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ŒUVRES CHOISIESDE A.-J. LETRONNE

MEMBRE DE L'INSTITUT

ASSEMBLÉES, MISES EN ORDRE ET AUGMENTÉES D'UN INDEX PAR  E. FAGNAN

PREMIÈRE SÉRIE ÉGYPTE ANCIENNE

TOME DEUXIÈME

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR28, RUE BONAPARTE, 28

1881

LA STATUE VOCALE DE MEMNON CONSIDÉRÉE DANS SES RAPPORTS AVEC L'ÉGYPTE ET LA GRÈCE

AVANT-PROPOS

Quelques amis éclairés m'ont conseillé de réunir en un seul corps deux Mémoires qui ont été composés pour deux collections académiques différentes. J'ai beaucoup hésité à suivre cet avis. A une époque où les esprits sont détournés des travaux qui ont l'antiquité pour objet, où les moments s'écoulent et se perdent dans des préoccupations qui laissent si peu de place aux études sérieuses et tranquilles, il était permis de reculer devant l'idée de faire paraître un volume in-4° de 300 pages sur un colosse égyptien mutilé. Tant de gens ne connaissent la statue de Memnon que par la belle phrase de Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire ! N'était-ce pas s'exposer à conquérir la réputation d'un nouveau Chrysostome Mathanasius, et la gloire peu désirable d'avoir fait, le plus sérieusement du monde, un pendant au Chef-d'oeuvre d'un inconnu ? Mais on m'a dit que le livre n'est réellement ni trop long, ni hors de proportion avec le sujet ; que, tiré à peu d'exemplaires, il ne sortira pas de ce cercle restreint de vrais connaisseurs qui sont le public pour de tels ouvrages; qu'ainsi il échappera aux regards de cet autre public pour lequel il n'est point fait, et qui pourrait se méprendre sur l'objet, le caractère, l'importance quelconque d'un travail de ce genre. Ces considérations m'ont décidé. J'espère n'avoir pas lieu de m'en repentir. Les deux Mémoires que j'ai réunis dans ce volume forment deux parties distinctes. Dans la première, qui est historique, je me suis proposé de discuter tous les faits relatifs à la statue vocale de Memnon, et d'en faire sortir une théorie qui embrasse et explique tous les détails de ce curieux problème, dont la solution, inconnue des anciens eux-mêmes, était à peu près désespérée des modernes. La seconde, qui est épigraphique et philologique, contient le texte restitué et l'explication de toutes les inscriptions grecques et latines qu'on lit encore sur les jambes et sur le socle de la statue vocale. Comme elles ont pour auteurs les témoins mêmes du phénomène, qui en racontent les circonstances, en indiquent l'époque, et nous peignent tantôt en vers, tantôt en prose, les impressions qu'ils en ont reçues, ces inscriptions contiennent une foule de renseignements utiles pour l'étude de la question générale : on n'avait pu s'en servir jusqu'à présent, parce que ces fragments paraissaient tellement mutilés, dans les copies qu'on en possédait, qu'il avait été presque impossible de les restituer, et par conséquent de les comprendre. A la suite, j'ai placé, en Appendice, les inscriptions que d'anciens voyageurs grecs et latins ont déposées dans les syringes ou tombes royales de Thèbes. Ces deux collections comprennent environ cent trente pièces, la plupart inédites, ou, ce qui est presque la même chose, pour la première fois rendues à leur état d'intégrité, et acquises à la science. Elles sont précieuses pour la connaissance de l'Égypte grecque et romaine; des faits entièrement neufs et de l'intérêt le plus varié sortent de leur texte rétabli : on y voit paraître une foule de personnages plus ou moins distingués, des administrateurs, des militaires, des poètes, un empereur, une impératrice, des noms historiques, et d'autres auxquels il n'a manqué qu'un hasard heureux pour le devenir. Elles forment une suite naturelle à un précédent ouvrage que les savants ont accueilli avec indulgence, et qui, dans la nouvelle forme que je travaille à lui donner, sera, je l'espère, moins indigne de leurs suffrages. La réunion de ces deux parties, qui tiennent intimement l'une à l'autre, compose une étude, une monographie historique et archéologique complète et, je crois, unique en son genre. Les amis de l'antiquité qui donneront quelque attention à la lecture de ce volume y verront, sans doute avec plaisir, qu'il n'y a point de question à dédaigner ; que la moins importante en apparence, la plus restreinte par son objet, peut faire connaître des rapports inattendus, qui éclairent vivement des points très éloignés ; il ne faut qu'avoir la patience de la considérer sous toutes ses faces, et de la creuser dans toute sa profondeur. Assurément personne ne s'attendait à la portée de celle-ci, et j'étais loin moi-même de m'y attendre en commençant. Qui se serait douté que l'étude d'un colosse égyptien toucherait aux anciennes traditions helléniques, se lierait à toute l'histoire de la domination romaine en Égypte, et fournirait quelques traits nouveaux à la peinture des efforts du paganisme pour étouffer le christianisme naissant ? Je ne soupçonnais pas davantage que cette étude amènerait des conséquences importantes pour le résultat des autres recherches relatives aux opinions religieuses des anciens peuples. En effet, d'après cet examen attentif d'un point spécial, les explications savantes et ingénieuses données récemment sur les mystères de la statue de Memnon doivent être regardées maintenant comme tout à fait chimériques : il n'est plus possible de compter sur les merveilleux rapports qu'on a cru pouvoir établir entre cette statue et la symbolique de l'Orient ; expression sonore dont l'usage est maintenant fort répandu, qu'elle dispense ceux qui l'emploient de savoir au fond ce qu'ils disent, et qu'elle leur donne le courage d'expliquer aux autres ce qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes : enfin toute la question memnonienne, que le génie poétique d'érudits célèbres avait réussi à élever dans les régions vaporeuses du mysticisme, se trouve prosaïquement ramenée tout entière dans le domaine de l'histoire réelle et positive. Or, cette grave méprise sur une question isolée, jette nécessairement de la défaveur, ou répand des doutes légitimes sur d'autres explications du même genre. Ne donne-t-elle pas lieu de soupçonner que, si l'on pouvait leur appliquer aussi des observations exactes et des faits précis, on les verrait de même tomber et disparaître, comme ces images fantastiques qui s'évanouissent lorsqu'on s'en approche ou qu'on cherche à les saisir ? Le grand nombre de rapports qui viennent se rattacher à ce curieux problème historique, et les vues entièrement nouvelles qui ressortent de faits observés pour la première fois, peuvent montrer quelles riches moissons restent encore à recueillir dans le champ de l'antiquité. Chaque jour on entend dire qu'il est épuisé, qu'il ne saurait plus rien produire. Ceux qui parlent ainsi n'ont sans doute fait que le parcourir légèrement ; s'ils avaient essayé d'en remuer le sol, ils tiendraient un tout autre langage ; car ils auraient bientôt appris que la science dont le but est de reconstruire un monde tout entier trouve sans cesse un nouvel aliment. C'est qu'elle exploite une mine où les filons s'étendent à mesure qu'on y pénètre. Quand cet ouvrage ne servirait qu'à rendre plus évidente cette vérité, et qu'à exciter l'esprit de recherche par l'espoir certain de conquêtes sur le domaine de l'inconnu, je le croirais encore assez utile, et je ne regretterais pas le temps que j'y ai consacré. S'il avait cet heureux résultat, on le devrait en premier lieu à la société savante qui m'a donné l'occasion d'entreprendre ce travail. En ne craignant pas de demander à un étranger les lumières qu'elle pouvait trouver facilement dans son propre sein, elle a fait voir qu'elle considère les sciences d'un point de vue si élevé, que les préjugés de l'orgueil national ne sauraient l'atteindre. Elle a donné là un exemple qui l'honore aux yeux des amis des lettres et lui assure leur reconnaissance ; car ils ne peuvent rien désirer tant que de voir se multiplier entre les savants de tous les pays ces communications franches et libérales, si utiles au progrès des lumières et de la civilisation, si propres à resserrer peu à peu les liens de la grande famille européenne.

PREMIÈRE PARTIE.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.

Pendant les deux premiers siècles de la domination romaine en Égypte, la statue vocale de Memnon fut le monument de Thèbes qui excita le plus vivement l'attention des voyageurs. Les pyramides et Memnon, voilà les objets qu'ils venaient surtout admirer sur la terre des antiques Pharaons.La cause de la voix de Memnon leur fut toujours inconnue ; ce singulier phénomène eut à leurs yeux, tant qu'il subsista, le caractère d'un miracle, puisqu'ils ne cessèrent pas de le regarder comme le résultat surnaturel de quelque pouvoir magique ou d'une volonté divine. Dès la renaissance des lettres, ce prodige attira l'attention des érudits, dont il exerça la science et la sagacité. Avant qu'on sût que le colosse à la voix merveilleuse existait encore sur les bords du Nil, Scaliger (01), Marsham (02), Van Dale (03), Perizonius (04), et beaucoup d'autres, en parlèrent dans leurs écrits, mais seulement d'après les renseignements donnés par les anciens auteurs ; et, bien qu'ils n'eussent rien expliqué du tout, on crut qu'ils n'avaient laissé rien à dire. Pococke ramena l'attention sur cette question qui semblait épuisée, en rapportant le dessin des deux colosses de Thèbes, et particulièrement de celui qui devait avoir été la fameuse statue vocale, à en juger par les nombreuses inscriptions qui se lisaient encore sur ses jambes. Il donna de plus toutes celles de ces inscriptions qu'il put lire, en ayant le soin de les figurer sur un dessin à grande échelle de la partie inférieure des jambes de la statue. Ces inscriptions authentiques, contenant les témoignages irrécusables d'anciens voyageurs, prouvaient la réalité de la voix de Memnon, quelle qu'en fût d'ailleurs la cause. Elles confirmaient les récits des anciens. Plusieurs critiques essayèrent de lire et de restituer ces précieux fragments. Leich, Hagenbuch, Bouhier, d'Orville et Pott, y réussirent médiocrement, tant les copies de Pococke étaient imparfaites. Jablonski (05) essaya de reprendre la question dans tout son ensemble ; mais, d'une part, l'insuffisance de renseignements positifs, de l'autre le défaut de critique de ce savant orientaliste, et son goût pour les étymologies forcées, l'écartèrent du but : ses dissertations, d'ailleurs fort érudites, embrouillèrent au dernier point un sujet déjà fort obscur. L'autorité de son nom donnant crédit à ses idées, elles furent reproduites fidèlement dans plusieurs ouvrages (06). M. Jacobs est le seul qui, depuis Jablonski, ait envisagé la question d'une manière qui lui soit propre. Il ne s'est pas contenté d'améliorer la leçon et l'interprétation de plusieurs des inscriptions métriques, il a repris toute la discussion dans son Mémoire sur les tombeaux de Memnon (07). Il a proposé sur le mythe de ce personnage une hypothèse d'après laquelle Memnon serait une divinité éthiopienne, transportée successivement en différents pays. Cette idée ingénieuse, soutenue avec esprit et érudition, est contredite, comme on le verra, par l'ensemble des faits (08) ; mais il est juste de reconnaître que cet habile critique a avancé la discussion en montrant, le premier, que la voix de Memnon était un phénomène fort récent, contre l'opinion, mise en faveur par Jablonski, qui le reportait jusqu'au temps des anciens Pharaons. Les difficultés principales restaient encore à résoudre ; et peut-être étaient-elles insolubles, à moins qu'on n'examinât d'une manière analytique quelques indications assez importantes qu'on doit aux auteurs de la Description générale de Thèbes, et surtout qu'on ne possédât des copies plus complètes et plus exactes des inscriptions memnoniennes .Ces difficultés sont de deux genres : les unes sont relatives à la cause du phénomène; les autres concernent les traditions égyptiennes et grecques rattachées au personnage appelé Memnon. Quant au phénomène, la plupart des critiques modernes, s'appuyant sur quelques textes d'une époque récente et d'une autorité douteuse, se sont accordés à le regarder, comme l'effet d'une jonglerie. Plusieurs même ont pris la peine de nous décrire le mécanisme qui servait à l'opérer. Cette explication, si elle était juste, dispenserait de toute recherche ultérieure ; mais, comme elle se trouve en contradiction avec un grand nombre de faits positifs, elle est réellement inadmissible, ainsi qu'on le verra dans la suite. Quelques personnes (09) se sont récemment rangées à l'opinion, que ce phénomène pouvait bien être un effet naturel causé par la chaleur des rayons du soleil. Cette opinion (émise pour la première fois, je pense, par le P. G... de l'Oratoire (10), et rejetée fort loin par De Pauw (11), n'a été présentée que comme une possibilité, mais il y a loin de la possibilité à la certitude, et cette certitude ne pouvait être acquise que par une discussion approfondie de la partie historique de la question. En effet, quelle que soit la cause naturelle ou artificielle de la voix de Memnon, et quelque parti qu'on prenne à ce sujet, il restera toujours à expliquer les notions obscures et contradictoires que les anciens ont rattachées au personnage de Memnon et au colosse qui était censé le représenter à Thèbes. Dans l'une et l'autre hypothèse, on se demandera toujours d'où vient le nom que ce colosse avait reçu ; quel rapport a pu exister entre une statue égyptienne et un héros de la mythologie grecque ; pourquoi ce personnage, homme, héros ou dieu, grec ou égyptien, est tantôt un prince asiatique, fils de l'Aurore aux doigts de rose ; tantôt un roi d'Égypte, le grand Aménophis, le fameux Sésostris ou l'inconnu 1smandès; tantôt un roi éthiopien, dont on montrait les monuments et les tombeaux depuis Suse jusqu'à Méroé, depuis Méroé jusqu'à Troie. Tous ces faits obscurs et contradictoires sont-ils les traits à demi effacés de quelque histoire perdue, et les souvenirs confus, soit d'antiques migrations, soit d'un état politique qui avait amené des alliances entre les peuples de l'Éthiopie et ceux de l'Asie Mineure ? Ou bien faut-il n'y voir qu'un nouvel exemple du mélange inconsidéré de quelques faits réels avec des fictions poétiques et des préjugés locaux ? Telles sont, au fond, les questions graves qui sortent de toutes ces obscurités. C'est ainsi qu'un sujet limité en apparence à l'examen d'une statue mutilée ou d'une jonglerie sacerdotale touche en réalité aux questions les plus ardues de l'histoire et de la mythologie anciennes. Il serait long de rapporter les noms de tous ceux qui se sont hasardés plus ou moins dans ce labyrinthe de notions contradictoires, et plus encore de dire les solutions diverses qu'ils ont données de ces difficultés : je ne l'entreprendrai pas. Dans ces derniers temps, Memnon est devenu un objet de prédilection pour quelques mythologues qui semblent ne pas mettre la critique au rang des qualités de l'érudit. Ils ont pris ce personnage pour centre de leurs élucubrations fantastiques ; tels sont principalement Plessing (12) et Dornedden (13), dont il faut regretter que le savant Creuzer ait adopté et refondu toutes les rêveries dans son éloquent et spirituel chapitre sur Memnon : nous trouvons là que "ce personnage est un être allégorique, qui avait de grands rapports avec Osiris, avec Horus, avec le Soleil, avec Persée, voire même avec Mithra ; et que sa statue est un symbole flottant entre le jour et la nuit, le cercle d'or de la nuit, un cycle annuel de cantiques quotidiens, l'harmonie retentissante des sphères, un emblème de la lumière éternelle, un gnomon, une horloge solaire rattachée aux incarnations du Soleil (14)." II est fâcheux qu'avec d'aussi beaux rapprochements on ne puisse pas rendre compte du moindre des faits positifs qui vont ressortir d'un examen réfléchi ; et malheureusement c'est plus ou moins le cas de toutes ces explications fondées sur la réunion systématique et forcée de notions de tout temps et de tout pays. Les auteurs de la Description de Thèbes ont déclaré que la question memnonienne est "destinée à rester toujours enveloppée de l'obscurité des siècles ". Quand on a lu tout ce qui a été écrit sur ce sujet, on est tenté de ne pas trouver l'arrêt trop sévère. J'en appelle cependant, et voici ce qui m'en donne la hardiesse.

En 1823 ou 1824, feu Salt, consul de Sa Majesté Britannique en Égypte, fit copier de nouveau toutes les inscriptions memnoniennes, et envoya ses copies à la Société royale de littérature de Londres. Cette société m'en donna communication, en me demandant mon avis sur l'importance qu'elles pouvaient avoir. Non seulement j'y retrouvai, plus complète-ment et plus exactement copiées, toutes les inscriptions déjà publiées par Pococke, Norden, M. Hamilton et la Commission d'Égypte, mais encore j'y reconnus une trentaine d'inscriptions inédites, et, dans le nombre, quelques-unes assez curieuses pour l'histoire de la domination grecque en Égypte. Le résultat de mes observations sur ces précieux fragments épigraphiques est le sujet d'un Mémoire qui fait partie du tome II des Transactions de cette société savante, et que j'ai reproduit dans ce volume, avec des additions considérables. Il était impossible d'examiner avec soin toutes ces inscriptions, sans y chercher en même temps les notions qui pouvaient se rapporter, soit à la cause du phénomène vocal, soit à la discussion des faits historiques qui dépendent de la question générale. Ces inscriptions en elles-mêmes, leur époque, la place qu'elles occupent sur les jambes du colosse, m'ont fourni des indications entièrement nouvelles, d'où est résultée une analyse plus complète et plus exacte des textes des auteurs anciens. En combinant les données, inconnues jusqu'ici, que ce travail m'a fait découvrir, j'en ai tiré une théorie qui les embrasse et les explique toutes sans exception. Je crois pouvoir la présenter comme un exemple de la possibilité d'appliquer à un sujet historique la méthode qui a tant contribué aux progrès des sciences naturelles. La question, dégagée du symbolisme et du merveilleux dont on l'avait embarrassée, va se développer avec une simplicité et une clarté parfaites. Ramenée des profondeurs de l'antiquité égyptienne dans l'époque de la domination grecque et romaine en Egypte, elle nous présente maintenant l'un des traits les plus propres à bien faire connaître comment se mêlèrent les croyances et les traditions grecques et égyptiennes, tout en conservant leur caractère primitif.

SECTION PREMIÈRE.

Observations générales sur les Inscriptions memnoniennes, dans leur rapport avec l'histoire du Colosse.

Ces inscriptions servent de lien à tous les faits qui entrent dans la question dont je vais m'occuper. Il importe donc de commencer par réunir toutes les observations qui ressortent de leur examen attentif, pour les comparer ensuite aux résultats de la discussion historique. J'ai dit que Pococke a dessiné à part les deux jambes du colosse, et qu'il a marqué sur sa planche la place qu'occupe chaque inscription. On doit beaucoup regretter que Salt n'ait pas recommandé à son dessinateur de suivre cet exemple ; car l'indication de la place relative qu'occupe chaque inscription est importante ; et c'est faute d'y avoir fait attention que Jablonski et M. Jacobs n'ont pu tirer aucun parti des inscriptions pour l'histoire du colosse et de sa voix merveilleuse. J'avouerai que, sans la copie de Pococke, je n'aurais pas pu entreprendre ce Mémoire, malgré les lumières nouvelles que m'ont fournies les copies de Salt. Ne leur ayant point conservé, comme son prédécesseur, l'ordre et la relation qu'elles ont sur le monument, Salt m'a forcé à bien des tâtonnements, et m'a laissé bien des incertitudes ; mais, rapprochées du dessin de Pococke, ces copies, telles qu'elles sont, m'ont fourni tout ce qu'il y avait d'essentiel à obtenir pour une solution complète. Sur les soixante et douze inscriptions que Salt a recueillies, il y en a seulement deux, outre quelques noms propres, qui ont été gravées sur le socle : les autres l'ont été sur les deux jambes et sur le pied. La plus élevée est à peu près à trois mètres au-dessus du plan du socle : mais, comme le cou-de-pied a environ un mètre de haut, un homme debout, monté sur le pied, a pu facilement graver la plus haute ; il ne lui a fallu, pour cela, ni escabeau ni échelle. Disposées en deux colonnes sur chaque jambe, elles sont plus nombreuses sur la jambe gauche que sur la droite, qui n'en contient que quatorze, d'après Pococke. Au premier abord, on pourrait croire que les plus hautes sont les plus anciennes ; mais un léger examen suffit pour faire évanouir cette idée. En effet, on trouve une inscription du temps de Vespasien au bas de la jambe droite, sur le pied, tandis qu'une autre, du règne d'Adrien, est placée au-dessus de toutes celles que porte cette même jambe, et qu'au-dessous on en voit une du règne de Domitien. La même observation s'applique aux inscriptions de la jambe gauche. On ne peut donc tirer de là aucune induction chronologique. On voit que les premiers voyageurs qui en ont fait graver les ont fait écrire où ils ont voulu ; les autres ont pris la place qui restait, et n'ont eu égard, dans le choix, qu'à l'espace dont ils croyaient avoir besoin. Les deux inscriptions du socle sont au nombre des plus récentes. Trente-cinq seulement ont des dates. La plus ancienne est du règne de Néron ; la plus récente, de Septime Sévère. Quant à celles qui ne sont point datées, à en juger par des caractères qui ne peuvent pas égarer beaucoup, elles se renferment dans le même intervalle. Sur les trente-cinq qui ont des dates, il y en a vingt-sept du seul règne d'Adrien. Quand on examine attentivement le dessin de Pococke, on ne saurait douter qu'on ne possède encore presque toutes les inscriptions qui ont été gravées sur le colosse. Celles dont nous avons les copies couvrent toute la partie antérieure des jambes, depuis la hauteur de trois mètres jusqu'en bas. La surface latérale des jambes a éclaté en beaucoup d'endroits : mais sur le côté intérieur il n'y a jamais eu d'inscriptions ; car la proximité des deux jambes était un obstacle à ce qu'on se plaçât commodément entre elles pour écrire sur le côté : et d'ailleurs les inscriptions qu'on y aurait gravées à grand'peine n'auraient pu être lues ; raison suffisante pour qu'on n'en écrivît pas dans cet endroit. Quant au côté extérieur, il n'a pu y en avoir qu'un très petit nombre de plus que celles qui s'y lisent encore, si même il y en a jamais eu davantage. Dans tons les cas, elles n'étaient certainement pas plus anciennes que celles qui ont été conservées. En voici la raison : Comme les auteurs de ces sortes d'hommages religieux choisissaient toujours, quand ils le pouvaient, la place le plus en vue, on ne saurait douter que les premiers qui en ont fait graver sur les jambes du colosse, n'aient choisi dans les parties antérieures les endroits le plus en évidence. Or les inscriptions du règne d'Adrien occupent la plus grande partie du devant de la jambe gauche depuis le haut jusqu'en bas, et sur la jambe droite celles de ce même règne occupent encore les parties de devant : preuve que cette place était restée libre jusqu'alors ; à plus forte raison, le côté extérieur des jambes, le seul où l'on pût écrire. A la vérité, on pourrait dire qu'il y avait peut-être en ces mêmes endroits de plus anciennes inscriptions qui auront été effacées au temps de Trajan ou d'Adrien, pour faire place à celles qu'on voulait alors y graver. Mais cette objection aurait peu de solidité, parce que ces inscriptions ont un caractère religieux qui a dû les protéger contre toute mutilation. D'ailleurs personne n'a remarqué que la superficie de la pierre ait été grattée pour remplacer d'anciennes inscriptions par de nouvelles. Il résulte de ces observations un fait certain, c'est que, s'il a existé, sur les parties détruites des jambes du colosse, d'autres inscriptions, elles étaient au nombre des plus récentes. J'ai dit que la plus ancienne est du règne de Néron [an IX]. Cette inscription fixe donc à peu près l'époque où les voyageurs ont commencé d'écrire sur les jambes du colosse. Si l'usage en eût existé lors du voyage de Germanicus (15), ce prince, grand admirateur des antiquités de l'Égypte, y aurait fait graver, comme les autres, son nom en gros caractères dans une partie bien visible d'une des jambes, et nous le retrouverions maintenant à côté de ceux d'Adrien et de Sabine. Le règne de Néron est donc, selon toute apparence, l'époque où l'on a commencé de placer des noms sur le colosse. Cette conséquence, s'il était nécessaire, pourrait être appuyée d'un texte ancien qu'on n'a point cité, peut-être parce qu'on ne savait comment s'en rendre compte. Dion Chrysostome, parlant des statues des dieux qui ne portent point d'inscriptions, ajoute : " Et l'on dit que le colosse de Memnon est dans ce cas (16). " Ce rhéteur avait voyagé en Égypte ; il le dit dans son discours sur Troie, où il rapporte son entretien avec un prêtre du nome Onuphites (17) : mais il ne s'était pas avancé plus loin que la basse Égypte ou que l'Égypte moyenne ; car la manière dont il s'exprime sur le colosse prouve qu'il ne l'avait pas vu, et, conséquemment, qu'il n'avait pas été à Thèbes. Dion se trouvait en Égypte (18), au dire de Philostrate (ou plutôt de Damis, l'historien et l'ami d'Apollonius de Tyane), lorsque Vespasien fut déclaré empereur, en 69 ; et même Vespasien le consulta, ainsi qu'Apollonius, sur ce qu'il avait à faire (19). Pour qu'on lui eût dit, à cette époque, que le colosse ne portait pas d'inscriptions, il fallait qu'il n'y en eût point, ou qu'il n'y en eût qu'une ou deux de peu d'étendue, outre quelques noms qui auront échappé à l'attention des voyageurs. De fait, il n'y on a qu'une, celle de l'an IX de Néron, qui soit antérieure à cette époque. Même après cet empereur, on n'en écrivit qu'assez rarement jusqu'au règne d'Adrien. En effet, la plupart des inscriptions sont du règne de ce prince. Parmi celles qui portent des dates, il y en a une du règne de Néron, trois de celui de Vespasien, trois de celui de Domitien, et une seule de celui de Trajan : en tout, huit seulement antérieures à Adrien ; et celles qui ont été écrites sous ce prince, mais avant son voyage à Thèbes, ne sont qu'au nombre de six. A l'époque où cet empereur vint à Thèbes et entendit le colosse, il n'y en avait donc probablement encore qu'un très petit nombre. Adrien et Sabine y firent graver leurs noms, qui s'y lisent distinctement. Plusieurs personnes de leur suite placèrent le leur à côté, en l'accompagnant de pièces de vers où elles exprimaient leur admiration et celles des augustes voyageurs pour la belle voix de Memnon. Depuis on suivit cet exemple, jusqu'à ce que toute la place eût été prise. C'est à cette époque, je pense, qu'il faut rapporter la plupart des inscriptions sans date : car toutes celles de ce genre dont il m'a été possible de découvrir l'époque à l'aide de quelque caractère certain, sont du temps du voyage d'Adrien, ou postérieures ; et l'on peut supposer raisonnablement qu'il en est de même des autres. Après le règne d'Adrien, il restait encore un peu de place ; car on trouve deux inscriptions du temps de Septime Sévère et de Caracalla : mais elles sont fort courtes. Il n'y en avait plus assez pour qu'on en écrivît d'un peu longues, lorsqu'un certain Gémellus, peut-être préfet de l'Égypte sous Antonin, voulut faire graver une inscription en quatorze ou quinze lignes : il fut obligé de l'écrire sur le piédestal ; ce qu'on n'avait pas encore fait jusque-là ; sans doute, parce que les inscriptions s'y seraient trouvées trop exposées à être effacées par les désoeuvrés ou les malveillants : on n'y eut recours que quand les jambes n'en purent plus contenir aucune. Cette considération doit nous faire regarder comme postérieure à Adrien, et du temps des deux Antonins, ou même de Septime Sévère, l'inscription du poète Asclépiodote, gravée sur la partie antérieure du piédestal ; comme elle n'a que huit lignes, elle ne tient pas beaucoup de place : il en restait donc bien peu sur les jambes, puisque le poète fut obligé de recourir au piédestal. On doit reconnaître aussi qu'il n'y a jamais eu en cet endroit que ces deux inscriptions. Sans doute le piédestal est fort détérioré ; mais la surface n'en est pas tellement évasée, qu'on ne puisse y apercevoir, le plus souvent au moins, les traces des lettres qui auraient été gravées jadis. D'ailleurs, il est enterré aux deux tiers : la surface de la partie enfouie, protégée ainsi depuis des siècles, est peu endommagée ; elle ne porte qu'une seule inscription de quatorze lignes, qui se lit encore assez distinctement pour qu'on puisse la rétablir presque en son entier. S'il y en avait eu d'autres à côté, on en verrait au moins les traces. Cette circonstance remarquable nous montre que l'usage d'en graver de pareilles n'a pas dû se conserver longtemps au-delà de l'époque à laquelle appartient la plus récente, qui est du règne de Septime Sévère et de Caracalla. Presque tous les personnages qui les ont fait graver ont déduit leurs titres et qualités : d'autres se sont contentés d'écrire leurs noms. En mettant à part les inscriptions d'Adrien, de Sabine et de leur suite, il en reste encore bon nombre dont les auteurs ont donné leurs titres : ce sont tous des personnages d'un rang assez distingué. On trouve huit gouverneurs d'Égypte , deux femmes de gouverneur, trois épistratèges ou commandants de la Thébaïde, quatre stratèges ou chefs de nome, deux procurateurs de César, un greffier royal, deux archidicastes ou grands juges, un néocore du Sérapis d'Alexandrie : le moindre personnage est un poète homérique du Musée. Parmi les militaires, deux préfets de légion et un préfet de camp. Il y a bien aussi deux décurions, un centurion et un primipilaire ; mais ces chefs de cohorte ou de centurie, campés probablement dans l'Amenophium (20), étaient de ces gens auxquels les prêtres n'avaient rien à refuser. Les inscriptions latines ont toutes pour auteurs des Romains, à deux exceptions près. Entre les inscriptions grecques, beaucoup ont été écrites aussi par des Romains. On remarque que tous les militaires ont écrit en latin, ainsi que les huit préfets d'Égypte : seulement l'un d'eux a joint à son nom deux vers grecs qui ne sont pas mauvais. Tous les épistratèges, quoique Romains, ont écrit en grec. Adrien a fait écrire son nom en latin ; Sabine, le sien en grec, et elle a été imitée par toutes les personnes de sa suite et de celle de l'empereur : elles ont accompagné leur nom de vers élégiaques ou ïambiques, quelquefois assez bons, d'autre fois mauvais ou même détestables, soit qu'elles les aient composés elles-mêmes, soit qu'ils l'aient été par quelqu'un de ces Grecs que les riches Romains d'alors traînaient partout après eux.
Je termine par une observation de quelque conséquence. Les noms propres qui se lisent dans les soixante et douze inscriptions sont au nombre de plus d'une centaine. Parmi ces noms il n'y en a pas un seul qui ne soit grec ou romain ; et parmi tant d'inscriptions il n'en est pas une seule égyptienne, soit démotique, soit hiéroglyphique (21). La conséquence naturelle de ce fait, c'est que les Égyptiens n'ont pris aucun intérêt à la voix de Memnon, et qu'elle a été exclusivement célébrée par les Grecs et les Romains. On en verra plus bas la raison.
Telles sont les observations générales qui ressortent de ces inscriptions, considérées indépendamment du sens de chacune d'elles. Aucune de ces observations n'est inutile à l'histoire du colosse ; elles y prendront par la suite une place proportionnée à leur importance. Dès à présent on peut en faire sortir ces conséquences remarquables :
1° Le phénomène vocal n'attira l'attention que depuis la conquête des Romains, puisqu'on ne trouve sur la statue aucune inscription de l'époque des Lagides, ni d'une époque antérieure.
2° Ce phénomène a dû cesser de se produire vers le temps de Septime Sévère, puisque la plus récente des inscriptions gravées sur les jambes est de cette époque, et que le piédestal, qui offrait une place si commode pour en recevoir une multitude, n'en contient que deux, dont l'une est du règne d'Antonin.
3° Les Grecs seuls ont fait du phénomène un objet de dévotion, puisqu'eux seuls ont adressé leur hommage religieux à l'être divin qui produisait le miracle.
De là se tire une autre conséquence : c'est que le prodige n'a point été le résultat d'une fraude pieuse.
En effet, on ne la concevrait pas de la part des prêtres égyptiens ; car, dans ce cas, les nationaux en auraient été dupes plus encore que les étrangers, et l'on devrait trouver le tribut de leurs hommages à côté de celui des Grecs et des Romains.
On la concevrait encore moins de la part de ceux-ci. Le moyen de croire que, dans un temple égyptien, ils auraient pu pratiquer impunément une telle supercherie, et tromper pendant deux siècles des empereurs, des gouverneurs, des généraux, des nomarques, en un mot tout ce que l'Égypte renfermait de Grecs et de Romains influents !
Il faut donc admettre que le prodige avait quelque cause indépendante de la volonté des nationaux et des étrangers, et qui leur est demeurée également inconnue.
Voilà où conduisent les observations tirées des inscriptions seules. Il s'agit maintenant de voir jusqu'à quel point ces inductions sont confirmées par l'examen critique des textes anciens, et principalement de ceux des auteurs qui ont entendu le colosse. La question a été si imparfaitement examinée jusqu'ici, et embarrassée de tant de conjectures hasardées ou fausses, qu'il est nécessaire de ne s'y engager qu'avec précaution, et de déblayer la route à mesure qu'on s'y avancera.
J'examinerai donc, en premier lieu, tous les textes qui nous apprennent en quel état les anciens voyageurs ont vu la statue de Memnon, quelles furent la cause et l'époque de sa mutilation et de son rétablissement : je rechercherai ensuite à quelle époque elle a commencé et elle a fini de se faire entendre ; puis je tâcherai de découvrir l'origine du nom qu'elle a porté, et j'analyserai les traditions que les anciens ont rattachées au personnage de Memnon, pour connaître la nature de leur rapport avec le colosse de Thèbes; enfin, par la comparaison des textes anciens et des inscriptions, j'établirai les vraies conditions dans lesquelles s'est produit le phénomène : ce qui fournira le moyen de démontrer d'une manière rigoureuse s'il était, ou non, le résultat d'une cause naturelle.
La question amenée dans cet état, il restera à déterminer quelle était au juste cette cause. Là finit la tâche du critique et commence celle du physicien.

SECTION II.

Dans quel état les Voyageurs anciens dont les témoignages nous restent, ont-ils vu le Colosse ?

Les inscriptions gravées sur le colosse du nord sont une preuve manifeste de son identité avec la fameuse statue vocale. D'après le but et la teneur de ces attestations authentiques, il serait absolument impossible de comprendre que la statue sur laquelle on les lit encore ne fût pas celle qui, chaque matin, rendait un son, ou faisait entendre une voix. Cette identité avait cependant été révoquée en doute par plus d'un voyageur et d'un critique dont il est inutile de rapporter ici les raisonnements. Il suffira de dire que ces doutes se fondaient sur une différence caractéristique entre le colosse du nord et celui qu'ont décrit les anciens, notamment Strabon et Pausanias, deux témoins oculaires, dont les paroles sont formelles. La contradiction n'est qu'apparente : elle s'explique facilement : il en sort même un fait remarquable dont il importe de bien apprécier les diverses circonstances. Pour y parvenir, il est nécessaire de distinguer les époques des témoignages, et d'estimer le degré d'autorité de chacun d'eux.

§ 1er. LE COLOSSE. ÉTAIT BRISÉ PAR LE MILIEU, LORSQU'IL A ÉTÉ VU PAR STRABON, PAUSANIAS, ET LES AUTEURS DES INSCRIPTIONS.

Les deux colosses de la plaine paraissent d'abord exactement semblables l'un à l'autre ; ils ont même pose, même hauteur; ils sont formés de la même substance, qui est une brèche, à laquelle M. de Rozière donne le nom de brèche agatifère, et M. Cordier, celui de poudingue quartzeux (22). Mais, quand on les examine d'un peu plus près, une différence essentielle se manifeste. Le colosse du sud est d'un seul bloc, des pieds à la tête. Celui du nord, au contraire, se compose de deux parties distinctes : la première, depuis les pieds jusqu'au-dessus des genoux, est d'un seul morceau de brèche ; la seconde, comprenant toute la partie supérieure, se compose de treize blocs, formant cinq assises : ces blocs ne sont pas de même substance que la partie monolithe ; car ils sont de ce grès qui a servi à bâtir les palais et les temples de Thèbes (23). Or, indépendamment de toute autorité historique, on ne peut voir là qu'une restauration d'une époque postérieure à l'érection du monument. Tout colosse égyptien, quelle qu'en fût la grandeur, était monolithe ; et l'on ne saurait douter que le colosse du nord n'ait été primitivement, comme celui du sud, formé d'un seul morceau de brèche : la partie supérieure, par un accident quelconque, aura été séparée du tronc, et plus tard on l'aura rebâtie par assises avec les matériaux qu'on avait sur les lieux. Quand l'examen seul du monument ne suffirait pas pour démontrer qu'il en fut ainsi, le fait serait prouvé par les textes de Strabon et de Pausanias, qui ont causé tant d'embarras, et ceux de plusieurs inscriptions.
Le premier (24) dit : « Des deux colosses monolithes, l'un est entier, l'autre brisé par le milieu; la moitié supérieure est tombée par l'effet, dit-on, d'un tremblement de terre." Pausanias, qui a vu le colosse cent cinquante ans plus tard, le décrit en termes analogues : "La partie supérieure, depuis la tête jusqu'au milieu du corps, est renversée à terre : le reste est assis (25)." Pausanias a voyagé en Égypte à la fin du règne d'Adrien, entre les années 130 et 138. Son témoignage est confirmé par plusieurs inscriptions, l'une du règne de Domitien ; les autres, d'une époque postérieure : deux, au moins, ont été gravées après le voyage d'Adrien, qui a visité Thèbes l'an 130 de notre ère (26). Elles font mention de l'état de mutilation du colosse, et attestent qu'il n'en restait que la moitié inférieure. C'est précisément cet état que Juvénal, qui avait vu Thèbes sous Domitien, a voulu peindre en disant : Dimidio magicae resonant ubi Memnone chordae. (S. XV, 5.) Il est donc certain que, dans la période qui s'étend depuis la soumission de l'Égypte aux Romains jusqu'a la fin du règne d'Adrien, il ne restait du colosse du nord que la partie inférieure, laquelle est monolithe ; mais que la partie supérieure, actuellement formée de cinq assises de blocs de grès, n'avait pas encore été restaurée.

§ II, LE COLOSSE FUT BRISÉ, L'AN 27 AVANT J.-C., PAR L'EFFET D'UN TREMBLEMENT DE TERRE.

Quant à l'époque où le colosse a été brisé, elle ne serait pas difficile à déterminer, si l'on pouvait s'en rapporter à la tradition qui avait cours à Thèbes lors du voyage d'Adrien en Égypte : on disait que le farouche Cambyse avait renversé la statue. Cette tradition, qu'admet Pausanias, se retrouve dans plusieurs inscriptions du temps d'Adrien ; il n'est donc pas étonnant qu'elle ait été recueillie par Jules Africain dans sa Chronique, par Eusèbe et le Syncelle, qui l'ont copié, et par d'autres compilateurs d'une époque récente (27).D'après. cette tradition, il y aurait eu environ cinq cents ans que le colosse était rompu, lorsque Strabon le visita. Mais ici un doute bien légitime s'élève. Les ciceroni thébains s'étaient, à ce qu'il paraît, avisés fort tard d'ajouter ce méfait à la liste déjà bien longue do ceux qu'ils mettaient sur le compte du monarque persan. Bien certainement ils n'y songeaient pas encore au temps de Strabon. On lui parla de Cambyse à Thèbes ; on lui assura qu'il avait mutilé la plupart des monuments de cette ville (28) : mais on en excepta formellement le colosse ; et, bien loin d'en attribuer la mutilation à ce prince fanatique, on lui dit que le colosse avait été brisé par un tremblement de terre (29). Cette raison, la seule qu'on lui donna, montre assez qu'on ne pensait point à l'autre. Il faut se souvenir, en effet, que la folie de Cambyse, son intolérance et ses ravages, étaient le thème ordinaire des doléances des Thébains ; pour eux, Cambyse était un Typhon incarné : le temps ou la main des hommes avaient-ils ruiné quelque monument, toujours Cambyse avait fait le mal. Ainsi les Thébains devaient dire, avant tout, que Cambyse avait brisé le colosse, à moins que la vraie cause ne fût tellement connue, qu'il devînt impossible d'en supposer une autre, sans être démenti par trop de monde. Il fallait donc que le tremblement de terre fût un fait bien avéré au temps de Strabon, pour que les Thébains, laissant la mémoire de Cambyse en repos sur ce point seulement, attribuassent à un phénomène naturel la rupture du colosse. C'est là bien certainement la dernière des causes qu'ils eussent imaginées (30).Cette observation, qui me semble frappante, donne une grande autorité au passage de Strabon ; à moins de rejeter toutes les règles de la critique historique, on doit regarder comme indubitable le fait qu'il nous a transmis. Il faut même admettre que l'événement avait eu lieu depuis peu : autrement la mémoire s'en serait plus ou moins oblitérée ; il serait devenu un objet de doute, et les Thébains auraient eu recours impunément à leur thème favori : ce qu'ils faisaient cent cinquante ans plus tard, sous Adrien. Alors le souvenir du tremblement de terre s'était effacé, et Cambyse fut regardé comme coupable d'un attentat dont, au temps de Strabon, il était encore innocent. Il avait donc suffi d'un siècle et demi pour effacer la mémoire d'un fait qui, lors du voyage de ce géographe, était connu et encore admis de tout le monde, parce qu'il n'avait que quelques années de date. Cette induction, qui se tire d'un témoignage aussi positif, est confirmée par un autre passage, d'où il résulte précisément que, quelques années avant le voyage de Strabon, Thèbes avait été dévastée par un violent tremblement de terre. C'est Eusèbe qui parle de cet événement, et le place à la 188e olympiade, la seizième année du règne d'Auguste, laquelle répond, selon son calcul, à l'an 27 avant J.-C.; Thebae Aegypti, dit Eusèbe, usque ad solum dirutae sunt (31). L'expression est exagérée sans doute ; mais elle prouve que les secousses furent violentes, et que les monuments antiques durent beaucoup en souffrir. Cet événement fut d'autant plus remarqué que, dans l'antiquité, les tremblements de terre ont toujours été rares en Égypte. L'opinion de cette rareté était répandue chez les anciens : Pline en parle ; mais il en donne une raison tout à fait ridicule (32). Eusèbe (33) en parle également. Selon Agathias, quelques physiciens soutenaient même qu'il n'y en avait jamais : cette opinion est rapportée par l'Égyptien Cosmas, qui la combat ; il affirme que souvent des villes ont été renversées en Égypte par des tremblements de terre (34). Ainsi l'on ne peut douter que des villes n'aient souffert beaucoup par l'effet de ce fléau (35), puisqu'enfin on ne saurait mettre de côté, en cette circonstance, l'assertion d'un homme du pays ; cette assertion se fondait, on n'en saurait douter, sur des souvenirs conservés de son temps, au nombre desquels devait être celui du violent tremblement dont Eusèbe a rappelé les funestes effets. Le voyage de Strabon en Égypte a eu lieu, comme on l'a vu, entre les années 18 et 7 avant J.-C. Il y avait donc une dizaine et peut-être une vingtaine d'années que ce terrible fléau avait exercé ses ravages. Cet espace est assez court pour expliquer la fraîcheur des souvenirs qui n'ont pas permis aux Thébains d'attribuer à Cambyse la rupture du colosse. Sans doute, on concevrait avec quelque peine qu'un tremblement de terre eût été assez violent pour briser le colosse par le milieu, sans renverser du même coup la plupart des édifices de Thèbes ; mais plus d'une circonstance peut servir à expliquer le fait d'une manière très naturelle. Un savant minéralogiste de la Commission d'Égypte, M. de Rozière, nous apprend "qu'une altération propre à cette espèce de brèche consiste en ce que, par le laps du temps, et par l'action alternative de l'humidité des nuits et de la chaleur des jours, elle est exposée à se fendre ; que ces fentes se propagent dans les blocs à de grandes profondeurs, les rompent ou en détachent des parties plus ou moins considérables (36)." Il n'y a nulle difficulté à admettre qu'une fissure considérable existait peut-être dans la masse du colosse, lors de l'extraction de la pierre, et qu'elle devint, par un laps de quinze à seize cents ans, plus large et plus profonde. On ne doit pas ici négliger une observation sur la manière dont les assises de la reconstruction s'adaptent avec la partie antique du colosse. Le dossier du trône, qui s'élève jusqu'à la moitié du dos, existe encore, tandis que, par devant, la statue est brisée jusqu'aux cuisses. Cette inclinaison et cette irrégularité annoncent assez la direction d'une fissure naturelle, et montrent comment la partie supérieure, si massive, aura pu, après une faible secousse, glisser facilement sur une surface inclinée. Une autre observation vient à l'appui de la précédente. On a remarqué "que, par l'effet d'un tassement inégal, le piédestal du colosse est incliné à l'horizon de 2° 40' ; en sorte que la statue est tout à fait hors d'aplomb." Les auteurs de la Description de Thèbes, auxquels on doit cette observation (p. 86), ajoutent : "Cette inclinaison, qui est considérable, a dû beaucoup favoriser les destructeurs de la statue." Dans cet état, il a pu suffire d'une secousse assez faible pour faire éclater entièrement la partie supérieure, et la déplacer ; cette partie si massive, son aplomb une fois perdu, a été précipitée sur le sol. Tous ces faits nous rendent pleinement compte de l'opinion des Thébains sur la cause qui avait brisé le colosse de Memnon. Du reste, quand la nature de la pierre ne l'expliquerait pas suffisamment ; quand on n'admettrait pas la relation, bien probable cependant, entre les circonstances du tassement du piédestal, du plan incliné que formait la surface du colosse brisé, et la rupture de ce colosse par une cause naturelle, cette cause n'en devrait pas moins être admise, puisqu'elle était attestée par les Thébains, qui ont dû parfaitement la connaître, et qui n'avaient nul intérêt à la supposer, ou plutôt qui devaient être portés à en supposer une autre.

§ III. QUE LE RÉTABLISSEMENT DU COLOSSE A EU LIEU POSTÉRIEUREMENT AU RÈGNE D'ADRIEN.

A quelle époque la statue, brisée peu de temps avant Strabon, a-t-elle été rétablie, ou plutôt rebâtie, dans l'état où nous la voyons maintenant ? C'est ce qu'une analyse exacte des faits va nous amener à découvrir. Nous avons démontré que, dans la période qui s'étend depuis la soumission de l'Égypte aux Romains jusqu'à la fin du règne d'Adrien, il ne restait du colosse du nord que la partie inférieure, laquelle est monolithe ; et que la partie supérieure, maintenant formée de cinq assises, n'avait pas encore été restaurée. Quant à l'époque de cette restauration, on l'ignore. A la vérité, Lucien fait dire à son ami du mensonge, Eucrate : « Pendant mon séjour en Égypte, étant jeune encore... j'allai vers Memnon pour l'entendre faire retentir son étonnante voix au lever du soleil. Je l'entendis en effet : mais ce ne fut pas seulement une voix inarticulée qu'il produisit, comme il fait communément pour le vulgaire ; Memnon lui-même, ouvrant la bouche, me prononça un oracle en sept vers (37), que je vous rapporterais bien si cela n'était pas superflu (38). » Mais n'y a pas moyen de prendre au sérieux un tel récit, et d'en conclure que Memnon avait alors sa tête, puisqu'il ouvrait la bouche. Lucien (39), qui connaissait bien l'Égypte, où il avait exercé une charge, savait à quoi s'en tenir sur les exagérations dont le fameux colosse était l'objet et il a voulu les décréditer en mettant l'une des plus fortes dans la bouche d'un menteur de profession. Il existe un passage de Philostrate où l'on a cru trouver une preuve certaine que le colosse était rétabli de son temps (40). Ce sophiste, dans la Vie d'Apollonius, fait une description pompeuse du téménos de Memnon et de sa statue qu'il se représente comme entière ; mais (chose singulière!) personne, pas même M. Jacobs, n'a fait attention que Philostrate, de son propre aveu, rapporte en cet endroit les paroles mêmes de Damis (41), le compagnon, le disciple et le biographe d'Apollonius ; or cette remarque est capitale dans la question, puisqu'il en résulte que cette description est tirée d'un ouvrage composé dans le cours du premier siècle, près de cent cinquante ans avant l'époque où le colosse fut rétabli. Quand on voit donc ce Damis nous peindre Memnon sous la figure d'un beau jeune homme imberbe (42) dont les yeux et la bouche annoncent qu'il va parler, on ne peut méconnaître dans son récit une description imaginaire ; et l'on jugerait, par ce seul exemple, de ce que devait être le reste des commentaires de Damis, quand l'ouvrage de Philostrate, dont ils sont une des sources principales, ne serait pas là pour nous en montrer l'exagération et l'extravagance. Il est encore étonnant qu'on ait pris pour de l'exactitude ce que Damis raconte de la position du colosse, « lequel, dit-il, appuie ses deux mains sur son trône, et se penche en avant, dans l'attitude d'un homme qui se lève pour saluer » , position qui n'est celle d'aucun colosse égyptien. Que dire de pareils détails, sinon que Damis, ou n'avait pas vu Thèbes non plus que Philostrate, ou se jouait de la crédulité de ses lecteurs ? Du reste, on reconnaît, à plus d'une circonstance, qu'il ne s'en faisait pas scrupule. C'est ainsi que, transportant son héros à Babylone, il trace une description magnifique de l'état florissant de cette ville, alors détruite, et nous parle, comme existants, des monuments construits par Sémiramis, sans oublier le fameux souterrain sous l'Euphrate (43). N'est-ce pas ce même Damis qui conduit Apollonius aux catadoupes du Nil, formées par des montagnes aussi hautes que le Tmolus, et d'où (44) le Nil se précipite avec un fracas qui rend sourds les gens du pays ? Ce conte, qui se trouve déjà dans Cicéron, et que Pline a répété (45), n'a jamais pu s'appliquer aux cataractes de Syène, trop bien connues des anciens pour qu'on en fît l'objet d'exagérations aussi ridicules ; et l'auteur de la Description de Syène (p.13, -14) a eu tort d'en conclure qu'ils'était fait un changement dans la constitution physique des cataractes : car ce n'est pas avec de pareilles données qu'il convient de faire de la géologie. Ce conte ne peut s'appliquer qu'à des cataractes imaginaires qu'on plaçait vers Méroé (46). Cicéron n'y fait qu'une allusion légère ; Pline l'a recueilli, parce qu'il recueillait tout : mais il n'y avait qu'un romancier de profession qui pût se permettre de parler, en témoin oculaire, de ces cataractes et d'autres encore plus éloignées, dont la prodigieuse hauteur était de huit stades ou de quatre mille huit cents pieds. On n'a pas non plus remarqué, et le fait en valait la peine, que, dans la description donnée par Damis de la statue de Memnon et de son magnifique téménos, il n'y a rien absolument qui s'applique au colosse de Thèbes : il ne s'agit là que de Méroé, où Damis, comme Strabon et Pline, a placé les Éthiopiens macrobiens (47). En effet, selon ce biographe, Memnon n'avait jamais été à Troie ; il avait vécu et il était mort à Méroé, après un règne glorieux de cinq âges d'homme : mais cela n'était rien pour les heureux Macrobiens, et, malgré ce long règne d'au moins cent cinquante ans, Memnon était encore de la première jeunesse komid» n¡on],lorsqu'il mourut; aussi les Éthiopiens pleuraient-ils sa mort prématurée (48). On voit qu'Isigonus était fort modeste quand il ne donnait que cent quarante ans de vie à ces hommes fortunés (49).Voilà les contes que nous débite le biographe d'Apollonius, et telle est la source où l'on a cru puiser des renseignements historiques certains sur Memnon et son colosse vocal àThèbes. Tout cela nous montre que la relation des voyages de ce thaumaturge est en grande partie fabuleuse. Philostrate, en remaniant toutes ces extravagances, prouve assez qu'il n'avait jamais vu et qu'il ne connaissait pas l'Égypte. Il le prouve encore plus clairement dans les Héroïques (p. 699, Olear. - p. 114 , Boiss.) où il parle des Éthiopiens et des Égyptiens, qui adorent Memnon, les uns à Méroé (car il n'est pas non plus ici question de Thèbes), les autres à Memphis, et qui lui font des sacrifices, lorsque, frappée par le premier rayon du soleil, sa statue rend un son et salue ses adorateurs. Placer à Memphis le colosse de Thèbes est un trait d'ignorance un peu fort. Philostrate aura tiré cette belle découverte de quelque récit romanesque du temps. Nous avons là un échantillon des contes que, dès le IIIe siècle, débitaient sur Memnon et sa statue certains auteurs de récits merveilleux et de voyages imaginaires. Bientôt, j'aurai l'occasion de revenir sur ces passages de Philostrate et sur d'autres encore, à la discussion desquels il faut bien attacher de l'importance, puisque non seulement les mythologues, en général peu scrupuleux sur le choix des sources, mais des critiques exacts et sévères, tels que MM. Jacobs et de Heeren (50), continuent à citer ces passages comme des autorités historiques.

§ IV. - LE COLOSSE A ÉTÉ RÉTABLI SOUS LE RÈGNE ET PAR LES ORDRES DE SEPTIME SÉVÈRE

Il n'y a donc réellement aucun texte ancien qui fixe l'époque à laquelle la restauration du colosse a pu avoir lieu. Il a été rétabli postérieurement au voyage d'Adrien : c'est un fait, que le témoignage de Pausanias et des inscriptions met hors de doute. de Heeren (51) conjecture que la restauration a dû avoir lieu sous le règne de Septime Sévère. C'est en effet l'époque la plus convenable, ou plutôt c'est la seule qu'on puisse admettre. D'abord il faut remarquer que, par sa grandeur et sa difficulté, cette opération exigeait beaucoup de dépenses, et qu'elle a été exécutée aussi bien qu'elle aurait pu l'être par les anciens Égyptiens, dans toute la ferveur de leur zèle religieux. Ils n'auraient p u restaurer le colosse détruit autrement qu'on ne le fit à l'époque romaine, c'est-à-dire, qu'au moyen d'assises de blocs, façonnés ensuite par le marteau et le ciseau, à l'imitation du colosse voisin, ou plutôt de la partie antique qui gisait encore sur le sol au temps de Pausanias. La grosseur de ces blocs est considérable ; le dernier de tous, qui forme la tête et le cou, a 15 pieds de large, 10 de haut et 9 d'épaisseur, et l'on a dû l'élever à 50 pieds de haut. Enfin, pour établir solidement ces assises sur un plan inégal et incliné, il fallait beaucoup de peine et d'adresse. Tout, dans cette étonnante reconstruction, est digne des anciens travaux de l'Égypte. Il est impossible de n'y voir qu'un simple effet de la piété des gens du pays ; car pourquoi auraient-ils attendu si tard pour rendre cet hommage à l'un de leurs anciens rois ? Deux cents ans de la domination romaine s'étaient écoulés, pendant lesquels le culte national avait éprouvé des altérations successives par le mélange avec la religion grecque ; les anciennes croyances avaient perdu de leur ferveur et de leur influence. Concevrait-on, à une époque si tardive, cet élan extraordinaire de piété religieuse, s'il eût été entièrement spontané ? Il y a là évidemment quelque impulsion étrangère ; et l'on ne peut se refuser à l'idée que le rétablissement du colosse a eu lieu par l'ordre même d'un empereur qui aura visité Memnon. Antonin, selon Malalas (p. 367, Oxon.), vint en Égypte, sur la fin de son règne, pour punir les Égyptiens ; ce qui ne devait pas le disposer beaucoup à faire entreprendre un travail aussi considérable que le rétablissement du colosse. Marc-Aurèle et Vérus firent réparer la corniche du temple d'Antaeopolis (52) ; mais ni l'un ni l'autre ne vinrent alors en Égypte. Dix ans plus tard, après la ruine de Cassius, Marc-Aurèle vint avec Commode à Alexandrie, d'où il partit pour Antioche (53), sans avoir visité l'intérieur du pays. Alexandre Sévère mourut avant d'y arriver. Quand on pense que le colosse n'avait point été rétabli pendant les deux premiers siècles de la domination romaine, on ne peut guère en attribuer la restauration qu'à la volonté personnelle d'un empereur visitant le pays. Or Septime Sévère est le seul, depuis Adrien, qui ait parcouru l'Égypte jusqu'aux frontières de l'Ethiopie (54) : il en visita tous les lieux, presque sans exception ; il en examina d'un oeil curieux toutes les antiquités et tous les monuments (55), Memphis, les pyramides, le labyrinthe et Memnon (56).Ajoutons que cet empereur avait le goût, non seulement de bâtir de nouveaux édifices, mais de réparer les anciens. « Il en restaura un grand nombre,» dit Dion Cassius, « et il y fit mettre son nom, comme s'il les eût construits de nouveau de ses deniers ; il dépensa sans utilité de grosses sommes pour restaurer ou pour reconstruire des monuments que d'autres avaient bâtis (57). »Les découvertes récentes viennent à l'appui de ce témoignage. Champollion a constaté que les sculptures égyptiennes du pronaos du grand temple d'Esné, commencées sous Commode, ont été en grande partie exécutées sous le règne de Septime Sévère, dont on y retrouve exclusivement le nom exprimé en hiéroglyphes avec ceux de Caracalla et de Géta (58). On a peine à croire qu'un si grand ouvrage n'ait pas été commandé par cet empereur lors de sa visite : il aura voulu laisser là un monument de son respect pour la religion égyptienne. Dans de telles dispositions, pouvait-il voir d'un oeil indifférent l'état de mutilation du colosse ? L'ordre de le rétablir dut être également un effet de sa présence. S'il est presque impossible de placer l'époque de ce grand travail avant Septime Sévère, il l'est tout à fait de le placer plus bas. Après lui, nul autre empereur n'a parcouru la haute Égypte, du moins pendant le court période de la célébrité de Memnon. Depuis, les monuments du culte égyptien furent de plus en plus négligés, jusqu'à ce que le christianisme eût pris peu à peu la place de l'ancienne religion et de ses temples. On voit donc que le rétablissement du colosse au temps de Sévère, sans être appuyé d'aucun témoignage positif, réunit tant de probabilités qu'il en résulte une certitude historique (59).C'est ici qu'il convient de signaler deux faits importants.

Bien qu'il soit certain que Septime Sévère ait visité le colosse, son nom ne se trouve ni sur les jambes ni sur le piédestal de la statue. Quand les noms d'Adrien et de Sabine se reproduisent si souvent dans les inscriptions memnoniennes, on a lieu d'être surpris que celui de Septime Sévère ne s'y trouve nulle part, ni qu'aucune inscription ne nous apprenne qu'à tel jour, à telle heure, il a entendu cette voix mélodieuse. On ne conçoit pas qu'un empereur superstitieux et curieux des antiquités égyptiennes, comme nous le représente Spartien, n'ait pas, à l'exemple d'Adrien et de Sabine, laissé sur le colosse un témoignage de son admiration pour la belle voix du héros. Je ne puis absolument expliquer une telle négligence que dans l'hypothèse où Memnon aura gardé le silence le jour où l'empereur le visita. En effet, les inscriptions nous apprennent qu'il se taisait souvent, et dans des circonstances où l'on désirait fort qu'il se fît entendre, comme, par exemple, quand Sabine fut obligée de revenir un autre jour, le dieu n'ayant pas jugé à propos de saluer l'Aurore (inscript. n° XXIII), au moment où l'impératrice vint la première fois le visiter. Il a donc pu se taire devant Septime Sévère. Ce silence, lorsque l'on comptait le plus sur l'effet du prodige, aura élevé dans l'esprit de l'empereur, païen fort zélé, quelque terreur religieuse : de là l'idée de reconquérir la faveur du dieu en faisant réparer sa statue. Nous verrons bientôt qu'un intérêt religieux vint influer encore sur cette résolution.Une autre omission doit nous surprendre encore davantage. Toutes les fois que, sous la domination des Grecs et des Romains, un monument égyptien était construit, achevé ou réparé, on gravait sur une partie bien en vue une dédicace, soit en grec, soit en hiéroglyphes quand le monument était religieux, destinée à conserver le souvenir du travail qu'on avait exécuté. On s'attendrait donc à trouver sur le socle de la statue une inscription conçue dans la forme ordinaire : « Tel empereur a fait restaurer », ou bien , « Pour le salut de tel empereur, on a restauré le colosse à telle époque. » Mais rien de pareil ne se voit sur aucun endroit de la statue : or, si une inscription de ce genre y avait existé, gravée en gros caractères comme toutes ces dédicaces, elle n'aurait pu entièrement disparaître ; il en resterait des traces visibles, à côté des autres inscriptions qui, bien que gravées légèrement sur le piédestal, se lisent encore à peu près dans leur entier. Certes, une restitution si remarquable, que personne n'avait osé entreprendre jusqu'alors, méritait bien une de ces inscriptions dont la vanité des empereurs ou la flatterie du peuple était si prodigue. Une telle omission étonnerait surtout de la part de Septime Sévère, qui était si empressé de mettre son nom sur les monuments réparés par son ordre. Il a donc fallu une circonstance toute particulière pour qu'il se privât d'un honneur auquel il devait tenir par le motif même qui lui avait fait entreprendre cette restauration. Quelle est cette circonstance? On l'apprendra dans la section suivante.

SECTION III.

 A quelle époque Memnon a-t-il commencé de se faire entendre, et quand sa voix a-t-elle cessé?

On vient de voir que le colosse de Memnon, brisé par le milieu vingt-sept ans avant l'ère chrétienne, n'a été rebâti par assises qu'environ deux cent trente ans après. Il va résulter des faits contenus et discutés dans cette section que sa voix s'est fait entendre pendant le même intervalle de temps.

§ Ier. LA VOIX DE MEMNON N'A COMMENCÉ A SE FAIRE ENTENDRE QUE PEU DE TEMPS AVANT L'ÈRE CHRÉTIENNE, A L'ÉPOQUE OU SA STATUE FUT BRISÉE.

J'ai dit que la tradition qui attribuait à Cambyse la mutilation du colosse de Memnon est postérieure à l'époque où Strabon parcourait l'Égypte, de l'an 18 à l'an 7 de J.-C. On ne sait pas au juste quand elle s'établit ; mais il est certain qu'elle avait cours lorsqu'Adrien vint à Thèbes, et que depuis elle fut exclusivement admise. Plus tard, on y joignit une nouvelle circonstance. On prétendit que Cambyse, croyant que la voix de Memnon était l'effet d'un prestige, brisa le colosse pour en pénétrer le secret. Cette opinion est restée inconnue à Pausanias et aux auteurs des nombreuses inscriptions memnoniennes ; elle ne se trouve pas non plus dans aucun des textes grec, latin et arménien d'Eusèbe, à l'endroit où il parle de Memnon. C'est le Syncelle (pag. 151, e.) qui ajoute cette circonstance au récit d'Eusèbe ; et il cite pour garant un Polyen d'Athènes, qui est resté inconnu à Eusèbe (60); mais que d'anciens lexiques (61) citent comme auteur d'un ouvrage intitulé Memnon (62), dont le sujet était certainement la statue vocale (63). La circonstance reproduite partes auteurs de la Chronique alexandrine (64), par le scholiaste de Juvénal (65), par Tzetzès (66) et Eustathe (67), a pu être imaginée en même temps que s'est établie l'opinion de la mutilation du colosse par Cambyse : il fallait bien trouver un motif à cette barbarie. Ce Polyen est probablement un auteur de l'époque des Antonins. Quoi qu'il en soit, le passage de Strabon cité ci-dessus nous met en état d'apprécier la validité de cette explication. C'est pourtant le fondement unique de l'opinion de Jablonski, qui fait remonter l'origine du phénomène à l'époque même de l'érection de la statue : d'où il conclut que la voix tenait à quelque mécanisme intérieur, établi par ceux qui avaient élevé le colosse. Sur cette autorité périlleuse, quelques auteurs modernes ont recherché quel était ce mécanisme, et nous l'ont ingénieusement restitué. Jablonski (68) cherche à s'appuyer encore sur un passage d'Hérodote, qu'il interprète de la manière la plus fausse ; ce qu'a déjà prouvé M. Jacobs.Il existe un texte, présumé de Manéthon, allégué par Jablonski, et auquel on a donné une grande importance, non sans raison, puiqu'il en résulterait que la statue vocale était déjà célèbre sous Ptolémée Philadelphe. Il s'agit de la liste des rois égyptiens de la dix-huitième dynastie, liste tirée de Manéthon par Jules l'Africain, et reproduite par Eusèbe et le Syncelle. Après le nom d' Aménophis ou Aménophthis, on lit : « C'est celui qui passe pour être Memnon et la pierre sonore (69). » Non seulement Jablonski, mais M. de Heeren (70) et même Champollion (71) ont cité cette phrase comme étant de Manéthon : or, si leur opinion était fondée, tout ce qui vient d'être dit serait détruit par le fait. M. Jacobs fait observer que ce passage peut fort bien être une des additions faites en divers temps au texte original de Manéthon. Mais cet habile critique (72) ne se serait pas renfermé dans un argument négatif, s'il avait remarqué que Josèphe (73) rapporte cette même liste de rois, en annonçant qu'il copie textuellement Manéthon (74), et que tout se trouve dans ce texte, excepté précisément la circonstance relative à Memnon et à la pierre sonore (75). Ainsi il est positif qu'elle n'existait point dans la liste originale, et que Manéthon n'a pas plus parlé du héros ni de sa statue qu'Hérodote et Diodore. Nous pouvons donc admettre maintenant, comme un point historiquement établi, que Strabon est le premier auteur qui ait parlé de la statue vocale, à laquelle il ne donne pas encore le nom devenu depuis si célèbre. Sans doute il ne faut pas trop se hâter de conclure, du silence des auteurs sur un fait, que ce fait n'existe pas ; mais il est des cas, et celui-ci est du nombre, où ce silence est bien significatif. Ainsi l'on voit le colosse de Memnon acquérir, à l'époque romaine, une renommée extraordinaire. Tacite (Annal. II, 61), le place au même rang que les pyramides, parmi les principales merveilles (praecipua miracula) de l'Égypte. Lucien (Taxer., § 33. -- Philops., § 33), parle deux fois d'un particulier qui voyagea dans le pays pour visiter les pyramides et Memnon, comme ce qu'il y avait de plus remarquable. Le rhéteur Alciphron, contemporain de Lucien, énumérant les objets les plus dignes de l'admiration du voyageur en Égypte, cite les pyramides, le labyrinthe et la statue sonore (76) ; et de même Spartien, dans le passage déjà cité, lorsqu'il parle des lieux et des monuments visités par Septime Sévère. La statue parlante avait, pour ainsi dire, éclipsé toutes les merveilles de Thèbes, dont ces auteurs ne disent pas un mot. Sous le premier des Antonins, elle était devenue un objet si remarquable, que Ptolémée la nomme, dans son catalogue, comme un point géographique : ce qu'il ne fait pour aucun monument de l'Égypte, pas même pour les pyramides (77). Denys le Périégète (v. 252), dans son poème écrit sous les règnes simultanés de Sévère et de Caracalla, ne cite, à l'article de Thèbes, que ses cent portes, et Memnon qui salue sa mère. Si le phénomène eût existé avant l'époque romaine, comment expliquerait-on qu'Hérodote et Diodore de Sicile (78), qui tous deux ont visité Thèbes et qui donnent sur l'Égypte tant de détails divers, eussent entièrement passé sous silence ce qui depuis fut regardé comme la merveille de l'Égypte ? Concevrait-on que toute la littérature grecque et latine (79), jusqu'au premier siècle de notre ère, n'offrît pas même une allusion détournée à la statue de Memnon et à sa voix extraordinaire, tandis qu'elle se présentait à la pensée de Juvénal, de Denys le Périégète, et de tant d'autres écrivains, comme l'objet le plus frappant de la ville aux cent portes ?

§ II. LE PHÉNOMÈNE N'ACQUIERT DE CÉLÉBRITÉ QUE VERS LE RÈGNE DE NÉRON, ET IL FINIT AU TEMPS DE SEPTIME SÉVÈRE, ÉPOQUE OU LE. COLOSSE A ÉTÉ RÉTABLI.

Il faut donc le reconnaître : le phénomène ne s'est manifesté, ou du moins sa voix n'est devenue assez intense pour attirer l'attention, que peu de temps avant l'époque romaine, et probablement dans l'intervalle de quarante années qui a séparé le voyage de Diodore de celui de Strabon. Ce fait est confirmé par les expressions mêmes dont se sert ce voyageur à propos du colosse de Thèbes. C'est encore là une observation importante dans la question qui nous occupe. A peine Strabon (lib. XVII, p. 816) distingue-t-il le colosse du nord de celui qui est à côté et de même grandeur:« Il y a là, dit-il, deux colosses monolithes, l'un encore entier, l'autre dont la partie supérieure a été renversée, disent-ils, par un tremblement de terre. On croit aussi qu'une fois par jour un bruit comme serait celui d'un coup médiocre sort de la partie qui reste dans le trône et sur la base. Quand à moi, étant venu visiter ces lieux avec Aelius Gallus j'entendis en effet du bruit vers la première heure. Provenait-il de la base, ou du colosse, ou de quelqu'un de ceux qui entouraient la base ? Le firent-ils à dessein ? C'est ce que je ne puis affirmer ; car, dans l'ignorance de la cause, il vaut mieux tout imaginer que d'admettre que des pierres ainsi disposées puissent rendre des sons. » Ainsi, à ses yeux, les deux colosses avaient la même importance : ils étaient tous deux dans la partie libyque de Thèbes ; voilà tout. Du reste, le son que l'un des deux rendait au lever du soleil n'était, pour le voyageur, qu'un préjugé populaire ; du moins, il ne paraît pas sûr de sa réalité, et il craint une mystification. La statue prétendue vocale n'était pas même encore distinguée par un nom particulier ; Strabon ignore tout à fait celui qui devint depuis si fameux. Quel changement se montre moins d'un siècle après ! Alors l'un des deux colosses disparaît en quelque sorte ; il n'est plus question que de celui du nord ; il devient la merveille de l'Égypte : c'est Memnon, fils de l'Aurore, qui salue miraculeusement sa mère. Plus on comparera ce passage de Strabon avec ceux des auteurs moins anciens, plus on sera convaincu que le phénomène avait été peu remarqué jusque-là, et seulement comme une singularité dont on ne cherchait pas même la cause, et qui était sans rapport avec aucune idée religieuse, sans liaison avec le personnage quelconque que la statue représentait : elle n'avait encore nulle célébrité. On disait bien aux voyageurs : « Le colosse rend des sons chaque matin; » ils écoutaient : et, quand ils avaient entendu quelque chose, ils doutaient encore : ce que personne ne faisait plus une cinquantaine d'années après, lorsque la réalité du phénomène eut été attestée par des témoignages irrécusables. Même après Strabon, la célébrité de Memnon fut lente à s'établir. Germanicus, dans son voyage à Thèbes, vint écouter sa voix ; on ne sait pas s'il l'entendit : mais on peut en douter, puisque son nom n'existe sur aucune partie de la statue ; et il est fort probable que les expressions magnifiques de Tacite (Annal. II, 61) représentent moins l'impression même du prince que l'opinion de l'historien, et celle qu'on se faisait du colosse au moment où Tacite écrivait ses Annales, dans les dernières années de Trajan et les premières d'Adrien, époque de la grande renommée de la statue. Pomponius Méla (I, 19, fin.), qui rédigea son résumé géographique sous Claude, et qui parle des pyramides, du labyrinthe et de Thèbes, ne dit rien du colosse ; d'où l'on peut conclure qu'il n'en était pas question dans les livres les plus récents qu'il avait sous les yeux, ou, du moins, que ce qu'on en racontait n'avait rien qui pût le frapper assez pour qu'il en enrichît son ouvrage. C'est principalement à partir de Néron que la renommée de la statue devint assez grande pour franchir les limites de l'Égypte ; et l'on doit se souvenir que c'est en effet au règne de Néron que remonte la plus ancienne des inscriptions gravées sur le colosse. Cette coïncidence entre l'époque où elles commencent à paraître et celle où le colosse devint célèbre, est on ne peut plus remarquable. Depuis, il est cité ou décrit, non seulement par ceux qui ont entendu sa voix, ou qui du moins ont visité le pays, par Juvénal, Dion Chrysostome, Lucien, Pausanias, Ptolémée, mais encore par ceux qui écrivaient loin de l'Égypte, Pline, Tacite, Denys le Périégète. La célébrité de Memnon continua de croître sous Trajan, Adrien, les Antonins, et Septime Sévère pendant le règne duquel on a vu que son rétablissement avait eu lieu. On se souvient encore que les inscriptions cessent précisément au règne simultané de Septime Sévère et de Caracalla, et qu'il n'en existe pas qui soit postérieure au voyage du premier en Égypte. Ainsi les hommages disparaissent en même temps qu'on rétablit le colosse. Mais comment auraient-ils cessé, si le miracle lui-même avait continué de se produire ? D'où se tire la conséquence que la voix s'est éteinte à peu près à l'époque où la statue a été restaurée. Il est digne d'attention que cette conséquence, fondée sur des faits dont on ne saurait contester l'exactitude, soit confirmée d'une manière décisive par le silence que l'histoire elle-même garde sur la voix de Memnon, à partir de la même époque. En effet, l'histoire se tait en même temps que les inscriptions cessent. La visite de Septime Sévère est le dernier vestige de la renommée du colosse de Memnon : on peut dire qu'il disparaît tout à coup. Il avait donc perdu sa voix matinale. Or, à quelle époque la voyons-nous s'éteindre ? C'est celle où le christianisme commençait à sortir triomphant des persécutions, où le nombre toujours croissant de ses prosélytes tirait enfin les polythéistes de leur indifférence sceptique et de leur profond assoupissement. Alors, voyant l'impuissance des tortures pour étouffer la religion nouvelle, ils cherchèrent à la combattre par les mêmes armes qui la rendaient si redoutable. Non contents de tâcher, par des allégories forcées et des subtilités métaphysiques, de donner une apparence de raison aux plus révoltantes absurdités, ils voulurent opposer miracles à miracles. De là ces prodiges de tout genre, ces guérisons miraculeuses, ces résurrections, et surtout ces prédictions à point nommé, dont les écrits des derniers païens sont remplis, et dont ceux des Pères contiennent la réfutation vigoureuse. De là, enfin, de nouveaux oracles ; d'autres, tels que ceux de Claros, de Milet, de Mallos et de Daphné, rétablis et remis en honneur. Quel parti ces quêteurs de prodiges n'auraient-ils pas tiré de la voix de Memnon, si elle avait continué de se produire ? Cette manifestation journalière d'un de leurs dieux, ce miracle qui pouvait chaque jour avoir tant de témoins, aurait valu à lui seul tous ces miracles controuvés auxquels les païens eux-mêmes avaient peine à croire ; et la célébrité du colosse de Memnon aurait grandi par la ferveur même des disputes qu'il aurait fait naître. Mais, au contraire, les hommages cessent précisément alors : son nom ne se montre plus, ni dans les écrits des païens, ni dans ceux des Pères ; silence vraiment inexplicable ! à moins que sa voix n'eût cessé au moment même où commençaient ces longues et mémorables controverses dont elle aurait été un aliment inépuisable. En descendant jusqu'au dernier effort tenté par Julien pour relever le paganisme expirant (80), on voit cet empereur rétablir les autels de Daphné, et tâcher de redonner un peu de vie au culte égyptien, en encourageant la découverte d'un nouvel Apis (81) : mais nulle tentative à l'égard de Memnon, dont la voix, sans doute, était morte depuis trop longtemps pour qu'il songeât même à la ranimer. Le souvenir ne s'en montre que dans un rhéteur tel qu'Himérius (82), qui, n'ayant jamais vu l'Égypte, a cousu dans trois de ses déclamations, gonflées de mots et vides de sens, tout ce qu'il trouvait dans les livres. Il cite Memnon et sa statue comme on aurait pu le faire au temps de Trajan ou d'Adrien. Mais, pour apprécier l'autorité de pareilles citations, où se montre la manie d'érudition qui possédait tous ces rhéteurs, il suffira de remarquer qu'Himérius fait réciter des vers lyriques à Memnon (83) ; absurdité qu'il aura trouvée dans les récits romanesques que Lucien avait depuis longtemps tournés en ridicule. Qu'on lise la description qu'un contemporain d'Himérius, Ammien Marcellin, donne de l'Égypte (84) : il passe soigneusement en revue les principales curiosités du pays ; il vante les pyramides et les syringes des rois à Thèbes, que les voyageurs visitaient encore : mais de Memnon, pas un mot ; de Memnon qui, un siècle avant, éclipsait toutes les merveilles de la ville aux cent portes. Un autre contemporain d'Himérius, le romancier Héliodore, fait raconter à Calasiris les curiosités de l'Égypte. Comme Ammien Marcellin, il vante les pyramides et les syringes ; mais il ne parle pas plus de Memnon que de sa voix (85). Il en parle ailleurs (86), seulement pour le mettre au rang des héros de l'Éthiopie, avec Persée et Andromède, qui avaient construit de magnifiques palais à Méroé. Vers le même temps, saint Jérôme croyait que Memnon avait cessé de se faire entendre à la venue de Jésus-Christ (87). Cette opinion tient certainement à l'idée (adoptée par les principaux Pères de l'Église , Origène (88) , Tatien (89) , Eusèbe (90), saint Athanase (91), saint Cyrille (92), Théodoret (93), saint Jérôme (94) lui-même), que les oracles des faux dieux, n'étant que l'inspiration du diable, avaient cessé depuis la venue du Sauveur. On voit par les inscriptions du colosse, n° 13, 14, 20,.21, 31, 32, 45, 48, que les Grecs attribuaient sa voix à un pouvoir surnaturel, soit magique, soit dû à l'action d'un dieu ou d'un génie. Mais les chrétiens ne pouvaient voir dans ce phénomène qu'une supercherie des prêtres païens, ou bien l'oeuvre d'un de ces démons que l'apparition de Jésus-Christ et la publication de son évangile avaient forcés de fuir pour toujours. C'est cette dernière opinion que saint Jérôme nous représente : elle est complètement fausse sans nul doute ; mais cette erreur montre du moins que tous les souvenirs historiques relatifs à ce phénomène, qui ne se produisait plus depuis deux siècles, devaient être alors entièrement effacés ; autrement un auteur savant (et qui l'était plus que saint Jérôme ?) n'aurait pas embrassé une opinion contraire à ce qui s'était passé réellement. Ainsi l'époque où cessent les hommages rendus à Memnon par ceux qui visitaient Thèbes a coïncidé avec celle où l'histoire cesse d'en faire mention, et où sa célébrité aurait été la plus grande, si le prodige avait continué de se produire.La discussion de tous les faits nous amène donc à ce résultat : c'est que le colosse a été brisé, et que sa voix s'est fait entendre peu de temps avant l'ère chrétienne (95) ; qu'il a été rétabli sous le règne de Septime Sévère, et qu'il a gardé le silence à partir de cette époque ; de sorte qu'il semble exister une relation entre son état d'intégrité et son silence, entre son état de mutilation et l'émission de sa voix. Ce résultat introduit un élément nouveau dans la discussion : car on verra bientôt qu'il doit tenir à la cause même du phénomène, cause indépendante de la volonté des hommes. Mais continuons cette analyse.  

§ III. POURQUOI SEPTIME SÉVÈRE A-T-IL FAIT RÉTABLIR LE COLOSSE ? LIAISON DE CE FAIT AVEC LA LUTTE ENTRE LE PAGANISME ET LE CHRISTIANISME.

Il faut suivre les conséquences des observations qui ont été faites précédemment, pour y trouver l'explication des deux singularités que j'ai signalées ci-dessus ; savoir, l'absence tout à la fois du nom de Septime Sévère parmi ceux qui ont été gravés sur le colosse, et de toute inscription relative à son rétablissement. Leur liaison avec l'histoire de la lutte entre le paganisme et le christianisme me paraît ressortir avec évidence du simple exposé des faits. J'ai déjà insisté sur l'époque tardive de ce rétablissement, et j'ai dit qu'une opération si dispendieuse et si difficile, exécutée avec un si grand appareil, n'avait pu être conseillée que par un intérêt puissant. De quelle nature pouvait-il être ? On peut le deviner, quand on connaît l'esprit de Septime Sévère et celui de son siècle. Cet empereur fut un païen zélé ; c'est ce que reconnaît son biographe Spartien. Selon lui, le culte de Sérapis, dont Alexandrie avait été le berceau, et qui s'était étendu sur toute l'Égypte, notamment à Memphis et à Thèbes, fut une des causes qui engagèrent cet empereur à parcourir l'Égypte pour en examiner curieusement les endroits les plus célèbres (96). Mais, à cette époque, le zèle pour le paganisme n'allait pas sans une haine prononcée pour la religion chrétienne, sa redoutable rivale. En effet, nous voyons Septime Sévère tâcher d'en comprimer l'essor par un édit formel qu'il publia en 202, au moment où il allait mettre le pied en Égypte : il défendit, sous des peines rigoureuses, d'embrasser le judaïsme ou le christianisme (97). Bien loin que son voyage en Égypte ait pu ralentir son zèle religieux, les progrès du christianisme dans ce pays durent l'irriter encore : aussi voyons-nous qu'il persécuta violemment les chrétiens d'Égypte, et que la persécution s'étendit jusqu'à la Thébaïde, où il avait sans doute trouvé un grand nombre de chrétiens établis (98). D'un autre côté, sa femme, Julia Domna, n'avait pas moins de ferveur. C'est elle qui donna l'ordre à Philostrate de rédiger, d'après Damis et trois autres disciples d'Apollonius qu'on assimilait aux évangélistes, cette indigeste compilation dont on espérait faire un évangile (99). Les meilleurs critiques ont reconnu dans cette extravagante biographie l'intention formelle d'opposer Apollonius à Jésus-Christ et, de fait, quand on examine la vie de ce thaumaturge, et l'opinion qu'en avaient ses contemporains avant et après sa mort, l'intention n'est pas douteuse, quoi qu'en aient dit Lardner (100) et Gibbon (101). Celle des païens, de faire d'Apollonius un être divin, égal pour le moins au Dieu des chrétiens, est de toute certitude. Des villes de Grèce et d'Asie lui élèvent des temples (102) ; Caracalla lui consacre un heroüm (103) ; Alexandre Sévère place dans son lararium le buste d'Apollonius à côté de celui de Jésus-Christ (104) ; Aurélien lui construit un temple et lui dresse des autels (105). Apollonius avait fait pendant sa vie des miracles éclatants, avoués des chrétiens eux-mêmes (106) ; et après sa mort, sa statue rendit des oracles qui s'accomplissaient. La solution que saint Justin, ou l'auteur des Quaestiones et Responsiones, essaie de donner de ces difficultés, annonce assez l'embarras qu'elles lui causaient; mais il lui vient si peu dans la pensée de nier la réalité des miracles ou l'efficacité des prédictions, qu'il n'hésite pas à regarder les uns comme le résultat des connaissances d'Apollonius dans les sciences naturelles, et les autres comme l'oeuvre du démon renfermé dans la statue (107). Rien ne prouve mieux la vénération des païens pour cet insigne charlatan, et la foi en ses miracles, que ce passage de Vopiscus, écrit plus de deux cents ans après sa mort : Quid enim illo viro sanctius, venerabilius, antiquius diviniusque inter hommes fuit ! Ille mortuis reddidit vitam ; ille multa ultra hommes et fecit et dixit... Ipse autem, si vita suppetat, atque ipsius viri favori usquequaque placuerit, breviter saltem facta in litteras mittam : non quo illius viri gesta munere mei sermonis indigeant, sed ut ea quae miranda sunt omnium voce praedicentur (Ib). Ce ton de persuasion et d'enthousiasme nous annonce de quel style Vopiscus a dû écrire la biographie de cet homme admirable, si puissant en oeuvres miraculeuses, à moins toutefois que la mort n'ait mis obstacle à l'exécution de son pieux dessein. L'édit de Septime Sévère contre les chrétiens, leur persécution, l'ordre de Julia Domna de composer la vie de celui qu'on voulait opposer à Jésus-Christ, tendaient évidemment au même but, celui de comprimer l'essor du christianisme et d'affaiblir l'impression des vertus et des miracles de son fondateur. Peut-on maintenant se défendre de l'idée que le rétablissement du colosse de Memnon, ordonné à l'époque de la persécution des chrétiens de la Thébaïde, tient encore à cette intention, et qu'il devait, dans la pensée de Sévère, porter un dernier coup à la religion nouvelle ? Malgré la présence de l'empereur, le colosse ne s'était pas fait entendre. Le dieu était donc irrité : il fallait apaiser sa colère. A cette époque, où la cause du phénomène était restée inconnue, où l'on avait perdu la mémoire des faits que l'histoire écrite et les inscriptions nous révèlent maintenant, on croyait qu'avant d'avoir été brisé le colosse faisait entendre une voix plus belle et plus distincte : le rétablir devait paraître un moyen infaillible de la lui rendre (inscr. n° 24 et 46). On pouvait même espérer que, reconnaissant d'un hommage qui, pour avoir été retardé, en devait avoir plus de prix à ses yeux, Memnon allait faire entendre une voix plus mélodieuse que jamais, et peut-être rendre de véritables oracles. Le prodige, ranimant le zèle près de s'éteindre, ramènerait peut-être une foule d'adorateurs autour des autels des dieux qui opéraient de tels miracles, L'attente fut trompée. Mais qui pouvait soupçonner un si fâcheux résultat, et imaginer que rétablir la statue était lui enlever sa puissance ? Il aurait fallu se douter de la véritable cause de la voix pour deviner que la surcharge des cinq assises allait l'étouffer et la rendre impossible. C'est le mauvais succès de cette entreprise qui nous explique l'absence de toute inscription pour en perpétuer le souvenir. Lorsqu'on vit qu'en dépit de si grands travaux le colosse ingrat gardait obstinément le silence, on fut peu disposé à se vanter d'une restauration qui avait été suivie de la cessation du prodige. On dut plutôt désirer d'en effacer les traces, pour faire oublier les espérances qu'on en avait conçues, et qui avaient été si cruellement trompées. Bientôt, en effet, personne n'en parla plus ; tout retomba dans un profond oubli ; et Memnon s'en alla pour toujours, chez les heureux Macrobiens de Méroé, tenir compagnie au vaillant Persée et à la belle Andromède.

SECTION IV. 

Histoire de Memnon dans son rapport avec le Colosse de Thèbes. 

Parvenu à ce point, il semble que je devrais aborder la discussion des faits qui se rapportent à la nature de la voix de Memnon : mais la question historique n'est encore qu'effleurée ; il faut maintenant l'approfondir pour parvenir à la solution de plusieurs difficultés. On a vu que cette voix se faisait entendre dès le temps de Strabon, une vingtaine d'années avant notre ère, et que cependant la plus ancienne inscription est du temps de Néron. Pourquoi ne s'en trouve-t-il pas de plus anciennes ? Pourquoi les voyageurs ont-ils tant tardé à rendre hommage à l'être divin qui produisait ce miracle ? Cela vient, comme nous allons le voir, de l'époque tardive où s'introduisit l'idée que la statue d'Aménophis représentait Memnon, le fils de l'Aurore, tant célébré par les poètes grecs et latins. C'est le point qu'il reste à établir. Il nous faut pour cela rechercher l'origine du nom que les anciens ont donné à cette statue, et suivre la route par laquelle le héros d'Homère et d'Hésiode est venu du siège de Troie prendre possession d'un colosse égyptien dans la plaine de Thèbes. Cet itinéraire est plus compliqué et plus long que je ne l'aurais voulu ; mais il est des plus curieux à connaître, parce qu'indépendamment de son intime liaison avec la. question qui nous occupe, il montre l'influence que le progrès de la géographie a exercée sur le développement de certaines traditions mythologiques.

§ Ier. - LE COLOSSE N'A JAMAIS ÉTÉ POUR LES ÉGYPTIENS QUE CELUI D'AMÉNOPHIS ; IL N'A ÉTÉ CELUI DE MEMNON QUE POUR LES GRECS ET LES ROMAINS.

Le colosse représentait selon les Égyptiens un personnage tout autre que celui qu'il représentait selon les Grecs ; c'est d'abord ce qu'établit un passage formel de Pausanias : « Les Thébains, dit-il, prétendent que c'est non pas Memnon, mais bien Phaménoph, personnage du pays... J'ai encore entendu des gens dire que c'était la statue de Sésostris. » Ainsi la dénomination de Memnon n'était pas admise par les Thébains. On a déjà plusieurs fois rapproché ce passage de celui où Eusèbe dit qu'Aménophis est Memnon ou la pierre parlante. Le nom d'Aménophis se présente avec les formes Amenophthis et Aménothès. La synonymie est confirmée par les cartouches qui se lisent sur le colosse lui-même, et sur les stèles trouvées aux environs : partout on lit les noms d'Aménoph (108) ou Aménoth'ph (109) ou Amenoftès, identiques avec ceux de Phaménoph et d'Aménophis, qui tous désignent également le huitième roi de la dix-huitième dynastie. Le double nom se trouve encore dans une inscription du colosse où il est parlé de la belle voix de Memnon ou Phaménoth (n° 21), et dans une autre des syringes, où se lit la forme Aménothès (n° 4), que portent aussi des papyrus grecs (110). Enfin le témoignage de Pausanias est confirmé de tous points par une inscription du colosse où il est dit que Memnon est Aménoth, selon les prêtres égyptiens (n° 25). Voilà encore ici l'opinion égyptienne et l'opinion grecque en présence. Ainsi, pour les Grecs et les Romains, le colosse était Memnon, fils de l'Aurore, saluant sa mère ; pour les Égyptiens, c'était Aménof, Aménofth, Amenothès, Aménoth, Phaménoth ou Phaménoph, c'est-à-dire Aménophis, l'un de leurs anciens rois, qui avait fait construire le grand temple à l'entrée duquel on avait placé ses deux statues. Des papyrus grecs du temps d'Évergète II font mention des pastophores (porte-édicules) d'Aménophis, dans le quartier des Memnonia (111). On ne peut douter (112) que ces pastophores ne fussent attachés au service du temple, appelé par les Égyptiens Amenophium, du nom de son fondateur, comme l'édifice plus au nord s'appelait Ramesseum, du nom de son fondateur Ramessès (113). On conçoit facilement que les Égyptiens ne pouvaient consentir à enlever à l'un de leurs anciens rois, fondateur d'un temple magnifique, où son culte subsistait encore, le nom consacré dans leurs annales ; et cela, pour y substituer celui d'un personnage fabuleux, étranger à leur religion comme à leur histoire. La double autorité de Pausanias et de l'inscription grecque établit donc que la statue n'était réellement Memnon que pour les Grecs, mais que, pour les Égyptiens, elle ne fut et ne pouvait être qu'Aménophis. On remarquera sans doute la relation de ce fait certain avec un autre que j'ai déjà signalé, et sur lequel je reviendrai bientôt : c'est que, parmi plus de cent dix noms qui se lisent dans les soixante-douze inscriptions du colosse, il n'y a pas un seul nom égyptien ; tous sont romains ou grecs. On n'expliquerait pas suffisamment bien ce fait remarquable en disant que les Égyptiens n'avaient pas voulu, par respect pour leur ancien roi Aménophis, écrire sur les jambes de sa statue : car ce respect ne les eût pas empêchés d'écrire au moins sur le socle, eux qui ont bien écrit, souvent même en grec, leurs proscynémata, ou actes d'adoration, sur les murs des temples et des syringes, et jusque dans celle qu'ils attribuaient à Memnon (114). Une autre raison les en aura détournés ; et cette raison, c'est que le mythe qu'on avait rattaché à la statue était étranger pour eux. Il a été dit ci-dessus qu'au temps de Strabon le colosse ne portait pas de nom particulier, et que celui de Memnon ne lui était pas encore donné ; ce qui prouve qu'on n'avait point encore imaginé de chercher l'explication du phénomène vocal dans la mythologie grecque. Il y aurait lieu de s'étonner d'une époque si tardive, puisque Strabon lui-même, et Diodore plus anciennement, parlent de palais memnoniens à Thèbes, et que, dans les papyrus grecs du temps des Ptolémées, un quartier de Thèbes portait déjà le nom de memnonien ; d'où il semblerait résulter que le héros grec Memnon jouait déjà un rôle dans les traditions locales. Mais encore ici on a confondu bien des choses qu'il faut maintenant distinguer.

§ II. - QUE LA DÉNOMINATION DE PALAIS OU QUARTIER MEMNONIEN EST ÉGYPTIENNE, ET N'A PRIMITIVEMENT AUCUN RAPPORT AVEC MEMNON. 

On a dit que les Grecs ont été conduits à donner au colosse de Thèbes le nom de Memnon, par son analogie avec celui d'Amenophis ou de Phaménoph (115). Quoique les Grecs ne fussent pas fort scrupuleux sur de telles analogies, ces deux noms pourtant sont assez différents pour qu'on soupçonne que l'un pourrait bien n'avoir pas amené l'autre ; et, dans le fait, leur origine n'est pas du tout la même. Il est souvent question, dans les papyrus grecs de Thèbes, des Memnonia [Memnñneia]. La comparaison des divers passages où il en est question prouve que ce nom était employé en opposition avec celui de Diospolis, qui ne désignait que la Thèbes du temps des Grecs et des Romains, située sur la rive droite du Nil. Celui de Memnonia désignait au contraire la partie située sur l'autre rive, du côté des tombeaux, et qui s'étendait depuis l'endroit qu'on a pris pour un hippodrome jusqu'à Qournah, plus au nord, dont le temple était compris parmi les édifices memnoniens, aussi bien que l'Amenophium et le Ramesseum (116).Je ne doute plus maintenant que ce ne soit cette partie que Strabon a désignée par le mot Memnonium, et non l'un des grands édifices de cette partie de Thèbes, comme on l'a cru généralement, et comme je l'ai cru moi-même (117) ; car il résulte des passages d'Agatharchide, de Diodore et de Strabon, que tous les grands édifices de la rive gauche étaient compris sous la dénomination de Memnñneia basÛleia, et que l'Amenophium n'était ni plus ni moins un Memnonium que tous les autres. D'ailleurs, Strabon met évidemment ce mot en opposition avec celui de la ville, c'est-à-dire de Diospolis (118). « Maintenant, dit-il, Thèbes se compose de bourgades séparées ; une partie est en Arabie, où est la ville; une autre sur la rive opposée, où est le Memnonium ; là sont deux colosses, etc. » Le Memnonium est donc, pour lui, la portion libyque de l'ancienne Thèbes, comme la ville ou Diospolis en est la portion arabique. C'est encore dans ce sens que cet auteur prend le mot un peu plus loin : « Au-dessus du Memnonium, sont les tombeaux des rois. » Ces tombeaux ne sont pas au-dessus de l'Amenophium seulement ils sont creusés dans toute la montagne libyque, depuis Médynet-Abou jusqu'à Qour­nah, et plutôt au-dessus du Ramesseum que de l'Amenophium : c'est même là ce qui avait engagé Pococke à prendre le Ramesseum pour le Memnonium de Strabon. Mais la difficulté est levée, si l'on admet que ce que le géographe appelle tò Mnhmñneion (peut-être sous-entendu m¡row ou xvrÛon), la partie ou le quartier memnonien, est la même chose que ce que les papyrus désignent par les mots tŒ Memnñneia (m¡rh ou xvrÛa), les parties memnoniennes de Thèbes. Elle servait principalement d'habitation à ceux qui préparaient les corps pour l'embaumement, et qui n'avaient pas la permission de demeurer à Diospolis. Sur le revers de la montagne libyque il y avait grand nombre de sépultures ; et c'est près de ce revers qu'habitaient les embaumeurs : mais dans le reste se trouvaient des habitations d'autres classes de personnes, telles que des artisans de divers genres, des cholchytes, prêtres officiants pour les cérémonies funèbres, et d'autres corporations sacerdotales attachées aux grands édifices qui s'y trouvaient compris. C'est là ce que les papyrus grecs nous apprennent. Il était assez naturel de croire que ce nom provenait du mot grec Memnon ; mais on a maintenant la certitude qu'il est d'origine égyptienne. Dans le papyrus de Turin cité ci-dessus, il est question des pastophores d'Amenophis dans les Memnonia, pastofñroi ƒAmenÅfiow toè ¤n toÝw MemnoneÛoiw;. La discussion de M. Peyrou (1. 1.) sur ce passage est lumineuse. Il montre d'abord que cet Aménophis ne peut être que le roi qui avait élevé l'édifice à l'entrée duquel étaient les deux grands colosses, et que ces pastophores devaient être attachés au culte de ce roi divinisé. Il doit être bien entendu toutefois qu'Aménophis n'était pas la divinité principale du temple : il devait être une de celles qu'on appelait p‹redroi ou sænnaoi, dont le culte, était subordonné à celui du grand dieu [kuriÅtatow y¡ow] (119). En effet, Pline dit que le temple était consacré à Sérapis : d'où l'on peut conclure que les Grecs y avaient établi le culte de ce dieu, de ce composé d'éléments égyptiens et grecs au moyen duquel Soter avait habilement préparé la fusion et l'alliance des deux religions ; à moins qu'ici Pline ne confonde Sérapis, qui occupait alors le premier rang, avec tout autre grand dieu, Ammon, Osiris, etc. Quoi qu'il en soit, la durée du culte d'un des anciens Pharaons, conservant ses pastophores jusque sous les Ptolémées, est un fait remarquable. Il n'a toutefois rien de surprenant, puisque les Lagides s'étaient faits Égyptiens, et avaient adopté pour eux-mêmes toutes les formes de l'apothéose pharaonique. L'expression, les pastophores d'Aménophis dans les Memnonia, donne lieu à une observation qui ne pouvait échapper à l'habile interprète des papyrus de Turin. Si le mot Memnonia eût été formé de Memnon, et que celui-ci eût été dérivé par les Grecs de celui d'Aménophis, on aurait dit évidemment, les pastophores de Memnon dans les Memnonia, ou bien, en conservant le nom égyptien, les pastophores d'Aménophis dans les Aménophia. L'association du nom égyptien d'Aménophis avec celui de Memnonia prouve qu'ils appartiennent tous deux à la même langue, et que Memnonia est tout aussi égyptien qu'Aménophis, sauf la terminaison grecque. Dans la décomposition de ses éléments égyptiens, M. Peyrou trouve le sens de locus cryptorum, locus mortuorum, très convenable pour désigner la partie de Thèbes où se trouvaient les sépultures. M. Champollion le jeune dit que le mot Mennoun ou Mannoun se lit sur les grands édifices de Thèbes, et spécialement sur ceux de Médynet-Abou et le Ramesseum, c'est-à-dire sur des édifices à la fois religieux et commémoratifs, où le culte des rois divinisés était établi après leur mort : double destination qui causa l'erreur fort explicable des auteurs grecs, lesquels ont pris ces monuments pour des tombeaux, comme on le voit par la description de ce que Diodore, d'après Décalée, appelle le tombeau d'Osymandyas. Par le fait, ce n'est qu'un édifice semblable au temple de Médynet-Abou et au Ramesseum, mais plus vaste et plus magnifique. Dans tous les cas, le mot Memnonia n'a aucun rapport avec le nom du héros grec ; il n'y tient que parce que les Grecs, ayant à gréciser un mot égyptien, lui ont donné de préférence la forme qui rentrait le mieux dans le mot grec auquel il ressemblait. L'origine égyptienne du nom des Memnonia, étant établie, devient un trait de lumière qui éclaire les points les plus difficiles de la discussion. Ainsi, bien loin que ce nom ait été formé avec le Memnon des Grecs, c'est, au contraire, la ressemblance fortuite de ce nom égyptien avec celui d'un de leurs plus fameux héros qui leur a donné l'idée de les rapprocher l'un de l'autre ; mais d'autres causes ont encore contribué à amener le héros de la mythologie grecque dans la plaine de Thèbes. Je vais les indiquer en analysant les diverses traditions que les anciens ont successivement accueillies sur ce personnage fabuleux, sans se donner plus de peine pour les concilier que pour en découvrir l'origine.

§ III. QUE MEMNON, DANS TOUTES LES TRADITIONS POÉTIQUES ANTÉRIEURES A ALEXANDRE, EST UN HÉROS ASIATIQUE , SANS RAPPORT NI AVEC L'ÉGYPTE, NI AVEC L'ÉTHIOPIE PROPREMENT DITE.

On sait que, grâce à l'imagination de leurs poètes et même de leurs historiens, les Grecs ne furent jamais embarrassés pour donner une origine aux dénominations géographiques de la Grèce et des autres pays : ils avaient toujours sous la main des héros et des héroïnes dont le nom était fabriqué avec celui-là même dont il fallait rendre compte. Les noms de ces personnages imaginaires, et souvent leurs généalogies qui ne le sont pas moins, se retrouvent dans leurs mythographes, leurs historiens, leurs géographes et leurs grammairiens ou scholiastes, qui n'élèvent aucun doute sur ces origines fabuleuses. Pour nous renfermer dans l'Égypte et les contrées adjacentes, citons Canopus, pilote de Ménélas , fondateur de Canope ; Pharos, de l'île de Pharos ; Abydus, d'Abydos ; Pélée, père d'Achille, de Péluse ; Syénus, de la ville de Syène ; une belle nymphe, appelée Memphis, femme d'Épaphus et fille de Nilus, avait fondé la grande capitale de ce nom ; le continent de Libye devait son nom à Libya, aïeule de Danaüs ; la mer Érythrée devait le sien à Erythras, fils de Persée; l'Égypte, à Egyptus, frère de Danaüs; le Nil, à Nilus ; l'Éthiopie, à Éthiops, fils de Vulcain (120); et il était tout naturel que le fils du dieu du feu eût le teint brûlé. Enfin, quoiqu'il fût constant que la ville et le nome de Ménélas près d'Alexandrie avaient pris leur nom de Ménélas frère de Ptolémée Soter, il se trouvait, sous le règne même des Lagides, de graves auteurs, tels qu'Artémidore, qui s'obstinaient à donner à ces lieux une origine héroïque, et en faisaient remonter le nom jusqu'à Ménélas frère d'Agamemnon (121). Certes, pour des gens si bien préparés, c'était une bonne fortune que des dénominations locales qui formaient naturellement une homonymie avec quelques-uns de leurs noms fameux, tels, par exemple, que ceux d'Anteopolis et de Memnonia (122) : aussi la ville se trouva avoir été fondée par Antée, l'antagoniste d'Hercule, dont on fit, pour aider à la vraisemblance, un général d'Osiris ; et les Memnonia devinrent l'ouvrage du fameux Memnon et la rencontre des noms était heureuse (123). Memnon est cité deux fois dans l'Odyssée (124) : la première, comme un fils de l'Aurore qui avait tué Antiloque; la seconde, comme le plus beau des guerriers (125), fils de Tithon, le frère de Priam. I1 n'y a rien de plus sur Memnon dans les poèmes homériques (126). Ce personnage n'y est qu'un membre de la famille de Priam, venu au secours de Troie, ainsi que son fidèle ami Sarpédon, d'une contrée voisine , située à l'orient. Mais, bientôt après, ce héros prit place dans la mythologie grecque. Hésiode qualifia le fils de l'Aurore de roi des Éthiopiens (127) : cette qualification nouvelle est due à l'idée d'orient comprise dans le titre de fils de l'Aurore; car, selon la géographie primitive des Grecs, le mot Éthiopie, le pays des hommes à visage brûlé, était une expression vague qui désignait principalement la partie sud-est de la terre connue, et comprenait tous les peuples dont la peau est noire ou basanée. Cette dénomination, quand Homère l'applique à une contrée déterminée, s'entend de la partie méridionale de la Phénicie (128). On sait, en effet, que Céphée, père d'Andromède et roi d'Éthiopie, avait pour capitale Joppé, port de la Méditerranée. Par une étymologie forcée on faisait même venir de Joppé le nom d'Éthiopie (129), et plusieurs exemples prouvent combien on croyait à cette identité prétendue: ainsi, au nombre des merveilles que Scaurus montra au peuple, lors de son édilité, il y eut la carcasse de la baleine à laquelle Andromède avait été exposée : cette précieuse relique avait été apportée de Joppé, dit Pline (IX, 5), qui croit tout, ou qui a l'air de tout croire; il dit encore (V, 13), de même que Josèphe (130) avant lui, que l'on montrait près de cette ville, sur un rocher, les vestiges des chaînes où fut attachée la belle Andromède. La confusion des deux idées d'Orient et d'Éthiopie est perpétuelle chez les anciens (131) : nous en voyons des vestiges dans l'époque historique jusqu'au temps d'Alexandre. Hérodote (VII, 70) place encore des Éthiopiens à l'orient de la Perse. Telle était l'influence que les traditions antiques exerçaient sur l'esprit des Grecs, qu'Alexandre et ses Macédoniens, arrivés au bord de l'Indus, crurent avoir découvert les sources du Nil, parce qu'ils virent dans le fleuve des crocodiles et des fèves d'Égypte, et, sur ses bords, des peuples d'un brun foncé comme ceux de la Nubie (132).C'est l'alliance et la confusion des deux notions d'orient et d'Éthiopie, réunies dès le temps d'Alexandre, qui donna lieu aux changements que nous apercevons dans le local du mythe memnonien; primitivement placé en Asie, ce mythe passa dans la suite en Égypte et dans les régions au sud de cette contrée. Cette distinction importante n'avait point été faite ; mais elle n'en est pas moins certaine. Le cycle de Memnon paraît être du nombre de ceux que les poètes posthomériques inventèrent (133) en les fondant sur quelque circonstance des ouvrages attribués à Homère. Les trois vers de l'Odyssée combinés avec deux autres de l'Iliade, et les deux vers d'Hésiode, sont la base étroite sur laquelle les poètes posthomériques , comme Arctinus , l'auteur de l’Éthiopide (134), fondèrent de longs poèmes, où ils chantèrent la naissance et les exploits de Memnon, roi d'Éthiopie, fils de l'Aurore, tué par Achille sous les murs de Troie. Les poètes lyriques, tels que Simonide et Pindare (135), célébrèrent dans leurs chants le beau Memnon, venu à Troie avec une armée d'Éthiopiens; de leur côté, les tragiques Eschyle, Sophocle et Théodecte, en firent le sujet de pièces dont le titre s'est conservé. Les principaux exploits du héros furent bientôt au rang des sujets favoris de l'art grec : ils étaient traités dans les ouvrages des anciens artistes, tels que le coffre de Cypsélus (136) et le trône d'Apollon Amycléen ; et on le retrouve sur des vases du plus ancien travail (137). Mais les poètes traitèrent ce mythe comme tous les autres, c'est-à-dire qu'ils l'arrangèrent à leur guise, et le surchargèrent d'incidents nouveaux, tout en lui conservant le caractère primitif qu'il avait reçu d'Homère et d'Hésiode. Voilà pourquoi l'Éthiopie, où Arctinus, Pindare, Simonide et tous les anciens poètes, ont placé les États de Memnon, est constamment l'Éthiopie asiatique, c'est-à-dire la région de l'Asie située à l'orient de l'Euphrate. En effet, tous les vestiges que, selon les plus anciennes traditions, Memnon avait laissés de son empire ou du passage de sa nombreuse armée, ne se retrouvent qu'en Asie, depuis Troie jusqu'à l'Océan oriental. Ainsi le royaume de Memnon fut placé dans la Susiane, où son père Tithon avait bâti Suse; ce qui rentre dans la tradition suivie par Eschyle (138), puisque, selon ce poète, la Cissie, pays dont Suse était la capitale, avait été appelée ainsi de Cissia, mère de Memnon. Selon une autre tradition, Tithon n'était qu'un satrape de Perse dépendant du roi d'Assyrie, Teutamus, qui tenait la Troade sous sa domination. Ce satrape envoya son fils Memnon, à la tête de cent mille Éthiopiens, d'autant de Susiens, et de dix mille chars, secourir Priam, qui était son tributaire. Cette histoire, racontée par Ctésias (139), Diodore, Jules Africain et Eusèbe, bien que formellement contraire à la tradition homérique, avait déjà cours au temps de Platon, qui l'adopte et fonde dessus une prétendue alliance entre Troie et l'Assyrie (140). Beaucoup de chronologistes modernes ont pris le fait à la lettre, et en ont tiré des inductions historiques et chronologiques; on s'étonne que Volney (141) lui-même n'ait pas hésité à admettre un fait pareil, que rejette avec raison le clairvoyant Karl Ottfried Müller (142).Au reste, ceux qui s'en tenaient à la tradition homérique ne savaient trop expliquer comment un neveu de Priam pouvait avoir été roi d'Éthiopie, titre que lui donne Hésiode. Voici ce qu'imagina quelque poète, homme d'esprit, pour concilier deux qualifications qui semblaient s'exclure : Priam ne fut plus un tributaire de l'Assyrie, il resta un souverain indépendant; mais son frère Tithon devint un prince possédé de la manie des conquêtes, qui, avec une armée troyenne, s'en alla soumettre les contrées les plus orientales de l'Asie : cette expédition, disait-on , fit croire qu'il avait épousé l'Aurore, dont il eut Memnon (143). La plupart des poètes grecs et latins d'une époque récente, les faiseurs de généalogies et les collecteurs de traditions mythologiques, suivirent les anciens poètes. Les Éthiopiens qu'ils font commander par Memnon sont toujours des Asiatiques. Dans Pausanias, Memnon, né à Suse, conduit à Troie une armée d'Éthiopiens (X, 31, 7); Dictys de Crète (IV, 4), et plus tard Malalas (pag. 162, Oxf. - 128, Bonn) et Cedrenus, lui en font commander une d'Éthiopiens et d'Indiens. Quintus, l'écho des poèmes cycliques ou des compilations faites d'après ces poèmes, place les États de Memnon à l'extrémité de l'Orient sur l'Océan supérieur (H, 117), et il le fait chef des noirs Éthiopiens (144). Mais un héros si fameux devait, de toute nécessité, avoir laissé des monuments. En effet, une route en Assyrie portait son nom (145). On disait qu'il avait bâti des murs à Babylone (146); selon quelques-uns, ce n'était pas sou père, c'était lui qui avait fondé Suse (147), à laquelle on avait donné son nom , comme on le voit dans Hérodote(V, 53). Il y avait construit de magnifiques édifices dits Memnoniens ou Cissiniens (148), qui n'existèrent jamais que dans l'imagination des romanciers et des poètes : aussi Ctésias, qui savait à quoi s'en tenir sur leur réalité, pour épargner aux voyageurs la peine inutile de venir les chercher, les avertissait que ces beaux palais n'avaient subsisté que jusqu'au règne de Cyrus (149) ; ils avaient donc disparu (150) comme le fameux tombeau d'Osymandyas, dont il ne restait plus de trace au temps d'Alexandre, et comme le tombeau de Porsenna, qui, au siècle de Varron, n'existait plus que dans les traditions fabuleuses de l'Étrurie (151).Grâce à la célébrité du héros, la route de Suse à Troie garda des vestiges de son passage. En Phrygie, on montrait encore, au temps de Pausanias (X, 31, 7), l'endroit où il avait passé avec sa nombreuse armée. Les prêtres d'Esculape à Nicomédie montraient même son épée (id., III, 3, 8), comme une de ces reliques divines ou héroïques que les prêtres aimaient à posséder pour donner du relief à leur temple : témoin la lettre autographe de Sarpédon, l'oeuf de Léda et les dents du sanglier d'Érymanthe, à Tégée; celles du sanglier de Calydon à Bénévent; à Sicyone, les flèches de Teucer, la tunique d'Ulysse, le vase d'airain où Pélias avait bouilli; en Troade, la cithare de Pâris et les enclumes que Jupiter avait attachées aux pieds de Junon; à Memphis et à Coptos, une boucle des cheveux d'Isis, etc. Le tombeau du héros était aussi en bien des endroits à la fois : on le montrait en Troade, sur les bords de l'Ésépus, où se trouvait un bourg de son nom (152) ; à Paphos en Cypre (153), et à Suse où l'Aurore sa mère avait fait transporter son corps (154); enfin à Paltos (155) en Syrie, près du fleuve Balas (156) : c'est sans doute le même que Josèphe (157) avait vu sur les bords du fleuve Belus ou Beleüs, près de Ptolémaïs; on disait que c'était le tombeau de Memnon, c'est-à-dire qu'on n'en savait pas l'origine. Au dire d'Hérodote (158), on voyait en Ionie un rocher, taillé en forme de statue, qui paraissait avoir un caractère égyptien ou éthiopien : selon les uns, il représentait Sésostris; selon les autres, Memnon, fils de l'Aurore et roi d'Éthiopie. Il est vraisemblable qu'il s'agit là de quelque roche de couleur foncée à laquelle un jeu de la nature ou le caprice des hommes avait donné une forme approchant de la figure humaine. On voit que, dans toutes ces traditions, nées, soit médiatement, soit immédiatement, des fictions des poètes sur l'origine du héros, sur la situation de ses États, ou sur les monuments qu'on lui attribuait, Memnon est toujours l'Oriental et l'Asiatique; c'est toujours le Memnon de l'ancienne poésie grecque, dont la poésie d'un âge postérieur fut constamment l'écho fidèle.

§ IV. - QUE MEMNON PASSA EN ÉGYPTE ET EN ÉTHIOPIE POSTÉRIEUREMENT A ALEXANDRE.

Ce n'est qu'à partir de l'époque alexandrine qu'on aperçoit la notion de la véritable Éthiopie rattachée au mythe de Memnon. Si M. Jacobs avait fait cette observation, il n'aurait pas présenté Méroé comme le point de départ des traditions memnoniennes. C'est, au contraire, à cette époque tardive que les faits de l'ancienne mythologie, dont le théâtre avait été jusqu'alors l'Éthiopie primitive ou des contrées asiatiques, furent transportés dans l'Éthiopie au midi de l'Égypte. Ainsi, par exemple, le mythe de Persée et d'Andromède, dont la scène s'était passée en Phénicie à Joppé, capitale de Céphée, roi des Éthiopiens, fut plus tard porté à Méroé et sur les bords de la mer Rouge. Au temps de Pline et de Tacite, on était loin de se douter de la cause du changement. Aussi l'un, dans l'histoire de Persée et d'Andromède, voit une preuve que les Macrobiens de Méroé possédaient la Syrie sous le règne de Céphée (159) ; et l'autre cite l'opinion de certains auteurs qui rapportaient l'origine des Juifs aux Éthiopiens que la crainte ou la haine forcèrent, sous le règne de Céphée, à venir s'établir en Phénicie (160).Les critiques modernes n'ont pas vu plus que les anciens l'origine de cette contradiction dans les localités de ce mythe, et plusieurs ont fait comme eux de l'histoire avec une erreur géographique. C'est par suite de cette mutation que Persée et Andromède devinrent des héros éthiopiens qui avaient construit de magnifiques palais à Méroé ; que Properce donne à Méroé l'épithète de Cephea, et que l'Éthiopie avait, disait-on, porté le nom de Cephenia. Un historien inconnu d'ailleurs, Clinias (161), racontait même à ce sujet que Persée partit d'Argos pour aller secourir Andromède dans le fond de l'Éthiopie, sur la mer Rouge. Agatharchide donne cela pour une tradition argienne : il a toutefois le bon esprit de faire un reproche aux historiens de prendre de telles licences, permises seulement aux poètes. Il en fut de même de l'Asiatique Memnon, qui, à l'époque alexandrine, passa de la Syrie, de la Susiane et de l'Inde, dans les contrées reculées vers le midi, à Méroé et au delà. Des passages de Diodore de Sicile et d'Agatharchide fournissent les premières preuves de ce changement notable dans la situation de ses États. Diodore (II, 22), parlant de l'Assyrien Memnon, dit que « les Éthiopiens d'Égypte contestent cette origine de Memnon » ; ces Éthiopiens d'Égypte sont ceux du Midi; par opposition à ceux de l'Orient, c'est-à-dire aux Asiatiques. « Ils prétendent, ajoute-t-il, que cet homme est né chez eux, et ils montrent des palais antiques qu'ils disent se nommer encore à présent Memnoniens. Pline (VI, 35, pag. 344, 17) nous parle fort sérieusement de la puissance des Éthiopiens, qui avait duré jusqu'au temps de la guerre de Troie, et au règne de Memnon, dont les exploits pendant cette guerre furent si célèbres. Déjà, dans Properce (I Eleg. VI, 3, 4), l'expression domus Memnoniae sert pour dé-signer les contrées les plus reculées vers le midi, en opposition aux monts Rhiphées, qui, dès l'origine de la poésie grecque, servaient d'expression à la partie la plus boréale de la terre. On ne peut guère douter que ce changement n'ait amené des additions considérables à l'ancien cycle de Memnon. Des circonstances nouvelles y furent certainement ajoutées par les poètes alexandrins, et rattachées, selon l'usage, à des localités de L'Égypte et de l'Éthiopie. J'en trouve un exemple assez frappant dans le mythe qu'Athénée (XV, 680) rapporte d'après un auteur inconnu, nommé Démétrius. Cet auteur racontait que Tithon avait envoyé à Troie une armée d'Éthiopiens pour aller au secours de son fils. L'armée était à peine descendue jusqu'à Abydos dans la haute Égypte, qu'elle apprit la mort du héros : elle n'alla pas plus loin, et tous les soldats déposèrent leurs couronnes sur les acacias qui décoraient le temenos du temple (162). Ce mythe était fondé, sans nul doute, sur ce qu'Abydos, célèbre par son bois d'acacias (163), dont parle déjà Hellanicus (164), et par son temple d'Osiris, contenait des édifices, au dire de Pline (V, 9) et de Strabon (XVII, p. 813), appelés Memnoniens, regardés en conséquence comme ayant été bâtis par Memnon. A la même époque appartient encore un autre mythe. Depuis longtemps les poètes avaient parlé des oiseaux dits memnonides (165), nés des cendres de Memnon, mythe chanté par Ovide (166). Déjà, dans les peintures du Lesché à Delphes, ouvrage de Polygnote, ces oiseaux étaient figurés sur la chlamyde de Memnon (167); et l'on disait que tous les ans, à certains jours, ils venaient nettoyer avec soin son monument, et l'arroser de l'eau de l'Ésépus, dont ils humectaient leurs plumes. Il s'agit là, comme on le voit, du Memnon asiatique. Mais, au temps de Pline (X, 26 [37]), on ajoutait au mythe primitif cette circonstance, que les oiseaux memnonides arrivaient, chaque année, dans le fond de l'Éthiopie, pour rendre cet hommage au héros (168). C'est que Memnon était alors installé avec sa royale famille dans ses États d'Éthiopie. Aussi, vers le même temps, Damis, l'extravagant biographe d'Apollonius, nie qu'il ait jamais été à Troie : il le fait mourir à Méroé, après un règne égal à cinq âges d'homme. Selon Pausanias (I, 42, 3), on disait que Memnon avait fait une irruption d'Éthiopie en Égypte , et de là dans les pays qui s'étendent jusqu'à Suse : tradition inventée pour rattacher l'ancien Memnon de Suse à celui qu'il avait bien fallu transporter plus tard en Éthiopie. Depuis, sauf les allusions poétiques rattachées ordinairement aux traditions antérieures, et les indications des compilateurs qui mêlent les temps et les lieux, on peut dire que Memnon régna définitivement à Méroé. L'extinction de sa voix à Thèbes contribua sans doute à lui assurer la possession paisible de son nouveau royaume. Ainsi Quinte-Curce (IV, 8), qui, d'après les observations de Niebuhr (169), écrivait dans le troisième siècle, et devait être contemporain de Philostrate, nous parle du désir qu'Alexandre avait de visiter l'Éthiopie, pour voir les célèbres palais de Memnon et de Tithon (170), situés presque au-delà des bornes du soleil (171). Il est fort douteux qu'Alexandre ait jamais eu cette envie ; mais l'historien nous montre ce qu'il pensait de l'antique royaume de Memnon, alors reculé dans les profondeurs de l'Éthiopie (172).Le romancier Héliodore (173) débite sur les gymnosophistes éthiopiens des contes qui se trouvent déjà dans le biographe d'Apollonius. A l'en croire, Memnon, Persée et Andromède sont au nombre des héros que les Éthiopiens de Méroé honorent d'un culte particulier. Ces trois personnages y avaient élevé de magnifiques palais, et les rois d'Éthiopie les regardaient comme auteurs de leur race (174). Grâce aux noms de Persée et d'Andromède, on ne peut être tenté de chercher ici une ombre de réalité. Du reste, Memnon, roi des Macrobiens, devait avoir laissé son nom à quelque nation éthiopienne. Aussi Pline place un peuple de Memnones (VI, 30) dans le pays des Macrobiens (175) ; Ptolémée fixe leur situation entre le Nil et l'Astapus, au-delà de Méroé (176) ; et nous voyons, par un passage des Commentaires d'Eustathe (177) et par les scholies de Venise (178), que certains commentateurs d'Homère essayèrent de retrouver dans son texte ce peuple de Menznoniens, en lisant KatŒ M¡mnonaw, au lieu de kat' ‹mæmonaw (AÞyiop°aw). Il est maintenant impossible de savoir si en effet quelque dénomination locale ressemblait au nom du héros, et facilitait l'homonymie au moyen d'une altération plus ou moins légère, ou si les Memnones doivent uniquement leur origine à quelque fiction de poète, convertie en un fait géographique (179). Dans l'un et l'autre cas, cette dénomination n'est pour nous qu'une trace évidente de la tradition nouvelle sur le siège de l'empire de Memnon dans l'Éthiopie supérieure. Il paraît qu'une fois que Memnon eut été définitivement établi à Méroé, on fut un peu effrayé de la longueur du chemin qu'on était obligé de lui faire parcourir pour l'amener au secours de Priam. Les uns ne furent point arrêtés par cette difficulté : le Memnon éthiopien fut mis par eux en rapport avec Troie, comme l'avait été le Memnon asiatique. D'autres, qui trouvaient la route de Méroé à Troie décidément trop longue, employèrent le moyen que les anciens généalogistes tenaient en réserve pour concilier les contradictions qui dérangeaient par trop leurs synchronismes. Ils imaginèrent deux Memnons, l'un fils de l'Aurore, neveu et auxiliaire de Priam; l'autre, roi éthiopien, né, mort et enterré en Éthiopie. Déjà Damis avait dit que Memnon n'alla jamais à Troie : mais Philostrate parle formellement des deux Memnons dans les héroïques, l'un qu'on honorait à Memphis et à Méroé, l'autre qui fut tué par Achille sous les murs de Troie; et Jablonski approuve fort cette distinction, sans se douter de la nécessité qui lui a donné naissance (180). 

§ V. - QUE CE CHANGEMENT DANS LE LOCAL DU MYTHE A ETÉ AMENÉ PAR LA CONNAISSANCE QUE LES GRECS ONT EUE DES MEMNONIA DE THÈBES.

Cette translation tardive de l'empire de Memnon dans l'Éthiopie est liée avec la connaissance que les Grecs acquirent des Memnonia de Thèbes. Ils ne pouvaient résister à la séduction d'une homonymie si frappante. Il ne leur était guère possible non plus de laisser désormais Memnon dans la Perse ou dans l'Inde. Force était de l'amener en Éthiopie. Ce héros d'Homère, qui avait bâti déjà les palais de Suse et d'Ecbatane, devint alors le fondateur des grands édifices placés dans les Memnonia de Thèbes, et qu'on ne désigna plus que par les mots Memnñneia basÛleia. Quant aux Thébains, ils savaient bien à quoi s'en tenir là-dessus. Les noms de Ramessès et d'Aménophis, qui couvraient les parois de ces édifices, ne permettaient pas qu'à Thèbes on prît le change sur leurs fondateurs. On laissa dire les Grecs qui les attribuaient à leur Memnon ; et tout ce qu'on leur accorda, fut que ce Memnon était apparemment le même personnage que les annales égyptiennes appelaient Aménophis. Cette synonymie devait répugner d'autant moins aux Égyptiens qu'elle flattait leur orgueil national : car elle attestait que les étrangers avaient gardé le souvenir des grandes conquêtes de leurs anciens rois. C'est un genre de fusion auquel les Égyptiens se prêtèrent toujours avec complaisance, quand il flattait leurs prétentions. Il suffit de citer, comme exemple, les extravagants récits que les prêtres de Memphis prétendaient tenir de Ménélas en personne (181), et le soin qu'ils eurent plus tard de s'attribuer la fondation du royaume de Macédoine. Les Grecs la rapportaient à un certain Macédon quils disaient fils de Jupiter et d'Aethria (182). Les Égyptiens métamorphosèrent le fils de Jupiter en un fils d'Osiris, qui, ayant accompagné son père dans ses expéditions lointaines, fut laissé sur le trône de Macédoine et lui donna son nom (183). Cette tradition, ajoutée à la légende d'Osiris sous les Ptolémées, avait déjà pris place, au temps de Diodore de Sicile, dans les livres sacrés de l'Égypte, à côté des véritables traditions nationales (184). C'est ainsi que les Égyptiens purent admettre dans la suite le Memnon des Grecs (185); mais ce fut toujours à condition que ce serait un de leurs anciens rois sous un nom différent. Le mot égyptien dont Memnonia était la forme grecque avait, comme on l'a vu, une signification relative aux grands monuments religieux et commémoratifs élevés par les anciens Pharaons. On doit donc le retrouver autre part qu'à Thèbes, ainsi que des monuments du prétendu Memnon, c'est-à-dire des Memnonia, car l'un des deux noms amenait l'autre. Ceci nous explique plusieurs passages qu'on ne pouvait comprendre auparavant; par exemple, celui-ci de Strabon (186). Après avoir dit qu'il existe à Abydos le Memnonium, construction analogue au labyrinthe, il ajoute : « Si, comme on le dit, Memnon est appelé Ismandès par les Égyptiens, le labyrinthe (construit par ce roi) serait aussi un Memnonium, et un ouvrage de ce même prince auquel appartiendraient encore les monuments qui sont à Thèbes et à Abydos ; car là aussi certains [édifices] sont dits Memnoniens. » Strabon part du préjugé grec, que le mot Memnonium ou Memnonia vient de Memnon; et voici son raisonnement : « A Thèbes et à Abydos sont des édifices appelés Memnoniens: donc ils avaient été construits par Memnon : mais ce Memnon était, selon quelques-uns, le même qu'Ismandès; or, comme cet Ismandès avait construit le grand labyrinthe où il était enterré, il s'ensuivrait que ce labyrinthe serait un Memnonium, et que les édifices de Thèbes et d'Abydos l'auraient eu pour fondateur. » Ce raisonnement de Strabon nous montre la cause de la diversité des opinions sur le roi égyptien que l'on croyait être le Memnon des Grecs; car on en faisait tantôt Aménophis, tantôt Ismandès, et tantôt Sésostris, ou même tout autre prince. Le Memnon des Grecs n'était rien de tout cela : mais, comme les édifices appelés Memnonia étaient censés son ouvrage; quand ils avaient été fondés par Ismandès, Memnon était Ismandès; par Sésostris, par Aménophis, il était Sésostris, Aménophis : il pouvait ainsi devenir tour à tour huit ou dix rois différents ; mais, dans le fait, son nom n'était qu'un nom héroïque grec, enté sur une homonymie locale. De la même manière s'explique aussi le passage où Agatharchide (187), parlant des Éthiopiens, qui avaient séjourné longtemps en Égypte, ajoute, en parenthèse : « et l'on dit que ce sont eux qui ont achevé les Memnonia. » Comme Memnon était un Éthiopien, il était tout simple que les Memnonia, qu'on croyait élevés par lui, l'eussent été pendant la domination éthiopienne en Égypte. Ce passage prouve qu'au temps d'Agatharchide (148 ans avant J.-C.) le nom des Memnonia avait déjà été rapporté au héros Memnon; et en effet, comme nous l'avons dit, la ressemblance est trop grande pour que l'idée de cette synonymie ne soit pas venue aux Grecs peu de temps après leur établissement dans le pays. Voilà donc par quelle voie Memnon est venu en Égypte et en Éthiopie; ce personnage, d'origine homérique, tout comme le Memnon de Suse, de l'Assyrie et de l'Inde, est également étranger aux traditions originales de ces contrées. Ce n'est ni un conquérant éthiopien, comme l'ont dit Marsham, Jablonski et d'autres, ni une pure allégorie ou un symbole religieux, comme le croit M. Creuzer, ni une divinité éthiopienne, transportée en différents pays, comme le pense M. Jacobs; c'est tout simplement un héros d'Homère, un demi-dieu d'Hésiode, dont la naissance, les exploits et la mort ont été placés, par la fantaisie des poètes grecs, dans tous les pays que désigna successivement le nom d'Éthiopie , et dont l'introduction tardive en Égypte a été de plus favorisée par la dénomination locale des Memnonia. 

§ VI. - POURQUOI LA CÉLÉBRITÉ DU COLOSSE NE DATE-T-ELLE QUE DU TEMPS DE NÉRON, ET LES INSCRIPTIONS QU'IL PORTE NE REMONTENT-ELLES PAS PLUS HAUT ?

Cette discussion va nous faire comprendre clairement pourquoi le colosse, qui rendait déjà des sons quelques an-nées avant J.-C., n'a acquis de la célébrité et obtenu des hommages qu'environ quatre-vingts ans après. C'est la seule difficulté qu'il nous reste à éclaircir. Memnon était, aux yeux des Grecs, le fondateur de tous les Memnonia de Thèbes. Les grands édifices de la rive gauche lui devaient leur existence, l'Amenophium comme le Ramesseum, comme le temple de Médynet-Abou. Mais, dans la multitude des colosses qui peuplaient cette partie de la ville, lequel, pour eux, était Memnon? Ils n'en savaient rien, et ne s'en souciaient guère; c'étaient des dieux; des rois, des héros : peu leur importait. Aussi voyons-nous qu'au temps de Strabon les deux colosses de la plaine n'avaient pas encore de nom particulier : ni l'un ni l'autre ne portaient spécialement ce nom, qui devint peu après si célèbre . Le colosse tronqué rendait, à ce qu'on disait, des sons le matin. Voilà tout ce qu'on dit à Strabon; mais d'expliquer ce phénomène par la voix du beau Memnon qui salue sa mère, cela n'était encore venu à la pensée de personne. Avant que ce rapprochement eût été imaginé, et il ne pouvait l'être que par des Grecs ou des Romains, la voix de la statue n'était qu'une curiosité dont on ignorait, dont on ne cherchait pas la cause : on écoutait cette voix quand elle se produisait; mais on n'était pas toujours sûr de l'avoir entendue, et l'on se prenait souvent à douter de son existence. Voilà précisément l'impression qu'elle produisit sur le géographe grec. Enfin quelqu'un, un poète peut-être, imagina que cette voix, qui se faisait entendre au lever de l'Aurore dans le quartier des Memnonia fondés par Memnon, pourrait bien être celle de ce héros, saluant la venue de sa mère (188). Le rapprochement dut paraître lumineux. Retrouver le héros d'Homère et d'Hésiode dans un colosse égyptien, entendre tous les matins l'hommage pieux qu'il rendait à l'Aurore aux doigts de rose, au moment où elle le baignait de ses larmes (189), était une idée qui réveillait tous les souvenirs poétiques et religieux de la Grèce et de Rome. Il n'en fallait pas tant pour attirer l'attention des Grecs et des Romains. Aussi cette voix, naguère si peu remarquée, devint tout à coup l'objet d'une curiosité générale ; chacun voulut entendre des accents qui, après tant de siècles, sortaient d'un colosse brisé, comme pour attester la vérité des plus antiques traditions. C'est donc à l'explication mythologique du phénomène que le colosse de Memnon dut la célébrité qu'il acquit bientôt. On ne peut savoir au juste quand cette explication fut imaginée. Mais on sait qu'elle ne l'était pas au temps de Strabon. Le premier exemple du nom de Memnon appliqué au colosse de Thèbes se montre dans Pline (lib. XXXVI, pag. 734, 8) ; encore s'exprime-t-il de manière à montrer que le fait n'était pas généralement admis, et n'était qu'un on dit ,(190). Pline publia son ouvrage l'année d'avant sa mort, l'an 78 de J.-C. Comme la réunion de si nombreux matériaux et leur rédaction ensuite durent être l'ouvrage de longues années, on doit faire remonter le renseignement qu'il nous donne à une époque plus ancienne de quinze à vingt ans, pour le moins; ce qui mène à l'an 64 ou 67, sous le règne de Claude ou de Néron. C'est encore à cette époque qu'appartient le passage de Dion Chrysostome, cité ci-dessus, où il est dit que le colosse n'avait pas encore d'inscriptions ; enfin cette époque est précisément, comme on l'a vu, celle des plus anciennes inscriptions que porte la statue. Il y a donc ici un accord qui commande la conviction. Maintenant il est clair que les inscriptions ne doivent pas être un simple témoignage en faveur de la voix de Memnon; elles doivent encore avoir un caractère religieux qui se rattache aux divinités de la Grèce. Tel est, en effet, le caractère qu'offrent toutes celles que leurs auteurs ont pu assez développer pour y exprimer leurs sentiments. Ce sont de véritables proscynemata, dans le genre e ceux qui couvrent les parois des temples (191). Memnon est toujours appelé le fils de Tithon et de l'Aurore (n° XXV, XLI) ; il est même toujours roi de l'Orient (n° XXXVI, XLII), conformément aux traditions les plus antiques : masis en même temps c'est un dieu (n° VII, XLVIII, XLIX) : sa voix est divine (n° XXI); il est qualifié d'être très divin (n° XXVI, XXXIII), et l'un de ses auditeurs annonce qu'il lui a fait des libations et des sacrifices (n° XIII, v. 6). Il avait donc fallu que l'admiration eût divinisé le personnage représenté par la statue, avant qu'on songeât à la couvrir d'hommages religieux. En effet, l'époque des plus anciens coïncide avec celle où l'on a commencé d'appliquer au phénomène le mythe grec de Memnon fils de l'Aurore. Une autre circonstance importante s'explique aussi facilement : je veux parler de l'absence de tout nom égyptien, parmi plus d'une centaine que l'on peut recueillir dans les inscriptions du colosse. Rien de plus naturel. Comme c'était à l'application d'un mythe grec que le colosse devait sa célébrité, peu importait aux Égyptiens la voix de Memnon. Pour eux, elle resta ce qu'elle avait été pour les Grecs avant qu'ils eussent imaginé le rapprochement mythologique, c'est-à-dire, une particularité curieuse, sans aucun rapport avec la religion. Ils devaient même être d'autant plus portés à en rabaisser le merveilleux, qu'ils voyaient les Grecs en abuser pour dénaturer l'objet d'une de leurs plus grandes statues, et pour la transporter dans un ordre d'idées religieuses et poétiques qu'ils ne pouvaient admettre. Je ne serais pas surpris que le miracle eût continué à trouver parmi eux des sceptiques, comme l'était encore Strabon, et même des détracteurs qui cherchaient à rabaisser les effets de cette voix merveilleuse. Les Égyptiens laissèrent aux étrangers leur enthousiasme, mais ils ne se joignirent pas à eux ; tandis que ceux-ci s'extasiaient sur Memnon et invoquaient tous les souvenirs de la poésie homérique pour le célébrer dignement, eux, ils se renfermaient dans les traditions de leur religion et de leur histoire, et ils persistaient à ne voir dans ce phénomène qu'un jeu de la nature; le colosse brisé, ainsi que l'autre placé à côté de lui, ne représentait que leur ancien roi Aménophis, dont le nom s'y lisait encore distinctement. Ainsi tout se réunit pour montrer que la voix de Memnon ne fit réellement sensation que sur les étrangers, et qu'elle ne dut sa célébrité, à partir de la moitié du premier siècle de J.-C., qu'au rapprochement qu'on en fit avec un personnage de la mythologie homérique. Il n'y a dans tout cela d'égyptien que h statue elle-même, dont il était impossible de faire une statue grecque.

SECTION V.

La voix de Memnon était un phénomène naturel, et non le produit d'une fraude. 

Nous avions été conduit à ce fait, avant toute discussion historique, par l'examen seul des circonstances diverses que présentent les inscriptions du colosse. Il va maintenant être mis hors de doute, par le rapprochement des résultats historiques obtenus dans les sections précédentes, avec les diverses circonstances qui ont accompagné la voix de Memnon.

§ Ier. - ELLE N'A PU ÊTRE LE PRODUIT D'UNE FRAUDE.

Dans l'opinion, généralement admise jusqu'ici, que le colosse de Memnon rendit des sons dès le moment où il fut élevé, et qu'ils tenaient à quelque symbole religieux, on était bien obligé d'admettre que les auteurs de la statue avaient pratiqué dans l'intérieur l'appareil nécessaire pour les produire ; aussi des savants se sont amusés à reconstruire en imagination ce prétendu mécanisme (192). Quelque idée qu'on se fasse sur la nature de ce procédé mécanique, il faudra toujours admettre qu'on avait creusé intérieurement le colosse, pour faire arriver la voix jusqu'à sa bouche : opération d'une difficulté prodigieuse, et dont l'impossibilité même est à peu près démontrée pour quiconque a étudié la description de la statue. Mais, la discussion ayant prouvé que Memnon est resté silencieux jusqu'à l'époque romaine, il faudrait admettre maintenant que cet appareil a été pratiqué dans le colosse monolithe quinze ou seize siècles après sa mise en place ; ce qui serait véritablement absurde; le seul fait de l'époque tardive où s'est montré le phénomène détruit toute possibilité d'un vide pratiqué à dessein dans la masse du colosse pour y placer un mécanisme quelconque (193). Mais, dira-t-on, peut-être était-il produit par quelque moyen extérieur : cela est encore impossible ; et toutes les conjectures de Langlès à ce sujet tombent d'elles-mêmes (194). Comment ce moyen aurait-il échappé aux nombreux témoins du phénomène pendant les deux siècles et demi qu'il ne cessa de se produire? Il ne faut pas oublier en effet que, pendant ce long intervalle, Memnon a eu pour auditeurs des préfets, des stratèges, des officiers militaires et civils, Adrien, Sabine et leur nombreuse suite. Or , dans cette foule de visiteurs, hommes instruits et au-dessus des préjugés populaires, il devait bien se trouver de temps en temps quelques sceptiques, gens fort difficiles sur l'article des miracles, très incommodes surtout aux jongleurs et aux charlatans de toute espèce. Admettons pour un moment qu'on ait pu tromper tout le monde pendant deux cent trente ans, et que le secret ait été si bien gardé que personne ne se soit douté de la jonglerie : du moins on sera forcé de convenir que, pour duper ainsi tout ce que l'Égypte renfermait de personnages puissants, et s'exposer au péril d'être découvert, il fallait un bien grand intérêt. Or, on conçoit bien que les prêtres de Delphes ou de Dodone attachassent une grande importance à ce que leur charlatanisme ne fût pas découvert; mais, à Thèbes, qui pouvait être intéressé à cette fourberie dangereuse ?Ce n'étaient pas assurément les prêtres égyptiens de l'Aménophium. D'abord, il est prouvé par le passage de Strabon que, de son temps, aucune idée religieuse n'était rattachée à l'émission de la voix; ce n'était qu'une particularité étrange, et rien de plus : ce n'eût été évidemment, à cette époque, qu'une tromperie sans motif et sans résultat. Ensuite, il est établi par des preuves incontestables que la seule application religieuse dont Memnon ait été l'objet depuis Strabon était puisée dans la mythologie grecque ; que cette application est restée entièrement étrangère à la religion égyptienne ; que les Égyptiens n'ont voulu reconnaître ni Memnon, ni ses divins parents Tithon et l'Aurore, et que sa voix n'a jamais reçu d'hommages que de la part des Grecs et des Romains. Quelques-uns de ces étrangers pouvaient donc seuls être intéressés à ce prestige. Mais quel moyen auraient-ils eu de l'exercer dans le temple d'une divinité égyptienne, à côté de prêtres jaloux, qui devaient s'empresser de dévoiler leur supercherie, bien loin de la favoriser? D'ailleurs, la même difficulté se présente encore une fois, puisque le mythe de Memnon n'a été rattaché au colosse de Thèbes que postérieurement à Strabon. Enfin, pourquoi les Grecs auraient-ils pris pour la statue de Memnon celle qui était brisée, plutôt que la statue du sud, qui est celle du même Aménophis, et qui était intacte ? N'est-il pas clair que ce choix n'a pu être déterminé que par le son que l'une rendait, tandis que l'autre restait muette ? Et en effet, Strabon nous montre que la voix du colosse avait été remarquée avant qu'on ne pensât à aucune application historique ou religieuse. Lorsqu'il parcourut l'Égypte, la religion grecque y était aussi peu intéressée que l'égyptienne ; cette circonstance est décisive. Assurément, il suffirait de ces observations pour exclure toute idée de fraude. Eu voici d'autres qui n'ont pas moins de force. Mosheim admet la fausse opinion de Jablonski sur l'ancienneté de la voix de Memnon (195) ; pourtant, obligé de convenir que le colosse s'est tu, pour le moins, depuis l'invasion des Grecs jusqu'à la domination romaine, il croit que les prêtres égyptiens substituèrent une autre statue à celle qui était détruite depuis longtemps, et reproduisirent le miracle de la voix pour s'opposer au progrès du christianisme. Cette opinion est en tout le contre-pied de celle de saint Jérôme qui croyait que Memnon avait cessé de se faire entendre à la venue de J.-C. ; mais elle n'est pas plus vraie, puisque Strabon a entendu la voix de Memnon vingt ans avant la naissance du Christ, et que la réputation du colosse était déjà faite lors du voyage de Germanicus, l'an 17 de J.-C., quand il n'était pas encore question du christianisme. Plus tard, la cause alléguée par Mosheim n'est entrée pour rien dans la continuation du phénomène ; car, pendant la courte période de son existence, il est impossible d'apercevoir aucune relation quelconque entre la voix de Memnon et la lutte du polythéisme contre la religion chrétienne. Mais la preuve la plus frappante que ce n'était pas un prestige imaginé pour donner à l'ancienne religion un appui qui lui manquait, c'est que nous l'avons vu s'évanouir précisément lorsque les païens en avaient le plus besoin. Cette disparition seule est une preuve manifeste que la voix memnonienne était indépendante de la volonté des hommes. Je pourrais m'arrêter là, et regarder ce fait comme établi d'une manière irréfragable, autant que peut l'être un fait historique. Il faut pourtant ajouter des preuves d'un autre genre et non moins frappantes. On a vu que tous les témoins du prodige se sont accordés à croire qu'il était l'hommage miraculeusement rendu par Memnon à sa mère. La condition de cette explication mythologique, sur laquelle se fondait toute la célébrité du prodige, c'est qu'il se produisît tous les jours, et seulement un peu avant le lever du soleil, qui est précédé par l'apparition de l'Aurore. Memnon ne devait pas manquer un seul jour à ce devoir pieux, et, une fois le soleil sur l'horizon, l'accomplissement de ce devoir n'avait plus aucun but. Si donc le prodige eût été le résultat d'une fraude pieuse, les jongleurs auraient toujours eu soin de faire le miracle avant le lever du soleil, au moment où la déesse répand des larmes sur la mort de son fils : Piasque Nunc quoque dat lacrymas, et toto rorat in orbe, comme dit Ovide (Metam., XIII, 621); en effet, ceux qui n'en parlent que comme poètes ou sur ouï-dire, tels que Denys le Périégète (v. 252) et Callistrate (pag. 155, 12, Jacobs), font résonner Memnon à l'apparition de l'Aurore; mais les autres, Strabon, Pline, Tacite, Pausanias, Lucien, mettent le phénomène au moment où le colosse est frappé par les rayons du soleil; et, excepté deux seuls exemples, qui peuvent avoir été le résultat de quelque illusion, les inscriptions le mettent après le lever de cet astre (n° XII, XXX). En second lieu, tous les auteurs s'accordent à dire que la voix se produisait chaque jour. Or les inscriptions attestent que le prodige ne se manifestait pas avec cette constante régularité. On y voit, au contraire, que Memnon trompait fréquemment l'attente des curieux et des dévots ; qu'il arrivait à l'heure ou plus tard, et même que parfois il n'arrivait pas du tout. Par exemple, un stratège ou gouverneur de nome ne l'entendit pas le premier jour (n° XIV) : il fut obligé de revenir une autre fois. La femme d'un préfet d'Égypte vint deux fois inutilement : elle ne l'entendit qu'à la troisième (n° VIII); Sabine (n° XXIII) elle-même le trouva muet la première fois qu'elle vint le visiter, et nous avons vu que la visite de Septime Sévère avait été infructueuse. Il n'y a pas moyen de supposer que des jongleurs auraient été assez malavisés pour manquer le tour dans des circonstances pareilles (196). Il n'y avait pas moins d'irrégularité dans les instants où le phénomène se produisait. Les inscriptions dans lesquelles l'instant est exprimé sont au nombre de vingt et une. Dix font mention du commencement, du milieu ou de la fin de la première heure ; sept indiquent divers instants de la seconde heure ; quatre, divers instants de la troisième. Dans une seule (n° X), il est fait mention de trois heures et demie ; mais on doit remarquer que la date répond au 14 février, époque de l'année où le soleil a moins de force, et peut avoir été couvert de nuages ou environné de vapeurs au moment de son lever (197). Ces variations et ces irrégularités sont une preuve manifeste que la voix de Memnon était un phénomène naturel, dépendant de l'action du soleil à son lever ; il arrivait ou n'arrivait pas, selon les circonstances atmosphériques dont il dépendait exclusivement. Ces mêmes raisons prouvent encore, avec une égale évidence, qu'il n'a pu être le résultat d'une de ces illusions des sens, effet d'une conviction profonde. Je sais jusqu'où peut aller la prévention en ce genre ; je ne nie pas que parfois des enthousiastes et des personnes dominées par la superstition ont pu s'exagérer le prodige, ou même s'imaginer que Memnon résonnait quand il gardait le silence, ou enfin ne pas s'apercevoir qu'ils étaient l'objet de quelque mystification. Je crois, par exemple, qu'il est arrivé quelque chose de pareil pour la seule fois où il est certain qu'un voyageur ancien a cru entendre Memnon avant le lever du soleil. Il est même très possible que la persuasion où tout le monde était que Memnon devait saluer l'Aurore , et par conséquent résonner avant le lever du soleil, ait rendu plus communs les exemples d'une semblable erreur. Mais, tout en faisant la part de la prévention, il serait absurde d'admettre qu'une aussi étrange illusion eût été le partage de tout le monde, pendant deux siècles et demi, au point que, dans ce long intervalle, personne n'eût doute de la réalité d'un phénomène purement imaginaire. Des illusions de ce genre ne sont jamais qu'individuelles. Ainsi la statue d'Apollon à Daphné, près d'Antioche, était dans l'attitude d'une personne qui chante et joue de la cithare ; quelque enthousiaste avait cru, à l'heure de midi, entendre un son sortir de l'instrument ; mais l'exemple resta unique, à ce qu'il paraît, et se conserva seulement par une tradition confuse, puisque Libanius, si zélé pour la gloire d'Apollon, s'exprime ainsi : « et quelqu'un l'a entendu, dit-on, jouer de la cithare à midi... (198). » Nul doute que les païens ne tinssent beaucoup à ce prodige, et n'eussent le plus vif désir qu'Apollon manifestât chaque jour sa puissance; mais, malgré cette bonne volonté, la lyre résonnante était restée un miracle isolé, qui n'avait eu qu'un seul témoin, et le zélé Libanius n'a pu le dissimuler. Il n'en fut pas ainsi de la voix de Memnon. Si elle n'eût été que l'illusion d'esprits prévenus, d'où vient que les mêmes personnes déclarent être venues une ou deux fois inutilement pour l'entendre, et qu'elles ne l'ont entendue qu'à la seconde ou à la troisième? Étaient-elles plus crédules, plus superstitieuses, plus prévenues un jour que l'autre ?D'ailleurs, si le phénomène n'eût existé que dans l'imagination des spectateurs, il se serait produit toujours au moment où il devait se produire conformément à la croyance qui causait leur erreur. C'était donc au lever de l'Aurore qu'ils devaient l'entendre, et non pas une ou deux heures après le lever du soleil, comme l'attestent ceux qui l'ont entendu. De plus, s'il n'avait pas eu lieu réellement dans l'intervalle de temps marqué par l'histoire et les inscriptions, on ne concevrait pas que les anciens se fussent imaginé l'entendre à partir de certaine époque, et eussent tout à coup cossé de l'entendre à partir d'une autre époque. Comment serait née une pareille illusion, puisque ni la religion, ni l'intérêt sacerdotal ne s'y trouvaient encore rattachés, lors-que déjà la célébrité de la voix de Memnon avait franchi les bornes de l'Égypte ?  Enfin, cette illusion puissante une fois produite, la superstition une fois bien établie, et la prévention devenue générale, pourquoi le prodige aurait-il tout à coup cessé d'agir sur les imaginations, et cela lorsque les païens devaient être plus que jamais avides de ce miracle? Il faut bien admettre que, dans l'intervalle marqué, la voix a été réellement produite, qu'elle ne l'avait pas été auparavant, qu'elle ne le fut pas après. Ainsi, il est démontré, par l'analyse rigoureuse et l'examen comparé de tous les éléments de la question, que la voix de Memnon était un phénomène indépendant de la volonté des hommes.

§ II. - CARACTÈRES DE LA VOIX DE MEMNON : ELLE PROVENAIT D'UNE VIBRATION SONORE.

Mais en quoi consistait cette voix, produit de causes naturelles?

Il faut d'abord écarter les récits extravagants dont Lucien s'est moqué, les sept vers, les sept voyelles, les paroles (199) qu'on a fait prononcer à Memnon d'après des autorités douteuses, fausses ou mal interprétées : il faut n'écouter que les témoignages des voyageurs qui ont entendu cette voix singulière. Strabon, le premier de tous, est celui qui réduit le phénomène à l'expression la plus simple : « C'est un bruit, dit-il, tel que serait celui d'un faible coup. » Strabon ne l'appelle pas même un son, ·xow: il se sert du mot cñfow„ bruit. Pline emploie le mot crepare (XXXVI (11), p. 734, 8), craquer, ce qui revient aussi au cñfow de Strabon. Selon Pausanias, « le colosse rend un son qu'on peut comparer à celui d'une corde de cithare ou de lyre qui viendrait à se rompre » ; ce qui donne l'idée, non seulement d'un bruit, d'un craquement, mais d'une vibration sonore ; et cette idée résulte aussi du mot chordae dont se sert Juvénal dans le vers : Dimidio magicae resonant ubi Memnone chordae (200). Dans une des inscriptions en vers, on le compare au son qui résulterait d'un vase de cuivre qu'on frapperait, Éw xalkoÝo tup¡ntow (n° XIX, v. 7). Dans une autre, on vante la voix et la salpinx de Memnon ; ce qui donne l'idée d'un son éclatant. Il avait quelquefois une sorte d'analogie avec la voix humaine; de là les noms de fvn¯, ômf¯, aéd¯, vox, sonus vocalis, et les verbes fy¡ggesyai, aéd˜n, fvneÝn, qu'on trouve dans les auteurs et les inscriptions. L'accent avait aussi quelque chose de plaintif, et l'imagination des voyageurs poètes y trouvait l'expression de la douleur qu'éprouvait Memnon, par suite du mauvais traitement que lui avait fait subir le farouche Cambyse (n° XLII). D'autres ne trouvaient pas cette voix aussi mélodieuse : ce n'était qu'un cri, bo® ; un bruit, cñfow; un son insignifiant, et inarticulé, naryrow. Voilà par quels traits divers les témoins du phénomène représentent l'impression qu'ils ont reçue. On voit qu'il y avait autant de variété dans le timbre et l'intensité du son que dans les instants où il se produisait. Ce nouveau caractère décèle avec non moins d'évidence un phénomène purement naturel. Il est possible qu'il y ait eu quelque exagération dans les traits que certains voyageurs ont employés pour le peindre, surtout quand ils se sont exprimés en vers. Mais, après avoir fait la part d'une exagération à peu près inévitable, il reste, comme un fait constant, que cette voix consistait dans un craquement sonore, dont ni le timbre ni l'intensité n'étaient toujours les mêmes ; craquement tantôt faible, tantôt assez fort, tantôt sourd comme du bruit, tantôt timbré comme le son d'une corde d'instrument quand on la pince ou quand elle se rompt, ou comme celui d'un corps métallique percuté. Cette voix se faisait le plus souvent entendre lors du lever du soleil, ou quelque temps après. Les auteurs sont unanimes là-dessus : ils affirment que la voix retentissait quand la pierre était frappée ou échauffée par les rayons du soleil. Tacite (201) dit : Ubi radiis solis icta est, vocalem sonum reddens; Pline (202) : Quem, quotidiano solis ortu, contectum radiis crepare dicunt... Dans des inscriptions on lit : fy¡gjao... ŽktÝsin ballñmenow (n° IX) ou ŒlÛv aég aÞyñmenow (n° XIX). En deux seuls exemples, nous trouvons que le phénomène s'est manifesté avant la première heure, c'est-à-dire avant le lever du soleil; mais ces deux exemples, contraires au témoignage de toute l'antiquité et des auteurs des autres inscriptions, peuvent être le résultat de quelque illusion. Quand on ne pourrait citer aucun fait analogue, la discussion historique ne permettrait de douter ni de l'existence du phénomène, ni de sa cause naturelle ; mais sa possibilité, indépendamment de toute explication, est établie par des observations qui attestent que des granits et des brèches, dans certaines circonstances, produisent naturellement un son au lever du soleil. M. de Rozière et plusieurs membres de la Commission d'Égypte ont souvent entendu, le matin, un craquement sonore dans les carrières de granit de Syène, phénomène qui paraît avoir échappé aux anciens (203). La même chose a lieu aux environs de la Maladetta, dans les Pyrénées ; on y entend, dit un voyageur anglais, au lever du soleil, un craquement sonore dont le timbre approche parfois de la cloche, et que les habitants appellent les matines de la Maladetta (204). On peut citer encore les sons d'orgue que rendent le matin les roches granitiques des bords de l'Orénoque, appelées par les missionnaires européens laxas de musica, ou pierres de musique. M. de Humboldt ne doute point de leur réalité, et il les regarde comme produits par la différence de température entre l'air souterrain et l'air extérieur ; différence qui est à son maximum au lever du soleil (205). MM. Jollois, Devilliers, Costaz, Redouté, Coutelle, Lepère et Delille, membres de la Commission d'Égypte, ont souvent entendu, le matin au lever du soleil, un craquement sonore qui sortait des pierres énormes de l'appartement de granit à Karnak (206). Champollion le jeune m'a dit avoir été bien des fois témoin du même bruit dans cet édifice. M. W. J. Bankes a de même observé, plusieurs matinées de suite, dans le portique de Philes, que les pierres produisent un craquement semblable à celui d'un panneau, ou au son d'une corde de harpe (207). Ces faits analogues au phénomène memnonien, et par la nature du bruit, et par le moment du jour où il se produisait, ne laissent pas de doute sur sa cause naturelle : de même que le bruit des granits de Syène, de l'Orénoque, du Sinaï, de la Maladetta, et le craquement sonore des pierres du palais de Karnak et du temple de Philos, il était le résultat du changement subit de température qui s'opère le matin, au lever du soleil, au moment où a lieu le maximum de refroidissement des corps exposés à l'air (208). 
On conçoit qu'un phénomène de ce genre doit surtout se manifester dans des contrées où la différence de température entre la nuit et le jour est considérable ; c'est en effet ce qui a lieu dans la Thébaïde, dans la presqu'île du Sinaï, sur les bords de l'Orénoque, et sur le versant méridional des Pyrénées, où il a été observé. Il resterait à déterminer comment ce changement subit de température peut être, dans ces différents cas, suivi d'un son appréciable. Cette recherche est étrangère à ce sujet, qui est uniquement historique, et je l'abandonne aux physiciens. Déjà ils ont proposé des théories dont je ne rapporterai les principaux traits que parce qu'elles peuvent se lier avec les faits établis dans cet ouvrage. Ainsi, le phénomène des rochers de l'Orénoque est attribué par M. de Humboldt à l'impulsion de l'air qui sort par des crevasses, au moment où la différence de température entre l'air souterrain et l'air extérieur est à son maximum (209). M. Herschell explique de la même manière le phénomène du Nakons, et probablement aussi les matines de la Maladetta. Quant au phénomène memnonien, qui était de même nature que le craquement sonore des pierres de Karnak et du temple de Philes, M. de Rozière l'attribue aux vibrations de la pierre qui se fend. M. Cordier, membre de l'Institut, l'explique par les solutions de continuité entre les cristaux de quartz et la pâte où ils sont engagés dans la pierre (210). Ces explications, qui semblent satisfaire à toutes les conditions historiques du problème, reviennent à celle que MM. Jollois et Devilliers ont donnée du bruit des granits de Karnak; et à celle que M. Herschell lui-même donne de la voix de Memnon, qu'il attribue « à des expansions pyrométriques ou à des contractions des divers matériaux hétérogènes composant la statue. De pareils sons, ajoute-t-il, ont lieu quand la chaleur est appliquée à des portions de métal; et l'on en observe des exemples fréquents et familiers dans les craquements sonores des barreaux d'un « gril à charbon (211). » Ces théories se réunissent en un point qui, en effet, ne laisse pas de doute, c'est que le son était causé par une vibration de la masse du colosse, qui avait lieu le matin ; mais il est clair que cette vibration devait être d'autant plus forte que la surface avait été plus refroidie pendant la nuit, et que le soleil avait plus de force à son lever. Or ces circonstances sont de leur nature très variables; aussi voyons-nous que la force de la vibration, et conséquemment le timbre et l'intensité du son, variaient d'un jour à l'autre. Si le rayonnement avait été moins fort pendant la nuit, ou bien si le soleil se levait sur un horizon chargé de vapeurs, le phénomène ne se produisait pas, ou il ne se produisait que quelque temps après le lever de cet astre. Une circonstance importante, établie par la discussion historique, c'est, que la voix a commencé de se faire entendre à l'époque où la moitié supérieure du colosse a été brisée, et qu'elle a cessé quand il a été rétabli : cette circonstance trouve son explication dans la théorie physique. On conçoit en effet que cette vibration ne pouvait produire un son appréciable que si aucune solution de continuité n'arrêtait les oscillations de la masse vibrante; et, pour cela, il fallait que cette masse, comme dit M. Cordier, fût parfaitement saine. Or c'est là une condition qu'il est à peu près impossible de rencontrer dans un bloc de brèche de cinquante pieds de haut. Il devait s'y trouver quelque fissure ou quelque veine qui interrompait la vibration. Le renversement de la partie supérieure du colosse du nord par un tremblement de terre nous a prouvé qu'eu effet une fissure considérable le coupait entre le dossier et les cuisses. Aussi, tant qu'il fut entier, il ne rendit pas plus de son que le colosse voisin, de même grandeur, de même forme et de même matière, qui, étant toujours resté entier, a toujours été muet. Mais lorsque, vingt-sept ans avant l'ère chrétienne, le colosse du nord eut été brisé par le milieu, et la partie supérieure renversée sur le sol, il ne resta plus qu'une masse tout à fait saine. Quelque porte à faux, occasionné par les effets du tremblement de terre, empêchait probablement cette masse d'être juxtaposée dans toute sa surface avec le piédestal. Dans cet état, ébranlée le matin par la rupture subite de l'équilibre, elle rendit des sons plus ou moins intenses, selon la constitution atmosphérique. Cela dura deux cent trente ans environ. Au temps de Septime Sévère, on éleva sur la partie inférieure cinq assises d'énormes blocs de grès, pour remplacer la partie détruite. Elles formèrent une sourdine qui arrêta la vibration. Ce colosse alors redevint muet, comme il l'avait été depuis le règne d'Aménophis jusqu'au moment où il fut brisé, comme l'autre n'a jamais cessé de l'être. Les voyageurs modernes se sont bien souvent rendus le matin auprès du colosse du nord, pour entendre de nouveau sa voix merveilleuse. Ils n'ont jamais rien entendu, excepté pourtant un seul (212) qui se flatte d'avoir entendu quelque chose (213). Mais on s'est demandé avec raison « comment, seul entre tous les modernes, il aurait entendu le colosse, qui, pour tous les autres hommes, est condamné au silence (214)?» A coup sûr, c'est une illusion. Il est maintenant certain que la voix memnonienne est éteinte. Pour la ranimer, il faudrait au moins qu'un autre tremblement de terre, renversant les cinq assises de pierre, remît le colosse dans l'état où il était lorsqu'elle faisait l'admiration des Grecs et des Romains.

RÉSUMÉ. 

Ces recherches nous ont conduits un peu loin des hypothèses savantes et ingénieuses dont Memnon et sa statue vocale ont été l'objet. On n'essayera plus, je pense, de restituer le mécanisme à l'aide duquel les prêtres opéraient le prodige, ou de loger dans le piédestal celui d'entre eux qui prêtait sa voix à la statue. Les amateurs d'allégories et de symboles cesseront probablement de prendre le beau Memnon pour but de leurs élucubrations fantastiques; car, et le cercle d'or de l'année, et le cercle annuel de cantiques, et les sept sons du septième jour, et l'harmonie des sphères, et le cadran, et le gnomon, et les incarnations du soleil, toutes ces inventions, assurément très poétiques, ont maintenant disparu pour faire place à une histoire toute prosaïque et toute simple, mais claire, qui se résume en ce peu de lignes : En avant du grand édifice fondé par Aménophis III, et qu'on nommait Aménophium, ce prince avait fait placer deux énormes colosses monolithes, de même matière et de même dimension, représentant sa royale personne. Pendant le long intervalle qui sépare leur érection de l'époque de la domination romaine, ils ne firent pas parler d'eux; ils restèrent confondus dans la foule des colosses qui peuplaient la plaine de Thèbes. Il en fut tout autrement pour celui du nord, lorsqu'après avoir éprouvé dans sa base un tassement considérable, et déjà fendu à moitié, il fut brisé par le violent tremblement de terre de l'an 27 avant l'ère chrétienne. A partir de cette époque, la partie restante du colosse fit entendre, au lever du soleil, un craquement sonore. Il attira quelque attention. Les voyageurs furent prévenus du phénomène. Ils l'écoutèrent : mais d'abord ils n'y crurent pas beaucoup; et les esprits forts, comme Strabon, soupçonnèrent quelque supercherie. Cependant il continuait de se produire au même instant du jour; et comme de nombreux témoins pouvaient se convaincre que tout agent humain y était étranger , il devint bientôt célèbre parmi les voyageurs que la curiosité attirait à Thèbes, et qui étaient hors d'état d'en soupçonner la véritable cause. Le colosse se trouvait dans les Memnonia, ou quartier des tombeaux; et les Grecs, d'après leur usage constant de faire de l'histoire avec des homonymies, attribuaient la construction de ces édifices au brillant fils de Tithon et de l'Aurore. Quelqu'un vint à imaginer que cette voix, qui se faisait entendre au lever du soleil, pourrait bien être celle de Memnon, saluant chaque matin l'arrivée de sa mère, et se plaignant à elle du malheur qu'il avait éprouvé. Ce rapprochement poétique, dont la première trace ne se montre que soixante à quatre-vingts ans après le voyage de Strabon , frappa les Grecs et les Romains. La célébrité du colosse et de sa voix se répandit tout à coup; bientôt Memnon effaça toutes les mer-veilles de Thèbes, et ce fut principalement pour lui qu'on visita désormais la ville aux cent portes. Depuis le règne de, Néron jusqu'à celui de Septime Sévère, ses jambes et son piédestal se couvrirent des témoignages de l'admiration de ses auditeurs. Enfin, après deux siècles et demi , Septime Sévère, devant qui Memnon avait obstinément gardé le silence, voulut calmer la colère du héros et rétablir son colosse brisé : il espérait que la voix en deviendrait plus belle, et que ce miracle quotidien contribuerait, plus encore que ses édits de persécution, à remettre le paganisme en honneur. Vain espoir! il ignorait que rétablir le colosse, c'était lui enlever son pouvoir magique. Au lieu de ranimer la voix merveilleuse, il l'étouffa pour toujours.

(01In Euseb., p. 24 h.
(02)
Canon Chronic., p. 424-426.
(03)
De Oracul., II, p. 280-287.
(04)
Orig. , Aegypt., p. 286, sq.
(05
Syntagm. III, de Memnone.
(06
Langlès, Mémoire sur Memnon, dans le t. II de Norden. - Description générale de Thèbes, dans la Descr. de l'Égypte.
(07
Dans les Denkschriften der Akad. der Wissensch. zu München, 1810, réimprimés dans le tome IV de ses Vermischte Schriften, qui a paru après que mon Mémoire a été lu à l'Académie. M. Fr. Jacobs y rectifie en quelques endroits son premier travail.
(08
Bien qu'elle ait paru à Buttmann (Mytholog., I, S. 198) porter les caractères de l'évidence.
(09
MM. de Rozière, Von Minutoli, W. J. Bankes, et Jacobs dans les récentes additions à son Mémoire (Abhandlung. S. 40, ff.).
(10
Mém. sur les obélisques, par le P. G.., de l'Oratoire.
(11)
 
Rech. philosophiques sur les Egypt. et les Chinois, I, p. 261 ; Berlin, 1773.
(12
Dans son Memnonium et ses Versuch. zur Aufklerung der Philos. des Atterth., 2 B. I Th.
(13
Dans son Phaménophis et sa Neue Theorie zur Erklaer. der griech. Mythol., Gütt., 1802. Il y a un autre ouvrage dont je ne connais que le titre, et qui, à en juger par ce seul caractère, doit être à peu près aussi concluant que les autres; c'est : Memnon Harfe und Titans Strahl, oder über die Wirkungen der Phantasie, von Heidemann, Leipz., 1811.
(14
Tom. I, p. 387, 483, 490, 931, de la trad. de M. Guigniaut.
(15
M. de Forbin (Voyage au Levant, p. 90) assure avoir lu le nom de Claude Germanicus sur le colosse. On voit, en effet, ce nom écrit en gros caractères sur son dessin, près du petit orteil du pied gauche. Il est étrange que personne, excepté ce voyageur, n'ait aperçu cette inscription si distincte, placée, d'après son dessin, dans l'endroit le plus en vue. Je n'hésite point à déclarer qu'elle n'existe pas. Il y a là une méprise que j'explique ainsi : sur le pied droit, près de l'orteil, se trouve l'inscription (n° VIII) du centurion L. Licinius Pudens, de l'an IV de Domitien, laquelle se termine par les mots DOMITIANI CAESARIS . AVOVSTI . GERMANICI . AVDI . MEMNONEM. C'est ce mot GERMANICI qu'on aura pris pour le nom de Germanicus, et que l'artiste chargé du dessin pittoresque aura transporté sur l'autre jambe, où l'on ne voit rien de semblable.
(16)
KaÜ M¡mnonow ¤n AÞgæptÄ kolossòn eänai l¡gousin (id est, ŽnepÛgrafon). Orat., XXXI, 338, 44.
(17
Orat., XI, 161, p. 22, ¤n tÐ ƒOnoufÛtú. Reiske dit : "Unde sit, et a quo profectum, ignoramus." Il ne se souvenait pas d'Hérodote (Hist., II, 166), de Pline (Hist. nat., V, 9), d'Hiéroclès (Synecd., p. 723), et des médailles d'Adrien, qui font mention de ce nome du Delta.
(18)
Vit. A. Tyan., V, § 27, p. 210 ; 28, p. 211.
(19)
   
Ead., VIII, § 7, p. 330.
(20
Ou palais d'Aménophis, maintenant détruit, à l'entrée duquel se trouvaient les deux colosses. Voyez le Mémoire sur le tombeau d'Osymandyas.
(21
On sent bien que je ne parle pas des hiéroglyphes qui sont de l'époque même de l'érection de la statue.
(22
Constit. de l'Égypte, Descript. de l'Égypte, H. N., II, 644.
(23)
Jollois et Devill., Descript. de Thèbes, p. 78.
(24)
XVII, p. 810. L'époque où Strabon a visité l'Égypte n'est pas facile à déterminer au juste ; on ne peut que fixer les deux termes de l'intervalle pendant lequel son voyage s'est exécuté. Il dit lui-même qu'il a parcouru l'Égypte dans la compagnie du gouverneur Aelius Gallus. J'ai fait voir (tome V de la traduction française, page 435) que celui-ci n'a pu être préfet avant l'année 734, l'an 20 ou 19 avant J.-C. On ignore jusqu'à quelle année il resta en charge, parce que la série des préfets sous le règne d'Auguste présente des lacunes. On sait, par une inscription de Philes (que j'ai expliquée dans le Bulletin de Férussac, partie histor., avril 1825), que l'an 23 d'Auguste, c'est-à-dire, l'an 7 avant J.-C. (date fixée depuis par la copie de M. Lenormant), le préfet se nommait Turranius ; mais était-ce la première année de sa préfecture, et était-il le successeur immédiat d'Aelius Gallus ? Voilà ce qu'on ignore absolument. Dans l'état actuel de nos connaissances, on ne peut donc faire autrement que de placer le voyage de Strabon entre les années 19 ou 18 et 7 avant J.-C., intervalle d'une douzaine d'années, que des découvertes ultérieures fourniront peut-être le moyen de resserrer.
(25
Je dois rapporter le passage de Pausanias (I, 42, 3), en entier, parce qu'il offre des difficultés. L'auteur parle d'une pierre sur laquelle Apollon avait posé sa lyre, et qui, lorsqu'on la frappait, rendait un son pareil à celui d'une. lyre pincée. "J'ai éprouvé beaucoup plus d'étonnement du colosse égyptien qu'on voit à Thèbes d'Égypte, quand on a passé le Nil pour aller à ce qu'on appelle les syringes." Clavier traduit à tort, "de l'autre côté du Nil, près du lieu nommé les syringes". Le colosse était sur la route qui conduisait aux tombeaux pour ceux qui venaient de Diospolis sur la rive droite. Les syringes étaient un but d'excursion pour les voyageurs : c'est ce que prouvent les inscriptions qu'on y lit encore. Pausanias continue :
eädon ¦ti kay®menon galma HLEION M¡mnona ônom‹zousin oß polloÛ, ... ŽllŒ gŒr oé M¡mnona oß YhbaÝoi l¡gousi, Fam¡nvfa d¢ eänai tÇn ¤gxvrÛvn oð toèto galma ·n, ³kousa d¢ ³dh kaÜ S¡svstrin fam¡nvn eänai toèto galma ù Kambæshw di¡koce:

Le mot
HLEION a embarrassé tous les commentateurs. Facius a lu ±Òon ; Clavier (t. VI. p. 58),²lÛou ÷n, et M. Siebelis simplement ²lÛou d'après un manuscrit. Mais personne n'a dit que le colosse représentât ou que Memnon fût le Soleil. Si le colosse eût passe pour une statue du Soleil, Pausanias n'aurait pu s'exprimer comme il l'a fait. En disant "on voit là une statue du Soleil, que l'on appelle vulgairement Memnon, d'autres Sésostris, d'autres Phamenoph", il aurait laissé une extrême incohérence dans ses expressions et ses idées.
Scaliger (ad Euseb., page 24) a eu l'idée la plus raisonnable, lorsqu'il a pensé que l'adjectif
HLEION devait cacher le mot qui exprime le caractère distinctif du colosse, à savoir, la propriété de rendre des sons. C'est en effet l'idée appelée nécessairement par tout ce qui précède. Il a lu HXEION , leçon excellente pour le sens, mais peu admissible sous le rapport de la langue, l'adjectif ±xeÝow, étant inconnu. Si Scaliger a pensé que ±xeÝon est un substantif placé comme apposition de galma, il a fait une construction évidemment forcée. L'adjectif HXHEN serait très bon s'il n'était poétique. Je suis persuadé que Pausanias a écrit HXOUH , qui s'éloigne peu de la forme HLEION . Les mots galma xèn reviennent au lÛyow fyeggñmenow, lapis loquens, expression d'Eusèbe et de S. Jérôme, et rendent l'idée qu'on trouve dans la plupart des inscriptions du temps, où Memnon reçoit les épithètes defvn®eiw, aéd®eiw, l‹low,, canorus. De même Alciphron désigne Memnon par les mots galma peihxoèn (Epistol., II, 4) ; Lucien, à la même époque, dit ¤pÜ M¡mnona ¤lyÆn ... ±xoènta (Philops., t. III, § 3, p. 60, 2) ; Himerius, ±xeÝ kaÜ fy¡ggetai (Eclog., 20, 3 ; Orat., XVI, 1).Je doute aussi de la leçon FAMENVFA DE EINAI : le nom de Phaménoph ou Phaménoth est indéclinable. Si l'on eût voulu le décliner en grec, on n'aurait pu guère lui donner d'autre désinence que HS , génitif OY, ou IS , génitif IOS, dont l'accusatif serait FAMENVFHN ou FAMENVFIN. Ainsi le nom AMENVY, qui désigne le personnage dans une inscription memnonienne (n° XXV), fait au datif AMENVYHI dans une autre des syringes (n° 4). L'accusatif Fam¡nvfa suppose que Pausanias a décliné ainsi, Fam¡nvf, Fam¡nvfiw, : ce qui est bien peu vraisemblable. Pour moi, je crois qu'il n'a pas plus décliné que l'auteur de l'inscription n° XXI, et qu'il a écrit FAMENVFDE : puis le D ayant eté pris pour un A, on l'aura joint au mot précédent, et l'on aura rétabli le D devant l'E ; de là FAMENVFADE.
Je traduis ainsi le passage entier de Pausanias : " S'il arrive que quelqu'un frappe cette pierre avec un petit caillou, elle résonne comme une lyre pincée. Cela m'a causé de l'étonnement ; mais ce qui m'en a causé beaucoup plus, c'est le colosse égyptien qu'on voit à Thèbes d'Égypte, quand on a passé le Nil pour se rendre à ce qu'on nomme les syringes. En effet, j'ai vu là une statue résonnante, que l'on appelle vulgairement Memnon.... ; mais les Thébains disent que cette statue représente, non pas Memnon, mais Phanménoph, personnage du pays. J'ai aussi entendu des gens dire que cette statue, mutilée par Cambyse, est celle de Sésostris.

(26
Respectivement n° IX, XLII et XLIX. Les numéros des inscriptions memnoniennes sont ceux qui résultent du classement que j'en ai fait. (Voy. la 2° partie.)
(27
Schol. Juv. ad Sat., XV, 5. Eustath. ad D. P., v. 230. Tzetzès, Chil., VI, 04.
(28)
KaÜ toætvn d¡ tŒ pollŒ ±krvthrÛase Kambæshw (p. 816, a).
(29
Toè d' ¡t¡rou, t‹ nv m¡rh tŒ pò thw kay¡draw p¡ptvke, seismoè genhy¡now.
(30
C'est à quoi M. Mannert n'a pas pensé quand il a critiqué Strabon à ce sujet (Geogr. der G. und der R. X., Th. I, Abth. S. 351).
(31
Chron. à S. Hieronym., vers. p. 454. La version arménienne place le même événement trois ans plus tard, la première armée de la 189e olympiade, l'an 19 d'Auguste (tom. II, pag. 257, ed. Venet.).
(32)
Ideo Galliae et Aegyptus minime quatiuntur, quoniam hic aestatis causa obstat, illic hiemis (II, 82 [80]). Quand Aristide dit, Éw d¢ kaÜ SEISMOIS kaÜ loimoÝw kaÜ toÝw ¤j oéranoè kataklusmoÝw ‹n‹lvtow ² xÅra di' aétñn ¤stin oéd¢ toçw prò ²mÇn †Ellhnaw ¦layen (in. Egypt., t. III, p. 617, Cant. ; t. II, p. 489, 15, Dindorf), il fait simplement allusion au passage de Platon dans le Timée (pag. 17, Serran. 3. Bekker).
(33
Chron. graec., pag. 42, 1. 25 : t°w AÞgæptou seiom¡nhw par' ¦yow.
(34
KaÛtoi poll‹kiw seismÇn genom¡nvn ¤n AÞgæptÄ , Ëste pñleiw peseÝn kaÜ Vdafiay°nai (Topogr. christ. in Collect. nov. Patr., II, p. 121, C. - Agat., p. 52, A-B. Paris; 96 Bonn).
(35)
En 551, Alexandrie éprouva des secousses (Agach., p. 52 A, Par. 96, Bonn.). Dans l'époque arabe, plusieurs tremblements de terre ont eu lien. Ah­dallatif décrit celui du 20 mai 1202, qui se fit sentir de Kous à Damiette, et dans toute la Syrie. Il remarque que des tremblements de terre aussi violents sont rares en Égypte (Relation de l'Égypte, p. 414 de la traduction de M. de Sacy). En 1811, un tremblement de terre a renversé une partie du temple de Syouah (Cailliaud, Voyage à Méroé, t. I, p. 123). - Cet article pourra servir à compléter celui que M. de Hoff a consacré à l'Égypte dans sa savante Geschichte der natürl. Veraenderungen der Erdoberflache, II, 276.
(36
De la const. de l'Égypte dans la grande Description, H. N., t. II, 644.
(37
On ne saurait lire sans quelque étonnement les conjectures de M. Creuser sur tout ce passage. Il trouve ici sept sons, qui servaient de réponse aux sept voyelles que prononçaient les prêtres égyptiens (Symbol., tom. I, p. 487, tr, fr.). Il ne s'agit pas de sept sons, mais de sept vers [¤n ¦pesin ¥pt‹]
(38
Eà ge m¯ p¡ritton ·n (Philopseud., § 33, tom. III, pag. 60.) La correction de M. Jacobs (ad Philostr. Icon., pag. 251), Žpñrrhton, dont le sens est si cela n'était pas défendu, me semble très spirituelle, et tout-à-fait conforme à l'ironie qui règne dans tout ce passage.
(39)
 
Pro mercede cond., § 12, t. I, p. 721.
(40
Descript. gén. de Thèbes, p. 99.
(41
PerÜ d¢ M¡mnonow t‹de ŽnagrafeÝ D‹miw. (Vit. Ap. Tyan., VI, § 4, p. 232.)
(42
C'est sans doute d'après ce portrait que les auteurs de la Description de Thèbes, dans leur restitution du colosse, l'ont représenté sans la barbe. Je n'ai pas balance à la lui restituer (fig. C).
(43
Dont parle Diodore, II, 9 (t. II, p. 32, Bipont.). Wesseling a ici raison contre Oléarius.
(44)
kat‹rrouw d¢ ¤p' aétÇn ferñmenow peut-être Žp' aétÇn, comme il y a dans Cicéron (Somn. Scip., c. 5), praecipitat ex altissimis montibus.
(45)  
Sainte-Croix, Mém. de l'Académie des inscr., t. XLVIII, p. 20 et suiv. Vit. A. Tyan., I, § 25, p. 33 ; VI, 23, p. 264. Cic., Somn. Scip., § 5. Plin., V, 9; VI, 28.
(46
Un Éthiopien avait dit au rhéteur Aristide qu'il y a trente-six cataractes entre Pselcis et Méroé (in Egypt., t. III, 582, init. Cant. ; et t. II, p. 461, Dindorf.)
(47
L. XVII, p. 1176, A.
(48)
Il est singulier qu'un aussi bon critique que M. Jacobs prenne ce fait comme une preuve indubitable que les Égyptiens rattachaient une fête de deuil à leur Aménophis (Denkscrift, der Königl. Akad. u. s. w. 1810, S. 23, et dans les Abhandlungen, p. 20).
(49)
Plin., VII, 2, 373, 29. Qu'il soit arrivé aux Grecs quelques renseignements, plus ou moins exacts, relatifs à une prétendue longévité des Éthiopiens, sur quoi ils ont fondé leurs fables macrobiennes, cela se peut ; mais il est possible aussi qu'elles n'aient d'autre fondement que l'usage où furent leurs anciens poètes d'attribuer le bonheur, la vertu et de longues années aux peuples placés à l'extrémité du monde. C'est ainsi que les Hyperboréens se présentent à nous tout juste avec les mêmes caractères que les Macrobiens. Je crains que M. de Heeren n'ait cherché ici plus d'histoire qu'il n'y en a réellement (Ideen über die Politik u. s. f. IV, S. 338).
(50)
Ideen über die Politik u. s. f. V, S. 232.
(51
Ouvrage cité, V, S. 231.
(52)
Recherches sur l'Égypte, etc., p. 51.
(53
Fuit Alexandriae, clementer iis agens; postea tamen Antiochiam vidit (Julius Capitol., in Anton. Philos., § 26). Quand l'historien ajoute, Apud Aegyptios civem se agit et philosophum in omnibus stadiis, templis, locis, cela ne peut s'entendre, d'après ce qu'il a dit plus haut, que des villes égyptiennes sur la route qui le menait d'Alexandrie en Syrie.
(54)
Xiphil. ex Dion. Cass., LXXV, 13.
(55
kaÛ ¤poluprogmñnhse p‹nta kaÜ p‹nu kekrumm¡na ¸n gŒr oåow mhd¢n, m®te ŽnyrÅpinon m®te yeÝon , Ždiereænhton katalipeÝn. Xiphil., 1. 1.
(56)
Nam et Memphim, et Pyramides, et Labyrinthum, et Memnonem, diligenter inspexit (Ael. Spart., in Severo, 17); ce qui revient aux paroles de Xiphilin. Remarquez que la ville même de Thèbes ici disparaît ; Memnon tient lieu de tout.
(57)
kaÜ pleÝst‹ ge kaÜ tÇn ŽrxaÛvn oÞkodomhm‹tvn Žnekt®sato, kaÜ sfÛsi tò ¥autoè önoma Éw kaÜ ¡k kain°w aétŒ kaÜ ¤j ÞdÛvn xrhm‹tvn kateskenakÆw ¤p¡grace: pollŒ d¢ kaÜ m‹thn ¦w te ¤piskeuŒw kaÜ kataskeuŒw ¥t¡rvn Žn‹lvse. Xiphil. ex Dion Cass., LXXVI,
(58)
Champollion (Lettres écrites d'Égypte, p, 86) remarque que le nom de Geta a été gratté. Ainsi la haine de Caracalla a poursuivi ce malheureux nom jusque dans les caractères hiéroglyphiques sous lesquels il était caché.
(59)
 
Dans les additions faites plus tard à son Mémoire (vermischte Schriften, t. IV, ou Abhandlungen, S. 38), M. Jacobs attribue à Probus, sous Aurélien, cette grande restauration, d'après ce passage de Vopiscus : Exstant apud Aegyptum ejus opera, quae per milites struxerat in pluribus civitatibus. In Nilo autem tam multa fecit, ut vectigal frumentarium solus adjuverit; pontes, templa, porticus, basilicas, labore militum (Vopisc., in Probo, c. IX). Il s'agit là principalement d'ouvrages civils. Quant aux templa, il est difficile de croire qu'il s'agisse d'édifices relatifs à la religion égyptienne, alors si profondément déchue ; ce ne pouvaient être que des chapelles pour l'usage de leurs compatriotes, que les soldats romains construisirent : les égyptiens seuls faisaient de l'architecture égyptienne. Dans tous les cas, comment, sous Aurélien, aurait-on pensé à restaurer avec tant de dépenses le colosse de Memnon, puisque depuis un siècle il avait perdu sa voix, et que personne n'en parlait plus, fait qui sera établi dans la section suivante ?
(60)  
Fabricius dit que ce Polyen est cité par Eusèbe dans sa Chronique (Bibl. Ge., V, p. 321, col. 1, Harl.). C'est probablement une inadvertance ; Fabricius aura confondu Eusèbe avec le Syncelle.
(61
Anecd., Bekk., I p. 129, 31 ; 130, 1.
(62)  
Bast, Lett. crit., p. 138.
(63)
 
Wyttenb., Bibl. crit. part. XI. p. 125 et 178.
(64
P. 144, c.
(65
Ad sat., XV, v. 5.
(66)   
Chiliad., VI, 64.
(67)   
Ad Dionys. Perieg., v. 250.
(68
Synt. de Memmone, III. 4. 2, p. 99.
(69)  
Quem quidam Memnonem putant, lapidem loquentem (Euseb., Chron., p. 72, latin.). - Oðtow ¤stin õ M¡mnvn nomizñmenow eànai kaÜ fyeggñmenow lÛyow (graec., p. 16). - (vers. armen., p. 215). - Conf. Sync., Chronic., p. 72.
(70
Ideen über die Politik, u. s. f., t. V. § 312.
(71)
 
Du moins, quant à la synonymie d'Aménophis et de Memnon. Précis du syst. hiérogl., pp. 223 et suiv.
(72)   
Mémoire cité, p. 28, 29, n° 80, et dans les Abhandl., S. 93.
(73)  
Joseph. contra Apion., I, 15, t. II, p. 416, Haverc.
(74)  
TŒ toè ManeyÅnow ... êpogr‹cv, fhsÜ d¢ oìtv - puis la liste.
(75
 
L'addition manque aussi dans la récapitulation que Théophile d'Antioche, à la fin du IIe siècle, donne de la dix-huitième dynastie (ad Autolyc., III, p. 130, A),
(76
kaÜ tÇn aétñyi PuramÛdvn, kaÜ tÇn PERIHXOUNTVN AGALMATVN kaÜ tòn peribñhton Labærinyon (Alciphr., II, 4. tom. I, p. 326, 62). Le pluriel Žgalm‹tvn est ici emphatique.
(77
  
„O M¡mnvn, kaÛ ² mesñgenow T‹yuriw (lisez P‹yuriw, Geogr., p. 107). Je n'adopte point l'opinion de M. Mannert (Geogr. der Griech. und Römer, X, S. 355). L'expression „O M¡mnvn ne désigne ni le Memnonium, ni un quartier de Thèbes : c'est le colosse, et rien autre chose.
(78)  
M. Mannert (X, S. 350), qui est resté sur tout ceci dans les idées de Jablonski, explique le silence de Diodore, en disant qu'il n'a point été à Thèbes ; mais Diodore lui-même affirme le contraire. Voyez mon Mémoire sur le monument d'Osymandyas, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. IX, p. 317 [et t. I de la présente publication]. 
(79
Ovide, qui s'étend avec tant de complaisance sur la mort de Memnon, sur la douleur de l'Aurore, sur les pleurs qu'elle répand le matin, et sur la métamorphose des cendres de son fils en oiseaux, ne dit pas un mot de sa statue et de la voix dont il saluait sa présence (Metam., VIII, 576, sq.). Si le poète avait connu ce phénomène, aurait-il pu se dispenser d'en parler après les vers. Luctibus est Aurora suis intenta, piasque Nunc quoque dat lacrymas et toto rorat in orbe ? Quel beau parti le disert Ovide aurait pu tirer ici de Memnon qui répond tous les matins à la douleur de sa mère, thème si souvent retourné dans les inscriptions métriques du colosse !
(80)    Gibbon, Hist. de la décad. de l'empire romain, IV, 411 et suiv., édit. de M. Guizot.
(81)  
Amm, Marcell., XXII, p. 227.  
(82)  
Orat., VIII, 5 ; XVI, 1. Eclog., XX, 3.
(83)   
kaÜ m¡lh katŒ t°w mhtròw Žnafy¡ggetai (Orat., XVI, 1)
(84
 
Lib, XXII, p. 232, Vales.
(85)  
Aethiop., II, p. 92, Coray.
(86)
IV, pag. 149, Cor.
(87
Dans la traduction d'Eusèbe, à l'article de Memnon (ci-dessus, p. 39, n. 1), S, Jérôme ajoute : Quippe cujus statua usque ad adventum Christi, sole oriente, vocem dare dicebatur. Scaliger a rejeté cette addition, comme n'étant pas d'Eusèbe ; et la version arménienne, faite sur le grec, prouve qu'il a eu raison, puisque cette phrase n'y est pas : mais Vallarsi, l'éditeur de S. Jérôme, n’a pas eu tort non plus de l'insérer dans son édition, parce que rien ne dit qu'elle ne soit pas de cet auteur, dans l'opinion duquel elle rentre d'ailleurs parfaitement ; témoin ce passage : Hoc autem significat, quod post ADVENTUM CHRISTI omnia idola conticueruut (S. Hieronym. in cap. XLII Esaiae). La phrase manque dans quelques manuscrits, il est vrai ; mais elle est donnée par d'autres, et par les anciennes éditions (voyez Vallarsi, p. 165, E, t. VIII). Cette addition n'est pas de celles qu'on peut attribuer à des copistes du moyen âge.
(88)  
Contra Cels., VII, p. 333
(89
Ad Graec., p. 51, 5.
(90)  
Praep, evang., V, 15-17. - Demonstr. evang., V, proaem, p. 204, A.
(91)  
De incarnat. Verb. Dei, 1 47, p. 88, D.
(92)  
Contra Julian., VI, p. 198, E. - In Esaïam, IV, Orat II.
(93)   
Advers. Gr. serm, 10, de oracul. Opp., IV, p. 624, A ; 632, B, C.
(94)    
In cap. XLII, Esaiae.
(95)   
Dans une inscription métrique (n° XLVI), malheureusement trop mutilée, il semblerait que l'auteur reconnût que la statue ne disait rien quand elle était entière. Il ne serait pas impossible que ce fait, entièrement contraire à l'opinion commune, eût été consigné dans quelque tradition, dont l'auteur, plus savant que les autres, aurait été instruit. Toutefois il faudrait qu'un fait de ce genre, pour être admis, reposât sur quelque chose de plus sûr qu'une restitution conjecturale.
(96)  
Jucundam sibi peregrinationem hanc propter religionem Serapidis... Severus ipse postea semper ostendit. Nam et Memphim, et Memnonem, et pyramides, et labyrinthum, diligenter inspexit. (Spart. in Severo,. § 17.)
(97
 
Judaeos fieri sub gravi poena vetuit. Idem etiam de christianis sanxit. (Id. ibid.)
(98)   Euseb., Hist. eccl., VI, 1.
(99Vita Apollon. Tyan, I, 3.
(100Testimonies, III, 252, 352.
(101)  Décad. de l'empire rom., III, p. 241.
(102)  Philostr. Vita Apoll. Tyan., I, 5.
(103)   Dio Cassius, LXXVII, 18.
(104)   Lamprid, in Alexandro Sev., § 29, 31.
(105)   Vopiscus. in Aurel., § 24. II les lui promet à la suite d'une vision. Ces sortes de promesses ne sont pas de celles qui ne s'exécutent point.
(106)
  Témoin la question XXVI, à la suite des oeuvres de S. Justin. Un néophyte demande : EÞ yeñw ¤ stin dhmiourgòw kaÜ despñthw t°w ktÛsevw, pÇw tŒ ƒApollvnÛou tel¡smata ¤n toÝw m¡resi t°w ktÛsevw dænantai ; kaÜ gŒr yal‹tthw õrmŒw, kaÜ Žn¡mvn forŒw, kaÜ mnÇn kaÜ yhrÛvn ¡pidom‹w, „VS „ORVMEN, kvlæousi (Q. et R. ad orthodoxos, inter S. Justini Opp., p. 405, A). Les mots Éw õrÇmen sont bien remarquables dans la bouche d'un chrétien.
(107
Aétòn d¢ tòn daÛmona tòn ¤n tÒ ¤keÛnou Žg‹lmati ßdræomen, tòn ¤n taÝw manteÛaiw Žpat®santa toçw ŽnyrÅpouw Éw yeòn s¡bein kaÜ tim&n tòn ƒApollÅnion, ¤fÛmvse, katarg®sas aétoè tŒw manteÛa (p. 105, D).
(108)   
Champollion, Système hiérogl., pag. 233, suiv. - Ière lettre à M. le duc de Blacas, p. 40.
(109)   
Salt, Essay on phonetic system, p. 70.
(110)  
Papyr. Taurin., VIII, IX, XII, XIV.
(111)  
Papyr. Taurin., V, VI.
(112)  Peyron ad papyr. Taurin., pag. 37-39.
(113)  Voy. mon Mémoire sur le tombeau d'Osymandyas.
(114)   Inscr. des tomb., n° 4, 7, 20.
(115)   Cf, Creuzer, dans les Briefe über Homer und Hesiod. S. 215.
(116)   Peyron ad pop. Taurin., p. 40, sq.
(117)  Trad. de Strabon, t. V, pag. 422. 
(118)  
NunÜ d¢ kvmhdòn sunoikeÝtai, m¡row m¡n ti ¤n t» ƒArabÛ&, ¤n Âper ² pñliw: m¡row d¡ ti kaÜ ¤n t» peraÛ&, ÷pou tò Memnñneion: ¤ntaèya d¢ dueÝn kolossÇn, k. t. l. ,. (Lib. XVII, p. 816.) ¤ntaèya, c'est-à-dire, ¤n t» peraÛ&.
(119
Voy. le Mémoire sur le tombeau d'Osymandyas.
(120
Schol. Venet. ad Iliad. A', v. 423.
(121)  
Strab., XVII, p. 801.
(122)  
Voy. mes Recherches sur l'Égypte, p. 64.
(123
Diod., I, 17.
(124
Odyss. D', v. 184, 185. 
(125
Odyss. L', v, 522. Cette expression d'Homère influa sur les représentations que l'art fit des héros (Naeke ad Choeril., p, 187). Le fils de l'Aurore ne fut que tard le noir Memnon. M. de Bohlen, dans son utile et savant livre sur l'Inde (das alte Indien, mit Rücksicht auf Aegypten, S. 10), a eu tort de conclure de l'épithète homérique, que le poète faisait les Éthiopiens orientaux moins noirs que les occidentaux : car, pour lui, Memnon n'était pas un Éthiopien. C'est aller aussi trop loin que de dire que le passage d'Homère sur la double Éthiopie trahit quelque connaissance de l'Inde.
(126)  
Iliad., U', 237. Ce qui se lit, au sujet de Tithon, dans l'hymne homérique à Vénus (v. 219 sq.), est un emprunt fait aux vers cypriaques, source où doit avoir puisé l'auteur de cet hymne (Matth., ad Hymn. prolég., p. 69 sq.). Les fables relatives à Tithon et à l'Aurore semblent dériver d'un vers de l'Iliade (L', v. 1), répété dans l'Odyssée (E', v. 1).
(127
Theog., 984.
(128
Odyss. D', 83, sq.
(129)  
Steph. Byz. v. ƒIopp®.
(130)  
Bellum Jud., III, 9, 13.
(131) M. Kanngiesser, dans un livre plein d'aperçus ingénieux, maïs hasardés et fantastiques, croit que la première Éthiopie des anciens était en Colchide. Il a pris, je crois, une exception pour la règle. (Grundriss der Alterthunzswissenschaft., S. 179 ff.)

(132)  
Arrian., Anab., VI, 1. - Strab., XV, pag. 696. - Voyez, sur cette idée d'Alexandre, ce que j'ai dit dans le journal des Savants, 1831, p. 480.
(133)  
Taèta d¢ l¡gousin oß tŒ mey' †Omhron grŒcantew. (Schol. Pind. ad Olymp. II, 148.)
(134Ap. Procl. in Chrestom., pag. 477, sq., édit, Gaisf. - Ap. Strab., XV, p. 708.
(135)  II Olymp., 148. - V Isthm., 51. - III Nem., III; VI, 83.

(136)  
Pausan., V, 19, 1 ; X, 31, 6.
(137)  
Voyez Millingen, Undedited monum. painted greek vases, pag. 11-16.
(138)   
Strab. XV, 708.
(139)  
Ap. Diod. Sic., II, 22. - Cf. Euseb. Chronic., I, 86, ed. Armen. Venet.
(140)  
Legg., III, 6, p. 685, C.
(141)   Volney, Rech. nouv. sur l'hist. anc., tom. II, pag. 157.
(142)    Orchomenos, 102, 103.
(143)   Diodor., IV, 75.
(144)  Cette épithète de noir donnée à Memnon lui-même (Naeke, ad Choeril,, pag. 186, 187) se rapporte à la qualité d'Éthiopien, l'adjectif memnonius étant même devenu synonyme de noir (Ovid., III, Pont., 3, 96).
(145)  Diodor., II, 22.
(146Ampel. lib. memor., 8.
(147)   Steph. Byz., v.
Soèsa.
(148)   Eschyl. Prom., 17. - Cf. Welker ; die Eschyl. Trilog., p. 432.
(149)  
TŒ diameÛnanta m¡xri t°w PersÇn ²gemonÛaw. (Ctes., apud Diodor. Sicul., loco laudato.)
(150)   Il faut en dire autant du prétendu palais de Cyrus à Ecbatane, que des compilateurs d'une époque récente, tels qu'Hygin (fab. 222), Isidore (Orig., XVI. 1), Ampélius (lib mem., c. 8) et Cassiodore (Variar., VII, 15), donnent pour une des merveilles du monde. Ils en célèbrent la beauté en termes dignes des Mille et une Nuits. Ce palais, soutenu par des colonnes d'or, avait été bâti par Memnon, qui s'était servi des marbres les plus précieux, ornés des plus belles couleurs, dont les blocs étaient assemblés avec de l'or. Ce qu'il y a de curieux, c'est de voir le fondateur imaginaire de ce palais de fées paraître en qualité d'architecte dans le catalogue d'anciens artistes rédigé par Adrien Junius (Catal. artif., p. 120), et même dans celui de M. Sillig, qui a paru à Leipzig, l'an de grâce 1827 (Catal artif., p. 269). M. Mannert aussi fait de Memnon un célèbre architecte et sculpteur [berühmteste Baumeisler und Bildhauer], et il attribue à Diodore d'avoir dit que les statues d'Osymandyas, de sa femme et de sa mère, sont de lui (Geogr. der Gr. ünd Röm, X, Abth. I, S. 348); mais le passage a un tout autre sens (voyez le Mémoire sur le tombeau d'Osymandyas, pag. 282). Selon le même savant (S. 349), Memnon était un architecte né à Syène (ein Baumeister aus Syene gebürtig). Voilà où en était la critique de tous ces textes !
(151)  Voy. mon Mémoire sur le tombeau de Porsenna, dans les Annal. dell' instituto di corrisp. archeol., t. I, pag. 386-395.
(152)   Strab., XIII, 878, Cf. Palis., X, 31, 7.
(153)  Dict. Cret., VI, 10.
(154)  Aelian„ Histor. anim., V, 1. C'est à ce tombeau de Suse que se rapportent les deux vers d'Oppien :

Memnñnion perÜ nhòn, ÷y' ƒAssærioi naet°rew
M¡mnona kvkæousi, klutòn gñnon ƒHrigeneÛhw
.
(Cyneg., B. 152, 153.) et ceux de Moschus :
O
é tñson ŽÐoisin ¤n jkesin paÝda tòn ƒAoèw,
„Ipt‹menow perÜ sma, kinærato M¡mnonow örniw

(Idyll., III, 42.)
La correction de Brunck,
ƒIdaÛoisin pour ŽÐoisin, est forcée et inutile.
(155
Simonid. ap. Strab. l. l. Le Paltos est peut-être le Paliochis de Dictys de Crète.
(156
ParŒ Badn. Il me parat qu'au lieu de BADAN, il faut lire BALAN, et alors on aura le même fleuve que le Belus ou Beleüs de Josèphe : celui-ci nous a donné le nom grécisé, et Simonide, la forme orientale, à moins qu'on n'aime mieux dire que le nom avait la double forme BHLOS et BHLAS, et que Simonide, ayant employé le dialecte dorique dans son dithyrambe, aura écrit BALAS . L'autre explication serait favorisée par la circonstance que BALAS est un nom propre connu en Syrie. Ainsi B‹law ou Bal‹w, roi de Sodome (Joseph., Antiq., I, 9), et Alexandre B‹law, roi de Syrie.
(157
Bell. Jud., II, 10, 2. - Tzetzes, Posthom., v. 345
(158)   
Lib,. II, 106.
(159)   
Plin., VI, 29, p. 344.
(160)  
Tacit., Hist., V, 2.
(161Clin. ap. Agatharch. ap. Photium,, p. 442, A. Bekk.
(162)   Schneid. ad Theophr. Hist., pl. IV, 2, 8.
(163)   Ap. Athen. l. l. - Cf. Sturz ad Hellan. fragm., p. 41, sq.
164
)  Je crois avec tous les critiques que le mot altéré TINAION, dans Hellanicus, nous cache le nom égyptien de la ville d'Abydos.
(165  Moschus, sous Ptolémée Évergète, parle de l'oiseau de Memnon qui venait pleurer sur son tombeau oriental (Mosch., III, 43, passage cité plus haut).
(166) Met., XIII, 601, sq.
(167)  Pausan., X, 31, 3. - Cf. Aelian., Hist. anim., VI, 1, c.
(168)   On ne saurait dire toutes les imaginations de M. Dornedden à l'occasion de cos oiseaux (Neue Theorie zur Erklär. des griech. Myth. S. 241-257).
169
.   Kleine histor. und philol. Schriften, I, S. 305 ff.
170
Cupido... incesserat... sed etiam Ethiopiam invisere. Memnonis Tithonique celebrata regia cognoscendae vetustatis avidum trahebat pene extra terminos solis.
171
.  Ces mots me paraissent ne pouvoir signifier que presque au-delà des points où le soleil s'arrête pour revenir sur ses pas; ce qui ne saurait s'appliquer qu'au tropique du Capricorne. Une position si méridionale attribuée aux Éthiopiens appartient aux systèmes de Marin de Tyr et de Ptolémée, qui, par des combinaisons à eux particulières (Geograph., I, c. 8, 9), plaçaient Agisymba, pays des Éthiopiens, au 24° de latitude méridionale (Gossellin, Géographie des Grecs analysée, p. 114 ; Géographie systématique, III, p. 35-38). C'est encore une preuve de l'époque récente de Quinte-Curce, conformément à l'opinion de Niebuhr.
172
.   Encore une observation qui vient à l'appui de l'opinion de cet habile critique.
173
. Aeth., IV, p. 149, Cor.
174
.   Heliod., Aeth., X, p. 396.
175.  Il en était fait mention déjà dans Polyhistor, qui écrivait au temps de Sylla (Steph. Byz. verbo
M¡mnonew
176
IV, 8, p. 130. - Cf. Agathem.. II, I. p. 226.
177
In Iliad. A', 423, p. 128, 41.
178
.  
Pag. 35, 1. 8, éd. Bekker.
179
.  
Eustathe dit en effet de ces Memnoniens :... M¡mnonaw... oìtv kaloum¡nouw Žpò M¡mnonow êioè Tiyvnoè kaÜ „Hm¡raw
180
.  
Synt. de Memn., I, p. 10 ; et Langlès après lui, Dissertat sur la statue de Memnon, p. 107.
181
   
Hérod., II, 119.
182
.   
Eustath. ad Dion. P., v. 427.
183
.    Schol. Ven. ad Iliad,
J’ 226, p. 394, a, 47, Bekk. - Diod. Sic., I, 18, 20.
184
.   On peut, je crois, en dire autant d'une histoire mise sur le compte de Nectanébo ou Nectonabo, le dernier roi d'Égypte sous la domination persane. On racontait que ce prince, après sa défaite par les Perses en 350, réfugié en Macédoine à la cour de Philippe, s'était servi du secours de la magie, dans laquelle il était fort habile, pour avoir commerce avec Olympias, et qu'Alexandre était son fils, quoique ce prince, en 350, fût déjà depuis six ans au monde. Ce conte, qui nous a été transmis par le Syncelle et Malalas, vient de plus loin, comme le pensait Sainte-Croix (Examen critique des Histoires d'Alexandre, pag. 162, 163) : ces auteurs l'auront puisé dans Jules Africain; lui-même l'avait tire d'autres sources. En effet, des papyrus grecs égyptiens du II ou du IIIe siècle de J.-C. font mention de la science de Nectanebo dans la magie (Reuvens, Lettres à M. Letronne sur les papyrus bilingues, grecs, etc., III, 177). C'est donc à une source assez ancienne que le conte a été puisé, pour passer ensuite dans les histoires romanesques d'Alexandre, qui ont commencé d'assez bonne heure chez les Grecs : on le trouve détaillé dans le Faux-Callisthène, et dans l'ouvrage de Julius Valerius, publié par M. A. Mai, comme un livre du IVe siècle, mais qui n'est qu'une mauvaise traduction assez récente du Faux-Callisthène, ainsi que je l'ai démontré ailleurs (Journal des Savants, 1818, pag. 619, 620). Pour moi, je pense que l'aventure de Nectanébo et d'Olympias remonte à l'époque des Ptolémées, et qu'elle a été imaginée par les Égyptiens eux-mêmes pour rattacher Alexandre à leurs dynasties nationales. C'est une assimilation qui me paraît tout à fait analogue à celle du Macédon grec, qu'ils avaient métamorphosé en un fils d'Osiris.
185
.   C'est encore ainsi que le nom de Pelade, fils de Mnesthée, chef des Athéniens, dans Homère (Ilad. B', 552), est considéré par Diodore de Sicile (I, 28, p. 81, éd. Bipont.) comme une preuve qu'il y avait des chefs égyptiens parmi les Athéniens. Cette opinion, il l'aura prise aux Égyptiens eux-mêmes, qui, trouvant dans le poète grec un nom dont la physionomie était égyptienne (on connaît PETisis, PETosiris, PÉTéménoph PETammnon, etc., c'est-à-dire, qui appartient à Isis, Osiris, Ammon, etc.), le revendiquèrent comme étant un des leurs; ce à quoi le poète n'avait jamais pensé.
186
.  Strab., XVII, p. 513. Cf. Plin.. V, 9
187
.   De mare Rubro, ap. Phot,. p. 449, A, Bekk.
188
.   Rien n'était plus dans l'esprit grec que d'inventer un mythe pour expliquer un fait. Ainsi il y avait à Mégare une pierre tellement sonore, qu'elle résonnait comme la corde d'une lyre quand on la touchait légèrement (Pausan., I, 42, 1. Voy ci-dessus). On expliquait cette propriété en disant qu'Apollon avait placé sa lyre sur cette pierre, pour aider Alcathoüs à élever les murailles de la vine. (Voy. Paus. 1. 1. ; Ovid., Met., VIII, 14; Virgil., Ceir., 105. - Anthol adespot., 204. -- Anthol Palat., II, 710. Cf. Jacobs, Delect. epigr., p. 332). Une pierre de ce genre se trouve encore dans le temple de Khalabsché. M. Riffaut m'a remis à ce sujet la note suivante : C'est sur le derrière du temple de Kalapehé, en Nubie, que se trouve une pierre sonore, rendant un son tel qu'une pièce métallique et creuse, lorsqu'on la frappe, soit avec un corps de fer, soit avec tout autre métal. Elle rend un son mélodieux et un peu sourd, qui dure à peu près dix à douze minutes, et qui, en s'affaiblissant, devient plus doux. Cette pierre est une brèche siliceuse. Elle se trouve sur le pavé d'un petit appartement qui donne dans le deuxième mur d'enceinte, au derrière de cet édifice, à la partie ouest. On se rend dans cet appartement par une ouverture élevée. Cette porte est à l'ouest. La pierre se trouve à vos pieds, sitôt en entrant. Elle parait avoir fait partie d'un linteau qui probablement appartenait à quelque dessus de porte ou au plancher. Maintenant la forme de cette pierre est plus correcte (?) : elle peut peser de 250 à 260 livres de France : elle est facile à transporter. Les naturels du pays lui attribuent plusieurs propriétés talismaniques pour bien des maladies cutanées, comme ils le font à l'égard de tant d'autres matériaux de ce genre. Ce fut en 1816 et 1817 que je vis cette pierre; et, en battant dessus avec la noix de ma baïonnette, elle rendit un son comme celui d'une cloche, et qui dura assez longtemps. Je répétai cette expérience plusieurs fois." D'après cela, rien n'empêche d'ajouter foi au témoignage, suspect en tant d'occasions, de Pietro della Talle, lorsqu'il assure avoir trouvé dans la pyramide de Memphis une pierre extrêmement dure, qui, frappée, rendait un son comme une cloche, très-aigu et cependant agréable (t. 1, p. 277).
189
.  
ƒAporro» st¡fei, expression de Funisulanus dans l'inscription n° VII.
(190)    Ut putant.
(191)   Ici, encore une observation. La plus grande et la plus belle des tombes royales à Thèbes, la troisième à l'est de la vallée des Tombeaux, a servi de sépulture à Ramessès VI : elle n'a rien de commun avec Aménophis, que représente le colosse. Cependant les inscriptions trouvées dans cette syringe lui donnent le titre de syringe de Memnon (n° 5). En voici, je crois, la raison : les inscriptions, comme le prouvent le style et les caractères, sont de l'époque romaine et du temps ou Memnon était dans toute sa gloire. Il est naturel que les voyageurs, qui n'en savaient pas davantage, lui aient attribué la plus grande et la plus belle des tombes qui étaient alors ouvertes à leur curiosité.
(192)   Langlés, Dissert. sur la statue vocale, dans le tom. II de Norden.
(193)  Ce fait détruit également l'opinion qui attribue la cause de la cessation du prodige à ce que « le culte national et ]e sacerdoce égyptiens furent vaincus par le polythéisme grec » (Eus. Salverte, Sciences occultes, I, 294).
(194)    C'est ce que reconnaît d'avance M. Eusèbe Salverte, quoique enclin à admettre l'existence d'un mécanisme : «Tout ceci, nous l'avouons, est purement conjectural, et tomberait de soi-même si l'on reconnaissait que, ni dans le colosse, ni dans sa base, il n'existait de cavité propre à recevoir le mécanisme dont nous supposons l'existence.» (Des Sciences occultes, II, 371, 372).
(195)   Vorrede zu Pococke's Beschr. der Morgent. S. VIII.
(196)   Deux voyageurs, au contraire, disent l'avoir entendu deux fois le même jour (n° X et XVII). Dans d'autres inscriptions, il est parlé aussi de plusieurs fois; mais rien ne prouve que ce soit le même jour, ou plutôt il est à peu près certain qu'il s'agit de jours différents. La circonstance rapportée dans les n° X et XVII est d'autant plus remarquable que l'antiquité n'en dit rien du tout; il doit y avoir là quelque illusion.
(197)  Le seul Callistrate dit que Memnon faisait aussi entendre un son plaintif à l'approche de la nuit, espèce d'adieu qu'il disait au jour (par. 156, 15). Cette assertion, démentie par toute l'antiquité, est bien digne du mauvais exercice de rhétorique où elle se trouve.
(198)  
KaÛ pou TIS aétoè kaÜ ³kousen VS FASIN , ¡n meshmbrÛ& kiyarÛzontow Monodia in templ. in Daphn. Apollon., LXI, tom. III, 333, 5, Reisk.
(199)  L'expression lapidem loquentem, dans la version I'Eusèbe par S. Jérôme (ci-dessus, p. 39, n° 1), ne doit pas être prise à la lettre; ce mot rend le fyeggñmenow du grec, et rien de plus. Les Latins employaient loquens souvent dans le sens de sonore ; témoin le pinus loquentes de Virgile (Ecl., VIII, 22 ; Heins. ad h.l.).
(200)  
On a insisté sur le pluriel chordae, en faveur de l'hypothèse de sons successifs et même harmoniques; mais ce pluriel emphatique était indispensable à la facture du vers.
(201)   
Annal., II, 61.
(202)  
XXXVI, 7, p. 734, 8.
(203)   
Constitut. phys. de l'Égypte. - Descript. Hist. nat., II, p. 650. L'opinion de Niebuhr que le second de ces vers, dans une inscription de Talmis en Nubie :
Ut spirent cautes ac tempora prisca salutent,
Sacra Mamertino sonuerunt praeside signa,
se rapporte au phénomène vocal est d'autant moins douteuse qu'une inscription du colosse (n° XXXI) atteste qu'en effet Pétronius Mamertinus avait entendu la voix. On pourrait être tenté, et je l'ai été moi-même, de croire que les mots  ut spirent cautes se rapportent au soupir des rochers de Syène : mais la construction de la phrase s'y oppose. Cautes est ici, comme signa, un pluriel emphatique, de même que le
Žgalm‹tvn d'Alciphron (ci-dessus, p. 40) et se rapporte à la statue même de Memnon; ainsi, nobilitas cautium, c'est-à-dire lapidum, marmorum, dans le Code Théodosien (Forcell. ad h. v.). Le verbe spirare convient très bien au sens qui est : « Des statues sacrées résonnèrent en la présence du préfet Mamertinus, en sorte que des pierres furent animées et saluèrent les anciens temps. »
(204)   Voici la description qu'il en donne : Le seul son qui interrompit notre silence, tandis que nous contemplions ce spectacle, était une espèce de murmure plaintif et continu, semblable aux vibrations d'une harpe éolienne. Ce bruit étrange me rappela la statue de Memnon, accueillant le lever du jour par des sons harmonieux. En écoutant. sa voix, on était tenté de croire que cette reine des Pyrénées était la soeur de Memnon. Il est probable que l'éclat et la chaleur subite du soleil, glissant avec une incroyable rapidité sur ses flancs de granit, en font sortir ces bruits merveilleux que les pâtres de ces vallées appellent les matines de la maudite. (Revue brit. Avril 1830, pag. 296, 297).
(205)  Humboldt, Relation histor., II, p. 282. M. Herschell a proposé une explication analogue des sons que les voyageurs entendent en passant le long des rochers, à l'endroit appelé par les Arabes Nakous ou la cloche, dans la presqu'île du mont Sinaï (Asiatic Journal, december, 1832, p. 360).
(206)   Jollois et Devilliers, Descript. de Thèbes, pag. 234, 235. : Ce phénomène, disent MM. Jollois et Devilliers, provient sans doute du changement de température presque subit qui se fait au lever du soleil. Quelque forte en effet que soit la chaleur du jour en Égypte, les nuits sont toujours fraîches. La chaleur, se faisant sentir tout à coup à la surface extérieure des pierres, ne se répartit pas également lors le reste de la masse, et le craquement, pareil au son d'une corde vibrante, que nous avons entendu, pourrait bien n'être que a le résultat du rétablissement de l'équilibre.
(207)   Narrative of the lift and adventures of Giov. Finati, tom, II, p. 93, Lond., 1830. Il paraît que les anciens n'ont pas plus observé le phénomène des craquements sonores dans certains temples, que le bruit, des carrières de Syène au lever du soleil; mais les eussent-ils remarqués, on ne devrait pas être surpris de ce qu'ils n'en aient pas fait une application à la voix de Memnon, et n'aient pas soupçonné qu'elle était due à une cause naturelle. De tels rapprochements ne se présentent pas toujours à l'esprit; nous venons de voir en effet que des savants modernes, quoiqu'ils aient observé le bruit matinal dans les temples et les carrières de l'Égypte, et qu'ils en aient indiqué une théorie physique qui a tous les caractères de la vraisemblance, n'ont pas même songé à l'appliquer à la voix de Memnon. En cela, ils se sont, comme les anciens, attachés à ce fait principal que la statue tronquée de Memnon était la seule qui résonnât au lever du soleil. Il était donc tout simple que les anciens attribuassent un phénomène qui n'avait lieu que pour cette statue, entre toutes les autres, à quelque influence soit divine, soit magique, en tout cas surnaturelle. Bientôt le rapprochement poétique de Memnon et de l'Aurore, en fournissant une explication mythologique, écarta complètement l'idée de toute autre cause.

(208
Quarterly Review, t. XLIV, pag. 508, 509, 1831. M. de Rosière en donne l'explication suivante : « Chaque matin, les rayons du soleil venant à frapper ce le colosse sèchent l'humidité abondante dont les fortes rosées de la nuit ont a couvert ses surfaces; et ils achèvent ensuite de dissiper celle dont ces mêmes surfaces dépolies s'étaient en quelque sorte imprégnées. Cette action des rayons du soleil en se prolongeant occasionne d'abord de petites dégradations et des fêlures à la surface de la pierre, et elle produit dans les parties voisines une tension, d'où résulte un effort à l'intérieur pour augmenter la fente déjà commencée. Si la matière était parfaitement homogène et composée de particules très fines, la fente se prolongerait sans secousses, et sans vibrations sensibles; mais, comme elle est semée de grains durs, bien agglutinés, capables de se rompre, plutôt que de se désagréger, les plus gros de ces grains doivent résister plus que le reste à l'écartement qui tend à les rompre, et supporter seuls tout l'effet de la tension; cet effort se renouvelant perpétuellement, ils cèdent enfin, et éclatent tout à coup. Cette rupture subite cause dans la pierre rigide et un peu élastique un ébranlement, une vibration rapide; c'est là ce qui produisait le son que la pierre rendait au lever du« soleil." (Description de l'Égypte, Histoire naturelle, t. II, p. 650; et dans le Bulletin de Férussac, histoire et philologie, t. III. pag. 139, 140.)
(209)  
M. le docteur Roulin, qui a visité ces roches, attribue les sons qu'elles produisent à la vibration des lames exfoliées qui recouvrent leur surface. (Voy. Bulletin de Férussac, sciences mathématiques, etc. ; janvier 1829, pag. 52, suiv.)
(210)   
Voici la note que ce savant minéralogiste m'a transmise à ce sujet : La voix de Memnon était vraisemblablement un effet naturel de changements superficiels et très actifs de température, qui agissaient fréquemment sur cette espèce de pierre, substance composée de matériaux hétérogènes liés par une pâte siliceuse très dure. Chaque son était le résultat d'une solution de continuité partielle, d'une fêlure très petite, mais subite, occasionnée intérieurement et à une faible distance de la surface du monolithe, par une dilatation très énergique de cette même surface. Ces très petites ruptures avaient lieu tantôt entre la pâte et les fragments de quartz, de silex ou d'agate enveloppés, tantôt à travers l'un quelconque de ces fragments. L'effet était favorisé par l'inégalité de volume, d'adhérence et de conductibilité des parties constituantes, et par leur extrême rigidité. Produit accidentel d'une sorte de tiraillement intestin, cet effet se manifestait d'une manière aussi capricieuse que le retour des variations de température, propres à faire naître un contraste très prononcé entre l'écartement moléculaire du dedans et celui de l'enveloppe superficielle. On conçoit aussi que, chaque petite fêlure nouvelle, ou chaque augmentation d'une fêlure déjà existante, étant due à une tension intérieure excessive, un certain nombre d'entre elles étaient nécessairement suivies d'une série de vibrations assez rapides et assez fortes pour reproduire dans la masse (qui, considérée en grand, était d'ailleurs parfaitement saine) un son appréciable et prolongé (*). C'est à une semblable cause qu'il faut, je pense, attribuer ce qui se passe sur des rivières ou des lacs gelés profondément, lors des changements subits de température. Voici ce que rapporte un voyageur anglais de la rivière de Saint-Laurent, profondément gelée dans un hiver rigoureux : « ...Les sons variaient à l'infini... un bruit sonore et ondulant semblait, errer de point en point, sans que l'esprit pût imaginer d'où il venait, et s'il était aérien ou sortait de terre. Quelquefois il était pareil à un gémissement puissant, mais étouffé; puis il s'enflait et s'élevait comme les accords de quelque gigantesque harpe éolienne » (George Head, extrait dans le Globe, 1830, 21 mars, p. 140). On retrouve ici, à l'intensité près, tous les caractères de la voix de Memnon. M. Cordier m'a dit avoir entendu précisément la même chose en 1789 sur les fossés fortement gelés d'une ville du Nord, au moment d'un changement subit et très sensible dans la température.
(*) Les cristaux du soufre natif offrent en petit un phénomène parfaitement analogue. "Lorsqu'on élève brusquement leur température en les serrant dans la main, ils font entendre des craquements très distincts, qui sont le produit d'autant de fêlures internes, a très peu sensibles, mais qui, si l'expérience était souvent répétée, finiraient par altérer la transparence de la matière, ainsi que sa résonnance. "

(211)   
Asiatic journal, 1832, décembre, p. 360.
(212)  
Sir Arthur Smith. V. Morgenblatt, 1821, 119.
(213)  
Un voyageur a dit au général de Minutoli qu'il avait entendu un bruit le matin; mais il n'en répondrait pourtant pas (Reise zu dem Orakel des Jup. Ammon., p. 262).
(214)   
Eus. Salverte, Sciences occultes, II, 361.