ŒUVRES CHOISIESDE A.-J. LETRONNE
MEMBRE DE L'INSTITUT
ASSEMBLÉES, MISES EN ORDRE ET AUGMENTÉES D'UN INDEX PAR E. FAGNAN
PREMIÈRE SÉRIE ÉGYPTE ANCIENNE
TOME DEUXIÈME
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR28, RUE BONAPARTE, 28
1881
LA STATUE VOCALE DE MEMNON CONSIDÉRÉE DANS SES RAPPORTS AVEC L'ÉGYPTE ET LA GRÈCE

AVANT-PROPOS
Quelques amis éclairés m'ont conseillé de réunir en un seul corps deux Mémoires qui ont été composés pour deux collections académiques différentes. J'ai beaucoup hésité à suivre cet avis. A une époque où les esprits sont détournés des travaux qui ont l'antiquité pour objet, où les moments s'écoulent et se perdent dans des préoccupations qui laissent si peu de place aux études sérieuses et tranquilles, il était permis de reculer devant l'idée de faire paraître un volume in-4° de 300 pages sur un colosse égyptien mutilé. Tant de gens ne connaissent la statue de Memnon que par la belle phrase de Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire ! N'était-ce pas s'exposer à conquérir la réputation d'un nouveau Chrysostome Mathanasius, et la gloire peu désirable d'avoir fait, le plus sérieusement du monde, un pendant au Chef-d'oeuvre d'un inconnu ? Mais on m'a dit que le livre n'est réellement ni trop long, ni hors de proportion avec le sujet ; que, tiré à peu d'exemplaires, il ne sortira pas de ce cercle restreint de vrais connaisseurs qui sont le public pour de tels ouvrages; qu'ainsi il échappera aux regards de cet autre public pour lequel il n'est point fait, et qui pourrait se méprendre sur l'objet, le caractère, l'importance quelconque d'un travail de ce genre. Ces considérations m'ont décidé. J'espère n'avoir pas lieu de m'en repentir. Les deux Mémoires que j'ai réunis dans ce volume forment deux parties distinctes. Dans la première, qui est historique, je me suis proposé de discuter tous les faits relatifs à la statue vocale de Memnon, et d'en faire sortir une théorie qui embrasse et explique tous les détails de ce curieux problème, dont la solution, inconnue des anciens eux-mêmes, était à peu près désespérée des modernes. La seconde, qui est épigraphique et philologique, contient le texte restitué et l'explication de toutes les inscriptions grecques et latines qu'on lit encore sur les jambes et sur le socle de la statue vocale. Comme elles ont pour auteurs les témoins mêmes du phénomène, qui en racontent les circonstances, en indiquent l'époque, et nous peignent tantôt en vers, tantôt en prose, les impressions qu'ils en ont reçues, ces inscriptions contiennent une foule de renseignements utiles pour l'étude de la question générale : on n'avait pu s'en servir jusqu'à présent, parce que ces fragments paraissaient tellement mutilés, dans les copies qu'on en possédait, qu'il avait été presque impossible de les restituer, et par conséquent de les comprendre. A la suite, j'ai placé, en Appendice, les inscriptions que d'anciens voyageurs grecs et latins ont déposées dans les syringes ou tombes royales de Thèbes. Ces deux collections comprennent environ cent trente pièces, la plupart inédites, ou, ce qui est presque la même chose, pour la première fois rendues à leur état d'intégrité, et acquises à la science. Elles sont précieuses pour la connaissance de l'Égypte grecque et romaine; des faits entièrement neufs et de l'intérêt le plus varié sortent de leur texte rétabli : on y voit paraître une foule de personnages plus ou moins distingués, des administrateurs, des militaires, des poètes, un empereur, une impératrice, des noms historiques, et d'autres auxquels il n'a manqué qu'un hasard heureux pour le devenir. Elles forment une suite naturelle à un précédent ouvrage que les savants ont accueilli avec indulgence, et qui, dans la nouvelle forme que je travaille à lui donner, sera, je l'espère, moins indigne de leurs suffrages. La réunion de ces deux parties, qui tiennent intimement l'une à l'autre, compose une étude, une monographie historique et archéologique complète et, je crois, unique en son genre. Les amis de l'antiquité qui donneront quelque attention à la lecture de ce volume y verront, sans doute avec plaisir, qu'il n'y a point de question à dédaigner ; que la moins importante en apparence, la plus restreinte par son objet, peut faire connaître des rapports inattendus, qui éclairent vivement des points très éloignés ; il ne faut qu'avoir la patience de la considérer sous toutes ses faces, et de la creuser dans toute sa profondeur. Assurément personne ne s'attendait à la portée de celle-ci, et j'étais loin moi-même de m'y attendre en commençant. Qui se serait douté que l'étude d'un colosse égyptien toucherait aux anciennes traditions helléniques, se lierait à toute l'histoire de la domination romaine en Égypte, et fournirait quelques traits nouveaux à la peinture des efforts du paganisme pour étouffer le christianisme naissant ? Je ne soupçonnais pas davantage que cette étude amènerait des conséquences importantes pour le résultat des autres recherches relatives aux opinions religieuses des anciens peuples. En effet, d'après cet examen attentif d'un point spécial, les explications savantes et ingénieuses données récemment sur les mystères de la statue de Memnon doivent être regardées maintenant comme tout à fait chimériques : il n'est plus possible de compter sur les merveilleux rapports qu'on a cru pouvoir établir entre cette statue et la symbolique de l'Orient ; expression sonore dont l'usage est maintenant fort répandu, qu'elle dispense ceux qui l'emploient de savoir au fond ce qu'ils disent, et qu'elle leur donne le courage d'expliquer aux autres ce qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes : enfin toute la question memnonienne, que le génie poétique d'érudits célèbres avait réussi à élever dans les régions vaporeuses du mysticisme, se trouve prosaïquement ramenée tout entière dans le domaine de l'histoire réelle et positive. Or, cette grave méprise sur une question isolée, jette nécessairement de la défaveur, ou répand des doutes légitimes sur d'autres explications du même genre. Ne donne-t-elle pas lieu de soupçonner que, si l'on pouvait leur appliquer aussi des observations exactes et des faits précis, on les verrait de même tomber et disparaître, comme ces images fantastiques qui s'évanouissent lorsqu'on s'en approche ou qu'on cherche à les saisir ? Le grand nombre de rapports qui viennent se rattacher à ce curieux problème historique, et les vues entièrement nouvelles qui ressortent de faits observés pour la première fois, peuvent montrer quelles riches moissons restent encore à recueillir dans le champ de l'antiquité. Chaque jour on entend dire qu'il est épuisé, qu'il ne saurait plus rien produire. Ceux qui parlent ainsi n'ont sans doute fait que le parcourir légèrement ; s'ils avaient essayé d'en remuer le sol, ils tiendraient un tout autre langage ; car ils auraient bientôt appris que la science dont le but est de reconstruire un monde tout entier trouve sans cesse un nouvel aliment. C'est qu'elle exploite une mine où les filons s'étendent à mesure qu'on y pénètre. Quand cet ouvrage ne servirait qu'à rendre plus évidente cette vérité, et qu'à exciter l'esprit de recherche par l'espoir certain de conquêtes sur le domaine de l'inconnu, je le croirais encore assez utile, et je ne regretterais pas le temps que j'y ai consacré. S'il avait cet heureux résultat, on le devrait en premier lieu à la société savante qui m'a donné l'occasion d'entreprendre ce travail. En ne craignant pas de demander à un étranger les lumières qu'elle pouvait trouver facilement dans son propre sein, elle a fait voir qu'elle considère les sciences d'un point de vue si élevé, que les préjugés de l'orgueil national ne sauraient l'atteindre. Elle a donné là un exemple qui l'honore aux yeux des amis des lettres et lui assure leur reconnaissance ; car ils ne peuvent rien désirer tant que de voir se multiplier entre les savants de tous les pays ces communications franches et libérales, si utiles au progrès des lumières et de la civilisation, si propres à resserrer peu à peu les liens de la grande famille européenne.
OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.
Pendant les deux premiers siècles de la domination romaine en Égypte, la statue vocale de Memnon fut le monument de Thèbes qui excita le plus vivement l'attention des voyageurs. Les pyramides et Memnon, voilà les objets qu'ils venaient surtout admirer sur la terre des antiques Pharaons.La cause de la voix de Memnon leur fut toujours inconnue ; ce singulier phénomène eut à leurs yeux, tant qu'il subsista, le caractère d'un miracle, puisqu'ils ne cessèrent pas de le regarder comme le résultat surnaturel de quelque pouvoir magique ou d'une volonté divine. Dès la renaissance des lettres, ce prodige attira l'attention des érudits, dont il exerça la science et la sagacité. Avant qu'on sût que le colosse à la voix merveilleuse existait encore sur les bords du Nil, Scaliger (01), Marsham (02), Van Dale (03), Perizonius (04), et beaucoup d'autres, en parlèrent dans leurs écrits, mais seulement d'après les renseignements donnés par les anciens auteurs ; et, bien qu'ils n'eussent rien expliqué du tout, on crut qu'ils n'avaient laissé rien à dire. Pococke ramena l'attention sur cette question qui semblait épuisée, en rapportant le dessin des deux colosses de Thèbes, et particulièrement de celui qui devait avoir été la fameuse statue vocale, à en juger par les nombreuses inscriptions qui se lisaient encore sur ses jambes. Il donna de plus toutes celles de ces inscriptions qu'il put lire, en ayant le soin de les figurer sur un dessin à grande échelle de la partie inférieure des jambes de la statue. Ces inscriptions authentiques, contenant les témoignages irrécusables d'anciens voyageurs, prouvaient la réalité de la voix de Memnon, quelle qu'en fût d'ailleurs la cause. Elles confirmaient les récits des anciens. Plusieurs critiques essayèrent de lire et de restituer ces précieux fragments. Leich, Hagenbuch, Bouhier, d'Orville et Pott, y réussirent médiocrement, tant les copies de Pococke étaient imparfaites. Jablonski (05) essaya de reprendre la question dans tout son ensemble ; mais, d'une part, l'insuffisance de renseignements positifs, de l'autre le défaut de critique de ce savant orientaliste, et son goût pour les étymologies forcées, l'écartèrent du but : ses dissertations, d'ailleurs fort érudites, embrouillèrent au dernier point un sujet déjà fort obscur. L'autorité de son nom donnant crédit à ses idées, elles furent reproduites fidèlement dans plusieurs ouvrages (06). M. Jacobs est le seul qui, depuis Jablonski, ait envisagé la question d'une manière qui lui soit propre. Il ne s'est pas contenté d'améliorer la leçon et l'interprétation de plusieurs des inscriptions métriques, il a repris toute la discussion dans son Mémoire sur les tombeaux de Memnon (07). Il a proposé sur le mythe de ce personnage une hypothèse d'après laquelle Memnon serait une divinité éthiopienne, transportée successivement en différents pays. Cette idée ingénieuse, soutenue avec esprit et érudition, est contredite, comme on le verra, par l'ensemble des faits (08) ; mais il est juste de reconnaître que cet habile critique a avancé la discussion en montrant, le premier, que la voix de Memnon était un phénomène fort récent, contre l'opinion, mise en faveur par Jablonski, qui le reportait jusqu'au temps des anciens Pharaons. Les difficultés principales restaient encore à résoudre ; et peut-être étaient-elles insolubles, à moins qu'on n'examinât d'une manière analytique quelques indications assez importantes qu'on doit aux auteurs de la Description générale de Thèbes, et surtout qu'on ne possédât des copies plus complètes et plus exactes des inscriptions memnoniennes .Ces difficultés sont de deux genres : les unes sont relatives à la cause du phénomène; les autres concernent les traditions égyptiennes et grecques rattachées au personnage appelé Memnon. Quant au phénomène, la plupart des critiques modernes, s'appuyant sur quelques textes d'une époque récente et d'une autorité douteuse, se sont accordés à le regarder, comme l'effet d'une jonglerie. Plusieurs même ont pris la peine de nous décrire le mécanisme qui servait à l'opérer. Cette explication, si elle était juste, dispenserait de toute recherche ultérieure ; mais, comme elle se trouve en contradiction avec un grand nombre de faits positifs, elle est réellement inadmissible, ainsi qu'on le verra dans la suite. Quelques personnes (09) se sont récemment rangées à l'opinion, que ce phénomène pouvait bien être un effet naturel causé par la chaleur des rayons du soleil. Cette opinion (émise pour la première fois, je pense, par le P. G... de l'Oratoire (10), et rejetée fort loin par De Pauw (11), n'a été présentée que comme une possibilité, mais il y a loin de la possibilité à la certitude, et cette certitude ne pouvait être acquise que par une discussion approfondie de la partie historique de la question. En effet, quelle que soit la cause naturelle ou artificielle de la voix de Memnon, et quelque parti qu'on prenne à ce sujet, il restera toujours à expliquer les notions obscures et contradictoires que les anciens ont rattachées au personnage de Memnon et au colosse qui était censé le représenter à Thèbes. Dans l'une et l'autre hypothèse, on se demandera toujours d'où vient le nom que ce colosse avait reçu ; quel rapport a pu exister entre une statue égyptienne et un héros de la mythologie grecque ; pourquoi ce personnage, homme, héros ou dieu, grec ou égyptien, est tantôt un prince asiatique, fils de l'Aurore aux doigts de rose ; tantôt un roi d'Égypte, le grand Aménophis, le fameux Sésostris ou l'inconnu 1smandès; tantôt un roi éthiopien, dont on montrait les monuments et les tombeaux depuis Suse jusqu'à Méroé, depuis Méroé jusqu'à Troie. Tous ces faits obscurs et contradictoires sont-ils les traits à demi effacés de quelque histoire perdue, et les souvenirs confus, soit d'antiques migrations, soit d'un état politique qui avait amené des alliances entre les peuples de l'Éthiopie et ceux de l'Asie Mineure ? Ou bien faut-il n'y voir qu'un nouvel exemple du mélange inconsidéré de quelques faits réels avec des fictions poétiques et des préjugés locaux ? Telles sont, au fond, les questions graves qui sortent de toutes ces obscurités. C'est ainsi qu'un sujet limité en apparence à l'examen d'une statue mutilée ou d'une jonglerie sacerdotale touche en réalité aux questions les plus ardues de l'histoire et de la mythologie anciennes. Il serait long de rapporter les noms de tous ceux qui se sont hasardés plus ou moins dans ce labyrinthe de notions contradictoires, et plus encore de dire les solutions diverses qu'ils ont données de ces difficultés : je ne l'entreprendrai pas. Dans ces derniers temps, Memnon est devenu un objet de prédilection pour quelques mythologues qui semblent ne pas mettre la critique au rang des qualités de l'érudit. Ils ont pris ce personnage pour centre de leurs élucubrations fantastiques ; tels sont principalement Plessing (12) et Dornedden (13), dont il faut regretter que le savant Creuzer ait adopté et refondu toutes les rêveries dans son éloquent et spirituel chapitre sur Memnon : nous trouvons là que "ce personnage est un être allégorique, qui avait de grands rapports avec Osiris, avec Horus, avec le Soleil, avec Persée, voire même avec Mithra ; et que sa statue est un symbole flottant entre le jour et la nuit, le cercle d'or de la nuit, un cycle annuel de cantiques quotidiens, l'harmonie retentissante des sphères, un emblème de la lumière éternelle, un gnomon, une horloge solaire rattachée aux incarnations du Soleil (14)." II est fâcheux qu'avec d'aussi beaux rapprochements on ne puisse pas rendre compte du moindre des faits positifs qui vont ressortir d'un examen réfléchi ; et malheureusement c'est plus ou moins le cas de toutes ces explications fondées sur la réunion systématique et forcée de notions de tout temps et de tout pays. Les auteurs de la Description de Thèbes ont déclaré que la question memnonienne est "destinée à rester toujours enveloppée de l'obscurité des siècles ". Quand on a lu tout ce qui a été écrit sur ce sujet, on est tenté de ne pas trouver l'arrêt trop sévère. J'en appelle cependant, et voici ce qui m'en donne la hardiesse.
En 1823 ou 1824, feu Salt, consul de Sa Majesté Britannique en Égypte, fit copier de nouveau toutes les inscriptions memnoniennes, et envoya ses copies à la Société royale de littérature de Londres. Cette société m'en donna communication, en me demandant mon avis sur l'importance qu'elles pouvaient avoir. Non seulement j'y retrouvai, plus complète-ment et plus exactement copiées, toutes les inscriptions déjà publiées par Pococke, Norden, M. Hamilton et la Commission d'Égypte, mais encore j'y reconnus une trentaine d'inscriptions inédites, et, dans le nombre, quelques-unes assez curieuses pour l'histoire de la domination grecque en Égypte. Le résultat de mes observations sur ces précieux fragments épigraphiques est le sujet d'un Mémoire qui fait partie du tome II des Transactions de cette société savante, et que j'ai reproduit dans ce volume, avec des additions considérables. Il était impossible d'examiner avec soin toutes ces inscriptions, sans y chercher en même temps les notions qui pouvaient se rapporter, soit à la cause du phénomène vocal, soit à la discussion des faits historiques qui dépendent de la question générale. Ces inscriptions en elles-mêmes, leur époque, la place qu'elles occupent sur les jambes du colosse, m'ont fourni des indications entièrement nouvelles, d'où est résultée une analyse plus complète et plus exacte des textes des auteurs anciens. En combinant les données, inconnues jusqu'ici, que ce travail m'a fait découvrir, j'en ai tiré une théorie qui les embrasse et les explique toutes sans exception. Je crois pouvoir la présenter comme un exemple de la possibilité d'appliquer à un sujet historique la méthode qui a tant contribué aux progrès des sciences naturelles. La question, dégagée du symbolisme et du merveilleux dont on l'avait embarrassée, va se développer avec une simplicité et une clarté parfaites. Ramenée des profondeurs de l'antiquité égyptienne dans l'époque de la domination grecque et romaine en Egypte, elle nous présente maintenant l'un des traits les plus propres à bien faire connaître comment se mêlèrent les croyances et les traditions grecques et égyptiennes, tout en conservant leur caractère primitif.
Observations générales sur les Inscriptions memnoniennes, dans leur rapport avec l'histoire du Colosse.
Ces inscriptions
servent de lien à tous les faits qui entrent dans la question dont je vais
m'occuper. Il importe donc de commencer par réunir toutes les observations qui
ressortent de leur examen attentif, pour les comparer ensuite aux résultats de
la discussion historique. J'ai dit que Pococke a dessiné à part les deux
jambes du colosse, et qu'il a marqué sur sa planche la place qu'occupe chaque
inscription. On doit beaucoup regretter que Salt n'ait pas recommandé à son
dessinateur de suivre cet exemple ; car l'indication de la place relative
qu'occupe chaque inscription est importante ; et c'est faute d'y avoir fait
attention que Jablonski et M. Jacobs n'ont pu tirer aucun parti des inscriptions
pour l'histoire du colosse et de sa voix merveilleuse. J'avouerai que, sans la
copie de Pococke, je n'aurais pas pu entreprendre ce Mémoire, malgré les
lumières nouvelles que m'ont fournies les copies de Salt. Ne leur ayant point
conservé, comme son prédécesseur, l'ordre et la relation qu'elles ont sur le
monument, Salt m'a forcé à bien des tâtonnements, et m'a laissé bien des
incertitudes ; mais, rapprochées du dessin de Pococke, ces copies, telles
qu'elles sont, m'ont fourni tout ce qu'il y avait d'essentiel à obtenir pour
une solution complète. Sur les soixante et douze inscriptions que Salt a
recueillies, il y en a seulement deux, outre quelques noms propres, qui ont
été gravées sur le socle : les autres l'ont été sur les deux jambes et sur
le pied. La plus élevée est à peu près à trois mètres au-dessus du plan du
socle : mais, comme le cou-de-pied a environ un mètre de haut, un homme debout,
monté sur le pied, a pu facilement graver la plus haute ; il ne lui a fallu,
pour cela, ni escabeau ni échelle. Disposées en deux colonnes sur chaque
jambe, elles sont plus nombreuses sur la jambe gauche que sur la droite, qui
n'en contient que quatorze, d'après Pococke. Au premier abord, on pourrait
croire que les plus hautes sont les plus anciennes ; mais un léger examen
suffit pour faire évanouir cette idée. En effet, on trouve une inscription du
temps de Vespasien au bas de la jambe droite, sur le pied, tandis qu'une autre,
du règne d'Adrien, est placée au-dessus de toutes celles que porte cette même
jambe, et qu'au-dessous on en voit une du règne de Domitien. La même
observation s'applique aux inscriptions de la jambe gauche. On ne peut donc
tirer de là aucune induction chronologique. On voit que les premiers voyageurs
qui en ont fait graver les ont fait écrire où ils ont voulu ; les autres ont
pris la place qui restait, et n'ont eu égard, dans le choix, qu'à l'espace
dont ils croyaient avoir besoin. Les deux inscriptions du socle sont au nombre
des plus récentes. Trente-cinq seulement ont des dates. La plus ancienne est du
règne de Néron ; la plus récente, de Septime Sévère. Quant à celles qui ne
sont point datées, à en juger par des caractères qui ne peuvent pas égarer
beaucoup, elles se renferment dans le même intervalle. Sur les trente-cinq qui
ont des dates, il y en a vingt-sept du seul règne d'Adrien. Quand on examine
attentivement le dessin de Pococke, on ne saurait douter qu'on ne possède
encore presque toutes les inscriptions qui ont été gravées sur le colosse.
Celles dont nous avons les copies couvrent toute la partie antérieure des
jambes, depuis la hauteur de trois mètres jusqu'en bas. La surface latérale
des jambes a éclaté en beaucoup d'endroits : mais sur le côté intérieur il
n'y a jamais eu d'inscriptions ; car la proximité des deux jambes était un
obstacle à ce qu'on se plaçât commodément entre elles pour écrire sur le
côté : et d'ailleurs les inscriptions qu'on y aurait gravées à grand'peine
n'auraient pu être lues ; raison suffisante pour qu'on n'en écrivît pas dans
cet endroit. Quant au côté extérieur, il n'a pu y en avoir qu'un très petit
nombre de plus que celles qui s'y lisent encore, si même il y en a jamais eu
davantage. Dans tons les cas, elles n'étaient certainement pas plus anciennes
que celles qui ont été conservées. En voici la raison : Comme les auteurs de
ces sortes d'hommages religieux choisissaient toujours, quand ils le pouvaient,
la place le plus en vue, on ne saurait douter que les premiers qui en ont fait
graver sur les jambes du colosse, n'aient choisi dans les parties antérieures
les endroits le plus en évidence. Or les inscriptions du règne d'Adrien
occupent la plus grande partie du devant de la jambe gauche depuis le haut
jusqu'en bas, et sur la jambe droite celles de ce même règne occupent encore
les parties de devant : preuve que cette place était restée libre jusqu'alors
; à plus forte raison, le côté extérieur des jambes, le seul où l'on pût
écrire. A la vérité, on pourrait dire qu'il y avait peut-être en ces mêmes
endroits de plus anciennes inscriptions qui auront été effacées au temps de
Trajan ou d'Adrien, pour faire place à celles qu'on voulait alors y graver.
Mais cette objection aurait peu de solidité, parce que ces inscriptions ont un
caractère religieux qui a dû les protéger contre toute mutilation. D'ailleurs
personne n'a remarqué que la superficie de la pierre ait été grattée pour
remplacer d'anciennes inscriptions par de nouvelles. Il résulte de ces
observations un fait certain, c'est que, s'il a existé, sur les parties
détruites des jambes du colosse, d'autres inscriptions, elles étaient au
nombre des plus récentes. J'ai dit que la plus ancienne est du règne de Néron
[an IX]. Cette inscription fixe donc à peu près l'époque où les voyageurs
ont commencé d'écrire sur les jambes du colosse. Si l'usage en eût existé
lors du voyage de Germanicus (15), ce prince, grand
admirateur des antiquités de l'Égypte, y aurait fait graver, comme les autres,
son nom en gros caractères dans une partie bien visible d'une des jambes, et
nous le retrouverions maintenant à côté de ceux d'Adrien et de Sabine. Le
règne de Néron est donc, selon toute apparence, l'époque où l'on a commencé
de placer des noms sur le colosse. Cette conséquence, s'il était nécessaire,
pourrait être appuyée d'un texte ancien qu'on n'a point cité, peut-être
parce qu'on ne savait comment s'en rendre compte. Dion Chrysostome, parlant des
statues des dieux qui ne portent point d'inscriptions, ajoute : " Et l'on
dit que le colosse de Memnon est dans ce cas (16).
" Ce rhéteur avait voyagé en Égypte ; il le dit dans son discours sur
Troie, où il rapporte son entretien avec un prêtre du nome Onuphites (17)
: mais il ne s'était pas avancé plus loin que la basse Égypte ou que
l'Égypte moyenne ; car la manière dont il s'exprime sur le colosse prouve
qu'il ne l'avait pas vu, et, conséquemment, qu'il n'avait pas été à Thèbes.
Dion se trouvait en Égypte (18), au dire de
Philostrate (ou plutôt de Damis, l'historien et l'ami d'Apollonius de Tyane),
lorsque Vespasien fut déclaré empereur, en 69 ; et même Vespasien le
consulta, ainsi qu'Apollonius, sur ce qu'il avait à faire (19).
Pour qu'on lui eût dit, à cette époque, que le colosse ne portait pas
d'inscriptions, il fallait qu'il n'y en eût point, ou qu'il n'y en eût qu'une
ou deux de peu d'étendue, outre quelques noms qui auront échappé à
l'attention des voyageurs. De fait, il n'y on a qu'une, celle de l'an IX de
Néron, qui soit antérieure à cette époque. Même après cet empereur, on
n'en écrivit qu'assez rarement jusqu'au règne d'Adrien. En effet, la plupart
des inscriptions sont du règne de ce prince. Parmi celles qui portent des
dates, il y en a une du règne de Néron, trois de celui de Vespasien, trois de
celui de Domitien, et une seule de celui de Trajan : en tout, huit seulement
antérieures à Adrien ; et celles qui ont été écrites sous ce prince, mais
avant son voyage à Thèbes, ne sont qu'au nombre de six. A l'époque où cet
empereur vint à Thèbes et entendit le colosse, il n'y en avait donc
probablement encore qu'un très petit nombre. Adrien et Sabine y firent graver
leurs noms, qui s'y lisent distinctement. Plusieurs personnes de leur suite
placèrent le leur à côté, en l'accompagnant de pièces de vers où elles
exprimaient leur admiration et celles des augustes voyageurs pour la belle voix
de Memnon. Depuis on suivit cet exemple, jusqu'à ce que toute la place eût
été prise. C'est à cette époque, je pense, qu'il faut rapporter la plupart
des inscriptions sans date : car toutes celles de ce genre dont il m'a été
possible de découvrir l'époque à l'aide de quelque caractère certain, sont
du temps du voyage d'Adrien, ou postérieures ; et l'on peut supposer
raisonnablement qu'il en est de même des autres. Après le règne d'Adrien, il
restait encore un peu de place ; car on trouve deux inscriptions du temps de
Septime Sévère et de Caracalla : mais elles sont fort courtes. Il n'y en avait
plus assez pour qu'on en écrivît d'un peu longues, lorsqu'un certain
Gémellus, peut-être préfet de l'Égypte sous Antonin, voulut faire graver une
inscription en quatorze ou quinze lignes : il fut obligé de l'écrire sur le
piédestal ; ce qu'on n'avait pas encore fait jusque-là ; sans doute, parce que
les inscriptions s'y seraient trouvées trop exposées à être effacées par
les désoeuvrés ou les malveillants : on n'y eut recours que quand les jambes
n'en purent plus contenir aucune. Cette considération doit nous faire regarder
comme postérieure à Adrien, et du temps des deux Antonins, ou même de Septime
Sévère, l'inscription du poète Asclépiodote, gravée sur la partie
antérieure du piédestal ; comme elle n'a que huit lignes, elle ne tient pas
beaucoup de place : il en restait donc bien peu sur les jambes, puisque le
poète fut obligé de recourir au piédestal. On doit reconnaître aussi qu'il
n'y a jamais eu en cet endroit que ces deux inscriptions. Sans doute le
piédestal est fort détérioré ; mais la surface n'en est pas tellement
évasée, qu'on ne puisse y apercevoir, le plus souvent au moins, les traces des
lettres qui auraient été gravées jadis. D'ailleurs, il est enterré aux deux
tiers : la surface de la partie enfouie, protégée ainsi depuis des siècles,
est peu endommagée ; elle ne porte qu'une seule inscription de quatorze lignes,
qui se lit encore assez distinctement pour qu'on puisse la rétablir presque en
son entier. S'il y en avait eu d'autres à côté, on en verrait au moins les
traces. Cette circonstance remarquable nous montre que l'usage d'en graver de
pareilles n'a pas dû se conserver longtemps au-delà de l'époque à laquelle
appartient la plus récente, qui est du règne de Septime Sévère et de
Caracalla. Presque tous les personnages qui les ont fait graver ont déduit
leurs titres et qualités : d'autres se sont contentés d'écrire leurs noms. En
mettant à part les inscriptions d'Adrien, de Sabine et de leur suite, il en
reste encore bon nombre dont les auteurs ont donné leurs titres : ce sont tous
des personnages d'un rang assez distingué. On trouve huit gouverneurs d'Égypte
, deux femmes de gouverneur, trois épistratèges ou commandants de la
Thébaïde, quatre stratèges ou chefs de nome, deux procurateurs de César, un
greffier royal, deux archidicastes ou grands juges, un néocore du Sérapis
d'Alexandrie : le moindre personnage est un poète homérique du Musée. Parmi
les militaires, deux préfets de légion et un préfet de camp. Il y a bien
aussi deux décurions, un centurion et un primipilaire ; mais ces chefs de
cohorte ou de centurie, campés probablement dans l'Amenophium (20),
étaient de ces gens auxquels les prêtres n'avaient rien à refuser. Les
inscriptions latines ont toutes pour auteurs des Romains, à deux exceptions
près. Entre les inscriptions grecques, beaucoup ont été écrites aussi par
des Romains. On remarque que tous les militaires ont écrit en latin, ainsi que
les huit préfets d'Égypte : seulement l'un d'eux a joint à son nom deux vers
grecs qui ne sont pas mauvais. Tous les épistratèges, quoique Romains, ont
écrit en grec. Adrien a fait écrire son nom en latin ; Sabine, le sien en
grec, et elle a été imitée par toutes les personnes de sa suite et de celle
de l'empereur : elles ont accompagné leur nom de vers élégiaques ou
ïambiques, quelquefois assez bons, d'autre fois mauvais ou même détestables,
soit qu'elles les aient composés elles-mêmes, soit qu'ils l'aient été par
quelqu'un de ces Grecs que les riches Romains d'alors traînaient partout après
eux.
Je termine par une observation de quelque conséquence. Les noms propres qui se
lisent dans les soixante et douze inscriptions sont au nombre de plus d'une
centaine. Parmi ces noms il n'y en a pas un seul qui ne soit grec ou romain ; et
parmi tant d'inscriptions il n'en est pas une seule égyptienne, soit
démotique, soit hiéroglyphique (21). La
conséquence naturelle de ce fait, c'est que les Égyptiens n'ont pris aucun
intérêt à la voix de Memnon, et qu'elle a été exclusivement célébrée par
les Grecs et les Romains. On en verra plus bas la raison.
Telles sont les observations générales qui ressortent de ces inscriptions,
considérées indépendamment du sens de chacune d'elles. Aucune de ces
observations n'est inutile à l'histoire du colosse ; elles y prendront par la
suite une place proportionnée à leur importance. Dès à présent on peut en
faire sortir ces conséquences remarquables :
1° Le phénomène vocal n'attira l'attention que depuis la conquête des
Romains, puisqu'on ne trouve sur la statue aucune inscription de l'époque des
Lagides, ni d'une époque antérieure.
2° Ce phénomène a dû cesser de se produire vers le temps de Septime
Sévère, puisque la plus récente des inscriptions gravées sur les jambes est
de cette époque, et que le piédestal, qui offrait une place si commode pour en
recevoir une multitude, n'en contient que deux, dont l'une est du règne
d'Antonin.
3° Les Grecs seuls ont fait du phénomène un objet de dévotion, puisqu'eux
seuls ont adressé leur hommage religieux à l'être divin qui produisait le
miracle.
De là se tire une autre conséquence : c'est que le prodige n'a point été le
résultat d'une fraude pieuse.
En effet, on ne la concevrait pas de la part des prêtres égyptiens ; car, dans
ce cas, les nationaux en auraient été dupes plus encore que les étrangers, et
l'on devrait trouver le tribut de leurs hommages à côté de celui des Grecs et
des Romains.
On la concevrait encore moins de la part de ceux-ci. Le moyen de croire que,
dans un temple égyptien, ils auraient pu pratiquer impunément une telle
supercherie, et tromper pendant deux siècles des empereurs, des gouverneurs,
des généraux, des nomarques, en un mot tout ce que l'Égypte renfermait de
Grecs et de Romains influents !
Il faut donc admettre que le prodige avait quelque cause indépendante de la
volonté des nationaux et des étrangers, et qui leur est demeurée également
inconnue.
Voilà où conduisent les observations tirées des inscriptions seules. Il
s'agit maintenant de voir jusqu'à quel point ces inductions sont confirmées
par l'examen critique des textes anciens, et principalement de ceux des auteurs
qui ont entendu le colosse. La question a été si imparfaitement examinée
jusqu'ici, et embarrassée de tant de conjectures hasardées ou fausses, qu'il
est nécessaire de ne s'y engager qu'avec précaution, et de déblayer la route
à mesure qu'on s'y avancera.
J'examinerai donc, en premier lieu, tous les textes qui nous apprennent en quel
état les anciens voyageurs ont vu la statue de Memnon, quelles furent la cause
et l'époque de sa mutilation et de son rétablissement : je rechercherai
ensuite à quelle époque elle a commencé et elle a fini de se faire entendre ;
puis je tâcherai de découvrir l'origine du nom qu'elle a porté, et
j'analyserai les traditions que les anciens ont rattachées au personnage de
Memnon, pour connaître la nature de leur rapport avec le colosse de Thèbes;
enfin, par la comparaison des textes anciens et des inscriptions, j'établirai
les vraies conditions dans lesquelles s'est produit le phénomène : ce qui
fournira le moyen de démontrer d'une manière rigoureuse s'il était, ou non,
le résultat d'une cause naturelle.
La question amenée dans cet état, il restera à déterminer quelle était au
juste cette cause. Là finit la tâche du critique et commence celle du
physicien.
Dans quel état les Voyageurs anciens dont les témoignages nous restent, ont-ils vu le Colosse ?
Les inscriptions gravées sur le colosse du nord sont une preuve manifeste de son identité avec la fameuse statue vocale. D'après le but et la teneur de ces attestations authentiques, il serait absolument impossible de comprendre que la statue sur laquelle on les lit encore ne fût pas celle qui, chaque matin, rendait un son, ou faisait entendre une voix. Cette identité avait cependant été révoquée en doute par plus d'un voyageur et d'un critique dont il est inutile de rapporter ici les raisonnements. Il suffira de dire que ces doutes se fondaient sur une différence caractéristique entre le colosse du nord et celui qu'ont décrit les anciens, notamment Strabon et Pausanias, deux témoins oculaires, dont les paroles sont formelles. La contradiction n'est qu'apparente : elle s'explique facilement : il en sort même un fait remarquable dont il importe de bien apprécier les diverses circonstances. Pour y parvenir, il est nécessaire de distinguer les époques des témoignages, et d'estimer le degré d'autorité de chacun d'eux.
§ 1er. LE COLOSSE. ÉTAIT BRISÉ PAR LE MILIEU, LORSQU'IL A ÉTÉ VU PAR STRABON, PAUSANIAS, ET LES AUTEURS DES INSCRIPTIONS.
Les deux colosses
de la plaine paraissent d'abord exactement semblables l'un à l'autre ; ils ont
même pose, même hauteur; ils sont formés de la même substance, qui est une
brèche, à laquelle M. de Rozière donne le nom de brèche agatifère, et M.
Cordier, celui de poudingue quartzeux (22). Mais,
quand on les examine d'un peu plus près, une différence essentielle se
manifeste. Le colosse du sud est d'un seul bloc, des pieds à la tête. Celui du
nord, au contraire, se compose de deux parties distinctes : la première, depuis
les pieds jusqu'au-dessus des genoux, est d'un seul morceau de brèche ; la
seconde, comprenant toute la partie supérieure, se compose de treize blocs,
formant cinq assises : ces blocs ne sont pas de même substance que la partie
monolithe ; car ils sont de ce grès qui a servi à bâtir les palais et les
temples de Thèbes (23). Or, indépendamment de
toute autorité historique, on ne peut voir là qu'une restauration d'une
époque postérieure à l'érection du monument. Tout colosse égyptien, quelle
qu'en fût la grandeur, était monolithe ; et l'on ne saurait douter que le
colosse du nord n'ait été primitivement, comme celui du sud, formé d'un seul
morceau de brèche : la partie supérieure, par un accident quelconque, aura
été séparée du tronc, et plus tard on l'aura rebâtie par assises avec les
matériaux qu'on avait sur les lieux. Quand l'examen seul du monument ne
suffirait pas pour démontrer qu'il en fut ainsi, le fait serait prouvé par les
textes de Strabon et de Pausanias, qui ont causé tant d'embarras, et ceux de
plusieurs inscriptions.
Le premier (24) dit : « Des deux colosses
monolithes, l'un est entier, l'autre brisé par le milieu; la moitié
supérieure est tombée par l'effet, dit-on, d'un tremblement de terre."
Pausanias, qui a vu le colosse cent cinquante ans plus tard, le décrit en
termes analogues : "La partie supérieure, depuis la tête jusqu'au milieu
du corps, est renversée à terre : le reste est assis (25)."
Pausanias a voyagé en Égypte à la fin du règne d'Adrien, entre les années
130 et 138. Son témoignage est confirmé par plusieurs inscriptions, l'une du
règne de Domitien ; les autres, d'une époque postérieure : deux, au moins,
ont été gravées après le voyage d'Adrien, qui a visité Thèbes l'an 130 de
notre ère (26). Elles font mention de l'état de
mutilation du colosse, et attestent qu'il n'en restait que la moitié
inférieure. C'est précisément cet état que Juvénal, qui avait vu Thèbes
sous Domitien, a voulu peindre en disant : Dimidio magicae resonant ubi Memnone
chordae. (S. XV, 5.) Il est donc certain que, dans la période qui s'étend
depuis la soumission de l'Égypte aux Romains jusqu'a la fin du règne d'Adrien,
il ne restait du colosse du nord que la partie inférieure, laquelle est
monolithe ; mais que la partie supérieure, actuellement formée de cinq assises
de blocs de grès, n'avait pas encore été restaurée.
§ II, LE COLOSSE FUT BRISÉ, L'AN 27 AVANT J.-C., PAR L'EFFET D'UN TREMBLEMENT DE TERRE.
Quant à l'époque où le colosse a été brisé, elle ne serait pas difficile à déterminer, si l'on pouvait s'en rapporter à la tradition qui avait cours à Thèbes lors du voyage d'Adrien en Égypte : on disait que le farouche Cambyse avait renversé la statue. Cette tradition, qu'admet Pausanias, se retrouve dans plusieurs inscriptions du temps d'Adrien ; il n'est donc pas étonnant qu'elle ait été recueillie par Jules Africain dans sa Chronique, par Eusèbe et le Syncelle, qui l'ont copié, et par d'autres compilateurs d'une époque récente (27).D'après. cette tradition, il y aurait eu environ cinq cents ans que le colosse était rompu, lorsque Strabon le visita. Mais ici un doute bien légitime s'élève. Les ciceroni thébains s'étaient, à ce qu'il paraît, avisés fort tard d'ajouter ce méfait à la liste déjà bien longue do ceux qu'ils mettaient sur le compte du monarque persan. Bien certainement ils n'y songeaient pas encore au temps de Strabon. On lui parla de Cambyse à Thèbes ; on lui assura qu'il avait mutilé la plupart des monuments de cette ville (28) : mais on en excepta formellement le colosse ; et, bien loin d'en attribuer la mutilation à ce prince fanatique, on lui dit que le colosse avait été brisé par un tremblement de terre (29). Cette raison, la seule qu'on lui donna, montre assez qu'on ne pensait point à l'autre. Il faut se souvenir, en effet, que la folie de Cambyse, son intolérance et ses ravages, étaient le thème ordinaire des doléances des Thébains ; pour eux, Cambyse était un Typhon incarné : le temps ou la main des hommes avaient-ils ruiné quelque monument, toujours Cambyse avait fait le mal. Ainsi les Thébains devaient dire, avant tout, que Cambyse avait brisé le colosse, à moins que la vraie cause ne fût tellement connue, qu'il devînt impossible d'en supposer une autre, sans être démenti par trop de monde. Il fallait donc que le tremblement de terre fût un fait bien avéré au temps de Strabon, pour que les Thébains, laissant la mémoire de Cambyse en repos sur ce point seulement, attribuassent à un phénomène naturel la rupture du colosse. C'est là bien certainement la dernière des causes qu'ils eussent imaginées (30).Cette observation, qui me semble frappante, donne une grande autorité au passage de Strabon ; à moins de rejeter toutes les règles de la critique historique, on doit regarder comme indubitable le fait qu'il nous a transmis. Il faut même admettre que l'événement avait eu lieu depuis peu : autrement la mémoire s'en serait plus ou moins oblitérée ; il serait devenu un objet de doute, et les Thébains auraient eu recours impunément à leur thème favori : ce qu'ils faisaient cent cinquante ans plus tard, sous Adrien. Alors le souvenir du tremblement de terre s'était effacé, et Cambyse fut regardé comme coupable d'un attentat dont, au temps de Strabon, il était encore innocent. Il avait donc suffi d'un siècle et demi pour effacer la mémoire d'un fait qui, lors du voyage de ce géographe, était connu et encore admis de tout le monde, parce qu'il n'avait que quelques années de date. Cette induction, qui se tire d'un témoignage aussi positif, est confirmée par un autre passage, d'où il résulte précisément que, quelques années avant le voyage de Strabon, Thèbes avait été dévastée par un violent tremblement de terre. C'est Eusèbe qui parle de cet événement, et le place à la 188e olympiade, la seizième année du règne d'Auguste, laquelle répond, selon son calcul, à l'an 27 avant J.-C.; Thebae Aegypti, dit Eusèbe, usque ad solum dirutae sunt (31). L'expression est exagérée sans doute ; mais elle prouve que les secousses furent violentes, et que les monuments antiques durent beaucoup en souffrir. Cet événement fut d'autant plus remarqué que, dans l'antiquité, les tremblements de terre ont toujours été rares en Égypte. L'opinion de cette rareté était répandue chez les anciens : Pline en parle ; mais il en donne une raison tout à fait ridicule (32). Eusèbe (33) en parle également. Selon Agathias, quelques physiciens soutenaient même qu'il n'y en avait jamais : cette opinion est rapportée par l'Égyptien Cosmas, qui la combat ; il affirme que souvent des villes ont été renversées en Égypte par des tremblements de terre (34). Ainsi l'on ne peut douter que des villes n'aient souffert beaucoup par l'effet de ce fléau (35), puisqu'enfin on ne saurait mettre de côté, en cette circonstance, l'assertion d'un homme du pays ; cette assertion se fondait, on n'en saurait douter, sur des souvenirs conservés de son temps, au nombre desquels devait être celui du violent tremblement dont Eusèbe a rappelé les funestes effets. Le voyage de Strabon en Égypte a eu lieu, comme on l'a vu, entre les années 18 et 7 avant J.-C. Il y avait donc une dizaine et peut-être une vingtaine d'années que ce terrible fléau avait exercé ses ravages. Cet espace est assez court pour expliquer la fraîcheur des souvenirs qui n'ont pas permis aux Thébains d'attribuer à Cambyse la rupture du colosse. Sans doute, on concevrait avec quelque peine qu'un tremblement de terre eût été assez violent pour briser le colosse par le milieu, sans renverser du même coup la plupart des édifices de Thèbes ; mais plus d'une circonstance peut servir à expliquer le fait d'une manière très naturelle. Un savant minéralogiste de la Commission d'Égypte, M. de Rozière, nous apprend "qu'une altération propre à cette espèce de brèche consiste en ce que, par le laps du temps, et par l'action alternative de l'humidité des nuits et de la chaleur des jours, elle est exposée à se fendre ; que ces fentes se propagent dans les blocs à de grandes profondeurs, les rompent ou en détachent des parties plus ou moins considérables (36)." Il n'y a nulle difficulté à admettre qu'une fissure considérable existait peut-être dans la masse du colosse, lors de l'extraction de la pierre, et qu'elle devint, par un laps de quinze à seize cents ans, plus large et plus profonde. On ne doit pas ici négliger une observation sur la manière dont les assises de la reconstruction s'adaptent avec la partie antique du colosse. Le dossier du trône, qui s'élève jusqu'à la moitié du dos, existe encore, tandis que, par devant, la statue est brisée jusqu'aux cuisses. Cette inclinaison et cette irrégularité annoncent assez la direction d'une fissure naturelle, et montrent comment la partie supérieure, si massive, aura pu, après une faible secousse, glisser facilement sur une surface inclinée. Une autre observation vient à l'appui de la précédente. On a remarqué "que, par l'effet d'un tassement inégal, le piédestal du colosse est incliné à l'horizon de 2° 40' ; en sorte que la statue est tout à fait hors d'aplomb." Les auteurs de la Description de Thèbes, auxquels on doit cette observation (p. 86), ajoutent : "Cette inclinaison, qui est considérable, a dû beaucoup favoriser les destructeurs de la statue." Dans cet état, il a pu suffire d'une secousse assez faible pour faire éclater entièrement la partie supérieure, et la déplacer ; cette partie si massive, son aplomb une fois perdu, a été précipitée sur le sol. Tous ces faits nous rendent pleinement compte de l'opinion des Thébains sur la cause qui avait brisé le colosse de Memnon. Du reste, quand la nature de la pierre ne l'expliquerait pas suffisamment ; quand on n'admettrait pas la relation, bien probable cependant, entre les circonstances du tassement du piédestal, du plan incliné que formait la surface du colosse brisé, et la rupture de ce colosse par une cause naturelle, cette cause n'en devrait pas moins être admise, puisqu'elle était attestée par les Thébains, qui ont dû parfaitement la connaître, et qui n'avaient nul intérêt à la supposer, ou plutôt qui devaient être portés à en supposer une autre.
§ III. QUE LE RÉTABLISSEMENT DU COLOSSE A EU LIEU POSTÉRIEUREMENT AU RÈGNE D'ADRIEN.
A quelle époque la statue, brisée peu de temps avant Strabon, a-t-elle été rétablie, ou plutôt rebâtie, dans l'état où nous la voyons maintenant ? C'est ce qu'une analyse exacte des faits va nous amener à découvrir. Nous avons démontré que, dans la période qui s'étend depuis la soumission de l'Égypte aux Romains jusqu'à la fin du règne d'Adrien, il ne restait du colosse du nord que la partie inférieure, laquelle est monolithe ; et que la partie supérieure, maintenant formée de cinq assises, n'avait pas encore été restaurée. Quant à l'époque de cette restauration, on l'ignore. A la vérité, Lucien fait dire à son ami du mensonge, Eucrate : « Pendant mon séjour en Égypte, étant jeune encore... j'allai vers Memnon pour l'entendre faire retentir son étonnante voix au lever du soleil. Je l'entendis en effet : mais ce ne fut pas seulement une voix inarticulée qu'il produisit, comme il fait communément pour le vulgaire ; Memnon lui-même, ouvrant la bouche, me prononça un oracle en sept vers (37), que je vous rapporterais bien si cela n'était pas superflu (38). » Mais n'y a pas moyen de prendre au sérieux un tel récit, et d'en conclure que Memnon avait alors sa tête, puisqu'il ouvrait la bouche. Lucien (39), qui connaissait bien l'Égypte, où il avait exercé une charge, savait à quoi s'en tenir sur les exagérations dont le fameux colosse était l'objet et il a voulu les décréditer en mettant l'une des plus fortes dans la bouche d'un menteur de profession. Il existe un passage de Philostrate où l'on a cru trouver une preuve certaine que le colosse était rétabli de son temps (40). Ce sophiste, dans la Vie d'Apollonius, fait une description pompeuse du téménos de Memnon et de sa statue qu'il se représente comme entière ; mais (chose singulière!) personne, pas même M. Jacobs, n'a fait attention que Philostrate, de son propre aveu, rapporte en cet endroit les paroles mêmes de Damis (41), le compagnon, le disciple et le biographe d'Apollonius ; or cette remarque est capitale dans la question, puisqu'il en résulte que cette description est tirée d'un ouvrage composé dans le cours du premier siècle, près de cent cinquante ans avant l'époque où le colosse fut rétabli. Quand on voit donc ce Damis nous peindre Memnon sous la figure d'un beau jeune homme imberbe (42) dont les yeux et la bouche annoncent qu'il va parler, on ne peut méconnaître dans son récit une description imaginaire ; et l'on jugerait, par ce seul exemple, de ce que devait être le reste des commentaires de Damis, quand l'ouvrage de Philostrate, dont ils sont une des sources principales, ne serait pas là pour nous en montrer l'exagération et l'extravagance. Il est encore étonnant qu'on ait pris pour de l'exactitude ce que Damis raconte de la position du colosse, « lequel, dit-il, appuie ses deux mains sur son trône, et se penche en avant, dans l'attitude d'un homme qui se lève pour saluer » , position qui n'est celle d'aucun colosse égyptien. Que dire de pareils détails, sinon que Damis, ou n'avait pas vu Thèbes non plus que Philostrate, ou se jouait de la crédulité de ses lecteurs ? Du reste, on reconnaît, à plus d'une circonstance, qu'il ne s'en faisait pas scrupule. C'est ainsi que, transportant son héros à Babylone, il trace une description magnifique de l'état florissant de cette ville, alors détruite, et nous parle, comme existants, des monuments construits par Sémiramis, sans oublier le fameux souterrain sous l'Euphrate (43). N'est-ce pas ce même Damis qui conduit Apollonius aux catadoupes du Nil, formées par des montagnes aussi hautes que le Tmolus, et d'où (44) le Nil se précipite avec un fracas qui rend sourds les gens du pays ? Ce conte, qui se trouve déjà dans Cicéron, et que Pline a répété (45), n'a jamais pu s'appliquer aux cataractes de Syène, trop bien connues des anciens pour qu'on en fît l'objet d'exagérations aussi ridicules ; et l'auteur de la Description de Syène (p.13, -14) a eu tort d'en conclure qu'ils'était fait un changement dans la constitution physique des cataractes : car ce n'est pas avec de pareilles données qu'il convient de faire de la géologie. Ce conte ne peut s'appliquer qu'à des cataractes imaginaires qu'on plaçait vers Méroé (46). Cicéron n'y fait qu'une allusion légère ; Pline l'a recueilli, parce qu'il recueillait tout : mais il n'y avait qu'un romancier de profession qui pût se permettre de parler, en témoin oculaire, de ces cataractes et d'autres encore plus éloignées, dont la prodigieuse hauteur était de huit stades ou de quatre mille huit cents pieds. On n'a pas non plus remarqué, et le fait en valait la peine, que, dans la description donnée par Damis de la statue de Memnon et de son magnifique téménos, il n'y a rien absolument qui s'applique au colosse de Thèbes : il ne s'agit là que de Méroé, où Damis, comme Strabon et Pline, a placé les Éthiopiens macrobiens (47). En effet, selon ce biographe, Memnon n'avait jamais été à Troie ; il avait vécu et il était mort à Méroé, après un règne glorieux de cinq âges d'homme : mais cela n'était rien pour les heureux Macrobiens, et, malgré ce long règne d'au moins cent cinquante ans, Memnon était encore de la première jeunesse
komid» n¡on],lorsqu'il mourut; aussi les Éthiopiens pleuraient-ils sa mort prématurée (48). On voit qu'Isigonus était fort modeste quand il ne donnait que cent quarante ans de vie à ces hommes fortunés (49).Voilà les contes que nous débite le biographe d'Apollonius, et telle est la source où l'on a cru puiser des renseignements historiques certains sur Memnon et son colosse vocal àThèbes. Tout cela nous montre que la relation des voyages de ce thaumaturge est en grande partie fabuleuse. Philostrate, en remaniant toutes ces extravagances, prouve assez qu'il n'avait jamais vu et qu'il ne connaissait pas l'Égypte. Il le prouve encore plus clairement dans les Héroïques (p. 699, Olear. - p. 114 , Boiss.) où il parle des Éthiopiens et des Égyptiens, qui adorent Memnon, les uns à Méroé (car il n'est pas non plus ici question de Thèbes), les autres à Memphis, et qui lui font des sacrifices, lorsque, frappée par le premier rayon du soleil, sa statue rend un son et salue ses adorateurs. Placer à Memphis le colosse de Thèbes est un trait d'ignorance un peu fort. Philostrate aura tiré cette belle découverte de quelque récit romanesque du temps. Nous avons là un échantillon des contes que, dès le IIIe siècle, débitaient sur Memnon et sa statue certains auteurs de récits merveilleux et de voyages imaginaires. Bientôt, j'aurai l'occasion de revenir sur ces passages de Philostrate et sur d'autres encore, à la discussion desquels il faut bien attacher de l'importance, puisque non seulement les mythologues, en général peu scrupuleux sur le choix des sources, mais des critiques exacts et sévères, tels que MM. Jacobs et de Heeren (50), continuent à citer ces passages comme des autorités historiques.§ IV. - LE COLOSSE A ÉTÉ RÉTABLI SOUS LE RÈGNE ET PAR LES ORDRES DE SEPTIME SÉVÈRE
Il n'y a donc réellement aucun texte ancien qui fixe l'époque à laquelle la restauration du colosse a pu avoir lieu. Il a été rétabli postérieurement au voyage d'Adrien : c'est un fait, que le témoignage de Pausanias et des inscriptions met hors de doute. de Heeren (51) conjecture que la restauration a dû avoir lieu sous le règne de Septime Sévère. C'est en effet l'époque la plus convenable, ou plutôt c'est la seule qu'on puisse admettre. D'abord il faut remarquer que, par sa grandeur et sa difficulté, cette opération exigeait beaucoup de dépenses, et qu'elle a été exécutée aussi bien qu'elle aurait pu l'être par les anciens Égyptiens, dans toute la ferveur de leur zèle religieux. Ils n'auraient p u restaurer le colosse détruit autrement qu'on ne le fit à l'époque romaine, c'est-à-dire, qu'au moyen d'assises de blocs, façonnés ensuite par le marteau et le ciseau, à l'imitation du colosse voisin, ou plutôt de la partie antique qui gisait encore sur le sol au temps de Pausanias. La grosseur de ces blocs est considérable ; le dernier de tous, qui forme la tête et le cou, a 15 pieds de large, 10 de haut et 9 d'épaisseur, et l'on a dû l'élever à 50 pieds de haut. Enfin, pour établir solidement ces assises sur un plan inégal et incliné, il fallait beaucoup de peine et d'adresse. Tout, dans cette étonnante reconstruction, est digne des anciens travaux de l'Égypte. Il est impossible de n'y voir qu'un simple effet de la piété des gens du pays ; car pourquoi auraient-ils attendu si tard pour rendre cet hommage à l'un de leurs anciens rois ? Deux cents ans de la domination romaine s'étaient écoulés, pendant lesquels le culte national avait éprouvé des altérations successives par le mélange avec la religion grecque ; les anciennes croyances avaient perdu de leur ferveur et de leur influence. Concevrait-on, à une époque si tardive, cet élan extraordinaire de piété religieuse, s'il eût été entièrement spontané ? Il y a là évidemment quelque impulsion étrangère ; et l'on ne peut se refuser à l'idée que le rétablissement du colosse a eu lieu par l'ordre même d'un empereur qui aura visité Memnon. Antonin, selon Malalas (p. 367, Oxon.), vint en Égypte, sur la fin de son règne, pour punir les Égyptiens ; ce qui ne devait pas le disposer beaucoup à faire entreprendre un travail aussi considérable que le rétablissement du colosse. Marc-Aurèle et Vérus firent réparer la corniche du temple d'Antaeopolis (52) ; mais ni l'un ni l'autre ne vinrent alors en Égypte. Dix ans plus tard, après la ruine de Cassius, Marc-Aurèle vint avec Commode à Alexandrie, d'où il partit pour Antioche (53), sans avoir visité l'intérieur du pays. Alexandre Sévère mourut avant d'y arriver. Quand on pense que le colosse n'avait point été rétabli pendant les deux premiers siècles de la domination romaine, on ne peut guère en attribuer la restauration qu'à la volonté personnelle d'un empereur visitant le pays. Or Septime Sévère est le seul, depuis Adrien, qui ait parcouru l'Égypte jusqu'aux frontières de l'Ethiopie (54) : il en visita tous les lieux, presque sans exception ; il en examina d'un oeil curieux toutes les antiquités et tous les monuments (55), Memphis, les pyramides, le labyrinthe et Memnon (56).Ajoutons que cet empereur avait le goût, non seulement de bâtir de nouveaux édifices, mais de réparer les anciens. « Il en restaura un grand nombre,» dit Dion Cassius, « et il y fit mettre son nom, comme s'il les eût construits de nouveau de ses deniers ; il dépensa sans utilité de grosses sommes pour restaurer ou pour reconstruire des monuments que d'autres avaient bâtis (57). »Les découvertes récentes viennent à l'appui de ce témoignage. Champollion a constaté que les sculptures égyptiennes du pronaos du grand temple d'Esné, commencées sous Commode, ont été en grande partie exécutées sous le règne de Septime Sévère, dont on y retrouve exclusivement le nom exprimé en hiéroglyphes avec ceux de Caracalla et de Géta (58). On a peine à croire qu'un si grand ouvrage n'ait pas été commandé par cet empereur lors de sa visite : il aura voulu laisser là un monument de son respect pour la religion égyptienne. Dans de telles dispositions, pouvait-il voir d'un oeil indifférent l'état de mutilation du colosse ? L'ordre de le rétablir dut être également un effet de sa présence. S'il est presque impossible de placer l'époque de ce grand travail avant Septime Sévère, il l'est tout à fait de le placer plus bas. Après lui, nul autre empereur n'a parcouru la haute Égypte, du moins pendant le court période de la célébrité de Memnon. Depuis, les monuments du culte égyptien furent de plus en plus négligés, jusqu'à ce que le christianisme eût pris peu à peu la place de l'ancienne religion et de ses temples. On voit donc que le rétablissement du colosse au temps de Sévère, sans être appuyé d'aucun témoignage positif, réunit tant de probabilités qu'il en résulte une certitude historique (59).C'est ici qu'il convient de signaler deux faits importants.
Bien qu'il soit certain que Septime Sévère ait visité le colosse, son nom ne se trouve ni sur les jambes ni sur le piédestal de la statue. Quand les noms d'Adrien et de Sabine se reproduisent si souvent dans les inscriptions memnoniennes, on a lieu d'être surpris que celui de Septime Sévère ne s'y trouve nulle part, ni qu'aucune inscription ne nous apprenne qu'à tel jour, à telle heure, il a entendu cette voix mélodieuse. On ne conçoit pas qu'un empereur superstitieux et curieux des antiquités égyptiennes, comme nous le représente Spartien, n'ait pas, à l'exemple d'Adrien et de Sabine, laissé sur le colosse un témoignage de son admiration pour la belle voix du héros. Je ne puis absolument expliquer une telle négligence que dans l'hypothèse où Memnon aura gardé le silence le jour où l'empereur le visita. En effet, les inscriptions nous apprennent qu'il se taisait souvent, et dans des circonstances où l'on désirait fort qu'il se fît entendre, comme, par exemple, quand Sabine fut obligée de revenir un autre jour, le dieu n'ayant pas jugé à propos de saluer l'Aurore (inscript. n° XXIII), au moment où l'impératrice vint la première fois le visiter. Il a donc pu se taire devant Septime Sévère. Ce silence, lorsque l'on comptait le plus sur l'effet du prodige, aura élevé dans l'esprit de l'empereur, païen fort zélé, quelque terreur religieuse : de là l'idée de reconquérir la faveur du dieu en faisant réparer sa statue. Nous verrons bientôt qu'un intérêt religieux vint influer encore sur cette résolution.Une autre omission doit nous surprendre encore davantage. Toutes les fois que, sous la domination des Grecs et des Romains, un monument égyptien était construit, achevé ou réparé, on gravait sur une partie bien en vue une dédicace, soit en grec, soit en hiéroglyphes quand le monument était religieux, destinée à conserver le souvenir du travail qu'on avait exécuté. On s'attendrait donc à trouver sur le socle de la statue une inscription conçue dans la forme ordinaire : « Tel empereur a fait restaurer », ou bien , « Pour le salut de tel empereur, on a restauré le colosse à telle époque. » Mais rien de pareil ne se voit sur aucun endroit de la statue : or, si une inscription de ce genre y avait existé, gravée en gros caractères comme toutes ces dédicaces, elle n'aurait pu entièrement disparaître ; il en resterait des traces visibles, à côté des autres inscriptions qui, bien que gravées légèrement sur le piédestal, se lisent encore à peu près dans leur entier. Certes, une restitution si remarquable, que personne n'avait osé entreprendre jusqu'alors, méritait bien une de ces inscriptions dont la vanité des empereurs ou la flatterie du peuple était si prodigue. Une telle omission étonnerait surtout de la part de Septime Sévère, qui était si empressé de mettre son nom sur les monuments réparés par son ordre. Il a donc fallu une circonstance toute particulière pour qu'il se privât d'un honneur auquel il devait tenir par le motif même qui lui avait fait entreprendre cette restauration. Quelle est cette circonstance? On l'apprendra dans la section suivante.
A quelle époque Memnon a-t-il commencé de se faire entendre, et quand sa voix a-t-elle cessé?
On vient de voir que le colosse de Memnon, brisé par le milieu vingt-sept ans avant l'ère chrétienne, n'a été rebâti par assises qu'environ deux cent trente ans après. Il va résulter des faits contenus et discutés dans cette section que sa voix s'est fait entendre pendant le même intervalle de temps.
§ Ier. LA VOIX DE MEMNON N'A COMMENCÉ A SE FAIRE ENTENDRE QUE PEU DE TEMPS AVANT L'ÈRE CHRÉTIENNE, A L'ÉPOQUE OU SA STATUE FUT BRISÉE.
J'ai dit que la tradition qui attribuait à Cambyse la mutilation du colosse de Memnon est postérieure à l'époque où Strabon parcourait l'Égypte, de l'an 18 à l'an 7 de J.-C. On ne sait pas au juste quand elle s'établit ; mais il est certain qu'elle avait cours lorsqu'Adrien vint à Thèbes, et que depuis elle fut exclusivement admise. Plus tard, on y joignit une nouvelle circonstance. On prétendit que Cambyse, croyant que la voix de Memnon était l'effet d'un prestige, brisa le colosse pour en pénétrer le secret. Cette opinion est restée inconnue à Pausanias et aux auteurs des nombreuses inscriptions memnoniennes ; elle ne se trouve pas non plus dans aucun des textes grec, latin et arménien d'Eusèbe, à l'endroit où il parle de Memnon. C'est le Syncelle (pag. 151, e.) qui ajoute cette circonstance au récit d'Eusèbe ; et il cite pour garant un Polyen d'Athènes, qui est resté inconnu à Eusèbe (60); mais que d'anciens lexiques (61) citent comme auteur d'un ouvrage intitulé Memnon (62), dont le sujet était certainement la statue vocale (63). La circonstance reproduite partes auteurs de la Chronique alexandrine (64), par le scholiaste de Juvénal (65), par Tzetzès (66) et Eustathe (67), a pu être imaginée en même temps que s'est établie l'opinion de la mutilation du colosse par Cambyse : il fallait bien trouver un motif à cette barbarie. Ce Polyen est probablement un auteur de l'époque des Antonins. Quoi qu'il en soit, le passage de Strabon cité ci-dessus nous met en état d'apprécier la validité de cette explication. C'est pourtant le fondement unique de l'opinion de Jablonski, qui fait remonter l'origine du phénomène à l'époque même de l'érection de la statue : d'où il conclut que la voix tenait à quelque mécanisme intérieur, établi par ceux qui avaient élevé le colosse. Sur cette autorité périlleuse, quelques auteurs modernes ont recherché quel était ce mécanisme, et nous l'ont ingénieusement restitué. Jablonski (68) cherche à s'appuyer encore sur un passage d'Hérodote, qu'il interprète de la manière la plus fausse ; ce qu'a déjà prouvé M. Jacobs.Il existe un texte, présumé de Manéthon, allégué par Jablonski, et auquel on a donné une grande importance, non sans raison, puiqu'il en résulterait que la statue vocale était déjà célèbre sous Ptolémée Philadelphe. Il s'agit de la liste des rois égyptiens de la dix-huitième dynastie, liste tirée de Manéthon par Jules l'Africain, et reproduite par Eusèbe et le Syncelle. Après le nom d' Aménophis ou Aménophthis, on lit : « C'est celui qui passe pour être Memnon et la pierre sonore (69). » Non seulement Jablonski, mais M. de Heeren (70) et même Champollion (71) ont cité cette phrase comme étant de Manéthon : or, si leur opinion était fondée, tout ce qui vient d'être dit serait détruit par le fait. M. Jacobs fait observer que ce passage peut fort bien être une des additions faites en divers temps au texte original de Manéthon. Mais cet habile critique (72) ne se serait pas renfermé dans un argument négatif, s'il avait remarqué que Josèphe (73) rapporte cette même liste de rois, en annonçant qu'il copie textuellement Manéthon (74), et que tout se trouve dans ce texte, excepté précisément la circonstance relative à Memnon et à la pierre sonore (75). Ainsi il est positif qu'elle n'existait point dans la liste originale, et que Manéthon n'a pas plus parlé du héros ni de sa statue qu'Hérodote et Diodore. Nous pouvons donc admettre maintenant, comme un point historiquement établi, que Strabon est le premier auteur qui ait parlé de la statue vocale, à laquelle il ne donne pas encore le nom devenu depuis si célèbre. Sans doute il ne faut pas trop se hâter de conclure, du silence des auteurs sur un fait, que ce fait n'existe pas ; mais il est des cas, et celui-ci est du nombre, où ce silence est bien significatif. Ainsi l'on voit le colosse de Memnon acquérir, à l'époque romaine, une renommée extraordinaire. Tacite (Annal. II, 61), le place au même rang que les pyramides, parmi les principales merveilles (praecipua miracula) de l'Égypte. Lucien (Taxer., § 33. -- Philops., § 33), parle deux fois d'un particulier qui voyagea dans le pays pour visiter les pyramides et Memnon, comme ce qu'il y avait de plus remarquable. Le rhéteur Alciphron, contemporain de Lucien, énumérant les objets les plus dignes de l'admiration du voyageur en Égypte, cite les pyramides, le labyrinthe et la statue sonore (76) ; et de même Spartien, dans le passage déjà cité, lorsqu'il parle des lieux et des monuments visités par Septime Sévère. La statue parlante avait, pour ainsi dire, éclipsé toutes les merveilles de Thèbes, dont ces auteurs ne disent pas un mot. Sous le premier des Antonins, elle était devenue un objet si remarquable, que Ptolémée la nomme, dans son catalogue, comme un point géographique : ce qu'il ne fait pour aucun monument de l'Égypte, pas même pour les pyramides (77). Denys le Périégète (v. 252), dans son poème écrit sous les règnes simultanés de Sévère et de Caracalla, ne cite, à l'article de Thèbes, que ses cent portes, et Memnon qui salue sa mère. Si le phénomène eût existé avant l'époque romaine, comment expliquerait-on qu'Hérodote et Diodore de Sicile (78), qui tous deux ont visité Thèbes et qui donnent sur l'Égypte tant de détails divers, eussent entièrement passé sous silence ce qui depuis fut regardé comme la merveille de l'Égypte ? Concevrait-on que toute la littérature grecque et latine (79), jusqu'au premier siècle de notre ère, n'offrît pas même une allusion détournée à la statue de Memnon et à sa voix extraordinaire, tandis qu'elle se présentait à la pensée de Juvénal, de Denys le Périégète, et de tant d'autres écrivains, comme l'objet le plus frappant de la ville aux cent portes ?
§ II. LE PHÉNOMÈNE N'ACQUIERT DE CÉLÉBRITÉ QUE VERS LE RÈGNE DE NÉRON, ET IL FINIT AU TEMPS DE SEPTIME SÉVÈRE, ÉPOQUE OU LE. COLOSSE A ÉTÉ RÉTABLI.
Il faut donc le reconnaître : le phénomène ne s'est manifesté, ou du moins sa voix n'est devenue assez intense pour attirer l'attention, que peu de temps avant l'époque romaine, et probablement dans l'intervalle de quarante années qui a séparé le voyage de Diodore de celui de Strabon. Ce fait est confirmé par les expressions mêmes dont se sert ce voyageur à propos du colosse de Thèbes. C'est encore là une observation importante dans la question qui nous occupe. A peine Strabon (lib. XVII, p. 816) distingue-t-il le colosse du nord de celui qui est à côté et de même grandeur:« Il y a là, dit-il, deux colosses monolithes, l'un encore entier, l'autre dont la partie supérieure a été renversée, disent-ils, par un tremblement de terre. On croit aussi qu'une fois par jour un bruit comme serait celui d'un coup médiocre sort de la partie qui reste dans le trône et sur la base. Quand à moi, étant venu visiter ces lieux avec Aelius Gallus j'entendis en effet du bruit vers la première heure. Provenait-il de la base, ou du colosse, ou de quelqu'un de ceux qui entouraient la base ? Le firent-ils à dessein ? C'est ce que je ne puis affirmer ; car, dans l'ignorance de la cause, il vaut mieux tout imaginer que d'admettre que des pierres ainsi disposées puissent rendre des sons. » Ainsi, à ses yeux, les deux colosses avaient la même importance : ils étaient tous deux dans la partie libyque de Thèbes ; voilà tout. Du reste, le son que l'un des deux rendait au lever du soleil n'était, pour le voyageur, qu'un préjugé populaire ; du moins, il ne paraît pas sûr de sa réalité, et il craint une mystification. La statue prétendue vocale n'était pas même encore distinguée par un nom particulier ; Strabon ignore tout à fait celui qui devint depuis si fameux. Quel changement se montre moins d'un siècle après ! Alors l'un des deux colosses disparaît en quelque sorte ; il n'est plus question que de celui du nord ; il devient la merveille de l'Égypte : c'est Memnon, fils de l'Aurore, qui salue miraculeusement sa mère. Plus on comparera ce passage de Strabon avec ceux des auteurs moins anciens, plus on sera convaincu que le phénomène avait été peu remarqué jusque-là, et seulement comme une singularité dont on ne cherchait pas même la cause, et qui était sans rapport avec aucune idée religieuse, sans liaison avec le personnage quelconque que la statue représentait : elle n'avait encore nulle célébrité. On disait bien aux voyageurs : « Le colosse rend des sons chaque matin; » ils écoutaient : et, quand ils avaient entendu quelque chose, ils doutaient encore : ce que personne ne faisait plus une cinquantaine d'années après, lorsque la réalité du phénomène eut été attestée par des témoignages irrécusables. Même après Strabon, la célébrité de Memnon fut lente à s'établir. Germanicus, dans son voyage à Thèbes, vint écouter sa voix ; on ne sait pas s'il l'entendit : mais on peut en douter, puisque son nom n'existe sur aucune partie de la statue ; et il est fort probable que les expressions magnifiques de Tacite (Annal. II, 61) représentent moins l'impression même du prince que l'opinion de l'historien, et celle qu'on se faisait du colosse au moment où Tacite écrivait ses Annales, dans les dernières années de Trajan et les premières d'Adrien, époque de la grande renommée de la statue. Pomponius Méla (I, 19, fin.), qui rédigea son résumé géographique sous Claude, et qui parle des pyramides, du labyrinthe et de Thèbes, ne dit rien du colosse ; d'où l'on peut conclure qu'il n'en était pas question dans les livres les plus récents qu'il avait sous les yeux, ou, du moins, que ce qu'on en racontait n'avait rien qui pût le frapper assez pour qu'il en enrichît son ouvrage. C'est principalement à partir de Néron que la renommée de la statue devint assez grande pour franchir les limites de l'Égypte ; et l'on doit se souvenir que c'est en effet au règne de Néron que remonte la plus ancienne des inscriptions gravées sur le colosse. Cette coïncidence entre l'époque où elles commencent à paraître et celle où le colosse devint célèbre, est on ne peut plus remarquable. Depuis, il est cité ou décrit, non seulement par ceux qui ont entendu sa voix, ou qui du moins ont visité le pays, par Juvénal, Dion Chrysostome, Lucien, Pausanias, Ptolémée, mais encore par ceux qui écrivaient loin de l'Égypte, Pline, Tacite, Denys le Périégète. La célébrité de Memnon continua de croître sous Trajan, Adrien, les Antonins, et Septime Sévère pendant le règne duquel on a vu que son rétablissement avait eu lieu. On se souvient encore que les inscriptions cessent précisément au règne simultané de Septime Sévère et de Caracalla, et qu'il n'en existe pas qui soit postérieure au voyage du premier en Égypte. Ainsi les hommages disparaissent en même temps qu'on rétablit le colosse. Mais comment auraient-ils cessé, si le miracle lui-même avait continué de se produire ? D'où se tire la conséquence que la voix s'est éteinte à peu près à l'époque où la statue a été restaurée. Il est digne d'attention que cette conséquence, fondée sur des faits dont on ne saurait contester l'exactitude, soit confirmée d'une manière décisive par le silence que l'histoire elle-même garde sur la voix de Memnon, à partir de la même époque. En effet, l'histoire se tait en même temps que les inscriptions cessent. La visite de Septime Sévère est le dernier vestige de la renommée du colosse de Memnon : on peut dire qu'il disparaît tout à coup. Il avait donc perdu sa voix matinale. Or, à quelle époque la voyons-nous s'éteindre ? C'est celle où le christianisme commençait à sortir triomphant des persécutions, où le nombre toujours croissant de ses prosélytes tirait enfin les polythéistes de leur indifférence sceptique et de leur profond assoupissement. Alors, voyant l'impuissance des tortures pour étouffer la religion nouvelle, ils cherchèrent à la combattre par les mêmes armes qui la rendaient si redoutable. Non contents de tâcher, par des allégories forcées et des subtilités métaphysiques, de donner une apparence de raison aux plus révoltantes absurdités, ils voulurent opposer miracles à miracles. De là ces prodiges de tout genre, ces guérisons miraculeuses, ces résurrections, et surtout ces prédictions à point nommé, dont les écrits des derniers païens sont remplis, et dont ceux des Pères contiennent la réfutation vigoureuse. De là, enfin, de nouveaux oracles ; d'autres, tels que ceux de Claros, de Milet, de Mallos et de Daphné, rétablis et remis en honneur. Quel parti ces quêteurs de prodiges n'auraient-ils pas tiré de la voix de Memnon, si elle avait continué de se produire ? Cette manifestation journalière d'un de leurs dieux, ce miracle qui pouvait chaque jour avoir tant de témoins, aurait valu à lui seul tous ces miracles controuvés auxquels les païens eux-mêmes avaient peine à croire ; et la célébrité du colosse de Memnon aurait grandi par la ferveur même des disputes qu'il aurait fait naître. Mais, au contraire, les hommages cessent précisément alors : son nom ne se montre plus, ni dans les écrits des païens, ni dans ceux des Pères ; silence vraiment inexplicable ! à moins que sa voix n'eût cessé au moment même où commençaient ces longues et mémorables controverses dont elle aurait été un aliment inépuisable. En descendant jusqu'au dernier effort tenté par Julien pour relever le paganisme expirant (80), on voit cet empereur rétablir les autels de Daphné, et tâcher de redonner un peu de vie au culte égyptien, en encourageant la découverte d'un nouvel Apis (81) : mais nulle tentative à l'égard de Memnon, dont la voix, sans doute, était morte depuis trop longtemps pour qu'il songeât même à la ranimer. Le souvenir ne s'en montre que dans un rhéteur tel qu'Himérius (82), qui, n'ayant jamais vu l'Égypte, a cousu dans trois de ses déclamations, gonflées de mots et vides de sens, tout ce qu'il trouvait dans les livres. Il cite Memnon et sa statue comme on aurait pu le faire au temps de Trajan ou d'Adrien. Mais, pour apprécier l'autorité de pareilles citations, où se montre la manie d'érudition qui possédait tous ces rhéteurs, il suffira de remarquer qu'Himérius fait réciter des vers lyriques à Memnon (83) ; absurdité qu'il aura trouvée dans les récits romanesques que Lucien avait depuis longtemps tournés en ridicule. Qu'on lise la description qu'un contemporain d'Himérius, Ammien Marcellin, donne de l'Égypte (84) : il passe soigneusement en revue les principales curiosités du pays ; il vante les pyramides et les syringes des rois à Thèbes, que les voyageurs visitaient encore : mais de Memnon, pas un mot ; de Memnon qui, un siècle avant, éclipsait toutes les merveilles de la ville aux cent portes. Un autre contemporain d'Himérius, le romancier Héliodore, fait raconter à Calasiris les curiosités de l'Égypte. Comme Ammien Marcellin, il vante les pyramides et les syringes ; mais il ne parle pas plus de Memnon que de sa voix (85). Il en parle ailleurs (86), seulement pour le mettre au rang des héros de l'Éthiopie, avec Persée et Andromède, qui avaient construit de magnifiques palais à Méroé. Vers le même temps, saint Jérôme croyait que Memnon avait cessé de se faire entendre à la venue de Jésus-Christ (87). Cette opinion tient certainement à l'idée (adoptée par les principaux Pères de l'Église , Origène (88) , Tatien (89) , Eusèbe (90), saint Athanase (91), saint Cyrille (92), Théodoret (93), saint Jérôme (94) lui-même), que les oracles des faux dieux, n'étant que l'inspiration du diable, avaient cessé depuis la venue du Sauveur. On voit par les inscriptions du colosse, n° 13, 14, 20,.21, 31, 32, 45, 48, que les Grecs attribuaient sa voix à un pouvoir surnaturel, soit magique, soit dû à l'action d'un dieu ou d'un génie. Mais les chrétiens ne pouvaient voir dans ce phénomène qu'une supercherie des prêtres païens, ou bien l'oeuvre d'un de ces démons que l'apparition de Jésus-Christ et la publication de son évangile avaient forcés de fuir pour toujours. C'est cette dernière opinion que saint Jérôme nous représente : elle est complètement fausse sans nul doute ; mais cette erreur montre du moins que tous les souvenirs historiques relatifs à ce phénomène, qui ne se produisait plus depuis deux siècles, devaient être alors entièrement effacés ; autrement un auteur savant (et qui l'était plus que saint Jérôme ?) n'aurait pas embrassé une opinion contraire à ce qui s'était passé réellement. Ainsi l'époque où cessent les hommages rendus à Memnon par ceux qui visitaient Thèbes a coïncidé avec celle où l'histoire cesse d'en faire mention, et où sa célébrité aurait été la plus grande, si le prodige avait continué de se produire.La discussion de tous les faits nous amène donc à ce résultat : c'est que le colosse a été brisé, et que sa voix s'est fait entendre peu de temps avant l'ère chrétienne (95) ; qu'il a été rétabli sous le règne de Septime Sévère, et qu'il a gardé le silence à partir de cette époque ; de sorte qu'il semble exister une relation entre son état d'intégrité et son silence, entre son état de mutilation et l'émission de sa voix. Ce résultat introduit un élément nouveau dans la discussion : car on verra bientôt qu'il doit tenir à la cause même du phénomène, cause indépendante de la volonté des hommes. Mais continuons cette analyse.
§ III. POURQUOI SEPTIME SÉVÈRE A-T-IL FAIT RÉTABLIR LE COLOSSE ? LIAISON DE CE FAIT AVEC LA LUTTE ENTRE LE PAGANISME ET LE CHRISTIANISME.
Il faut suivre les conséquences des observations qui ont été faites précédemment, pour y trouver l'explication des deux singularités que j'ai signalées ci-dessus ; savoir, l'absence tout à la fois du nom de Septime Sévère parmi ceux qui ont été gravés sur le colosse, et de toute inscription relative à son rétablissement. Leur liaison avec l'histoire de la lutte entre le paganisme et le christianisme me paraît ressortir avec évidence du simple exposé des faits. J'ai déjà insisté sur l'époque tardive de ce rétablissement, et j'ai dit qu'une opération si dispendieuse et si difficile, exécutée avec un si grand appareil, n'avait pu être conseillée que par un intérêt puissant. De quelle nature pouvait-il être ? On peut le deviner, quand on connaît l'esprit de Septime Sévère et celui de son siècle. Cet empereur fut un païen zélé ; c'est ce que reconnaît son biographe Spartien. Selon lui, le culte de Sérapis, dont Alexandrie avait été le berceau, et qui s'était étendu sur toute l'Égypte, notamment à Memphis et à Thèbes, fut une des causes qui engagèrent cet empereur à parcourir l'Égypte pour en examiner curieusement les endroits les plus célèbres (96). Mais, à cette époque, le zèle pour le paganisme n'allait pas sans une haine prononcée pour la religion chrétienne, sa redoutable rivale. En effet, nous voyons Septime Sévère tâcher d'en comprimer l'essor par un édit formel qu'il publia en 202, au moment où il allait mettre le pied en Égypte : il défendit, sous des peines rigoureuses, d'embrasser le judaïsme ou le christianisme (97). Bien loin que son voyage en Égypte ait pu ralentir son zèle religieux, les progrès du christianisme dans ce pays durent l'irriter encore : aussi voyons-nous qu'il persécuta violemment les chrétiens d'Égypte, et que la persécution s'étendit jusqu'à la Thébaïde, où il avait sans doute trouvé un grand nombre de chrétiens établis (98). D'un autre côté, sa femme, Julia Domna, n'avait pas moins de ferveur. C'est elle qui donna l'ordre à Philostrate de rédiger, d'après Damis et trois autres disciples d'Apollonius qu'on assimilait aux évangélistes, cette indigeste compilation dont on espérait faire un évangile (99). Les meilleurs critiques ont reconnu dans cette extravagante biographie l'intention formelle d'opposer Apollonius à Jésus-Christ et, de fait, quand on examine la vie de ce thaumaturge, et l'opinion qu'en avaient ses contemporains avant et après sa mort, l'intention n'est pas douteuse, quoi qu'en aient dit Lardner (100) et Gibbon (101). Celle des païens, de faire d'Apollonius un être divin, égal pour le moins au Dieu des chrétiens, est de toute certitude. Des villes de Grèce et d'Asie lui élèvent des temples (102) ; Caracalla lui consacre un heroüm (103) ; Alexandre Sévère place dans son lararium le buste d'Apollonius à côté de celui de Jésus-Christ (104) ; Aurélien lui construit un temple et lui dresse des autels (105). Apollonius avait fait pendant sa vie des miracles éclatants, avoués des chrétiens eux-mêmes (106) ; et après sa mort, sa statue rendit des oracles qui s'accomplissaient. La solution que saint Justin, ou l'auteur des Quaestiones et Responsiones, essaie de donner de ces difficultés, annonce assez l'embarras qu'elles lui causaient; mais il lui vient si peu dans la pensée de nier la réalité des miracles ou l'efficacité des prédictions, qu'il n'hésite pas à regarder les uns comme le résultat des connaissances d'Apollonius dans les sciences naturelles, et les autres comme l'oeuvre du démon renfermé dans la statue (107). Rien ne prouve mieux la vénération des païens pour cet insigne charlatan, et la foi en ses miracles, que ce passage de Vopiscus, écrit plus de deux cents ans après sa mort : Quid enim illo viro sanctius, venerabilius, antiquius diviniusque inter hommes fuit ! Ille mortuis reddidit vitam ; ille multa ultra hommes et fecit et dixit... Ipse autem, si vita suppetat, atque ipsius viri favori usquequaque placuerit, breviter saltem facta in litteras mittam : non quo illius viri gesta munere mei sermonis indigeant, sed ut ea quae miranda sunt omnium voce praedicentur (Ib). Ce ton de persuasion et d'enthousiasme nous annonce de quel style Vopiscus a dû écrire la biographie de cet homme admirable, si puissant en oeuvres miraculeuses, à moins toutefois que la mort n'ait mis obstacle à l'exécution de son pieux dessein. L'édit de Septime Sévère contre les chrétiens, leur persécution, l'ordre de Julia Domna de composer la vie de celui qu'on voulait opposer à Jésus-Christ, tendaient évidemment au même but, celui de comprimer l'essor du christianisme et d'affaiblir l'impression des vertus et des miracles de son fondateur. Peut-on maintenant se défendre de l'idée que le rétablissement du colosse de Memnon, ordonné à l'époque de la persécution des chrétiens de la Thébaïde, tient encore à cette intention, et qu'il devait, dans la pensée de Sévère, porter un dernier coup à la religion nouvelle ? Malgré la présence de l'empereur, le colosse ne s'était pas fait entendre. Le dieu était donc irrité : il fallait apaiser sa colère. A cette époque, où la cause du phénomène était restée inconnue, où l'on avait perdu la mémoire des faits que l'histoire écrite et les inscriptions nous révèlent maintenant, on croyait qu'avant d'avoir été brisé le colosse faisait entendre une voix plus belle et plus distincte : le rétablir devait paraître un moyen infaillible de la lui rendre (inscr. n° 24 et 46). On pouvait même espérer que, reconnaissant d'un hommage qui, pour avoir été retardé, en devait avoir plus de prix à ses yeux, Memnon allait faire entendre une voix plus mélodieuse que jamais, et peut-être rendre de véritables oracles. Le prodige, ranimant le zèle près de s'éteindre, ramènerait peut-être une foule d'adorateurs autour des autels des dieux qui opéraient de tels miracles, L'attente fut trompée. Mais qui pouvait soupçonner un si fâcheux résultat, et imaginer que rétablir la statue était lui enlever sa puissance ? Il aurait fallu se douter de la véritable cause de la voix pour deviner que la surcharge des cinq assises allait l'étouffer et la rendre impossible. C'est le mauvais succès de cette entreprise qui nous explique l'absence de toute inscription pour en perpétuer le souvenir. Lorsqu'on vit qu'en dépit de si grands travaux le colosse ingrat gardait obstinément le silence, on fut peu disposé à se vanter d'une restauration qui avait été suivie de la cessation du prodige. On dut plutôt désirer d'en effacer les traces, pour faire oublier les espérances qu'on en avait conçues, et qui avaient été si cruellement trompées. Bientôt, en effet, personne n'en parla plus ; tout retomba dans un profond oubli ; et Memnon s'en alla pour toujours, chez les heureux Macrobiens de Méroé, tenir compagnie au vaillant Persée et à la belle Andromède.
Histoire de Memnon dans son rapport avec le Colosse de Thèbes.
Parvenu à ce point, il semble que je devrais aborder la discussion des faits qui se rapportent à la nature de la voix de Memnon : mais la question historique n'est encore qu'effleurée ; il faut maintenant l'approfondir pour parvenir à la solution de plusieurs difficultés. On a vu que cette voix se faisait entendre dès le temps de Strabon, une vingtaine d'années avant notre ère, et que cependant la plus ancienne inscription est du temps de Néron. Pourquoi ne s'en trouve-t-il pas de plus anciennes ? Pourquoi les voyageurs ont-ils tant tardé à rendre hommage à l'être divin qui produisait ce miracle ? Cela vient, comme nous allons le voir, de l'époque tardive où s'introduisit l'idée que la statue d'Aménophis représentait Memnon, le fils de l'Aurore, tant célébré par les poètes grecs et latins. C'est le point qu'il reste à établir. Il nous faut pour cela rechercher l'origine du nom que les anciens ont donné à cette statue, et suivre la route par laquelle le héros d'Homère et d'Hésiode est venu du siège de Troie prendre possession d'un colosse égyptien dans la plaine de Thèbes. Cet itinéraire est plus compliqué et plus long que je ne l'aurais voulu ; mais il est des plus curieux à connaître, parce qu'indépendamment de son intime liaison avec la. question qui nous occupe, il montre l'influence que le progrès de la géographie a exercée sur le développement de certaines traditions mythologiques.
§ Ier. - LE COLOSSE N'A JAMAIS ÉTÉ POUR LES ÉGYPTIENS QUE CELUI D'AMÉNOPHIS ; IL N'A ÉTÉ CELUI DE MEMNON QUE POUR LES GRECS ET LES ROMAINS.
Le colosse représentait selon les Égyptiens un personnage tout autre que celui qu'il représentait selon les Grecs ; c'est d'abord ce qu'établit un passage formel de Pausanias : « Les Thébains, dit-il, prétendent que c'est non pas Memnon, mais bien Phaménoph, personnage du pays... J'ai encore entendu des gens dire que c'était la statue de Sésostris. » Ainsi la dénomination de Memnon n'était pas admise par les Thébains. On a déjà plusieurs fois rapproché ce passage de celui où Eusèbe dit qu'Aménophis est Memnon ou la pierre parlante. Le nom d'Aménophis se présente avec les formes Amenophthis et Aménothès. La synonymie est confirmée par les cartouches qui se lisent sur le colosse lui-même, et sur les stèles trouvées aux environs : partout on lit les noms d'Aménoph (108) ou Aménoth'ph (109) ou Amenoftès, identiques avec ceux de Phaménoph et d'Aménophis, qui tous désignent également le huitième roi de la dix-huitième dynastie. Le double nom se trouve encore dans une inscription du colosse où il est parlé de la belle voix de Memnon ou Phaménoth (n° 21), et dans une autre des syringes, où se lit la forme Aménothès (n° 4), que portent aussi des papyrus grecs (110). Enfin le témoignage de Pausanias est confirmé de tous points par une inscription du colosse où il est dit que Memnon est Aménoth, selon les prêtres égyptiens (n° 25). Voilà encore ici l'opinion égyptienne et l'opinion grecque en présence. Ainsi, pour les Grecs et les Romains, le colosse était Memnon, fils de l'Aurore, saluant sa mère ; pour les Égyptiens, c'était Aménof, Aménofth, Amenothès, Aménoth, Phaménoth ou Phaménoph, c'est-à-dire Aménophis, l'un de leurs anciens rois, qui avait fait construire le grand temple à l'entrée duquel on avait placé ses deux statues. Des papyrus grecs du temps d'Évergète II font mention des pastophores (porte-édicules) d'Aménophis, dans le quartier des Memnonia (111). On ne peut douter (112) que ces pastophores ne fussent attachés au service du temple, appelé par les Égyptiens Amenophium, du nom de son fondateur, comme l'édifice plus au nord s'appelait Ramesseum, du nom de son fondateur Ramessès (113). On conçoit facilement que les Égyptiens ne pouvaient consentir à enlever à l'un de leurs anciens rois, fondateur d'un temple magnifique, où son culte subsistait encore, le nom consacré dans leurs annales ; et cela, pour y substituer celui d'un personnage fabuleux, étranger à leur religion comme à leur histoire. La double autorité de Pausanias et de l'inscription grecque établit donc que la statue n'était réellement Memnon que pour les Grecs, mais que, pour les Égyptiens, elle ne fut et ne pouvait être qu'Aménophis. On remarquera sans doute la relation de ce fait certain avec un autre que j'ai déjà signalé, et sur lequel je reviendrai bientôt : c'est que, parmi plus de cent dix noms qui se lisent dans les soixante-douze inscriptions du colosse, il n'y a pas un seul nom égyptien ; tous sont romains ou grecs. On n'expliquerait pas suffisamment bien ce fait remarquable en disant que les Égyptiens n'avaient pas voulu, par respect pour leur ancien roi Aménophis, écrire sur les jambes de sa statue : car ce respect ne les eût pas empêchés d'écrire au moins sur le socle, eux qui ont bien écrit, souvent même en grec, leurs proscynémata, ou actes d'adoration, sur les murs des temples et des syringes, et jusque dans celle qu'ils attribuaient à Memnon (114). Une autre raison les en aura détournés ; et cette raison, c'est que le mythe qu'on avait rattaché à la statue était étranger pour eux. Il a été dit ci-dessus qu'au temps de Strabon le colosse ne portait pas de nom particulier, et que celui de Memnon ne lui était pas encore donné ; ce qui prouve qu'on n'avait point encore imaginé de chercher l'explication du phénomène vocal dans la mythologie grecque. Il y aurait lieu de s'étonner d'une époque si tardive, puisque Strabon lui-même, et Diodore plus anciennement, parlent de palais memnoniens à Thèbes, et que, dans les papyrus grecs du temps des Ptolémées, un quartier de Thèbes portait déjà le nom de memnonien ; d'où il semblerait résulter que le héros grec Memnon jouait déjà un rôle dans les traditions locales. Mais encore ici on a confondu bien des choses qu'il faut maintenant distinguer.
§ II. - QUE LA DÉNOMINATION DE PALAIS OU QUARTIER MEMNONIEN EST ÉGYPTIENNE, ET N'A PRIMITIVEMENT AUCUN RAPPORT AVEC MEMNON.
On a dit que les Grecs ont été conduits à donner au colosse de Thèbes le nom de Memnon, par son analogie avec celui d'Amenophis ou de Phaménoph (115). Quoique les Grecs ne fussent pas fort scrupuleux sur de telles analogies, ces deux noms pourtant sont assez différents pour qu'on soupçonne que l'un pourrait bien n'avoir pas amené l'autre ; et, dans le fait, leur origine n'est pas du tout la même. Il est souvent question, dans les papyrus grecs de Thèbes, des Memnonia [Memnñneia]. La comparaison des divers passages où il en est question prouve que ce nom était employé en opposition avec celui de Diospolis, qui ne désignait que la Thèbes du temps des Grecs et des Romains, située sur la rive droite du Nil. Celui de Memnonia désignait au contraire la partie située sur l'autre rive, du côté des tombeaux, et qui s'étendait depuis l'endroit qu'on a pris pour un hippodrome jusqu'à Qournah, plus au nord, dont le temple était compris parmi les édifices memnoniens, aussi bien que l'Amenophium et le Ramesseum (116).Je ne doute plus maintenant que ce ne soit cette partie que Strabon a désignée par le mot Memnonium, et non l'un des grands édifices de cette partie de Thèbes, comme on l'a cru généralement, et comme je l'ai cru moi-même (117) ; car il résulte des passages d'Agatharchide, de Diodore et de Strabon, que tous les grands édifices de la rive gauche étaient compris sous la dénomination de Memnñneia basÛleia, et que l'Amenophium n'était ni plus ni moins un Memnonium que tous les autres. D'ailleurs, Strabon met évidemment ce mot en opposition avec celui de la ville, c'est-à-dire de Diospolis (118). « Maintenant, dit-il, Thèbes se compose de bourgades séparées ; une partie est en Arabie, où est la ville; une autre sur la rive opposée, où est le Memnonium ; là sont deux colosses, etc. » Le Memnonium est donc, pour lui, la portion libyque de l'ancienne Thèbes, comme la ville ou Diospolis en est la portion arabique. C'est encore dans ce sens que cet auteur prend le mot un peu plus loin : « Au-dessus du Memnonium, sont les tombeaux des rois. » Ces tombeaux ne sont pas au-dessus de l'Amenophium seulement ils sont creusés dans toute la montagne libyque, depuis Médynet-Abou jusqu'à Qournah, et plutôt au-dessus du Ramesseum que de l'Amenophium : c'est même là ce qui avait engagé Pococke à prendre le Ramesseum pour le Memnonium de Strabon. Mais la difficulté est levée, si l'on admet que ce que le géographe appelle tò Mnhmñneion (peut-être sous-entendu m¡row ou xvrÛon), la partie ou le quartier memnonien, est la même chose que ce que les papyrus désignent par les mots tŒ Memnñneia (m¡rh ou xvrÛa), les parties memnoniennes de Thèbes. Elle servait principalement d'habitation à ceux qui préparaient les corps pour l'embaumement, et qui n'avaient pas la permission de demeurer à Diospolis. Sur le revers de la montagne libyque il y avait grand nombre de sépultures ; et c'est près de ce revers qu'habitaient les embaumeurs : mais dans le reste se trouvaient des habitations d'autres classes de personnes, telles que des artisans de divers genres, des cholchytes, prêtres officiants pour les cérémonies funèbres, et d'autres corporations sacerdotales attachées aux grands édifices qui s'y trouvaient compris. C'est là ce que les papyrus grecs nous apprennent. Il était assez naturel de croire que ce nom provenait du mot grec Memnon ; mais on a maintenant la certitude qu'il est d'origine égyptienne. Dans le papyrus de Turin cité ci-dessus, il est question des pastophores d'Amenophis dans les Memnonia, pastofñroi ƒAmenÅfiow toè ¤n toÝw MemnoneÛoiw;. La discussion de M. Peyrou (1. 1.) sur ce passage est lumineuse. Il montre d'abord que cet Aménophis ne peut être que le roi qui avait élevé l'édifice à l'entrée duquel étaient les deux grands colosses, et que ces pastophores devaient être attachés au culte de ce roi divinisé. Il doit être bien entendu toutefois qu'Aménophis n'était pas la divinité principale du temple : il devait être une de celles qu'on appelait p‹redroi ou sænnaoi, dont le culte, était subordonné à celui du grand dieu [kuriÅtatow y¡ow] (119). En effet, Pline dit que le temple était consacré à Sérapis : d'où l'on peut conclure que les Grecs y avaient établi le culte de ce dieu, de ce composé d'éléments égyptiens et grecs au moyen duquel Soter avait habilement préparé la fusion et l'alliance des deux religions ; à moins qu'ici Pline ne confonde Sérapis, qui occupait alors le premier rang, avec tout autre grand dieu, Ammon, Osiris, etc. Quoi qu'il en soit, la durée du culte d'un des anciens Pharaons, conservant ses pastophores jusque sous les Ptolémées, est un fait remarquable. Il n'a toutefois rien de surprenant, puisque les Lagides s'étaient faits Égyptiens, et avaient adopté pour eux-mêmes toutes les formes de l'apothéose pharaonique. L'expression, les pastophores d'Aménophis dans les Memnonia, donne lieu à une observation qui ne pouvait échapper à l'habile interprète des papyrus de Turin. Si le mot Memnonia eût été formé de Memnon, et que celui-ci eût été dérivé par les Grecs de celui d'Aménophis, on aurait dit évidemment, les pastophores de Memnon dans les Memnonia, ou bien, en conservant le nom égyptien, les pastophores d'Aménophis dans les Aménophia. L'association du nom égyptien d'Aménophis avec celui de Memnonia prouve qu'ils appartiennent tous deux à la même langue, et que Memnonia est tout aussi égyptien qu'Aménophis, sauf la terminaison grecque. Dans la décomposition de ses éléments égyptiens, M. Peyrou trouve le sens de locus cryptorum, locus mortuorum, très convenable pour désigner la partie de Thèbes où se trouvaient les sépultures. M. Champollion le jeune dit que le mot Mennoun ou Mannoun se lit sur les grands édifices de Thèbes, et spécialement sur ceux de Médynet-Abou et le Ramesseum, c'est-à-dire sur des édifices à la fois religieux et commémoratifs, où le culte des rois divinisés était établi après leur mort : double destination qui causa l'erreur fort explicable des auteurs grecs, lesquels ont pris ces monuments pour des tombeaux, comme on le voit par la description de ce que Diodore, d'après Décalée, appelle le tombeau d'Osymandyas. Par le fait, ce n'est qu'un édifice semblable au temple de Médynet-Abou et au Ramesseum, mais plus vaste et plus magnifique. Dans tous les cas, le mot Memnonia n'a aucun rapport avec le nom du héros grec ; il n'y tient que parce que les Grecs, ayant à gréciser un mot égyptien, lui ont donné de préférence la forme qui rentrait le mieux dans le mot grec auquel il ressemblait. L'origine égyptienne du nom des Memnonia, étant établie, devient un trait de lumière qui éclaire les points les plus difficiles de la discussion. Ainsi, bien loin que ce nom ait été formé avec le Memnon des Grecs, c'est, au contraire, la ressemblance fortuite de ce nom égyptien avec celui d'un de leurs plus fameux héros qui leur a donné l'idée de les rapprocher l'un de l'autre ; mais d'autres causes ont encore contribué à amener le héros de la mythologie grecque dans la plaine de Thèbes. Je vais les indiquer en analysant les diverses traditions que les anciens ont successivement accueillies sur ce personnage fabuleux, sans se donner plus de peine pour les concilier que pour en découvrir l'origine.
§ III. QUE MEMNON, DANS TOUTES LES TRADITIONS POÉTIQUES ANTÉRIEURES A ALEXANDRE, EST UN HÉROS ASIATIQUE , SANS RAPPORT NI AVEC L'ÉGYPTE, NI AVEC L'ÉTHIOPIE PROPREMENT DITE.
On sait que, grâce à l'imagination de leurs poètes et même de leurs historiens, les Grecs ne furent jamais embarrassés pour donner une origine aux dénominations géographiques de la Grèce et des autres pays : ils avaient toujours sous la main des héros et des héroïnes dont le nom était fabriqué avec celui-là même dont il fallait rendre compte. Les noms de ces personnages imaginaires, et souvent leurs généalogies qui ne le sont pas moins, se retrouvent dans leurs mythographes, leurs historiens, leurs géographes et leurs grammairiens ou scholiastes, qui n'élèvent aucun doute sur ces origines fabuleuses. Pour nous renfermer dans l'Égypte et les contrées adjacentes, citons Canopus, pilote de Ménélas , fondateur de Canope ; Pharos, de l'île de Pharos ; Abydus, d'Abydos ; Pélée, père d'Achille, de Péluse ; Syénus, de la ville de Syène ; une belle nymphe, appelée Memphis, femme d'Épaphus et fille de Nilus, avait fondé la grande capitale de ce nom ; le continent de Libye devait son nom à Libya, aïeule de Danaüs ; la mer Érythrée devait le sien à Erythras, fils de Persée; l'Égypte, à Egyptus, frère de Danaüs; le Nil, à Nilus ; l'Éthiopie, à Éthiops, fils de Vulcain (120); et il était tout naturel que le fils du dieu du feu eût le teint brûlé. Enfin, quoiqu'il fût constant que la ville et le nome de Ménélas près d'Alexandrie avaient pris leur nom de Ménélas frère de Ptolémée Soter, il se trouvait, sous le règne même des Lagides, de graves auteurs, tels qu'Artémidore, qui s'obstinaient à donner à ces lieux une origine héroïque, et en faisaient remonter le nom jusqu'à Ménélas frère d'Agamemnon (121). Certes, pour des gens si bien préparés, c'était une bonne fortune que des dénominations locales qui formaient naturellement une homonymie avec quelques-uns de leurs noms fameux, tels, par exemple, que ceux d'Anteopolis et de Memnonia (122) : aussi la ville se trouva avoir été fondée par Antée, l'antagoniste d'Hercule, dont on fit, pour aider à la vraisemblance, un général d'Osiris ; et les Memnonia devinrent l'ouvrage du fameux Memnon et la rencontre des noms était heureuse (123). Memnon est cité deux fois dans l'Odyssée (124) : la première, comme un fils de l'Aurore qui avait tué Antiloque; la seconde, comme le plus beau des guerriers (125), fils de Tithon, le frère de Priam. I1 n'y a rien de plus sur Memnon dans les poèmes homériques (126). Ce personnage n'y est qu'un membre de la famille de Priam, venu au secours de Troie, ainsi que son fidèle ami Sarpédon, d'une contrée voisine , située à l'orient. Mais, bientôt après, ce héros prit place dans la mythologie grecque. Hésiode qualifia le fils de l'Aurore de roi des Éthiopiens (127) : cette qualification nouvelle est due à l'idée d'orient comprise dans le titre de fils de l'Aurore; car, selon la géographie primitive des Grecs, le mot Éthiopie, le pays des hommes à visage brûlé, était une expression vague qui désignait principalement la partie sud-est de la terre connue, et comprenait tous les peuples dont la peau est noire ou basanée. Cette dénomination, quand Homère l'applique à une contrée déterminée, s'entend de la partie méridionale de la Phénicie (128). On sait, en effet, que Céphée, père d'Andromède et roi d'Éthiopie, avait pour capitale Joppé, port de la Méditerranée. Par une étymologie forcée on faisait même venir de Joppé le nom d'Éthiopie (129), et plusieurs exemples prouvent combien on croyait à cette identité prétendue: ainsi, au nombre des merveilles que Scaurus montra au peuple, lors de son édilité, il y eut la carcasse de la baleine à laquelle Andromède avait été exposée : cette précieuse relique avait été apportée de Joppé, dit Pline (IX, 5), qui croit tout, ou qui a l'air de tout croire; il dit encore (V, 13), de même que Josèphe (130) avant lui, que l'on montrait près de cette ville, sur un rocher, les vestiges des chaînes où fut attachée la belle Andromède. La confusion des deux idées d'Orient et d'Éthiopie est perpétuelle chez les anciens (131) : nous en voyons des vestiges dans l'époque historique jusqu'au temps d'Alexandre. Hérodote (VII, 70) place encore des Éthiopiens à l'orient de la Perse. Telle était l'influence que les traditions antiques exerçaient sur l'esprit des Grecs, qu'Alexandre et ses Macédoniens, arrivés au bord de l'Indus, crurent avoir découvert les sources du Nil, parce qu'ils virent dans le fleuve des crocodiles et des fèves d'Égypte, et, sur ses bords, des peuples d'un brun foncé comme ceux de la Nubie (132).C'est l'alliance et la confusion des deux notions d'orient et d'Éthiopie, réunies dès le temps d'Alexandre, qui donna lieu aux changements que nous apercevons dans le local du mythe memnonien; primitivement placé en Asie, ce mythe passa dans la suite en Égypte et dans les régions au sud de cette contrée. Cette distinction importante n'avait point été faite ; mais elle n'en est pas moins certaine. Le cycle de Memnon paraît être du nombre de ceux que les poètes posthomériques inventèrent (133) en les fondant sur quelque circonstance des ouvrages attribués à Homère. Les trois vers de l'Odyssée combinés avec deux autres de l'Iliade, et les deux vers d'Hésiode, sont la base étroite sur laquelle les poètes posthomériques , comme Arctinus , l'auteur de l’Éthiopide (134), fondèrent de longs poèmes, où ils chantèrent la naissance et les exploits de Memnon, roi d'Éthiopie, fils de l'Aurore, tué par Achille sous les murs de Troie. Les poètes lyriques, tels que Simonide et Pindare (135), célébrèrent dans leurs chants le beau Memnon, venu à Troie avec une armée d'Éthiopiens; de leur côté, les tragiques Eschyle, Sophocle et Théodecte, en firent le sujet de pièces dont le titre s'est conservé. Les principaux exploits du héros furent bientôt au rang des sujets favoris de l'art grec : ils étaient traités dans les ouvrages des anciens artistes, tels que le coffre de Cypsélus (136) et le trône d'Apollon Amycléen ; et on le retrouve sur des vases du plus ancien travail (137). Mais les poètes traitèrent ce mythe comme tous les autres, c'est-à-dire qu'ils l'arrangèrent à leur guise, et le surchargèrent d'incidents nouveaux, tout en lui conservant le caractère primitif qu'il avait reçu d'Homère et d'Hésiode. Voilà pourquoi l'Éthiopie, où Arctinus, Pindare, Simonide et tous les anciens poètes, ont placé les États de Memnon, est constamment l'Éthiopie asiatique, c'est-à-dire la région de l'Asie située à l'orient de l'Euphrate. En effet, tous les vestiges que, selon les plus anciennes traditions, Memnon avait laissés de son empire ou du passage de sa nombreuse armée, ne se retrouvent qu'en Asie, depuis Troie jusqu'à l'Océan oriental. Ainsi le royaume de Memnon fut placé dans la Susiane, où son père Tithon avait bâti Suse; ce qui rentre dans la tradition suivie par Eschyle (138), puisque, selon ce poète, la Cissie, pays dont Suse était la capitale, avait été appelée ainsi de Cissia, mère de Memnon. Selon une autre tradition, Tithon n'était qu'un satrape de Perse dépendant du roi d'Assyrie, Teutamus, qui tenait la Troade sous sa domination. Ce satrape envoya son fils Memnon, à la tête de cent mille Éthiopiens, d'autant de Susiens, et de dix mille chars, secourir Priam, qui était son tributaire. Cette histoire, racontée par Ctésias (139), Diodore, Jules Africain et Eusèbe, bien que formellement contraire à la tradition homérique, avait déjà cours au temps de Platon, qui l'adopte et fonde dessus une prétendue alliance entre Troie et l'Assyrie (140). Beaucoup de chronologistes modernes ont pris le fait à la lettre, et en ont tiré des inductions historiques et chronologiques; on s'étonne que Volney (141) lui-même n'ait pas hésité à admettre un fait pareil, que rejette avec raison le clairvoyant Karl Ottfried Müller (142).Au reste, ceux qui s'en tenaient à la tradition homérique ne savaient trop expliquer comment un neveu de Priam pouvait avoir été roi d'Éthiopie, titre que lui donne Hésiode. Voici ce qu'imagina quelque poète, homme d'esprit, pour concilier deux qualifications qui semblaient s'exclure : Priam ne fut plus un tributaire de l'Assyrie, il resta un souverain indépendant; mais son frère Tithon devint un prince possédé de la manie des conquêtes, qui, avec une armée troyenne, s'en alla soumettre les contrées les plus orientales de l'Asie : cette expédition, disait-on , fit croire qu'il avait épousé l'Aurore, dont il eut Memnon (143). La plupart des poètes grecs et latins d'une époque récente, les faiseurs de généalogies et les collecteurs de traditions mythologiques, suivirent les anciens poètes. Les Éthiopiens qu'ils font commander par Memnon sont toujours des Asiatiques. Dans Pausanias, Memnon, né à Suse, conduit à Troie une armée d'Éthiopiens (X, 31, 7); Dictys de Crète (IV, 4), et plus tard Malalas (pag. 162, Oxf. - 128, Bonn) et Cedrenus, lui en font commander une d'Éthiopiens et d'Indiens. Quintus, l'écho des poèmes cycliques ou des compilations faites d'après ces poèmes, place les États de Memnon à l'extrémité de l'Orient sur l'Océan supérieur (H, 117), et il le fait chef des noirs Éthiopiens (144). Mais un héros si fameux devait, de toute nécessité, avoir laissé des monuments. En effet, une route en Assyrie portait son nom (145). On disait qu'il avait bâti des murs à Babylone (146); selon quelques-uns, ce n'était pas sou père, c'était lui qui avait fondé Suse (147), à laquelle on avait donné son nom , comme on le voit dans Hérodote(V, 53). Il y avait construit de magnifiques édifices dits Memnoniens ou Cissiniens (148), qui n'existèrent jamais que dans l'imagination des romanciers et des poètes : aussi Ctésias, qui savait à quoi s'en tenir sur leur réalité, pour épargner aux voyageurs la peine inutile de venir les chercher, les avertissait que ces beaux palais n'avaient subsisté que jusqu'au règne de Cyrus (149) ; ils avaient donc disparu (150) comme le fameux tombeau d'Osymandyas, dont il ne restait plus de trace au temps d'Alexandre, et comme le tombeau de Porsenna, qui, au siècle de Varron, n'existait plus que dans les traditions fabuleuses de l'Étrurie (151).Grâce à la célébrité du héros, la route de Suse à Troie garda des vestiges de son passage. En Phrygie, on montrait encore, au temps de Pausanias (X, 31, 7), l'endroit où il avait passé avec sa nombreuse armée. Les prêtres d'Esculape à Nicomédie montraient même son épée (id., III, 3, 8), comme une de ces reliques divines ou héroïques que les prêtres aimaient à posséder pour donner du relief à leur temple : témoin la lettre autographe de Sarpédon, l'oeuf de Léda et les dents du sanglier d'Érymanthe, à Tégée; celles du sanglier de Calydon à Bénévent; à Sicyone, les flèches de Teucer, la tunique d'Ulysse, le vase d'airain où Pélias avait bouilli; en Troade, la cithare de Pâris et les enclumes que Jupiter avait attachées aux pieds de Junon; à Memphis et à Coptos, une boucle des cheveux d'Isis, etc. Le tombeau du héros était aussi en bien des endroits à la fois : on le montrait en Troade, sur les bords de l'Ésépus, où se trouvait un bourg de son nom (152) ; à Paphos en Cypre (153), et à Suse où l'Aurore sa mère avait fait transporter son corps (154); enfin à Paltos (155) en Syrie, près du fleuve Balas (156) : c'est sans doute le même que Josèphe (157) avait vu sur les bords du fleuve Belus ou Beleüs, près de Ptolémaïs; on disait que c'était le tombeau de Memnon, c'est-à-dire qu'on n'en savait pas l'origine. Au dire d'Hérodote (158), on voyait en Ionie un rocher, taillé en forme de statue, qui paraissait avoir un caractère égyptien ou éthiopien : selon les uns, il représentait Sésostris; selon les autres, Memnon, fils de l'Aurore et roi d'Éthiopie. Il est vraisemblable qu'il s'agit là de quelque roche de couleur foncée à laquelle un jeu de la nature ou le caprice des hommes avait donné une forme approchant de la figure humaine. On voit que, dans toutes ces traditions, nées, soit médiatement, soit immédiatement, des fictions des poètes sur l'origine du héros, sur la situation de ses États, ou sur les monuments qu'on lui attribuait, Memnon est toujours l'Oriental et l'Asiatique; c'est toujours le Memnon de l'ancienne poésie grecque, dont la poésie d'un âge postérieur fut constamment l'écho fidèle.
§ IV. - QUE MEMNON PASSA EN ÉGYPTE ET EN ÉTHIOPIE POSTÉRIEUREMENT A ALEXANDRE.
Ce n'est qu'à partir de l'époque alexandrine qu'on aperçoit la notion de la véritable Éthiopie rattachée au mythe de Memnon. Si M. Jacobs avait fait cette observation, il n'aurait pas présenté Méroé comme le point de départ des traditions memnoniennes. C'est, au contraire, à cette époque tardive que les faits de l'ancienne mythologie, dont le théâtre avait été jusqu'alors l'Éthiopie primitive ou des contrées asiatiques, furent transportés dans l'Éthiopie au midi de l'Égypte. Ainsi, par exemple, le mythe de Persée et d'Andromède, dont la scène s'était passée en Phénicie à Joppé, capitale de Céphée, roi des Éthiopiens, fut plus tard porté à Méroé et sur les bords de la mer Rouge. Au temps de Pline et de Tacite, on était loin de se douter de la cause du changement. Aussi l'un, dans l'histoire de Persée et d'Andromède, voit une preuve que les Macrobiens de Méroé possédaient la Syrie sous le règne de Céphée (159) ; et l'autre cite l'opinion de certains auteurs qui rapportaient l'origine des Juifs aux Éthiopiens que la crainte ou la haine forcèrent, sous le règne de Céphée, à venir s'établir en Phénicie (160).Les critiques modernes n'ont pas vu plus que les anciens l'origine de cette contradiction dans les localités de ce mythe, et plusieurs ont fait comme eux de l'histoire avec une erreur géographique. C'est par suite de cette mutation que Persée et Andromède devinrent des héros éthiopiens qui avaient construit de magnifiques palais à Méroé ; que Properce donne à Méroé l'épithète de Cephea, et que l'Éthiopie avait, disait-on, porté le nom de Cephenia. Un historien inconnu d'ailleurs, Clinias (161), racontait même à ce sujet que Persée partit d'Argos pour aller secourir Andromède dans le fond de l'Éthiopie, sur la mer Rouge. Agatharchide donne cela pour une tradition argienne : il a toutefois le bon esprit de faire un reproche aux historiens de prendre de telles licences, permises seulement aux poètes. Il en fut de même de l'Asiatique Memnon, qui, à l'époque alexandrine, passa de la Syrie, de la Susiane et de l'Inde, dans les contrées reculées vers le midi, à Méroé et au delà. Des passages de Diodore de Sicile et d'Agatharchide fournissent les premières preuves de ce changement notable dans la situation de ses États. Diodore (II, 22), parlant de l'Assyrien Memnon, dit que « les Éthiopiens d'Égypte contestent cette origine de Memnon » ; ces Éthiopiens d'Égypte sont ceux du Midi; par opposition à ceux de l'Orient, c'est-à-dire aux Asiatiques. « Ils prétendent, ajoute-t-il, que cet homme est né chez eux, et ils montrent des palais antiques qu'ils disent se nommer encore à présent Memnoniens. Pline (VI, 35, pag. 344, 17) nous parle fort sérieusement de la puissance des Éthiopiens, qui avait duré jusqu'au temps de la guerre de Troie, et au règne de Memnon, dont les exploits pendant cette guerre furent si célèbres. Déjà, dans Properce (I Eleg. VI, 3, 4), l'expression domus Memnoniae sert pour dé-signer les contrées les plus reculées vers le midi, en opposition aux monts Rhiphées, qui, dès l'origine de la poésie grecque, servaient d'expression à la partie la plus boréale de la terre. On ne peut guère douter que ce changement n'ait amené des additions considérables à l'ancien cycle de Memnon. Des circonstances nouvelles y furent certainement ajoutées par les poètes alexandrins, et rattachées, selon l'usage, à des localités de L'Égypte et de l'Éthiopie. J'en trouve un exemple assez frappant dans le mythe qu'Athénée (XV, 680) rapporte d'après un auteur inconnu, nommé Démétrius. Cet auteur racontait que Tithon avait envoyé à Troie une armée d'Éthiopiens pour aller au secours de son fils. L'armée était à peine descendue jusqu'à Abydos dans la haute Égypte, qu'elle apprit la mort du héros : elle n'alla pas plus loin, et tous les soldats déposèrent leurs couronnes sur les acacias qui décoraient le temenos du temple (162). Ce mythe était fondé, sans nul doute, sur ce qu'Abydos, célèbre par son bois d'acacias (163), dont parle déjà Hellanicus (164), et par son temple d'Osiris, contenait des édifices, au dire de Pline (V, 9) et de Strabon (XVII, p. 813), appelés Memnoniens, regardés en conséquence comme ayant été bâtis par Memnon. A la même époque appartient encore un autre mythe. Depuis longtemps les poètes avaient parlé des oiseaux dits memnonides (165), nés des cendres de Memnon, mythe chanté par Ovide (166). Déjà, dans les peintures du Lesché à Delphes, ouvrage de Polygnote, ces oiseaux étaient figurés sur la chlamyde de Memnon (167); et l'on disait que tous les ans, à certains jours, ils venaient nettoyer avec soin son monument, et l'arroser de l'eau de l'Ésépus, dont ils humectaient leurs plumes. Il s'agit là, comme on le voit, du Memnon asiatique. Mais, au temps de Pline (X, 26 [37]), on ajoutait au mythe primitif cette circonstance, que les oiseaux memnonides arrivaient, chaque année, dans le fond de l'Éthiopie, pour rendre cet hommage au héros (168). C'est que Memnon était alors installé avec sa royale famille dans ses États d'Éthiopie. Aussi, vers le même temps, Damis, l'extravagant biographe d'Apollonius, nie qu'il ait jamais été à Troie : il le fait mourir à Méroé, après un règne égal à cinq âges d'homme. Selon Pausanias (I, 42, 3), on disait que Memnon avait fait une irruption d'Éthiopie en Égypte , et de là dans les pays qui s'étendent jusqu'à Suse : tradition inventée pour rattacher l'ancien Memnon de Suse à celui qu'il avait bien fallu transporter plus tard en Éthiopie. Depuis, sauf les allusions poétiques rattachées ordinairement aux traditions antérieures, et les indications des compilateurs qui mêlent les temps et les lieux, on peut dire que Memnon régna définitivement à Méroé. L'extinction de sa voix à Thèbes contribua sans doute à lui assurer la possession paisible de son nouveau royaume. Ainsi Quinte-Curce (IV, 8), qui, d'après les observations de Niebuhr (169), écrivait dans le troisième siècle, et devait être contemporain de Philostrate, nous parle du désir qu'Alexandre avait de visiter l'Éthiopie, pour voir les célèbres palais de Memnon et de Tithon (170), situés presque au-delà des bornes du soleil (171). Il est fort douteux qu'Alexandre ait jamais eu cette envie ; mais l'historien nous montre ce qu'il pensait de l'antique royaume de Memnon, alors reculé dans les profondeurs de l'Éthiopie (172).Le romancier Héliodore (173) débite sur les gymnosophistes éthiopiens des contes qui se trouvent déjà dans le biographe d'Apollonius. A l'en croire, Memnon, Persée et Andromède sont au nombre des héros que les Éthiopiens de Méroé honorent d'un culte particulier. Ces trois personnages y avaient élevé de magnifiques palais, et les rois d'Éthiopie les regardaient comme auteurs de leur race (174). Grâce aux noms de Persée et d'Andromède, on ne peut être tenté de chercher ici une ombre de réalité. Du reste, Memnon, roi des Macrobiens, devait avoir laissé son nom à quelque nation éthiopienne. Aussi Pline place un peuple de Memnones (VI, 30) dans le pays des Macrobiens (175) ; Ptolémée fixe leur situation entre le Nil et l'Astapus, au-delà de Méroé (176) ; et nous voyons, par un passage des Commentaires d'Eustathe (177) et par les scholies de Venise (178), que certains commentateurs d'Homère essayèrent de retrouver dans son texte ce peuple de Menznoniens, en lisant KatŒ M¡mnonaw, au lieu de kat' ‹mæmonaw (AÞyiop°aw). Il est maintenant impossible de savoir si en effet quelque dénomination locale ressemblait au nom du héros, et facilitait l'homonymie au moyen d'une altération plus ou moins légère, ou si les Memnones doivent uniquement leur origine à quelque fiction de poète, convertie en un fait géographique (179). Dans l'un et l'autre cas, cette dénomination n'est pour nous qu'une trace évidente de la tradition nouvelle sur le siège de l'empire de Memnon dans l'Éthiopie