même dévouement, mais compris et pratiqué d'une autre manière. Chrysale est aussi aimé que Lydus est importun, parce que les vicieux aiment mieux les services que les leçons, et que la bonne humeur est déjà à elle seule une marque d'indulgence dont ils ont besoin. Mascarille de l’Etourdi, Scapin des Fourberies de Scapin, La Branche de Crispin rival de son maître, sont des copies de Chrysale et de quelques autres valets de la même famille qui figurent dans les comédies de Plaute. Mais j'ai moins de confiance dans l'imitation que dans le modèle, parce que l'esclavage n'est pas de notre temps. On est pauvre et on loue ses services et sa personne : on est riche et l'on paie un peu de soumission d'un prix trop faible encore , mais le contrat ne lie le pauvre au riche que pour un temps limité et volontaire. Voilà la servitude moderne ; elle a ses vicissitudes, ses ruses et ses grandeurs comme l'esclavage antique ; mais elle ne lui ressemble pas assez cependant pour que je loue Molière et Regnard d'avoir calqué servilement leurs valets chrétiens sur les esclaves du paganisme.
Chrysale, comme tous les esclaves dévoués à leurs jeunes maîtres, obtient du sien, en retour de ses services, un peu de cet attachement que les grands seigneurs du dix-septième siècle n'auraient jamais songé à accorder à leurs laquais, de peur de déroger. Un Rohan, par exemple, n'aurait jamais dit comme l'amoureux Mnésiloque :
« J'obtiendrai comme une grâce de mon père qu'il ne fasse point de mal à Chrysale et ne lui garde pas rancune d'avoir été dupé à cause de moi... Il est juste aussi que je défende ce pauvre garçon qui n'a menti que pour m'être utile. » (42)
Cette bienveillance reconnaissante s'explique par des motifs que nous connaissons et par d'autres que Chrysale nous apprend. Sa morale diffère déjà de celle de Strobile. Il est dévoué, lui aussi, mais avec calcul. Il veut la réciprocité partout; il est partisan du talion, le bien pour le bien, le mal pour le mal. Il prend le temps comme il vient, et se contente de toute chose. Son programme est une curieuse profession de foi :
« Qu'on ne me parle pas des Parmenons, des Syrus, qui procurent à leurs maîtres deux ou trois mines ! Rien de plus misérable qu'un esclave qui n'a point de cela (se frappant le front). Il lui faut un esprit fertile qui fournisse à tout besoin des ressources. Un homme n'a de valeur qu'autant qu'il sait faire le bien ou le mal : fourbe avec les fourbes, voleur avec les voleurs, qu'il rapine alors tant qu'il pourra. Il faut savoir prendre toutes sortes de faces, pour peu qu'on ait de sens et d'esprit; bien agir avec les bons, mal avec les méchants, s'accommoder aux circonstances. »
Ce rappel dédaigneux des esclaves d'origine grecque, comme les Parmenons et les Syrus, serait à lui seul une preuve que Plaute n'a pas voulu emprunter ces caractères au théâtre grec, et que là, comme ailleurs, il a été Romain (43). Térence, qui nous a donné un Syrus et un Parmenon, sera moins scrupuleux, moins original dans le choix de ses esclaves. La théorie de Chrysale, fort nouvelle pour nous, a quelques rapports avec celle des valets de notre théâtre : elle rappelle la bonne humeur, l'esprit et l'insouciance de Figaro. S'accommoder aux circonstances, ce sera la philosophie des maîtres sous les empereurs, de Pollion, d'Horace sous Auguste ; au sixième siècle, c'est celle de certains es-claves seulement, comme Chrysale.
Là aussi le jeune maître est plein de compassion pour le serviteur, je l'ai dit : mais n'y mêle-t-il pas souvent un peu d'intérêt personnel? Que deviendraient Mnésiloque et Pistoclère sans les ressources d'esprit de Chrysale! Il est aussi aimé que les Frontin, les Lafleur, les Mascarille, les Scapin le seront, dans la comédie moderne, par de jeunes écervelés dont la familiarité avec leurs valets est composée de bonhomie, de faiblesse et d'égoïsme et qui, une fois satisfaits, rejetteront sans doute dans l'obscurité l'instrument qui leur avait été utile. Cette bonté intéressée est parfaitement évidente.
« Point du tout, dit Mnésiloque, mon père ne te fera pas de mal. J'ai eu de la peine à le vaincre. A présent il faut que tu me rendes un service, Chrysale. (44) »
Mnésiloque n'y met pas de dissimulation comme on voit. Il demande de suite et sans détour le salaire de sa commisération. C'est un de ces traits de caractère comme Plaute en a tracé beaucoup, avec une vérité rapide et un peu brutale.
L'esclave, qui est un fin matois, emploie, pour rendre ce nouveau service à son maître, ses ressources accoutumées de supercheries et de mensonges, comme le Mascarille de l'Étourdi. Je remarque ici encore, un de ces traits d'observation qui sont si habituels aux esclaves de Plaute. Chrysale parle de sa discrétion, ou moment où il l'oublie:
« Je sais, dit-il, que je suis esclave : je dois ignorer même ce que je sais. »
Scio me esse servum; nescio etiam id quod scio (45).
On ne dit pas avec plus de franchise maligne qu'on viole son devoir et qu'on le connaît. 

LES CAPTIFS

Les Captifs sont la pièce où Plaute a montré l'esclave sous le jour le plus favorable. C'est, comme on l'a dit, une exception dans tout le répertoire comique des Grecs et des Latins. C'est l'idéal de l'esclave: il faut être doué d'un dévouement peu ordinaire, comme cet écuyer de Flaminius, qui se fit tuer au lac Trasimène pour son maître, ou, comme ce jeune esclave qui subit, nous dit Val. Maxime, les plus cruelles tortures plutôt que de dénoncer l'orateur Antoine; il faut porter dans la servitude ces nobles sentiments de l'homme libre que Plaute déploya peut-être dans la sienne, pour imaginer de faire, comme il l'a tenté ici, de l'exception qui est l'élément de la tragédie, une vérité presque générale qui est l'essence de la comédie, et d'un remarquable accident une pièce touchante. Aristote, qui a écrit quelque part « le boeuf tient lieu d'esclave au pauvre (46) » a dit dans sa Poétique que les esclaves ont toujours l'âme vile (47). Mais il ajoute qu'il faut toujours, malgré ce défaut de leur état, « les représenter en beau. » On dirait que quelque auteur grec que Plaute n'a pas nommé a voulu mettre le précepte en oeuvre, ou plutôt je crois que là, comme ailleurs, le poète latin est resté indigène et a tenté de nous donner l'histoire plus développée d'un sentiment qu'il a maintes fois indiqué ailleurs, la peinture du dévouement dans l'oppression. Jusqu'ici nous avions déjà vu ce que pouvait l'attachement du serf pour le patron. Ailleurs, dans les Ménechmes par exemple, l'esclave Messénion, qui pratique par calcul cette vertu que plus tard le Digeste érigera en obligation pour l'esclave , Messénion, en se voyant enlever son maître s'écrie : « Non; je ne te laisserai pas périr, il est juste que je périsse plutôt moi-même. » Les Captifs sont le développement dramatique de cette généreuse pensée.
Il s'agit d'un de ces fils de famille qui, enlevé dans son bas âge par un esclave fugitif, la pire espèce des esclaves, revient à son insu dans la maison de son père, et là, montrant sous sa livrée servile les sentiments généreux de sa primitive condition, se dévoue pour sauver les jours et faciliter la fuite de Philocrate, son maître. Il y a donc, plus qu'on ne l'a dit, une vraisemblance habilement ménagée dans cette fable. Tyndare qui, comme Plaute lui-même, est tombé par un accident inattendu de la liberté dans la servitude, ressemble tout-à-fait à ces femmes d'origine libre que la captivité et les malheurs ont faites courtisanes, sans leur ôter cette pureté native et cette noblesse du sang qui, chez les Romains, ne pouvait jamais mentir. Ainsi, à cet égard, la donnée n'est pas sans précédents dans ce théâtre. Tyndare n'est pas dans le passé un captif de guerre, ni un serviteur né dans la famille, verna; c'est un enfant enlevé, ses vertus s'expliquent mieux par là. Plaute n'a pas manqué de faire contraster cette figure avec celle de l'esclave vil. Stalagme, qui a ravi autrefois Tyndare à ses parents, revient à la fin de la pièce, comme l'étranger dans l'Oedipe de Sophocle, pour reconnaître la faute et comme pour marquer mieux, par sa fourberie, la distance qui sépare l'esclave d'origine de l'esclave né libre. Une autre objection a été faite et elle a son importance. Tyndare complote longuement avec Philocrate son jeune maître, captif comme lui, pour seconder, au moyen d'un changement de nom, son retour en Élide. On s'est demandé pourquoi ces longs détours pour tromper un homme d'un aussi bon naturel que le vieil Hégion, le possesseur des deux esclaves. Mais on n'a pas assez remarqué que ce bon naturel se montre surtout dans l'extrême tendresse qu'Hégion garde au fils qu'il a perdu, mais qu'il ne va pas jusqu'à permettre que les deux esclaves qu'il a en sa possession le quittent avant le retour de cet enfant chéri. Voici les paroles d'Hégion qui ont pu tromper certains critiques :
Filius meus illeic apud vos servit captus Alide :
Ejum si reddis mihi, praeter ea unum numum ne duis;
Et te et hunc amitam hinc : alio pacto abire non potes
(48).
Oui, Hégion les renverra tous deux, mais non pas avant qu'on lui ait rendu son Philopolème, et c'est pour arriver à un échange sûr, sans bourse délier, sans laisser plus longtemps Philocrate loin de son pays et sans exciter les défiances du bon Hégion, que Tyndare l'esclave se dévoue.
Le poète, qui n'oublie jamais de faire ressortir une vérité par son contraire, a soin de semer ici les contrastes. Le correcteur parle aux deux captifs de fuir, il se montre compatissant pour eux. (49) Il dit ailleurs « Par ma foi ! tous les hommes préfèrent la liberté à la servitude; » (50) paroles hardies, sympathiques, dignes d'émouvoir la Cavea et bien faites pour donner plus de prix à l'abnégation de Tyndare. Il est regrettable que celui-ci dans sa générosité s'érige, comme la plupart des personnages de Plaute, en appréciateur de sa propre conduite et la fasse valoir auprès de celui qu'il sert et qu'il juge aussi tout à le fois :
« Tu vois, dit-il, que pour sauver ta chère personne j'expose ma personne qui m'est chère aussi et que j'en fais bon marché. La plupart des hommes sont ainsi faits ; tant qu'ils veulent obtenir, ils sont excellents; une fois leurs souhaits accomplis, leur vertu se changé en perfidie, en déloyauté, etc. »
Cette franchise un peu égoïste est bien romaine cette fois encore. Elle ne connaît pas les ménagements, les allusions de la politesse moderne et même de celle qui va venir, qui existe déjà, de la politesse de Térence et des Scipions; elle va droit au but, elle n'exagère pas sa valeur, ne se fait ni plus grande, ni plus humble qu'elle n'est. Le dévouement de l'esclave ici ne s'augmente pas de celui de sa réserve ; il attend fièrement qu'on lui tienne compte de ce qu'il est ; cela peut paraître hardi, incorrect pour nous, mais c'est plus naturel. D'ailleurs, nous le savons, Plaute aime à entrer en conversation avec son auditoire, à lui faire juger d'avance, plutôt que lui laisser éprouver lentement la conduite de ses personnages. Dans son dégoût pour l'illusion, il touche à chaque instant à la réalité, et il se complaît à la découvrir aux autres (51). Il dit au début :
Hæc res agetur nobis, vobis fabula,
pour rappeler à la Cavea que cette fiction a un fond sérieux. Tyndare est donc touchant malgré ces échappées hors de son rôle; ou plutôt il y a là encore une vérité de caractère qui mérite d'être louée. Ainsi, lorsque Hégion l'a fait garrotter pour l'avoir trompé, et le réprimande en lui disant : « bon semeur ! bon sarcleur! » Tyndare répond insolemment : « Pourquoi n'as-tu pas dit d'abord bon herseur? la herse précède toujours le sarcloir dans le labourage. (52) »
Cela peut paraître d'abord une de ces facéties bouffonnes si familières à Plaute. Quand on y réfléchit, c'est une réponse juste et parfaitement vraisemblable. Tyndare a été esclave, il a conservé quelque chose de ce cynisme servile qui brave, en riant, le mépris ou la douleur. Dans cet instant éclate le sentiment de son dévouement méconnu et en même temps, à son insu, la révolte d'un sang libre contre, un châtiment immérité : « La hardiesse, ajoute-t-il, sied bien à un esclave innocent et sans reproche, surtout devant son maître. »
Toute cette scène cinquième du troisième acte est d'une beauté peu commune. L'esclave qui, sous le coup des tortures les plus cruelles, sous la menace de la mort, se fortifie par la pensée que du moins son maître son maître qu'il aime, est sauf, et qui s'écrie dans un moment de généreuse exaltation :
« Qui périt pour la vertu ne meurt pas! » le serviteur qui s'enorgueillit du mensonge , parce que ce mensonge a délivré son jeune patron Philocrate, auprès de qui il remplaçait presque son père; qui, pour résister à Hégion, se fait un point d'appui de son attachement consacré, fortifié par un long commerce, et qui enfin, dans ce moment ému où la vérité des sentiments se révèle dans toute sa force, ne doute pas de la réciprocité d'affection que lui a vouée Philocrate, ce serviteur-là était pour les Romains, pour les esclaves qui pouvaient se glisser par surprise dans quelque coin de l'amphithéâtre (53), un séduisant exemple et un encouragement.
D'autre part, la conduite du jeune maître envers Tyndare est une leçon non moins belle. Philocrate témoigne pour l'esclave qui dans son enfance lui a été donné en pécule (54) et qui va le sauver, une reconnaissance bien autrement élevée que celle du Mnésiloque des Bacchis et dont les spectateurs devaient être surpris et sans doute charmés. C'était chose nouvelle pour la plupart d'entendre un patron dire à son serviteur : « Je t'appellerais mon père si je l'osais. Car, après mon père, tu es mon père le plus proche (55). » Caton, malgré sa familiarité avec ses esclaves, n'avait pas accoutumé ses contemporains à voir dans un serviteur autre chose qu'un instrument méprisable. Caton avait enseigné lui-même les lettre, l'équitation, le droit à son fils, ne voulant pas des soins de l'esclave Chilon, quoiqu'il fût honnête et savant, et « ne pouvant souffrir que son fils dût à un esclave l'insigne faveur de l'avoir élevé (56). »
Le langage de Philocrate .devait donc frapper l'auditoire. Plaute ne s'était pas borné là; il voulait à tout prix corriger, améliorer les spectateurs, il voulait tirer de sa comédie tout le fruit qu'il s'en promettait lorsqu'il annonçait, en terminant, que les bons y apprenaient à devenir meilleurs, ubi boni meliores fiunt. C'était sans doute pour cela qu'il faisait dire à Hégion :
« Quand on fait du bien aux bons, le bienfait est fécond pour le bienfaiteur. »
Quod bonis benefit beneficium, gratia ea gravida'st bonis (57).
et qu'il avertissait, qu'il inquiétait les mauvais patrons par cette haute et sévère pensée qu'on n'eût point attendue de Plaute, où domine le sentiment divin qu'on retrouvera encore dans le Rudens :Il y a un Dieu qui voit: et entend toutes nos actions : selon que tu me traiteras ici, ce Dieu veillera sur lui dans l'Élide. Le bienfait aura sa récompense et le mal suivra le mal. (58)
Ce langage élevé, cette philosophie inattendue seraient presque dignes des Pères de l'Église si, là encore, l'idée du talion païen ne prédominait pas (59). La charité est un sentiment que Plaute et ses contemporains ne connaissaient point.
Ce qui devait toucher principalement les spectateurs et ce qui jetait sur le généreux Tyndare un intérêt plus voisin de la tragédie que de la comédie, c'est le récit des tourments qu'on lui inflige pour avoir trompé Hégion. Il est conduit à une carrière, il lui faut traîner péniblement des pierres chaque jour. La nuit on l'enchaîne. Le jour il est occupé dans des demeures souterraines, à fendre le roc, avec un pic pour toute arme, sous les ordres d'un affranchi. Tyndare ou plutôt le poète, quand il fait le récit de ces travaux, n'insiste pas longuement et il a bien soin, quand il sent monter l'émotion, de faire diversion par un détail joyeux :« A peine fus-je arrivé dans la carrière, on me traita comme les enfants des patriciens auxquels on donne, pour jouer, des merles, des cannetons ou des cailles; on me mit en main ce pic pour m'amuser (60). »
Mais comme je l'ai dit déjà, les comiques latins n'insistaient pas trop sur cette partie de la vie servile, c'était sans importance ou pouvait exciter les larmes.
Cette pièce, s'il faut en croire la remarque de Lessing, (61) réalise, le but de la meilleure comédie, qui est de corriger les moeurs du spectateur, de rendre le vice odieux et la vertu aimable. Mais .comme les moeurs, ajoute-t-il, sont trop corrompues pour employer ce moyen direct, elle peut arriver à son but par d'autres voies, en rendant la vertu heureuse et le vice malheureux. L'esclave honnête Tyndare, Hégion, Philocrate retrouvant tous une patrie, une famille, une récompense, représentent la vertu heureuse. Stalagme, l'esclave fourbe et sans pudeur, puni définitivement de son crime, personnifie le vice malheureux. Ce but qu'on ne peut méconnaître ici-peut être la fin dernière de quelques comédies d'exception écrites pour une société naissante ou entièrement pervertie. Mais, il faut l'avouer à notre honte, si toutes les comédies n'avaient pas d'autre objet, ou si elles ne tendaient à le réaliser que par des moyens analogues, elles risqueraient de ne pas nous intéresser longtemps ou de nous faire courir de préférence, aux jeux d'un bateleur ou d'un ours. Plaute l'avait bien senti lui-même dans cet essai, qu'il ne fit qu'une fois, de la comédie vertueuse. À un auditoire blasé comme le sien il fallait autre chose encore que de la morale, et bien que, de son propre aveu, il n'ait montré ici à, dessein ni prostitueur, ni courtisane, ni amour perfide, il n'a pu s'empêcher de corriger la monotonie des sentiments honnêtes de sa comédie par les saillies d'un parasite, et les nobles pensées de Tyndare l'esclave, par les révélations du captif Aristophonte ou les effronteries de l'esclave Stalag me. Quoiqu'en dise Lessing, ce qui plaisait dans le rôle de celui-ci, c'était moins son châtiment que son imperturbable bonne humeur; et la plèbe corrompue qui l'écoutait devait mieux goûter le récit insolent de ses friponneries que s'inquiéter s'il devait aller ou non à la potence, ou s'il la méritait. La curiosité maligne est le plus vif sentiment que le spectateur apporte au théâtre. C'est elle que le poète habile cherche à surprendre, à intéresser avant la morale.

 CASINE

Les hasards de l'ordre alphabétique ont mis à la suite de la comédie des Captifs l'épisode cynique de la Casine. Un père qui veut faire épouser une esclave par son fermier, afin d'en jouir lui-même, un fils qui la lui dispute au moyen d'un de ses serviteurs qui la recherche en mariage pour la livrer à son jeune maître, voilà des moeurs qui ne ressemblent en rien à celles des Captifs, et qui par là même, il faut bien le dire, sont plus près de la réalité ou de la vérité générale.
Dans un prologue, qui a été écrit bien longtemps après la première représentation de la pièce, l'objection d'un mariage entre esclaves a été prévue et combattue par des plaisanteries. C'est qu'il n'y avait pas de mariage entre esclaves. Le Contrubernium et non le Connubium était le seul lien qui les unissait. Ils vivaient dans une case commune, homme et femme, donnant le jour à des enfants qui devenaient à leur tour les esclaves du même maître (62). Ces sortes d'unions n'imposaient guère une rigoureuse fidélité, et bien que Caton n'eût permis ces relations à chacun de ses esclaves qu'avec la même femme, pour en tirer un profit pécuniaire et par des motifs d'activité et d'ordre (63), cette mesure même suffirait à prouver que d'ordinaire ce genre d'unions n'excluait pas une sorte de polygamie. La scène qui s'ouvre par une dispute entre les deux poursuivants de la main de Casine, entre Chalinus l'esclave du jeune homme, et Olympion le fermier du vieux Stalinon, nous fait habilement connaître le sujet. Olympion, parmi les invectives qu'il lance à son rival, le menace de l'humilier en lui faisant porter le flambeau de noce devant la nouvelle mariée (64). Cette fonction, qui en toute autre occasion était un honneur, n'est regardée comme un affront ici que parce que ce rôle de porte-flambeau des noces d'un rival devait être blessant pour celui qui avait aspiré à être le marié (65).
Chalinus, l'écuyer du fils de Stalinon, quand il se trouve en lace du vieillard, se souvient, mais un instant seulement, de la règle qu'Horace recommandera si souvent à ses amis qui veulent se pousser à la cour « c'est folie de faire le fâcheux avec un plus puissant que soi » (66). Mais devant les prétentions amoureuses de Stalinon, la retenue lui échappe et il brave le vieux maître. Ses préférences et ses respects sont pour d'autres. Olympion, de son côté, qui s'est fait le champion de ces amours surannées, n'est pas beaucoup plus respectueux pour celui qu'il défend. Il protège Stalinon en se raillant de sa vieillesse, en tremblant qu'elle ne lui fasse défaut au moment décisif. Caractère d'esclave, sceptique et goguenard; il ne se fie pas trop en ceux qu'il soutient, il se moque de la matrone et il ne croit guère aux dieux (67). Il ne faut pas oublier qu'il est fermier, habitué à vivre loin de ses maîtres, et qu'il doute comme tous les ignorants. C'est par ce ton narquois qu'il diffère de Chalinus, l'esclave de la ville qui, attaché aux intérêts les plus touchants, ceux de la mère et de son jeune fils, se montre pour eux plus sincèrement dévoué. La scène des sorts, qu'on doit tirer pour savoir à qui appartiendra définitivement Casine, met en présence avec une vérité piquante ces deux caractères d'esclaves et, avec eux, les deux époux si diversement curieux pour nous. C'est une parodie des comices où se tiraient au sort plusieurs fonctions publiques et les provinces qu'on allait gouverner, et je ne doute pas qu'avec les détails qu'il y a mêlés Plaute n'ait fait rire tous ses auditeurs. Il n'a pas manqué de livrer là, comme ailleurs, à leur risée le nom d'esclave fugitif, d'y ajouter même le stigmate de sa faute que le fuyard portait sur le front (68), et de tourner en ridicule les personnages peu révérés désormais de Jupiter et de Junon (69).
D'autres traits risibles ou ignominieux sont encore désignés ailleurs. Dans la scène qui suit celle du désespoir de Chalinus vaincu, Olympion promet de lui faire porter au cou la fourche des esclaves coupables. On sait que c'était là une marque honteuse un châtiment d'esclave, c'est tout dire (70). Olympion lui-même oubliait qu'il prêtait à rire; comme son camarade, en se montrant sur le théâtre avec sa robe blanche. « Le voilà tout vêtu de blanc, ce maraud, ce trésor d'étrivières » s'écrie Chalinus (71) signalant ainsi à la foule un esclave qui prend des airs d'homme libre et se couvre des insignes d'un mariage qu'il n'a pu contracter. Toute cette scène huitième du second acte est une plaisanterie divertissante. Le maître lui-même va jusqu'à embrasser son fermier, et Chalinus prétend qu'un beau jour, lui aussi, il a été l'objet des faveurs de son vieux patron (72). Il y a là des réminiscences licencieuses de la'comédie d'Aristophane.
C'est une débauche d'esprit dont l'intention de ridiculiser la vieillesse amoureuse est tout ensemble le fond et l'excuse (73).
Les serviteurs de la maison ne sont pas les seuls que l'auteur a mis en regard du vieillard pour le railler; les servantes sont aussi de la partie. Pardalisque simule un désespoir affreux causé, dit-elle, par la folie furieuse de Casine ; elle feint avec esprit la terreur, pour mieux jouer le benin Stalinon, et elle va jusqu'à se faire promettre par lui des mules à la place de ses gros souliers, et un allouait d'or au lieu de son anneau de fer pour apaiser ce délire de Casine, qui n'existe pas (74). Il y a, comme on l'a dit, une certaine analogie entre ce rôle d'une suivante, qui se rit d'un vieillard par toutes sortes de mensonges, et le personnage de Lisette dans les Folies amoureuses de Regnard. Lisette parle d'Agathe à son vieux tuteur, comme Pardalisque de Casine à l'amoureux Stalinon. J'y remarque cependant ces légères nuances qui viennent des moeurs de deux sociétés différentes et qui distinguent les deux scènes. Agathe, dans sa folie, mêle avec désordre les goûts d'un monde policé :
Elle court, elle grimpe, elle chante, elle danse;
Elle prend un habit, puis le change soudain
Avec ce qu'elle peut rencontrer sous sa main ;
Tout-à-l'heure elle a mis dans votre garde-robe
Votre large culotte et votre grande robe ;
Puis, prenant sa guitare, elle a de sa façon
Chanté différents airs en différent jargon. (75)
Son plus grand effort de furie, c'est de battre les murs avec sa tête. Elle reste femme et française jusque dans son égarement. Casine, au dire de Pardalisque, est moins douce, elle poursuit tout le monde une épée, deux épées à la main, elle veut tuer son nouvel époux, le fermier, le vieux Stalinon, et s'égorger ensuite. C'est un foudre de guerre, ou plutôt c'est une esclave, c'est une Romaine du vie siècle qui parle.
Le caractère et la condition des femmes esclaves sont indiqués ailleurs encore dans cette comédie. Il ne faut pas oublier que c'étaient leurs maîtresses qui avaient seules à s'en occuper. Cléostrate a soin de le rappeler à son vieux mari lorsqu'il se préoccupe du sort de l'esclave Casine :« Je m'étonne, par Castor, qu'à ton âge tu ignores ce qui est du devoir. Si tu avais égard à la justice, aux bienséances, tu me laisserais pourvoir au sort de mes esclaves. (ancillas) ; c'est mon affaire. » (76)
On trouve dans la Correspondance des femmes grecques quelques préceptes de conduite à suivre avec les femmes esclaves. Avant d'être mariée, la fille de condition libre n'avait pas le droit de leur commander. Après le mariage, elle avait plus particulièrement à veiller sur elles. De la douceur, une sévérité modérée asseyaient mieux l'autorité des matrones qu'une rigueur sans relâche (77). La femme du vieux Caton nourrissait de son lait les enfants de ses esclaves afin de leur inoculer de l'affection pour son jeune fils qu'elle nourrissait en même temps. (78). Tous ces soins ne trouvaient pas toujours des esclaves reconnaissantes, et les maîtresses faisaient souvent des ingrates. Voyez comme Pardalisque se laisse aller à ce goût de la médisance si dominant surtout dans la classe servile, quand elle veut caractériser les menées de sa matrone. À l'en croire, sa maîtresse n'est qu'une gourmande qui aime, les régals et qui veut éconduire son mari pour mieux festoyer (79). Je remarque là un témoignage de grande familiarité entre les matrones et leurs valets.
« Cléostrate, dit-elle, enfermée avec son mari dans son appartement, habille l'écuyer en nouvelle mariée pour le donner à Olympion en place de Casine :
Illae autem in cubiculo armigerum ornant
Quem dent pro Casina nubtum nostro (villico).

Assurément Chalinus est un esclave né dans la maison, verna, et il faut qu'il ait pris bien vivement à coeur les intérêts de la matrone pour mériter et justifier ces privautés.
Tout d'ailleurs ici conspire pour donner à la femme la supériorité sur son époux. Les conseils des esclaves à la fausse Casine au moment où elle marche à la cérémonie nuptiale, afin qu'elle domine dans le gynécée, les humbles permissions que le vieux Stalinon demande à Cléostrate dans tout le cours de la pièce, la hardiesse des questions que fait l'épouse au fermier, dans cette scène licencieuse où celui-ci raconte tout haut ses mécomptes de mari des la première nuit des noces, le désappointement piteux du vieux patron quand il revient, lui aussi, de cette nuit bouffonne, et tombe au milieu des railleries de sa servante, de sa femme, de sa voisine, tout est destiné à nous donner ici un double échantillon de la débauche coupable des époux et de l'audace croissante de leurs femmes. Il ne faut donc pas trop nous étonner que Cecilius, dans son Plocium, nous ait montré un vieillard se plaignant de ses chagrins d'intérieur et de la tyrannie intolérable de sa femme qui a chassé de la maison une esclave sur le seul soupçon qu'elle paraissait plaire à son mari. Les impudicités des maîtres et les droits de la femme dotée donnaient plus que jamais à celle-ci l'insolence du premier rang et tendaient peu à peu lui en inspirer les penchants. Quant à la pièce de Casine, c'est une spirituelle folie dont la donnée quoiqu'invraisemblable, puisque le Connubium n'était pas permis aux esclaves, fait, au moyen de ceux-ci, saisir au vif les travers des vieux maris et l'audace, légitime encore, de leurs vertueuses matrones. 

CISTELLARIA

Le rôle d'esclave tient une fort petite place dans la Cistellaria. Lampadion, le serviteur de la famille (80) n'a pas osé faire mourir autrefois le fils que sa maîtresse l'avait chargé de tuer. Il l'a exposé , et l'a vu enlever par une courtisane. C'est à retrouver cet enfant, par tous les moyens, par toutes les recherches imaginables, qu'il s'évertue en bon et dévoué serviteur. Il y parvient après de courageux efforts. Nous avons déjà rencontré ce personnage d'esclave. Les intérêts de sa maîtresse sont les siens. Il n'a pas besoin d'être stimulé ; le toit sous lequel il vit c'est son toit, l'enfant qu'il veut retrouver, c'est comme un parent pour lui. Halisca, l'esclave de la courtisane, celle qui recherche la cassette qui doit faire reconnaître Silenie, Halisca n'occupe la scène qu'un instant ; elle ne se fait remarquer que par cette pensée :
« Il faut qu'un secret confié de bonne foi soit gardé de même, pour qu'à l'auteur d'un bon office ne tourne pas à mal sou en-vie de bien faire. » (81)
Les esclaves de Caton le Censeur connaissaient bien cette maxime, lorsqu'ils répondaient sans cesse : « Je ne sais pas » à ceux qui voulaient savoir d'eux ce que faisait leur maître (82). 

CHARANÇON

Il n'y a rien de sérieux dans la plus grande partie du rôle de l'esclave Palinure de Charançon. L'importance du rôle secondaire est laissée ici au Parasite qui donne son nom à la pièce et qui est allé chercher en pays étranger la somme nécessaire aux amours de Phédrome. Cependant quelques-unes des libertés, des facéties de Palinure méritent d'être remarquées. Aux confidences de son maître sur ses amours, l'esclave se récrie tout d'abord, et craint que Phédrome ne se permette quelque fredaine indigne de lui ou de sa famille ; il tremble qu'il n'envahisse le gynécée de quelque matrone honnête « ou qui doit l'être (83). » A part cette épigramme, qui est tout-à-fait dans le goût de Plaute, on croirait que c'est un serviteur de Térence qui parle. Térence ne fera qu'étendre, par l'entremise de ses esclaves, ces belles maximes de respect pour les matrones que Caton, nous dit Horace, prêchait à la jeunesse de son temps. Dans Plaute, ce n'est qu'un éclair de cette morale, qu'on peut appeler judiciaire. Il ne veut pas qu'un homme libre soit exposé, par un adultère, à être frappé d'incapacité au premier chef : mais c'est tout. La plaisanterie viendra bien vite se jouer à la suite de ces leçons sérieuses. Palinure se raille, avec une audace qu'il est bon de noter, des airs épris, de toutes les banalités sentimentales de son patron, et cela en sa présence même. Quand il mêle à ses plaintes ces proverbes habituels à la vie Romaine : « Qui veut manger la noix, commence par casser la coquille, » ou celui-ci : « Prends-y garde : la flamme suit de près la fumée (84) » qu'Horace, dans sa Lettre aux Pisons, se rappellera aussi en définissant le procédé d'Homère, il semblé entendre Sancho Pança sermonnant Don Quichotte et appuyant chacun de ses arguments de force sentences et adages. Ce n'est pas tout : Palinure qui aime le vin et qui envie à la vieille servante de l'amoureuse celui qu'elle reçoit, ne se gêne pas pour insulter l'amante de son jeune patron:
« Vraiment effrontée avec tes yeux de chouette, il te va bien de dire que je suis ennuyeux ! Le beau masque aviné ! sotte ! »
Quid ais? propudium ?
Tun' etiam cum nocturnis oculis, me vocas
Ebriola persolla ! nugae !
(85).
Tant de libertés reçoivent enfin leur digne prix. Phédrome, en voyant insulter celle qu'il aime, rappelle l'esclave au sentiment de sa condition subalterne : « Un esclave, régal des etriviéres, prendre la parole devant son maître ! » Voilà l'équilibre romain rétabli. Mnesiloque des Bacchis ne disait pas autrement au pédant Lydus, son précepteur. Le badinage a cessé pour faire place à la réalité; l'esclave est battu sur la scène par celui qu'il traitait d'égal tout-à-l'heure.
Cette comédie nous apprend encore, mais en passant et comme par hasard, certains usages habituels aux esclaves, tels que la divination ou plutôt l'interprétation des songes. Il est aisé de comprendre que beaucoup d'entre eux, victimes de la guerre, du commerce ou de cette piraterie exercée sur eux, dans les parages de la Cilicie, dans la Thrace, le Pont, ou l'Asie Mineure, aient essayé quelquefois de se faire un pécule ou d'imposer à leurs maîtres par l'usage de certaines prédictions auxquelles on croyait encore généralement. Comment, d'ailleurs, dans un temps où le Télamon d'Ennius faisait entendre sur la scène des sentences hardies sur l'indifférence des dieux, quand certains êtres naissaient dans une dégradation héréditaire, à côté d'autres involontairement privilégiés et libres ; comment le sentiment de la fatalité n'eût-il pas été une croyance chez la plupart, et, pour les plus malheureux, l'objet d'une science ou d'une industrie? Ne soyons donc pas surpris de voir Palinure répondre, en riant, au prostitueur qui le consulte : « Tu vois en moi un devin unique, un inspiré! Les autres interprètes des songes viennent me consulter : mes réponses sont pour eux des oracles. » Chez Plaute c'était la mention d'un usage et en même temps peut-être une épigramme détournée contre ces divinateurs de profession dont la scène s'est souvent moquée (86), ou contre ces songes pompeux de là tragédie qui ont été parodiés aussi dans le Fanfaron et le Marchand. Il y a une Atellane de Pomponius qui porte le nom d'Augur et une autre celui d'Aruspex (87). Nous savons que Dossennus faisait métier de tireur d'horoscopes, ou plutôt de philosophe, comme il disait dans son langage prétentieux, et qu'il ne rendait pas ses oracles gratuitement (88). Avant cette époque , le poète Noevius avait choisi le moment de sa captivité pour écrire une comédie, intitulée Hariolus (89), où cette classe curieuse avait sa place, et Ennius protestait déjà dans, ses vers expressifs contre le charlatanisme de ces savants de carrefours :
Non habeo denique nauci Marsum augurem,
Non vicanos aruspices, non de circo astrologos,
Non Iliacos conjectores, non interpretes somnium;
Non enim sunt ii arte divini, aut scientia,
Sed superstitiosi vates, impudentesque harioli,
Aut inertes, aut insani, aut quibus egestas imperat;
Qui sibi semitam non sapiunt alteri monstrant viam.
Quibu' divitias pollicentur, ab iis drachmam ipsi petunt.
De bis divitiis sibi deducant drachmam, reddant cætera.
(90)
Il était donc permis aux esclaves de Plaute de les imiter ou d'en rire.
Ailleurs, le parasite, au retour de son voyage en Carie, en parlant de ceux qui peuvent faire obstacle à sa course empressée, cite parmi ceux qui obstruent les rues ces Grecs qui se promènent en longs manteaux, esclaves vagabonds, drapetae, qu'on rencontre partout, et ces valets des bouffons, servi scurrarum, qui jouent à la balle dans les carrefours (91). Je crois qu'il faut entendre ici, par scurrae, les plaisants de profession qui avaient, comme beaucoup d'autres, un nombreux domestique, et qu'il ne s'agit pas, comme on l'a pensé, des habitants de la ville (92), en opposition avec les citoyens des tribus urbaines. Le chanteur Tigellius, cet homme si aimé des musiciennes, des mendiants, des charlatans, des parasites, des comédiens, n'était-il pas le plus somptueux et le plus frugal des maîtres, n'avait-il pas-à son service tantôt deux cents esclaves, tantôt dix (93) ? C'est de ces maîtres destinés par état à amuser les autres que Plaute a décrit ici les esclaves. Ils étaient, ils devaient être aussi paresseux et aussi joueurs que leurs patrons. 

EPIDIQUE

Mais cette fois, voici un esclave, de la famille de Chrysale, qui doit donner son nom à la pièce, et y figurer avec la plupart des attributs ordinaires aux serviteurs fripons. Epidique est chargé, dans la comédie de ce nom, de sauver deux fois les folies de son jeune maître Stratippoclès , et de lui procurer de l'argent. La donnée n'est pas neuve ; c'est un rôle de plus d'esclave attaché à un jeune amoureux; le génie du serviteur et de l'auteur ne doit briller que par la variété des moyens et la différence des tours.
L'exposition de la pièce est faite par l'écuyer de Stratippoclès et Epidique, contrairement à ce qui se pratiquait pour les autres comédies, où le prologue nous annonce le sujet. Cet écuyer, armiger, nommé Thesprion, qui disparaît après cette première scène, était aussi un esclave, comme Epidique. Seulement l'armiger était un esclave du dehors, employé aux expéditions lointaines, comme Automédon, l'écuyer d'Achille ou comme ce Spendophorus, l'écuyer de Domitien, dont Martial vante les exploits amoureux (94). C'était ordinairement l'auxiliaire du guerrier plutôt que du citadin. Pline nous a dit à peu près quel prix on les achetait à l'origine.
« Ainsi donc, dit-il des rossignols, on vend ces oiseaux le prix d'un esclave et même plus cher que ne coûtait jadis un écuyer; je sais qu'un rossignol blanc s'est vendu 6,000 sesterces (environ 1,500, francs) (95).»
Mais je doute que Stratippoclès ait acheté cet écuyer. S'il avait eu de l'argent il l'eût gardé pour ses maîtresses plutôt que pour ses esclaves. Thesprion est sans doute né dans la maison de son jeune maître, et ce n'est pas un bien grand guerrier que Stratippoclès.
Les vérités qui échappent aux deux esclaves dans ce premier et piquant dialogue sont précieuses à recueillir. Epidique promet à l'écuyer qui arrive qu'on lui donnera le souper d'usage. C'était en effet une coutume consacrée, et, dans le Stichus, le parasite Gelasime lui-même invitera son patron à souper chez lui à l'occasion de son heureuse arrivée. (96) Les deux camarades s'avouent tout haut qu'ils volent. Thesprion vante à ce sujet sa main gauche, celle qui, chez les anciens, passait pour servir à dérober (97). Cependant, au milieu des insultes qu'ils se prodiguent mutuellement, comme c'est l'usage entre valets fripons, Epidique n'oublie pas que la discrétion est le premier devoir d'un esclave. (98) Ce n'est pas la première fois que nous surprenons cette réserve chez les esclaves babillards de Plaute.
Epidique, qui est en correspondance épistolaire avec son maître et qui l'a chargé de lui amener quelque esclave appétissante (99), se laisse toucher de compassion en le voyant menacer de se tuer si son valet ne lui trouve 40 mines. Évidemment la vérité dramatique a été outrée en cet endroit, pour amuser les spectateurs ; mais ici, comme ailleurs, l'exagération même du vrai ne sert qu'à le mieux confirmer. Un maître qui se met ainsi à la merci d'un serviteur, et qui provoque sa sensibilité, ne pouvant rien obtenir de sa soumission, cela n'est pas tout-à-fait nouveau pour nous ; l'Asinaire nous l'a déjà appris. Nous pouvons entrevoir déjà les progrès de l'ascendant que les esclaves prendront, leur indépendance hautaine. Leur tour ne peut manquer de venir : commerçants, ils feront un jour concurrence à leurs patrons; patrons parvenus, ils auront leurs maîtres pour courtisans ou pour égaux. Le temps où la République sera menacée d'être livrée aux serfs n'est pas loin, et l'on verra plus tard les fils de patriciens servir de cortège à un esclave enrichi (100). Epidique, chargé d'extorquer 40 mines au vieux Périphane, se met en frais de ruses, et celle qu'il ourdit est assez ingénieuse. L'esclave aimée et ramenée par Stratippoclès sera rachetée par son vieux père pour que Stratippoclès ne l'affranchisse pas et n'aille pas l'épouser, comme le bruit en court. Epidique, en fin matois, quand il donne cet avis au vieillard, prend le ton radouci d'un esclave timide :« Si je pouvais me permettre d'avoir plus d'esprit que vous, j'ouvrirais un avis des meilleurs. »
Si æquom siet me plus sapere quam vos, etc.
Et plus loin :
« Ce n'est pas pour mon compte ici qu'on sème et qu'on moissonne : Je ne désire que ta satisfaction. » (101)
C'était tout à la fois habile et vrai : l'esclave devait nécessairement, dans la constitution romaine, avoir moins d'esprit que son maître et ne travaillait que pour le compte d'autrui.
Mais Epidique est ici plus fin que tous les autres, car il fait acheter à Périphane deux joueuses de lyre au lieu d'une, lui soutire tout l'argent qu'il veut, en un mot, il se joue du vieillard au point de l'amener à dire : « C'est bien toi d'avoir mouché le nez d'un vieux roupilleur, d'un imbécile comme moi. » (102) Enfin il donne encore un curieux échantillon de sa fourberie audacieuse dans la scène dernière où il enjoint au vieux père de le garrotter et de lui obéir. Un instant la peur d'un cruel châtiment lui avait inspiré la pensée de fuir et il avait prié Stratippoclés de lui fournir l'équipement nécessaire à cet effet (103). Mais, quand il a découvert que la captive aimée par son jeune maître n'est autre que la fille de la maison, celle à qui Epidique avait apporté autrefois un croissant d'or et un anneau d'or, pour l'anniversaire de sa naissance, et qui, par son retour, va combler de joie sa famille (104), il se décide à rester et à narguer ceux qu'il redoutait tout-à-l'heure. Il faut le reconnaître, Plaute a donné ici, comme ailleurs, une faiblesse, une bonhomie ridicule à la vieillesse qu'il n'aimait guère ; il fallait toute la bénignité du rôle de Periphane pour faire accepter l'audace de celui d'Epidique, de même que dans les Fourberies de Scapin, où Molière s'est quelquefois souvenu d'Epidique, Scapin serait trop effronté si Géronte n'était si ridicule. 

MENECHMES

Messénion, l'esclave de l'un des Ménechmes, remplit dans cette pièce un personnage d'une importance différente. Ce n'est pas qu'il ne soit un esclave de distinction. On dirait au contraire ou qu'il est lettré, ou qu'il l'est devenu à la suite de ses nombreux voyages dans les pays qu'il a parcourus avec son maître. Il parle, en riant, d'écrire l'histoire, pour justifier, à la manière des historiens antiques, ses longues pérégrinations (105). Mais un autre désir le sollicite davantage : il veut retourner dans la terre natale et rentrer au logis commun, comme un serviteur rangé et sédentaire (106). Son rôle offre au premier abord quelqu'analogie avec celui du pédagogue Lydus des Bacchis. C'est Messénion qui est chargé de garder la bourse de son maître et de pourvoir aux dépenses, c'est lui qui l'avertit des dangers qu'il court dans une ville nouvelle, lui enfin qui, en homme expérimenté, s'évertue à le tenir en éveil contre les manèges et l'astuce des courtisanes. Vain effort ! comme Lydus, il est rappelé sans cessé par celui qu'il sermonne au souvenir de sa misère et de sa condition servile. Il n'est pas écouté et sa morale reçoit maint affront, comme toute morale qui vient de trop bas: Messénion le constate lui-même :
« Mais tu es un impertinent, se dit-il, de prétendre régler la conduite de ton maître. Il t'a acheté pour lui obéir et non pourlui commander. » (107)
Une fois rentré dans la vérité de sa situation, il n'a plus d'autre règle qu'une conduite soumise, exemplaire. Dans un monologue remarquable, parce qu'il exalte l'instinct de la conservation personnelle et fait du dévouement un moyen intéressé plutôt qu'un devoir ou un attrait, Messénion nous donne le programme de beaucoup de bons serviteurs romains. Penser à son dos plutôt qu'à sa bouche, comme il dit; être un instrument passif et docile, instrumentum vocale, comme eût dit Varron ; craindre le châtiment si l'on s'enhardit, espérer l'affranchissement si l'on obéit ! morale de la misère et par conséquent de l'égoïsme, morale bien digne des maîtres romains, et la seule possible polir se mettre à l'abri de leurs rigueurs au sein des envahissements de l'épicurisme et de l'abâtardissement des classes inférieures! Que nous-sommes loin déjà de l'Epidique! Ce n'est pas Méssenion qui lèverait un front insolent contre celui qui lui commande ; s'il n'y avait que des Messénions parmi les esclaves, l'émancipation ne serait pas si prochaine. Tyndare, dans les Captifs, était une exception unique ; c'était l'idéal de l'esclave, mais ce qui le rendait vraisemblable c'est qu'il servait un maître excellent. Messénion, c'est une exception aussi, mais plus commune parce qu'elle est en regard d'un patron indifférent. Il courbe trop sa tête pour la pouvoir relever jamais : il s'accommode trop facilement de sa chaîne pour l'oser rompre un jour. Si Ménechme, son maître, ne la brise pas, Méssénion la gardera paisiblement jusqu'à sa mort. Epidique au contraire, comme Liban, comme Stalagme et Léonidas, c'est la vérité courante, c'est l'emblème de la servitude en général; c'est de là, c'est de leur ergastule qu'un jour sortira la liberté.
Une fois cette théorie de Messénion acceptée, on est moins touché de la vivacité qu'il met à empêcher l'enlèvement de Mènechme au cinquième acte. Il a beau crier : « Je ne t'abandonnerai pas, je te défendrai, je te secourrai fidèlement, je ne souffrirai pas que tu périsses. Plutôt périr moi-même! je le dois » ; on reconnaît dans ce défenseur l'homme qui défend son propre dos et qui songe à son affranchissement. En effet, à peine le service est-il rendu, Messénion demande sa libération. Il est puni tout d'abord de sa réclamation trop hâtive par son véritable maître qui n'est pas le Ménechme qu'a délivré l'esclave. Il devait y avoir là, au moment de ce désappointement inattendu , un rire général dans l'auditoire. On n'est pas fâché que le mécompte soit le prix d'une générosité si égoïste. Mais sa bonne conduite devait finir par l'emporter, parce que ceux qui commandent récompensent la docilité de leurs subordonnés, sans s'inquiéter des motifs ; la pièce finit par la reconnaissance des deux frères et par l'affranchissement de Messénion (108). 

MERCATOR

Rien de particulier dans les rôles serviles du Mercator. La belle Pasicompsa, la seule esclave intéressante de la pièce, n'y a qu'une scène : elle n'y montre que de l'ingénuité et de l'amour. Charin, le fils de famille, a ramené d'un long voyage cette captive, qui lui est disputée par son père Démniphon au moyen d'un stratagème qui fait le fond de la comédie. Les amours de Charin l'emportent, grâce au zèle d'un ami et de l'esclave Acanthion qui lui est dévoué.
Là encore il y a des souvenirs de pédagogie dans le rôle de l'esclave. Acanthion avait commencé par être le gouverneur de son jeune maître et fini par être chargé de le garder et de l'accompagner :
Servum una mittit, qui olim a puero parvolo
Mihi paedagogus fuerat, quasi uti mihi foret Custos.
(109)
Une seule fois, dans tout le cours de la pièce, Acanthion semble rappeler sa condition première, lorsqu'il parle des maux et des biens de cette vie à son jeune maître qui lui répond qu'il n'entend rien à la philosophie. (110) Partout ailleurs il rentre dans la catégorie des esclaves dévoués à la jeunesse, et ses plaisanteries ressemblent à toutes les plaisanteries d'esclave.
Il n'en est pas de même de la belle Pasicompsa. Le vieux Démiphon qui l'a vue la trouve, dit-il, trop belle pour être, comme l'avait annoncé Acanthion, la suivante d'une matrone. Ce qu'il fallait à une servante c'était savoir tirer la navette, moudre, fendre du bois, filer sa toile, balayer la maison, faire la cuisine pour tous et supporter les coups (111). Les servantes grecques d'Andromaque et de Pénélope, les esclaves des tragédies d'Euripide n'avaient pas d'autre tâche. Est-ce à une esclave de cette sorte que Lucilius parlait d'appliquer mille coups de fouets en un jour? (112) Je n'ose le croire. Mais Titinius, dans sa Gemina, semble s'adresser à ses pareilles quand il leur prescrit de balayer la maison et d'enlever les toiles d'araignées (113). Selon Démiphon, Pasicompsa est trop belle pour ces rudes fonctions : dans la rue, lorsqu'elle accompagnera sa maîtresse, elle attirera les oeillades des passants, leurs tendres déclarations; le dur métier de servante ne convient qu'à quelque Syrienne grossière et laide qui ne peut compromettre personne. L'enchère qui termine la troisième scène de ce second acte est un tableau animé des luttes suscitées par la mise à l'encan des esclaves et en même temps un témoignage des atteintes que recevait l'autorité du pater familias quand il devenait le rival amoureux de son fils. Nous savons par le Charançon que le prix moyen d'une esclave de cette sorte était de trente mines (114). Ici par galanterie pour Pasicompsa et par l'acharnement réciproque de Démiphon et de Charin, l'enchère s'élève jusqu'à trente-sept mines. Dans l'Epidique nous avons vu payer jusqu'à cinquante et soixante mines pour une belle esclave (115); mais c'est l'exception.
La vieille Syra, la servante de Dorippe, est une de ces esclaves accoutumées à la grosse besogne du logis. Elle se plaint de ses fatigues et de son grand âge épuisé par la servitude. Mais elle n'en est pas moins restée fidèle à sa maîtresse. Elle s'émeut pour elle des infidélités de son vieux mari (116). Elle fait à ce sujet un retour sévère sur les rigueurs de la loi envers les femmes, sur la sujétion que leur ont imposée les maris :
« Qu'un mari entretienne secrètement une courtisane, si sa femme vient à l'apprendre , l'impunité lui est assurée. Qu'une femme sorte de la maison, aille en ville secrètement, le mari lui fait son procès, elle est répudiée. » (117)
Nous avons vu ailleurs jusqu'où pouvaient aller cette liberté du mari et sa sévérité envers sa femme (118). La condition subalterne des femmes a été l'objet de plaintes qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Dans le Mariage de Figaro on est frappé d'entendre Marceline s'écrier, au moment où elle reconnaît son fils : 
« Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes, c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre jeunesse... Dans les rangs même les plus élevés les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié ! » (119)
Ici du moins la plainte directe était permise. C'était d'ailleurs de la condition des femmes en général, épouses ou filles, que Marceline, la mère non mariée de Figaro, parlait; elle remontait jusqu'au législateur lui-même pour lui reprocher sa rigueur et ses préférences ; la loi elle-même était mise en cause. C'est de la liberté telle qu'on la pratiquait au XVIIIe siècle. Après avoir violé la règle, on osait la discuter. Il n'en était pas de même au VIe siècle de Rome. La femme, à moins d'être dotée, accepte son infériorité. Dans une pièce d'Afranius, l'une d'elles dit hautement qu'elle se soumet à la loi qui ne lui permet qu'un seul mari (120). Le moment de l'enfreindre ouvertement n'est pas venu encore.
Syra, qui avait eu quelque droit de parler comme Marceline, mais pour réclamer contre sa servitude, l'honore au contraire, comme on voit, par son attachement pour sa maîtresse. Cette affection s'étend jusque sur le fils de la maison, qu'elle a nourri (121), et qu'elle veut éclairer sur les déportements apparents de son père. Son rôle se borne là : il n'est qu'indiqué et n'offre rien de complet. 

MILES GLORIOSUS

Palestrion, du Miles Gloriosus, a toutes les qualités des serviteurs d'amoureux. Il est tout entier voué à la fortune du jeune Pleuside et, quoiqu'il soit passé au service du Fanfaron, c'est Pleuside, son premier maître, qu'il aime et veut faire réussir.
Il a cependant, comme tout le monde excepté l'amant, une fort mauvaise opinion de la maîtresse de son premier patron. « Elle est en fonds de mensonges, de faux serments, d'impostures, en fonds de ruses, de prestiges et de tromperies (122). » Il ne pense pas mieux des femmes en général (123). Qu'importe ! Pleuside l'aime, elle est au pouvoir du Fanfaron, Pleuside l'aura. Un camarade de Palestrion a malheureusement découvert un tête-à-tête entre les deux amants : c'en est fait de leurs amours si le Fanfaron l'apprend. C'est ici que Palestrion doit montrer son habileté, ici que son rôle commence véritablement.
Peut-être sa jalousie contre. son compagnon, qui a vu les amoureux, n'est-elle pas complètement étrangère à ses calculs (124). Il y a d'ordinaire, entre camarades .de cette sorte, plus d'envie que de bon-vouloir. C'est là, pendant qu'il songe à quelque tour nouveau, qu'il est comparé par Plaute au poète Naevius, captif comme lui (125). J'ait dit ailleurs. combien cette comparaison me paraît blâmable et combien l'écrivain s'était avili en prenant parti contre le poète. Mais, si l'on ne veut voir ici que la similitude de situations, il y avait en effet quelque analogie entre Palestrion, forcé d'inventer sous le regard d'un esclave malveillant et d'un maître exigeant, et l'écrivain qui, ayant deux gardiens à ses côtés, médite péniblement sur son châtiment et sur deux comédies nouvelles. Cette scène où Périplectomène, l'hôte de Pleuside, a recours aux talents de Palestrion et l'oblige à trouver quelque expédient inattendu, est animée et pittoresque par les détails. Il y a une description des différentes attitudes de l'esclave en méditation qui a toute la vivacité du récit de l'esclave qui, dans les premières scènes du Rudens, décrit l'arrivée et le naufrage de deux jeunes filles (126). Il semble qu'on assiste à toutes les anxiétés de Palestrion, et qu'on doive partager avec lui les tourments de l'invention. Le tableau n'est pas moins vif quand Périplectomène excite l'inventeur et cherche par tous les moyens, par la peur des houssines, par l'imminence du péril, par l'attrait du renom, à provoquer, à échauffer, à aiguillonner son imagination (127). Palestrion, il faut bien le dire, a encore un autre motif de réussir par une combinaison nouvelle, c'est son intérêt propre. Car il est l'esclave favori, Scéledrus son camarade en fait l'aveu dans un moment de jalousie. C'est Palestrion « qu'on appelle le premier à la pitance ; c'est à lui qu'on donne les meilleurs morceaux. Il y a tout au plus trois ans qu'il est dans la maison et il n'y a pas de serviteur qui y ait un service plus doux (128). » Est-il besoin d'ajouter que Pleuside, comme le Philocrate des Captifs, se montrera reconnaissant envers son esclave de prédilection (129) ?Toutes ses batteries sont habilement dressées contre Scéledrus, l'esclave trop clairvoyant qui se laisse tromper par le jeu d'une porte dérobée ou effrayer par les menaces de l'hôte de Pleuside, et contre le Fanfaron, sot et ridicule personnage; qui se laisse enlever sa maîtresse dans l'espoir d'être l'amant heureux d'une femme mariée. Palestrion occupe toujours la scène et fait mouvoir tous ces fils avec une activité sans égale. Il imagine de soudoyer une courtisane et sa suivante, afin de les faire passer pour la femme et l'esclave d'un homme libre et de captiver le Fanfaron jusqu'à ce qu'il se soit attiré les mécomptes de l'adultère. En outre, Palestrion fait déguiser son jeune maître en marin pour venir enlever celle qu'il aime au Fanfaron et dénouer la pièce par la satisfaction des deux amants et par la punition du ridicule. Mais ce, n'est pas là tout ce qu'il déguise. Ses ruses redoublées ne sont que la répétition variée de celles que d'autres esclaves nous ont déjà apprises. Elles n'en diffèrent que par le nombre et l'objet. Ce qui fait l'originalité du rôle de Palestrion, c'est qu'il feint avec complaisance les sentiments qu'il n'a pas et nous donne ainsi des mensonges intéressés de la servitude un échantillon que nous n'avions pas trouvé jusqu'ici.
Écoutez-le, dans son ardeur de connaître ce qu'a vu et ce que dira le camarade dont il est jaloux, il compte beaucoup sur l'indiscrétion de celui-ci : «Je sais par moi-même, ajoute-t-il, ce qui en est; est-ce que je peux me taire quand j'ai seul un secret?»
Gnovi morem egomet; tacere nequeo quæ solus scio (130);
et ailleurs, s'il se trouve avec ce compagnon de servitude, il lui recommandera, en esclave discret, de ne pas tout dire :
Mussitabis. 
Plus oportet scire servum quam loqui
(131).
Apprend-il qu'il a été fait don de sa personne à la maîtresse de Pleuside, il feint un vif chagrin de quitter le Fanfaron. Il pousse des sanglots, il verse des pleurs ; il va, dans sa fausse douleur, jusqu'à exhorter les esclaves, ses camarades, à vivre en paix, en concorde et à ne plus médire, même de lui (132). Ce seraient une tendresse et une morale touchantes si nous n'étions édifiés sur le goût de Palestrion pour ses égaux; ce seraient des lamentations à fendre le coeur, si elles ne devaient plutôt faire éclater un fou rire. C'est par là que cet esclave diffère des autres. Plaute a changé ici de procédé. Ce n'est plus par quelque vérité insolente, qu'il contredit la convention scénique et montre l'homme sous le masque; c'est par l'exagération même de cette convention poussée jusqu'à l'hyperbole qu'il atteint au comique. Dans d'autres pièces, les vieillards, les sots étaient attaqués en face par des vérités cruelles et blessantes, par le cynisme du mépris. Ici le Fanfaron est combattu par des voies moins ouvertes. C'est en exaltant ses faiblesses que Palestrion ajoute à leur ridicule, c'est en paraissant leur céder qu'il les châtie. Son dévouement pour Pleuside justifie tout.
Il est à peine besoin de mentionner le personnage de Scéledrus, son camarade. Celui-ci, c'est l'esclave méchant et poltron tout ensemble. Il doit finir par la croix, il le sait; son père, son aïeul, son bisaïeul, son trisaïeul, ne sont pas morts autrement (133.). Il a de qui tenir, et les vices n'ont rien qui l'effraye. C'est lui qui du haut de l'impluvium a épié, a vu dans la maison voisine la maîtresse du Fanfaron donner des baisers à un autre, c'est lui qui se plaint des préférences accordées à Palestrion, lui qui tremble quand Périplectomène menace (134), et qui, comme. Sosie et Scapin, se gorge de vin qu'il dérobe, avec d'autres, dans la cave dont il est malheureusement le cellérier (135). On le voit, Scéledrus ne vaut pas Palestrion, son confrère; il est placé à côté de lui pour le mieux faire valoir. Il n'a ni esprit ni dévouement. Il a les défauts de Palestrion sans avoir ses qualités. 

MOSTELLARIA

Le rôle du fermier dans les pièces latines offre une particularité curieuse. Le fermier est toujours du côté des intérêts du vieux maître, tandis que l'esclave de la ville, urbanus, leur est le plus ordinairement hostile. Dans Casine, celui qui doit épouser la servante pour la livrer au vieux Stalinon, c'est Olympion, le fermier; celui qui rivalise avec lui en faveur du fils de famille, c'est Chalinus, l'esclave de la maison. Cette préférence du fermier s'explique par son intérêt : celui qui le paie, qu'il connaît plus familièrement , qu'il représente aux champs (136), c'est le Paterfamilias. Le fermier ne doit soutenir que lui. Le prologue de Casine nous a dépeint avec vivacité les luttes et la haine qui divisaient le valet de ville et le campagnard. C'est qu'ils n'étaient pas choisis dans la même classe. Columelle, dans ses prescriptions agricoles, a bien soin de défendre qu'on choisisse le villicus parmi les serviteurs citadins. Ils sont trop joueurs, trop paresseux, trop ivrognes, trop amis du cirque et du Champ-de-Mars pour être de bons fermiers (137). Caton avait bien soin de ne pas prendre pour les soins des champs des serfs délicats et efféminés, mais des hommes robustes et sobres (138). Il n'eût point choisi, comme Horace, un de ces esclaves du dernier rang, mediastini (139), sans emploi déterminé, habitué aux plaisirs de la ville et dégoûté trop facilement des travaux champêtres (140). Il ne faut donc pas s'étonner des épigrammes nombreuses que se renvoient tour-à-tour dans plusieurs comédies les métayers et les serviteurs de ville. Leurs intérêts et leurs situations différaient comme leurs moeurs (141). La première scène de la Mostellaria met en présence le verna et le villicus et reproduit les récriminations et les animosités dont il s'agit. Ici le fermier n'est qu'un personnage protatique, c'est-à-dire qu'il est destiné à ouvrir la pièce et à en faire l'exposition pour disparaître ensuite (142). Il nous apprend à combien de méfaits l'esclave Tranion a entraîné son jeune maître, et il se promet bien d'ouvrir les yeux au vieux Theuropide, son père.
« Passez, lui dit-il, passez les nuits et les jours à boire, menez la vie des Grecs, achetez des filles pour les affranchir, nourrissez des parasites; épuisez le marché par vos festins ! (143) »
Mais Tranion ne s'émeut pas pour si peu. Que lui font à lui ces reproches d'un mangeur d'ail, comme il appelle le villicus? Tranion n'est-il pas placé au haut bout de la table, n'est-il pas couvert de parfums, nourri des plus friands morceaux (144) de pigeons, de gibier, de poissons qu'il va acheter lui-même, comme font les maîtres (145)?
Cependant cet air trop hautain change un moment quand, au milieu des orgies et de l'insouciance, il voit arriver le vieux Theuropide, le père de notre jeune libertin : c'est la donnée ordinaire de toutes les comédies. L'arrivée de la vieillesse, c'est-à-dire de la sévérité, met dans un émoi inattendu la jeunesse, c'est-à-dire les dissipateurs et leurs esclaves; comme si ce moment n'avait pas dû être prévu par les calculs de l'un ou de l'autre. Acanthion du Mercator, nous l'avons vu, ne fait pas autrement quand survient. le père de Charin. Cette imprévoyance n'a. pour but que de donner plus de prix encore aux talents de l'esclave. On se préserve mieux du péril qu'on attendait que de celui qui nous surprend; et l'esprit qui improvise le salut vaut mieux que celui qui le prépare. Tranion en est donc aux expédients pour sauver les apparences de la conduite de Philolachés aux yeux de Theuropide. Dans les premiers moments de son anxiété