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Dezobry, Charles (1798-1871)


 Rome au siècle d'Auguste,
ou Voyage d'un Gaulois à Rome à l'époque du règne d'Auguste et pendant une partie du règne de Tibère

ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE

LIVRE QUATRIÈME.

LETTRE XCVI.

LE MONDE D'UNE FEMME.

Voici la lettre la plus singulière que je t'aurai jamais écrite ; ne t'en prends qu'à toi si tu trouves que le sujet ne méritait pas ton attention, puisque tu m'as provoqué à le traiter. Le titre est presque une épigramme, mais faite par les Romains eux-mêmes : Le Monde d'une femme, c'est-à-dire l'objet unique ou presque exclusif des pensées, l'univers d'une femme : voilà le sens figuré qu'on donne aujourd'hui à cette expression ; en réalité, elle signifie tout ce qui sert à rendre une femme plus brillante, plus propre, plus attifée, plus ornée, plus élégante dans son accoutrement, dans ses habits, dans sa parure, dans sa personne. On veut que les femmes plaisent ; leur influence, leur empire dépend de là, et parmi les mille moyens qu'elles peuvent employer, la parure est un des plus efficaces ; c'est donc chez elles une passion, comme l'ambition chez les hommes. Il y a longtemps qu'on l'a reconnu, et que cette passion, aussi profonde que vive, a été comme sanctionnée légalement, car on rapporte qu'à l'époque où les femmes apaisèrent Coriolan, armé contre Rome, le Sénat, voulant les récompenser, décréta qu'outre les pendants d'oreilles dont elles faisaient usage, elles pourraient ajouter une bandelette à leur coiffure, et porter aussi des habits de pourpre et des colliers d'or.
Plusieurs siècles après, au plus fort de la seconde guerre Punique, un tribun du peuple, C. Oppius, leur interdit, par une loi, de porter des habits de diverses couleurs, d'avoir à leur usage plus d'une demi-once d'or, et d'aller en char dans Rome ou toute autre ville, ou dans la campagne à mille pas à la ronde, à moins que ce ne fût pour se rendre aux sacrifices publics.
Les temps étaient malheureux, les femmes se soumirent. Mais lorsque la prospérité fut revenue, vingt ans après cette époque de désastres, deux tribuns du peuple ayant proposé l'abrogation de la loi Oppia, pendant que deux autres en exigeaient le maintien, les femmes s'insurgèrent pour obtenir cette abrogation : méconnaissant la modestie de leur sexe, sourdes à l'autorité de leurs proches, foulant aux pieds le respect dû à leurs maris, elles quittèrent le foyer domestique, remplirent les rues, assiégèrent les abords du Forum en conjurant tous les citoyens qu'elles voyaient y descendre pour décider cette grave affaire, de ne pas s'opposer à ce qu'elles pussent reprendre leurs anciens ornements dans un temps où la République était florissante, où la fortune des particuliers s'améliorait de jour en jour. Les femmes des villes et des bourgs environnants accoururent aussi pour joindre leurs sollicitations à celles des habitantes de Rome, de sorte que les magistrats et les tribuns opposants furent accablés de prières, assiégés et poursuivis jusque dans leurs maisons par des bandes innombrables de solliciteuses M. Porcius Caton, l'un des consuls, soutenait la loi, et dans un discours pour en invoquer le maintien, il réprimanda durement les femmes de leur amour du luxe, et les maris de la conduite de leurs femmes. Cependant, bien qu'il soutînt de toutes les forces de son éloquence et de toute l'énergie de son caractère la vieille loi d'Oppius, il ne devait pas compter sur le succès, lui qui avait dit, à peu près, que ce que femme veut, homme le veut. L'événement démontra la vérité de ce dicton, et les femmes firent si bien, que la loi Oppia fut abrogée vingt ans après sa promulgation. Alors, comme l'avait prédit Caton, le luxe étant sans frein ne connut plus de terme, il y eut parmi les femmes une émulation de parure, et cette triste émulation devint très pernicieuse aux moeurs.
Le Monde d'une femme, dont il faut enfin que je te parle, est moins curieux peut-être dans son luxe que dans ce qui concerne les soins de la personne ; car alors il ne s'agit pas seulement d'embellir la Nature, il faut encore compléter ses dons, créer ceux qu'elle a oubliés, la corriger, et la faire mentir. Presque tout est tromperie ou sophistication dans l'accoutrement d'une femme qui veut être belle et qui sent qu'elle ne l'est pas, paraître jeune malgré les années. Est-elle petite, elle devient grande à l'aide de sa chaussure ; a-t-elle la taille de travers, elle se la redresse... en apparence; elle se fait la peau blanche, si elle est noire, et donne à ses cheveux la couleur qui lui plaît.
Les matrones, en général, ont une grande dévotion à certaine déesse appelée la Fortune virile, qui passe pour dérober aux hommes les défauts corporels des femmes. Une telle divinité ne saurait être trop honorée ; cependant elle n'a de temple que hors la ville, en un lieu retiré, mais aucun dans la ville même. Chaque année, au mois d'avril, les femmes s'y rendent pour brûler de l'encens sur l'autel de cette Fortune, qui mériterait d'être appelée féminine plutôt que virile. Ces jours-ci elle a trahi une matrone que j'appellerai Paula : pendant que, par un sentiment de piété bien nécessaire, Paula était allée adorer la déesse, Napé, jeune esclave grecque qu'elle avait maltraitée la veille, m'introduisit chez sa maîtresse, dans la chambre même où l'on procède au travail de son accoutrement et de sa parure.
Je fus ébloui, en entrant, par un appareil de miroirs d'argent ou d'or polis, les uns ronds, de proportions petites ou moyennes, et enrichis de pierres précieuses ; d'autres, plus grands, parmi lesquels il y en avait où l'on pouvait se voir de la tête aux pieds et bien distinctement, car ils étaient fort épais.
« C'est ici, me dit la malicieuse Napé, que nous refaisons chaque matin la jeunesse de notre douce maîtresse. Vous croyez que la belle Paula a une magnifique chevelure : elle en a plus d'une, comme vous voyez ; ces beaux cheveux d'un blond ardents viennent de la Germanie, et sont vendus à Rome dans les tavernes des Portiques de Minucius, vis-à-vis du temple d'Hercule, aux Muses. En descendant le soir au Champ, les femmes passent là, et lorsqu'on a été belle, ou qu'on veut l'être encore ou le paraître, il est difficile dé résister à cette vue. Nous mettions bien du temps à coiffer Paula quand elle commença à vieillir, car il nous fallait lui arracher ses cheveux blancs, les trier, les choisir un à un ; mais depuis qu'elle est chauve, ce qui est horrible pour une femme, ces coiffures toutes préparées, qui se placent sur la tête comme un casque (on les appelle Galeri), abrègent singulièrement notre besogne. En voici de plusieurs sortes, et si vous êtes curieux de connaître le nom de ces deux de forme élevée, l'une se nomme Caliendrum, et l'autre Corymbium, parce qu'elle se termine en pointe comme une grappe de raisin. Ma maîtresse préfère ce genre pyramidal, comme plus propre que d'autres à suppléer l'exiguïté de sa taille. »
Ouvrant ensuite différentes boîtes, Napé en tira des dents, ou pour mieux dire, des rangées complètes de dents d'os ou d'ivoire, qui s'ajustent dans la bouche en se reliant aux autres dents par le moyen d'attaches en or, et se mettent et se retirent avec facilité. Elle me fit voir une quantité de petits pots d'albâtre ou d'étain renfermant, me dit la rieuse, le teint si frais de sa maîtresse, et tout ce qu'on appelle « les médicaments de la blancheur et de la rougeur. » Ils se composent principalement de crocodilée, liniment tiré des excréments du crocodile, pour blanchir la peau ; et de céruse, résidu de plomb apprêté en pâte', que l'on fait venir de Rhodes. Au moyen de ce cosmétique, une femme paraît d'une blancheur éclatante ; mais il faut qu'elle évite le soleil, car son teint fondrait. D'autres emploient de la craie délayée avec un acide, préparation qui peut supporter le soleil, mais craint l'eau.
« Cette écume de nitre rouge, reprit Napé, et ce vermillon sont pour imiter l'incarnat de la jeunesse. Ce noir, simple pâte de suie grasse, sert à réparer les paupières de Paula, à les dessiner, pour faire mieux ressortir l'éclat un peu terne de ses yeux. Nous prenons une longue aiguille, nous en trempons l'extrémité dans ce liniment, et nous la promenons obliquement et avec légèreté sur les paupières clignotantes de notre maîtresse. On se sert quelquefois d'un léger charbon, ou bien l'on substitue à ce noir, une teinture de safran. Nous employons encore le noir à fabriquer les sourcils qui ornent si bien son front, et dont l'arc se prolonge presque jusqu'aux yeux.
Mais c'est à son réveil qu'il faut voir Paula : par Junon ! vous la prendriez pour un singe ou pour un babouin. A peine a-t-elle parlé, que nous arrivons toutes, portant chacune un des objets qui servent à réparer les ruines de son visage. Ce travail important se fait en grand secret, et dans ce moment notre porte est aussi sévèrement interdite à tous les hommes, que celle d'une maison où l'on célèbre les Mystères de la Bonne Déesse. »
Napé me fit encore voir des poudres astringentes pour réprimer la transpiration ; une pommade de pâte de fèves, appelée Lomentum, pour tendre la peau et en effacer les rides ; une autre nommée Psilothrum, faite de graine de sureau noir d'Amérie, avec poids égal de litharge d'argent, remède épilatoire pour les aisselles et pour les jambes ; des pastilles de myrte et de lentisque, pétries avec du vin vieux ; et des baies de lierre, de casse et de myrrhe, pour corriger la mauvaise odeur de l'haleine. Elle me montra ensuite de légers coussins, pour dissimuler l'inégalité de la taille de Paula ; de larges bandelettes en cuir, de boeuf, qui font le tour du corps, enveloppent et soutiennent le sein, et, se fronçant à l'aide d'un cordon, le couvrent, et le compriment lorsqu'il est trop fort, aident même à soutenir la taille. Du reste, cet attirail, appelé fascia ou strophium, est commun à toutes les femmes. Napé termina son exhibition par les chaussures : d'abord Paula portait des Soles, sandales qui laissent tout l'avant-pied à découvert. Son pied grossit, elle prit le Cothurne, qui ne montre plus guère que les doigts, et dont des bandelettes compriment le reste du pied. Mais il nous fallait tant les serrer, qu'elle y renonça , bien que cette chaussure à fortes semelles eût l'avantage de la grandir. Alors elle recourut aux bottines de peau blanche que voici, ressource des vilains pieds, le Soccus, qui les enveloppe et les cache tout à fait, et que portent aussi les femmes décentes.
La perfide esclave, en me montrant ces trésors de la caducité, ajoutait finement que sa maîtresse n'y avait pas encore une telle confiance qu'elle ne jugeât prudent d'éloigner d'elle ses plus jolies servantes, précaution que prennent aussi beaucoup de jeunes femmes.
J'ai appris encore comment ces dernières corrigent ou modifient les attraits dont la nature les a douées : elles font généralement pour leurs cheveux ce que les vieilles font pour leur visage et pour leurs cheveux aussi, quand elles les conservent, elles les teignent et les sophistiquent de toutes les manières. D'après la loi du climat, les brunes sont ici beaucoup plus communes que les blondes, et cependant, comme, en raison de leur rareté, on aime mieux les dernières, je n'ai jamais vu plus de blondes que dans ce pays qui en produit si peu. Une dame soigneuse de sa parure, est presque toujours d'un blond ardent, ou d'un blond d'or, ou d'un blond cendré. Elle se procure ces nuances délicieuses soit à l'aide d'un savon des Gaules, employé en pâte ou en liquide, et composé de cendres de hêtre et de suif de chèvre ; soit avec une infusion de brou de noix, soit avec une poudre extrêmement fine, dont elle se fait frictionner la tête, ou bien encore avec un mélange de lie de vin, de vinaigre, et d'huile de lentisque, qui blondit les cheveux en une seule nuit.
Quelques brunes consentent à conserver la couleur naturelle de leurs cheveux, quand cela s'accorde mieux avec leur genre de beauté ; mais pour celles qui de ce côté n'ont pas encore la nuance qu'elles désireraient, il est aussi des moyens de réparer les oublis et les caprices de la nature, ou même ses rigueurs quand elle a marché à trop grands pas, et que l'ébène d'une belle chevelure commence à s'altérer. Il suffit pour cela de quelques compositions bien simples : une liqueur épaisse tirée des graines du sureau ; un peu de noir d'ivoire ou une décoction de sangsues qu'on laisse putréfier et se résoudre pendant soixante jours, dans un vase de plomb, avec du vin noir et du vinaigre. Cette composition est si pénétrante, qu'au moment où l'on s'en sert, il faut tenir de l'huile dans sa bouche, sans quoi les dents deviendraient aussi noires que les cheveux. Cela néanmoins n'épouvante pas les dames, et en général elles comptent pour rien la douleur ou le danger dès qu'il s'agit d'être belles. Cette teinture n'est pas la seule susceptible d'avoir de si graves inconvénients ; le liniment employé pour procurer le blond d'or a quelque chose de gras qui affecte la peau et y produit une enflure extraordinaire, si par malheur on vient à l'atteindre en frottant les cheveux.
Les Romaines prennent un soin tout particulier de la fraîcheur de leur visage, de la blancheur et de l'éclat de leur teint ; elles se servent pour cela d'une pâte composée d'une livre d'ers, de deux de farine d'orge, le tout délayé avec dix oeufs. On fait sécher ce mélange à l'air, on le pulvérise à la meule, puis on y joint de la corne vive d'un cerf, de celle qui est tombée au printemps, et un sextans pesant de gravelle de vin ; on tamise bien le tout, on ajoute douze bulbes de narcisses écorcées, pilées dans un mortier de marbre, un sextans de gomme, mêlée avec de la farine de froment d'Étrurie, neuf parties au moins de miel, et la précieuse composition est terminée.
La manière de l'employer consiste à s'en appliquer une épaisse couche sur la figure en se mettant au lit. Beaucoup de femmes se contentent d'une pâte composée de fleur de farine, ou de mie de pain délayée. D'autres emploient une espèce d'onguent appelée Oesipe, que l'on tire d'Athènes : c'est du saint pris sur la toison d'une brebis grasse, épuré dans deux fontes successives, et blanchi au soleil. Néanmoins il conserve une odeur forte, que les femmes supportent avec résignation pour avoir la peau plus blanche. On commence depuis quelque temps à se servir de lait d'ânesse en lotion pour le visage. Les femmes croient, et avec raison, dit-on, que cette liqueur efface les rides, rend la peau plus douce, et entretient sa blancheur. Une liqueur produite par la coction, prolongée pendant quarante jours et quarante nuits, du talon d'un jeune taureau blanc, a la même vertu.
Puisque tu m'as provoqué à traiter ce sujet, je ne t'épargnerai rien ; ainsi donc tu entendras encore la recette de quelques autres cosmétiques pour la figure : la farine d'orge pétrie avec du beurre frais fait passer les rougeurs et les boutons ; on emploie la litharge contre les taches du teint ; le hâle et toutes les impressions du grand air, altérant la couleur de la peau, s'effacent avec une pâte composée de fiente de veau, d'huile et de gomme : ou bien avec la graisse du même animal, de la moelle de cerf et des feuilles d'aubépine, broyées ensemble ; les gerçures des lèvres se guérissent avec la graisse d'oie, la moelle de cerf ; la résine et la chaux. Je t'épargne quantité d'autres préparations pour faire passer, soi-disant, les signes, les lentilles, les taches de rousseur. Les médecins rient de toutes ces recettes ; mais, quoi qu'ils puissent dire, ils n'empêcheront jamais les femmes de se livrer à ce qu'elles croient utile à leur beauté.
La pierre ponce tient aussi un rang dans le Monde d'une femme : les dames l'emploient en morceaux pour se polir la peau, et en poudre trois fois calcinée et réduite en charbon pour entretenir la beauté et la blancheur de leurs dents. Elles se servent aussi pour le même usage d'un opiat composé de feuilles de roses hachées, mêlées avec un quart de noix de galle et autant de myrrhe, ou bien encore (chose incroyable!) de la crasse de queue de mouton, épaissie, formée en pilules séchées à l'ombre, puis pulvérisées. Cette dernière préparation raffermit, dit-on, les dents ébranlées, et assainit les gencives. On se sert encore avec succès d'un gargarisme de vin pur bouilli avec de l'écorce de Grenade, ou bien dans lequel on a jeté une noix de galle brûlante. Un autre moyen consiste à piquer légèrement les gencives avec un fer rouge, d'oindre les brûlures de miel, et de laver avec du mulsum ou vin miellé.
Par une singulière bizarrerie, les jeunes femmes, douées de tous les avantages de la nature, se plaisent à se consteller le front, les joues, le menton, de petits emplâtres de peau, dits splenia, découpés en forme de croissant, avec lesquels elles prétendent relever les agréments de leur figure et cacher quelque léger défaut, ou une imperfection passagère.
Arrivons maintenant aux habits. Les Romaines en ont une étonnante multiplicité, et je serais en vérité bien embarrassé de les nommer tous, car ils passent à peu près comme les feuilles des arbres, et chaque année elles en inventent de nouveaux, pour lesquels sont créées des désignations nouvelles. Il ne leur suffit pas d'être plus ou moins richement vêtues, il leur faut encore être parées, c'est-à-dire que la forme, la coupe, la couleur des vêtements se combinent de manière à faire valoir la beauté. C'est chez les Romaines un art inné, qu'elles mettent en pratique avec un tact admirable. Ainsi, pour citer un exemple, celles qui sont brunes de peau portent ordinairement du blanc, et les blanches, des étoffes foncées.
Tous les genres de tissus, toutes les nuances de couleurs, et surtout la pourpre, entrent dans la confection de leurs vêtements. Je ne sais combien de sortes de robes ou d'autres pièces d'ajustement Napé ne m'a pas fait voir ou nommées ; dans le nombre, j'ai retenu les noms suivants : la Régille, la Mandille, l'Impluviale, la Tunique transparente, la Tunique épaisse, le Linon découpé, l'Intérieure, la Chamarrée, la Violette, la Safranée, le Pardessous, la Royale ou l'Étrangère, la Plumetée, la Rica, la Jaune-cire, la Jaune-miel, la Laconienne.
La Régille est une grande tunique droite, blanche et rayée de bandes jaunes; l'Impluviate, une espèce de toge féminine de forme carrée, comme l'impluvium d'une maison ; l'Intérieure, une tunique de dessous ; la Chamarrée, une tunique à fleur d'or ou de pourpre ; la Plumetée, une tunique avec des broderies d'or légères comme des plumes ; la Rica, un grand voile de pourpre, à franges, qui couvre la tête et les épaules. Voilà tout ce que me fournit ma mémoire sur les formes et les ornements variés de ces habits de caprice, qui sont comme une image de l'esprit mobile et changeant des femmes ; cependant ils ne font pas oublier l'habit de caractère des Romaines, la Stole, longue tunique blanche qui, inventée dès les premiers siècles de Rome, conserve encore dans sa forme toute la modestie des temps antiques : elle descend jusqu'à terre et couvre même la moitié des pieds. Les matrones ont seules le droit de porter la Stole ; elle est interdite aux courtisanes.
Les Romaines sont « un an » à s'arranger, à se coiffer, dit-on proverbialement, aussi admettent-elles volontiers leurs amis auprès d'elles lorsqu'elles sont au travail de leur parure ; non pas au moment de l'emploi des cosmétiques, des sophistications de la figure : la porte de la chambre à coucher demeure alors soigneusement fermée, et pour plus de sûreté une esclave la garde, avec ordre de dire à tous les survenants que la belle dort encore ; mais quand, entourée d'une foule de servantes, elle fait séparer, avec une longue aiguille, ou allonger sous un peigne de buis ou d'ivoire les ondes de sa belle chevelure flottantes sur ses épaules.
Un général, sur un champ de bataille, n'a pas, je crois, plus d'officiers autour de lui qu'une Romaine n'a de servantes pour la parer. Toutes, rangées comme dans une procession publique, ont les mains chargées de quelques vases : l'une porte un bassin d'argent, l'autre une aiguière ; une troisième présente le miroir : debout et immobile, elle le lui soutient, de la main droite, devant la figure. Chacune a ses fonctions particulières : il y a les Cosmètes ou Ornatrices, nom générique des coiffeuses , dont le bataillon se divise en Ciniflones, chargées de la teinture des cheveux, au moyen d'une poudre qu'elles soufflent dessus : c'était autrefois l'unique moyen de teinture les Cinéraires, qui font chauffer dans les cendres des calamistes, grosses aiguilles à friser, et enroulent les cheveux autour de ces aiguilles, pour les façonner en boucles ; enfin, les Psèques, qui y répandent des parfums en rosée.
Les femmes font usage d'une variété de coiffures non moins grande que celle de leurs habits ; elles les assortissent avec un art, et un goût infinis à la forme et à la coupe de leur visage ; celle dont la figure est allongée porte ses cheveux lisses, partagés sur le front ; celle au contraire dont la figure est ronde les relève en un léger noeud sur le sommet de la tête. D'autres les laissent flotter sur leurs épaules ; ou les renouent, avec une chaîne de perles indiennes sur le derrière de la tête ; ou les étalent crêpés de tous côtés, lorsqu'elles ont la tête un peu petite ; ou les arrangent en boucles légères sur le front ; ou les ramènent sur leur sein en boucles onduleuses ; ou en forment un chignon rattaché avec un peigne d'écailles ; ou les renferment dans un léger réseau d'or ; ou les entourent. de bandelettes de pourpre ; cette dernière coiffure est particulièrement celle des jeunes filles. Mais, comme dit le poète Ovide, on compterait plutôt les glands d'un grand chêne, les abeilles de l'Hybla, les bêtes fauves des Alpes, que les divers genres de coiffures inventées chaque jour par les femmes ; aussi les fonctions des Cosmètes exigent-elles un long apprentissage.
Des esclaves appelées Vestispices veillent à la conservation des habits, qui ont été confectionnés par des Vestifices ; elles les époussettent avec une queue de boeuf, et les rentrent dans des caisses de bois de hêtre ou de tilleul, où elles les mettent en presse, avec des feuilles de citronnier, dont l'odeur les parfume, et les préserve en même temps des teignes et des vers. Beaucoup de femmes font filer et faire leurs habits chez elles ; mais les plus élégantes, dédaignant les ouvrières domestiques, ont recours à des ouvrières étrangères.
Jamais les femmes ne se montrent plus redoutables pour leurs esclaves qu'au moment de la parure : ne sont-elles pas entièrement satisfaites de l'adresse ou de la célérité d'une Ornatrice ; une boucle de cheveux, par la faute d'une aiguille mal fixée, ne se trouve-t-elle pas à sa place ; un cheveu dépasse-t-il l'autre ; une chaussure n'embrasse-t-elle pas les contours du pied assez étroitement pour le faire paraître extrêmement petit : aussitôt la dame, saisissant le miroir qu'une esclave tient devant elle, le lance à la tête de la malheureuse qui a provoqué sa colère ; et souvent se jette ensuite sur elle, la frappe, lui arrache les cheveux lui déchire la figure avec les ongles. Quelquefois, poussant la rage encore plus loin, elle s'arme d'une longue aiguille à cheveux, et la lui enfonce dans les bras, n'hésitant point à faire jaillir sur elle-même le sang de l'infortunée créature condamnée à la servir !
Trop souvent la lenteur ou la maladresse de ces pauvres esclaves n'est que le prétexte des sévices exercés contre elles ; leur maîtresse ne les maltraite que pour se venger des contrariétés qui la tourmentent, ou du dépit qu'elle ressent de ne pas se trouver assez belle lorsqu'elle doit aller à des jeux publics, à la promenade, ou à quelque festin. Un petit manège de la coquetterie, dans cette dernière circonstance, consiste à n'arriver que tard, à la nuit, si c'est possible, parce que la lumière des flambeaux est plus avantageuse pour la beauté.
Il y a des femmes qui exigent que leurs esclaves les servent nues jusqu'à la ceinture, afin de pouvoir les châtier plus facilement. Certaines poussent la cruauté jusqu'à faire venir chez elles les bourreaux publics pour déchirer à coups de fouet et de lanières de cuir de boeuf le corps de ces pauvres servantes, qu'elles font attacher à un poteau, ou suspendre par les cheveux ; et cela en leur présence, pendant qu'elles s'occupent impassiblement de leur parure, au milieu d'une atmosphère embaumée d'ambre, de nard, de costus, de casse, d'amomum, de myrrhe, et de tous les parfums les plus rares et les plus suaves. Ce n'est que quand la force vient à manquer aux exécuteurs que la dame songe à mettre fin au supplice de sa victime, en la chassant de sa présence !
Est-ce l'habitude générale des Romaines de sévir elles-mêmes avec cette cruauté contre leurs esclaves, ou de les faire châtier en leur présence ? Oui, car ici les esclaves ne comptent pas parmi l'humanité : je te l'ai dit il y a longtemps ; cela n'est pas réputé cruel. Aussi ces mêmes femmes qui font couler le sang de leurs servantes, se montrent d'un commerce doux et agréable dans la société ; leur coeur n'est dépravé, leur jugement faussé qu'en ce qui tient à la servitude ; leur barbarie s'ignore elle-même, et, si ce n'était point profaner l'expression, a quelque chose de candide. Néanmoins cette défectuosité morale n'échappe ni à l'oeil de l'observateur, ni au blâme de ces poètes dont j'ai parlé ; les femmes, qui ne sont pas soumises à la magistrature censoriale, relèvent de la censure poétique : les arrêts de cette censure n'excluent personne ni du Sénat, ni de l'ordre équestre, ni du rang de citoyen ; mais ils infligent une flétrissure qui chasse les coupables de la considération des âmes honnêtes et des vrais philosophes ; ils attaquent les femmes jusque dans leurs manies : ainsi, un poète comique a dit, à propos de l'abus qu'elles font des parfums : « Une femme sent bon quand elle ne sent rien. »
Cependant, pour en revenir au futile sujet qui m'a conduit à ces graves réflexions, la coiffure se termine, et il faut alors tenir une espèce de conseil pour la juger : on consulte une vieille, jadis coiffeuse, et maintenant, reléguée parmi les fileuses. Après elle les subalternes opinent à leur tour, chacune suivant son âge et ses talents, et avec autant d'importance que s'il s'agissait de la vie et de l'honneur, tant les femmes désirent plaire.
La partie la plus extraordinaire, la plus riche, la plus dispendieuse du Monde d'une femme, ce sont les joyaux. Les femmes se couvrent d'or : des chaînes de ce métal ; des colliers d'émeraudes, de toutes sortes de pierreries, de perles, flottent sur leur sein ; leurs mains sont chargées de bagues enrichies de pierres précieuses, et leurs bras ainsi que leurs poignets de bracelets façonnés en serpents d'or, pesant jusqu'à six et dix livres ! Cette figure de serpent, même pour de simples bagues, est souvent adoptée ; non parce qu'elle est assez naturelle et prête à une jolie ciselure, mais par superstition ou dévotion : on s'imagine qu'en portant ainsi avec soi une image des génies domestiques, c'est un préservatif contre les mauvais sorts.
Mais où le luxe féminin poussé jusqu'à la folie éclate principalement, c'est dans les pendants d'oreilles ; elles en attachent deux et trois à chaque oreille, pour former ce qu'elles appellent des crotales, des grelots, comme si le son et le cliquetis des perles étaient aussi une jouissance pour elles. Non contentes de doubler ces rangs, elles les composent quelquefois de diamants si gros et si pesants, que les crotales deviennent un vrai fardeau, dont le poids fait allonger l'oreille d'où il pend. Dans le délire de la vanité, ce supplice leur est un délice ; elles sont heureuses de sentir accroché à la chair délicate de leurs oreilles le prix de deux ou trois terres, et d'avoir une parure qui vaut un riche patrimoine.
La passion pour les perles ne date que du siècle dernier, et prit naissance à l'époque du triomphe de Pompée sur Mithridate. Elle fit de si rapides progrès, qu'au commencement de ce siècle César crut devoir s'en servir comme d'un excellent moyen dans ses lois contre le célibat, en interdisant les perles aux femmes qui n'avaient ni mari ni enfants, et comptaient moins de quarante-cinq ans d'âge.
Je t'ai fait voir ailleurs le lever d'un citoyen influent : celui d'une femme riche n'est ni moins curieux, ni moins nombreux ; seulement, au lieu de clients qui viennent assiéger sa porte, ce sont des fournisseurs de tout genre : on voit arriver l'orfèvre, le brodeur, le dégraisseur, le teinturier en laine, les revendeurs, ceux qui cousent les patagia, les faiseurs de tuniques intérieures, les teinturiers en couleur de flammes, en violet, en jaune, les fabricants de robes à manches, les cordonniers pour les chaussures de chambre, pour celles de marche, les teinturiers en pourpre double, en couleur de mûres, les foulons, les lingers, les marchands de ceintures, de strophia, les raccommodeurs. Vous croyez être débarrassé de ces importuns : la foule des demandeurs se grossit, et tandis que trois cents fournisseurs attendent leur paye dans l'atrium, arrivent encore à leur suite les passementiers, les coffretiers, les teinturiers en safran, et mille autres sangsues qui viennent épuiser la bourse du mari.
Il ne faut pas oublier non plus dans le Monde d'une femme quantité de chars, de mulets, des muletier, des esclaves de pied pour la porter, la suivre, la précéder et courir partout à ses moindres ordres.
Si le vrai Monde d'une femme peut être l'auxiliaire de la beauté dans son éclat, pour de celle qui commence à décliner, il devient presque une trahison pour les femmes d'un certain âge qui n'ont pas appris à vieillir. La Paula dont je parlais au commencement de cette lettre vient de l'éprouver cruellement : il y a près d'un demi-siècle qu'elle est jeune, mais s'imaginant qu'à force d'art elle fait oublier combien les Parques lui ont déjà filé de jours, elle n'avoue jamais que trente ans, affecte même de dire à tout propos qu'elle a trente ans, s'imaginant que plus elle le répéterait plus on la croirait : « Trente ans ! lui répondit hier un sénateur qu'elle fatiguait pour la six centième fois peut-être de ce joli mensonge ; je le crois, car il y en a bien vingt que je vous l'entends dire. »

LETTRE XCVII.

LES PRODIGUES.

« Il y a moins de quinze jours que tu as reçu de Calliclès deux cent mille sesterces pour cette maison : est-ce vrai, ce que je dis ? - En y réfléchissant, je crois m'en souvenir. - Qu'as-tu fait de cet argent, maître vaurien ? - Il s'est fondu en bonne chère, en bons vins, en parfums, en bains ; le pêcheur, le pisteur en ont pris leur part, ainsi que les bouchers, les cuisiniers, les verduriers et les marchands de gibier. Cela passe aussi vite qu'un pavot dans une fourmilière. - Mais, par Hercule ! toutes ces dépenses n'ont pas absorbé plus de deux à trois mille sesterces. - Et ce que vous avez donné aux courtisanes ? - Je le compte. - Et ce que j'ai volé ? - Oh voilà certainement l'article le plus fort. - Vous ne pouvez à la fois avoir et dépenser, à moins que vous ne croyiez votre argent immortel. Il ne l'est point, malheureusement ; il a délogé, voilà le compte, voilà toutes nos éphémérides. - Que la peste te crève, grenier à coups ! »
Cette petite scène, dont je fus témoin, entre un jeune patricien et son dispensateur, sortes d'esclaves trésoriers dont les comptes ne sont pas toujours clairs t'annonce l'espèce de gens dont je vais te parler : les Dissipateurs. Les Romains, par une expression aussi juste que plaisante, les appellent Prodigues, du nom des victimes de sacrifices dont on ne réserve rien, et qui sont entièrement consumées par le feu. Il y a deux espèces de Prodigues : les voluptueux, qui ne songent qu'à jouir de la vie et de ses plaisirs ; et ceux que l'on pourrait appeler les politiques. Quant à ces derniers, je devrais en parler au passé, car depuis que les Comices sont bannis du Forum, on ne voit plus guère de gens se ruiner pour gagner la faveur du peuple par des jeux publics, des distributions de blé ou de vivres, des festins, comme cela se pratiquait sous l'ancienne République. C'était sans doute un abus : néanmoins, on ne peut s'empêcher de convenir qu'il y avait une certaine grandeur dans de telles prodigalités, une certaine générosité d'âme de la part de ceux qui commençaient par jeter ainsi leur opulence au peuple, afin d'obtenir de lui les moyens d'en aller conquérir une autre chez les étrangers, et en même temps de s'illustrer, de se couvrir de gloire. J'ai tort, mais je ne puis me défendre d'une sorte d'admiration quand j'entends dire que Jules César, pour se frayer le chemin des honneurs, commença par s'endetter d'environ trente-cinq millions de sesterces !
On ne connaît plus guère aujourd'hui que les Prodigues voluptueux, et la petite scène qui forme le début de cette lettre n'en donne qu'une idée fort légère, il y a parmi eux différentes nuances bien tranchées, et certains mettent tant d'ostentation dans leurs excès, que l'on pourrait les appeler Prodigues fous, si la prodigalité, quelle qu'elle soit, n'emportait pas toujours l'idée de déraison. Un Ésope, tragédien, qui avait gagné d'immenses richesses au théâtre, se fit servir un jour à souper un plat qui coûtait cent mille sesterces ! Il n'était composé que d'oiseaux qui parlaient ou qui chantaient, payés chacun six mille sesterces ! Il n'avait cherché d'autre volupté que celle de manger en eux une imitation de l'homme. Ce mortel sans pudeur oubliait sans doute qu'il ne devait lui-même ses richesses qu'à sa voix.
Son fils Clodius, digne héritier d'un tel père, prétendit à l'honneur d'éprouver le premier quel goût avaient les perles : il en fit dissoudre une dans du vinaigre, afin de pouvoir se procurer le plaisir si délicat d'avaler d'un seul coup un million de sesterces ! Il trouva ce goût merveilleux, à ce que l'on rapporte, et, pour ne pas le savoir seul, il fit servir une perle à chacun de ses convives.
Les prodigues voluptueux, ceux qui dissipent réellement pour jouir, semblent avoir pris pour règle de conduite cette maxime philosophique : « Vivre demain, c'est vivre trop tard : vis aujourd'hui ; c'est être sage que d'avoir vécu dès hier. » Continuellement en fêtes, en banquets, ils sont comme les antipodes de leurs concitoyens; ils font du jour la nuit et de la nuit du jour, et beaucoup parmi eux n'ont jamais vu le soleil se lever ni se coucher ! Les plus matinaux quittent le lit à la cinquième heure, presque tous à la dixième seulement, et même aux approches de la nuit. Ils sortent alors dans un brillant équipage, vont se montrer sur la voie Appia, puis, rejoignant une société de parasites et de courtisanes ils commencent leur journée, et passent la nuit dans une orgie perpétuelle.
Leurs biens une fois dissipés, ils empruntent à grosses usures pour satisfaire leur gourmandise, et dépensent aux yeux mêmes du créancier. Quand ils ont épuisé toutes les ressources, ils fuient Rome et se réfugient à Baies, pour y manger des huîtres. Il n'est pas plus honteux aujourd'hui de fuir la ville en pareille circonstance, que de quitter le bruyant quartier de Subure pour habiter les Esquilies. Ils n'ont qu'un regret, qu'un chagrin en abandonnant leur patrie, c'est d'être privés pendant un an des jeux du cirque.
Les plus fameux Prodigues du jour sont Tigellius, la providence des joueuses de flûte, des bateleuses, des parfumeurs, des prêtres de Cybèle, des danseurs de corde ; Maevius, Albius, Barrus, et surtout les deux Arrius, dont j'ai déjà parlé. Dernièrement j'étais dans le temple de Jupiter-Propugnator, et j'entendis Maevius, agenouillé devant le dieu, lui adresser cette prière : « O Jupiter ! accorde-moi cette grâce, qu'aux calendes de janvier je doive quarante mille sesterces ! - Cet homme est fou, m'écriai-je involontairement. - J'en dois quatre-vingt mille, » repartit Maevius en se tournant vers moi.
Les Prodigues gourmands ont un nom particulier, on les appelle des fricoteurs. Ils se font reconnaître même aux abords de leurs maisons, quand ils sont encore assez riches pour en avoir une : en dehors, la vue est frappée par des traces d'ivresse ; des débris de couronnes jonchent le seuil ; en dedans, on voit des esclaves qui boivent et ivrognent. L'Empereur reprochant un jour à l'un de ces Prodigues d'avoir mangé son patrimoine : « Je l'ai cru à moi, » répondit le voluptueux. Il n'y a pas moyen de leur faire de remontrances, pas même quand ils s'amusent, comme on le voit quelquefois, à casser les calices des tavernes avec des sesterces.
Nomentanus (c'est encore un Prodigue) avait un père trois fois parcimonieux, avide et aride scellant jusqu'à la salière, de peur qu'un esclave ne touchât au sel ; vêtu lui-même comme un esclave ; cent fois il lui arriva de se courber dans la rue pour ramasser un as que des enfants avaient cloué sur le pavé, dans le but d'attraper les gens de son espèces ; quand il payait quelqu'un, il retenait deux nummes pour la valeur de la bourse ; jamais il n'offrait d'encens aux dieux, et s'attristait au son d'une cithare ou d'une flûte ; il n'avait ni cheval, ni compagnon d'aucune sorte ; portait toujours sa bourse avec soi, et ne la quittait ni pour souper, ni pour dormir, ni pour se baigner ; sa vie entière paraissait attachée à sa bourse. Le prix des vivres lui arrachait toujours des gémissements ; il se nourrissait d'olives de cinq ans, de cormes sauvages, buvait du vin de Veïes les jours de fête, et les autres jours, du vin tourné ; quand il célébrait son jour natal, il se régalait de choux, sur lesquels il versait goutte à goutte de l'huile d'un petit vase de corne contenant à peine deux livres ; ou bien il goûtait d'un plat de légumes secs, assaisonnés d'un peu de saumure, achetée au pot, par économie, et d'une légère pincée de poivre, qui semblait pour lui une chose sacrées. Dans les derniers temps de sa vie, il retranchait chaque jour de sa nourriture, comme s'il avait voulu s'habituer progressivement à ne plus manger. Il n'était pas moins dur à lui-même pour le vêtement. Ici les marchands d'habits ont coutume de consulter le ciel le 13e de novembre, jour du coucher des Pléiades : s'il est couvert, ils y voient le pronostic d'un hiver pluvieux, et augmentent aussitôt le prix des manteaux dits Lacerna ; s'il est serein, cela leur promet un hiver rude, et ce sont tous les autres vêtements dont ils haussent les prix. Cette dernière circonstance s'est présentée cette année. Le père de Nomentanus a jeté les hauts cris contre les marchands, et n'a pas acheté seulement une Lacerna. Le froid acheva de ruiner sa santé déjà tant appauvrie par les jeûnes; et il tomba dans une léthargie profonde. On le croit mort, et déjà Nomentanus court triomphant aux coffres et aux clefs. Cependant un médecin survient : il connaissait l'avare, et il emploie un moyen aussi singulier qu'inattendu pour le tirer de son assoupissement : il fait dresser une table auprès du lit, vider bruyamment et compter des sacs d'argent par plusieurs personnes. L'homme s'éveille au bruit : « Si vous ne gardez votre argent, lui crie le médecin, voilà votre héritier qui va l'enlever. - Moi vivant ? - Éveillez-vous donc, si vous voulez vivre. - Que m'ordonnez-vous ? - Vous périssez d'inanition ; il faut prendre quelque nourriture : avalez cette eau de riz. - Combien coûte-t-elle ? - Peu de chose. - Mais encore ? - Huit as. - Ah ! mourons ! qu'importe de périr par la maladie, ou par les vols et les rapines ! » Alors il régla les frais de ses funérailles, et, gardant son caractère jusqu'au dernier moment, rogna sur tout, craignant toujours que les libitinaires ne gagnassent trop, et s'exclama avec un profond soupir : « Ah ! il n'y a qu'un pas de Cresus à Irus ! »Le malheureux qui, pour mourir opulent, vécut dans la misère, regardait la pauvreté comme un très grand vice, et se serait cru moins honnête homme s'il était décédé moins riche d'un quadrants. Cependant on ne trouva presque rien chez lui, et la plupart de ses coffres étaient vides. Mais après avoir bien cherché, l'héritier découvrit des tablettes qui firent connaître que la valeur de mille talents étaient déposés à l'horreum du mont Coelius. Un horreum est un magasin public où les citoyens vont porter l'argent et les objets précieux qu'ils ne croient pas en sûreté chez eux. Là, ils sont placés comme sous la sauvegarde de l'État. Un chef est préposé à l'établissement. Aussitôt Nomentanus, qui paraît imbu de cette maxime, que l'avare ne fait rien de bien que quand il meurt, se met en mesure de tirailler et de tourmenter son argent de toutes manières ; il envoie annoncer à cri public que le pêcheur, le confiseur, le chasseur, le marchand de gibier, le maquignon, le parfumeur et tous les taverniers du Tuscus vicus ; que les pisteurs, tout le Vélabre; tout le marché aient à se rendre chez lui dès le lendemain matin. Le trafiquant d'esclaves porte la parole : « Ce qu'il y a chez moi, dit-il, et chez ces personnes ici rassemblées, regardez-le comme à vous, disposez-en aujourd'hui, demain, quand vous voudrez. - Toi, répond Nomentanus en s'adressant d'abord au chasseur, puis successivement aux divers individus du cercle qui l'entoure, toi, qui dors tout botté dans la neige de Lucanie, pour me faire manger du sanglier ; toi qui affrontes les orages pour me fournir du poisson pendant l'hiver, tandis que je dors, que je ne fais rien pour mériter ce que tu fais pour moi, prends un million de sesterces ; toi, une pareille somme ; toi, trois fois autant pour les services que me rendra ta femme. »
Caton l'Ancien, plaisantant sur un Prodigue qui avait vendu des terres situées sur le bord de la mer, disait que cet homme lui semblait plus puissant même que la mer : ce qu'elle mine peu à peu, ajoutait-il, celui-ci l'a avalé tout d'un coup. Nomentanus possède à un point très élevé ce degré d'habileté, et mériterait qu'on lui appliquât le surnom de grand gosier ; Gurgès, donné à un membre de la famille Fabia, qui avait englouti son patrimoine.
Voici venir Pacuvius, ancien préteur, qui a, ou plutôt avait une singulière manie : c'était de célébrer tous les jours ses obsèques par des flots de vin et un repas funéraire. Du festin il se faisait porter dans sa chambre à coucher, aux applaudissements de ses compagnons de débauche, et aux chants d'un choeur de musique qui répétait : « Il a vécu! il a vécu ! » Ce malheureux dissipa de la sorte un patrimoine considérable. Un jour, comme il exposait sa pauvreté à l'Empereur, le prince se contenta de lui répondre : « Vous vous êtes levé bien tard, Pacuvius.»
L'empereur Auguste détestait les Prodigues et ne concevait point comment ils pouvaient vivre tranquilles. Ayant appris qu'un chevalier romain venait de mourir endetté de deux cent millions. de sesterces, il fit acheter à sa vente l'oreiller de son lit, disant que l'on devait bien dormir sur un oreiller où, malgré une aussi grosse dette, un homme avait pu trouver le sommeil. Il arriva cependant à ce prince de donner une fois quarante millions de sesterces pour payer les dettes d'un sénateur qu'il aimait. Ne voulant pas néanmoins le mettre en état de se livrer à de nouvelles prodigalités, il se borna strictement à la somme nécessaire, ce qui lui valut de la part. du créancier libéré ce laconique et singulier remerciement : « Il n'y a rien pour moi. »
La maladie de la prodigalité sévit depuis longtemps à Rome. La ruine de Carthage commença le mal, en permettant aux Romains, désormais affranchis de toute crainte, de se livrer à leurs dissensions. Dès ce moment la morale publique fut perdue ; les intrigues politiques la tuèrent. La dépravation se répandit avec la rapidité d'un torrent, et la jeunesse fut tellement infectée du poison du luxe et de l'avarice, qu'on vit une génération de gens dont il fut juste de dire qu'ils ne pouvaient avoir de patrimoine, ni souffrir que d'autres en eussent. Les hommes adolescents d'alors s'imaginaient pour la plupart que rien n'est plus beau que de dissiper son bien et celui des autres, et de tout accorder à ses passions; ils nommaient ce désordre vertu, grandeur d'âme, et sottise l'honnêteté et l'économie. Dès que ces hommes dépravés ne pouvaient plus se suffire par leurs moyens habituels, ils se jetaient avec violence tantôt sur les alliés, tantôt sur les citoyens; réveillaient des querelles assoupies, et cherchaient à faire de nouvelles acquisitions sous d'anciens prétextes. Les complices. de Catilina étaient en grande partie des Prodigues, perdus de dettes et de débauches. Lorsque Jules César méditait le renversement de la République, tous les Prodigues ruinés trouvaient auprès de lui un refuge prompt et assuré, à moins que l'énormité de leurs crimes, leurs dépenses ou leurs nécessités ne fussent si grandes qu'il ne pût pas les secourir. Il leur disait alors ouvertement qu'ils avaient besoin d'une guerre civile pour se refaire.
Une fois qu'une race est enfoncée dans le vice, elle en sort fort difficilement. Les guerres civiles du commencement de ce siècle n'ont pas dû régénérer Rome, de sorte que les Prodigues ne sont pas moins communs aujourd'hui qu'autrefois. Maintenant que les désordres politiques sont presque impossibles, qu'il n'est plus guère facile de faire des guerres arbitraires dans les provinces, la prodigalité a perdu toute sa grandeur et tout son prestige ; on ne voit plus que des prodigues crapuleux. Sais-tu quelle est leur fin ? après avoir affiché publiquement l'abandon de leur patrimoine, chose honteuse, leur dernière ressource consiste à se louer pour être gladiateurs !
Les Prodigues ruinés sont notés perpétuellement d'infamie : appartiennent-ils à l'ordre équestre, il leur est interdit de se placer, au théâtre, dans les rangs réservés aux chevaliers par la fameuse loi Roscia, dont j'ai déjà parlé. Comme citoyens, ils sont interdits de leurs droits; la gestion de leurs biens peut leur être retirée, pour être confiée soit à leurs proches parents, soit même à leurs propres enfants, avec le titre de curateurs. Ils ne sont plus désignés que par le nom de « petits enfants, » comme étant, eux, pères de famille, soumis au pouvoir paternel. Cette disposition,. introduite par la coutume avant la publication de la loi des XII Tables, a été inscrite dans cette loi.
Chose bizarre ! c'est un de ces enfants joyeux qui m'a fait connaître la sévérité de la législation contre les gens de son espèce. Il a trouvé moyen de s'y soustraire lui-même : Celius (on le nomme ainsi) a vendu et mangé bravement son patrimoine ; d'une opulence réelle, il ne lui reste pas même un tesson de pot pour aller chercher du feu. Mais je me trompe, Celius n'a pas dissipé tous ses biens, il s'en est réservé une partie : trois aunes, autrement, trois coudées de terre pour y mettre sa sépulture. Celius n'est-il pas un prodigue fort prévoyant ?

LETTRE XCVIII

LES FOENERATEURS, OU CE QUE VAUT L'ARGENT.

Tu veux savoir si, en raison de leur croyance à l'immortalité de l'âme, les Romains prêtent, comme nous, de l'argent remboursable aux enfers : leur confiance ne s'étend pas si loin ; ils prêtent bien, mais ils exigent le remboursement de la dette en cette vie et non dans l'autre, à Rome et non aux enfers. Rien de plus facile que de trouver ici des prêteurs; il y a des gens qui ne font pas d'autre métier : on les appelle Foenérateurs, et leur commerce, foenus, corruption du mot foetus, portée, comme d'une certaine portée de l'argent enfantant et augmentant ; ils exigent de leurs débiteurs un droit pour l'usage, une Usure, comme ils l'appellent.
Je ne m'arrêterai pas aux relations des Foenérateurs et des jeunes gens qui leur empruntent pour satisfaire leurs passions et leurs plaisirs ; je ne rappellerai pas que certains foenérateurs en font leur proie, s'informent de ceux qui viennent de prendre la toge virile, et ont des pères avares : j'en ai dit assez sur ce sujet dans ma lettre précédente. Ici, je reprendrai les choses de plus haut, et passant sur les temps actuels, où la chute de la liberté a rapetissé tous les rôles, je rappellerai que les Foenérateurs furent des personnages très importants sous l'ancienne République ; qu'ils ont puissamment aidé aux premières conquêtes de Rome, parce que le peuple, obligé d'aller à la guerre et de se fournir d'armes et de vivres à ses dépens, quoique sous le drapeau, était souvent dans la nécessité de recourir aux emprunts pour pouvoir entrer en campagne.
Ces emprunts, pour lesquels les Foenérateurs exigeaient de fortes usures, étaient assez facilement acquittés sur la part de butin revenant à chaque soldat, à la suite des expéditions heureuses. Mais les débiteurs n'ayant pas tous une conduite régulière, et beaucoup dissipant leurs profits au lieu de les appliquer au remboursement de leurs dettes, les usures s'accumulaient au point de devenir plus considérables que le capital. Les emprunteurs finissaient par devoir des sommes hors de proportion avec leurs facultés, et plus encore avec leur désir de se libérer. Au bout de quelques lustres, le nombre des obérés (on nommé aussi les débiteurs) devint si considérable qu'il forma la majorité de la classe plébéienne. Alors ce ne furent plus des réclamations partielles que l'on entendit contre l'avarice et la cupidité des Foenérateurs : les débiteurs, se sentant en force, réclamèrent hautement l'abolition des dettes, et procédèrent par voie de sédition. Les fameuses retraites du peuple sur le mont Sacré, l'an deux cent soixante, puis sur le mont Janicule, l'an quatre cent soixante-huit, n'eurent pas d'autres causes.
L'insupportable condition des obérés ne contribuait pas peu à les pousser à demander l'abolition des dettes : chez nous, celui qui ne peut payer se livre lui-même à son créanciers ; à Rome, il y eut pendant longtemps quelque chose d'à peu près semblable : le débiteur insolvable demandait, pour s'acquitter, un délai pendant lequel il se donnait, devant témoins, en gage à son débiteur. C'était comme un esclavage spontané, qui prenait fin par l'acquittement de la dette à l'expiration du délai convenu ; on le nommait nexum et les engagés nexi. Mais en cas de non-payement, le débiteur perdait la liberté par sentence du Préteur, qui l'adjugeait comme esclave définitif à son créancier.
Cette servitude volontaire, qui paraît, au premier coup d'oeil, une facilité laissée au débiteur pour se libérer tranquillement et sûrement, avait un inconvénient très grave : elle mettait face à face deux ennemis dont l'un, placé dans la position de l'esclave, devait être souvent victime de la haine et de l'absolu pouvoir de l'autre. Ce fut en effet ce qui arriva : des nexi furent cruellement maltraités par leurs maîtres, et comme les plébéiens seuls étaient soumis à. cette législation', la plèbe prit fait et cause pour les siens. L'an quatre cent vingt-huit il y eut une sédition à la suite de laquelle le nexum fut désormais interdit. Mais le mal était si fort enraciné, qu'il résista à cette première tentative, et que de nouvelles violences, une nouvelle sédition, la retraite du peuple sur le Janicule, furent nécessaires pour consommer définitivement une réforme décrétée déjà une quarantaine d'années auparavant.
L'abolition du nexum n'entraîna pas celle de la servitude forcée en cas de non-payement, et la personne de l'obéré ou débiteur dut toujours répondre, de la dette : c'est ce qui existe encore aujourd'hui. Lorsqu'un obéré ne peut payer, il est vendu impitoyablement. La loi des XII Tables, qui régit la matière, lui donne trente jours pour satisfaire à la réclamation de son créancier ; à l'expiration de ce terme, il est cité devant le Préteur, et s'il ne peut payer, adjugée par ce magistrat au dit créancier, qui lui fait subir une servitude de trente jours, en usant du droit de le charger de chaînes pesant au moins quinze livres et plus. Pendant cette servitude l'obéré est tiré trois fois de prison, à trois jours de marché consécutifs, pour être amené devant le Préteur qui lui rappelle le montant de la dette pour laquelle il est détenu. S'il trouve moyen de s'acquitter ou de s'arranger avec son créancier, il redevient libre aussitôt ; mais si à la troisième comparution, et dans le délai de soixante jours après la première réclamation, il n'en a rien fait, il est transporté au delà du Tibre, comme en pays étranger, et là vendu tel qu'un esclave. Ses créanciers se partagent le prix de son corps et celui de ses biens.
Les débiteurs sont vendus « en terre étrangère, » afin que le citoyen conserve le droit de postliminie s'il revient jamais à la liberté. Un Romain ne peut pas devenir esclave dans sa patrie ; aussi, après la fiction de la vente hors du sol natal, il y en a une autre qui consiste à conserver à l'obéré qui est bien réellement esclave les appellations propres à tout homme libre, le prénom, le nom, le surnom, la tribu ; enfin l'addiction pour dette ne produit aucun des effets civils de l'esclavage, et le citoyen assez heureux pour se libérer, quelque temps qu'il ait d'ailleurs passé dans la servitude, n'est jamais considéré comme affranchi ; il n'a reçu sa liberté de personne, il l'a reprise, il rentre en possession de ses droits civiques suspendus, il y rentre comme homme libre.
Revenons sur nos pas, et parlons d'un autre moyen employé pour combattre les funestes effets de l'usure, et qui consistait à en réduire le taux. D'abord elle n'avait d'autres bornes que la cupidité des riches ; dix fois par an ils tourmentaient leurs débiteurs, l'année étant supputée pour dix mois, et les usures s'acquittant comme aujourd'hui, mensuellement, à l'époque des calendes ou des ides. Alors aussi, l'usage, encore en vigueur, subsistait de faire le premier payement des intérêts en recevant le capital.
Prêter à courte échéance paraît avoir été une règle constante pour les Foenérateurs, sans doute parce que les meilleures dettes deviennent mauvaises lorsqu'on les laisse dormir, ainsi que je l'ai entendu dire à l'un de ces marchands d'argent nommé Alphius.
Une loi des XII Tables, renouvelée l'an trois cent quatre-vingt-dix-huit par une loi tribunitienne, rendit l'usure unciaire, et défendit au Foenérateur de prendre plus d'une once, le douzième de l'as, par mois, soit douze onces par an, sous peine d'une. amende quatre fois supérieure à l'usure qu'il aurait exigée. Enfin, une autre loi, rendue dix ans après, la restreignit encore à moitié, en ordonnant qu'elle ne serait plus que semunciaire. Cette dernière loi régla en même temps que l'on acquitterait toutes les dettes en quatre payements égaux, dont le premier sur l'heure, et les autres en trois années consécutives.
Trois lustres après, l'an quatre cent treize, on alla plus loin encore, et partant de ce principe que l'usure était un profit illicite, une chose onéreuse aux pauvres, et féconde en querelles et en inimitiés, un tribun nommé L. Gaenucius fit sanctionner par le peuple une loi qui interdisait toute espèce de prêt à usure. On nommait ce prêt gratuit mutuum, et il n'avait rien que d'honorable.
Dans l'état des moeurs, vouloir empêcher l'usure c'était comme si l'on avait voulu arrêter le Tibre dans son cours ; une telle loi devenait donc inexécutable, et malgré quelques condamnations', fut promptement violée. L'avarice inventa diverses fraudes pour pratiquer impunément cette violation : la plus adroite consistait à mettre les créances sous le nom de citoyens alliés ou de citoyens Latins, parce qu'ils n'étaient point assujettis aux lois de Rome.
L'an cinq cent soixante-un, on voulut remonter à la source du mal, et l'on obligea les Alliés à venir déclarer les sommes qu'ils auraient prêtées aux citoyens romains, à dater d'une certaine époque. En même temps on informa les débiteurs qu'ils avaient l'option de faire juger toutes les contestations avec leurs créanciers, suivant le droit romain ou suivant le droit latin. Ces déclarations ayant fait connaître à quel excès se montaient les dettes contractées par ces voies ténébreuses, le tribun du peuple M. Sempronius Tuditanus fit rendre une loi qui étendit à tous les Alliés la législation romaine en matière de prêt.
La cupidité se trouva plus ingénieuse encore que les législateurs, et la loi Sempronia n'eut guère d'autre effet que d'obliger les Foenérateurs à chercher des prête-noms hors de l'Italie.
Le tribun Aulus Gabinius, dans une loi qu'il fit, l'an six cent quatre-vingt-sept, essaya de porter un coup mortel à l'usure, et de la poursuivre, pour ainsi dire, dans son dernier repaire, en interdisant à toutes les provinces de venir faire des emprunts à Rome.
Mais, par une malheureuse fatalité, il n'obtint d'autre résultat que de faire monter l'usure à un taux excessif. En effet, lorsque le prêt aux provinces ne fut plus reconnu, les capitalistes, n'ayant aucune garantie légale, aucuns moyens coercitifs contre les emprunteurs, ne donnèrent désormais leur argent que moyennant de grosses usures ; il leur fallut l'appât d'un gain considérable pour les engager à braver les chances de perte sans recours.
Tu vas voir dans les fragments de deux lettres de Cicéron, écrites à l'époque de son proconsulat de Cilicie, l'an sept cent trois, à quel taux excessif cet état fit monter les usures, quels gens s'y livraient, et quelles manoeuvres ils employaient pour se faire payer. Voici les faits qu'il révèle : Brutus m'a recommandé de la manière la plus pressante deux de ses amis de Cypre, M. Scaptius et P. Matinius, créanciers de la ville de Salamine. Les députés de cette ville m'étant venus trouver à Tarse, avec Scaptius, je leur ordonnai de le payer. Ils se plaignirent de l'usure excessive qu'il demandait, et de toutes ses vexations. Je niai rien savoir de tout cela, et j'exhortai les plaignants, je les sollicitai même, en considération des services que j'avais rendus à leur ville, de terminer cette affaire ; enfin j'ajoutai que je me servirais de mon autorité. Mes gens consentirent aussitôt, en disant que ce serait à mes dépens qu'ils s'acquitteraient que, puisque je ne voulais pas recevoir l'argent qu'ils avaient coutume de donner au Préteur, ce tribut prétorial leur suffirait, et au delà, pour payer Scaptius. Je les remerciai, et Scaptius compta avec eux.
« Dans l'édit que je rendis, suivant l'usage, j'ai fixé le taux de l'argent à la centésime, avec l'anatocisme. Scaptius, d'après l'obligation, réclamait l'usure quaternaire. - Je ne puis aller contre mon propre édit, lui dis-je. - Alors il me produisit un sénatus-consulte fait sous le consulat de Lentulus et de Philippus, et qui portait « que les proconsuls de Cilicie jugeraient d'après cette obligation. » Je tremblai d'abord pour cette malheureuse ville, qui était perdue sans ressource ; mais je découvris deux sénatus-consultes de la même époque sur ce traité. Les Salaminiens voulaient emprunter de l'argent à Rome pour payer leurs impositions ; et comme la loi Gabinia le défendait, les amis de Brutus, qui offraient de leur prêter à la quaternaire, demandaient pour leur sûreté un sénatus-consulte, et Brutus le leur fit obtenir.
« Après avoir compté l'argent, les Foenérateurs réfléchirent que la loi Gabinia défendait de recevoir en justice ces sortes d'obligations, et qu'ainsi le sénatus-consulte ne leur suffisait pas ; ils en obtinrent un second, qui rendait leur obligation recevable en justice. » J'expliquai à Scaptius que le Sénat avait voulu garantir le principal, mais non les usures. Il me prit alors en particulier, et me dit qu'il n'allait pas à l'encontre ; que sur ce pied-là, ce qui lui était dû ne s'élevait pas tout à fait à deux cents talents ; mais que, puisque les députés de Salamine croyaient les lui devoir, il me priait de les lui faire donner. « Fort bien, » lui dis-je ; et l'ayant fait retirer, je demandai aux autres combien ils devaient. « Cent six talents, » me répondirent-ils. J'en fais part à Scaptius : mon homme s'emporte. « Tout cela, repris-je, est inutile ; produisez vos comptes respectifs. » Je les fais asseoir. La supputation faite, on tombe d'accord. Les députés de Salamine se préparent à compter l'argent, et pressent Scaptius de le recevoir, mais il me tire encore en particulier, et me prie de laisser cette affaire indécise. J'ai passé sur l'impudence de cet homme, et, quoique nos Grecs se plaignissent fort, je leur ai refusé la permission de déposer cet argent dans un temple. Tous ceux qui étaient présents se récrièrent sur l'impudence sans pareille de Scaptius de refuser la centésime avec l'anotocisme ; d'autres disaient que c'était une folie insigne. Pour moi, je trouve dans son fait plus d'effronterie que de folie ; car si ces débiteurs sont bons, il est toujours sûr d'avoir la centésime ; et s'il hasarde quelque chose, il espère aussi se faire payer la quaternaire.
« Voilà le détail de l'affaire ; si maintenant Brutus me con-damne, je ne veux pas avoir de pareils amis. Je suis bien sûr que son oncle [Caton d'Utique] m'approuvera, lui, maintenant surtout que le Sénat a fixé le prix de l'argent à la centésime et défendu d'ajouter l'usure au principale. »
Je veux dire ici, à l'honneur d'un homme célèbre, que l'édit de Cicéron et le sénatus-consulte sur l'usure n'étaient que la reproduction d'un chef de l'édit de Lucullus, proconsul de cette même province vingt-trois ans auparavant.
Le second fragment dévoile le secret de cette ignoble, de cette sale affaire. Cicéron s'exprime ainsi :
« Quant à l'argent dû par les Salaminiens, je vois bien que vous ne saviez pas, non plus que moi, qu'il fût à Brutus. Il ne m'en a jamais rien dit, et j'ai encore son libelle, commençant ainsi : « La ville de Salamine doit de l'argent à M. Scaptius et à P. Matinius, mes amis particuliers. » - Après me les avoir recommandés, il ajoute seulement, comme pour me stimuler, qu'il les a cautionnés pour une forte somme. J'avais déterminé leurs débiteurs à les payer sur le pied de la centésime, en ajoutant à la fin de chacune des six années les usures au principal ; mais Scaptius voulait avoir la quaternaire. Si j'y avais consenti, j'aurais craint de perdre votre amitié : c'eût été d'ailleurs violer mon propre édit, ruiner à jamais une ville placée sous le patronage de Caton et de Brutus lui-même, détruire tout le bien que je lui avais fait.
« Maintenant Scaptius revient à la charge avec une lettre dans laquelle Brutus m'avoue que cette affaire le regarde personnellement, ce qu'il ne m'a jamais dit, non plus qu'à vous. Il me de-mande aussi une préfecture pour Scaptius. Lorsque vous lui en offrîtes de ma part, vous savez que ce fut à l'exclusion des négociants; et quand j'en accorderais à quelque autre, il faudrait toujours en exclure celui-ci. Il fut préfet sous Appius, qui lui avait également confié quelques escadrons de cavalerie, avec lesquels il tint assiégé le sénat de Salamine, au point que cinq sénateurs moururent de faim. Les députés de Cypre m'en ayant instruit à Éphèse, où ils étaient venus au-devant de moi, je n'eus pas plus tôt mis le pied, dans ma province que j'envoyai des ordres pour faire repasser la mer à cette cavalerie. Voilà sans doute pourquoi Scaptius s'est plaint de moi à Brutus ; mais si Brutus prétend que je devais faire payer à Scaptius quatre centésimes, pendant que je n'en accorde qu'une dans toute ma province, et que les Foenérateurs les moins traitables s'en contentent ; s'il trouve mauvais que je lui aie refusé une préfecture. pour un négociant, quoique Torruatus et Pompée, auxquels j'ai fait pareil refus, ne s'en soient pas plaints ; s'il me reproche d'avoir délivré Salamine de cette cavalerie, je suis très peiné de ne pouvoir lui plaire, mais je le suis bien davantage de le trouver si différent de l'idée que je m'étais formée de lui. Vous me dites, dans une de vos lettres, que quand mes fonctions ne me vaudraient que l'occasion de gagner l'amitié de Brutus, ce serait toujours beaucoup ; soit: mais vous ne voudriez pas, sans doute, que ce fût aux dépens de la justice. »
Je reconnais dans cette réponse, et dans la conduite de Cicéron, son âme honnête. et humaine. Mais que dis-tu du fameux assassin de César ; de cet homme versatile et sans entrailles, dont Pompée avait fait tuer le père, et qui se déclara un des premiers pour Pompée ? qui après Pharsale abandonna le parti du vaincu pour se joindre au vainqueur ? De ce transfuge, que César combla de bienfaits, et qui attira lui-même son clément bienfaiteur dans l'horrible guet-apens où périt ce grand homme ? J'ai vu les portraits de ce Marcus Brutus chez son ami et son compagnon d'armes, L. Sextius ; sa physionomie annonce tout ce qu'il fut, il avait le front bas du calculateur, les cheveux plats, les joues creuses, les pommettes hautes et saillantes, en un mot la figure maigre, blafarde, sèche et dure de l'usurier.
Les usures de Brutus m'en rappellent une autre que l'on nomme l'Usure maritime, parce qu'elle se paye pour l'argent employé dans un commerce maritime ou d'outre-mer. Le taux en est excessivement élevé, attendu que le débiteur ne répond point du capital tant que le vaisseau est en mer, mais seulement du moment de son entrée au port. Caton l'Ancien se livrait beaucoup à cette usure, et pour en tirer un plus gros profit encore, il exigeait que ceux auxquels il prêtait contractassent une société de commerce de cinquante membres ; qu'ils équipassent autant de vaisseaux, sur chacun desquels il avait, outre sa part dans les bénéfices des sociétaires, une mise particulière qu'il faisait valoir par un de ses affranchis embarqué avec les autres associés. De cette manière, il ne pouvait perdre son argent que dans le cas où la société aurait été ruinée par la perte entière de tous ses vaisseaux, et il aurait fallu pour cela un concours impossible de fatalités.
Les tentatives pour proscrire l'usure en général étant toujours déjouées par la cupidité, l'on jugea à propos de laisser muettes les lois restrictives ou prohibitives de ce commerce d'argent. De temps en temps, quand le mal devenait trop intolérable, il y avait des séditions, et le peuple demandait l'abolition des dettes : jamais on ne la lui accorda ; seulement, vers l'an six cent soixante-sept, une loi consulaire autorisa les débiteurs à se libérer en payant un quart du capital qu'ils devaient. Sans doute on avait calculé que les usures excessives, perçues depuis l'origine de la dette, équivalaient aux trois quarts retranchés. Mais cette loi coûta cher à son auteur Valerius Flaccus, car avant la fin de l'année il mourut assassiné.
Néanmoins ce demi-succès enhardit le peuple, et vingt-quatre ans après, environ, il s'ameuta de nouveau pour obtenir l'abolition des dettes. Cette sédition fut peut-être la plus sérieuse de toutes celles causées par ce sujet ; des hommes de toute condition, des citoyens de tous les ordres. prirent les armes, s'assemblèrent et menacèrent de se faire accorder de force l'objet de leurs réclamations. Cicéron était alors consul : il ne s'épouvanta point, fit tête à l'orage, et sa fermeté sauva la République d'un mal si dangereux. Il ne fit aucune concession, et cependant les dettes, qui n'avaient jamais été si considérables, ne furent jamais ni plus aisément ni mieux payées.
Lorsque Jules César fut nommé dictateur, on vint aussi lui demander l'abolition des dettes. Le nombre des débiteurs était immense; n'osant ni rejeter, ni admettre la demande, il ordonna que les créanciers seraient obligés d'accepter des terres en payement ; que l'évaluation en serait faite d'après le prix qu'elles valaient avant les guerres civiles, et que les usures perçues seraient déduites du principal de la dettes. Des juges furent nommés pour les diverses estimations, car il régnait entre les créanciers et les débiteurs beaucoup d'aigreur et de mauvaise foi. Afin de compléter ces mesures, et de forcer les débiteurs qui avaient de l'argent à s'acquitter en numéraire, et les capitalistes à prêter, le dictateur défendit à qui que ce fût de conserver, soit en or, soit en argent, plus de soixante mille sesterces. Cette interdiction et la réduction du capital au moyen des usures perçues étaient d'anciennes lois tribunitiennes qu'il ne fit que renouveler ; la première surtout avait été portée dès la fin du quatrième siècle par Licinius Stolon : toutes sommes excédant soixante mille sesterces durent être placées en acquisition de terres en Italie. C'était encore un moyen de relever la valeur vénale des biens-fonds, et de faciliter la libération des citoyens obérés.
César, parlant dans ses Commentaires de sa loi sur les dettes, loi qui fit perdre aux créanciers un quart du capital prêté, en avoue presque l'iniquité ; mais de deux maux il choisit le moindre, et voulut, dit-il, ôter, par une concession, tout prétexte à l'abolition des dettes; toujours demandée à la fin de chaque sédition ou guerre civile. Cicéron s'exprime autrement sur cette mesure; après avoir rappelé sa propre conduite dans une pareille circonstance, il ajoute, en faisant allusion à César : « Cet homme, qui nous a vaincus depuis, et dont alors je triomphai, a mis à exécution, lorsqu'il ne s'y trouvait plus intéressé, ce qu'il avait imaginé dans un temps où il y était intéressé. Tel fut son penchant au mal, qu'il le fit pour le plaisir de le faire. » Parler avec une animosité aussi évidente, c'est ôter toute autorité à ses paroles. En effet, la mesure s'accomplit paisiblement.
Il y a une chose à considérer dans ces demandes d'abolition de dettes, c'est qu'on les regardait comme une mesure d'intérêt général, dont le but était de conserver à la République des citoyens tombés ou sur le point de tomber dans les liens de l'esclavage. Cela légitimait, spécieusement, une mesure qui devait blesser tant d'intérêts privés, et la faisait paraître juste, ou tout au moins utile, aux yeux d'une partie du peuple, quoique la majorité des tribus ne fût certainement pas composée de débiteurs.
L'usure est une espèce de lèpre que l'on n'a jamais pu extirper, que l'on n'extirpera jamais, et qui s'étend chaque jour de plus en plus. Elle est maintenant autorisée par toutes les prescriptions légales qui accompagnent les prêts, dont la plupart se font authentiquement. Beaucoup de Foenérateurs déposent leur argent chez des banquiers, qui ont leurs tavernes au Forum près la Basilique Aemilia. Quelqu'un veut-il faire un emprunt, il se transporte avec son prêteur chez l'un de ces dépositaires. De part et d'autre on amène des parrains, espèces d'entremetteurs faisant les fonctions dé témoins ; on compte et l'on pèse la somme en leur présence ; le banquier l'inscrit d'abord sur des tablettes courantes d'affaires journalières, la reporte sur des tablettes définitives, livres de comptes réguliers, cahiers de recette et de dépenses, dans lequel l'emprunteur écrit qu'il a reçu telle somme de tel banquier, de l'argent de telle personne, et s'engage à la rembourser, avec ses usures convenues, à telle époques ; puis il appose sa signature à ce reçu, les témoins en font autant, et l'affaire est conclues.
On ne se contente pas de la parole d'un homme, on veut le lier par sa propre signature. Aveu trop humiliant de la mauvaise foi et de la dépravation générales ! Pourquoi l'intervention des parrains ? Pourquoi cette empreinte de leurs sceaux ? C'est de peur que tel homme ne nie avoir reçu ce qu'il a reçu. Ce sont donc des personnages incorruptibles, des organes de la vérité ? me diras-tu. Hélas ! on ne leur prête à eux-mêmes qu'avec des formalités semblables. Eh ! n'eût-il pas été plus honnête de laisser, quelques fripons violer leur foi, que de soupçonner tous les hommes de perfidie.
Mais ces précautions ne suffisent pas, et les créanciers font en outre authentiquer leur dette. Cela eut lieu de tout temps, et se fait par la transcription du prêt sur des tables publiques conservées par l'État. Aussi, toutes les fois que le peuple réclama l'abolition des dettes, il le fit en demandant l'établissement de nouvelles tables, c'est-à-dire la suppression des anciennes.
Indépendamment du compte chez le banquier, les Foenérateurs en tiennent un particulier, au moyen d'un calendaire, livre sur lequel ils inscrivent la quotité des usures et l'époque du remboursement. Ce calendaire leur est indispensable, attendu que toute demande en payement, faite en justice avant le terme, prive le créancier de son privilège.
Une autre source de gains pour les Foenérateurs consiste dans le change, parce que les payements à faire à Rome par les provinces doivent s'effectuer en monnaie romaine. Or, la substitution d'une monnaie à une autre exige des calculs et des soins pour lesquels une commission est due. Je crois que les Foenérateurs s'entendent pour en fixer le taux proportionnel, qui varie suivant les contrées. Un fait certain, c'est que l'on trouve le taux du change affiché publiquement au temple de Castor, dont le soubassement, haut et long, se présente de flanc à la partie de la voie Sacrée la plus fréquentée pour venir au Forum.
Mais à propos de change, je viens d'apprendre une chose assez extraordinaire, et qui devra diminuer cette industrie : c'est qu'il y .a bien des années; l'an sept cent vingt-cinq, je crois, Agrippa avait proposé d'imposer à toutes les provinces l'usage des monnaies, des poids et des mesures de Rome, à l'exclusion de tous autres. L'exécution de cette mesure présentait tant de difficultés, qu'on aura rencontré bien des obstacles souvent insurmontables ; cependant des publicains m'ont assuré que dans l'Orient la proposition d'Agrippa était en vigueur, et que l'on s'y servait généralement de la livre romaine. Ce qui a pu faciliter le succès dans ces contrées, c'est le droit dont les gouverneurs de l'importante province d'Asie ont joui depuis.. longtemps, et qu'ils conservent encore, de battre monnaie qui naturellement est de la monnaie romaine.
J'achèverai de peindre les Foenérateurs en te disant que les plus retors, au lieu de prêter au mois, suivant l'usage général, prêtent à la quinzaine, jusqu'aux ides seulement, parce qu'il arrive quelquefois que des calendes aux ides le taux de l'argent augmente, double même. Cela ne manquait jamais sous l'ancienne République, à l'époque des comices pour l'élection des magistrats. Depuis que le divin Auguste a tout pacifié, l'usure est devenue sémissale, c'est-à-dire de six pour cent par an. Il y a cependant encore des cas exceptionnels où elle dépasse ce taux, suivant la position des emprunteurs et l'avarice ou la rapacité des Foenérateurs ; ainsi un certain Fufidius ne prête pas son argent à moins de cinq pour cent par mois ! Mais, je le répète, ce sont là des cas assez rares pour être signalés.
Déjà au sixième siècle, les Foenérateurs étaient si décriés, qu'on les comparait aux maquignons, et qu'en plein théâtre, les poètes les livraient à la risée et au mépris des citoyens. Ils ne se sont pas réhabilités depuis. L'esprit de l'usure a même fait naître, de notre temps, une foenération des plus singulières : certains de ces gens de bien, qui siègent à medius Janus, et usent le pavé du Forum, ont découvert le moyen de prêter sans rien posséder : c'est d'emprunter à petite usure, pour prêter à grosse usure. L'Empereur Auguste nota d'infamie plusieurs chevaliers romains qui faisaient ce trafic. Mais sa juste sévérité fut impuissante à réprimer ces actes d'une cupidité devenue si générale, que dans le Sénat, jadis l'auxiliaire de tous les magistrats qui voulurent réduire ou supprimer entièrement les prêts à usure, on ne trouverait peut-être pas aujourd'hui un seul sénateur qui n'aurait à trembler, si jamais l'on faisait revivre dans toute leur sévérité les lois prohibitives de ces gains honteux et sordides.
Les anciens Romains avaient l'usure tellement en horreur, qu'ils la punissaient plus sévèrement que le vol : le voleur était condamné à la restitution du double, et le Foenérateur à celle du quadruple. Le vieux Caton, bien qu'il se livrât aussi à ce commerce d'argent, ainsi que je l'ai dit plus haut, interrogé quelle était la première richesse dans un patrimoine, répondit : « De bons troupeaux. - Et la seconde? -- Des troupeaux moins bons. - Et la troisième ? - Des troupeaux même mauvais. - Et après les troupeaux ? - De labourer. » - Le questionneur disant alors : « Pourquoi pas de prêter à usure ? - Et pourquoi pas d'assassiner ? » repartit Caton.

 LETTRE XCIX.

UNE ENCHÈRE PUBLIQUE.

Dans cette Rome où tant d'intérêts divers s'agitent et sont en lutte, où il y a un si grand mouvement de vie, de passions, de brigues, d'intrigues de toute espèce, on voit journellement des choses qui sont pour les uns des affaires de la plus haute gravité, et pour les autres de simples amusements, des spectacles, des passe-temps. Ces jours derniers, je me promenais en oisif dans la ville, quand j'aperçus un groupe nombreux de citoyens qui paraissaient regarder quelque chose avec curiosité. Je m'approche, et parmi beaucoup de meubles étalés dans un atrium, et que chacun considérait, regardait, examinait, flairait, je vis deux tables de citre, bois précieux qui croît dans la Mauritanie, espèce de cyprès sauvage, et qui en a l'odeur. Quelqu'un disait, en les montrant à la foule : « La plus petite de ces deux tables est la première qu'on ait vue à Rome ; elle appartint à Cicéron, qui la paya un million de sesterces. Toutes deux ont une grande valeur. - Celle-ci est affreuse, interrompit l'un des assistants en montrant la seconde table ; voyez ce bois mat et sens nuances, ces veines découpées comme des feuilles de platane. Quelle valeur peuvent avoir ces lignes noires tortillées comme des murènes, ces points qu'on prendrait pour des graines de pavot, ces bariolages de taches, enfin cette couleur d'yeuse, sans compter les fentes et les gerçures que le soleil vient d'y faire ? - Des tables qu'il suffit de frotter avec la main sèche, au sortir du bain, pour leur donner du lustre, reprit le premier interlocuteur, des tables légères ; que le vin ne tache pas, auront toujours une grande valeur, quelle que soit leur madrure. Voyez quelles veines étendues et prolongées, poursuivit-il en ramenant l'attention sur celle dont il avait parlé d'abord ; n'est-ce pas une magnifique tigrine ? Elle resplendit de cette teinte de vin miellé, si fort prisée des connaisseurs. L'autre peut passer pour une panthérine ou pour une apiate tout à la fois, car ces lignes tournées, ces petits tourbillons imitent plutôt les marques de la robe d'une panthère que les enroulements d'une murène, et ces points ressemblent tout à fait à des graines de persil. - Le monopode qu'on nous vante, fit observer un troisième interlocuteur, n'est point débité dans un seul tronc d'arbre il est pris dans les racines, et seulement plaqué. - Peu importe, repartit le premier : Asinius Gallus a payé une pareille table, de quatre pieds de diamètre, comme celle-ci, onze cent mille sesterces, et nous savons tous qu'il existe dans la famille des Cethegus un citre héréditaire qui n'a pas coûté moins de quatorze cent mille sesterces. - Rien de plus vrai, cria quelqu'un du milieu de la foule, mais c'est un de ces bois rares dont les veines imitent les yeux de la queue du paon. - J'aperçois Sulpicius, répondit le défenseur des tables, l'enchère va prononcer. »
C'était en effet aux préparatifs d'une vente ou Enchère publique que je me trouvais. Ces enchères se font sur le Forum, dans les carrefours, devant un temple, quand il s'agit de biens immeubles; lorsque ce sont des biens meubles, elles ont lieu dans des endroits entourés de portiques, et qui, de leur destination, soit ordinaire, soit momentanée, sont appelés atria d'enchères.
Il y a deux sortes de ventes, ou, pour employer le terme véritable, d'Enchères publiques : les unes pratiquées contre les débiteurs de l'État, dont les biens sont saisis par suite d'amendes ou d'impôts non acquittés ; les autres exécutées pour dettes de citoyen à citoyen. Ce sont des actes sévères, presque odieux, auxquels, on ne recourt jamais qu'à la dernière extrémité. L'enchère dont j'ai commencé à te parler est un exemple du dernier cas : c'est le fameux prodigue Nomentanus qui me le fournit, et les belles tables de citre, et tout ce mobilier livré à l'avide curiosité de la foule des vendeurs, des acheteurs, et des oisifs comme moi , tout cela vient de chez lui.
Depuis quelque temps Nomentanus ne trouvait plus aucun crédit auprès des Foenérateurs ; ses créanciers le poursuivaient, l'assiégeaient chez lui, et Baïes même n'était plus un asile contre leurs pressantes importunités. Il avait reçu assignation sur assignation pour comparaître en justice : il les avait toutes désertées. On lui avait fait des significations et à son domicile, et chez son procurateur ; on avait été jusqu'à lui proposer un arrangement « entre les murs, » c'est-à-dire à l'amiable, et toujours inutilement. Alors ses créanciers, voyant qu'il se jouait de leur attente, que c'était un homme qui avait la plante des pieds dans le bourbier et ne voulait pas s'en arracher, eurent recours à la dernière ressource, à celle qu'on emploie pour déjouer une fraude évidente : ils ont demandé au Préteur la mise en possession des biens de Nomentanus, et l'ont obtenue, en prouvant l'équité de leurs réclamations.
La saisie décrétée, on a sur-le-champ proscrit, c'est-à-dire annoncé la vente prochaine, au moyen de libelles ou tables d'enchères, apposés dans les places publiques, les rues, les carrefours ; devant les tavernes, les marchés, les basiliques, et, lorsqu'il y a une distribution de blé, aux lieux où on la fait ; enfin dans tous les endroits les plus fréquentés et les plus en évidence. Elles sont écrites en grandes lettres, faciles à lire d'en bas. Les lettres sont rouges ou noires, et souvent peintes sur une paroi de muraille réservée pour cet usage dans divers lieux publics. C'est ce qu'on appelle un album, parce que .ces parois sont blanchies ou couvertes d'un enduit de gypse ou de stuc blanc, afin que les inscriptions dont on les couvre soient plus visibles. Comme on recherche les endroits publics, les murailles autour des portes de la ville servent aussi d'album. La rédaction des libelles est toujours pompeuse, et même, par un usage d'autant plus singulier que personne n'en est dupe, un peu mensongère. Par exemple, annonce-t-on une villa ? l'affiche porte toujours « belle et bien bâtie, » quoique souvent elle ne soit ni l'un ni l'autre. Une maison ? de même. On va plus loin encore, car on suppose des« loyers plus considérables qu'ils ne sont effectivement. Un tel usage, bien que contraire à la probité, ne passe point pour honteux, tant il est ordinaire et général ; ni la loi, ni le droit civil ne défendent cette fraude, tant les moeurs sont corrompues.
Au bas de la table d'enchères sont relatés l'annonce du jour et de l'heure de la vente; la liste des biens et leur désignation détaillée, s'il y en a de plusieurs natures ; l'ordre dans lequel on les vendra, et l'avertissement que tout devra se payer comptant. Si la vente a lieu par autorité de justice, l'édit du magistrat est suspendu au-dessus de la table. La publication doit durer trente jours ; et quinze jours seulement pour une vente après décès.
Les ventes poursuivies au nom de la République sont présidées par les administrateurs du Trésor de Saturne ; les ventes privées se font sous l'inspection d'un maître, qui n'est autre qu'un créancier élu par les autres créanciers pour les représenter, défendre leurs intérêts communs, diriger l'enchère, et veiller à ce que chaque objet soit bien porté à sa valeur.
Afin d'atteindre ce but autant que possible, outre les annonces placées dans les endroits publics, le lieu même de la vente est marqué, indiqué à tous les passants par une lance dressée devant, qui est la marque, l'enseigne ordinaire des ventes à l'encan. Ensuite, après que les biens meubles ont été exposés à la vue des amateurs de manière à les tenter, à les séduire, un héraut les crie l'un après l'autre, ou par lots , en mettant une estimation à chacun. Il est monté sur une pierre, comme sur une tribune, afin que sa voix puisse être entendue de plus loin. S'il ne se présente point d'amateurs pour sa première estimation, il la baisse successivement jusqu'à ce que quelqu'un des assistants, levant l'index, ou faisant de la tête un mouvement précipité d'acquiescement, déclare ainsi se rendre adjudicataire. L'acquéreur dit son nom, qui est répété à haute voix, et, pendant que l'enchère se continue, vient payer son acquisition entre les mains d'un préposé nommé l'argentier ou le coacteur ou coacteur-argentier, chargé de la recette, et percevant pour lui-même un pour cent de commission. Le payement se fait avec toutes les formalités que j'ai déjà rapportées en parlant des esclaves, et qui se sont conservées depuis le temps, antérieur à la loi des XII Tables, où toute la monnaie étant d'airain n'était reçue qu'au poids, et où un libripens (pèse-livre), officier public, pesait lui-même, pour garantir la valeur exacte de la somme remise.
Pour la légalisation de la vente, chaque objet est inscrit à mesure sur une liste ouverte par l'argentier et forme un article contenant la dénomination de l'objet, le prix de l'acquisition, et le nom de l'acquéreur. Ce dernier reçoit un contrat de vente écrit, où l'on insère toujours une déclaration pour réserver ses droits, et dans laquelle on lui fait dire en langage direct, comme s'il s'adressait à son vendeur : « Afin que de vous ou de votre foi je ne reçoive ni perte ni dommage, comme il convient d'agir entre honnêtes gens, et sans aucune fraude. »
Malgré cette formule, la fraude n'est pas tellement bannie de ces marchés, que la loi ne l'ait prévue, car elle a rendu le vendeur garant de ce qu'il déclare formellement à son acheteur : en vertu des XII Tables, une fausse déclaration l'expose à une amende dont le taux égale le double de la valeur de la chose vendue. En outre, les jurisconsultes ont établi une peine pour la réticence, et statué que tout vice qui se trouverait dans un immeuble, et que le vendeur aurait connu, retomberait à sa garantie, s'il ne l'avait nominativement déclaré.
En général, dans toute espèce de vente, le vendeur est garant de ce qu'il vend ; sa garantie est même formulée avec beaucoup de détails ; je me souviens d'avoir assisté à un achat de bétail, par Atticus : « Me répondez-vous, disait-il au vendeur, que ces brebis, dont il est question entre nous, sont bien saines, et tel que doit être ce genre de bétail quand il est bien sain ; qu'il n'y en a point de borgne, de sourde, ni de minable pelée sous le ventre ; qu'elles ne proviennent pas d'un troupeau maladif, et qu'il me sera libre de les posséder en toute propriété ? - J'en réponds, répliquait le vendeur. » La même formalité fut répétée pour des truies, et le cédant alla jusqu'à garantir à mon ami qu'il serait à l'abri de toute poursuite à raison des dommages qu'elles pourraient avoir causés avant la conclusion du marché.
Les criées de ventes publiques commencent par une formule assez bizarre : « Biens de Porsena à vendre ! » De diverses traditions sur l'origine de cet usage, voici la plus vraisemblable : Porsena, comme tu te le rappelles sans doute, ayant entrepris une guerre contre Rome pour remettre Tarquin sur le trône, occupait le mont Janicule avec toute son armée, lorsque l'action de Mutius Scaevola, le remplissant d'admiration pour le caractère énergique et déterminé des Romains, l'engagea à faire la paix. Il voulut, en se retirant, montrer sa munificence, et laissa son camp rempli d'approvisionnements de toutes espèces, qu'il abandonna au peuple, réduit à une misère extrême par la longueur du siège. Afin de prévenir un gaspillage inévitable si ces richesses eussent été abandonnées à la multitude, les magistrats les firent mettre en vente, et la formule : «Biens de Porsena, » fut une reconnaissance de la générosité d'un roi que la magnanimité de Rome avait désarmé, ,disent les historiens de Rome. La vente se sera faite à très vil prix, et c'est pour rappeler symboliquement qu'une vente doit être avantageuse aux acquéreurs, que cet antique souvenir a été consacré dans la formule d'enchère. Je ne crois pas que ce soit par un éternel sentiment de gratitude envers Porsena, sentiment qui, d'ailleurs, aurait eu le temps de s'affaiblir singulièrement depuis cinq siècles, sinon de s'effacer tout à fait. Les Romains recherchent partout les présages heureux, et nous avons vu un exemple analogue à celui-ci dans l'adjudication des impôts et revenus de la République, qui commence toujours par la mise à bail du lac Lucrin.
La vente de Nomentanus m'a inspiré quelque tristesse, bien que je ne connaisse ce fameux prodigue que de nom et de vue, car c'est tout un naufrage que les conséquences d'un tel acte judiciaire. Malgré soi l'on s'intéresse à des gens qui n'en sont guère dignes, parce qu'un sentiment d'humanité nous fait regarder le malheur presque comme une réhabilitation de l'inconduite, et le malheur de Nomentanus est grand de toutes les manières.
Que la Fortune ait dépouillé un citoyen de ses biens, ou que l'injustice les lui ait ravis, sa réputation demeure intacte, et l'honneur le console de la pauvreté. Tel autre frappé d'ignominie, ou flétri par un jugement, jouit encore de ce qu'il a, et ne se trouve pas réduit à la plus déplorable des humiliations, celle d'implorer les secours d'autrui : c'est du moins un soulagement, une consolation à sa misère. Mais celui dont les biens ont été mis à l'encan ; celui qui a vu, non seulement ses riches domaines, mais jusqu'à ses vêtements, et jusqu'aux aliments dont il soutient sa vie, honteusement jetés aux pieds d'un crieur public, celui-là n'est pas seulement retranché du nombre des vivants ; il est rabaissé, si cela est possible, au-dessous même des morts. En effet, la saisie juridique de ses biens, ruine encore un citoyen dans son honneur tout à la fois et dans sa réputation. Celui dont les tables d'enchères sont écrites aux lieux les plus passants ne peut pas même mourir obscur et ignoré ; celui auquel la loi donne des maîtres et des syndics qui décident des formes légales et des conditions de sa perte ; celui dont le crieur proclame le nom et adjuge les biens, celui-là est conduit vivant au spectacle cruel de ses propres funérailles, si l'on peut appeler ainsi une réunion où, au lieu d'amis empressés de lui rendre un dernier témoignage d'estime, ce ne sont que d'avides acheteurs, accourus comme des bourreaux, pour déchirer et s'arracher entre eux les tristes débris de son existence.
Voilà quel est aujourd'hui le sort de Nomentanus, voilà où l'a conduit sa prodigalité effrénée.

LETTRE C.

LES PISCINES.

Tu te rappelles ma fuite de Baïes : la lettre que je t'envoie aujourd'hui remonte à cette époque. J'avais tourné mes pas vers Putéoles, et dans mon empressement à m'éloigner du pays, j'étais parti à pied, ma paenula retroussée jusqu'aux hanches comme les voyageurs qui veulent être plus libres dans leur marcher. Je m'avançais sur la voie Campanienne ; lorsqu'au milieu des tombeaux qui la bordent à peu de distance de Putéoles, je rencontrai mon vieil ami Pomponius Atticus : « Où donc allez-vous ainsi retroussé ? » me dit-il. Je lui fis connaître en peu de paroles la cause de ma présence en ce pays, et celle de mon prompt départ. « Par Hercule, reprit-il, je ne veux pas que vous ayez tout à fait perdu votre temps en venant ici : je me souviens que j'ai fait un engagement à remplir avec vous ; je vous ai promis de vous faire voir des piscines et des volières qui manquent à ma villa de Nomentum ; nous sommes ici dans le vrai pays des piscines, et l'occasion d'accomplir une partie de ma promesse est trop belle pour que je la laisse échapper. Je m'empare donc de votre personne. Je vais à l'Académie de Cicéron, sur le chemin de Putéoles au lac Averne. C'est une villa qu'il avait ainsi nommée parce qu'il y a un portique et un bois imités de l'Académie d'Athènes. Antistius Vetus ayant acquis cette villa peu après la mort de Cicéron, il jaillit tout à coup, dans la cour de l'atrium, une source chaude, dont les eaux sont excellentes pour la vue, et j'y vais chercher un remède à l'ophthalmie dont je suis menacé. Montez dans mon rheda ; Antistius sera votre hôte et le mien ; nous passerons deux ou trois jours ensemble, sans nous égarer dans les bois de ce golfe délicieux, le plus beau et le plus agréable pays du monde... pour nous autres Romains. » J'hésitais, par discrétion. « Vous ne pouvez, reprit-il, continuer votre route, car il va pleuvoir; j'entends les grenouilles qui exercent leur rhétorique. »
Atticus me fit donc rebrousser chemin, et quelques instants après nous entrions dans la belle villa d'Antistius. Elle est située au fond du golfe qui sépare Putéoles du lac Lucrin, dans une admirable situation, sur une côte en face de la mer. C'était de là que Cicéron, dans ses courts instants de paresse, s'amusait à compter les flots, comme me dit gaiement Atticus. La façade de la maison a un portique de vingt arcades air moins, avec pieds-droits ornés de pilastres, et qui forme une belle galerie longue de deux cent soixante-dix à deux cent quatre-vingts pieds : c'est le portique académique.
Je passe sur l'accueil empressé qui nous fut fait, et j'arrive au sujet de cette lettre.
Autrefois, dans toute villa, il y avait une piscine d'eau douce La race ancienne et rustique des Romains aimait fort à se procurer, dans sa vie agreste, l'abondance qui règne parmi les habitants de la ville, et calculait, en même temps, le profit que l'on pourrait retirer en élevant des poissons. Elle s'y livrait avec un goût et un soin tout particuliers, jusqu'au point de renfermer des poissons de mer dans de l'eau douce. Ils ne se contentaient point de peupler les piscines qu'ils avaient construites eux-mêmes ; ils poussaient la prévoyance jusqu'à remplir les lacs formés par la Nature, de semences de poissons marins ! C'est ainsi que les lacs Velinus, Saba-. tinus, Vulsiniensis, et Ciminus, en Étrurie, sont parvenus à produire des loups marins, des dorades et toutes les espèces de poissons qui ont pu s'habituer à l'eau douce. Voilà où l'on en était arrivé dans le sixième siècle.
Le siècle suivant dédaigna ces soins, et méprisant les piscines d'eau douce, piscines à l'usage du peuple, qui ne sont pas sans produit, et que l'on trouve dans la plupart des villas, il en voulut avoir d'eau salée, auxquelles Neptune seul fournit l'eau et les poissons.
Vers le milieu du septième siècle, Sergius Orata, riche épicurien, qui, joignant à de grandes richesses le caractère le plus aimable et le plus délicat, eut les amis les plus agréables, et sut mettre à profit les biens que lui avait prodigués la Fortune ; Sergius, dis-je, imagina de former des parcs d'huîtres dans une villa qu'il avait à Baies. Peu d'années après, Licinius Murena eut l'idée d'avoir des piscines d'eau de mer pour les autres genres de poissons : les deux Lucullus, Martius Philippus, Hortensius, Hirrius et beaucoup d'autres nobles imitèrent son exemple.
Ce ne furent plus des mulets et des chiens de mers que l'on éleva : aux yeux de ces amateurs, autant aurait valu une piscine remplie de grenouilles, que peuplée de pareils poissons ; mais des murènes, des loups marins, des dorades, des turbots, des spondyles, des pétoncles, des pourpres, des barbeaux, des soles, des passers, des merles, des vielles, des hélops ; en un mot, toutes les sortes de poissons les plus rares et les plus recherchés, dont chaque espèce fut assortie à la nature, soit limoneuse, soit aréneuse, soit saxatile, du terrain où l'on établit ces étangs marins.
On étudia aussi les modifications de goût que les transmigrations forcées faisaient éprouver aux poissons : ainsi, l'observation découvrit aux amateurs. que les huîtres, de Brindes (c'est là que l'on approvisionne les parcs aux huîtres), parquées dans le lac Averne, retiennent leur suc ; au lieu que parquées dans le lac Lucrin, elles y prennent une nouvelle saveur. Le fameux Sergius Orata avait décidé que les huîtres du Lucrin étaient les meilleures de toutes, et surpassaient celles de Brindes ; il imagina, pour augmenter les plaisirs des gourmands, et par spéculation, de faire parquer dans le Lucrin les huîtres Brindisiennes, affamées par ce long trajet. Hirrius sépara le premier les poissons par espèces, et forma chez lui une piscine pour les murènes seulement. Il en éleva une si grande quantité, qu'il, put en fournir six mille à César, lorsqu'à l'occasion de ses triomphes, il donna des, festins au peuple. Hirrius les lui prêta au poids n'en voulant recevoir le prix ni en argent ni en aucune autre valeur. Très peu de temps après, sa villa, qui n'était pas très-grande, fut vendue quatre millions de sesterces, à cause des piscines, qui cependant n'étaient pas d'un grand revenu : elles produisaient annuellement douze mille sesterces, et la nourriture des poissons consumait tout ce profit.
Les piscines marines aussi sont faites pour le plaisir de la vue plus que pour le profit, et contribuent à vider la bourse du maître plutôt qu'à la remplir ; car elles coûtent beaucoup à construire, beaucoup à peupler, beaucoup à entretenir ; aussi dit-on, en faisant un jeu de mots, que les piscines plébéiennes, celles situées au milieu des terres, sont douces, tandis que celles des nobles sont amères. En effet, ces dernières, distribuées en différents bassins, sont peuplées de poissons auxquels un cuisinier n'ose pas plus toucher que s'ils étaient sacrés.
Atticus me promenait dans les jardins d'Antistius avec une sorte de prédilection. Il me conduisit sous l'ombrage d'une grande avenue en terrasse, qui se déploie en avant de la villa, presque jusqu'au bord de la mer, et plonge sur le golfe Là il s'arrêta quelques instants, et me dit : « Dans le temps que notre ami Hortensius possédait à Baules, vis-à-vis de nous, ajouta-t-il en étendant la main vers la côte de Baïes, ces piscines qu'il construisit à si grands frais, il m'est souvent arrivé d'aller avec lui à sa villa, afin de m'assurer qu'il envoyait toujours acheter du poisson de ce côté-ci du golfe, à Putéoles, pour l'usage de sa table. C'était trop peu pour lui de ne point se nourrir du poisson de ses piscines il fallait encore qu'il le nourrît lui-même, et cela lui coûtait beaucoup. Il occupait continuellement une foule de pêcheurs à prendre des petits poissons pour les donner à manger à ses surmulets. Outre cela, quand l'agitation de la mer ne permettait point d'aller à la pêche, il faisait jeter dans ses piscines du poisson salé, des morceaux de pain bis, ou des fruits coupés par morceaux, tels que des figues vertes ou sèches, des amandes concassées, des sorbes bouillies, du fromage mou, du lait caillé : jamais ses troupeaux aquatiques ne manquaient de provisions, alors même que les pêcheurs ne pouvaient amener de poisson au rivage pour la nourriture du peuple. Hortensius aurait plutôt consenti à tirer de son écurie des mules d'attelage pour vous les donner, qu'un seul vieux barbeau de sa piscine. La santé de ses poissons lui était plus chère que celle de ses esclaves ; lorsque les premiers étaient malades, il s'inquiétait bien plus qu'ils n'eussent point d'eau trop froide, que d'en voir boire aux derniers. Il taxait d'incurie Marcus Lucullus, frère de Lucius, le vainqueur de Mithridate, et professait un souverain mépris pour ses piscines, parce que l'on n'y trouvait point, du moins à une certaine époque, de quartiers de rafraîchissements pour l'été, et que, selon lui, il laissait ses poissons dans une eau croupissante et dans des lieux malsains. »Alors (et je ne pense pas que cela excuse beaucoup Hortensius) on portait si loin la passion des piscines, que des citoyens reçurent des surnoms empruntés aux poissons, et ne se plurent pas moins à les porter que d'autres illustres Romains, avant eux , ne se plurent à se parer des surnoms pris des nations qu'ils avaient conquises. Les Licinius furent appelés Murena, de leur passion pour les murènes, et Sergius fut surnommé Orata, parce qu'il aimait beaucoup les dorades, oratae. Croirais-tu que Crassus, jouissant de la réputation d'un homme grave et sensé ; Crassus, savant distingué, le premier parmi les illustres citoyens ; Crassus, homme censorial, se passionna tellement pour une murène, qu'il la para de pendants d'oreilles et d'un collier de perles, comme une jeune fille ; l'habitua à venir à sa voix, à manger dans sa main ; et que ce poisson étant mort, il prit le deuil, et le pleura comme il eût pleuré son enfant ! Ce fait n'est point douteux : Domitius, collègue de Crassus dans la Censure, le lui reprocha en plein Sénat, comme une chose honteuse, et Crassus, loin d'en rougir, l'avoua hautement, s'en vantant comme d'un acte de piété et de sensibilité !Une si bizarre faiblesse fut aussi reprochée à Hortensius; mais elle étonne moins de sa part. Au surplus cette espèce de dégradation était alors générale à Rome, quoique à des degrés différents.« Nos grands, écrivait Cicéron à Pomponius Atticus, vers la fin du septième siècle, croient toucher le ciel du doigt, quand ils ont dans leurs piscines de vieux barbeaux qui viennent manger à la main, et ils ne se soucient nullement des affaires de l'État. Ils sont assez fous pour s'imaginer qu'ils conserveront leurs piscines quand il n'y aura plus de République ! Faisons revivre Manius Curius ou quelque autre de ces Romains dans la maison de qui, soit à la ville, soit à la campagne, il n'y eut jamais rien de beau, rien de grand, si ce n'est eux-mêmes, et qu'il voie un citoyen comblé des bienfaits du peuple tirer des barbeaux de la piscine, les quitter, les reprendre, et se glorifier du grand nombre de ses murènes : ne le regardera-t-il pas comme un esclave incapable même de quelque importante fonction ? »
Les piscines construites par ces Romains que Cicéron appelait assez plaisamment « Piscinaires, » et « Tritons de piscines, » existent encore aux environs de Baïes, de Putéoles, et de Neapolis.
Ce sont des piscines marines, et voici, en général, leurs dispositions : construites sur le rivage de la mer, elles sont tournées de manière que le flot en y entrant chasse celui qui l'a précédé, en le faisant tourbillonner. Cet état ressemble le plus à celui de la mer elle-même, qui, perpétuellement agitée par les vents, se renouvelle sans cesse, et ne peut jamais s'échauffer, parce que ses eaux inférieures, toujours les plus fraîches, remontent à sa partie supérieure. Tu comprendras facilement cet échauffement possible, des eaux de la mer, et à plus forte raison de celles des piscines, en te rappelant qu'à Rome, en été, les eaux courantes du Tibre sont tièdes ; et il fait encore plus chaud dans la Campanie que dans le Latium.
Il y a des étangs maritimes qui sont taillés dans les rochers. Cela est d'autant plus facile, qu'ici la plupart des rochers sont composés de tuf volcanique, peu résistant, et par conséquent facile à creuser. Beaucoup de piscines sont construites en maçonnerie de blocage, composée de cinq parties de sable, de deux de chaux, et d'une quantité de petits morceaux de pierre ou de tuf, du poids d'une livre environ. Ce mélange est foulé avec des pilons de bois ferrés. Dans toutes les piscines on ménage ou l'on creuse, le long des rives, des cavernes, les unes droites pour servir de retraite aux poissons à écailles ; les autres contournées en forme de vis, et pas trop larges, dans lesquelles les murènes peuvent se cacher.
Quand la position le permet, un courant traverse la piscine ; l'eau entre par un côté et ressort par l'autre, de sorte qu'elle se renouvelle beaucoup mieux. Les passages ménagés pour produire ce courant sont percés à sept pieds au-dessous du niveau de la mer, parce que plus l'eau vient du fond, plus elle est fraîche.
On donne à une piscine neuf pieds de profondeur lorsque le sol où on l'établit ne s'élève pas au-dessus du niveau de la mer. Son canal de communication avec les eaux marines est profond de deux pieds seulement, mais très large, afin d'offrir un accès facile à la marée qui, dans cette mer, ne monte que de quelques doigts, et pour que le flot, arrivant avec impétuosité, puisse refouler et faire soulever l'eau dormante dans le fond du bassin.
Les piscines profondes sont destinées aux poissons qui nagent sur champ ; pour ceux qui vont à plat, tels que les soles et les turbots, on se contente d'une profondeur de deux pieds au-dessous de la basse mer.
Dans beaucoup de piscines où la mer ne peut former un courant, on évite de pratiquer des cavernes droites ou contournées, parce que l'eau s'y renouvelle très mal , et que ces réduits deviennent ainsi plus nuisibles aux poissons, par l'eau croupissante qu'ils renferment, qu'avantageux par l'abri qu'ils leur offrent. Néanmoins, pour que ces animaux ne soient pas privés de tout moyen de se garantir des ardeurs du soleil, on pratique dans la digue des espèces de cellules, dont le peu de profondeur permet, à l'eau de s'écouler aisément.
Toutes les ouvertures des canaux d'entrée et de dégorgement sont garnies de grilles d'airain, à petites mailles, pour empêcher le poisson de s'enfuir. Dans les grands étangs, on a poussé la recherche jusqu'à renfermer de place en place des rochers du rivage, surtout de ceux qui sont couverts d'algues, afin d'imiter, autant que possible, une mer véritable, et que les poissons s'aperçoivent moins qu'ils sont en prison.
J'ai vu ces dispositions dans la plupart des piscines, particulièrement dans celles des deux Lucullus, d'Hortensius, et de Pollion, les plus célèbres de la contrée, et pour la création desquelles ces opulents citoyens semblent s'être joués de leurs immenses richesses. Atticus m'a d'abord conduit au promontoire de Misène, à la villa qui conserve encore le nom de Marcus Lucullus, bien qu'elle appartienne maintenant à l'Empereur. La maison, le prétoire, selon le terme consacré, s'élève au sommet du cap et regarde le grand golfe du Crater et la mer de Sicile Ses jardins, peu spacieux, s'étendent jusqu'au bas du rocher. Là, au fond d'une petite anse, sur la face occidentale du cap Misène, sont les Piscines couvertes. Elles consistent en plusieurs renfoncements, excavés de main d'homme dans la montagne même. En avant s'élève une espèce de digue, qui, longeant la côte, forme un canal où la mer s'engouffre en un courant rapide au moment du reflux, et renouvelle ainsi l'eau jusqu'au fond des piscines. Le canal aboutit à une vaste piscine souterraine de deux cents pieds de long sur cent cinquante de large. C'est comme un portique pour la promenade des poissons, car douze gros piliers réservés dans la masse, et soutenant la voûte, le divisent en plusieurs galeries. Ces cryptes qui furent originairement une citerne se trouvent à une centaine de pieds du rivage. Il fallut y faire pénétrer la mer, et pour cela excaver un long aqueduc dans le rocher. Ce travail, la construction de la digue devaient entraîner des dépenses considérables ; mais le but était si important ! Marcus Lucullus n'hésita pas; une aussi belle entreprise enflamma son génie, il commanda à son architecte, dût-il le ruiner, de se mettre à l'oeuvre, afin que depuis le premier quartier jusqu'à la fin de la lune, ses Piscines pussent être rafraîchies deux fois le jour par le flux et le reflux.
Du cap Misène, nous suivîmes la côte, après avoir traversé le port, et nous gagnâmes Baules ; villa d'Hortensius, située à quelques milles plus au septention, proche de la pointe gauche du petit golfe de Baies. Les Piscines, fort belles aussi, ont cela de remarquable qu'au moyen de constructions tout entières de main d'homme, elles s'avancent jusque dans la mer.
Nous visitâmes le même jour la villa à Piscines de Lucius Lucullus, le rival de son frère, et celle de Pollion. L'une et l'autre se trou vent au mont Pausilype, sur la côte septentrionale du Crater. Celle de Lucullus est à la pointe de la montagne ; celle de Pollion, un peu au-dessus, du côté de Neapolis. Il y a loin de Baules à Pausilype ; mais Atticus avait tout prévu ; le vent était favorable, et une barque à voiles, qui devait aller à Pompéia, vint nous prendre, et nous transporta, en moins d'une heure, de l'autre côté du golfe de Putéoles.
La voie de mer n'était pas seulement la plus commode, mais aussi la plus favorable pour les excursions que nous allions faire ; en effet, rien n'est séduisant comme la pointe du Pausilype, meublée des villas et des Piscines de Lucullus et de Pollion. La villa de Lucullus est bâtie dans une petite île de rochers, très élevée, dite l'île Nésis, d'où l'on jouit d'une vue magnifique. Un détroit large d'un demi-mille la sépare du continent. Les Piscines sont un mille plus bas, en descendant vers Neapolis. Elles se divisent en piscines d'hiver et piscines d'été, L. Lucullus ayant voulu que ses poissons fussent traités comme les troupeaux des villas, qui ont doubles pâturages Les Piscines d'été sont d'abord sept ou huit grands canaux-cavernes, perpendiculaires à la mer, et creusés dans le tuf, sous le Pausilype même. Ils ont vingt-trois à vingt-quatre pieds de large, sur environ cent trente de profondeur. Il y en a un qui mesure plus de deux cents pieds sur quatre-vingt-quatre. Tous n'ont d'autre issue que leur embouchure dans la mer, les uns à l'orient, les autres à l'occident. A la suite de celles-ci on en voit une plus extraordinaire encore, en ce que c'est un petit bras de mer factice : Lucullus a fait trancher dans la côte, qui forme un cap en cet endroit, trois énormes blocs de rochers, pour avoir un Euripe véritable, large de cent cinquante pieds, et long de sept cents, qu'il a couvert d'une haute voûte, afin que ses chers poissons eussent une galerie d'été digne d'eux et de lui. Les Piscines d'été sont à l'occident, et occupent tout un petit golfe clôturé à même la mer, comme le serait un parc sur la terre. Ces travaux, exécutés dans un but si futile, embrassent une étendue de plus de trois mille deux cents pieds : ils semblent des ouvrages publics et coûtèrent plus que la villa même, qui est cependant fort belles. Lorsque Pompée les vit pour la première fois, il en fut frappé de stupéfaction, et dit de Lucullus, avec une certaine ironie : « C'est un Xerxès en toge, » faisant allusion à ce roi de Perse, qui, dans son invasion de la Grèce, coupa le mont Athos sur l'emplacement duquel il creusa un canal pour y passer avec sa flotte. Voici un fait qui te donnera une idée de l'importance de ces piscines : après la mort de L. Lucullus, le poisson qu'elles contenaient ayant été mis en vente, on en réalisa la somme énorme de quatre millions de sesterces ! Cette vente se fit sous l'inspection de Caton d'Utique, tuteur du fils de Lucullus.
La villa de Pollion est bâtie partie sur la côte et partie dans la mer. Comme chez Lucullus, les piscines sont des vrais bassins à flots, que les ondes marines viennent remplir et dégorger alternativement. Les digues, les piliers, les arcades, les voûtes n'en sont pas moins multipliés que chez Lucullus. Ni la difficulté de bâtir sous les eaux, ni la nécessité de s'assurer contre les furies de la mer, n'ont arrêté Pollion dans sa fièvre de magnificence. J'ai vu la piscine, ou plutôt l'emplacement de la piscine que le divin Auguste a fait combler, et dans laquelle Pollion jetait quelquefois à ses murènes des esclaves tout vivants à dévorer.
La passion, la folie, la rage pour les piscines (je ne saurais trouver de termes assez forts pour rendre mon idée) n'est pas moins grande aujourd'hui que du temps de Cicéron, et les bassins à poissons disputent le sol à la charrue. Non seulement on apprivoise, comme jadis, les barbeaux, les mulets, les murènes : et ceux qui les nourrissent les font venir en frappant des mains ; bien plus, on leur donne des noms, on leur apprend à y répondre, à connaître leur maître, à venir à sa voix, à lui baiser la main, à peu près comme ferait un chien. Bien plus : il y a des nomenclateurs chargés de désigner et d'appeler ces espèces de clients aquatiques ; on tient note de leur âge, et à la villa de Pollion, qui appartient maintenant à l'Empereurs (Pollion l'ayant léguée au divin Auguste), un nomenclateur nous a montré, avec une sorte d'orgueil mêlé de regrets, un poisson qui venait de mourir âgé de soixante ans, et deux autres très vieux aussi, mais paraissant devoir vivre encore de longues années.
Tout récemment, Antonia, femme de Drusus, bru de l'Empereur Tibère, et propriétaire des piscines d'Hortensius, a mis des pendants d'oreilles à une murène qu'elle aime avec passion. Cette singularité, à laquelle on devrait être habitué, après en avoir vu tant d'autres, attire une foule de curieux à Baules.
On ne saurait en disconvenir, c'est une chose magnifique que les viviers de tous ces riches Romains, et je crois que la grandeur du travail paraît encore plus merveilleuse quand on songe à la petitesse du but. Cependant la première surprise passée, il ne vous reste de tout cela qu'un souvenir de regret et de pitié ; on a presque honte pour la nature humaine de voir combien une immense prospérité peut dégrader de grands caractères, abaisser des esprits supérieurs, les ravaler jusqu'à la folie. Quel autre nom donner en effet à cette tendre sollicitude pour des poissons, quand on voit chaque jour tant d'indifférence ou de cruauté pour les esclaves ? Ces malheureux, qu'on accable de travaux, sont mal nourris, mal habillés, entassés dans des bouges étroits, tandis que les trésors ravis au monde entier sont prodigués pour que des murènes et des mulets soient traités comme d'opulents citoyens, aient des habitations d'été et des habitations d'hiver, une nourriture abondante, choisie et variée. On les respecte, on veille sur leurs jours comme si le salut de la patrie en dépendait ! Pauvre peuple romain !

LETTRE CI.

LES VOLIÈRES.

Atticus avait trop besoin de soigner sa vue pour que je consentisse à ce qu'il accomplît son projet de venir avec moi visiter les volières. Les principales, les plus remarquables sont aux environs de Rome, dans le Latium, et dans la Sabine, et mon ami ne pouvait quitter la contrée de Baïes. On lui conseillait même de ne point s'en tenir à la source de l'Académie, et d'essayer aussi des eaux Leucogées, qui se trouvent entre Putéoles et Neapolis. Je le forçai donc d'obéir au placet des médecins. « Quelques indications me suffiront, lui dis-je, pour accomplir ma seconde excursion projetée. - Eh bien, me répondit-il, il faut que vous ayez un guide de mon choix ; ce sera le villicus d'une de mes villas. Il est ici pour affaire, et je le mets à votre service. » J'acceptai. Cet homme, étant très connu des amis de son maître, devait me faire trouver plus facilement des gîtes hospitaliers, et me signaler en même temps les volières dignes de l'attention d'un observateur curieux.
Dans notre long trajet, nous fûmes obligés, deux ou trois fois, de loger chez des colons libres. Quelle triste condition que la leur ! Une pauvre chaumière forme leur habitation. On y voit pour principal meuble un lit en bois de saule, couvert d'une natte de jonc en guise de housse et de matelas. Le reste du mobilier est à l'avenant : quelques plats et des cratères de terre cuite, des coupes de hêtre, polies et cirées, un grand vase, également de hêtre, suspendu par son anse à un clou, composent toute la vaisselle. Trois ou quatre jambons fumés, réservés pour les jours de fête seulement, pendent au plafond. L'hôte en décrochait un avec une fourche, en coupait une tranche qu'il faisait bouillir dans de l'eau, et c'était là notre souper. Les colons supportent volontiers leur misérable sort ; ils sont libres, et la liberté tient lieu de bien des choses. Les oiseaux des riches sont mieux logés que ces pauvres gens : non pas qu'on ait fait, comme aux piscines, des folies pour les volières; au contraire, et j'en suis étonné, les volières, en général, sont des objets de spéculation. C'est encore un reste des vieilles moeurs : les anciens Romains, renfermés dans les bornes de la frugalité, élevaient des oiseaux pour le produit ; dans une basse-cour, des poules, et dans une tour ou sous les combles de la villa, des pigeons. On nommait ces endroits des oiselleries ; mais depuis qu'ils sont peuplés de toutes sortes d'oiseaux rares, on leur donne le nom un peu plus pompeux de volières. Aujourd'hui une oisellerie ne renferme que des oiseaux aquatiques, qui se plaisent sur les étangs et les piscines.
On commença vers la fin du VIIe siècle, du temps de la guerre des Pirates, à élever des paons et des grives pour la table. Le piscinaire Hortensius imagina le premier d'en servir dans un repas public, aux convives d'un festin augural, et certain Aufidius Lurco, d'en engraisser par spéculation. On prit goût à ce nouveau mets, au point que maintenant les paons sont préférés aux poulardes. Ils se vendent fort cher, et j'ai visité une volière où cent de ces oiseaux rapportent annuellement plus de soixante mille sesterces. Il y en a qu'on vend quarante et cinquante deniers pièce, et leurs oeufs jusqu'à cinq deniers.
Les grives ne sont pas d'un moins grand produit, et dans la Sabine, où les pourvoyeurs des marchés de Rome ont leurs volières à grives, parce que la qualité du terroir attire ces oiseaux, dans la Sabine, j'ai vu une volière dont il sort par an jusqu'à cinq mille grives, vendues communément trois deniers chaque, ce qui fait soixante mille sesterces, double du revenu d'une terre de deux cents jugères, dans la même province, auprès de Réate !Les pigeons, surtout ceux des volières de luxe, se vendent aussi fort cher.: quand les pères et mères sont beaux, d'une belle couleur, sans défauts, d'une bonne espèce et d'une bonne race (on tient note de la généalogie et de la noblesse de chacun), ils valent communément deux cents, et quelquefois même jusqu'à seize cents sesterces la paire ! La passion pour les pigeons date de la même époque que celle pour les paons et les grives.
On compte deux espèces principales de pigeons : les saxatiles, qui sont sauvages, et se retirent dans des tours ou sur les combles, columina, des villas, ce qui les a fait nommer columbae, colombes, et les pigeons domestiques. Ces derniers, plus apprivoisés, se contentent de la nourriture qu'on leur donne dans les maisons. Ils sont particulièrement blancs ; les autres sont bigarrés, mais sans aucune tache blanche. De ces deux races réunies on forme une troisième, destinée à produire, et dont la couleur est mélangée.
On renferme ceux de cette troisième espèce dans un bâtiment que les uns appellent Péristère, d'un mot grec signifiant colombe ; les autres Péristérotrophe, tirant la dernière partie du mot d'une expression grecque qui veut dire « nourrir. » Ces Péristères ou Péristérotrophes contiennent des milliers de colombes. Ils sont couverts d'une grande coupole, et n'ont pour entrée qu'une porte étroite et basse, qui s'ouvre de bas en haut au moyen d'une vis. Le pourtour de l'enceinte est percé de petites fenêtres oblongues, garnies intérieurement et extérieurement de treillages destinés à fermer tout accès aux serpents ou autres animaux nuisibles. Au pied des murs se trouve la mangeaille des pigeons, dans de petites auges couvertes, que l'on remplit par dehors avec des tuyaux.
La paroi intérieure des murailles, depuis le sol jusqu'à la voûte, est creusée de milliers de petites niches demi-circulaires, de trois palmes en tous sens. Sous chaque rangée de niches se trouvent des tablettes de deux palmes de largeur, servant de vestibules, et sur lesquelles les pigeons se posent avant d'entrer dans leur cellule. Tout l'intérieur du Péristère, y compris la voûte, est revêtu d'un stuc très poli ; et à l'extérieur, le tour des fenêtres seulement. Cela a pour but d'empêcher les rats ou les lézards de pénétrer jusqu'aux nids, attendu qu'aucun animal n'est plus craintif que le pigeon. Comme ces oiseaux sont très propres, on a soin, autant que possible, de faire passer au milieu du Péristère un petit cours d'eau où ils peuvent boire et se baigner.
Dans beaucoup d'endroits, on trouve encore, auprès du grand colombier, un autre petit colombier, qui n'en est séparé que par un filet, et sert à retirer les couveuses. Elles n'y sont point privées de la faculté de sortir, car il faut, si elles s'ennuient, qu'elles puissent aller jouir au milieu des champs d'un air plus libre. Cela procure même un avantage, c'est qu'elles attirent d'autres pigeons au colombier, où elles ne manquent jamais de revenir avec leurs petits, à moins qu'ils ne soient enlevés par l'épervier.
On prend beaucoup de soin des pigeons : plusieurs fois par mois leur demeure est nettoyée, tant pour la propreté que pour recueillir leur fiente. Dans une villa un esclave, appelé le colombier ou le pasteur colombier, est spécialement chargé de les soigner ; il veille aux couveuses, retire les petits dès qu'ils sont bons à vendre, traite les malades, et enlève les morts. Il fait la guerre aux éperviers et aux corbeaux, grands ennemis des colombes. Il se sert pour cela d'une petite machine assez ingénieuse et fort simple, consistant en deux baguettes enfoncées en terre, recourbées l'une vers l'autre, et enduites de glu. Entre les deux baguettes on attache un pigeon, et quand l'épervier ou le corbeau vient pour fondre dessus, il s'empêtre dans la glu et se trouve pris.
On nourrit les pigeons avec du millet, du blé, de l'orge, des pois, des haricots, de l'ers. Ceux qui sont dans l'usage d'engraisser les petits pour les vendre plus cher les mettent à l'écart dès qu'ils ont des plumes ; puis ils les empâtent avec du pain blanc mâché. Ils leur donnent cette nourriture deux fois par jour en hiver, et trois fois en été, savoir : le matin, à midi et le soir. En hiver, on retranche la portion du midi. Le pasteur laisse dans le nid ceux dont les ailes commencent à pousser, mais en même temps il leur casse les pattes, pour qu'ils ne puissent prendre leur essor et s'envoler. Les pigeons élevés de cette manière engraissent plus tôt, et sont plus blancs que les autres.
La disposition des Volières où l'on engraisse des grives diffère peu de celle des Péristères : comme dans ces derniers, le toit est une vaste coupole couverte de tuile ou d'un filet ; les murs sont enduits de stuc, et un ruisseau d'eau vive traverse le sol. Il y a peu de fenêtres, et toutes sont percées en abat-jour, de manière que l'on ne peut voir dehors ; car la vue des oiseaux en liberté ou celle des arbres, excitant le regret des grives, les ferait maigrir. La différence la plus sensible consiste en ce qu'ici les murs, au lieu d'être intérieurement creusés en niches, comme dans les Péristères, sont simplement garnis de petites perches scellées en encorbellement. Ensuite d'autres perches plus longues, plantées en terre , inclinées sur la muraille qu'elles touchent, et traversées par des gaules, forment encore des espèces de gradins, interrompus de place en place par des planches qui offrent des juchoirs plus faciles.
Attenant à cette volière, il y en a une autre que l'on nomme le séclusoire, dans laquelle le pasteur colombier met les oiseaux morts, afin de pouvoir toujours rendre compte au maître du nombre porté sur les états. Le séclusoire sert encore à un autre usage veut-on retirer de la grande volière les grives bonnes à vendre, on les chasse dans cet endroit qui, pour cette cause, a une plus grande porte et plus de jour que la volière principale; quand on a chassés tous les oiseaux que l'on veut prendre, on les tue en cachette, de peur que les autres, témoins de leur mort, ne se désespèrent et ne périssent de chagrin.
Les grives sont des oiseaux de passage qui viennent tous les ans en Italie vers l'équinoxe d'automne, et s'en retournent vers l'équinoxe de printemps. Dans cet espace de six mois, les spéculateurs se hâtent d'en peupler les volières, où ils les engraissent. La nourriture qu'ils leur donnent pour les rendre dignes de l'appétit des gourmands se compose de figues sèches soigneusement broyées et mêlées de fleur. de farine. On leur en met une ration assez abondante pour qu'il en reste toujours. Dans les volières peu nombreuses, on fait quelquefois mâcher les figues ; mais faut renoncer à cette méthode quand on a une grande quantité de grives, parce que les gens employés à cette mastication sont d'un loyer plus cher, et qu'outre cela, la douceur du fruit fait qu'ils en avalent une certaine quantité.
Beaucoup d'amateurs diversifient la nourriture des grives, de peur qu'elles ne viennent à se dégoûter : la variété consiste à donner des graines de myrte et de lentisque, ou des baies d'olivier sauvage, de lierre ou d'arbousier. Ces fruits, recherchés par les grives lorsqu'elles sont en liberté, préviennent le dégoût, excitent leur appétit, et contribuent à les faire engraisser plus vite. Outre cela, on tient toujours auprès de ces oiseaux de petits auguets pleins de millet : c'est leur nourriture la plus solide; on ne leur donne les autres choses que comme bonne chère. Quand elles sont presque grasses, vingt jours avant de les prendre, on les réduit à la pâtée de figues et de fleur de farine.
Les volières à paons se composent d'une grande cour verte, ombragée d'arbres ; et fermée de hautes murailles. Sur trois des côtés, des portiques s'adossent aux murs ; et sur le quatrième, deux maisonnettes, dont l'une sert d'habitation au gardien, et l'autre de retraite aux oiseaux. Sous les portiques sont des enceintes de roseaux en forme de cages, et partagées en plusieurs cases par des claies également de roseaux, de manière que chaque compartiment a son entrée particulière. Sur le sol, s'élèvent des rangées de petits pieux supportant des perches transversales et carrées, servant de perchoirs. Elles sont mobiles, et s'enlèvent pour donner la facilité de nettoyer la volière.
En disant, au commencement de cette lettre, que les volières sont restées, en général, des objets de spéculation, cependant je n'ai pas avancé cela d'une manière absolue, car il n'est rien que le luxe ne puisse envahir, tant la déraison est souvent ingénieuse pour stimuler ses propres caprices ; il y a donc aussi ce que l'on pourrait appeler des volières de plaisance. Le chevalier romain M. Laenius Strabon les inventa, un peu avant la guerre civile de César et de Pompée. Il construisit dans le péristyle d'une maison qu'il possédait à Brindes, un exèdre garni de filets où il renferma des oiseaux de toute espèce. Je ne connais point cette volière, mais j'en ai vu d'autres, et deux particulièrement, qui, établies après celle de Strabon, ne lui cèdent point en magnificence : l'une est à Tusculum, et l'autre à Casinum, sur les frontières du Latium et de la Campanie.
La première est une création de Lucius Lucullus, qui ne voulut pas sans doute faire moins pour les oiseaux que pour les poissons. Elle se compose d'un vaste édifice, renfermant sous le même toit une Volière et un Triclinium ; de sorte qu'en soupant on a sous les yeux les oiseaux vivants dont les mêmes espèces sont servies sur la table. A vrai dire, ce plaisir est singulièrement gâté par l'odeur de la volière, qu'il faut respirer en même temps.
La seconde Volière, celle de Casinum, est encore plus étonnante; elle fut construite par l'illustre Terentius Varron, auteur, entre autres ouvrages, d'un Traité d'agriculture, dans lequel il parle aussi de tous les genres de volières. J'emprunterai à son livre la description de ce monument. « Au bas de la ville de Casinum, dit-il, coule un fleuve large de cinquante-sept pieds, d'une eau claire et profonde, et qui traverse ma villa entre deux quais de pierre. Une allée découverte, large de dix pieds, en longe le cours. C'est en remontant cette allée vers la plaine, dans un endroit fermé à