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Dezobry, Charles (1798-1871)
Rome au siècle
d'Auguste,
ou Voyage d'un Gaulois à Rome à l'époque du règne d'Auguste et pendant une
partie du règne de Tibère
ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE
LIVRE TROISIÈME.
LETTRE LVIII
UNE NOCE ET DEUX MARIAGES.
Les Romains
firent acte de sagesse en laissant chaque peuple qu'ils soumettaient à leur
empire libre de conserver ses lois et ses usages. Ils sentirent que si les
courages se pouvaient dompter, il n'en était pas de même des habitudes, des
croyances, et de certaines idées de prééminence personnelles, qui touchent à
l'honneur, ou à ce qu'on croit être l'honneur des familles. Là devait donc
s'arrêter la conquête, parce qu'il n'y avait plus à livrer que des combats
sans but raisonnable, et sans espoir de succès. Une prudence aussi remarquable
fut sans doute inspirée aux conquérants par ce qui se passait chez eux :
Romulus, peu de temps après l'augmentation de son petit État au moyen des
réfugiés de l'Asyle, avait proclamé l'égalité des droits entre les nouveaux
et les anciens citoyens ; la distinction de patriciens et de plébéiens avait
dû disparaître ; elle se conserva néanmoins, non plus dans les lois, mais
dans les moeurs qui en gardèrent les dénominations, les répulsions, et les
préférences, particulièrement dans les mariages. Après plus de sept
siècles, et malgré toutes les révolutions qui ont été opérées dans la
législation , cet état de choses subsiste encore : comme au premier temps de
Romulus, les Romains ont le mariage patricien et le mariage plébéien. Je vais
te rendre ceci plus sensible par des faits.
Il y a un mois environ, Mamurra m'a fait convier aux noces d'un de ses amis,
membre de l'illustre race Fabia, l'une des plus nobles de Rome, qui épousait
une Métella, et cette alliance avec une race non moins illustre et non moins
noble avait fait le sujet des conversations de la ville. C'était un mariage
purement patricien, et comme ces sortes d'unions sont rares aujourd'hui, c'en
fut assez pour provoquer un grand concours de monde ; aussi, en arrivant chez
Métellus, qui demeure dans le quartier des Carènes, nous trouvâmes le
vestibule de sa maison encombré d'une foule qui refluait sur la voie publique.
C'étaient tous les clients, tous les affranchis des races Fabia et Métella. Ce
ne fut pas sans peine que nous pénétrâmes jusqu'à l'atrium, où les armoires
contenant les images des ancêtres étaient ouvertes, et de là dans le
péristyle et dans la basilique, où les parents et les amis étaient reçus
avec les clients de choix, les clients des premières admissions.
On attendait là que les futurs époux fussent prêts, et la société, divisée
par groupes, se livrait au plaisir toujours nouveau de la conversation. Mamurra
me quitta pour aborder ou recevoir quantité de gens de sa connaissance.
Demeuré seul dans la foule, je m'approchai d'un groupe rangé en demi-cercle
devant un de ces philosophes grecs qui affluent à Rome pour y chercher fortune,
et dont je t'ai parlé précédemment. Il parlait avec une certaine animation et
assurait qu'il avait été l'un des principaux artisans du mariage qu'on allait
célébrer : « Il y a dix ans que je suis lié avec Métellus, disait-il au
groupe qui l'entourait ; sa fille n'était pas plus grande que cela (désignant
le siège où il était assis) lorsque cet excellent homme m'attira dans sa
maison. Depuis ce temps, je n'ai pas cessé un seul jour, pour ainsi dire,
d'être admis dans son intimité et dans celle de Marcia (femme de Métellus) ;
l'oecus a toujours été aussi libre pour moi, que l'atrium pour les clients.
J'ai fait jouer bien des fois la petite Métella avec ses balles de couleur, et
dès qu'elle fut en âge d'apprendre, je lui choisis un précepteur et un
pédagogue. Cette charmante enfant ayant atteint sa douzième année,
ordinairement l'âge du mariage, comme vous savez, ce fut moi qui proposai
Fabius. Après un jour de réflexion, Métella m'apprit qu'elle acceptait, et
voulut que je l'accompagnasse lorsqu'elle alla consacrer ses poupées aux
Pénates de la maison, qu'elle préféra à Vénus, pour faire ainsi acte de
grande fille. Les fiançailles devaient se conclure par procuration ou par
lettres, Fabius étant en Orient avec l'Empereur ; mais il revint l'année
suivante, et la cérémonie eut lieu ici, dans cette basilique, en présence des
amis et des principaux membres des races Fabia et Métella, à la première
heure du jour, ajouta-t-il en souriant, ce qui rend les fiançailles meilleures
et favorables. L'illustre et savant jurisconsulte Antistius Labéon y présida ;
il voulut qu'un acte en fût rédigé par écrit, bien qu'un simple consentement
verbal eût pu suffire. Je l'entends encore dire gravement à la jeune Métella,
avant de présenter l'acte à nos cachets : « Les fiançailles, de même que
les noces, ne se contractent que du libre consentement des parties, et une fille
peut résister à la volonté paternelle, dans le cas où le citoyen qu'on lui
présente pour fiancé a été noté d'infamie, a mené ou mène une conduite
répréhensible. Avez-vous, ma belle enfant, quelque objection de ce genre à
faire ?... Vous ne répondez point ; nous allons donc passer outre, attendu que
la fille qui ne résiste pas ouvertement est censée consentir. »
« L'acte signé, Fabius offrit à sa fiancée, comme garantie de l'engagement
qu'il venait de contracter, un anneau de fer tout uni, sans aucune pierrerie.
Métella l'accepta, et, en signe de l'union cordiale qui devait régner
désormais entre elle et Fabius, elle le mit à l'avant-dernier doigt de la main
gauche, parce qu'il existe, dit-on, un nerf qui correspond de ce doigt au coeur.
« Il fallut ensuite fixer le jour du mariage, poursuivit Anaxagoras (c'est
ainsi qu'on le nomme). L'édit de l'Empereur, qui déclare nulles toutes
fiançailles contractées deux ans d'avance n'existait point encore ; mais
Fabius craignait qu'on ne prît le délai d'une année, comme on fait assez
ordinairement, et il me sut beaucoup de gré quand je proposai la fin du mois,
en rappelant que le mariage suivait quelquefois de très près les fiançailles.
Mais mon savoir se trouva en défaut dans cette occasion. - Nous serons encore
dans le mois de mai, dit aussitôt Marcia , mois funeste, à cause des
Lémuries, et pendant lequel il faut éviter de se marier. - On pourrait
remettre au lendemain, aux calendes de juin. - Vous ignorez encore, cher
philosophe, que tous les jours qui précèdent les ides de juin sont funestes
aussi pour les mariages. - En sautant aux calendes de quintilis, serait-on à
l'abri de la fatalité ? - Pas davantage, cria quelqu'un qui se trouvait
derrière le cercle d'auditeurs, et il faut être un barbare pour ignorer que le
jour des calendes de quintilis est férié, qu'on ne peut alors faire violence
à personne, ou du moins à une jeune fille, et qu'il n'y a qu'une veuve qui
puisse se marier un pareil jour. - C'est ce qui me fut encore objecté par
Marcia,. répondit Anaxagoras à son interrupteur qui s'éloignait ; elle ajouta
que le lendemain des calendes, des nones, des ides, sont également des jours
funestes, des jours « religieux, » pendant lesquels il n'est permis de faire
que les choses absolument indispensables. »
Le petit discours d'Anaxagoras m'avait intéressé, et quand le philosophe eut
cessé de parler, je m'approchai d'un autre groupe où des rires assez bruyants
annonçaient que la conversation était moins sérieuse. C'était un poète
comique qui discourait sur le mariage et sur les filles à marier : «
L'Empereur aura beau faire, disait-il, je doute qu'il parvienne jamais à
propager dans la gent togée le goût du mariage. Je ne connais qu'un moyen,
mais infaillible, ce serait d'assurer de bonnes grosses dots aux femmes. Oh !
alors, l'humeur matrimoniale s'emparerait promptement, non pas de tous les
coeurs, mais de toutes les têtes, et cela suffirait. L'ambition, un intérêt
sordide, ne font-ils pas aujourd'hui presque tous les mariages ? on négocie
pour se marier comme pour acheter une maison, un fonds de terre ; on se
marchande, on se vend ; les sesterces de la dot sont les principales, et souvent
les seules vertus qu'on recherche dans une épouse ; aussi, trouver à marier
une fille qui n'est pas bien dotée est ce qu'il y a de plus difficile, et le
monde regarde presque comme des concubines les femmes ainsi mariées. De là
l'orgueil des femmes riches, leur empire presque absolu sur leurs maris. » - Il
parle ainsi, dit quelqu'un à demi-voix, parce qu'il a sa soeur à doter, et que
la médiocrité de la dot n'attire pas les gros partis. - Je voudrais, continua
le poète, que l'Empereur ordonnât des supplications perpétuelles à Vénus
pour que toutes les jeunes Romaines fussent belles, l'argent, après la beauté,
étant ce dont on s'inquiète le plus. Les pauvres filles sont victimes de cette
exigence, qui devient pour elles un véritable supplice, et depuis que
l'Empereur les a déclarées, par édit, nubiles à douze ans, ce supplice
commence presque dès leur enfance. Les mères n'ont qu'une idée, c'est que
leurs filles soient belles, et dans cette vue elles s'étudient à leur
rabaisser les épaules, à leur serrer la poitrine, afin que les malheureuses
aient la taille plus élégante, désespérées de ne pouvoir rien sur les
traits du visage. Quelqu'une prend-elle de l'embonpoint : « C'est un athlète,
crie aussitôt la mère ! » et elle lui retranche là nourriture jusqu'à ce
que, malgré la bonté de son tempérament, elle l'ait, à force de régime,
rendue mince comme un jonc. C'est une grande affaire pour une mère de « placer
sa fille, » de la fourrer à quelqu'un, et pour lui trouver un époux il n'est
pas d'ami auquel on ne se recommande.
« La religion n'est pas respectée davantage : autrefois, on ne concluait aucun
mariage sans prendre les auspices ; depuis longtemps cette coutume est tombée
en désuétude, et si une jeune Romaine invoque encore les déesses Carrel,
protectrices des filles à marier, sa dévotion ne lui inspire plus d'aller, la
veille de ses noces, avec sa mère ou une parente, passer la nuit dans un temple
pour écouter si quelque oracle ne se fera pas entendre. Un des ministres
sacrés qui auraient de présider à cette sainte consultation de la volonté
céleste, vient, pour la forme, rapporter qu'il n'y a point d'auspices
défavorables, et l'on se contente de sa simple déclaration. »
Ce discours fut interrompu par l'arrivée de la jeune Métella qui sortait des
oeci, situés en parallèle de la basilique, et venait, accompagnée de sa
mère, recevoir les félicitations des personnes conviées à ses noces. On se
porta à sa rencontre avec un empressement d'autant plus vif, qu'il était
augmenté par le désir de voir une fort jolie personne. En effet, Métella peut
passer pour le type de la beauté romaine : elle est blonde a le front bas le
nez petit et légèrement aquilin, des yeux noirs très vifs, surmontés de
sourcils parfaitement arqués jusqu'à la naissance des joues, et se joignant
presque, une bouche que l'on compare à celle de la déesse des amours, un teint
de roses et de le plus joli petit pied du monde, et une main blanche et longue,
dont les doigts galbés et un peu relevés sont ornés d'ongles de rose.
Métella, qui n'a que quatorze ans, empruntait un nouvel éclat de son costume
de mariée : elle avait une longue tunique blanche, unie, tombant jusque sur les
pieds, et par-dessus, une palla qui, gracieusement ramenée sur la tête,
encadrait son visage, et laissait voir sur le front ses cheveux partagés en
deux bandeaux ; c'est le costume ordinaire des matrones, et, dans l'agencement
de la palla et de la coiffure, celui des vestales, comme symbole d'innocence et
de pureté. Mais la palla, au lieu d'être blanche, est couleur de safran, ou
plutôt de flamme jaunâtre, ce qui l'a fait appeler flammeum. Les mariées
seules portent cette palla de couleur ; elles en sont comme voilées, cela a
fait donner au mariage patricien le nom de noces (nuptiae), de nubere,
voiler. Enfin son pied était chaussé d'un brodequin également de couleur
jaune.
Le pouvoir civil n'intervient point dans les mariages ; mais il n'en est pas de
même du pouvoir religieux. Le Pontife Maxime, chef de la religion, et le
prêtre du roi de dieux, le Flamine-Dial, président aux mariages, et les
consacrent. On attendait ces ministres sacrés lorsqu'un bruit de faisceaux
retentit sur la porte, et annonça leur arrivée. Ils furent aussitôt conduits
au sacrarium de la maison, où les suivirent les futurs époux et leurs parents,
ainsi que dix témoins, exigés par la loi pour valider un mariage. Métellus
ordonna d'ouvrir le péristyle à tout le monde, et la foule se rangea sous les
portiques et dans le xyste.
Fabius et Métella se placèrent sur une chaise jumelle, couverte de la toison
avec sa peau d'une brebis ayant servi de victime Le Flamine-Dial mit la main
droite de la jeune fille dans la main droite du jeune homme, prononça certaines
paroles sacramentelles et solennelles par lesquelles il déclara que la femme
devra participer aux biens de son mari ainsi qu'à toutes les choses saintes .
Il offrit ensuite à Junon, qui préside aux mariages, un sacrifice où les
libations furent faites avec du vin miellé et du lait, et dans lequel figura un
pain du froment nommé far, apporté et présenté par la mariée. Cette
offrande du pain de far a valu à ce mariage le nom de Confarréation. On eut
soin, dans ces sacrifices, de jeter le fiel de la victime au pied de l'autel,
pour rappeler que toute aigreur devait être bannie du mariage.
Métellus avait fait à sa fille des présents de noces, lui avait donné un
trousseau, des perles, des pierreries, des parures. C'était un acte de sa
générosité ; mais les conventions, inscrites sur les tablettes nuptiales,
portaient que Métella serait dotée d'un million de sesterces (dot ordinaire
des enfants de bonne maison), acquittés en trois payements, dont le premier
aurait lieu, le jour même du mariage. En sortant du sacrarium les deux familles
rentrèrent dans les oeci, avec les dix témoins et un augure, pour s'occuper de
cette affaire importante ; je dis importante, parce qu'en jetant les yeux sur
les suites du mariage, on ne peut s'empêcher de mettre les biens au nombre des
choses nécessaires à sa félicité. Par une coutume assez fréquente, un
esclave fut compris dans les apports de Métella sous le titre d'esclave dotal.
C'est un serviteur qui suit le sort de l'apport dotal de la femme. Les tablettes
furent ensuite déposées au Tabularium du peuple, et une copie au Tablinum de
la maison.
La foule s'écoula lentement. Je la suivis en gagnant le haut de la Voie
Sacrée, et je descendais sur le Forum lorsque je rencontrai près de l'Arc de
Fabius une nombreuse procession qui se rendait au tribunal du Préteur :
c'étaient deux familles plébéiennes qui allaient s'allier en unissant un
jeune homme et une jeune fille conduits en tête de la bande.
Le mariage plébéien est un achat, une coemption, c'est ainsi qu'on le nomme.
Le mari achète sa femme qui, légalement parlant, devient son esclave. Elle est
vendue par son père ou son tuteur, en présence du magistrat, de cinq témoins,
citoyens romains pubères, et du libripens ou franc-peseur, c'est-à-dire peseur
impartial ; qui figure dans toutes les ventes. Ici la ,vente étant purement
symbolique, le prix de la femme vendue n'est que d'un as. Par une singularité
dont j'ignore l'origine, cet as est fourni par la femmes, de sorte que c'est
elle réellement qui achète son mari.
Mais voici les familles rangées devant le tribunal du Préteur. La première
formalité est un acquiescement mutuel des parties : il est nécessaire. pour
les fiançailles, à plus forte raison l'est-il pour le mariage - « Femme, dit
l'homme, veux-tu être ma mère de famille ? - Je le veux, » répondit-elle.
Puis interrogeant l'homme à son tour : « Homme, veux-tu être mon père de
famille ? » Même réponse affirmative. Remarque ce mot famille, qui rappelle
l'esclavage : la patricienne est matrone ; la plébéienne, mère de famille.
Afin de rappeler à la jeune fille la dépendance nouvelle où elle entrait, son
mari lui sépara légèrement les cheveux avec un javelot dont il lui promena
six fois la pointe sur la tête.
Quelques jeunes gens s'approchèrent ensuite de la femme, l'enlevèrent comme de
force, et la portèrent jusqu'à la maison de son mari, dans laquelle ils la
déposèrent, sans que ses pieds eussent touché le seuil. Cette violence
simulée, accomplie en présence des familles qui escortaient les ravisseurs, a
pour but de rappeler l'enlèvement des Sabines.
Avant d'arriver à la maison conjugale, on s'arrêta, au premier carrefour, où
l'on passa, devant un de ces laraires en plein vent qu'on trouve fréquemment
dans ces endroits ; la jeune femme tira une bourse de son sein, et y prit un as
qu'elle offrit à ces petits dieux publics, puis la procession continua sa
marche.
La femme mariée par coemption n'a point le culte des Pénates de son mari, qui
sont honorés dans la partie la plus secrète de la maison; placée par son
union dans la condition légale des esclaves, elle n'a droit d'honorer que les
Lares publics, dieux protecteurs des esclaves. Elle doit cependant une offrande
au Lare du foyer ; c'est encore un as que, par une coutume assez bizarre, elle
apporte dans sa chaussure, le jour de son mariage peut-être pour signifier
qu'il doit la protéger dans ses démarches.
Telles sont les formalités du mariage plébéien. Mais le mariage patricien
n'est pas terminé par les cérémonies de la confarréation ; il y a encore la
conduite de l'épouse chez l'époux. Mamurra vint me chercher de nouveau pour
assister à cette dernière cérémonie. En descendant par le Tuscus vicus, il
m'arrêta devant une maison décorée de guirlandes de verdure et de fleurs, et
dont la porte était ornée de tentures blanches : « C'est ici, me dit-il, que
Fabius demeure. Entrons : il faut que je vous fasse connaître la disposition
d'une maison où sont attendus de nouveaux mariés. Vous voyez d'ici, me dit
Mamurra, dès que nous eûmes franchi le seuil, vous voyez d'ici, en face même
de ce couloir qui conduit de la voie publique dans l'atrium, la chambre nuptiale
: c'est le tablinum, qui sert à cet usage ce jour-là. » En effet, il était
occupé par un lit superbe, dressé sur une estrade ornée d'ivoire, couvert de
tapis brochés d'or, ou de pourpre tyrienne. Il y avait autour du lit six
statues de dieux et de déesses qui président à l'hymen.
Nous arrivâmes chez le père de Métella au moment où Vesper, l'étoile de
Vénus, apparaissait au ciel : ce fut le signal du départ. Les parents
s'empressèrent pour conduire la nouvelle épouse au domicile du mariage. En
même temps, cinq affranchis, portant chacun une torche nuptiale, qu'ils avaient
été allumer chez les édiles, se mirent en tête du cortège. Les édiles
veillent au maintien des moeurs, et c'est encore en signe de bon présage qu'on
va chez eux chercher le feu des flambeaux de l'hymen. Avant de prendre rang à
la suite des porteurs de flambeaux, les deux époux se placèrent devant Marcia,
l'un à droite, la seconde à gauche, mais un peu écartés de côté. Marcia,
debout derrière eux, leur mit la main sur l'épaule, comme pour les rapprocher,
et dit à sa fille de prendre de la main droite la main droite de son époux.
Alors trois jeunes enfants, vêtus de la toge des jeunes garçons, tous trois
patrimes, c'est-à-dire issus de mariages patriciens, et ayant encore leurs
père et mère, s'approchèrent de Métella, qui tira son flammeum jusque sur
ses yeux. Ils feignirent d'arracher la jeune épouse des bras de sa mère. Deux
la prirent chacun par une main, et le troisième se plaça devant elle avec une
torche d'épine blanches, bois qui préserve des maléfices. Devant eux se
rangèrent une esclave et un jeune camille : la première portait une quenouille
garnie de laine, avec son fuseau ; le second, une corbeille d'osier dans
laquelle se trouvaient les ustensiles de travail de la jeune femme.
Les statues de quatre divinités protectrices des mariages portées sur des
brancards, ouvraient la marche : c'étaient Jugatinus, dieu du joug ; Domiducus,
qui préside à la marche de la femme vers la maison de son mari ; Domicius, qui
doit la faire entrer dans la maison ; et Manturna, déesse par la protection de
laquelle elle demeurera avec son mari. Tu reconnais là l'esprit religieux des
anciens temps, et la fidélité des Romains à garder leurs usages.
Le cortège s'avançait à. la lueur d'une multitude de flambeaux en bois de
sapin. La procession fut bruyante, et animée par des chants fescennins,
plaisanteries fort libres que, par un usage assez singulier, les enfants
faisaient retentir aux oreilles de la jeune épouse. Il y avait aussi une
exclamation symbolique : on criait talassio, vieux mot signifiant panier
à mettre la laine, afin de rappeler à l'épouse ses devoirs de fileuse dans la
maison de son mari. Les femmes accompagnaient ce cri d'un battement de main
léger et cadencé.
Aussitôt que le cortège fut arrivé à la maison nuptiale, Fabius se plaça
devant la porte, et s'adressant à Métella : « Qui êtes-vous, lui dit-il ? -
Là où vous serez Caïus, lui répondit-elle fièrement, je serai Caïa, »,
déclarant ainsi qu'elle comptait vivre avec son mari sur le pied d'égalité,
et, en même temps, qu'elle remplirait avec exactitude les devoirs de maîtresse
de maison, comme la belle-fille de Tarquin, Caïa Caecilia, dont le nom est
resté synonyme de ménagère laborieuse. Après cette déclaration un des
patrimes lui présenta une torche de pin enflammée et de l'eau, en l'engageant
à y porter la main : c'était pour la purifier, ou plutôt pour lui annoncer
que désormais elle jouirait en communauté avec son mari du feu et de l'eau,
c'est-à-dire de la vie. Métella attacha des bandelettes de laine blanche à la
porte, nouvelle manière d'indiquer qu'elle serait bonne fileuse, et en frotta
les jambages avec de la graisse de porc et de loup, pour écarter les
maléfices. C'est de cette onction que la femme mariée a été appelée uxor,
épouse, corruption de unxor, du verbe ungere, oindre.
Lorsqu'il fallut entrer dans la maison, les compagnes de Métella la
soulevèrent pour lui faire passer la porte ; on eût regardé comme une
profanation que ses pieds touchassent le seuil, qui est consacré à Vesta,
déesse de la virginité.
Le mari eut aussi à remplir à son tour une formalité symbolique : il jeta des
noix aux enfants, comme pour déclarer qu'il renonçait aux futilités, et ne
songerait plus désormais qu'aux graves devoirs du père de famille.
Aussitôt que Métella eut pénétré dans l'atrium, on la fit asseoir sur une
toison de laine, autre manière de lui rappeler qu'elle devra filer pour son
époux ; on lui présenta une clef, symbole de l'administration intérieure qui
allait lui être confiée, et Fabius lui offrit, dans un plat, quelques pièces
de monnaie d'or, comme prix de la première nuit nuptiale.
Il y eut ensuite un souper splendide, où les matrones prirent place sur les
lits à côté des hommes. Celles qui n'avaient été mariées qu'une fois
portaient une couronne de fleurs blanches, et le soir, les plus âgées d'entre
elles conduisirent Métella au lit nuptial. Dès qu'elles l'eurent introduite
dans le tablinum, dont les voiles se fermèrent sur elles un choeur de jeunes
garçons et de jeunes filles fit retentir le chant suivant, qu'accompagnait un
concert de flûtes :
« Habitant de la colline Hélicon, fils de Vénus-Uranie, toi qui entraînes
vers un époux la tendre vierge, dieu d'hyménée, Hymen, Hymen, dieu
d'hyménée.
« Ceins ton front des fleurs de la marjolaine odorante ; prends le Flammeum.
Viens ici, aimable dieu ; accours, portant un jaune brodequin à ton pied blanc
comme la neige.
« Animé par ce jour d'allégresse, mêle ta voix argentine à nos chants
d'hyménée ; que ton pied léger frappe la terre, et que ta main agite le pin
enflammé.
« Appelle en cette demeure celle qui doit y régner. Qu'elle désire son nouvel
époux, et que l'amour enchaîne son âme, comme le lierre enlace l'orme de ses
replis errants.
LES GARÇONS SEULS. « Et vous aussi, chastes vierges, qui verrez naître pour
vous un pareil jour, répétez en cadence : Dieu d'hyménée, Hymen, Hymen, dieu
d'hyménée. »
Bientôt les matrones sortirent, l'époux fut introduit auprès de l'épouse
pendant que les chants continuaient. Tout à coup les portes de l'atrium sont
ouvertes, les voiles du tablinum tirés, et l'on aperçoit Fabius auprès de
Métella. Mais presque au même instant, après cette preuve publique du
mariage, les voiles retombent, les chants cessent, et tout le monde se retire en
silence.
Le lendemain, on vint faire repotia chez les nouveaux mariés : c'est un souper
où la femme remplit pour la première fois les devoirs de maîtresse de maison
et qui signifie proprement réjouissance.
Le mariage est un contrat par lequel un homme et une femme se donnent
mutuellement leur foi et s'engagent à vivre perpétuellement ensemble ; les
noces sont ce même contrat revêtu des formes prescrites par les lois
religieuses. La femme acquiert par les noces le titre d'épouse, uxor ; par le
mariage elle n'a que celui de moitié, mulier : la confarréation est un mariage
avec noces, la coemption est un simple mariage. J'ai voulu te faire connaître
ces deux modes d'union conjugale en usage chez les Romains, mais non pas en
vigueur, car celui par confarréation, bien que le plus respectable, est presque
tombé en désuétude. C'est le plus avantageux pour femmes ; une épouse
confarrée participe au culte religieux particulier à la race de son mari ;
elle est toujours sous le pouvoir de son père, mais elle reste libre vis-à-vis
de son époux. Les enfants qui naissent de son mariage jouissent de certains
privilèges, on les emploie dans les cérémonies religieuses parce qu'ils sont
patrimes, et c'est parmi eux qu'on choisit les flamines et les vestales.
Si la confarréation est avantageuse pour les femmes, elle a des inconvénients
pour les hommes, qu'elle prive du pouvoir conjugal, et souvent du pouvoir
paternel ; en effet, les pères perdent toute autorité sur leurs fils devenus
flamines, et sur leurs filles qui épousent un de ces pontifes. Aujourd'hui que
l'esprit religieux est nul, on évite la confarréation pour échapper à ses
conséquences, et ce mode de mariage n'est plus guère pratiqué que dans les
familles sacerdotales, qui fournissent les grands flamines, dont on exige cette
pureté d'origine.
Mais cet antique mariage religieux n'a pu lutter complètement contre les moeurs
; il a dû être modifié dans une de ses principales conséquences,
l'indépendance de la femme. Cette modification est une loi sous la forme d'une
exception, car rien n'est changé, à l'ancien usage si l'on n'en fait pas la
convention expresse au moment du sacrifice ; aussi jamais on n'y manque. Alors
la femme confarrée tombe sous la nain de son époux, ainsi que disent les
jurisconsultes ; elle devient sa fille, comme si elle avait été mancipée (le
pouvoir sur les enfants étant le même que celui sur les esclaves), et elle
cesse d'appartenir à sa famille consanguine. En revanche, son nouvel état la
rend apte à hériter de son mari, et s'il y a des enfants, elle a droit à une
part égale de l'héritage, comme enfant elle-même, car elle porte réellement
le nom ; on dit la Métella de Fabius, la Terentia de Cicéron, etc.
Cette condition lui crée une deuxième servitude, celle de son beau-père, qui
légalement devient son aïeul, et à ce titre acquiert la puissance sur elle.
La dérogation à la dignité de patricienne ne lui fait rien perdre de sa
considération ; elle garde le titre de matrone, affecté aux femmes mariées
par confarréation, tandis que celles mariées par coemption ne sont appelées
que mère de famille, c'est-à-dire, suivant la rigueur du terme, mère
d'esclaves. C'est son titre irrévocable, qu'elle ait ou qu'elle n'ait pas
d'enfants.
La modification relative à l'état de la femme dans le mariage patricien fut
inspirée par une disposition de la loi des XII Tables en vertu de laquelle
toute femme confarrée tombait sous la puissance de son mari quand elle avait
habité avec lui une année entière, sans coucher trois nuits hors du domicile
conjugal. Cette cohabitation annale était appelée usage. Depuis, on trouva
plus simple de fixer immédiatement la position de l'épouse.
L'usage ne fut pas aboli, mais l'on imagina de l'appliquer à des unions
conclues sans aucune formalité ni civile, ni religieuse, et simplement en
présence de témoins. Une fois l'année révolue, ce mariage produit le même
effet que la coemption. On l'a inventé particulièrement pour les prolétaires,
afin de propager la race citoyenne, qui diminue de jour en jour, et ne peut
naître que dans les unions légitimes. Il ne faut pas moins que cette facilité
pour engager au mariage une plèbe insouciante, qui, logeant dans un grenier,
avec un lit pour tous meubles, et n'économisant pas même sur ses besoins de
quoi acheter une toge, se soumettrait difficilement, pour le bien de la
République, à acheter une femme, quoique cette dernière acquisition soit
beaucoup moins chère que l'autre.
LE DIVORCE ET LA RÉPUDIATION
C'est une assez
remarquable infirmité de notre nature que les sentiments les plus honorables ;
les passions les plus honnêtes puissent quelquefois se changer presque en vices
quand nous les poussons à une certaine extrémité. Le siècle dernier qui,
sauf quelques rares exceptions, ne fut certes pas un siècle de bonnes moeurs,
ni de nobles caractères, a vu l'un des excès dont je parlé ici, et qui
peuvent avoir eu quelque élévation peut-être dans les âges primitifs ou dans
les beaux âges des sociétés.
Le célèbre orateur Q. Hortensius s'était enthousiasmé de la vertu de Caton,
homme d'un caractère à part, qui avait beaucoup d'admirateurs, quoique peu
d'imitateurs. Au nombre des derniers on remarquait Favonius, dont j'ai parlé ;
Hortensius n'était que parmi les premiers : mais à force d'admirer Caton, il
était devenu son ami, son compagnon le plus assidu, et cette fréquentation
habituelle lui fit naître un violent désir de s'allier à lui, et de mêler,
de quelque manière que ce fût, sa maison et sa race avec celle d'un homme si
vertueux. Il n'imagina rien de mieux, pour arriver à cette fin, que de lui
demander en mariage sa fille Porcia ; bien qu'elle fût déjà mariée à
Bibulus, dont elle avait deux enfants. « Ma proposition, dit-il, doit paraître
étrange, si on la juge avec l'esprit du vulgaire ; mais n'est-il pas aussi
honnête en soi-même, qu'utile à la République qu'une femme jeune et belle ne
reste pas inutile en laissant passer l'âge d'avoir des enfants, et qu'elle ne
soit pas à charge à son mari, ne l'appauvrisse pas en lui donnant plus
d'enfants qu`il n'en veut avoir ? Si l'on communiquait ainsi les femmes
honnêtes aux citoyens honnêtes, la vertu se multiplierait et deviendrait
commune dans les familles, et par le moyen de ces alliances la ville se fondrait
pour ainsi dire en un seul corps. » Caton fit observer que Bibulus ne
consentirait sans doute pas à se séparer de sa femme, dont il était toujours
fort épris. « Je la lui rétrocéderai, s'il le faut, repart naïvement
Hortensius, dès qu'elle m'aura rendu père, et que par cette communauté
d'enfants, je me serai plus étroitement uni et à vous et à lui. »
Peux-tu concevoir qu'un pareil discours ait été tenu par un contemporain de
César, de Pompée, et de Cicéron ? ne te prends-tu pas à douter de la
sincérité d'Hortensius, et ne croirais-tu pas qu'il n'a voulu faire qu'un jeu
d'esprit, essayer de mettre son éloquence aux prises avec la vertu de Caton, et
tenter un de ces triomphes oratoires qu'il gagnait si souvent au barreau ? Pour
moi, j'avoue que telle a été ma pensée quand j'ai lu cette anecdote pour la
première fois. Mais voici qui est bien plus fort encore : Caton ayant fini par
faire comprendre à son enthousiaste ami qu'il demandait une chose impossible,
Hortensius, plus ardent que jamais pour la vertu, demande alors à Caton de lui
céder sa propre femme Marcia. Cette proposition devait paraître encore plus
étrange que la première, car Marcia était enceinte, et par conséquent
personne ne pouvait douter de l'affection qu'avait encore pour elle son mari ;
néanmoins Caton ne la rejeta pas, soit que la théorie professée par
Hortensius sur la propagation de la vertu lui eût porté conviction, soit qu'il
fût touché de l'admiration de son ami. Cependant il se réserva de consulter
Philippe, le père de sa femme. Ce dernier, qui sans doute avait quelque
conformité de caractère avec son gendre, le laissa parfaitement libre de faire
ce qu'il voudrait. D'ailleurs que dire à un mari qui trouve lui-même tout
naturel de céder sa femme à un autre ? Mais Philippe mit une certaine finesse
dans le consentement qu'il donna : il voulut, probablement pour s'assurer de la
parfaite sincérité de Caton, il voulut qu'il signât au contrat de mariage de
Marcia et d'Hortensius. Caton ne se démentit point, et signa cet acte,
c'est-à-dire y apposa son anneau comme s'il se fût agi de sa fille.
Hortensius épousa Marcia sans restriction, sans aucun engagement de la rendre
dans un délai déterminé, comme il avait proposé de faire pour la femme de
Bibulus. Il vécut avec elle jusqu'à son dernier jour, et lorsqu'il mourut, il
laissa un testament qui déclarait cette femme vertueuse héritière de tous les
grands biens qu'il avait amassés. Ce qui n'est pas moins curieux que tout ce
qui précède, c'est que Marcia ayant fait son temps de veuvage, Caton l'épousa
de nouveau. Il est vrai qu'il ne vécut pas avec elle, car cet hymen eut lieu au
moment où il allait partir pour suivre Pompée dans la guerre qu'il
entreprenait contre César ; il ne la prit que pour gouverner sa maison, et
servir d'appui à ses filles qui se seraient trouvées seules pendant son
absence.
Quant à l'action d'Hortensius, elle fut jugée diversement : les uns la
louèrent, les autres (et ce fut le plus grand nombre) la blâmèrent : c'était
à leurs yeux presque un adultère légal. On ne dit rien de la docilité de
Marcia, de cette facilité à se laisser commander, pour ainsi dire,
l'indifférence et l'affection pour tel ou tel c'est cependant ce qui me paraît
le plus extraordinaire, et je ne me l'explique que par l'absolutisme du pouvoir
paternel, Philippe étant intervenu dans le second mariage de sa fille.
Quand je disais , en commençant cette lettre, que l'action d'Hortensius
n'était presque qu'un anachronisme, je me rappelais qu'elle lui avait sans
doute été inspirée par une loi de Numa ; cette loi portait que le mari qui se
trouverait assez d'enfants pourrait céder sa femme soit pour un temps, soit à
perpétuité, au citoyen romain qui la lui demanderait pour en avoir également
de la postérité.
Après avoir vu le mariage entouré de formalités qui toutes ont pour but de le
rendre durable, tantôt en le consacrant par les plus saintes cérémonies de la
religion, tantôt en lui donnant le caractère non moins sacré de la
propriété acquise à prix d'argent, il paraît étrange qu'il ne soit pas
irrévocable, car, outre la loi de Numa, il y en a d'autres encore qui
permettent l'annulation de cet acte ; c'est que, dans la pensée du
législateur, le mariage n'a jamais été considéré que comme une association
qui ne doit durer qu'autant que les associés seront de bon accord ; que là où
il n'y a pas accord, il n'y a plus de société possible ; et que pour prévenir
ce mal, il faut pouvoir dissoudre légalement un mariage qui n'est plus, de
fait, qu'une désunion.
Originairement cette dissolution possible fut ménagée pour servir d'auxiliaire
au maintien des bonnes moeurs, comme un châtiment réservé aux épouses qui
s'écarteraient du chemin de la vertu ; Romulus, entre autres ordonnances, en
fit une qui permettait au mari de répudier sa femme si elle avait empoisonné
ses enfants, falsifié ses clefs, commis un adultère, ou seulement bu du vin
fermenté. On craignait que cette boisson ne leur fit commettre quelque action
déshonnêtes, et, par suite d'une telle appréhension, les femmes ne devaient
jamais boire que du vin doux. Bien que cette interdiction soit depuis des
siècles tombée en désuétude, une ancienne coutume, toujours en vigueur, la
rappelle : c'est de baiser les femmes sur la bouche. Originairement ce fut un
droit, et presque un devoir, non seulement pour le mari, mais encore pour les
parents, jusqu'aux cousins ; ils devaient aborder ainsi les femmes de leur
famille, toutes les fois qu'ils les rencontraient, afin de s'assurer si elles ne
sentaient pas le vin.
Les lois de Romulus et de Numa tombèrent en désuétude ou plutôt en oubli
avant d'avoir été appliquées, et l'on aurait pu les regarder comme abolies,
lorsque, l'an 520 de Rome, un citoyen nommé Spurius Carvilius Ruga crut devoir
user de la loi Romuléenne ; mais dans une intention parfaitement honnête : sa
femme était stérile, sans qu'il l'aimât moins pour cela. Cependant il avait
juré devant les Censeurs de se marier pour donner des citoyens à la
République ; sacrifiant donc sa tendresse à son respect pour la religion du
serment, il quitta l'épouse de son choix pour en prendre une autre.
La rupture du mariage de Caton fut un Divorce, celle de Carvilius, une
Répudiation, Le Divorce est la dissolution du mariage patricien, et la
Répudiation, celle du mariage plébéien. Le premier est un acte entre gens
libres, égaux en droits, et peut être demandé par l'un ou l'autre des
conjoints ; le second est une action de maître à esclave, et ne pouvant jamais
venir que du maître, c'est-à-dire du mari.
Peut-être en raison de cette distinction, trouvera-t-on presque incroyable que
pendant plus de cinq siècles il ne se soit trouvé qu'un seul exemple de
Répudiation : le fait s'explique d'abord par la pureté de moeurs qui régnait
autrefois : ensuite par les conditions que Romulus avait imposées à cet acte :
si une femme se mettait dans le cas d'être répudiée pour l'une des causes
mentionnées plus haut, elle était renvoyée purement et simplement ; mais au
contraire si le mari n'avait pas de motifs légitimes, la moitié de ses biens
devait passer à la femme qu'il répudiait, l'autre moitié être consacrée au
temple de Cérès, et lui-même dévoué aux dieux infernaux. C'était là,
comme tu vois, un terrible frein contre les caprices possibles de la
Répudiation.
Le Divorce rappelle, par son nom même, l'indépendance de ceux qui ont droit
d'y recourir : il signifie séparation des parties, qui s'en vont chacune de son
côté, par suite de la divergence dans les esprits, c'est-à-dire de
l'incompatibilité dans les caractères. Cette rupture doit être constatée et
consommée d'une manière aussi authentique que le mariage même : ainsi
l'intervention des ministres du culte est encore nécessaire, parce que seuls
ils peuvent délier ce qu'ils ont lié, et qu'il faut que la confarréation soit
détruite. Les époux doivent donc se soumettre à une autre cérémonie qui
annule tous les effets de la première, dont elle forme comme la contre-partie,
et qu'on appelle la diffarréation.
Au civil, il faut que le Divorce soit déclaré devant le Préteur, en présence
de sept citoyens romains pubères. Un affranchi domestique porte les tablettes
qui contiennent l'acte de mariage et les brise publiquement. Au domicile
conjugal il se consomme ainsi : quand le mari est le provocateur du Divorce, il
redemande à l'épouse les clefs de la maison, et la congédie en lui disant :
« Femme, reprends tes biens, va ; ou : Adieu, sors d'ici. » La femme
confarrée, qui a toujours la propriété des biens qui lui ont été donnés,
quoique par le mariage ils aient été confondus avec ceux de son mari, reprend
sa dot quand les torts de son mari ont provoqué le Divorce ; mais si cette
séparation est causée par la conduite de la femme, le mari a le droit de
retenir une partie de la dot, un sixième par chaque enfant, jusqu'à
concurrence de la moitié de cette dot, car les enfants, en vertu du pouvoir
paternel, demeurent toujours la propriété de leur père. Il y a un cas où la
femme perd toute sa dot, c'est lorsqu'elle a causé le Divorce en commettant le
crime d'adultère. Alors, avant de la congédier, on la dépouille de la stole,
costume des honnêtes femmes, et on la revêt de la toge, habit des courtisanes.
La rupture du mariage plébéien, c'est-à-dire du mariage par coemption, est
extrêmement simple : conclu sous forme de vente, il se défait par une vente ou
plutôt par un rachat. La femme a été, comme disent les jurisconsultes,
mancipée (vendue) par le père ou tuteur au pouvoir duquel elle était ; celui
qui l'a achetée (le mari) la mancipe à son tour, comme une esclave dont il ne
veut plus : seulement c'est celui qui la lui a vendue d'abord qui la rachète ;
ou, pour dire les choses telles qu'elles sont véritablement, elle est rendue au
père ou au tuteur par une vente simulée, de même qu'elle lui avait été
achetée.
La femme mariée par coemption n'a point de dot reconnue légalement, sa
condition d'esclave lui interdisant de rien posséder ; néanmoins, quand elle a
été dotée, bien que sa dot soit devenue la propriété du mari, comme un
pécule d'esclave, elle lui est ordinairement restituée. Autrefois cette
restitution était toute bénévole, et une pure affaire de probité ; mais la
fréquence des répudiations, et la corruption générale ayant appris dès
longtemps à ne rien remettre « à la bonne foi, » on stipule, en rnancipant
une fille en mariage, que dans le cas de Répudiation ou de mort, la dot fera
retour à la femme ou à ses ascendants, excepté une partie laissée pour les
enfants issus du mariage.
La plupart des dispositions relatives au partage et à la retenue de la, dot ont
été établies par la loi des XII Tables, qui a consacré, en les complétant,
les ordonnances de Romulus, dont j'ai parlé plus haut.
L'incompatibilité d'humeur et la stérilité sont, avec l'adultère, les
principales causes de Répudiation et de Divorce, ou du moins celles que l'on
invoque toujours dans ces sortes de séparations. Je me trouvais un jour chez un
homme auquel ses amis reprochaient d'avoir répudié sa femme sans motifs : «
Que trouves-tu à redire en elle ? lui disaient-ils, n'est-elle pas chaste et
honnête ? n'est-elle pas belle ? ne te donne-t-elle pas de beaux enfants ? »
Le mari ainsi attaqué était plus habitué aux calculs des publicains que
familier avec l'exercice de la pensée et l'art de la réplique; il balbutiait
sans dire grand'chose, quand un de ces philosophes grecs dont j'ai déjà
parlé, commensal de la maison, le tira d'embarras : il avança la jambe droite,
montra sa sandale aux interlocuteurs, et leur dit : « Vous voyez cette baxea ?
n'est-elle pas belle ? le cuir n'en contourne-t-il pas bien mon pieds ?
Toutefois il n'y a personne qui sache où elle me blesse. Les grandes fautes
évidemment découvertes, ajouta-t-il, déterminent ordinairement les maris à
quitter leurs femmes ; mais il y a quelquefois de petites hargnes et riotes
souvent répétés, procédant de quelques fâcheuses conditions, ou
dissimilitude et incompatibilité de nature, que les étrangers ne connaissent
pas, lesquelles, par succession de temps, engendrent de si grandes aliénations
de volontés entre des personnes, qu'elles ne peuvent plus vivre ensemble. »
Quelque cause pareille détermina probablement P. Émile lorsqu'il répudia,
sans que l'on en sache le motif, Papyria, sa première femme, après avoir
longtemps vécu avec elles.
Cicéron, dans un âge assez avancé, répudia aussi sa femme Térentia,
alléguant pour motifs le peu d'affection qu'elle avait pour lui et pour sa
fille, son esprit de désordre, et son caractère dépensier. Terentia niait
tout, et Cicéron sembla vouloir la justifier jusqu'à un certain point en se
remariant à une très-jeune fille, qu'il épousa, dit-on, pour sa beauté, ou
plutôt, comme l'a dit Tiron, son affranchi de confiance, pour sa fortune, dont
il était dépositaire par un fidéicommis.
César répudia sa femme, simplement soupçonnée d'adultère.
Anciennement, quand les moeurs étaient aussi pures qu'austères, un Romain
répudia sa femme pour s'être montrée en public le visage découvert ; un
autre, parce qu'elle s'était entretenue en particulier dans la rue avec une
affranchie de mauvaises moeurs ; un autre, seulement pour l'avoir vue assistant
aux Jeux publics sans qu'il l'y eût autorisée.
Le Divorce, non plus que la Répudiation, n'ont jamais empêché une femme de se
remarier, pour ainsi dire immédiatement. Quand les moeurs se furent corrompues,
on abusa tellement de ce droit, que les séparations parurent comme une
conséquence, une suite naturelle et inévitable du mariage. Il y a maintenant
bon nombre de femmes des premières familles de Rome, femmes de beaucoup de
noces, comme on dit, qui pourraient compter, pour ainsi dire, leurs années, non
par le nombre des consuls, mais par celui de leurs maris ; car on en était venu
au point que les épouses avaient acquis aussi le droit de divorcer, même en
l'absence de leurs maris, et il était arrivé à plus d'un époux qu'en
rentrant chez lui après un lointain voyage, il n'y avait plus trouvé la femme
qu'en partant il avait laissée à la tête de sa maison.
C'était là un désordre trop grave pour que l'Empereur, qui s'occupe
incessamment de la réforme des moeurs publiques, n'y portât pas remède ; il a
fait rendre une nouvelle loi qui impose des conditions plus sévères aux
divorces : l'un de ses principaux chefs déclare qu'une femme divorcée ou
répudiée ne pourra se remarier qu'après un délai de dix-huit mois; déjà
une loi de Jules César avait fixé ce délai à six mois.
La réconciliation entre époux séparés per Répudiation ne pouvant avoir
qu'un caractère parfaitement moral, les délais prescrits par la nouvelle loi
de l'Empereur ne leur sont point applicables, et dès qu'ils veulent se remarier
ensemble, il leur est permis de le faire aussitôt. On dirait que cette
exception a été méditée en faveur de Mécène : il a une femme fort jolie,
fort séduisante, dont il est éperdument amoureux ; mais capricieuse à
l'excès, elle le tourmente au point de lui causer des insomnies presque
perpétuelles, qu'il combat en recourant au vin pour s'assoupir ; d'autres fois
il se fait donner, dans une pièce voisine de sa chambre à coucher, une espèce
de symphonie produite par un appareil semblable à un autel rond, garni de
tuyaux percés à leur partie supérieur et dont l'inférieure plonge dans l'eau
: un enfant agite cette eau, l'agitation chasse l'air dans les tuyaux, et il en
résulte un son doux, et comme une harmonie lointaine.
Quand Térentia (c'est le nom de la femme de Mécène) a bien lassé sa
patience, il la renvoie ; mais une fois sa colère passée, il la regrette,
cherche à se rapprocher d'elle, lui fait des visites, lui envoie des présents,
la supplie de revenir, et elle se laisse persuader. Ces séparations sont si
fréquentes qu'on les a qualifiées de quotidiennes, et qu'on dit de Mécène
qu'il a été marié mille fois, quoiqu'il n'ait jamais eu qu'une seule femmes.
Il ne s'agit là que de Répudiation, et sans doute le Divorce offrirait plus
d'obstacles à un rapprochement désiré par des époux divorcés ; car le
Divorce est un acte sérieux, et doit, aux termes. de la loi, avoir un
caractère irrévocable. Le maître fait ce qu'il veut de son esclave ; il la
prend, il la quitte, personne n'a de compte à lui demander, et c'est le cas de
la Répudiation. Le citoyen au contraire ne doit pas faire légèrement un acte
civil non moins important que le mariage même.
On rapporte que jadis les divorces fondés sur incompatibilité d'humeur
étaient inconnus ; s'élevait-il quelque différend entre deux époux, ils se
rendaient au mont Palatin, dans le petit temple de Viriplaca, déesse qui apaise
les hommes, et là, après s'être expliqués, ils renonçaient à leur querelle
et s'en allaient réconciliés. Cette déesse, assurément bien respectable,
mériterait peut-être un culte particulier, comme gardienne de la paix
journalière des familles ; car son nom même, sans blesser l'égalité
résultant d'une tendresse mutuelle, exprime le respect que doit la femme à la
dignité du mari.
Dans ce siècle corrompu et peu religieux, la meilleure Viriplaca c'est la
beauté. Je passais dernièrement dans le Comitium, près du tribunal du
Préteur, où Sulpicius avait assigné sa jeune épouse pour entendre prononcer
leur Divorce. Elle arrivait en litière fermée. - « Qu'elle sorte ! s'écrie
le mari courroucé ; qu'elle comparaisse ! depuis assez longtemps elle me rend
malheureux ! » - La litière s'abaisse et la jeune femme en sort dans tout
l'éclat de la parure la plus séduisante. Sulpicius devient muet ; son regard
s'adoucit, et laissant tomber les doubles tablettes de son mariage, toutes
prêtes à être brisées, se précipite vers son épouse, l'embrasse en
s'écriant : « Tu as vaincu, Paula ! » et il la ramène chez lui aux
applaudissements de la foule.
LES FUNÉRAILLES OU L'INÉGALITÉ DEVANT LA MORT.
Inégalité à court
terme, et qui finit au sépulcre ; mais jusque-là honneur du rang, distinction,
de la richesse persistent devant un cadavre. Tu vas en voir un exemple. Depuis
les calendes de septembre je n'avais pas été chez Mamurra, lorsque, vers la
fin du mois, je me rendis à sa salutation. J'entrai par la porte trompeuse, le
Pseudothyrum, et j'arrivai jusqu'à l'atrium où je ne trouvai que l'affranchi
Atimétus, intendant ou dispensateur de mon hôte, en conférence avec des
comédiens et un chorége ; il débattait des prix pour une représentation
scénique, et leur faisait signer divers engagements. Un poète survint, qui
avait proposé une tragédie. Atimétus l'avait lue, il la fit estimer par l'un
des comédiens, et en paya immédiatement le prix, en puisant dans une caisse à
argent qu'il avait près de lui. Il chargea un troisième individu, qui se fit
connaître comme procurateur de la scène, de chercher des costumes pour tous
les acteurs, et fit porter la pièce au temple d'Apollon-Palatin, à des
examinateurs publics qui doivent en autoriser la représentation . « Dès qu'on
aura cette autorisation, ajouta-t-il, qu'on commence immédiatement les
répétitions ; elles se suivront ici, et nous y inviterons des littérateurs,
pour avoir leur avis. » Un esclave atriense annonça le général des travaux
théâtraux. « Nos jeux, lui dit Atimétus, auront lieu au théâtre de
Marcellus ; on jouera le Siège de Troie. »
Je croyais être désoeuvré, comme cela m'arrive encore quelque-fois, et
j'avais assisté patiemment à ce qui venait de se passer, lorsque m'approchant
d'Atimétus, quand tous ces gens furent sortis : « Mamurra est donc édile ou
préteur ? lui dis-je. - Quoi ! me répondit-il, vous ne savez pas l'affreuse
nouvelle ? ces jeux scéniques que je viens d'ordonner sont pour des
funérailles, c'est par ordre de notre maître ; son père nous est décédé. -
Se peut-il ! Mamurra... --- Il a vécu. »
Ici la douleur d'Atimétus se réveilla si vivement que les sanglots coupèrent
la voix de ce vieux serviteur, et ce ne fut qu'après un assez long intervalle
que je pus apprendre comment, depuis deux jours à peine, il avait perdu son
maître, mon hôte et mon ami.
La veille de son trépas, Mamurra paraissait encore plein de santé. Il a
succombé à la pernicieuse influence de l'automne, aux variations de
température de cette saisons : après une chaude journée, le froid du soir le
saisit, et il se coucha mal disposé. Le lendemain, il voulut, à son ordinaire,
descendre au Forum ; mais au moment de monter en litière il s'évanouit. Les
esclaves cubiculaires s'empressent autour de lui, et le reportent dans sa
chambre. On court aussitôt quérir Marcus son fils ; il arrive en toute hâte ;
sa voix et ses soins raniment un peu le malade qui fait un effort pour se
dépouiller de ses anneaux et les lui remettre (manière dont les Romains
désignent leur héritier). Cet effort l'épuise, et il retombe dans son
évanouissement. L'infortuné Marcus n'eut que le temps de coller sa bouche sur
celle du vieillard pour recevoir son dernier soupir, pieuse coutume à laquelle
un fils ne manque jamais volontairement. Lorsqu'il fut bien sûr que les glaces
de la mort avaient saisi son père, il lui ferma les yeux, puis sortit pour se
dérober au déchirant spectacle qu'il avait devant lui.
Aussitôt on descend au temple de Libitine faire la déclaration du décès, et
prévenir les libitinaires (ce sont les entrepreneurs des funérailles)
d'envoyer leurs esclaves pour préparer le corps. Cette préparation consiste en
lotions d'eau chaude et en embaumement avec des aromates, tels que l'amome, la
myrrhe, et la casse. Pendant qu'on y procède, on appelle de temps en temps le
défunt à haute voix, pour s'assurer qu'il a bien cessé de vivre. Lorsque les
serviteurs de Libitine ont lavé et parfumé le mort, ils lui arrangent la
figure à l'aide d'une sophistication composée de pollen, fleur de farine,
d'où le nom de pollinctores, que portent ces agents dont la fonction est
de donner aux cadavres la pâleur d'une mort paisible, en réparant les
déformations de l'agonie ou de la maladie. Si le défunt a été tué par un
accident qui lui a détruit la figure, ils la remplacent par un masque à sa
ressemblance.
Cela est nécessaire, car on fait un spectacle des funérailles : les morts sont
offerts aux yeux de tous, la face découverte, le corps enveloppé de linceuls
blancs, mais habillés comme s'ils vivaient. C'est, je crois, une manière
d'authentiquer leur trépas, et, pour mieux atteindre encore ce but , les
funérailles sont précédées d'une exposition.
Mamurra fut revêtu d'une toge en pourpre ; on lui mit sur la tête une couronne
de chêne qu'il avait gagnée à la guerre en sauvant un citoyen ; on le déposa
sur un lit élevé, enrichi d'ivoire, couvert d'étoffes attaliques et décoré
de faisceaux. Le fils de mon hôte, aidé de quelques parents, vint placer ce
lit dans l'atrium de la maison, les pieds du cadavre tournés vers la rue. La
demeure de Mamurra, naguère si animée et si brillante, était maintenant
déserte et comme flétrie par les insignes du deuil et de la mort : des
tentures sombres, bleu de mer très foncé, vêtaient les portes ; sur le
vestibule il y avait un petit autel où brûlaient des parfums, et, en avant ,
un grand rameau de pesse ou de cyprès indiquait aux Pontifes qu'ils eussent à
s'écarter de cette maison, parce qu'ils y seraient souillés par la vue d'un
mort.
Le corps resta exposé pendant sept jours, gardé par un serviteur qui se tenait
auprès. Le huitième jour, dès l'aurore, des hérauts allèrent par les rues,
places et carrefours de la ville, annoncer les funérailles, dans la forme
suivante : « Mamurra est décédé. Ceux auxquels il conviendrait de venir aux
funérailles de ce quirite, il est temps. On célébrera des jeux, et le maître
des funérailles (l'héritier) aura un appariteur et des licteurs. »
Peu d'heures. après cette proclamation, l'atrium se remplit de monde. Les
hommes étaient vêtus de la paenula (manteau de voyage) et non de la toge,
qu'on ne porte pas dans les funérailles ; les femmes avaient, par-dessus leur
tunique, un ricinium brun-roux ou bleu foncé, comme habit de deuil. Le ricinium
se compose de deux pièces carrées, qui, jointes sur les épaules par un ou
plusieurs boutons, tombent sur la poitrine et sur le dos, en descendant jusqu'à
la ceinture ou jusqu'aux hanches. Une praefica, chanteuse et pleureuse à gages,
fournie par les libitinaires dans l'appareil du convoi, récita, au son des
flûtes et de la lyre, des nénies, poèmes funèbres à la louange du défunte.
Les chants terminés, un désignateur, autre agent des libitinaires, préposé
à l'ordonnance des funérailles, donna le signal du départ. Marcus Mamurra et
trois de ses parents, en prétexte brune et la tête couverte, vinrent enlever
le lit mortuaire et le portèrent à l'épaule. Le convoi suivit, à la lueur de
quantité de flambeaux de cire et de torches, bien qu'il fît grand jour. Le
désignateur marchait en tête, précédé de licteurs en tuniques bleu foncé.
Derrière lui s'avançaient, dans l'ordre suivant , une troupe nombreuse de
joueurs de trompette droite, remplissant les airs de la plus lugubre harmonie ;
des choeurs de satyres exécutant une danse comique appelée la sicinne ; la
bande nombreuse des affranchis de Mamurra, tous le bonnet de liberté sur la
tête.
Ensuite on voyait à part un archimime ou chef de mimes, habillé et masqué
tout à fait à la ressemblance du défunt, dont il imitait la démarche, toutes
les habitudes de corps, et jusqu'aux ridicules. Il tâchait, dans des discours
très libres, de rappeler les défauts de caractère du père de Mamurra.
Rien ne m'a plus étonné d'abord que l'archimime aux funérailles des grands ;
cette espèce de jugement de la vie et de la mort figuré en action me paraît
toujours bizarre dans une cérémonie lugubre.
Mais les Romains aiment les contrastes de ce genre, et nous en verrons encore un
semblable, à peu près, dans la pompe si majestueuse du triomphe.
Après l'archimime venaient, dans un long ordre chronologique, les ancêtres de
Mamurra représentés dans leurs portraits en cire coloriée, faits à l'instar
des masques de théâtre, et portés, à la manière des acteurs, par des gens
dont la stature, et même les habitudes de corps, ressemblaient au personnage
dont ils avaient le masque. A quelque distance, on croirait voir les ancêtres
eux-mêmes. Le costume aide à l'illusion et complète la ressemblance, car
chaque personnage, ainsi ressuscité, porte l'habit des honneurs qu'il a reçus
pendant sa vie, qu'il ait été consul, préteur, censeur, ou même
triomphateur, et de plus il a les insignes de ces honneurs : le triomphateur est
en char, et les autres magistrats sont précédés des licteurs ou des
appariteurs attachés à leur dignité, mais les faisceaux ou les verges
renversés.
Le corps du défunt, précédé d'un appariteur, suivait immédiatement, puis
encore une quantité d'autres lits funéraires chargés des insignes de toutes
les magistratures que Mamurra avait obtenues pendant sa vie.
Après cette pompe s'avançaient les parents et les amis, en vêtements gros
bleu, et sans anneau, ce qui est une grande marque de deuil.
Les femmes fermaient la marche. Les habits en désordre, les cheveux épars,
elles versaient des larmes abondantes, et jetaient des cris de désespoir. A
leur tête s'avançait la mère de Mamurra, accompagnée de ses filles et de la
femme de son fils. La troupe se composait essentiellement de leurs servantes,
dirigées par la praefica, qui leur indiquait la pantomime de la douleur, et
leur donnait le ton des gémissements.
Le convoi descendit sur le Forum romain, où il s'arrêta au pied des Rostres.
Les images des ancêtres se placèrent tout autour. Des chaises d'ivoire
étaient réservées aux simulacres de ceux qui avaient occupé des
magistratures curules On déposa le lit funèbre sur la tribune même, et le
corps fut dressé debout, de manière à être vu de tous les assistants. Je me
trompe en disant le corps ; il était caché dans la litière ; mais un corps de
cire fait à la ressemblance du défunts. Marcus Mamurra se tint auprès du
pieux fardeau qu'il venait de porter, et devant cet auditoire, dont tant de
siècles semblaient faire partie, prononça un magnifique discours où il
rappela, dans les termes les plus louangeurs, et l'origine des Mamurra, et les
principales actions de la vie du défunt. Le discours fut long, parce qu'il
embrassa aussi l'éloge de tous les ancêtres représentés à cette pompe. De
temps en temps l'orateur s'interrompait pour se reposer. Dans ces intervalles,
des flûtistes et des chanteurs faisaient entendre des hymnes d'un ton grave et
lugubre. Ces discours, ces chants, cette musique émurent beaucoup les
assistants, et il y eut même un moment où l'émotion devint si générale, que
le peuple entier parut pénétré de la douleur d'une seule famille.
En quittant le Forum la pompe se dirigea par le Cirque Maxime et la porte
Capène, sur la voie Appia, où un bûcher avait été préparé, les Romains,
ainsi que nous, brûlant leurs morts ; il se composait d'une très haute pile de
bois de pesse ou d'ilex, avait la forme d'un autel, était décoré de
guirlandes et de rameaux de cyprès, et entouré d'une haie de même arbre.
Avant d'y déposer le lit, la mère de Mamurra vint ouvrir les yeux de son fils
(ce serait un crime, dit-on, de priver le ciel des regards d'un mort), lui remit
ses. anneaux, lui introduisit entre les lèvres, et jusqu'aux dents, un triens,
pour payer le passage au nautonier des enfers, baisa ses lèvres glacées, puis
lui cria d'une voix entrecoupée de sanglots : « Adieu! adieu ! adieu ! Nous te
suivrons tous dans l'ordre que la nature nous assignerai. »
Aussitôt les trompettes retentirent, et le corps fut porté sur le bûcher,
auprès duquel on égorgea les chevaux et les chiens favoris du défunt ; des
perroquets, des merles, des rossignols qu'il avait aimés. On répandit aussi
sur la terre, en forme de libations, deux grands vases de vin pur, deux patères
pleines d'un lait écumeux, et deux coupes remplies du sang des victimes.
Cependant les assistants se groupent autour du bûcher. La face tournée à
l'Orient, ils partent par la gauche, et en font processionnellement le tour, en
y jetant toutes sortes de présents, les uns des parfums, de l'encens, du nard,
de la myrrhe, du cinnamome ; les autres de l'huile, du vin ; d'autres, et
principalement ceux qui avaient fait la guerre avec Mamurra, des couronnes et
autres récompenses militaires gagnées par leur valeur. On vint déposer aussi
sur cette pile sacrée les animaux sacrifiés, et jusqu'à des mets de festin.
Les femmes prenaient part à ces tristes offrandes d'une manière extrêmement
touchante : elles s'arrachaient des poignées de cheveux, et les joignaient aux
dons funéraires ; elles se frappaient le sein et se déchiraient le visage,
pour honorer les Mânes, qui aiment le lait et le sang. Afin de mieux flatter
encore ces goûts sanguinaires, il y eut autour du bûcher des combats à
outrance dans lesquels cent vingt hommes, achetés ou gagés, furent commis
ensemble, et s'entre-tuèrent presque tous. Ce qui produisit le plus
d'impression sur l'assemblée, ce fut le désespoir de deux vétérans qui, ne
pouvant supporter l'idée d'être séparés de leur ancien chef, se percèrent
de leur épée devant son bûcher.
La procession accomplie, les offrandes terminées, le cortège se rangea autour
de l'enceinte de cyprès. Un brûleur, agent libitinaire, présenta des torches
enflammées à Marcus et à quelques-uns des parents, qui les mirent sous le
bûcher, en détournant la vue. Bientôt de noirs tourbillons de fumée
s'élèvent dans les airs ; des pleurs, des gémissements éclatent de toutes
parts, et se mêlent aux chants de deuil et au bruit des trompettes.
Lorsque la pyramide ne présenta plus qu'un amas de cendres et de charbons
éteints, la vieille mère et la femme de Mamurra, après avoir plongé leurs
mains dans une eau pure, vinrent recueillir au milieu de ces tristes résidus
les os, ou plutôt les débris d'os blanchis et encore brûlants de leur fils et
de leur mari. Les parfums dont les corps sont frottés aidant à la prompte
combustion des chairs, les os ne peuvent être complètement consumés. C'était
un spectacle bien touchant de voir ces deux femmes, penchées vers la terre,
trier dans ces cendres encore chaudes des parcelles d'os, chères reliques
qu'elles mettaient dans le pan de devant de leur Ricinium , légèrement relevé
de la main gauche. Elles arrosèrent cette sainte récolte de vin vieux et de
lait, la pressèrent dans des voiles de lin, et l'enfermèrent dans une urne
d'airains, avec des roses et des aromates.
Le maître des funérailles, Marcus Mamurra, reçut alors du désignateur un
rameau de laurier, et faisant trois fois le tour de l'assemblée, la purifia par
une aspersion d'eau pure ; puis il la congédia en disant : « Vous pouvez vous
retirer. » La plupart des assistants reconduisirent l'image du mort à la
maison de Mamurra, où on la plaça dans l'Atrium, parmi les portraits des
ancêtres. - Le jour suivant, les jeux scéniques furent célébrés. Il y eut
une visceratio ou distribution de chair crue au peuple, et de plus, un repas
public pour lequel des lits furent dressés dans le Forum.
Le neuvième jour, les parents apportèrent dans le tombeau de Mamurra l'urne
contenant les cendres du défunt, et dès qu'elle y fut déposée, des
siticines, trompettes d'un son grave, annoncèrent par leur sombre harmonie que
le dernier acte des funérailles était accompli.
Mais tout n'était pas fini pour le pauvre Marcus qui, ce jour-là même, dut
réunir ses parents dans un grand festin. Les émotions de cette affreuse
neuvaine avaient été bien multipliées pour lui ; ne sortant point à cause de
son deuil récent, il n'avait pas trouvé de repos dans son intérieur ; il
avait eu à débattre avec les libitinaires les frais des funérailles,
ordinairement prélevés sur le plus liquide des biens du défunt ; il avait eu
surtout à recevoir les nombreuses visites de ses amis, qui tous lui vinrent
exprimer combien ils prenaient part à sa douleur.
Le dépôt des cendres dans le sépulcre termina les cérémonies funèbres ;
mais la purification de la famille, c'est-à-dire des parents et des esclaves,
suivit ce dernier acte ; c'est l'héritier qui doit y procéder. Marcus
commença donc par balayer la maison avec de la verveine ; il alluma ensuite du
feu dans l'atrium, jeta un peu de soufre sur les charbons ardents, et, suivi de
toute la famille, il traversa plusieurs fois cette fumigation sulfureuse. Alors
seulement les cérémonies qui accompagnent les funérailles furent
complètement terminées. Cette purification , que chaque personne qui a paru au
convoi mortuaire pratique aussi chez soi, s'appelle les Denicales, parce qu'elle
s'accomplit le dixième jour du décès, pourvu qu'il n'y ait ce jour-là ni
fête privée, ni fête publique ; elle est elle-même une férie pour la
famille, qui, à son occasion, suspend tout travail. On a un si profond respect
pour les devoirs dus aux morts, que les parents qui doivent les rendre ne
peuvent être cités en justice depuis le premier jour des funérailles jusqu'à
la fin de la purification, afin que rien ne les dérange de leurs pieuses
fonctions.
Le malheureux événement de la mort de Mamurra m'ayant conduit à te parler des
funérailles, je saisirai cette occasion d'entrer dans quelques autres détails
sur ce sujet ; conformément à ma méthode de tâcher de peindre toutes les
conditions, je vais opposer à ces obsèques d'un riche celles des citoyens d'un
état médiocre, et celles des pauvres.
Les premières se passent avec un certain petit appareil : on n'y invite pas le
peuple, parce qu'on n'a pas de jeux à lui faire voir, de festin à lui donner,
mais les parents y assistent ; il y a un lit funèbre, non pas garni de tapis
précieux, mais simplement de papyrus ; l'usage, d'après lequel un mort doit
être porté au bûcher par ses enfants, petits-enfants, ou gendres, quelle que
soit leur qualité, ou ses parents les plus proches, et, à défaut de parents,
par des amis, est religieusement observé ; des joueurs de flûte marchent
devant le convoi si le défunt est mort à la fleur de l'âge, et des joueurs de
trompette droite s'il a atteint la vieillesse ; il y a dix instrumentistes,
juste le nombre permis par une lois, que, du reste, on viole tous les jours.
Mais ce convoi passe rapidement au milieu de la foule, et ne s'arrête point sur
le Forum. Qu'y ferait-il ? il n'y a point de matière à éloge pour le citoyen
qui a vécu obscur, point d'ancêtres à louer pour celui qui ne descend de
personne, et n'a pas le droit d'images, n'ayant pas usé du droit d'honneurs ?
Cependant, dans cette petite pompe, on retrouve les flambeaux et le bûcher des
grandes pompes funèbres ; les flambeaux par un reste d'une ancienne coutume
prescrivant de ne faire ces cérémonies que de nuit, afin qu'elles ne soient
point rencontrées par des magistrats ou des prêtres qu'elles auraient
souillés ; le nom même de funérailles (funus), emprunté au mot funale,
torche funèbre, est tiré de cette coutume. Quant au bûcher, il est petit,
bas, et contient tout juste assez de bois pour consumer le corps, dont les
cendres sont ensuite recueillies dans une modeste urne de terre cuite déposée
dans un tombeau non moins modeste. Du reste, point de sacrifice autour du
bûcher, point de cuisine (c'est la partie réservée pour les mets de festin),
point de parfums, point de libations, point d'offrandes, point de combats
sanglants pour complaire aux Mânes ; toute la satisfaction sanguinaire, si l'on
peut s'exprimer ainsi, qu'on leur accorde, consiste à couvrir le corps avec une
pièce de pourpre de Tyr, qui rappelle la couleur du sang. Le mort qui sur cette
terre a vécu médiocrement et dans les privations, éprouvera le même sort
ailleurs, dès qu'il n'a pas le moyen de payer les jouissances qui sont le lot
de la richesse.
Rien de plus humble que les funérailles des petits plébéiens, que les grands,
dans leur superbe, appellent acheteurs, c'est-à-dire mangeurs de pois frits et
de noix. Un pauvre meurt comme il a vécu, incognito. Aucun cyprès placé
devant sa porte n'indique qu'il y a un mort dans la maison. A peine trois jours
sont-ils écoulés depuis qu'il a rendu l'âme, qu'on se hâte de jeter son
corps dans une espèce de petite litière étroite, ou de coffre appelé aroa ou
sandapila. Une méchante toge, passée à force de servir à tout le monde,
couvre le malheureux, qui souvent revêt ainsi pour la première fois cet habit
du citoyen. Quatre misérables esclaves marqués courent s'en débarrasser hors
de la porte Esquiline, dans un champ où sont beaucoup de petits celliers,
construits et voûtés comme des citernes. On les appelle « petits puits, »
sans doute d'un orifice circulaire, ménagé sur la voûte, et qui se ferme avec
une dalle. Chaque soir un de ces celliers s'ouvre à tous les morts de la
journée. Les véspillons, agents libitinaires qui reçoivent les corps, les y
précipitent pêle-mêle. La plupart des corps n'ont pas de linceul : ce
spectacle est horrible, et le serait davantage si les ombres du soir ne le
voilaient en partie. C'est même de là que les ensevelisseurs sont nommés
vespillons, de vesper, « Soir » car ces funérailles vulgaires ne se
font jamais qu'à la chute du jours, suivant la rigueur de l'ancienne coutume ;
le pauvre seul n'a pas droit de la violer. Elles se passent avec d'autant plus
d'indécence que les vespillons sont comme le rebut des libitinaires : on les
appelle « dépouilleurs de cadavres, » parce qu'ils volent le linceul du mort
dont les parents surveillent mal, ou ne surveillent pas l'émission au « petit
puits; » ils lui arrachent jusqu'au pauvre triens d'airain qu'on lui met entre
les dents ou sur la langue pour payer son passage au nautonier des enfers. Dès
qu'un cellier est plein, on scelle sa dalle pour ne la relever qu'au bout d'une
année, temps suffisant pour la dessiccation des cadavres.
Quand la mortalité est trop considérable, la plébécule reçoit les honneurs
du bûcher, mais en masse : les vespillons rangent les cadavres par piles, et
pour tenir lieu des parfums et des aromates qui aident à la combustion, ils
mettent un corps de femme parmi dix corps d'hommes, parce que les femmes,
disent-ils, renferment plus de calorique et s'enflamment plus aisément.
Dans les premiers temps de Rome, on inhumait les corps, même ceux des riches.
L'usage de les brûler s'établit quand les Romains eurent connu, dans les
guerres lointaines, que les tombeaux n'étaient pas toujours des asiles sacrés.
Néanmoins plusieurs familles ou races conservèrent l'ancienne coutume, et dans
la race Cornelia, par exemple, le dictateur Sylla est le premier dont on ait
brûlé le corps. Il le voulut ainsi parce qu'ayant fait exhumer le cadavre de
Marius, il craignit une pareille vengeance pour lui-même. Aujourd'hui les
Romains brûlent les corps par un point de religion, afin, disent-ils, que
l'âme retourne aussitôt à sa nature première. Les personnes tuées par la
foudre, les enfants morts avant d'avoir des dents, sont les seuls qu'on ne
brûle point ; on les inhume.
On s'abstient aussi de toutes les cérémonies de la sépulture, telles que
l'exposition, la pompe et l'oraison funèbre, pour les morts prématurées,
quels que soient d'ailleurs la condition et le sexe des défunts. La croyance
générale est qu'une maison serait souillée par les funérailles d'une
personne morte en bas âge ; afin donc de dérober, autant que possible, à tous
les regards ces obsèques appelées funestes, on les célèbre de nuit et à la
lueur des torches, portées en avant du convoi. Quel que soit l'âge des
enfants, le père assiste toujours à leurs funérailles.
La loi défend de prendre le deuil des enfants morts âgés de moins de trois
ans ; au-dessus de cet âge elle ne permet de le porter qu'autant de mois qu'ils
ont vécu d'années, jusqu'à dix ans inclusivement. Le deuil, en général,
n'est qu'une obligation morale ; l'usage y astreint les femmes, mais il est tout
à fait facultatif pour les hommes. Dans tous les cas il ne peut durer plus
d'une année, pour toute espèce de parents, même les plus proches, comme un
père, un frère, ou un mari.
J'ai voulu savoir ce que coûtèrent les funérailles de Mamurra : la dépense
s'en éleva à onze cent mille sesterces ! et cela d'après les ordres de
Mamurra lui-même, qui, dans un codicile de son testament, réglant toute sa
pompe funèbre, comme font assez souvent les riches avait ordonné que l'on y
consacrât cette somme.
Cela ne t'étonnera pas quand tu sauras que la vanité des Romains ne brille pas
moins dans ces cérémonies que dans beaucoup d'autres ; on y étale une
richesse, une pompe et un luxe extrêmes. Ce luxe a été porté si loin, même
dans les premiers temps de la République, que la loi des XII Tables renferme
plusieurs dispositions pour le réprimer : ainsi, elle règle la quantité de
parfums que l'on pourra employer pour oindre le corps ; prohibe les somptueuses
aspersions, les grandes couronnes ; défend de placer devant les morts un autel
pour y brûler de l'encens ; d'étendre plusieurs lits, de polir le bois du
bûcher, et de célébrer plusieurs fois des obsèques en l'honneur d'une seule
personne, ce qui avait lieu soit en rassemblant les os du défunt, soit, avant
de le brûler, en réservant un de ses membres, un seul doigt, auquel on rendait
les mêmes honneurs funéraires, déjà rendus au reste du corps. Ces doubles
funérailles n'étaient permises que pour les citoyens morts à la guerre, en
pays étrangers : on les brûlait dans le lieu du décès, et l'on rapportait
leurs os renfermés dans une urne. Cela se pratique encore aujourd'hui.
La même loi des XII Tables défendait aussi d'employer plus de trois ricinia,
ces espèces de demi-stoles de deuil dont j'ai parlé plus haut, pour jeter sur
le bûcher, ni de faire accompagner les funérailles par plus de dix joueurs de
flûte. Elle alla jusqu'à régler la douleur, et enjoignit aux femmes de ne
point s'abandonner à de trop grandes lamentations, et surtout de ne point se
déchirer le visage.
Ces prescriptions ont été depuis longtemps transgressées, et il n'en pouvait
guère être autrement : quand le luxe des habits, des ameublements, des
maisons, faisait de continuels progrès, celui des funérailles ne pouvait
rester stationnaire. Tu viens de voir combien l'on fait peu de compte de la loi
décemvirale, relativement aux parfums, aux lamentations, etc.; mais c'est bien
autre chose pour les lits, et cela va jusqu'à l'extravagance. Croiras-tu qu'aux
funérailles de Marcellus, fils d'Octavie et neveu de l'Empereur, lesquelles
eurent lieu l'année même de mon arrivée à Rome, le convoi en comptait six
cents ! Je l'ai vu de mes propres yeux, et comme je me récriais, on m'apprit
qu'aux funérailles de Sylla on en porta un nombre dix fois plus considérable !
ACHÈVEMENT.
- Des funérailles publiques. J'avais essayé pour ce sujet le tableau. des
funérailles de Marcellus, neveu de l'Empereur, qui le regardait comme un fils ;
mais encore trop ignorant des usages des Romains, je dus ajourner ce récit,
parce qu'il y avait une foule de choses que je n'avais point comprises. Tout ce
dont je me souviens maintenant, c'est qu'on fit à Marcellus des obsèques
magnifiques. Bien qu'il fût mort à Baïes, en Campanie, elles eurent lieu à
Rome, où l'on rapporta son corps en grande pompe. L'Empereur prononça
l'oraison funèbre (il est d'usage qu'un père rende lui-même ce triste honneur
à son fils), et fit placer les cendres au Mausolée du Champ de Mars, qu'il
avait élevé pour lui et sa famille quelques années auparavant.
Les funérailles publiques sont de deux sortes : celles appelées proprement
publiques, décernées par le Sénat, et payées par la République, et celles
nommées collectives, parce qu'elles se font au moyen d'une collecte faite parmi
tous les citoyens. Valérius Publicola eut l'honneur des funérailles
collectives ; les citoyens se taxèrent eux-mêmes à un quadrant ou quart d'as
par tête, pour en acquitter les frais.
Ménénius Agrippa reçut un pareil honneur, et la cotisation fut d'un sixième
d'as seulement. Pareille cotisation eut lieu pour Fabius Maximus, et elle
produisit une si forte somme, que son fils y trouva encore de quoi donner au
peuple une visceratio et un repas public.
Les Funérailles publiques étaient autrefois décernées aux citoyens qui
avaient rendu de grands services à la patrie. Le Sénat les décernait ; il
jouit encore de ce droits, mais il le partage avec l'Empereur, et la facilité
avec laquelle Auguste, dans les commencements de son principat , accorda cet
honneur, lui a beaucoup fait perdre de son prix.
Parmi beaucoup de funérailles publiques, j'en choisirai deux seulement dont je
t'offrirai le récit : celles de Sylla, et celles de Germanicus, fils adoptif de
l'empereur Tibère. Je fus témoin de celles de Germanicus ; les commentaires du
temps me fourniront le tableau de celles de Sylla.
LES FUNÉRAILLES DE SYLLA. (L'an 676.)
« Sylla étant
mort, vers la fin de l'année, à sa villa de Putéoles, en Campanie, son
trépas devint le sujet d'une sédition les uns voulaient que ses restes fussent
portés en pompe par toute l'Italie, conduits à Rome, sur le Forum, et
ensevelis aux frais du public, le consul Aemilius Lépidus, et les chefs du
parti démagogique s'y opposaient. La démagogie avait fait à Sylla tout le mal
possible pendant la guerre contre Mithridate, où il ne dut son salut qu'à son
énergie indomptable et à son génie. Vainqueur, il se vengea à outrance de
tous ses ennemis, et gardant le peuple pour le dernier, lui ôta presque tous
ses pouvoirs, et rendit la prépondérance à l'oligarchie. Les démagogues
voulurent se venger en refusant les honneurs qu'on voulait faire à ses restes
mortels. Ils échouèrent contre Caïus Catulus, l'autre consul, soutenu par
Pompée et les nombreux partisans de Sylla. Le corps de l'ancien dictateur fut
porté presque triomphalement à travers l'Italie, et arriva à Rome, sur une
litière d'or, avec un appareil royal.
« Le cortège se composait d'une innombrable multitude de trompettes, d'une
nombreuse cavalerie, et de quantité de fantassins en armes. Tous ceux qui
avaient fait la guerre sous Sylla accouraient, en armes aussi, se joindre au
convoi de leur ancien général : jamais on ne vit un tel concours. On portait
en avant de la litière les vingt-quatre haches et les insignes de la dictature.
Il y avait six mille lits funèbres.
« Ce convoi majestueux suivit la voie Appienne, entra dans Rome par la porte
Capène et le Cirque Maxime. Lorsqu'il pénétra dans la grande cité, plus de
deux mille couronnes d'or faites à la hâte, offrandes des villes, des légions
autrefois commandées par l'illustre défunt, et de ses amis, furent étalées
à tous les regards.
Il serait, impossible de décrire le luxe déployé dans ces funérailles, que
Pompée conduisait lui-même. Les matrones romaines s'empressèrent d'y
contribuer par une si grande quantité de parfums de tous genres, qu'outre ce
que l'on porta dans deux cents corbeilles, il en resta encore assez pour former,
avec de l'encens et du cinnamome, une fort grande statue de Sylla, et une autre
d'un licteur placé devant lui, avec ses faisceaux et sa hache !
« Par précaution contre les diverses affections du grand nombre de soldats
confondus avec le cortège, les collèges de prêtres et celui des Vestales
entourèrent le corps. Puis venaient le Sénat entier, tous les magistrats avec
les insignes de leur dignité, et tous les chevaliers en trabée. Après les
chevaliers marchait l'armée, corps par corps, telle qu'elle avait été réunie
sous le commandement de Sylla, et au complet, avec des enseignes d'or. Beaucoup
avaient des armures d'argent reçues en récompenses militaires. De temps en
temps une grosse troupe des trompettes faisait entendre des airs tristes et
lugubres, et le Sénat proférait diverses acclamations qui, répétées par les
chevaliers, l'étaient ensuite par les soldats, puis par le peuple. Les uns
regrettaient Sylla sérieusement ; les autres par crainte, comme s'il était
encore vivant, et menaçaient le peuple d'une nouvelle dictature.
« Le corps fut déposé sur les Rostres, et l'oraison funèbre prononcée non
par Faustus, fils de Sylla, il était encore trop jeune, mais par un personnage
qui passait pour très éloquent. Quelques sénateurs des plus robustes
enlevèrent ensuite la litière à l'épaule et vinrent la déposer sur un
magnifique bûcher élevé clans le Champ de Mars. Dès qu'on y eut mis le feu,
et pendant tout le temps qu'il brûla, l'ordre équestre et l'armée tournèrent
autour trois fois, en poussant des gémissements auxquels se mêlait le son des
trompettes. Les sacrifices ordinaires de victimes, les oblations de casques,
d'armes précieuses, de harnais jetés sur le bûcher, accompagnèrent ces
lugubres processions.
« Comme on était en décembre, le temps menaçant pluie dès le matin fit
retarder le convoi : il ne se mit en marche qu'à la neuvième heure, et le ciel
parut le favoriser. Au moment où l'on enflamma le bûcher, un grand vent
s'éleva, qui hâta la combustion, et dès que le bûcher né fut plus qu'un
monceau de charbons et de cendres rouges, une pluie torrentielle les éteignit
en peu de temps. Alors le jeune Faustus recueillit les os de son père en
présence de la foule consternée. Un sépulcre. érigé dans ce Champ même,
où jusqu'alors les rois seuls avaient été ensevelis, reçut les cendres de
l'homme qui gouverna la République romaine avec une puissance plus que royale.
»
LES FUNÉRAILLES DE GERMANICUS. (L'an 772.)
La mort de
Germanicus frappa tous les honnêtes gens d'indignation et de terreur, le peuple
de désespoir, car le bruit courut généralement que ce jeune homme, à peine
âgé de trente ans, avait été empoisonné par ordre de Tibère. Il venait
d'être revêtu de pouvoirs extraordinaires, et envoyé en Orient pour calmer
quelques mouvements qui s'y étaient manifestés, et menaçaient d'enlever à la
domination romaine plusieurs provinces de ce pays, lorsque la mort le frappa. On
brûla son corps à Antioche et sa veuve Agrippine, ayant recueilli les cendres
de son mari, s'embarqua aussitôt pour les rapporter à Rome. L'hiver
n'interrompit pas un instant la navigation de cette malheureuse épouse ; elle
arrive à Corcyre, île située vis-à-vis des côtes de la Messapie, et y
demeure quelques jours pour calmer ses esprits emportés par la douleur et
impatients de souffrir. Cependant au premier bruit de son arrivée, tous ses
amis, ainsi que la plupart de ceux qui avaient fait la guerre sous Germanicus,
et même un grand nombre d'inconnus, habitants des municipes voisins, les uns
croyant flatter le prince, d'autres, entraînés par l'exemple, étaient
accourus à Brindes, le premier port et le plus sûr où elle pût aborder.
Aussitôt qu'on découvrit la flotte à l'horizon, non seulement le port et tous
les lieux voisins de la mer, mais encore les remparts et les toits, et tous les
lieux d'où l'on pouvait apercevoir de plus loin, se couvrirent de spectateurs
éplorés qui se demandaient les uns aux autres s'ils recevraient Agrippine en
silence ou avec quelque acclamation. Pendant que durait cette incertitude, la
flotte entra insensiblement dans le port, non avec cette allégresse ordinaire
aux navigateurs qui arrivent, mais lentement et avec un air triste et lugubre.
Dès que l'on eut vu sortir du vaisseau Agrippine, l'urne sépulcrale dans les
mains, les regards baissés vers la terre, et deux de ses enfants avec elle, ce
ne fut qu'un seul et même cri de douleur, et l'on n'aurait distingué ni
hommes, ni femmes, ni étrangers, ni parents. Seulement, épuisé par une longue
affliction, le cortège d'Agrippine montrait une désolation moins vive que les
autres, dont la douleur était récente.
Tibère avait envoyé deux cohortes prétoriennes, avec ordre aux magistrats de
la Messapie, de l'Apulie, et de la Campanie, de rendre à la mémoire de son
fils les honneurs suprêmes. Les tribuns et les centurions portaient les cendres
sur leurs épaules ; en avant marchaient les enseignes nues, les faisceaux
renversés. Les soldats portaient également leurs lances le fer baissé vers la
terre, et leurs boucliers face tournée en dedans, de peur que les images des
dieux qui y sont peintes ne fussent souillées par l'aspect du mort. Dans toutes
les colonies où l'on passait, le peuple vêtu de toges sombres, les chevaliers
en trabée, brûlaient solennellement, sur des bûchers élevés au bord de la
voie publiques, des étoffes, des parfums, et d'autres offrandes funéraires,
proportionnées à la richesse du lieu. Les habitants même des villes
éloignées de la route venaient au-devant du convoi, sacrifiaient des victimes,
élevaient des autels aux dieux Mânes, exprimaient leur désolation par des
cris et des larmes unanimes.
Drusus s'avança jusqu'à Terracine, avec Claude, frère de Germanicus ; et ceux
de ses enfants que ce dernier avait laissés à Rome. Les consuls, M. Valérius
et C. Aurélius, qui avaient déjà pris possession de leur charge, le Sénat,
une grande partie du peuple, couvraient la voie Appienne par troupes éparses,
et pleuraient chacun séparément. L'adulation n'y avait aucune part, car nul
n'ignorait la joie mal déguisée que causait à Tibère la mort de son fils
adoptif.
On porta les restes de Germanicus au Mausolée d'Auguste. Le jour où l'on fit
ce solennel dépôt fut marqué tantôt par un morne silence, tantôt par un
bruit tumultueux de gémissements. La multitude remplissait les rues ; le Champ
de Mars étincelait de flambeaux ; les soldats sous les armes, les magistrats
dépouillés de leurs insignes, le peuple rangé par tribus, s'écriaient que la
République était perdue, qu'il ne restait plus d'espérance. Ils le disaient
publiquement, avec emportement, paraissant oublier quels étaient leurs
maîtres.
Mais rien n'ulcéra plus Tibère que l'enthousiasme qu'ils firent éclater pour
Agrippine : ils l'appelaient l'honneur de la patrie, le vrai sang d'Auguste,
l'unique modèle des vertus antiques ; et tous ensemble, les yeux tournés vers
le ciel et les dieux, les suppliaient de conserver sa famille, et de la faire
survivre à ses ennemis.
Quelques-uns eussent désiré plus de pompe pour des funérailles publiques ; on
ne manqua pas de rappeler tout ce qu'Auguste avait déployé de magnificence et
d'honneurs funèbres pour celles de Drusus, père de Germanicus : il s'était
avancé, au coeur de l'hiver, jusqu'à Ticinum, à plus de trois cents milles de
Rome d'où il n'avait cessé d'accompagner le corps jusqu'au milieu de la Ville
; et Tibère, dans la circonstance actuelle, ne daignait pas même paraître en
public ! On avait rangé autour du lit funéraire les images des Claudes et des
Jules ; on avait pleuré le défunt dans le Forum ; on l'avait loué sur les
Rostres, on avait prodigué tous les honneurs inventés par les anciens Romains
ou leurs descendants.
Germanicus, au contraire, ne reçut pas même les distinctions ordinaires,
celles auxquelles tout noble avait droit de prétendre. L'éloignement des lieux
avait, il est vrai, contraint de brûler son corps sans pompe dans une terre
étrangère ; mais plus le sort refusa d'abord d'honneurs à sa cendre, plus il
eût été juste de l'en dédommager. Son frère n'avait été au-devant de lui
qu'à une jour-née, son oncle pas même aux portes de Rome. Qu'étaient.
devenues ces coutumes antiques, l'image du défunt sur le lit funéraire, les
vers chantés à la louange de ses vertus, les éloges, les larmes, enfin tout
ce qui prouve ou représente la douleur ? Ces murmures parvinrent jusqu'à
Tibère. Pour les réprimer, il fit aussitôt paraître un édit dans lequel,
commençant par féliciter le peuple de sa douleur, il finissait par lui
représenter qu'elle ne convenait ni aux chefs d'un grand empire, ni à un
peuple-roi, et qu'après avoir cédé aux premières impressions du moment, il
fallait que chacun retournât à ses travaux, et même aux plaisirs qu'allaient
ramener les Jeux Mégalésiens que l'on était sur le point de célébrer.
LA DÉDICACE D'UN TEMPLE.
Cette lettre sera
courte ; il faut en attribuer la brièveté à une visite que j'ai faite dans
les Bains d'Agrippa : hier on m'a conduit dans ces somptueux édifices, qui sont
installés à peu près comme une palestre grecque. J'y ai pris le bain, et en
sortant du Sudatoire, je suis entré dans une des salles d'exercices appelée
Corycée. Là, sur le défi de quelques personnes, j'ai voulu m'essayer à la
corycomachie, jeu gymnique qui consiste à pousser devant soi un gros ballon de
cuir, bourré de graines de figues, ou de farine, ou même de sable, parce qu'il
faut qu'il soit dur et lourd. Il pend au bout d'une grosse corde attachée au
centre du plafond de la salle, et qui laisse tomber le ballon jusqu'à hauteur
du ventre du joueur. Le jeu, ou plutôt l'exercice consiste à le porter ou
pousser devant soi aussi loin que le permet la corde ; puis on le lâche tout à
coup en reculant devant lui. Ensuite on le chasse violemment à deux mains, et
l'on cherche à l'arrêter au retour, soit des paumes, soit de la poitrine en
étendant les bras ou les croisant derrière le dos. Cette manoeuvre exige
beaucoup de vigueur, car la moindre faiblesse, un faux mouvement suffit pour
vous faire renverser. La corycomachie est, dit-on, un excellent remède contre
l'embonpoint. J'ajouterai qu'elle n'a pas son second pour provoquer une
abondante et prompte transpiration. Je me souviendrai longtemps d'avoir eu la
fantaisie d'en essayer : je m'y suis plus fatigué que je n'aurais fait en un
jour tout entier de combat ; j'en ai encore les bras presque rompus et les
poings meurtris, car on m'avait donné le ballon des plus robustes, le ballon de
sable. Sans le départ des tabellaires, je ne t'aurais pas écrit aujourd'hui,
d'autant plus que je n'ai rien de complet en ce moment sur mon journal. Voici
cependant un fragment : c'est presque de l'histoire ancienne, mais il faudra
t'en contenter pour cette fois.
Parmi les divers Fora de Rome, qui n'en compte pas moins de neuf ou dix, il y en
a un au pied du mont Quirinal qui peut passer pour le plus beau de tous
peut-être, c'est le Forum de César. Il n'a, pour ainsi dire, d'un Forum que le
nom, car c'est un monument complet, régulier, bâti sur un plan uniforme, en
une seule fois, et qui, malgré son nom de place publique, ne renferme aucune
maison particulière, aucun autre monument qu'un temple. Situé très près du
Forum romain, son entrée principale se trouve vis-à-vis d'une rue droite qui
part de cette place et passe sur le côté gauche de la Basilique Aemilia. Cette
entrée se compose d'une galerie à jour supportée par quatre rangs de
colonnes. La galerie se continue en retour sur les deux parties latérales du
Forum, dans toute sa longueur, et s'adosse à un mur qui ferme la place.
Au fond, entre ces portiques, s'élève un beau temple consacré à
Vénus-Génitrice, et qui s'avance de cent cinquante pieds environ sur l'aire du
Forum. Il est tout en marbre banc, avec un péristyle de huit colonnes d'ordre
corinthien et de front, trois de profondeur, et une colonnade à simple rang sur
les côtés. Les socles de son perron, qui n'a que quelques marches, sont ornés
de deux belles statues grecques ayant servi de support à la tente d'Alexandre
le Grand.
A moitié de la longueur des deux grands portiques latéraux du Forum, sur leur
flanc extérieur, s'ouvrent deux vastes hémicycles dont le développement vient
presque se profiler avec le mur de fond du temple. Ils sont formés par une
haute muraille en grosses pierres de taille d'un gris cendré, tout unie, mais
divisée comme en deux étages par une corniche, et au-dessus, par un
entablement surmonté d'un attique. Deux rangs de niches à fond carré,
décorées de statues, sont ménagés dans le pourtour de la partie inférieure
des hémicycles, ainsi que dans celle qui surmonte la corniche.
Un large renfoncement, orné d'un petit fronton porté sur deux colonnes, se
trouve au centre de chacun de ces hémicycles : ce sont deux tribunaux. Le divin
Jules avait destiné son Forum uniquement aux affaires judiciaires, et c'est par
suite de cette destination, encore la même aujourd'hui, qu'il y prodigua les
portiques, au point que le temple de Vénus se trouve presque pressé par ceux
qui passent sur ses flancs. Mais César, qui pendant son édilité couvrit de
voiles tout le Forum romain et la voie Sacrée, depuis l'Arc de Fabius jusqu'au
mont Capitolin, savait combien l'ombre est agréable au peuple ; il songea donc
aux plaideurs, à la foule qui devait se presser devant ses tribunaux, et voilà
pourquoi il encadra son Forum de portiques qui en forment presque la partie la
plus considérable. Du reste, pour faciliter la circulation, deux larges portes
ont été réservées à droite et à gauche du temple, à l'extrémité de
l'aire découverte bordée par les portiques latéraux.
Cette splendide constructions coûta des sommes énormes : il y avait sur son
emplacement un quartier tout entier, couvert de maisons qu'il fallut acheter, et
cette acquisition monte à plus de cent millions de sesterces, faible partie, il
est vrai, de. l'immense butin que César rapporta de ses guerres. Cependant ce
Forum est infiniment moins spacieux que le Forum romain; aussi a-t-il valu à ce
dernier le surnom de Grand Forum.
La statue de César, en airain doré, orne la nouvelle place dont il a doté
Rome. Elle s'élève devant le temple de Vénus. Le dictateur est représenté
en guerrier, et monté sur son cheval de bataille, qui, dit-on, n'a jamais voulu
supporter d'autre cavalier. Cet animal avait les sabots des pieds de devant
fendus, et presque façonnés comme les doigts d'une main humaine. C'était là
un prodige que les Romains n'avaient garde d'oublier, et cette singulière
conformation a été soigneusement reproduite par le sculpteur. Ici finira ma
lettre : le reste, qui traite de la dédicace du temple de Vénus-Génitrice,
est encore un fragment de Gniphon ; il complétera la relation des cérémonies
religieuses des Romains.
Extrait du
Journal de Gniphon.
L'an IeCCVIII de Rome.
« Jules César, la
veille de la bataille de Pharsale, promit à Vénus de lui bâtir un temple à
Rome, s'il remportait la victoire. La déesse, mère de Jules, entendit la
prière de son petit-fils, qui, fidèle à sa promesse, fit ériger un
magnifique édifice qu'il vient de lui dédier.
« La dédicace d'un temple fut de tout temps une cérémonie très importante
et fort honorable pour celui qui s'en trouve chargé. On a vu quelquefois les
premiers magistrats de la République se disputer cet honneur. Ordinairement ils
tiraient au sort entre eux ; mais quand ils ne pouvaient s'accorder, on portait
la contestation devant le Sénat, qui la décidait lui-même, ou bien en
renvoyait la décision au peuple.
« Anciennement il fallait être consul, ou tout au moins empereur,
c'est-à-dire général vainqueur, pour avoir le droit de dédier un temple.
Néanmoins, aucune loi écrite n'excluait ceux qui ne possédaient pas l'une de
ces qualités ; ce n'était qu'une coutume généralement respectée, et à
laquelle le peuple ne dérogea que deux fois : une première en faveur d'un
simple centurion, et une seconde pour un petit-fils d'affranchi, parvenu, il est
vrai, à l'édilité curule. Cette nouvelle dérogation choqua vivement
l'orgueil des nobles, et l'année même où elle eut lieu, l'an quatre cent
quarante-neuf, les sénateurs firent proposer au peuple une loi qu'il
sanctionna, et en vertu de laquelle personne ne put désormais dédier un temple
ou un autel sans un ordre exprès du Sénat, ou sans un popliscite ou un
plébiscite. Cette loi, connue sous le nom de loi Papiria, du nom du tribunal
Papirius, qui la présenta, a, jusqu'aujourd'hui, régi la matière.
« En donnant la faculté d'éloigner les indignes, elle a permis d'admettre
diverses magistratures, telles que la préture urbaine et la censure, à
l'honneur de faire des dédicaces. On alla même jusqu'à nommer pour ces
cérémonies des magistrats spéciaux, appelés duumvirs, quelquefois anciens
magistrats qui avaient voué le temple à consacrer.
« J'ignore si Jules César, qui s'inquiète assez peu de l'autorité du Sénat
et du peuple, se fit autoriser par eux à dédier son temple de
Vénus-Génitrice ; quoi qu'il en soit, la cérémonie a été très belle, et
un concours immense de monde s'y porta. Ce fut le XIII des calendes de Sextilis,
en plein mois de Quintilis, et par un temps splendide, qu'elle eut lieu.
« Le peuple y avait été convoqué par un édit, et dès avant le jour une
foule immense remplissait déjà les environs. César partit de sa maison, la
Regia de la voie Sacrée, et, à la tête d'une procession composée du Roi des
sacrifices, des flamines, des pontifes majeurs et mineurs, se rendit au Forum
qui porte son nom depuis le jour qu'il est commencé. La pompe sacrée s'arrêta
devant le temple. Le Dictateur s'avança seul vers l'édifice, monta les
degrés, pénétra sous le péristyle, posa la main sur l'un des jambages de
marbre de la porte, le saisit, et se tournant vers le collège pontifical : «
Venez, Publius, dit-il à l'un de ses membres, venez, pendant que je dédie ce
temple, me dicter les paroles sacramentelles. » Le pontife cité monta vers
César, et lui dicta la formulé suivante, qu'il répéta mot à mot : «
Vénus, mère des Jules, César, vainqueur de tous ses ennemis, te donne et te
dédie ce temple, qu'il t'a voué autrefois, pour que tu sois volontiers propice
à lui et au peuple romain »
« Cette formule fut dite à haute et intelligible voix, condition de rigueur
pour la validité de la consécration, à ce point qu'à l'occasion d'une
dédicace semblable, un Pontife maxime, qui était bègue, s'exerça pendant
plusieurs jours à prononcer le nom de la déesse Ops-Opifera, à laquelle il
devait dédier un temple .
« Pendant la prière, le plus profond silence régna dans l'assemblée, et le
Dictateur fit attention à tenir sa main toujours bien appliquée sur le
jambage, de peur d'interrompre la Dédicace. Il pénétra ensuite dans le
temple, dont l'intérieur répond à toute la dignité de l'extérieur : on y
voit une ordonnance de douze colonnes en deux rangs peu distants des murs.
Quatorze statues assises remplissent les entre-colonnements, et chaque colonne
porte une statue debout. Le fond se terminé par un grand hémicycle pour la,
statue de la déesse. Elle ne l'occupait pas encore, et reposait, frottée
d'essences précieuses, au milieu du temple, sur un lit splendide, en attendant
que César vînt aussi la dédier. Il s'approcha d'elle à genoux, et lui
adressa cette courte prière : « Vénus, mère des Jules, nous t'avons
préparé ce temple digne de ta majesté ; je te demande, je te prie et te
supplie de vouloir bien y demeurer ; les Romains te rendront un culte aussi beau
que et plus beau que dans aucun autre de tes temples. De même que ta présence
embaume cette enceinte, que ta divinité remplisse notre Empire ; veuille, ô
Vénus, reine de la beauté, prendre sous ta protection toute puissante, et
Rome, et les descendants de ta race. »
« Après la Dédicace il y eut deux jours de Jeux que, suivant l'usage, César
offrit au peuple. Il y déploya une grande magnificence, et les composa de tous
les exercices du Cirque et du Théâtre. »
J'ajoute au récit de Gniphon que César institua à perpétuité ces Jeux en
l'honneur de Vénus-Génitice la Victorieuse, et créa un collège pour les
célébrer ; qu'on les observe encore aujourd'hui au même jour anniversaire, et
qu'au centre du théâtre, sur les gradins, on dresse alors un trône d'ors, sur
lequel on place une couronne d'or ornée de pierreries, parce que le Sénat
avait décerné ce double honneur à César, avec le droit de s'en servir en
public, lorsqu'il présidait les Jeux ; mais s'il n'y venait qu'en spectateur,
il s'asseyait sur le simple tabouret dit subsellium, parmi les tribuns du
peuple, dont sa puissance tribunitienne le rendait le collègues. L'Empereur
faisait de même dans les premiers temps où il fut revêtu de cette puissance.
Gniphon finit son récit par les réflexions suivantes ; qu'il écrivit après
la mort du Dictateur :
« Depuis son entrée dans la carrière des honneurs, César a toujours saisi
les occasions de se montrer magnifique et prodigue en toutes choses ; car cet
homme n'eut jamais que de grandes idées : quand il donna des Jeux, ils furent
d'une magnificence inconnue avant lui ; ses triomphes surpassèrent ceux de tous
les autres triomphateurs ; la Dictature, il la lui fallut plus, grande qu'elle
n'était, c'est-à-dire perpétuelle. Dans ses monuments, même goût de
l'extraordinaire : il fit une basilique qui surpassa en grandeur et en beauté
celles que Rome possédait ; il donna au Cirque Maxime des proportions encore
plus colossales en augmentant le nombre de ses gradins ; enfin il éleva un
Forum monumental tel que personne n'en avait encore eu l'idée. Lorsqu'il
mourut, il allait commencer deux entreprises encore plus extraordinaires, le
comblement des Marais Pontins, et l'agrandissement de Rome. Pour ce dernier
projet, il devait joindre à la ville tout le Champ de Mars, en créer un
nouveau dans le champ Vatican, et afin que l'on n'eût pas à traverser le
fleuve pour s'y rendre, il allait prendre le Tibre au pont Milvius, à trois
milles et demi, et lui creusait un autre lit qui venait passer au pied du
Vatican. Encore quelques années, et César faisait de Rome la merveille du
monde, en y mettant partout le sceau de son génie. »
LES STATUES.
C'est d'un peuple,
ou tout au moins d'une armée de marbre et d'airain que je vais te parler, et
dont l'effectif, tant à Rome que dans les jardins, les maisons des faubourgs et
des environs, n'est pas évalué à moins de soixante-dix mille sujets ! Oui,
soixante-dix mille statues. La chose est aussi vraie qu'elle paraît
invraisemblable. Quand je t'écrivais, il y a bien des années, qu'il y avait
sur le Forum romain « littéralement un peuple de statues mon attention était
alors attirée et distraite par des milliers de choses neuves pour moi ; je
n'avais pas encore eu le temps de remarquer que mon observation devait se
généraliser, et que la ville abondait en images de ce genre. Le nombre n'a
cessé de s'en accroître depuis ce temps-là, et va devenir plus patent, du
moins je le pense, par suite d'une espèce de joute provoquée entre les
possesseurs des plus belles statues. Voici le fait .
Ces jours derniers, à l'heure de la promenade au Champ, ou au Champ de Mars, si
tu aimes mieux, il se manifesta dans la foule, ordinairement paisible, des
promeneurs et des promeneuses du beau Portique d'Octavie, une certaine émotion,
causée par une longue affiche fixée aux murs de sa jolie place demi-circulaire
qu'on appelle l'École. Cette table contenait un discours d'Agrippa, que ce
ministre de l'Empereur a composé pour engager tout le monde à rendre publics
ses tableaux et ses statues. La surprise était grande, car bien des gens
pensent qu'Agrippa a plus de rusticité que de délicatesse, et l'on disait
qu'en cette occasion il avait obéi sans doute à quelque inspiration ou quelque
ordre secret de l'Empereur. Je n'en crois rien ; j'ai souvent vu Agrippa et je
trouve que sa physionomie annonce la perspicacité, l'énergie et la finesse, et
qu'elle est parfaitement d'accord avec sa vie connue et ses actions : il a un
beau front, un peu soucieux, l'oeil très couvert, le nez légèrement aquilin,
le menton retroussé , la lèvre supérieure très mince, la bouche petite, et
des cheveux bouclés. Je ne vois dans cet ensemble rien qui dénote la
rusticité. Les beaux et grands travaux qu'il a fait exécuter dans Rome et
ailleurs sont encore des arguments en faveur de mon opinion. Agrippa n'est plus
dans l'âge des grandes entreprises, et il cherche à faire jouir le peuple des
trésors d'art qu'il ne peut pas lui offrir lui-même. Il aura dignement
couronné sa carrière gouvernementale, si son invitation réussit ; et elle
réussira, car tant de gens sont disposés à faire leur cour aux puissances,
qu'ils ne manqueront pas une occasion où doivent aussi trouver leur compte la
vanité personnelle, la petite gloire de passer pour un homme, de goût, et la
satisfaction secrète de faire voir qu'on possède des choses que d'autres
peuvent envier.
La singulière invitation d'Agrippa m'a donné l'idée de prendre quelques
renseignements sur l'art statuaire, comme pour servir de complément à ma
lettre sur les tableaux. Je me suis proposé, dans les notes que je t'envoie,
non de traiter à fond, mais d'effleurer ce sujet, que j'ai d'ailleurs plutôt
considéré sous le rapport des mœurs qu'au point de vue de l'art en lui-même.
La sculpture est aussi ancienne en Italie que la peinture ; dès les premiers
temps les Romains eurent des statues pour honorer soit les dieux, soit les
hommes. On voit au Forum Boarium, devant les carcères du Cirque Maxime, une
statue d'Hercule en airain qui remonte au temps du roi pasteur Évandre, et dans
le temple de Janus Geminus, en dehors de la porte Carmentale ou Scélérate, un
Janus au double front ; consacré par Numa.
Ce fut surtout pour récompenser les services publics que l'on multiplia les
statues les inscriptions parurent insuffisantes ; en effet, elles parlent peu à
l'esprit de la foule, et point du tout à ses yeux. On voulut au contraire que
le peuple pût voir, en quelque sorte tout à fait, ceux qui se dévouaient pour
lui, et auxquels on désirait assurer une mémoire éternelle en échange d'une
vie courte et passagère ; que le plus ignorant, le plus grossier plébéien
pût reconnaître au premier coup d'oeil ces citoyens recommandables. D'ailleurs
les images des grands, hommes sont une perpétuelle excitation à la vertu.
Voilà pourquoi le Forum romain fut choisi de préférence pour ces espèces
d'apothéoses des vivants, et sur cette place les lieux les plus célèbres,
tels que les Rostres et le Comitium. Je t'ai dit les principales statues qui s'y
trouvent ; s'il fallait les compter toutes, on en trouverait un nombre très
considérable.
On en éleva aussi à des femmes illustres : Clélie , par exemple, l'otage du
roi Porsena, a une statue équestre au Sommet de la voie Sacrée, près du
Clivus Palatin, devant le temple de Jupiter-Stators; et Cornélie, mère des
Gracques, est représentée assise, avec des sandales sans courroies, dans les
édifices du portique d'Octavie.
II serait bien difficile d'énumérer toutes les statues qui n'ont fait que
passer sur le Forum, temple, tout à la fois, et Gémonies de quantité
d'illustrations romaines. En effet, les Romains, depuis leurs discordes civiles
des deux derniers siècles, moins sages que leurs ancêtres, proscrivent
jusqu'à ces simulacres de marbre ou d'airain, et l'on pourrait presque écrire
l'histoire des partis qui tour à tour ont dominé la République pendant ces
époques funestes, par celle des statues qui brillèrent près des Rostres ;
ainsi, à l'endroit où est aujourd'hui la statue dorée de l'Empereur, on a vu
successivement celles de Sylla, de Pompée, de César, de Lépide. Ce fut le
Sénat qui décréta et proscrivit tour à tour ces images, avec un zèle qui
lui permettait d'être constamment prêt à exalter le vainqueur et proscrire le
vaincu.
L'honneur d'une statue fut d'abord une récompense décernée à des services
publics, et dont quelquefois le peuple fournit la matière : la contribution de
chacun était de la menue monnaie d'airain. Ordinairement, quand le Sénat
votait une statue, il allouait le crédit nécessaire à l'érection, dont il
chargeait les questeurs du Trésor. Cette récompense éclatante alluma toutes
les vanités : les magistrats auxquels le Sénat ou le peuple ne la
décrétèrent pas l'usurpèrent souvent, et, pour perpétuer le souvenir de
leurs magistratures, se firent représenter en consuls, en préteurs, en
tribuns, etc., dans un endroit public, quelquefois dans un temple mais la
plupart du temps sur le Forum. Je ne saurais affirmer que ce droit leur
appartint ; je le croirais cependant volontiers, d'autant qu'ainsi je trouverais
expliqué par une usurpation frauduleuse l'établissement de cette multitude de
statues que d'obscurs citoyens se sont dressées à eux-mêmes en public. Il y a
tant de magistrats, ils se renouvellent si souvent, qu'il est à peu près
impossible, dans ce grand tourbillon de Rome, de savoir si tel homme à
véritablement été questeur, édile, tribun, censeur, duumvir, etc., ou s'il
n'a rien fait de remarquable pendant sa magistrature. Le peuple, ensuite,
n'attache pas assez d'importance à une distinction si commune pour prendre la
peine de contrôler les usurpations. Le droit d'ériger des statues est
tellement abandonné à tout le monde, si peu surveillé par l'autorité
publique, qu'Annibal lui-même est représenté dans trois endroits de cette
ville contre laquelle, seul parmi tous les ennemis du nom romain, il osa lancer
une javeline !
Les statues auraient pu, jusqu'à un certain point, servir de supplément aux
annales du peuple romain, si on y avait toujours mis une inscription, comme cela
se fait depuis environ un siècle ; mais dans l'origine, suivant un usage pris
des Grecs, la statue était l'image même de la personne à qui le peuple ou le
Sénat l'avait décernée : elle reproduisait non seulement les traits de son
visage, mais les proportions de ses membres et de sa taille. Les Grecs
appelaient « iconiques » ce genre de statues. A la ressemblance, chacun voyait
qui elle représentait ; mais après l'extinction de la génération
contemporaine, la tradition s'effaçait peu à peu, et le nom finissait par se
perdre ; ainsi, on ne sait plus aujourd'hui à qui appartiennent plusieurs
anciennes statues : par exemple, celle que j'ai, tout à l'heure, citée avec le
nom de Clélie, d'autres prétendent qu'elle représente Valérie, fille du
consul Valérius Publicola.
Quant à la statue de soi-même à soi-même, principalement sur le vestibule de
la maison, et dont j'ai parlé ailleurs, elle est de droit pour le
propriétaire, le vestibule n'étant pas censé public, bien qu'il le soit
véritablement. Là, les maîtres des plus belles demeures de la ville donnent
carrière à leur vanité d'autant plus librement qu'ils sont pour ainsi dire
dans le cercle d'une publicité domestique. Hier, en passant dans le quartier
des Carènes, j'en ai vu un nouvel exemple assez comique : c'est celui d'un
orateur qui vient de se faire représenter en guerrier, lui qui n'a jamais
combattu que dans l'étroite enceinte de la chicane, au temple de Mars Vengeur,
et cueilli des lauriers que... dans un gâteau, comme on dit assez gaîment d'un
présomptueux qui cherche à acquérir de la gloire à peu de frais, allusion à
des gâteaux couverts de feuilles de laurier.
Il y a déjà longtemps que les gens sensés dédaignent l'honneur d'une statue,
si toutefois on peut encore dire que ce soit un honneur ; quelqu'un se récriait
un jour devant Caton le Censeur de ce qu'une foule d'inconnus avaient des
statues, tandis que lui Caton n'en avait pas : « J'aime mieux, repartit le
vertueux magistrat, entendre demander pourquoi on n'a pas élevé de statue à
Caton, plutôt que pourquoi on lui en a dressé une. »Le plus grand
inconvénient de cette espèce de droit d'images abandonné à tous, c'est
d'avoir pour résultat d'embarrasser la voie publique. L'an cinq cent
quatre-vingt-seize, le nombre de ces parasites de gloire était déjà si grand
sur le Forum, que les Censeurs furent obligés de faire enlever toutes les
statues qui n'avaient point été posées par ordre du peuple ou du Sénats.
Mais depuis, d'autres les ont remplacées, l'encombrement a recommencé, et le
bruit court que l'Empereur va renouveler l'édit des vieux Censeurs, et
reléguer dans le Champ de Mars tout ce peuple de marbre et d'airain.
Ce ne sera une perte pour la ville sous aucun rapport, car excepté quelques
morceaux, parmi ceux qui ne datent que du dernier siècle, les autres, au dire
des connaisseurs, passent pour fort médiocres. Tous les vieux ouvrages de
sculpture sont étrusques ; en ne connut pas d'autres sculptures à Rome
jusqu'au commencement du IVe siècle. Beaucoup existent encore sur les frontons
des temples, tant à Rome que dans les municipes. Ce qui les distingue est la
fermeté du modelé, la perfection du travail et la solidité de l'oeuvre. Ils
sont cependant en argile cuite, matière toujours employée jadis, même pour
les simulacres des dieux. Voilà pourquoi l'on enluminait de vermillon la statue
de Jupiter-Capitolin, coutume qui dure encore, bien que la matière soit
aujourd'hui plus précieuse.
Après la plastice, qui est l'art de modeler en argile, vinrent les statues de
marbre ou d'airain, et les statues dorées. La première de ce dernier genre que
l'on vit à Rome, et même dans toute l'Italie, fut érigée l'an cinq cent
soixante-onze, au Forum Olitorium, devant le temple de la Piété, en l'honneur
d'Acilius Glabrion, qui avait remporté une victoire signalée sur le roi
Antiochus, auprès des Thermopyles. Elle est équestre, et l'érection en est
due au fils même de Glabrion. Plus d'un siècle auparavant le goût des statues
était déjà si répandu que les Romains, s'il faut en croire un annaliste
plein de haine contre eux, assiégèrent Volsinies, ville étrusque, pour
s'emparer de deux mille statues qui s'y trouvaient.
Les statues grecques obtinrent la préférence dès qu'elles furent connues ;
Scaurus, pendant son édilité ; Marcellus, Mummius, les Lucullus, par leurs
conquêtes, et le droit de butin né de la guerre, commencèrent à remplir Rome
de ces statues étrangères, ravies aux temples et aux monuments publics.
Autrefois les Romains estimaient si peu les statues, qu'ils les laissaient comme
un vain amusement, et une consolation de la servitude aux peuples qu'ils avaient
conquis. Depuis qu'ils eurent changé de goût, l'invasion des statues produisit
une révolution artistique et morale : on représentait jadis les personnages
romains avec leur costume national, avec la toge, afin que de toutes manières
la ressemblance de ceux dont on voulait transmettre le souvenir à la
postérité fût plus parfaite. Mais dès que l'on eut vu des statues grecques,
on s'attacha aux nouveaux modèles avec une fidélité ridicule, et les
personnages furent représentés complètement nus, parce que chez les Grecs,
qui aiment à ne rien voiler, les jeunes gens paraissent ainsi dans les
gymnases. Ces statues sont appelées achillées, du grand guerrier Achille,
toujours représenté de la sorte. J'ai peine à me faire à cet usage, et je ne
conçois pas comment les Romains reconnaissent leurs héros dépouillés de tout
costume. C'est plus beau, disent les. connaisseurs, il y a plus d'art et de
charme dans la représentation de la nature que dans celle d'un costume
quelconque. Reste à savoir s'il vaut mieux sacrifier la vérité, la
ressemblance exacte à ce qu'on appelle la beauté de la forme, et si cela n'est
pas contraire au but principal que doit se proposer le statuaire. L'Empereur a
fait placer ces jours-ci une statue semi-colossale en marbre blanc, sur une
porte ou arc de même matière, joignant le théâtre de Pompée du côté de la
Curie Pompéia. Cette statue est entièrement nue, sauf une légère draperie
qui lui passe sur les épaules et retombe sur l'un de ses bras. Eh bien, c'est
là Pompée, le grand Pompée, comme l'appellent les Romains. Que les Grecs, qui
érigent souvent des statues à leurs athlètes, les montrent nus, rien de
mieux, puisque ces jouteurs combattent ainsi ; mais que l'on imite cette
méthode pour représenter un général, un magistrat, un consul de la
République romaine, cela me parait un contre-sens.
Cette coutume n'est cependant pas tellement absolue qu'on n'y ait dérogé
quelquefois : ainsi, la statue de Jules César, celle qui décore le milieu de
son Forum, est exempte de ce défaut ; soit que le statuaire ait été plus
raisonnable, soit que le héros ait donné des ordres en conséquence, César,
le premier guerrier du monde, a du moins été représenté en guerrier : il
porte le thorax, cuirasse des généraux romains.
Rome doit aux Grecs une autre innovation plus heureuse, celle des statues
équestres et des statues curules, dont on n'avait encore, eu que très peu
d'exemples ; on ne connaissait guère que les statues pédestres. Vers la fin du
siècle dernier, Rome avait vu des statues d'argent apportées des pays
barbares, et représentant des rois : c'étaient des butins de guerre.
L'Empereur étant comme un roi dans la République, la flatterie imagina de le
traiter de même, et on lui dressa aussi des statues en argent. Les flatteurs
étaient nombreux, car ici la puissance a beaucoup de courtisans, de sorte qu'au
bout de quelques années Auguste se trouva avoir environ quatre-vingts statues
d'argent, tant pédestresqu'équestres, ou curules, c'est-à-dire dans des
quadriges. Mais ne voilà-t-il pas qu'un jour l'Empereur s'avisa de faire main
basse sur ces riches images, et de les envoyer au fourneau du fondeur. C'était,
dit-il, pour en employer le prix à des trépieds d'or destinés au temple
d'Apollon-Palatin, et qu'en effet il y consacra tant en son nom qu'au nom de
ceux qui avaient érigé les statues. Comme les sommes produites par cette fonte
générale furent très considérables, je m'imagine que l'Empereur fut inspiré
dans la proscription de ses propres images par un calcul financier, plus que.
par un sentiment de piété pour Apollon, car on assure qu'une partie de ce
riche butin fut convertie en monnaies, et servit probablement à payer les
énormes dépenses de construction du superbe Atrium et du magnifique temple du
dieu. Si ma conjecture est vraie, Auguste eut bien raison d'employer aussi
utilement des décorations qui n'ont plus aucune valeur honorifique depuis qu'on
les a tant prodiguées.
La sculpture, malgré le goût général qu'on montre ici pour ses oeuvres ;
malgré l'usage journalier et domestique qu'on en fait pour les portraits de
famille, pour ceux d'amis et d'amies exécutés par des modeleurs en cire, la
sculpture est toujours demeurée, ainsi que la peinture, un art grec ; les
Romains s'y livrent fort peu, et ce sont principalement des Grecs qui l'exercent
; s'ils voulaient s'y adonner, ils pourraient y réussir aussi, mais ils
montrent pour la culture des arts une sorte d'antipathie, ou plutôt de dédain
plein d'une noble fierté. J'interrogeais le fils de Mamurra sur cette espèce
d'inconséquence, et je lui demandais pourquoi les Romains ne poursuivaient pas
un genre de gloire qui pourrait aussi leur appartenir : « Nos arts et notre
gloire, me répondit-il, sont de gouverner le monde, d'être les arbitres de la
paix, d'épargner les vaincus, et de soumettre les superbes. Que des Grecs
promènent le pinceau sur le bois, sur l'ivoire, sur le buis, sur les murs de
nos temples ou de nos portiques ; qu'ils façonnent l'argile, le marbre ou
l'airain, c'est leur métier : mais nous!... - Ici il s'interrompit. - Vous,
repris-je, vous prodiguez votre admiration aux habiles ouvriers qui les
exécutent. - Non, répliqua-t-il, pas même à nos concitoyens, et Fabius, qui
reçut le surnom de peintre, dégrada son génie dans un art sordide. Notre
admiration pour des arts si misérables ! n'avons-nous pas des peintres parmi
nos affranchis ou nos esclaves ? Notre admiration est pour Mummius, qui nous a
fait connaître ces curieux ouvrages en les conquérant, pour Pompée, pour
Lucullus, pour tous les triomphateurs qui les ont importés chez nous. Chercher
à rivaliser avec les Grecs, ce serait lutter avec nos esclaves ; les rois
payent les artistes sans s'amuser à faire de l'art, et nous sommes le
peuple-roi ! »
UNE NUIT DE ROME.
La République vient
de perdre Agrippa, gendre de l'Empereur, qui l'avait associé à la puissance
tribunitienne. Il est mort à l'âge de cinquante-un ans. Ses talents
supérieurs et son activité, après avoir contribué à la fortune d'Auguste,
furent ensuite les meilleurs auxiliaires du Prince dans l'administration de
l'Empire. Utile jusqu'aux derniers instants, il revenait de la Pannonie, qu'il
avait soumise, lorsqu'en arrivant en Campanie il tomba malade : c'était pendant
les Quinquatries. L'Empereur célébrait cette fête par un combat de
gladiateurs, quand la funeste nouvelle lui fut apportée. Aussitôt il part pour
voir son ministre, son ami, le compagnon de son enfance ; mais c'était trop
tard : à son arrivée, Agrippa n'existait plus. Alors il ramena son corps à la
ville, et hier, Rome entière a célébré les funérailles de ce grand homme.
Auguste a voulu y présider ; sa qualité de Pontife Maxime était un obstacle,
parce que la vue d'un cadavre est interdite au chef de la religion : mais il fit
étendre un voile entre lui et son ami mort, et en plein Forum, du haut des
Rostres, il prononça lui-même l'oraison funèbre, en présence d'un peuple
immense. Le corps fut brûlé au Champ de Mars, et les cendres portées dans un
tombeau que le défunt s'était fait ériger depuis longtemps dans cette plaine.
Homme d'un caractère simple et réservé, Agrippa avait admirablement compris
son époque : « La concorde accroît les petites choses, disait-il, et la
discorde ruine les grandes. » Cette maxime, à laquelle il devait beaucoup,
formait comme son principe de conduite ; aussi était-il aimé de tout le monde,
et très populaire. Il rendait au peuple affection pour affection, et lui en a
donné un dernier témoignage dans son testament : il lui a légué ses Jardins,
les magnifiques Bains qu'il avait bâtis derrière et joignant le Panthéon, et
de plus une petite somme d'argent par tête.
Les funérailles d'Agrippa ayant interrompu les habitudes de la ville, je
n'allai voir ce jour-là aucun de mes. amis, je soupai seul chez moi, et vers le
commencement de la première. veille, je sortis pour me promener.
Je t'ai parlé de la division du jour en XII heures ; tu sauras que les Romains
partagent aussi la nuit en XII heures : la première commence après la XIIe
heure du jour, dont le coucher du soleil marque la fin, comme je te l'ai
expliqué dans ma lettre sur Une Journée de Rome. La nuit a des subdivisions
usuelles, marquant ses progrès, puis son décroissement; ce sont : vesper,
le soir, la chute du jour ; viennent ensuite le crépuscule, lorsque les vraies
ténèbres ne sont pas encore arrivées, et que la lumière est incertaine et
douteuse ; prima fax, la première torche, c'est-à-dire quand les
premières torches apparaissent dans la rue ; pour éclairer en avant les
litières des riches ; conticinium, le silence ; concubitum ou intempestum,
l'heure où chacun est couché, le temps le plus intempestif pour les
occupations ; gallicinium, le chant du coq, l'approche du jour, matutinum,
le matin ; et diluculum, le point du jours.
J'étais donc sorti un peu avant la première torche. Ma promenade, favorisée
par un de ces beaux clairs de lune de printemps, qui sont ici presque égaux à
la clarté du jour, s'était prolongée jusqu'à la nuit close. Déjà la ville
était paisible, les tavernes fermées, et j'allais quitter le mont Coelius, où
j'avais égaré mes pas dans les quartiers des constructeurs, des loueurs
d'ânes, et des ouvriers en laines, lorsqu'en passant auprès des Mansions des
Albains, je vis faiblir la lumière de la lune, et, peu après, son disque se
voiler : c'était une éclipse. Une petite place qui se trouve devant les
Mansions se remplit aussitôt de plébéiens: Ils accoururent de tous côtés,
les uns avec des torches, d'autres avec des tisons ardents, beaucoup avec des
lanternes en feuilles de cornes, en peau de vessie, en toile huilée,
illuminées par une petite lampes, et d'autres avec des bassins d'airain. A la
lueur vacillante de milliers de flambeaux, on lisait sur les visages la terreur
et la consternation. Cette plèbe superstitieuse attribuait les ténèbres dont
la lune se couvrait à des enchantements pratiqués pour, la faire mourir ; elle
voyait dans l'éclipse de cet astre le présage des plus grands malheurs, qui ne
pourraient être détournés qu'autant qu'il recouvrerait promptement sa
splendeur primitive.
Dans cette idée, pour empêcher la déesse des nuits d'entendre les prétendus
enchantements dirigés contre elle, les uns font un grand bruit en frappant sur
les bassins d'airain, en soufflant dans des trompettes, en agitant des
sonnettes, pendant que d'autres élèvent vers elle leurs flambeaux ardents,
leurs tisons enflammés comme pour ranimer ses feux près de s'éteindre ; et
suivant qu'elle leur paraît répandre une lumière plus brillante ou plus
obscure, ils s'affligent ou se réjouissent. Au moment où elle disparut tout à
fait, la croyant entièrement ensevelie dans les ténèbres, ils éclatèrent en
marques du plus violent désespoir, persuadés que le ciel, sourd à leurs
prières, leur annonçait d'éternelles infortunes. Cette terreur ne cessa
qu'après l'accomplissement de l'éclipse.
Je m'éloignai, un peu assourdi par le bruit que je venais d'entendre, et je
traversais le quartier des Carènes, en songeant à retourner chez moi,
lorsqu'en passant devant l'ancienne maison de Pompée, maintenant à Tibère,
quelqu'un sortit d'auprès des trophées et des rostres qui en décorent le
vestibules, et, me frappant sur l'épaule, m'interpella ainsi : « D'où et où
? » Je reconnais aussitôt Labéon, et le prie de répéter ce qu'il m'a dit :
« Je vous parle notre langage elliptique de la conversation, me dit-il ; je
vous demande d'où vous venez, et où vous allez ? - Je rentre chez moi, et je
viens du Coelius. - Vous venez d'y voir un beau spectacle, repart-il. J'ai
entendu d'ici le bruit des batteries d'airain, des trompettes, des sonnettes, et
tout cela, doit vous donner une bien haute idée du peuple romain ? - Je sais
que les gens, qui ont quelque instruction ne s'épouvantent pas des éclipses,
dont ils connaissent parfaitement la cause et les effets. »
Labéon allait au Quirinal, et nous suivions le vicus Cyprius, après avoir
passé sous le fameux Soliveau de la Soeur, lorsqu'à la jonction du vicus
Cyprius et du vicus Sceleratus, vis-à-vis d'un temple de Diane, nous
entendîmes dans l'intérieur d'une maison des coups de cloche précipités. -
« Écoutons, me dit Labéon en m'arrêtant : c'est un veilleur de nuit qui
appelle ; il crie : « A l'eau !... » cette lueur rougeâtre, ce tocsin,... le
feu est ici. Courons prévenir la cohorte voisine. »
Mais déjà l'alarme avait été entendue à la porte Sanqualis, et deux
cohortes d'affranchis accouraient avec les pistons publics, du vinaigre, des
échelles, des seaux, des balais de chiffons, des éponges, des haches, des
crampons et tout l'attirail nécessaire en pareille circonstances. Des enfants
de la plèbe couraient devant, en criant : « Les Spartiotes ! les Spartiotes !
» sorte de sobriquet des Vigiles d'incendie, corruption plaisante du nom de
Spartiate, parce que leurs seaux sont faits de sparte poissé à l'intérieur.
La maison était fermée, on brisa la porte à coups de hache, et tout le monde
entra pêle-mêle. On se dirigea vers la cuisine, d'où partait l'incendie, et
malgré les lamentations et les frayeurs des femmes et des enfants, qui, en se
cherchant, entravaient les secours ; malgré la singulière avidité des
esclaves de la maison, qui se jetaient sur les provisions de l'office avant de
s'occuper du feu, malgré les voleurs accourus du dehors pour profiter d'un
désordre qu'ils augmentaient encore afin d'exercer plus aisément leurs
rapines