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VELLEIUS PATERCULUS

HISTOIRE ROMAINE

LIVRE SECOND

I. - Le premier Scipion avait ouvert la route à la puissance romaine, c'est à la corruption que le second l'ouvrit. En effet, une fois supprimée la crainte qu'inspirait Carthage, une fois disparue la rivale qui leur disputait l'empire, ce n'est point par une marche insensible mais d'une course folle que les Romains laissant là la vertu, se précipitèrent vers les vices. Les anciens usages furent abandonnés, de nouveaux furent introduits ; aux veilles succéda le sommeil ; aux armes, les plaisirs ; la cité délaissa le travail pour l'oisiveté.
C'est alors que Scipion Nasica construisit des colonnades dans le Capitole, que Métellus fit celles dont nous avons déjà parlé, que dans le cirque, Cneius Octavius en bâtit une bien plus magnifique encore ; et que la splendeur de l'Etat entraîna le faste des particuliers.
Vint ensuite la lamentable et honteuse guerre d'Espagne contre Viriathe, un chef de brigands. La fortune y fut indécise mais plus souvent contraire aux Romains. Viriathe tué par la ruse plutôt que par le courage de Servilius Caepio, la guerre de Numance s'alluma, plus pénible encore. Cette ville n'eut jamais sous les armes plus de dix mille de ses citoyens, mais grâce à leur opiniâtre fermeté, à l'incapacité de nos chefs, ou à l'indulgence du sort, ils forcèrent non seulement les autres généraux mais même l'illustre Pompée, le premier des Pompées qui obtint le consulat, à conclure les plus honteux traités et en imposèrent de non moins honteux et exécrables au consul Mancinus Hostilius. Pompée dut l'impunité à son crédit. Mancinus éprouva une telle humiliation qu'il consentit à se laisser livrer aux ennemis par les féciaux, nu, les mains liées derrière le dos. Mais ceux-ci, comme avaient fait autrefois les vainqueurs des fourches Caudines, refusèrent de le recevoir et dirent qu'un État n'avait pas le droit de payer du sang d'un seul homme la violation de sa parole.

II. - En livrant Mancinus, on provoqua dans l'État de violents désordres. En effet, Tibérius Gracchus, fils de Tibérius Gracchus, citoyen très illustre et très distingué, petit-fils de Publius Scipion l'Africain du côté maternel, avait été questeur dans cette guerre et avait conseillé et signé le traité. Il eut peine à tolérer l'annulation d'un de ses actes ou craignit d'être exposé lui-même à un jugement et à un châtiment analogues. Nommé tribun du peuple, cet homme, par ailleurs d'une vie irréprochable, supérieurement doué et de la plus grande droiture dans ses intentions, orné enfin de vertus aussi parfaites qu'un mortel peut les recevoir de la nature ou les acquérir par ses efforts, abandonna le parti des gens de bien, sous le consulat de Publius Mucius Scévola et de Lucius Calpurnius, il y a de cela cent soixante-deux ans. Il promit le droit de cité à l'Italie entière, réalisa en même temps les voeux de tous en promulguant des lois agraires, bouleversa tout de fond en comble et mit la république au bord de l'abîme en lui faisant courir un double danger. Comme Octavius son collègue résistait dans l'intérêt de l'État, il annula ses pouvoirs et nomma des triumvirs chargés de répartir les terres et de conduire les colonies ; ce furent, avec lui-même, son beau-père l'ancien consul Appius et son frère Caïus qui était encore un tout jeune homme.

III. - Publius Scipion Nasica, petit-fils de celui que le Sénat avait jugé l'homme le plus vertueux, fils de celui qui, censeur, avait bâti un portique dans le Capitole, arrière-petit-fils de Cneius Scipion, l'oncle de l'illustre Publius Scipion l'Africain, était alors un simple citoyen, revêtu de la toge. Bien qu'il fût cousin germain de Tibérius Gracchus, il faisait passer la patrie avant la parenté et jugeait que tout ce qui n'était pas conforme à l'intérêt de l'Etat était contraire aux intérêts des particuliers. Ces vertus lui valurent d'être le premier à recevoir pendant son absence la dignité de grand pontife. Entourant son bras gauche d'un pan de sa toge, il se posta au sommet du Capitole, au haut des marches et exhorta à le suivre ceux qui voulaient le salut de l'État. Alors les nobles, le Sénat, la meilleure et la plus grande partie de l'ordre équestre, avec ceux des plébéiens qui n'avaient pas subi l'influence de funestes conseils, se précipitèrent vers Gracchus qui, debout sur la place au milieu de ses bandes, cherchait à soulever une foule venue de presque toute l'Italie. Comme Gracchus dans sa fuite descendait, en courant, la pente du Capitole, il fut atteint d'un morceau de banc et finit par une mort prématurée une vie qui aurait pu être très glorieuse.
C'est ainsi qu'on commença dans la ville de Rome à verser le sang des citoyens et à tirer le glaive impunément. Dès lors, le droit succomba sous la violence, le plus fort fut jugé le meilleur, les différends entre citoyens qui jadis étaient toujours apaisés par des accommodements furent réglés par l'épée, et les guerres furent engagées sans motif légitime, selon les profits qu'elles procuraient. Rien d'étonnant à cela : les exemples vont souvent plus loin que leur point de départ ; si étroit que soit le sentier où vous les laissez s'engager, ils s'en écartent et se frayent à eux-mêmes un large chemin. Une fois qu'on s'est écarté de la bonne route, on va à l'abîme et personne ne voit de honte à faire ce qui a été profitable à un autre.

IV. - Pendant que ces faits se passaient en Italie, le roi Attale mourant léguait l'Asie au peuple romain, comme Nicomède lui légua plus tard la Bithynie ; mais Aristonicus prétendit qu'il était descendant de la famille royale et s'empara du pays par les armes. Il fut vaincu par Marcus Perpenna et après avoir figuré dans un cortège triomphal, mais dans celui de Manius Aquilius, il paya de la vie le crime qu'il avait commis ; il avait en effet au début de la guerre fait assassiner le très savant jurisconsulte Crassus Mucianus qui revenait alors de son proconsulat d'Asie. Pour venger tant de défaites subies autour de Numance, on nomma consul pour la seconde fois Publius Scipion Emilien, le second Africain, le destructeur de Carthage et on l'envoya en Espagne. Sa chance et son courage dont nous avions eu les preuves en Afrique, répondirent en Espagne à notre attente. Moins d'un an et trois mois après son arrivée, Numance entourée de travaux de siège était détruite et complètement rasée. Jamais avant lui homme d'aucune nation ne mérita d'immortaliser son nom par la destruction de villes plus illustres. Car en détruisant Carthage et Numance, il nous délivra de la crainte de la première et nous vengea des outrages de la seconde.
Ce même Scipion interrogé par le tribun Carbon sur ce qu'il pensait de Tibérius Gracchus répondit que, si l'intention de Gracchus avait été de s'emparer du pouvoir, on avait eu raison de le tuer. Comme toute l'assemblée se récriait, il ajouta : ""Les ennemis en armes que j'ai tant de fois entendus ne m'ont pas effrayé de leurs cris ; comment pourriez-vous m'émouvoir par les vôtres, vous qui n'êtes pas les vrais fils de l'Italie ?"
Peu de temps après son retour à Rome, sous le consulat de Manius Aquilius et de Caius Sempronius, il y a cent cinquante ans, cet homme qui avait été deux fois consul, deux fois triomphateur, qui avait détruit les deux villes qui étaient la terreur de Rome, fut un matin trouvé mort dans son lit et on remarqua sur sa nuque quelques traces de strangulation. La mort d'un si grand homme ne donna lieu à aucune enquête et on enterra la tête voilée, le corps de celui qui par ses exploits avait permis à Rome de dresser la sienne plus haut que le reste du monde. Selon l'avis du plus grand nombre, sa mort fut naturelle ; selon certains, elle fut le résultat d'un complot. Sa vie, en tout cas, fut de la plus grande noblesse et jusqu'alors aucune, sauf celle de son aïeul n'avait eu plus d'éclat. Il mourut à l'âge de cinquante-six ans ; si on en doute, il suffit de se reporter à la date de son premier consulat qu'il obtint dans sa trente-sixième année et le doute se dissipera.

V. - Avant l'époque de la destruction de Numance, eut lieu en Espagne la brillante expédition de Décimus Brutus. Pénétrant chez tous les peuples espagnols, il s'empara d'un grand nombre d'hommes et de villes, s'avança jusqu'en des régions aux noms à peine connus et mérita le surnom de Gallaecus.
Quelques années avant lui, dans ces mêmes régions, I'illustre Quintus Macédonicus avait montré une telle sévérité dans son commandement qu'au siège de la ville espagnole de Contrébie, cinq cohortes de légionnaires qui avaient dû abandonner une position escarpée, reçurent l'ordre d'y remonter sur-le-champ. Tous firent leur testament sous les armes, comme s'ils devaient aller à une mort certaine ; le chef ne s'entêta pas moins à persévérer dans son dessein etc les soldats qu'il avait envoyés à la mort, lui revinrent avec la victoire. Tels furent les effets de la honte s'ajoutant à la crainte et de l'espoir naissant du désespoir. Ce général se rendit très illustre par son courage et par cet exemple de sévérité. De son coté, Fabius Aemilianus, fils de Paulus, ne fut pas moins illustre par la discipline qu'il fit régner en Espagne.

VI. - Dix ans après, la même démence qui avait saisi Tibérius Gracchus, s'empara de son frère Caïus. Par toutes ses vertus comme par cette marque de folie, Caïus ressemblait à son frère, mais par l'intelligence et l'éloquence, il lui était bien supérieur. Il pouvait sans le moindre effort obtenir le premier rang dans l'Etat. Cependant, soit pour venger la mort de son frère, soit pour s'assurer l'accès au pouvoir royal, il suivit son exemple en se faisant nommer tribun. Il reprit ses revendications, mais en leur donnant plus d'ampleur et de violence ; il accordait le droit de cité à tous les Italiens, l'étendait presque jusqu'aux Alpes, partageait les terres, interdisait à tout citoyen de posséder plus de cinq cents arpents, comme l'avait jadis défendu la loi Licinia, établissait de nouveaux droits de circulation, emplissait les provinces de colonies nouvelles, transférait le pouvoir judiciaire du sénat aux chevaliers, introduisait l'usage de distribuer du blé au peuple. Tout était changé, tout était bouleversé et agité, rien ne restait dans le même état. Bien plus, il se fit proroger une seconde année dans ses fonctions de tribun.
Le consul Lucius Opimius qui pendant sa préture avait détruit Frégelles, le poursuivit les armes à la main et avec lui Fulvius Flaccus : cet ancien consul, ancien triomphateur, brûlait lui aussi d'une coupable ambition et Caius Gracchus l'avait nommé triumvir à la place de son frère Tibérius, en même temps qu'il l'associait à son pouvoir royal. Opimius les tua tous deux et le seul acte impie qu'il commit fut de mettre à prix la tête, je ne dirai pas de Gracchus, mais d'un citoyen romain et de déclarer qu'il la payerait au poids de l'or. Flaccus qui, sur l'Aventin, excitait au combat une bande armée, fut égorgé avec l'aîné de ses deux fils. Gracchus s'enfuyait et allait être saisi par ceux qu'Opimius avait envoyés à sa poursuite, quand il tendit la gorge à son esclave Euporus qui fit preuve en se donnant la mort de la même énergie qu'il avait montrée en aidant son maître. Ce jour-là, le chevalier romain Pomponius fournit une preuve éclatante de son dévouement à Gracchus : imitant Horatius Coclès, il soutint sur un pont l'assaut des ennemis, puis se perça de son épée. Par une cruauté inouïe, les vainqueurs jetèrent au Tibre le corps de Caius, comme on avait fait autrefois pour celui de Tibérius.

VII. - C'est ainsi que les fils de Tibérius Gracchus, petit-fils de Publius Scipion l'Africain, du vivant même de leur mère Cornélie, fille de l'Africain, trouvèrent la mort, pour avoir mal usé des dons les plus remarquables. S'ils se fussent contentés des honneurs qui conviennent à un citoyen, tout ce qu'ils s'efforcèrent d'acquérir par les désordres, ils l'eussent paisiblement obtenu de l'État.
Ce cruel assassinat fut suivi d'un forfait sans exemple. Le fils de Fulvius Flaccus, jeune homme d'une beauté remarquable, âgé de moins de dix-huit ans et resté étranger aux crimes paternels, avait été envoyé par son père pour négocier un accord. Opimius le fit mettre à mort. Un haruspice étrusque, son ami, l'aperçut lorsqu'on le conduisait tout en pleurs à la prison. " Pourquoi, dit-il, ne fais-tu pas plutôt ainsi ?" et sur-le-champ il se brisa la tête contre le montant en pierre de la porte de la prison ; la cervelle jaillit, il expira. Puis on commença de cruelles poursuites contre les amis et les clients des Gracques. Opimius, homme par ailleurs vertueux et digne, fut plus tard condamné dans un procès public et comme on se souvenait de sa rigueur, il ne trouva aucune pitié chez ses concitoyens. Rupilius et Popilius qui, pendant leur consulat, s'étaient déchaînés avec la plus grande fureur contre les amis de Tibérius Gracchus furent ensuite, dans des procès publics, justement accablés par la même haine.
Nous ajouterons à ce grand événement un détail dont la connaissance est de peu d'importance. C'est bien au consulat de cet Opimius que le très célèbre vin Opimien doit son nom. Qu'actuellement il n'y ait plus de ce vin, on peut le supposer d'après le nombre des années, car depuis Opimius jusqu'à ton consulat, Marcus Vinicius, il s'est écoulé cent cinquante et un ans.
L'acte d'Opimius par lequel il voulut venger des inimitiés personnelles rencontra peu d'approbation. Le châtiment parut avoir été infligé pour satisfaire une haine particulière plutôt que pour protéger l'Etat.

VIII. - Vers ce temps-là, sous le consulat de Porcius et de Marcius, on conduisit une colonie à Narbonne.
Rapportons maintenant un exemple de la sévérité des tribunaux. Le petit-fils de Marcus Caton, l'ancien consul Caïus Caton dont la mère était la soeur de Scipion l'Africain, fut condamné pour concussion à son retour de Macédoine, bien que la contestation ne portât que sur quatre mille sesterces. Tellement les hommes de ce temps-là tenaient compte de la volonté de commettre la faute plutôt que de la grandeur de cette faute. Ils jugeaient l'acte d'après l'intention et c'est la nature du crime et non son étendue qu'ils appréciaient.
C'est vers cette même époque qu'un seul jour vit le triomphe des deux frères Marcus et Caïus Métellus. Exemple non moins illustre et jusqu'alors unique, les fils de ce Fulvius Flaccus qui avait pris Capoue furent consuls en même temps. Toutefois l'un d'eux avait été donné en adoption. Il était entré comme fils adoptif dans la famille d'Acidinus Manlius. Quant aux deux Métellus qui furent censeurs en même temps, ce n'étaient pas deux frères mais deux cousins germains. Seuls, les Scipions avaient eu un bonheur semblable.
Vers cette date, les Cimbres et les Teutons franchirent le Rhin et bientôt nos nombreuses défaites, puis les leurs les rendirent célèbres.
A la même époque, Minucius qui construisit les portiques aujourd'hui encore bien connus, obtint son glorieux triomphe sur les Scordiques.

IX. - C'est alors que brillèrent les orateurs Scipion Emilien, Lélius, Servius Galba, les deux Gracques, Caïus Fannius, Papirius Carbo. Il faut citer encore Métellus Numidicus, Scaurus et tout particulièrement Lucius Crassus et Marc Antoine. Aux génies de cette période succédèrent Caïus César Strabon et Publius Sulpicius. Quant à Quintus Mucius, il doit sa célébrité plutôt à sa science juridique qu'à son éloquence proprement dite.
Vers la même époque également, Afranius se rendit célèbre par ses comédies romaines, Pacuvius et Accius par leurs tragédies, et leurs oeuvres peuvent soutenir la comparaison avec celle des Grecs. Un autre écrivain sut donner à son oeuvre une place honorable parmi celles de ces auteurs mêmes et si l'on trouve plus d'art dans ces dernières, il semble presque y avoir plus de vigueur dans la sienne. Je veux parler de Lucilius dont le nom fut célèbre et qui avait servi comme cavalier sous les ordres de Publius Scipion l'Africain pendant la guerre de Numance. Vers la même date, Jugurtha et Marius, qui étaient encore des jeunes gens, servaient sous le même Scipion l'Africain et apprenaient dans le même camp un art qu'ils pratiquèrent ensuite dans des camps ennemis.
Sisenna, encore dans sa jeunesse, écrivait déjà comme historien, mais il ne publia son ouvrage sur les guerres civiles et les guerres de Sylla que plusieurs années après, à un âge assez avancé. Caelius vécut avant Sisenna ; Rutilius, Claudius Quadrigarius et Valérius Antias furent ses contemporains.
N'oublions d'ailleurs pas qu'à cette même génération appartenait Pomponius, écrivain illustre par ses idées, rude dans son style et qui se recommande par l'invention d'un genre nouveau.

X. - Poursuivons par un trait de la sévérité des censeurs Cassius Longinus et Caepion. Il y a cent cinquante-sept ans ils firent comparaître devant eux l'augure Lépidus Emilius, lui reprochant d'avoir loué une maison six mille sesterces. Si aujourd'hui quelqu'un se logeait à un prix semblable, c'est à peine si on reconnaîtrait en lui un sénateur. Tant on passe naturellement des vertus aux fautes, des fautes aux vices, des vices à l'abîme !
On vit vers la même époque les illustres victoires de Domitius sur les Arvernes et de Fabius sur les Allobroges. Fabius, petit-fils de Paul Emile, dut à sa victoire le surnom d'Allobrogicus. Remarquons cette originalité de la famille des Domitius : son bonheur fut éclatant mais limité à un petit nombre de personnes. Pendant les sept générations qui précédèrent Cneius Domitius, jeune homme d'une si noble simplicité, il n'y eut dans cette famille que des fils uniques, mais tous parvinrent au consulat ou au sacerdoce et presque tous aux honneurs du triomphe.

Xl. - Vint alors la guerre de Jugurtha que dirigea Quintus Metellus, le premier général de son siècle. Son lieutenant fut Caius Marius, dont nous avons déjà parlé. Chevalier de naissance, il était grossier et rude mais d'une vertu irréprochable ; aussi remarquable à la guerre que détestable pendant la paix, il était affamé de gloire, insatiable, emporté, toujours agité. Par l'intermédiaire des publicains et des autres négociants d'Afrique, il accusa Métellus de traîner, de prolonger la guerre depuis trois années déjà, de montrer la morgue naturelle à la noblesse et de vouloir s'éterniser dans le commandement. Il fit si bien qu'ayant obtenu la permission d'aller à Rome, il fut nommé consul ; on lui confia même la direction d'une guerre que Métellus avait presque terminée en mettant par deux fois Jugurtha en déroute. Metellus obtint cependant le triomphe le plus éclatant et reçut le surnom de Numidicus qu'il avait mérité par sa loyauté et son courage.
Nous avons signalé un peu plus haut l'éclat de la famille des Domitius ; il faut noter aussi celle des Cécilius. A cette époque, en effet, en moins de douze ans, plus de douze Métellus obtinrent soit le consulat, soit la censure, soit le triomphe. On voit bien là que, tout comme les villes et les empires, les familles voient leur fortune fleurir, vieillir et disparaître.

XII. - Dès cette époque, par une sorte de prédestination, Caïus Marius se vit attacher comme questeur Lucius Sylla. Il l'envoya auprès du roi Bocchus et s'empara ainsi du roi Jugurtha, il y a de cela environ cent trente-huit ans. Marius fut désigné une seconde fois comme consul et de retour à Rome, au début de ce deuxième consulat, il mena Jugurtha dans son triomphe le jour des calendes de janvier.
C'est alors qu'on vit s'avancer, comme nous l'avons dit plus haut, un immense flot de peuplades germaniques, les Cimbres et les Teutons. En Gaule, ils avaient battu et mis en fuite les consuls Caepion et Manlius et avant eux Carbon et Silanus ; ils les avaient dépouillés de leurs armées, ils avaient égorgé l'ancien consul Scaurus Aurélius et d'autres personnages très illustres. Le peuple romain pensa alors qu'aucun général n'était plus capable que Marius de repousser de si puissants ennemis et on multiplia ses consulats. Le troisième se passa en préparatifs de guerre. Cette année-là, le tribun du peuple Cneius Domitius proposa une loi qui donnait au peuple la nomination des prêtres, jusque-là choisis par leurs collègues. Pendant son quatrième consulat, Manlius en vint aux mains avec les Teutons au delà des Alpes, près d'Aix. Il massacra, tant le premier que le second jour, plus de cent cinquante mille ennemis et la nation des Teutons fut anéantie. Pendant son cinquième consulat, c'est de ce côte des Alpes, dans les plaines nommées Raudiennes que le consul Manlius aidé du proconsul Quintus Lutatius Catulus, livra lui-même une bataille décisive qui fut tout à fait heureuse. Plus de cent mille hommes furent tués ou pris. Par cette victoire, Marius semble avoir mérité que l'Etat n'ait pas de regret de sa naissance, et avoir fait autant de bien que de mal. Un sixième consulat lui fut donné pour le récompenser de ses services. Ne dépouillons pas cependant ce consulat de ce qui le rend glorieux. Avec une sorte de frénésie, Servilius Glaucia et Saturninus Apuleius prolongeaient leurs magistratures, déchiraient l'Etat et allaient jusqu'à disperser les comices par la violence et le massacre. Ce consul les dompta par les armes et ces hommes abominables furent punis de mort dans la curie Hostilia.

XIII. - Puis quelques années se passèrent et on nomma tribun Marcus Livius Drusus. C'était un homme remarquable par sa noblesse, son éloquence, son honnêteté. II montra dans tous ses projets une intelligence et des intentions bien meilleures que les résultats qu'il obtint. Il voulait rétablir le sénat dans son antique gloire et lui rendre l'exercice de la justice. Les chevaliers avaient en effet obtenu le pouvoir judiciaire par les lois des Gracques. Apres avoir durement frappé, malgré leur complète innocence, de nombreux citoyens des plus illustres, ils avaient poursuivi en vertu de la loi sur les concussions, Publius Rutilius, l'homme le plus vertueux non seulement de son siècle, mais de tous les temps et l'avaient condamné, à la grande douleur de toute la cité. Dans les entreprises mêmes où il travaillait pour le sénat, Drusus eut le sénat comme adversaire. Celui-ci ne comprenait pas que si les mesures de Drusus étaient en quelque point favorables à la plèbe, c'était pour prendre la foule comme par un appât ou dans un filet et pour que le peuple, en échange de faibles avantages, en abandonnât de plus grands. Bref, le destin de Drusus fut tel que le sénat aima mieux approuver les actes nuisibles de ses collègues que ses projets, tout excellents qu'ils fussent, méprisa l'honneur qu'il voulait lui rendre, accepta avec calme les outrages dont les autres l'accablaient, et se montra envieux de l'immense renommée de Drusus alors qu'il n'était pas blessé de la gloire moins éclatante de ses adversaires.

XIV. - Comme le succès ne récompensait pas ses bonnes intentions, Drusus changeant d'idée voulut donner le droit de cité à l'Italie. Il y travaillait, quand revenant du forum entouré de cette foule immense et confuse qui l'escortait toujours, il fut frappé d'un coup de couteau dans la cour même de sa maison. L'arme resta fixée dans son coté et il mourut en quelques heures. Comme il allait rendre le dernier souffle, il murmura, à la vue du grand nombre de ceux qui l'entouraient en pleurant, une parole qui convient bien à l'honnêteté de sa conscience : "O mes parents et mes amis, dit-il, I'Etat retrouvera-t-il un citoyen semblable à moi ? " Telle fut la fin de cet illustre jeune homme.
Ne passons pas sous silence cet autre trait de son caractère : il faisait bâtir une maison sur le Palatin, à cet endroit même où habita jadis Cicéron, puis Censorinus et où habite maintenant Statilius Sisenna. Son architecte lui promit qu'il construirait une maison d'où il pourrait voir tout autour de lui et où il serait à l'abri de tous les indiscrets, sans qu'aucun voisin y pût plonger ses regards. "Eh bien, dit-il, si tu es si habile, dispose ma maison pour que tout ce que je ferai puisse être aperçu de tout le monde."
Parmi les lois de Gracchus, je compterais au nombre des plus dangereuses celle qui établit des colonies hors d'Italie. C'est une chose que nos ancêtres avaient évitée avec soin : car ils avaient remarqué combien Carthage l'emportait en puissance sur Tyr sa métropole, Marseille sur Phocée, Syracuse sur Corinthe, Cyzique et Byzance sur Milet, et toujours ils avaient fait revenir en Italie, pour les opérations du cens, les citoyens romains établis dans les provinces. La première colonie qui fut fondée hors d'Italie fut Carthage.

XV. - La mort de Drusus fit éclater la guerre d'Italie qui couvait depuis longtemps. C'est en effet sous le consulat de Lucius César et de Publius Rutilius, il y a cent vingt ans, que toute l'Italie prit les armes contre les Romains. Le mal prit naissance chez les habitants d'Asculum, comme le montre l'assassinat du préteur Servilius et du légat Fonteius, puis gagna les Marses et se répandit dans toutes les autres régions. Le sort de ces peuples fut déplorable et cependant leur cause était très juste.
Ils demandaient en effet à faire partie de cette cité dont leurs armes défendaient l'empire. Chaque année, à chaque guerre ils fournissaient un double contingent de fantassins et de cavaliers. On leur refusait cependant le droit d'entrer dans cette cité qui, grâce à eux, s'était élevée si haut qu'elle pouvait mépriser des hommes de même famille et de même sang, comme s'ils étaient des étrangers d'autres races. Cette guerre fit perdre à l'Italie plus de trois cent mille jeunes gens. Du côté des Romains, les généraux qui s'illustrèrent le plus furent Cneius Pompée, père du grand Pompée, Caïus Marius dont nous avons déjà parlé, Lucius Sylla qui, l'année précédente, avait rempli les fonctions de préteur, et Quintus Métellus, fils de Métellus Numidicus, qui avait obtenu à bon droit le surnom de Pius. Son père en effet avait été banni de la cité par Lucius Saturninus parce que seul il avait refusé de prêter serment aux lois de ce tribun. Par sa piété filiale et grâce à l'autorité du sénat et au consentement des citoyens, Quintus le fit rentrer d'exil. Les triomphes et les magistratures de Métellus Numidicus contribuèrent moins à sa gloire que le motif de son exil, cet exil lui-même et son retour.

XVI. - Du côté des Italiens, les plus illustres chefs furent Silo Popaedius, Hérius Asinius, Insteius Caton, Caïus Pontidius, Télésinus Pontius, Marius Egnatius et Papius Mutilus.
Pour moi, respectueux de la vérité historique, je ne saurais par discrétion dérober à ma famille une partie de sa gloire. Minatus Magius d'Aeculanum, mon trisaïeul, est bien digne en effet qu'on rappelle son nom. Petit-fils du premier citoyen de Capoue Decius Magius, homme bien connu pour sa loyauté, Minatus se montra dans cette guerre si loyal envers les Romains qu'avec une légion qu'il avait levée lui-même chez les Hirpins, il prit Herculanum avec Titius Didius, assiégea Pompéi avec Lucius Sylla et s'empara de Cosa. Bien des historiens ont parlé de ses vertus mais celui qui les met le mieux en lumière, c'est Quintus Hortensius dans ses Annales. Le peuple romain rendit pleinement hommage à son remarquable dévouement, car il lui fit don du droit de cité à titre personnel et nomma ses deux fils préteurs à une époque où l'on n'en nommait que six à la fois.
Pendant la guerre d'Italie, la fortune se montra si changeante et si cruelle qu'en deux années consécutives l'ennemi tua deux consuls romains, Rutilius, puis Cato Porcius et dispersa en bien des endroits les armées romaines, qu'on endossa le sagum et qu'on dut le garder pendant longtemps. Comme capitale de leur empire, les Italiens avaient choisi Corfinium qu'ils décidèrent d'appeler Italica. Puis Rome admit peu à peu dans la cité ceux qui n'avaient pas pris les armes ou ceux qui les avaient déposées le plus vite. Elle répara ainsi ses forces ; enfin Pompée, Sylla et Marius redressèrent l'Etat romain ébranlé et chancelant.

XVII. - Si l'on néglige ce fait que la guerre continuait encore autour de Nole, on avait en très grande partie achevé la guerre d' Italie ; les Romains préférèrent être presque réduits eux-mêmes à déposer les armes et ne donner le droit de cité qu'à des peuples vaincus et ruinés plutôt que de l'accorder à tous en gardant leurs forces intactes. Le consulat fut alors donné à Quintus Pompée et à Lucius Cornélius Sylla, homme qu'on ne peut assez louer tant que la victoire ne fut pas achevée, ni assez blâmer après cette victoire. Il était issu d'une famille noble et sixième descendant de Cornélius Rufinus, l'un des plus illustres généraux de la guerre de Pyrrhus. Voyant que l'éclat de sa famille avait pali, il se conduisit longtemps de telle sorte qu'on crut qu'il n'avait aucune intention de briguer le consulat. Puis après sa préture, il se fit remarquer dans la guerre d'Italie. Auparavant, il s'était signalé en Gaule comme légat de Marius en mettant en fuite des chefs ennemis très réputés. Ces succès lui firent prendre courage ; il brigua le consulat et fut élu presque à l'unanimité. Des voix. Cependant il n'obtint cet honneur qu'à l'âge de quarante-neuf ans.

XVIII. - Vers la même époque vécut Mithridate, roi du Pont, homme qu'on ne peut passer sous silence et dont on ne saurait parler à la légère, ardent à combattre, remarquablement courageux, supérieur à tous parfois par la chance et toujours par l'énergie. C'était un chef dans les décisions, un soldat dans la lutte et par sa haine contre les Romains, un nouvel Hannibal. Il s'empara de l'Asie et y fit tuer tous les citoyens romains. Bien plus, dans les lettres qu'il avait envoyées aux cités, avec la promesse d'immenses récompenses, il avait ordonné de les faire périr le même jour, à la même heure. Personne à cette époque n'égala les Rhodiens par leur courage contre Mithridate ni par la loyauté envers les Romains. Cette loyauté fut mise en lumière par la perfidie des Mytiléniens qui livrèrent enchaînés à Mithridate, Manius Aquilius et d'autres Romains et à qui plus tard Pompée ne rendit la liberté qu'en considération du seul Théophane. Mithridate effrayait l'Italie qu'il semblait menacer, quand le sort donna à Sylla la province d'Asie.
Celui-ci parti de Rome s'attarda devant Nole. Cette ville, en effet, s'entêtait à continuer la lutte et soutenait le siège de l'armée romaine, comme si elle se repentait d'être restée plus que toutes scrupuleusement fidèle pendant la guerre punique. Mais le tribun de la plèbe Publius Sulpicius, homme éloquent, actif, bien connu pour sa fortune, son crédit, ses relations, la vigueur de son intelligence et de son caractère, et qui jusque-là avait par l'honnêteté de ses desseins recherché la parfaite estime du peuple, parut alors avoir honte de ses vertus et considérer que les résultats payaient mal ses bonnes intentions. Devenu subitement un mauvais citoyen et aveuglé par l'ambition, il s'allia à Caïus Marius qui, malgré ses soixante-dix ans passés, continuait à convoiter commandements et provinces, et proposa au peuple une loi qui ôtait son commandement à Sylla et confiait à Caïus Marius la guerre contre Mithridate. Il présenta aussi d'autres lois funestes et détestables, intolérables dans un état libre. Bien plus, il fit tuer par des agents secrets de son parti le fils du consul Quintus Pompée, gendre de Sylla.

XIX. - Sylla rassembla alors une armée, revint à Rome, y entra avec ses troupes, chassa de la ville les douze auteurs de ces lois nouvelles et détestables, notamment Marius, le fils de Marius et Publius Sulpicius, puis fit voter une loi qui les bannissait. Sulpicius rejoint par des cavaliers dans les marais de Laurente fut égorgé et sa tête dressée et exposée devant les rostres fut comme le présage des proscriptions imminentes. Après six consulats et âgé de plus de soixante-dix ans, Marius nu et disparaissant dans une vase qui ne laissait à découvert que ses yeux et son nez, fut arraché du milieu des roseaux près du marais de Marica, où il s'était caché pour échapper à la poursuite des cavaliers de Sylla. On lui jeta au cou une lanière de cuir et sur l'ordre d'un des duumvirs, il fut conduit dans la prison de Minturnes. On envoya pour le tuer un esclave public, armé d'une épée. C'était précisément un Germain qui avait été fait prisonnier par notre général dans la guerre des Cimbres. Des qu'il reconnut Marius, il poussa un grand gémissement et montra ainsi qu'il s'indignait du sort d'un tel homme. Jetant son épée, il s'enfuit de la prison. Alors les citoyens, apprenant d'un ennemi, à plaindre celui qui, peu auparavant, était le premier citoyen de Rome, munirent Marius d'argent pour le voyage, lui donnèrent des vêtements et le mirent dans un bateau. Il rejoignit son fils près d'Aenaria, se dirigea vers l'Afrique où il mena une vie misérable dans une hutte au milieu des ruines de Carthage ; et ainsi Marius considérant Carthage et Carthage regardant Marius pouvaient se consoler entre eux.

XX. - Cette année-là fut la première où le sang d'un consul souilla les mains d'un soldat romain : en effet Quintus Pompée, collègue de Sylla, qui se trouvait à l'armée du proconsul Cneius Pompée, y fut tué dans une révolte dont l'instigateur, il est vrai, avait été le général lui-même.
Cinna ne fut pas plus modéré que Marius et Sulpicius. Quand le droit de cité avait été donné à l'Italie, on avait groupé les nouveaux citoyens dans huit tribus : ainsi la force qu'ils tenaient du nombre ne pouvait nuire à la dignité des anciens citoyens et on ne voyait pas ceux qui avaient reçu le bienfait plus puissants que ceux qui l'avaient accordé. Mais Cinna promit aux nouveaux citoyens de les répartir entre toutes les tribus. Cette raison avait attiré à Rome une foule immense venue de l'Italie entière. Il fut chassé de Rome par les forces de son collègue et du parti aristocratique et, comme il se dirigeait vers la Campanie, un sénatus-consulte décida qu'il était déchu de son consulat et nomma à sa place Lucius Cornélius Mérula, flamine de Jupiter. Si un tel outrage était mérité, il n'était pas digne de passer en exemple.
Alors Cinna corrompit les centurions et les tribuns à prix d'argent, puis les soldats eux-mêmes en leur faisant espérer des largesses, et se fit accueillir comme général par l'armée qui était devant Nole. Lorsque tous les soldats lui eurent prêté serment, il garda les insignes du consulat et fit marcher ses troupes contre sa patrie. Il s'appuyait sur le nombre considérable des nouveaux citoyens parmi lesquels il avait pu lever plus de trois cents cohortes dont il avait formé trente corps analogues à des légions. Il fallait à son parti l'appui d'un nom illustre : il rappela d'exil Caius Marius et son fils ainsi que les citoyens qui avaient été chassés avec eux.

XXI. - Pendant que Cinna portait la guerre contre sa patrie, voyons quelle fut l'attitude de Cneius Pompée père du grand Pompée. Déjà auparavant, dans la guerre des Marses et surtout sur le territoire du Picénum, il avait, comme nous l'avons dit, bien servi l'Etat par ses exploits. Il s'était emparé d'Asculum, ville autour de laquelle, malgré la dispersion de nos forces en bien d'autres régions, soixante-quinze mille citoyens romains s'étaient, en un même jour, rencontrés avec plus de soixante mille Italiens. Mais, à ce moment, se voyant frustré de l'espoir de se maintenir au consulat, il resta hésitant et neutre entre les partis. Ainsi toute sa conduite n'était dictée que par son intérêt ; il semblait épier les occasions prêt à se porter, lui et son armée, ici ou là, du côté où il verrait briller le plus grand espoir de puissance. Finalement, c'est à Cinna qu'il livra un grand et sanglant combat. Combien cette bataille, qui se déroula tout entière sous les murs et près des foyers romains, fut désastreuse pour les combattants comme pour les spectateurs, les mots sont presque impuissants à l'exprimer. Elle fut suivie d'une peste qui ravagea les deux armées, comme si la guerre ne les avait pas suffisamment épuisées, et Cneius Pompée mourut. Sa disparition fut presque plus agréable que ne fut douloureuse la perte des citoyens qui périrent par le fer ou la maladie. Le peuple romain qui l'avait haï de son vivant tourna sa fureur contre son cadavre. On ne sait s'il y eut deux ou trois familles du nom de Pompée. Mais le premier consul de ce nom est Quintus Pompée qui fut collègue de Cneius Servilius, il y a environ cent soixante-sept ans.
Cinna et Marius après ces batailles où coula le sang des deux partis occupèrent Rome, mais, Cinna y entra le premier et fit une loi pour rappeler d'exil Marius.

XXII. - Bientôt après, par un retour fatal à ses concitoyens, Caïus Marius entra dans Rome. Rien n'eût été plus cruel que sa victoire si celle de Sylla n'était survenue peu après. La fureur des soldats épargna les citoyens obscurs ; les hommes les plus grands et les plus distingués de la cité furent accablés par des supplices de toutes sortes. Entre autres, le consul Octavius, homme d'un caractère extrêmement doux, fut tué sur l'ordre de Cinna. Quant à Mérula qui s'était démis de son consulat peu avant l'arrivée de Cinna, il s'ouvrit les veines, en répandit le sang sur les autels, invoqua une dernière fois les dieux qu'il avait souvent invoqués, comme prêtre de Jupiter, pour le salut de la patrie, leur demanda de maudire Cinna et son parti et mit fin à une vie qui avait si bien servi l'État. Marc Antoine, un des premiers citoyens et des premiers orateurs, mourut sur l'ordre de Marius et de Cinna, percé par l'épée de soldats qui avaient été eux-mêmes arrêtés un moment par son éloquence. Quintus Catulus s'était rendu très célèbre par ses vertus et surtout par la guerre des Cimbres dont il avait partagé la gloire avec Marius. Comme on le recherchait pour le mettre à mort, il s'enferma dans un local qu'on venait de crépir avec de la chaux et du sable, y apporta du feu afin de donner plus de force à l'odeur qui s'en dégageait, absorba cette vapeur mortelle et, s'étant ainsi étouffé, il mourut comme le voulaient ses ennemis mais non de la manière qu'ils voulaient.
Tout allait à sa perte dans l'Etat ; cependant il ne se trouvait personne encore qui eût l'audace de faire don des biens d'un citoyen romain ou le courage de les demander. Plus tard on alla jusque-là : ainsi la cruauté était inspirée par l'avidité ; la mesure des biens réglait la mesure de la faute ; celui qui était riche devenait par là coupable et payait lui-même sa propre mort. Rien ne paraissait honteux de ce qui était profitable.

XXIII. Puis Cinna commença un second consulat, et Marius un septième qui déshonorait les précédents et au début duquel il mourut de maladie. Cet homme le plus dangereux pour les ennemis pendant la guerre et pour les citoyens pendant la paix, était tout à fait incapable de rester en repos. A sa place, on nomma consul subrogé Valérius Flaccus, l'auteur de la plus honteuse des lois qui permettait de se libérer envers ses créanciers par le versement du quart de sa dette : acte dont il fut justement puni moins de deux ans après.
Comme Cinna était maître de l'Italie, la plus grande partie de la noblesse se réfugia auprès de Sylla en Achaïe puis en Asie. Cependant Sylla livrait bataille aux lieutenants de Mithridate, du côté de l'Attique, de la Boétie et de la Macédoine. Il reprit Athènes et après avoir accompli un travail immense autour des multiples fortifications du port du Pirée, il tua plus de deux cent mille hommes et en prit un nombre égal. Celui qui rendrait les Athéniens responsables de l'insurrection qui valut à Athènes d'être assiégée par Sylla, se montrerait assurément ignorant de la vérité historique. En effet, la fidélité des Athéniens à l'égard des Romains était si sûre que toujours et en toute occasion, les Romains avaient l'habitude de dire d'un acte d'une probité scrupuleuse qu'il était accompli avec une fidélité athénienne. Mais à cette date, accablés par les armes de Mithridate, ces hommes se trouvaient dans la situation la plus misérable : les ennemis occupaient leur ville et leurs amis l'assiégeaient ; si, par leurs âmes, ils étaient en dehors des murs, leurs corps esclaves de la nécessité se trouvaient à l'intérieur des remparts.
Sylla passa ensuite en Asie. Il y trouva Mithridate soumis à tout et suppliant. Il exigea de lui de l'argent et une partie de ses vaisseaux, le contraignit à abandonner l'Asie et toutes les autres provinces qu'il avait occupées par les armes, se fit rendre les prisonniers, châtia les déserteurs et les coupables, et lui donna l'ordre de se contenter du territoire de ses ancêtres c'est-à-dire du royaume du Pont.

XXIV. - Avant l'arrivée de Sylla, Caius Flavius Fimbria, alors chef de la cavalerie, avait assassiné l'ancien consul Valérius Flaccus. Il s'était emparé de son armée qui lui avait décerné le titre de général puis avait eu la chance de battre et de mettre en fuite Mithridate ; comme Sylla approchait, il se suicida. Les desseins de ce jeune homme étaient de la plus coupable audace, mais il les avait exécutés avec courage.
La même année, le tribun du peuple Publius Laenas fit jeter du haut de la roche Tarpéienne Sextus Lucilius qui avait été tribun l'année précédente. Puis il cita ses collègues en justice et comme ceux-ci, saisis de crainte, s'étaient réfugiés auprès de Sylla, il leur interdit l'eau et le feu.
A cette date, Sylla avait rétabli l'ordre dans les pays d'outre-mer ; il avait été le premier des Romains à recevoir les ambassadeurs des Parthes ; il avait consulté quelques-uns d'entre eux qui étaient mages et ils répondirent que certaines marques imprimées sur son corps indiquaient qu'il égalerait les dieux avant et après sa mort. Il revint donc en Italie mais ne fit débarquer à Brindes que trente mille hommes, bien qu'il eût devant lui plus de deux cent mille ennemis. Je ne vois rien dans les actes de Sylla de plus remarquable que le fait suivant : pendant trois ans, les partisans de Cinna et de Marius occupèrent l'Italie ; il ne dissimula pas son intention de les combattre, sans abandonner toutefois ce qu'il avait entrepris. Il fallait, pensait-il, faire la guerre à l'ennemi et l'écraser, avant de punir ses concitoyens, repousser les dangers de l'extérieur et vaincre d'abord l'étranger pour triompher ensuite des ennemis de l'intérieur.
Avant l'arrivée de Lucius Sylla, Cinna fut tué par son armée, à la suite d'une révolte. Il méritait plutôt de mourir selon le caprice des vainqueurs que d'être victime de la colère de ses soldats. On peut dire vraiment de lui qu'il osa ce qu'aucun honnête homme n'eût osé, qu'il accomplit ce que seul pouvait accomplir l'homme le plus courageux et que, s'il fut téméraire dans ses desseins, il fut vraiment un homme dans leur exécution. On ne nomma personne pour le remplacer et Carbo resta seul consul pendant toute l'année.

XXV. - On pouvait croire que Sylla était venu en Italie non en ennemi et en vengeur mais en artisan de la paix, tant étaient grands le calme de son armée et le soin avec lequel elle respectait récoltes, champs, hommes et villes quand, traversant la Calabre et l'Apulie, il la conduisait vers la Campanie. Il essaya alors par de justes conditions et d'équitables accords de mettre fin à la guerre. Mais ceux que poussait une ambition détestable et sans mesure ne pouvaient aimer la paix. Cependant l'armée de Sylla grossissait de jour en jour par l'afflux des citoyens les meilleurs et les plus sages. Puis Sylla eut la chance d'en finir heureusement près de Capoue avec les consuls Scipion et Norbanus : Norbanus fut vaincu dans une bataille, Scipion fut abandonné et livré par son armée. Sylla le renvoya sans lui faire aucun mal. Il y avait tant de différence chez Sylla entre le combattant et le vainqueur que, pendant qu'il gagnait la victoire, il était plus doux que l'homme le plus modéré et qu'après la victoire il dépassait en cruauté tout ce qu'on connaissait. C'est ainsi qu'il renvoya sain et sauf, comme nous l'avons dit, le consul Scipion à qui il avait enlevé son armée, puis Quintus Sertorius, qui devait malheureusement allumer bientôt la guerre la plus terrible, et bien d'autres encore dont il s'était rendu maître. Il voulait, à mon avis, montrer par son exemple qu'il pouvait y avoir dans le même individu deux âmes très différentes. Après la victoire qu'il remporta sur Caïus Norbanus, près du mont Tifata, il s'acquitta de sa dette de reconnaissance envers Diane, divinité à qui est consacrée cette région, et voua à cette déesse avec tout le territoire environnant, des sources que leur heureuse action sur les corps des malades avait rendues célèbres. Le souvenir de cette consécration reconnaissante est rappelée par une inscription fixée aujourd'hui encore au portail du temple et par une table de bronze qui se trouve placée à l'intérieur du sanctuaire.

XXVI.- Carbon fut ensuite consul pour la troisième fois avec Caïus Marius, jeune homme de vingt-six ans, fils de ce Marius qui avait obtenu sept fois le consulat. Semblable à son père par le caractère, il vécut moins longtemps que lui ; il fit preuve de beaucoup d'activité et de courage et ne se montra jamais indigne du nom qu'il portait. Repoussé par Sylla dans une bataille rangée près de Sacriport, il se retira, lui et son armée, dans Préneste, ville qui, déjà pourvue de fortifications naturelles, avait reçu une solide garnison.
Pour mettre le comble aux malheurs publics, on rivalisait de crimes dans cette Rome où l'on avait toujours rivalisé de vertus, et celui-là se jugeait le meilleur qui s'était montré le pire. Pendant qu'on se battait à Sacriport, Domitius, le grand pontife Scaevola bien connu par ses ouvrages sur les lois divines et humaines, l'ancien préteur Caïus Carbo, frère du consul, et l'ancien édile Antistius furent égorgés dans la curie Hostilia sur l'ordre du préteur Damasippus, sous prétexte qu'ils soutenaient le parti de Sylla.
N'enlevons pas à Calpurnia, fille de Bestia, femme d'Antistius, la gloire que mérite sa très noble action. Après que son mari eut été égorgé, comme nous venons de le dire, elle se perça elle-même d'une épée. Que de gloire, que de renommée elle en a retiré ! Sa brillante attitude éclipse celle de son père.

XXVII. - Mais Pontius Télésinus, chef des Samnites, homme au caractère intrépide et vaillant soldat, profondément hostile à tout ce qui portait le nom romain, rassembla environ quarante mille hommes des plus courageux et des moins disposés à déposer les armes. Sous le consulat de Carbo et de Marius, il y a cent onze ans, le jour des Calendes de novembre, il livra bataille à Sylla près de la porte Colline et parvint à le mettre, lui et l'État, dans une situation critique. Rome n'avait pas couru un plus grand danger, quand elle vit à moins de trois milles le camp d'Hannibal, qu'en ce jour où Télésinus, volant de rang en rang à travers son armée, criait partout que c'était pour les Romains le dernier jour, vociférait qu'il fallait renverser et détruire leur ville, ajoutant qu'il y aurait toujours des loups prêts à ravir la liberté de l'Italie, si on ne rasait la forêt qui était leur habituel refuge. C'est seulement après la première heure de la nuit que l'armée romaine put respirer et que l'ennemi se retira. Télésinus fut trouvé le lendemain à demi-mort, mais son visage était celui d'un vainqueur plutôt que d'un mourant. Sur l'ordre de Sylla, sa tête fut coupée, plantée au bout d'une pique et portée autour de Préneste.
Alors seulement le jeune Caïus Marius voyant sa situation désespérée, tenta de s'évader par des souterrains qui, par une disposition ingénieuse, menaient en divers endroits de la campagne. Mais, au moment où il sortait à l'une des issues, il fut tué par des gens postés là tout exprès. Selon certains, il se donna lui-même la mort ; selon d'autres, Marius et le jeune frère de Télésinus, qui avait été assiégé et s'enfuyait avec lui, succombèrent sous les coups qu'ils se portèrent mutuellement. Quelle qu'ait été sa mort, aujourd'hui encore la grande image de son père n'obscurcit pas sa mémoire. Il est facile de savoir ce que Sylla pensait de lui ; ce n'est en effet qu'après la mort de ce jeune homme qu'il prit le surnom d'Heureux, surnom qu'il aurait eu tous les droits de revendiquer s'il eût en un même jour achevé sa victoire et sa vie.
Le siège de Marius dans Préneste, avait été dirigé par Ofella Lucrétius qui, d'abord préteur de l'armée de Marius, était passé au parti de Sylla. Pour qu'on garde à jamais le souvenir de l'heureux jour où il avait vaincu l'armée des Samnites et de Télésinus, Sylla institua les jeux du cirque que l'on célèbre encore aujourd'hui sous le nom de jeux de la Victoire de Sylla.

XXVIII. - Peu de temps avant que Sylla combattît à Sacriport, les hommes de son parti, les deux Servilius à Clusium, Métellus Pius à Faventia et Marcus Lucullus près de Fidentia, avaient par d'éclatantes victoires mis en fuite les armées ennemies. Il semblait que les maux de la guerre civile fussent terminés, quand la cruauté de Sylla les accrut. Il fut en effet nommé dictateur. Depuis cent vingt ans, personne n'avait reçu cette charge, et le dernier dictateur désigné l'avait été une année après qu'Hannibal eut quitté l'Italie. On voit par là que le peuple romain n'avait recours à cette magistrature que sous la pression de la crainte et qu'une fois le péril passé, il en redoutait la puissance. Ce pouvoir que ses prédécesseurs avaient employé à protéger la patrie des plus grands périls, Sylla l'employa à donner libre cours à sa cruauté effrénée. C'est lui qui fut le premier (plût au ciel qu'il eût été le dernier) à donner l'exemple des proscriptions. Ainsi, dans cette cité où, pour une insulte un peu vive, on rend justice à un individu qui figure sur la liste des histrions, I'Etat établissait une prime pour chaque citoyen romain égorgé. Celui-là recevait le plus qui avait assassiné le plus ; la mort d'un ennemi ne rapportait pas plus que la mort d'un citoyen ; chacun payait lui-même son propre assassinat. On ne se déchaîna pas seulement contre les adversaires qui avaient combattu par les armes mais aussi contre bien des innocents. Plus encore : les biens des proscrits furent vendus. Dépouillés des richesses paternelles, les enfants se voyaient enlever jusqu'au droit de briguer les honneurs et, fait le plus révoltant, les fils des sénateurs supportaient les charges de leur rang, tout en en perdant les prérogatives.

XXIX. Au moment où Sylla arrivait en Italie, il y a de cela cent treize ans, Cneius Pompée, fils du consul Cneius Pompée, dont nous avons déjà signalé les brillants exploits contre les Marses, bien qu'il n'eût que vingt-trois ans et qu'il ne pût compter que sur ses propres ressources et ses propres conseils, eut l'audace de former de grands desseins et vint glorieusement à bout de ses entreprises. Pour venger sa patrie et la rétablir dans son ancienne gloire, il leva une solide armée dans le Picénum dont le territoire était presque entièrement peuplé de clients de son père. Telle est la grandeur de cet homme qu'il faudrait lui consacrer plusieurs volumes, mais les dimensions de mon ouvrage m'obligent à en parler brièvement.
Par sa mère Lucilia, il descendait d'une famille sénatoriale ; il avait une beauté remarquable, non pas celle qui est la parure de la jeunesse dans sa fleur, mais cette beauté que donnent la gravité et l'énergie et qui convient à la haute fortune qui fut la sienne jusqu'au dernier jour de sa vie. Sa vertu était remarquable, ses moeurs irréprochables, son éloquence plutôt médiocre. Il désirait vivement le pouvoir, pourvu qu'on le lui confiât pour l'honorer et qu'il n'eût pas à s'en emparer par la force. Très habile général pendant la guerre, il était pendant la paix, du moins quand il ne craignait pas de trouver un égal, un citoyen très modeste. Il se montrait fidèle dans ses amitiés, toujours prêt à pardonner les offenses, très loyal une fois réconcilié et très facile à satisfaire. Il n'usa jamais ou n'usa que bien rarement de son pouvoir jusqu'à la violence. Il était à peu près exempt de vices, si toutefois ce n'est pas l'un des plus grands que de ne pouvoir souffrir un égal dans une cité maîtresse du monde où tous les citoyens avaient les mêmes droits. Depuis l'âge d'homme, il n'avait cessé de servir dans l'armée de son père, général fort habile. Grâce à une intelligence vive et apte à bien comprendre les choses, il avait acquis une remarquable habileté dans l'art militaire, et si Sertorius louait davantage Métellus, c'est Pompée qu'il craignait le plus.

XXX. - C'est alors que l'ancien préteur Marcus Perpenna, l'un des proscrits, homme plus noble par sa race que par son caractère, assassina Sertorius à Osca au milieu d'un festin. Ce crime abominable qui assura la victoire aux Romains, ruina son parti et lui valut à lui-même la plus honteuse des morts. Métellus et Pompée reçurent le triomphe pour la guerre d'Espagne. Mais Pompée n'était, quand il triompha, qu'un simple chevalier, car il n'avait pas encore exercé le consulat quand il entra dans Rome sur son char triomphal. Chose étonnante, cet homme que tant de pouvoirs extraordinaires avaient porté au faîte des honneurs ne put voir sans irritation le Sénat et le peuple romain autoriser Caius César à briguer malgré son absence un second consulat. Tant il est naturel aux hommes de tout se pardonner à eux-mêmes, de ne rien pardonner aux autres et de concevoir de la jalousie en tenant compte non des faits, mais des sentiments et des personnes. Pendant ce consulat Pompée restaura la puissance tribunitienne dont Sylla n'avait laissé que l'ombre sans réalité.
Pendant qu’on guerroyait en Espagne contre Sertorius soixante-quatre esclaves évadés d'une école de gladiateurs s'enfuirent de Capoue sous la conduite de Spartacus, volèrent des épées dans cette ville et gagnèrent d'abord le Vésuve. Bientôt leur multitude grandit de jour en jour et ils accablèrent l'Italie de toutes sortes de maux. Leur nombre s'accrut au point que dans le dernier combat qu'ils livrèrent, ils opposèrent à l'armée romaine quarante mille huit cents hommes. Marcus Crassus qui fut bientôt le premier dans l'Etat eut la gloire d'en finir avec eux.

XXXI. Pompée avait attiré à lui les regards du monde entier et on jugeait qu'en toute chose il était plus qu'un citoyen. Pendant son consulat, il avait fait le serment, fort digne d'éloge, de n'accepter aucune province à sa sortie de charge, et il avait tenu parole. Deux ans après, comme les pirates terrorisaient le monde non plus par des actes de brigandage mais par une véritable guerre, non en de furtifs coups de main, mais avec des flottes entières, et comme ils avaient eu l'audace de piller quelques villes d'Italie, le tribun Aulus Gabinius proposa par une loi d'envoyer Cneius Pompée pour les écraser et de lui confier, jusqu'à une distance de cinquante milles dans l'intérieur de toutes les provinces maritimes, un pouvoir égal à celui des proconsuls. Ce sénatus-consulte mettait presque toute la terre sous le pouvoir d'un seul homme. Il est vrai que deux ans auparavant on avait donné un pouvoir semblable au préteur Marc Antoine, Mais de même qu'un citoyen peut nuire par l'exemple qu'il donne, de même il peut provoquer plus ou moins de jalousie. On avait volontiers confié à Antoine de semblables pouvoirs, car il est rare que l'on jalouse les honneurs de ceux dont on ne craint pas la puissance. On redoute au contraire de donner des pouvoirs extraordinaires à des hommes qui semblent devoir les déposer ou les conserver selon leur bon plaisir et qui ne connaissent de frein que leurs seuls désirs. Le parti aristocratique faisait opposition à la loi, mais l'entraînement général fut plus fort que les bons conseils.

XXXII. La modération de Quintus Catulus et aussi le prestige dont il jouissait méritent d'être rappelés ici. Combattant le projet de loi dans l'assemblée, il dit que Cneius Pompée était assurément un homme remarquable mais qu'il devenait déjà trop puissant pour un état libre, qu'on ne devait pas tout remettre entre les mains d'un seul homme et il ajoutait : "S'il lui arrive quelque malheur, qui mettrez-vous à sa place ? "Toi, Quintus Catulus", s'écria alors toute l'assemblée. Vaincu par cette unanimité et par ce témoignage si honorable de ses concitoyens, il quitta l'assemblée. Nous devons admirer cet homme pour sa modestie et le peuple pour sa justice, celui-ci, parce qu'il n'insista pas plus longtemps, la foule, parce qu'elle ne voulut pas priver d'un juste témoignage un homme qui s'opposait à elle et combattait sa volonté.
A la même époque, sur l'initiative de Cotta, le pouvoir judiciaire que Caïus Gracchus avait arraché au Sénat pour le donner aux chevaliers et que Sylla avait enlevé à ceux-ci pour le rendre au Sénat, fut partagé également entre les deux ordres. Othon Roscius fit une loi qui rendit aux chevaliers leurs places dans le théâtre.
Cneius Pompée de son côté, après s'être adjoint pour cette guerre beaucoup de personnages distingués, répartit des groupes de navires dans presque tous les endroits de la mer où les pirates trouvaient refuge et en peu de temps ses forces invincibles délivrèrent le monde. Après avoir vaincu les pirates à plusieurs reprises et en différentes régions, il les attaqua avec sa flotte du côté de la Cilicie, les mit en déroute et les dispersa. Pour achever plus vite une guerre qui s'était faite en tant de lieux, il rassembla ce qui restait de pirates, les installa dans des villes et les contraignit à demeurer dans une contrée éloignée de la mer. Certains critiquent cette décision mais si le nom de son auteur suffit pour la justifier, elle n'aurait pas moins fait la gloire de celui, quel qu'il soit qui l'aurait prise. En effet, en donnant à ces hommes la possibilité de vivre sans voler, il les détourna du brigandage.

XXXIII. La guerre des pirates était terminée. Lucius Lucullus qui, à l'issue de son consulat, avait obtenu du sort la province d'Asie, y luttait depuis sept ans contre Mithridate. Il y avait accompli de grands et mémorables exploits et il avait infligé à ce roi de nombreuses défaites en bien des endroits ; il avait délivré Cyzique par une remarquable victoire. En Arménie, il avait vaincu Tigrane, le plus grand des rois. Mais il n'avait pas pu ou plutôt il n'avait pas voulu achever cette guerre. Digne par ailleurs de tous les éloges et presque invincible dans les combats, il s'était laissé séduire par l'amour de l'argent. Il dirigeait donc encore les opérations de cette guerre, quand le tribun du peuple Manilius, homme qui fut toujours vénal et qui toujours servit d'agent à la puissance d'autrui, proposa une loi qui donnait à Cneius Pompée le commandement de la guerre contre Mithridate. Cette loi fut votée et il s'éleva entre les deux généraux un grave conflit. Pompée reprochait à Lucullus le scandale de sa fortune. Lucullus reprochait à Pompée son insatiable avidité du pouvoir et ni l'un ni l'autre des deux accusés ne pouvait convaincre de mensonge son accusateur. Pompée en effet, dès qu'il eut commencé à s'occuper des affaires publiques, ne put supporter aucun égal. Là où il aurait dû se contenter d'être le premier, il voulait être le seul. Il fut de tous les hommes celui qui désirait le plus la gloire et le moins tout ce qui n'était pas la gloire ; il recherchait les magistratures avec la passion la plus vive, mais il les exerçait avec la plus grande modération et, s'il les recevait avec le plus grand plaisir, il les quittait sans regret. Il voulait prendre à son gré ce qu'il désirait, mais il l'abandonnait aussi au gré des autres. Quant à Lucullus, homme par ailleurs remarquable, il avait été le premier à introduire ce luxe effréné que nous voyons aujourd'hui dans les édifices, les festins et les meubles et comme il avait lancé des digues dans la mer et percé des montagnes pour la faire pénétrer au milieu des terres, le Grand Pompée l'appelait souvent, non sans esprit, le Xerxès en toge.

XXXlV. Vers la même époque, Quintus Métellus fit passer la Crète sous la domination du peuple romain. Les Crétois avaient formé, sous le commandement de Panare et de Lasthène, une armée de vingt-quatre mille hommes. Agiles coureurs, soldats endurcis aux fatigues de la guerre, archers renommés, ils avaient pendant trois ans harcelé les armées romaines. Ce glorieux succès provoqua lui aussi l'envie de Cnéius Pompée qui ne put s'empêcher de revendiquer une part de la victoire. Lucullus et Métellus demandaient le triomphe. Leur demande fut appuyée par le parti des nobles, à cause de leur courage remarquable et de la jalousie qu'on éprouvait pour Pompée. Vers cette date, Marcus Cicéron qui ne devait qu'à lui-même toute son élévation fut nommé consul. Il était le plus célèbre des hommes nouveaux. Sa vie fut aussi illustre que son génie fut grand et grâce à lui les peuples que nous avions vaincus par les armes ne purent nous vaincre par leur génie. Pendant son consulat, son courage exceptionnel, sa fermeté, ses soins vigilants démasquèrent la conjuration qu'avaient formée Sergius Catilina, Lentulus, Céthégus et d'autres citoyens des deux premiers ordres de l'État. La crainte qu'inspiraient à Catilina les pouvoirs du consul, le chassa de Rome. L'ancien consul Lentulus qui était alors préteur pour la seconde fois, Céthégus et d'autres personnages illustres furent, avec l'autorisation du sénat et sur l'ordre du consul, égorgés dans leur prison.

XXXV. - Le jour où ces événements se passèrent au sénat, la vertu de Marcus Caton qui s'était déjà manifestée en maintes occasions et brillait avec éclat, se montra plus grande que jamais. Son bisaïeul était Marcus Caton, chef de la famille Porcia. Il semblait être la vertu même et son caractère était en tout plus proche des dieux que des hommes. Il ne fit jamais le bien pour paraître le faire, mais parce qu'il était incapable d'agir autrement. En toute chose, il ne tenait compte que de la justice ; exempt de tous les vices humains, il ne fut jamais l'esclave de la fortune. Comme il était à cette époque tribun du peuple désigné et tout jeune encore, les autres sénateurs avaient déjà proposé de reléguer Lentulus et les conjurés dans des municipes, quand on lui demanda, presque dans les derniers, quel était son avis. Mais si grande fut la vigueur de son âme et de son génie quand il s'emporta contre la conjuration, si véhémente son éloquence quand il rendit suspects de complicité tous ceux qui conseillaient la douceur, si menaçant le tableau des périls qui devaient suivre la ruine et l'incendie de Rome et le bouleversement de l'État, si grand fut son éloge de l'énergie du consul que le sénat tout entier se rangeant à son avis, décida de sévir contre ces criminels et que même la plus grande partie des sénateurs reconduisit Caton jusqu'à sa demeure. Cependant Catilina ne montra pas moins d'audace à poursuivre ses criminels projets qu'il n'en avait montré à les concevoir. Il perdit en luttant avec le plus grand courage une vie qu'il eût dû perdre dans les supplices.

XXXVI. - Un autre événement ne fut pas sans contribuer à la gloire du consulat de Cicéron. C'est en effet cette année-là (il y a de cela quatre-vingt-deux ans) que naquit Auguste, dont la grandeur devait éclipser tous les hommes de toutes les nations. Il peut paraître superflu d'indiquer ici à quelle date vécurent les esprits les plus distingués : qui ignore en effet qu'on vit briller à cette époque, à quelques années près, Cicéron, Hortensius et un peu avant, Crassus, Caton, Sulpicius, puis peu après, Brutus, Calidius, Caelius, Calvus, César qui égale presque Cicéron, Corvinus et Asinius Pollion qui furent pour ainsi dire leurs disciples, Salluste, I'émule de Thucydide, les poètes Varron et Lucrèce et enfin Catulle dont l'oeuvre en son genre ne le cède en beauté à aucune autre. C'est presque folie d'énumérer les grands génies que nos yeux croient voir encore et dont les plus éminents sont pour notre siècle Virgile, le premier des poètes Rabirius, Tite-Live, l'égal de Salluste, Tibulle et Ovide qui tous atteignirent la perfection dans leurs oeuvres. Quant aux auteurs vivants, la grande admiration que nous avons pour eux ne nous permet guère de les juger.

XXXVII. Pendant que ces événements se passaient à Rome et en Italie, Cneius Pompée se faisait remarquer dans la guerre contre Mithridate. Après le départ de Lucullus, ce roi avait de nouveau rassemblé une puissante armée. Mais il fut battu et mis en fuite. Il perdit toutes ses troupes et dut se réfugier en Arménie auprès de son gendre Tigrane, qui, s'il n'eût déjà été vaincu par les armes de Lucullus, eût été le plus puissant des rois de ce temps. Pompée les poursuivit tous deux à la fois et pénétra en Arménie. Le premier qui vint le trouver fut le fils de Tigrane ; il était, il est vrai, en rébellion contre son père. Puis Tigrane lui-même vint en suppliant et se remit, lui et son royaume, au pouvoir du vainqueur. Il déclara qu'il n'y avait chez les Romains et chez les autres peuples qu'un homme à qui il aurait consenti à se livrer et c'était Cneius Pompée. Sa fortune, mauvaise ou bonne, si elle venait de Pompée, lui paraîtrait supportable. Il n'était honteux pour personne d'être vaincu par un homme que les dieux défendaient de vaincre, ni déshonorant de se soumettre à celui que la fortune avait élevé au-dessus de tous. On laissa à ce roi les honneurs du pouvoir, mais on exigea de lui une grosse somme d'argent que Pompée, selon sa coutume, remit tout entière entre les mains du questeur et fit inscrire sur les registres publics. La Syrie et les autres provinces dont Tigrane s'était emparé lui furent enlevées. Les unes étaient simplement restituées au peuple romain ; d'autres tombaient pour la première fois en son pouvoir, comme la Syrie qui ne fut rendue tributaire qu'à cette époque. Tigrane dut borner son royaume à l'Arménie.

XXXVIII. - Il ne paraît pas contraire au plan du travail que nous nous sommes proposé, de rappeler brièvement ici quels peuples furent rendus tributaires et quelles nations réduites en provinces et quels furent les chefs qui les vainquirent. Ainsi ces événements que nous avons signalés à leur place apparaîtront plus nettement dans leur ensemble. Le premier qui fit passer une armée en Sicile fut le consul Claudius, mais ce n'est qu'après la prise de Syracuse, environ cinquante-deux ans plus tard, que Marcellus Claudius fit de la Sicile une province. Regulus fut le premier qui passa en Afrique, ce qui eut lieu vers la neuvième année de la première guerre punique. Deux cent quatre ans plus tard, Publius Scipion Emilien, après avoir détruit Carthage, réduisit l'Afrique en province, il y a de cela cent quatre-vingt-deux ans. Entre la première et la seconde guerre punique, le consul Titus Manlius qui commandait alors la Sardaigne lui imposa définitivement la domination romaine. Voici une preuve incontestable du caractère belliqueux de notre nation. Le temple de Janus aux deux têtes, dont la fermeture est la preuve certaine de la paix, ne fut fermé qu'une première fois sous les rois, une seconde sous ce même consul Titus Manlius et une troisième sous le principat d'Auguste. Cneius et Publius Scipion furent les premiers à conduire leurs armées en Espagne ; ce fut au début de la seconde guerre punique, il y a de cela deux cent cinquante ans. Par la suite ce pays fut tour à tour partiellement occupé et souvent perdu. C'est Auguste qui le rendit tributaire dans son entier. La Macédoine fut soumise par Paulus, I'Achaïe par Mummius, l'Etolie par Fulvius Nobilior. L'Asie fut arrachée à Antiochus par Lucius Scipion, frère de Scipion l'Africain, mais par une libéralité du sénat et du peuple romain, elle devint bientôt possession de la dynastie des Attales ; enfin Marcus Perpenna, après s'être emparé d'Aristonicus, la rendit tributaire. On ne peut attribuer à personne la gloire d'avoir vaincu Chypre. C'est en effet une décision du sénat dont l'exécution fut confiée à Caton qui fit de cette île une province, après que son roi se fut suicidé. Notre général Métellus punit la Crète en lui enlevant la liberté dont elle avait si longtemps joui. Les provinces de Syrie et du Pont sont les témoins de la valeur de Cneius Pompée.

XXXIX. Les premiers qui pénétrèrent en Gaule avec une armée furent Domitius et le petit-fils de Paul-Emile, Fabius qui reçut le surnom d'Allobroge. Peu après, au prix de lourdes pertes, nous avons à plusieurs reprises tenté puis abandonné la conquête de ce pays. Mais c'est là que César accomplit son exploit le plus éclatant. Sous son commandement et sous ses auspices, la Gaule fut domptée et elle paye le même honteux tribut que le reste du monde. César vainquit aussi la Numidie. Isauricus acheva la conquête de la Cilicie et après la guerre d'Antiochus, Manlius Vulso acheva celle de la Galatie. La Bithynie fut, comme nous l'avons dit, laissée en héritage par le testament de Nicomède. Outre l'Espagne et les autres peuples dont les noms décorent le forum qu'il bâtit, le divin Auguste rendit l'Egypte tributaire et versa au trésor une somme presque égale à celle que son père avait apportée de Gaule. Tibère César qui avait arraché aux Espagnols l'aveu définitif de leur soumission, arracha le même aveu aux Illyriens et aux Dalmates. La Rhétie, le pays des Vindélices, la Norique, la Pannonie, le pays des Scordisques furent les nouvelles provinces qu'il rangea sous notre pouvoir. Ces peuples furent vaincus par les armes. Quant à la Cappadoce, la renommée de César suffit à la rendre tributaire du peuple romain.
Mais revenons à notre sujet.

XL. - Nous arrivons maintenant aux campagnes de Cneius Pompée qui furent aussi glorieuses que pénibles. Il entra victorieux en Médie, chez les Albaniens et chez les Hibères. Puis il dirigea son armée contre les nations qui habitent à la droite et à l'extrémité du Pont-Euxin, les Colches, les Hénioches, les Achéens. Mithridate fut abattu par Pompée grâce à la trahison de son fils Pharnace. Il était, si l'on ne tient pas compte des rois Parthes, le dernier des rois indépendants. Pompée revint alors en Italie, vainqueur de toutes les nations qu'il avait attaquées. Il était devenu plus grand que lui-même et ses concitoyens ne le souhaitaient, et avait joui en toutes circonstances d'une fortune plus qu'humaine. Les bruits qui avaient couru n'en firent que mieux accueillir son retour. Bien des gens, en effet, avaient affirmé qu'il ne rentrerait pas à Rome sans être accompagné de son armée, et qu'il limiterait à sa guise la liberté des citoyens. Plus on avait craint un tel retour, plus on eut de reconnaissance à un si grand général de rentrer comme un simple citoyen. Pompée, en effet, licencia son armée à Brindes, ne garda que le titre de général en chef et revint à Rome simplement escorté des amis qui l'accompagnaient ordinairement. Le triomphe qu'il remporta sur tant de rois fut magnifique et dura deux jours. Le butin qu'il fit lui permit de verser au trésor bien plus que n'avaient versé avant lui tous les autres généraux à l'exception de Paul Emile.
Pendant son absence, les tribuns du peuple Titus Ampius et Titus Labiénus firent voter une loi qui l'autorisait à paraître aux jeux du cirque avec une couronne d'or et le costume des triomphateurs et au théâtre avec la robe prétexte et une couronne d'or. Une fois seulement, et c'était déjà trop assurément, Pompée osa se prévaloir de ce droit. La fortune grandit cet homme et l'éleva si haut qu'il triompha une première fois de l'Afrique, une seconde de l'Europe, une troisième de l'Asie, et toutes les parties du monde devinrent les témoins de sa victoire.
Mais la supériorité est toujours jalousée. Lucullus n'oubliait pas l'outrage reçu, Métellus le Crétois se plaignait non sans raison que Pompée lui eût enlevé des généraux prisonniers qui devaient orner son triomphe. Soutenus par une partie des nobles, ils s'opposaient à ce qu'on accordât, selon les désirs de Pompée, les récompenses que celui-ci avait promises aux cités et à ceux qui l'avaient bien servi.

XLI. C'est alors que se place le consulat de Caïus César. Celui-ci saisit la plume de l'écrivain et malgré son désir d'aller vite, le force à s'arrêter.
Issu de la très noble famille des Jules, César, comme sont unanimes à le reconnaître les écrivains les plus anciens, tirait son origine d'Anchise et de Vénus. Sa beauté était supérieure à celle de tous ses contemporains. Il avait de la vigueur et de l'énergie, sa magnificence était sans bornes, son courage surhumain et incroyable. La grandeur de ses projets, la rapidité dont il fit preuve dans ses campagnes, sa fermeté dans les périls le font ressembler à l'illustre Alexandre le Grand, mais à un Alexandre sobre et maître de lui. Dans ses repas et son sommeil, il cherchait toujours à satisfaire les besoins de la vie et non pas son plaisir. Les liens du sang l'unissaient étroitement à Caïus Marius ; il était aussi le gendre de Cinna. Mais rien ne put l'amener à répudier la fille de celui-ci, pas même l'exemple de l'ancien consul Marcus Pison qui, pour plaire à Sylla, avait chassé Annia qui avait été la femme de Cinna. Il avait environ dix-huit ans à l'époque où Sylla s'empara du pouvoir et, comme les lieutenants et les partisans de Sylla, plus que leur chef lui-même, le recherchaient pour le tuer, il changea de costume et prenant un vêtement peu en rapport avec sa condition, s'échappa de Rome pendant la nuit.
Plus tard, alors qu'il était encore un jeune homme, il fut pris par des pirates, mais pendant toute la durée de sa captivité, son attitude à leur égard fut telle qu'il leur inspira autant de terreur que de respect. Pourquoi tairait-on ce qui est remarquable, si on ne peut le rappeler en nobles termes ? Jamais ni de jour ni de nuit, il ne quitta ni chaussures, ni ceinture, par crainte sans doute qu'un changement dans sa tenue habituelle ne le rendit suspect à ces hommes qui ne le gardaient qu'à vue.

XLII. -- Il serait trop long de rappeler quelle fut l'audace de ses nombreux projets et au prix de quels efforts l'esprit timoré du magistrat romain qui gouvernait l'Asie réussit à les faire échouer. Rapportons seulement ce fait qui laisse deviner le grand homme qu'il allait bientôt devenir. César avait été racheté aux frais des cités d'Asie non sans avoir forcé les pirates à donner d'abord des otages à ces cités. Mais la nuit suivante, sans en avoir reçu mandat, il rassembla en hâte des vaisseaux, se dirigea vers le lieu où se trouvaient les pirates, dispersa une partie de leur flotte, en coula une autre partie et s'empara de quelques navires et d'un grand nombre de prisonniers. Tout joyeux du succès de son expédition nocturne, il revint vers les siens, mit ses prisonniers sous bonne garde et se hâta d'aller trouver en Bithynie le proconsul Juncus (celui-ci en effet gouvernait cette province en même temps que l'Asie). Il lui demanda d'ordonner le supplice des prisonniers. Juncus refusa et déclara qu'on les vendrait, car la jalousie accompagnait chez lui l'indolence. Avec une rapidité incroyable, César revint jusqu'à la mer et avant que personne eût pu recevoir d'instructions du proconsul sur cette affaire, il fit mettre en croix tous ceux qu'il avait pris.

XLIII. -- Bientôt César partit en toute hâte vers l'Italie pour y exercer le pontificat. On l'avait, en effet, pendant son absence, désigné comme pontife à la place de l'ancien consul Cotta. Alors qu'il était encore un enfant, Marius et Cinna l'avaient déjà nommé flamine de Jupiter. Mais à la suite de la victoire de Sylla qui avait annulé tous leurs actes, il n'avait pu exercer ce sacerdoce. Les pirates étaient alors maîtres de toutes les mers et ils avaient déjà de bonnes raisons de lui être hostiles. Pour leur échapper, il s embarqua sur un bateau à quatre rames avec deux amis et dix esclaves et franchit ainsi l'immense golfe de la mer Adriatique. Pendant la traversée, il crut voir des navires de pirates. Il enleva alors son vêtement, ceignit une courte épée et se prépara à la bonne comme à la mauvaise fortune. Mais il reconnut bientôt que sa vue l'avait trompé et que c'était une rangée d'arbres qui dans le lointain présentait l'aspect de vergues.
Tout ce qu'il fit ensuite à Rome, le fameux procès qu'il soutint contre Dolabella pour qui le peuple se montra plus indulgent qu'il ne l'est de coutume aux accusés, ses célèbres démêlés avec Quintus Catulus et d'autres citoyens éminents, la victoire qu'il remporta avant même d'être préteur, lorsqu'il disputa le grand pontificat à Quintus Catulus qui, de l'aveu de tous, était le premier du sénat, son édilité pendant laquelle il restaura, malgré l'opposition de la noblesse, les monuments de Caïus Marius et rétablit les fils des proscrits dans leurs droits de briguer les honneurs, sa préture et sa questure qu'il exerça en Espagne avec un courage et une activité admirables, sous les ordres de Vétus Antistius, tout cela est bien connu et n'a pas besoin d'être rappelé. Le petit-fils de ce Vétus Antistius est le pontife Vétus, l'ancien consul père des deux anciens consuls qui sont prêtres eux-mêmes aujourd'hui, homme aussi vertueux que peut l'être un humble mortel.

XLIV. -- C'est pendant ce consulat que César associa sa puissance à celle de Cneius Pompée et de Marcus Crassus, ce qui mena Rome et le monde à la ruine et les perdit eux-mêmes aussi, à des moments différents. Voici quelles étaient les intentions de Pompée : il voulait profiter du consulat de César pour faire ratifier tous les actes qu'il avait accomplis dans les provinces d'outre-mer et que beaucoup critiquaient, comme nous l'avons dit. César, de son côté, comprenait qu'en s'effaçant devant la gloire de Pompée, il augmenterait la sienne et qu'en faisant tomber sur celui-ci la jalousie qu'on avait de leur puissance commune, il consoliderait ses propres forces. Crassus, pour occuper le premier rang qu'il ne pouvait atteindre seul, voulait s'aider du crédit de Pompée et des forces de César. Des liens de parenté resserrèrent l'alliance de César et de Pompée : Julie, fille de Caïus César, devint la femme du grand Pompée.
Pendant ce consulat, César, sur les conseils de Pompée, présenta une loi qui répartissait entre les plébéiens les terres de Campanie. Vingt mille citoyens environ y furent ainsi conduits et on rendit à Capoue le droit de former une cité, cent cinquante-deux ans environ après que les Romains l'eurent pendant la guerre punique réduite à l'état de simple préfecture.
Bibulus, le collègue de César, qui avait le désir plutôt que le pouvoir de s'opposer à son activité politique se tint enfermé chez lui pendant la plus grande partie de l'année. Il voulait ainsi rendre César plus odieux ; il le rendit plus puissant.
Puis César obtint pour cinq ans le gouvernement de la Gaule.

XLV. -- Publius Clodius, homme noble, éloquent, audacieux, qui ne connaissait dans ses paroles et ses actions d'autre frein que son bon plaisir et se montrait plein d'ardeur dans l'exécution de ses coupables desseins, qui, infâme amant de sa soeur, était encore accusé d'inceste pour avoir commis un adultère pendant les plus vénérables cérémonies de la religion romaine, poursuivait alors de la plus lourde haine Marcus Cicéron. Pouvait-il en effet y avoir quelque amitié entre des hommes si différents ? Passé des rangs des patriciens dans ceux de la plèbe et devenu tribun, Clodius fit voter une loi par laquelle tout homme qui avait fait périr un citoyen romain qui n'avait pas été condamné, se voyait interdire l'eau et le feu. Ce texte ne nommait pas Cicéron, mais il était seul visé, Ainsi ce grand homme qui avait si bien mérité de la république, connut le malheur de l'exil pour avoir sauvé la patrie. On ne manqua pas de soupçonner César et Pompée d'avoir abattu Cicéron et l'on pensait qu'il s'était attiré ce bannissement par son refus de faire partie des vingt commissaires qui furent chargés de partager les terres de Campanie.
Moins de deux ans après, les efforts tardifs mais ensuite énergiques de Cneius Pompée, les voeux de l'Italie, les décrets du sénat, le courage et l'activité du tribun du peuple Annius Milo, le rendirent à son rang et à sa patrie. Depuis l'exil et le retour de Métellus Numidicus personne n'avait été chassé avec plus de haine, ni rappelé avec plus de joie. Quant à la maison de Cicéron, autant Clodius avait mis d'acharnement à la détruire, autant le sénat mit de magnificence à la rebâtir.
Pendant son tribunat, ce même Publius Clodius éloigna Marcus Caton des affaires publiques, sous le spécieux prétexte d'une honorable mission. Il fit en effet voter une loi qui nommait Caton questeur avec les droits de préteur, lui donnait comme adjoint un autre questeur et l'envoyait dans l'île de Chypre pour dépouiller de son royaume le roi Ptolémée qui, par la corruption de ses moeurs, avait mérité cet outrage. Mais celui-ci, à l'arrivée de Caton, se donna la mort et Caton rapporta à Rome une somme d'argent bien plus grande qu'on ne l'avait espéré. S'il est sacrilège de louer l'intégrité de Caton, on pourrait presque l'accuser de bizarrerie : les consuls, le sénat et toute la ville se portaient à sa rencontre alors qu'il remontait le Tibre avec ses navires, mais il ne voulut pas débarquer avant d'être arrivé au lieu où l'on devait décharger l'argent.

XLVI. -- A ce moment, Caius César accomplissait en Gaule des exploits extraordinaires que plusieurs volumes suffiraient à peine à raconter. Non content d'avoir été vainqueur en tant de combats si heureux et d'avoir tué ou pris d'innombrables milliers d'ennemis, il faisait passer son armée en Bretagne, comme s'il cherchait un nouveau monde pour notre empire et pour le sien. De leur côté, les deux consuls Cneius Pompée et Marcus Crassus commençaient un second consulat. Il n'était guère à leur honneur d'avoir brigué cette magistrature et ils ne recueillirent en l'exerçant aucune approbation. Par une loi que Pompée présenta au peuple, César fut prorogé dans sa province pour le même nombre d'années. Crassus qui méditait déjà une guerre contre les Parthes reçut la Syrie. Cet homme, par ailleurs irréprochable et indifférent aux plaisirs, avait une passion sans mesure et insatiable pour l'argent et la gloire. Au moment de son départ pour la Syrie, les tribuns du peuple essayèrent en vain de le retenir en prononçant des paroles de mauvais augure. Si leurs malédictions n'étaient tombées que sur lui et si l'armée avait été sauvée, la perte du général eût été utile à l'Etat. Après avoir passé l'Euphrate, Crassus gagnait Séleucie quand il fut enveloppé par les innombrables cavaliers du roi Orodes et périt avec la plus grande partie de l'armée romaine. Caïus Cassius qui était alors questeur et devait bientôt commettre le plus abominable des crimes, sauva les débris des légions. Il maintint la Syrie sous l'autorité du peuple romain et, heureux dénouement de cette affaire, les Parthes qui y avaient pénétré furent dispersés et mis en fuite.

XLVII. -- Pendant cette période et aussi pendant les temps qui suivirent et ceux dont nous venons de parler, Caïus César massacra plus de quatre cent mille ennemis et en fit prisonniers un plus grand nombre encore. Il combattit souvent en bataille rangée et souvent en ordre de marche ou en attaque brusquée. Il envahit deux fois la Bretagne ; enfin sur neuf compagnes, on en trouverait à peine une où César n'ait pas mérité le triomphe. Ses exploits autour d'Alésia furent si grands en vérité qu'il appartenait à peine à un homme de les tenter et seulement à un dieu de les accomplir.
César était en Gaule depuis sept ans environ quand mourut Julie, femme du grand Pompée, gage d'une union qu'elle maintenait déjà difficilement par suite de la jalousie des deux rivaux. La fortune rompit tout lien entre ces deux chefs qu'elle vouait à une si grande rivalité : le jeune fils que Pompée avait eu de Julie mourut lui aussi peu de temps après. Alors on tira l'épée et on assassina les citoyens, les cabales se déclarèrent sans fin ni mesure, et Cneius Pompée obtint un troisième consulat. Il fut nommé consul unique par les voix de ceux-là mêmes qui s'étaient opposés jusque-là à son élévation. Ce glorieux honneur qui semblait marquer sa réconciliation avec les nobles fut la principale cause de la haine de Caïus César. Toutefois pendant ce consulat, Pompée s'employa de toute sa force à réprimer la brigue.
A cette époque, par un exemple qui fut vain mais cependant utile à l'Etat, Milon qui briguait le consulat tua Publius Clodius dans une rixe qui s'éleva au moment où leurs escortes se croisaient près de Bovilles. Milon, cité en justice, fut condamné, parce que son acte était odieux et plus encore parce que Pompée désirait sa condamnation. Toutefois, Marcus Caton déclara ouvertement qu'il était d'avis de l'acquitter. S'il eût parlé plus tôt, bien des sénateurs auraient suivi son exemple et approuvé le meurtre d'un citoyen qui fut, plus qu'aucun autre, nuisible à l'Etat et hostile aux gens de bien.

XLVIII. -- On vit luire peu après les premières flammes de la guerre civile. Tous les citoyens modérés auraient voulu voir César et Pompée renvoyer leurs armées. Pompée, en effet, pendant son second consulat, s'était fait donner le gouvernement de l'Espagne. Depuis trois ans, tout en dirigeant les affaires de Rome, il la gouvernait de loin par l'intermédiaire de ses lieutenants Afranius et Pétreius, l'un ancien consul, l'autre ancien préteur. Pompée appuyait ceux qui soutenaient que César devait licencier ses armées, mais si quelqu'un disait qu'il devait, lui aussi, licencier les siennes, il le combattait. Si, deux ans avant qu'on eût pris les armes, Pompée qui avait achevé la construction du théâtre et des autres ouvrages qu'il bâtit alentour, était mort en Campanie de la très grave maladie dont il fut atteint et pendant laquelle on vit pour la première fois l'Italie entière faire des voeux pour le salut d'un citoyen, la fortune n'aurait pas trouvé l'occasion de l'abattre et cette grandeur qu'il avait eue à la face des dieux du ciel, il l'eut emportée tout entière chez les dieux des morts.
Personne autre que le tribun Caïus Curion ne contribua à exciter plus violemment la flamme de cette guerre civile avec tous les maux qui la suivirent pendant vingt années consécutives. C'était un homme noble, disert, audacieux, prodigue de son argent et de son honneur aussi bien que de ceux des autres ; naturellement pervers, il avait une éloquence funeste à l'Etat. Aucune richesse, aucune passion ne pouvaient rassasier ses désirs. Il s'attacha d'abord au parti de Pompée c'est-à-dire selon l'opinion du moment, au parti de la république, puis il feignit d'être hostile à la fois à Pompée et à César, mais il était de coeur avec César. Que cette action eût été désintéressée, ou qu'il eût reçu, comme on le dit, cent mille sesterces, nous n'en déciderons pas. Finalement au moment où se présentaient encore des conditions de paix bienfaisantes et réparatrices, alors que César se montrait modéré dans ses demandes et Pompée prêt à les accueillir, Curion fit tout échouer et rompit tout. Seul Cicéron s'efforçait de maintenir la concorde dans l'Etat. D'autres auteurs ont, dans des ouvrages plus importants, raconté longuement l'ensemble de ces faits et de ceux qui les précèdent ; j'espère, moi aussi, les exposer clairement dans mon livre.
Revenons maintenant au sujet de notre ouvrage et félicitons-nous d'abord que Quintus Catulus, les deux Lucullus, Metellus et Hortensius qui avaient brillé dans l'Etat sans soulever la haine et excellé sans péril, aient trouvé, avant le début des guerres civiles, une mort naturelle et tranquille ou qui du moins ne fut pas hâtée.

XLIX. -- Sous le consulat de Lentulus et de Marcellus sept cent trois ans après la fondation de Rome, et soixante-dix-huit ans, avant ton consulat, Marcus Vinicius, on vit s'allumer la guerre civile. La cause de l'un des chefs paraissait la meilleure, mais l'autre était la plus forte. L'un des partis avait toutes les apparences, l'autre toute la réalité de la puissance. Pompée tirait sa force de l'autorité du sénat, César de la fidélité de ses soldats. Les consuls et le sénat remirent le souverain pouvoir moins à Pompée lui-même qu'à la cause qu'il défendait. César ne négligea rien de ce qu'on pouvait tenter pour sauver la paix, mais les partisans de Pompée repoussèrent toutes les avances: l'un des consuls était plus intraitable qu'il ne convenait, Lentulus ne pouvait trouver son salut dans celui de l'Etat, Marcus Caton soutenait qu'il fallait mourir plutôt que de laisser un simple citoyen imposer ses conditions à l'Etat. Un homme de moeurs antiques et rigides eût fait plus de cas du parti de Pompée, un homme avisé eût suivi celui de César et jugé que si l'un était plus honorable, l'autre était plus à craindre.
Enfin les partisans de Pompée, dédaignant toutes les demandes de César, décrétèrent qu'il devait ne garder qu'une légion, abandonner immédiatement le titre de gouverneur de province, venir à Rome en simple particulier et, pour sa candidature au consulat, s'en rapporter aux suffrages du peuple romain. César comprit alors qu'il fallait faire la guerre et passa le Rubicon avec son armée. Cneius Pompée, les consuls et la plus grande partie du sénat abandonnèrent Rome puis l'Italie et se transportèrent à Dyrrachium.

L. -- César se rendit maître à Corfinium de Domitius et des légions qui se trouvaient avec lui. Il renvoya immédiatement avec leur général tous ceux dont l'intention était de rejoindre Pompée, puis il continua sa route vers Brindes, montrant bien qu'il aimait mieux finir la guerre à des conditions équitables que d'écraser des fuyards. Quand il fut certain que les consuls avaient passé la mer, il revint à Rome, rendit compte de ses intentions au sénat et à l'assemblée du peuple, expliqua que ses adversaires, en prenant les armes, l'avaient forcé à s'armer lui-même, puis décida de gagner l'Espagne.
Sa marche rapide fut retardée quelque temps par la ville de Marseille qui montra dans sa décision plus de fidélité que de sagesse, puisqu'elle voulut bien mal à propos jouer le rôle d'arbitre dans la lutte entre les deux chefs. Seuls, en effet, doivent s'entremettre ceux qui peuvent contraindre à obéir celui qui résiste.
Puis l'armée qu'avaient commandée l'ancien consul Afranius et l'ancien préteur Pétreius, surprise et comme éblouie par la brusque arrivée de César, se livra à lui. César renvoya à Pompée les deux légats et tous ceux qui voulurent les suivre, quel que fût leur rang.

LI. -- L'année suivante, Dyrrachium et les contrées voisines de cette ville furent occupées par les troupes de Pompée. Celui-ci avait fait venir les légions de toutes les provinces d'outre-mer ; il y avait joint des corps auxiliaires de cavalerie et d'infanterie et les troupes des rois, des tétrarques et des dynastes. Il avait ainsi rassemblé une armée immense ; sur mer il avait établi avec sa flotte une barrière de postes qui, croyait-il, empêcheraient César de transporter ses légions. Mais Caïus César, usant de sa rapidité et de sa chance coutumières, ne fut en rien retardé ; ses navires le transportèrent, quand il le voulut, lui et son armée. Il commença par placer son camp tout à côté de celui de Pompée ; bientôt même il le bloqua par des travaux de siège. Cependant le manque de ravitaillement accablait les assiégeants plus que les assiégés.
C'est alors que Cornélius Balbus, par une témérité qui dépasse l'imagination, pénétra dans le camp ennemi. Il eut d'assez fréquentes entrevues avec le consul Lentulus qui hésitait sur le prix de la trahison. Ce fut le commencement de cette heureuse fortune qui permit à cet homme, qui n'était pas seulement né en Espagne mais était même Espagnol, de s'élever jusqu'au triomphe et au pontificat et de devenir de simple particulier un personnage consulaire.
Dans les combats suivants les succès furent partagés mais l'une des rencontres fut particulièrement favorable aux troupes de Pompée qui repoussèrent avec de lourdes pertes les soldats de César.

LII. --- César mena alors son armée en Thessalie, pays que les destins avaient choisi pour sa victoire. Pompée recevait de ses partisans des conseils opposés : la plupart l'exhortaient à passer en Italie (et par Hercule ! rien n'eût été plus profitable à sa cause) ; les autres étaient d'avis de prolonger une guerre que l'éclat de leur parti leur rendrait de jour en jour plus favorable. Pompée cependant n'écouta que son ardeur et suivit son ennemi.
L'étendue de mon ouvrage ne me permet pas de décrire longuement la bataille de Pharsale, ce jour si meurtrier pour le nom romain, les flots de sang que versèrent l'une et l'autre armée, la rencontre des deux premiers citoyens de l'Etat, la disparition d'une de ces deux lumières de l'empire romain, le massacre de tant d'illustres partisans de Pompée. Notons cependant ce détail : dès que Caius César vit en déroute l'armée de Pompée, il n'eut rien de plus pressé ni de plus à coeur que, pour employer le terme militaire habituel, de licencier tous les partis. Dieux immortels ! Comment cet homme si doux fut-il payé plus tard de sa bienveillance pour Brutus ! Ce qu'il y a de plus admirable, de plus noble, de plus illustre dans cette victoire, c'est que la patrie ne pleura aucun citoyen qui ne fût mort en combattant. Mais l'obstination des vaincus rendit vaine cette généreuse clémence, car le vainqueur était plus disposé à donner la vie que le vaincu à l'accepter.

LIII.-- Pompée s'enfuit avec les deux Lentulus, tous deux anciens consuls, avec son fils Sextus et l'ancien préteur Favonius : tels étaient les compagnons que lui donnait la fortune. Les uns lui conseillaient d'aller chez les Parthes, les autres en Afrique où se trouvait le plus fidèle de ses partisans, le roi Juba. Mais il décida de se rendre en Egypte auprès de Ptolémée, prince qui régnait alors à Alexandrie et qui était encore un enfant plutôt qu'un jeune homme, car il se souvenait des services qu'il avait rendus à son père. Mais qui garde la mémoire des bienfaits de celui que frappe l'adversité ? Qui pense être redevable de quelque chose à ceux qui sont dans le malheur ? Quand la fortune ne modifie-t-elle pas la parole donnée ? Sur le conseil de Théodote et d'Achille, le roi donna l'ordre d'aller au-devant de Cneius Pompée qui venait de Mitylène où il avait embarqué avec lui, comme compagne de sa fortune, sa femme Cornelia, et de l'inviter à passer de son navire de transport sur le vaisseau qui était venu à sa rencontre. Pompée se laissa convaincre. Alors sous le consulat de Caïus César et de Publius Servilius, on vit le premier des Romains périr égorgé sur l'ordre et par la volonté d'un esclave égyptien. Ainsi, après trois consulats et autant de triomphes, cet homme si vertueux et si grand, qui avait dompté le monde, qui s'était élevé à un point qu'on ne peut dépasser, mourut à l'âge de cinquante-huit ans, la veille de son anniversaire. La fortune se démentit tellement à son égard que la terre qui lui avait manqué pour sa victoire lui manqua pour sa sépulture.
Comment expliquer autrement que par une distraction l'erreur de ceux qui se sont trompés de cinq ans sur l'âge d'un personnage si illustre et presque notre contemporain. Depuis le consulat de Caïus Atilius et de Quintus Servilius, le calcul des années est cependant bien facile. Mais si j'ajoute cela, c'est moins pour accuser d'erreur que pour éviter d'être accusé.

LIV. -- Cependant le roi d'Egypte et ceux dont il suivait aveuglément les conseils ne furent pas plus fidèles à César qu'ils ne l'avaient été à Pompée. Ils complotèrent contre lui dès son arrivée, puis osèrent le provoquer par les armes et leur supplice fut la vengeance de ces deux illustres généraux dont l'un était encore vivant.
Si l'on ne trouvait plus nulle part le corps de Pompée, son nom vivait encore partout. L'immense crédit de son parti avait fait naître en Afrique une guerre que dirigeaient le roi Juba et l'ancien consul Scipion qui, deux ans avant la mort de Pompée, était devenu son beau-père. Leurs troupes s'étaient augmentées de celles de Marcus Caton qui, faisant route au prix d'immenses difficultés dans des contrées sans ressources, avait conduit jusqu'à eux ses légions. Bien que ses soldats lui eussent déféré le commandement suprême, Caton préféra obéir à celui dont le grade était supérieur au sien.

LV. -- La brièveté à laquelle je me suis engagé m'oblige à passer rapidement sur tous les faits que je rapporte. César alla où l'appelait sa fortune et passa en Afrique. Depuis la mort de Curion, chef de son parti, les armées de Pompée occupaient ce pays. La victoire fut d'abord indécise, mais bientôt César combattit avec sa fortune habituelle et fit plier les troupes ennemies. Là encore il montra à l'égard des vaincus autant de clémence qu'auparavant.
Vainqueur dans la guerre d'Afrique, il entreprit en Espagne une guerre plus pénible encore. (Nous ne parlerons pas de sa victoire sur Pharnace qui lui apporta bien peu de gloire.) Cneius Pompée, fils du grand Pompée, jeune homme intrépide et belliqueux, avait allumé cette grande et terrible guerre. De tous côtés et de toutes les parties du monde, il voyait venir à son aide ceux qu'entraînait encore le grand nom de son père. César fut en Espagne accompagné de sa fortune ordinaire. Jamais cependant il n'eut à livrer de bataille plus acharnée et plus dangereuse. Ce fut au point que, la victoire étant plus qu'incertaine, il descendit de cheval, se dressa devant ses troupes qui cédaient, et après avoir reproché à la fortune de l'avoir conservé pour une telle fin, déclara à ses soldats qu'il ne reculerait plus d'un seul pas : "Oublieraient-ils qu'il était leur général et l'abandonneraient-ils dans de telles circonstances ?" C'est la honte plus que le courage qui rétablit le combat et le chef montra plus de vaillance que ses soldats. Cneius Pompée fut trouvé grièvement blessé dans un endroit désert et on l'acheva. Labiénus et Varus moururent dans la bataille.

LVI. -- Vainqueur de tous ses ennemis César revint à Rome et pardonna, chose incroyable, à tous ceux qui avaient pris les armes contre lui. Il remplit la ville de magnifiques spectacles, luttes de gladiateurs, batailles navales, combats de cavaliers, de fantassins et d'éléphants et donna des festins qui durèrent plusieurs jours. Il triompha cinq fois : tous les ornements du triomphe étaient en bois de citronnier pour la Gaule, en acanthe pour le Pont, en écaille pour Alexandrie, en ivoire pour l'Afrique, en argent poli pour l'Espagne. La vente du butin produisit un peu plus de six cents millions de sesterces.
Mais cet homme si grand et qui en avait usé envers tous avec tant de clémence ne put jouir tranquillement du pouvoir suprême pendant plus de cinq mois. Il était revenu à Rome au mois d'octobre ; il fut assassiné aux ides de mars par les conjurés que commandaient Brutus et Cassius. La promesse du consulat n'avait pu lui attacher Brutus ; par contre, il avait offensé Cassius, en ne lui accordant pas immédiatement cet honneur. On trouvait encore parmi les complices du meurtre les amis les plus intimes de César que la fortune de son parti avait portés aux plus hauts rangs, Décimus Brutus, Caïus Trébonius et d'autres personnages illustres. Mais celui qui souleva contre lui la plus grande haine fut Marc Antoine, son collègue au consulat, homme prêt à toutes les audaces. Comme César était assis devant les rostres aux fêtes des Lupercales, il lui avait mis sur la tête l'insigne de la royauté et César en le repoussant n'en avait pas paru offensé.

LVII. -- L'expérience montra combien était louable l'avis de Pansa et d'Hirtius qui avaient toujours conseillé à César de maintenir par les armes une puissance qu'il avait acquise par les armes. Mais César avait coutume de dire qu'il aimait mieux mourir que d'être craint. Alors qu'il attendait des autres une clémence égale à la sienne, il fut dans sa confiance frappé par des ingrats. Les dieux immortels lui avaient envoyé cependant bien des présages et bien des indices du péril menaçant. Les haruspices l'avaient averti de se défier avec le plus grand soin des ides de mars. Sa femme Calpurnia effrayée par une vision nocturne le suppliait de demeurer chez lui ce jour-là. Enfin on lui avait remis des billets qui lui dénonçaient la conjuration, mais il ne les avait pas lus sur-le-champ. C'est qu'on ne saurait éviter la force du destin qui fausse le jugement de celui dont il veut changer le sort.

LVIII. -- L'année où ils commirent ce crime, Marcus Brutus et Caïus Cassius étaient préteurs, et Décimus Brutus, consul désigné. Accompagnés de la masse des conjurés et escortés par la troupe des gladiateurs de Décimus Brutus, ils s'emparèrent du Capitole. Cassius avait proposé de tuer aussi Antoine qui était alors consul et d'annuler le testament de César, mais Brutus s'y était refusé, répétant que les citoyens ne devaient demander que le sang du tyran : pour servir ses projets, il désignait ainsi César. De son côté, Dolabella que César avait choisi pour lui succéder au consulat, avait déjà mis la main sur les faisceaux et les insignes de cette charge. Mais Antoine convoqua le sénat et jouant le rôle de pacificateur, envoya ses enfants en otages au Capitole et donna aux meurtriers de César l'assurance qu'ils pouvaient en descendre sans risque. A l'exemple du décret célèbre qu'avaient pris les Athéniens , Cicéron proposa l'oubli du passé, et le sénat approuva.

LIX. -- On ouvrit ensuite le testament de César. Il y adoptait Caïus Octavius petit-fils de sa soeur Julie. Nous dirons quelques mots de son origine bien qu'il l'ait fait avant nous.
Son père Caïus Octavius était sinon de famille patricienne, du moins d'une famille de chevaliers très en vue. C'était un homme grave, vertueux, intègre et riche. Il fut nommé préteur avec les plus nobles personnages et c'est lui qui eut le plus de voix. Sa réputation lui valut d'épouser Atia, fille de Julie. Sortant de charge, il reçut du sort la Macédoine où il obtint le titre de général en chef. Comme il revenait pour briguer le consulat, il mourut, laissant un fils tout jeune encore. Caïus César, son grand-oncle, le fit élever chez son beau-père Philippe et l'aima comme son propre fils. Quand il eut dix-huit ans, il l'emmena à la guerre d'Espagne et par la suite le garda toujours auprès de lui. Jamais il ne le fit loger ailleurs qu'avec lui ni monter dans une autre litière que la sienne. Il l'honora même pendant son enfance de la dignité de pontife. Quand les guerres civiles furent terminées, il voulut former par les arts libéraux l'esprit de ce jeune homme singulièrement doué et il l'envoya étudier à Apollonie. Il comptait l'avoir comme compagnon d'armes dans la guerre qu'il devait entreprendre contre les Gètes, puis contre les Parthes.
A la première nouvelle de la mort de son oncle, Octave se rendit à Rome en toute hâte : les centurions des légions voisines lui avaient cependant promis sur-le-champ leur aide et celle de leurs soldats, et Salvidiénus et Agrippa lui avaient conseillé de ne pas mépriser cette offre. A Brindes, on lui donna des détails sur la mort de César et sur son testament. Comme il s'approchait de Rome, une immense foule d'amis courut à sa rencontre, et à son entrée dans la ville, on vit le globe du soleil former un cercle qui entourait exactement sa tête et brillait des couleurs de l'arc-en-ciel. Il semblait ainsi mettre une couronne sur la tête de celui qui devait bientôt être si grand.

LX. -- Sa mère Atia et son beau-père Philippe n'étaient pas d'avis qu'il acceptât d'hériter du nom de César et de la haine qu'avait attirée sa fortune. Mais les destins protecteurs de l'Etat et du monde le réclamaient pour fonder et maintenir la grandeur du nom romain. Aussi son âme divine méprisa-t-elle les conseils humains et décida de préférer à une vie sûre mais humble le rang suprême et ses dangers. Il aima mieux se fier au jugement qu'un oncle tel que César avait porté sur lui, qu'à l'opinion de son beau-père, et répétait qu'il n'avait pas le droit de se croire lui-même indigne d'un nom dont César l'avait jugé digne.
Le consul Antoine le traita immédiatement avec hauteur ; ce n'était point par mépris mais par crainte. Il le reçut dans les jardins de Pompée mais lui accorda à peine le temps de lui parler. Bientôt même il se mit à l'accuser perfidement de comploter contre lui. Mais cette accusation fut à sa honte reconnue sans fondement. Puis les consuls Antoine et Dolabella laissèrent éclater ouvertement leur criminelle passion de dominer. Sept cents millions de sesterces avaient été déposés par Caïus César dans le temple d'Aups. Antoine s'en saisit. Il falsifia les registres des actes de César, accorda frauduleusement des droits de cité et des exemptions ; tout se réglait à prix d'argent et le consul vendait l'Etat.
La province de Gaule avait été attribuée à Décimus Brutus, consul désigné : Antoine résolut de s'en emparer. Délébile se donna à lui-même les provinces d'outre-mer. Mais la haine grandissait entre ces deux hommes d'un naturel si différent et dont les desseins s'opposaient ; aussi le jeune Caïus César était-il chaque jour menacé par les pièges d'Antoine.

LXI. -- Rome languissait écrasée sous la domination d'Antoine. On voyait chez tous de la colère et de la douleur mais personne n'avait assez de force pour résister. C'est alors que Caïus César à peine âgé de dix-neuf ans fit preuve d'une étonnante audace. Agissant de lui-même il exécuta les plus grandes entreprises et montra dans l'intérêt de l'Etat plus de courage que le sénat. Il fit d'abord venir de Caillette et peu après de Casilinum les vétérans de son père dont l'exemple fut suivi par d'autres qui se rassemblèrent bientôt en une sorte d'armée régulière. Peu après, Antoine partit au-devant de l'armée qui sur son ordre arrivait à Brindes, des provinces d'outre-mer. Alors la légion Martia et la quatrième légion, ayant appris quels étaient les intentions du sénat et le caractère d'un si noble jeune homme, levèrent les enseignes et allèrent se joindre à César. Celui-ci reçut du sénat les honneurs d'une statue équestre : c'est celle qu'on peut voir aujourd'hui encore près des rostres avec une inscription qui indique son âge. En l'espace de trois cents ans, seuls Lucius Sylla, Cneius Pompée et Caïus César reçurent cet honneur. On nomma César propréteur et on lui ordonna ainsi qu'aux consuls désignés Hirtius et Pansa, de faire la guerre à Antoine. Agé seulement de vingt ans, César fit preuve du plus grand courage dans les opérations qu'il dirigea autour de Modène. Décimus Brutus qui y était assiégé fut délivré. Antoine abandonné de tous fut réduit à fuir honteusement et quitta l'Italie. Les deux consuls périrent, l'un pendant le combat, l'autre peu de temps après, des suites d'une blessure.

LXII. -- Avant la fuite d'Antoine, le sénat, surtout sur la proposition de Cicéron, accorda toute sorte d'honneurs à César et à son armée. Mais quand la crainte fut calmée, les sentiments sincères réapparurent et les partisans de Pompée reprirent aussitôt courage. On donna à Brutus et à Cassius le gouvernement des provinces dont ils s'étaient déjà emparés d'eux-mêmes sans attendre la décision du sénat. On félicita toutes les troupes qui s'étaient déclarées pour eux et on leur donna une entière autorité sur les magistrats des provinces d'outre-mer. Marcus Brutus et Caïus Cassius qui tantôt craignaient les armes d'Antoine et tantôt feignaient de les craindre pour le rendre plus odieux, avaient affirmé en effet dans leurs proclamations qu'ils étaient prêts à vivre dans un exil, fût-il perpétuel, si la concorde de l'Etat était à ce prix, qu'ils ne seraient pas une cause de guerre civile et que la conscience d'avoir bien agi était pour eux le plus grand des honneurs. Puis ils avaient quitté Rome et l'Italie et, sans aucun pouvoir officiel, ils avaient, avec un égal empressement, mis la main sur les provinces et sur les armées. Sous prétexte que partout où ils étaient, était l'État, ils avaient décidé les questeurs à leur remettre l'argent qu'ils transportaient des provinces d'outre-mer à Rome. Des décrets du Sénat sanctionnèrent et approuvèrent tous ces actes. Décimus Brutus obtint le triomphe sans doute parce qu'il devait la vie à un autre. Les corps de Pansa et d'Hirtius reçurent les honneurs funèbres aux frais de l'Etat.
Quant à César, on ne fit de lui aucune mention : les légats qui avaient été envoyés à son armée, reçurent même l'ordre de s'adresser aux soldats, hors de sa présence. Mais l'armée ne fut pas aussi ingrate que le sénat. Comme César supportait l'outrage en feignant de ne pas le voir, les soldats déclarèrent qu'ils n'écouteraient aucune instruction si leur général n'était présent. C'est à cette époque que Cicéron qui était passionnément attaché au parti de Pompée, disait qu'il fallait louer César et l'écraser sous les honneurs. Par là il semblait dire une chose et voulait en faire entendre une autre.

LXIII. -- Pendant ce temps, Antoine fuyait au delà des Alpes. Il négocia d'abord vainement avec Lépide qui, nommé subrepticement grand pontife à la place de Caïus César, s'était donné à lui-même la province d'Espagne et s'attardait encore en Gaule. Bientôt il se montra plus souvent aux soldats et comme, tant qu'il restait sobre, il l'emportait sur beaucoup de généraux et que Lépide était le plus incapable de tous les chefs, les soldats abattirent le vallum, en arrière du camp, pour le recevoir. Antoine laissa à Lépide le titre de général, mais tout le pouvoir était en ses mains.
Au moment où Antoine pénétra dans le camp, Juventius Latérensis, homme qui fut fidèle à ses idées pendant toute sa vie et jusque dans la mort, conseilla très vivement à Lépide de ne pas s'associer à un ennemi public, puis devant l'inutilité de ses avis, il se perça de son épée.
Plancus, avec son hésitation naturelle, se demanda longtemps à quel parti il appartenait : il ne pouvait se mettre d'accord avec lui-même ; un jour il soutenait Décimus Brutus qui était comme lui consul désigné, et dans des lettres il se faisait gloire de cette attitude auprès du sénat ; peu après il trahissait ce même Brutus. Asinius Pollion, ferme en ses desseins, resta fidèle au parti de César et hostile à celui de Pompée. Tous deux livrèrent enfin leurs armées à Antoine.

LXIV. -- Décimus Brutus abandonné d'abord par Plancus puis en butte à ses pièges, voyait son armée déserter peu à peu. Il se réfugia dans la maison d'un de ses hôtes, un noble nommé Camélus. Des envoyés d'Antoine l'égorgèrent et ce juste châtiment vengea Caïus César à qui Brutus devait tant de reconnaissance. Il l'avait assassiné, après avoir été le premier de ses amis. Tout en profitant de cette brillante fortune, il voulait en faire un crime à celui à qui il la devait et il pensait qu'il était juste de garder les bienfaits de César et de tuer César le bienfaiteur.
C'est à cette époque que Marcus Tullius Cicéron dans une suite de discours marqua d'une éternelle infamie la mémoire d'Antoine. Tandis qu'il le faisait avec une magnifique et divine éloquence, le tribun Cannutius, comme un chien enragé, déchirait Antoine. Leur amour de la liberté leur valut la mort à tous deux. Mais le sang du tribun marqua le début des proscriptions, et la mort de Cicéron, comme si elle rassasiait Antoine, en marqua presque la fin.
Puis le sénat, comme il l'avait déjà fait pour Antoine, déclara Lépide ennemi public.

LXV. -- Lépide, César et Antoine commencèrent alors à échanger des lettres et à parler d'accords. Antoine ne cessait de rappeler à César combien les partisans de Pompée lui étaient hostiles, à quelle puissance ils s'étaient déjà élevés, avec quelle ardeur Cicéron exaltait Brutus et Cassius ; il déclarait que si César méprisait son alliance, il unirait ses forces à celles de Brutus et de Cassius qui étaient déjà maîtres de dix-sept légions. Il ajoutait enfin que le devoir de venger César incombait à son fils plus qu'à son ami. Antoine et César conclurent alors une alliance, puis sur les exhortations et les prières de leurs armées, ils s'unirent encore par la parenté et la belle-fille d'Antoine fut fiancée à César.
César commença son consulat la veille de ses vingt ans, dix jours avant les calendes d'octobre. Il eut comme collègue Quintus Pédius. C'était sept cent neuf ans après la fondation de Rome et soixante-douze ans avant ton consulat, Marcus Vinicius.
On vit cette année-là Publius Vintidius joindre les insignes de consul à ceux de préteur dans cette même ville qu'il avait parcourue derrière un char de triomphe parmi les prisonniers du Picénum. Par la suite Vintidius obtint même le triomphe.

LXVI. -- Puis éclatèrent à la fois les fureurs d'Antoine et de Lépide. Tous deux, comme nous l'avons dit, avaient été déclarés ennemis publics et ils aimaient mieux songer au mal qu'ils avaient souffert qu'à celui qu'ils avaient mérité. Malgré l'opposition de César (opposition qui fut vaine, puisqu'il était seul contre deux) ils renouvelèrent le crime dont Sylla avait donné l'exemple, les proscriptions.
Qu'y eut-il alors de plus indigne ? On vit César contraint à proscrire et il se trouva quelqu'un pour proscrire Cicéron. Antoine par son crime fit taire cette voix qui fut celle de la patrie. Personne n'entreprit de défendre la vie de celui qui, pendant tant d'années, avait défendu aussi bien les intérêts de l'Etat que ceux des citoyens.
C'est en vain, cependant, Marc Antoine, (car l'indignation qui jaillit de mon coeur et de mon esprit me force à sortir du ton ordinaire de mon ouvrage) c'est en vain, dis-je, que tu as compté une somme d'argent à celui qui avait fait taire cette voix divine et coupé cette tête si illustre et que par une prime macabre tu as provoqué la mort d'un si grand consul, de celui qui jadis avait sauvé l'Etat. Car tu as ravi alors à Cicéron des jours inquiets, des années de vieillesse, une vie qui eût été plus malheureuse sous ta domination que ne fut la mort sous ton triumvirat ; mais la renommée, la gloire de ses actions et de ses discours, bien loin de la lui enlever, tu l'as accrue. Il vit, il vivra dans la mémoire de tous les siècles. Tant que ce corps que forme l'univers et que créa le hasard, la providence ou quelque autre cause, tant que ce monde que presque seul de tous les Romains il a pu contempler de son intelligence, embrasser de son génie, éclairer de son éloquence, subsistera, il emportera avec lui dans son éternité la gloire de Cicéron. La postérité la plus lointaine admirera ce qu'il a écrit contre toi, détestera ce que tu as fait contre lui et la race des hommes disparaîtra du monde avant son souvenir.

LXVII.-- Aucun homme n'aurait assez de larmes pour pleurer, comme ils le méritent, tous les malheurs de ce temps, encore moins pourrait-on trouver des mots pour les décrire. Remarquons toutefois que le dévouement que les femmes montrèrent pour les proscrits fut grand, celui des affranchis, médiocre, celui des esclaves, faible, mais que les fils n'en montrèrent aucun. Tant les hommes supportent mal de voir retarder les espérances qu'ils ont conçues, quelles qu'elles soient.
Pour qu'il n'y eût plus rien de sacré pour personne, pour donner eux-mêmes l'exemple du crime et y pousser les autres, Antoine avait proscrit son oncle Lucius César, et Lépide son frère Paulus. Plancus eut assez de crédit pour obtenir la proscription de son frère Plancus Plotius. Aussi parmi les railleries des soldats qui suivaient le char triomphal de Lépide et de Plancus, au milieu des malédictions des citoyens, on entendait ces mots : "C'est de Germains, non de Gaulois que triomphent ces deux consuls."

LXVIII. -- Rappelons ici un détail que nous avons oublié à sa date, car l'auteur de cet acte est si connu qu'il ne nous est pas permis de le laisser dans l'ombre. Tandis que César livrait bataille pour l'empire à Pharsale et en Afrique, Marcus Caelius qui par l'éloquence et l'énergie ressemblait et même était supérieur à Curion, et d'ailleurs était aussi fripon et non moins intelligent que lui, ne pouvant se sauver, même en payant une faible partie de ses dettes, car l'état de son patrimoine était encore pire que celui de son esprit, entreprit pendant sa préture d'annuler les dettes et ni les décrets du sénat ni l'autorité des consuls ne purent l'arrêter. Il alla jusqu'à rappeler d'exil Annius Milon qui pour n'avoir pu obtenir de rentrer à Rome était hostile au parti de César. Puis il excita la révolte dans la ville, et dans les campagnes le désordre d'une guerre ouverte. On le chassa d'abord des affaires publiques et bientôt, sur l'ordre du sénat, il fut poursuivi par l'armée du consul et tué près de Thurium.
Dans une entreprise analogue, Milon eut un sort semblable : alors qu'il tentait l'assaut de Compsa, ville des Hirpins, il fut frappé d'un coup de pierre. Ainsi périt cet homme agité dont la hardiesse dépassait les forces et sa mort vengea Publius Clodius et Rome, sa patrie, contre qui il osait porter les armes.
Puisque je reviens sur différents points que j'ai omis, notons combien fut excessive et déplacée la liberté dont les tribuns de la plèbe Marullus Epidius et Flavus Caesétius usèrent à l'égard de Caïus César quand ils l'accusèrent d'aspirer à la royauté. Peu s'en fallut qu'ils ne connussent la force de sa puissance. Cependant, dans sa colère, César, qu'ils ne cessaient de harceler, se contenta de la vengeance suivante : il préféra la dégradation infligée par le censeur a un châtiment dictatorial et les chassa des affaires publiques, proclamant qu'il se trouvait dans la plus triste situation puisqu'il devait ou sortir de sa nature ou laisser amoindrir son autorité.
Mais revenons maintenant à l'ordre des faits.

LXIX. -- Déjà dans la province d'Asie, Dolabella avait surpris par ruse et tué à Smyrne son prédécesseur l'ancien consul Caius Trébonius qui, oublieux des bienfaits de César, avait pris part au meurtre de celui qui l'avait élevé au consulat. Caïus Cassius avait reçu de leurs généraux, les anciens préteurs Statius Murcus et Crispus Marcius, les puissantes légions de Syrie. Puis il avait cerné dans Laodicée Dolabella qui, après avoir occupé l'Asie, était passé en Syrie et, après la prise de la ville, il l'avait forcé à se tuer. Dolabella avait sans lâcheté tendu sa gorge à l'un de ses esclaves. Cassius avait ainsi rangé dix légions sous son commandement. De son côté, Marcus Brutus s'était emparé en Macédoine des légions de Caïus Antonius frère de Marc Antoine, puis, près de Dyrrachium, de celles de Vatinius : ces légions s'étaient d'ailleurs livrées sans résistance. Il avait cependant attaqué Antoine par les armes mais sa réputation avait suffi pour écraser Vatinius. Brutus, en effet, paraissait préférable à n'importe quel général, et il n'y avait personne à qui Vatinius ne parût inférieur : la difformité de son corps rivalisait avec la laideur de son esprit, si bien que son âme semblait enfermée dans une demeure bien digne d'elle. Les forces de Brutus s'élevaient ainsi à sept légions.
Par la loi Pédia dont l'auteur était le consul Pédius, collègue de César, on punit tous ceux qui avaient tué Caïus César en leur interdisant l'eau et le feu. Vers la même époque, Capito, mon oncle paternel, qui appartenait à l'ordre sénatorial, se joignit à Agrippa pour attaquer en justice Caïus Cassius.
Pendant que ces événements se passaient en Italie, Cassius, après une lutte acharnée et heureuse avait, en s'emparant de Rhodes, accompli l'exploit le plus remarquable. De son côté, Brutus avait complètement vaincu les Lyciens. Puis tous deux avaient mené leurs armées en Macédoine. Cassius, par un grand effort sur sa nature, dépassait alors Brutus en clémence. On ne pourrait trouver personne que la fortune ait accompagné avec plus de faveur que Brutus et Cassius et qu'elle ait, comme lasse de les suivre, plus rapidement abandonné.

LXX. -- César et Antoine firent alors passer leurs armées en Macédoine et livrèrent bataille à Marcus Brutus et à Cassius près de la ville de Philippes. L'aile que commandait Brutus, repoussant l'ennemi, s'empara du camp de César. Celui-ci, malgré son mauvais état de santé, s'acquittait en personne de ses devoirs de chef. Artorius son médecin qu'un avertissement très clair avait effrayé pendant son sommeil, l'avait lui-même supplié de ne pas rester dans le camp. Par contre, l'aile où se trouvait Cassius avait été mise en fuite, et, durement éprouvée, elle s'était repliée sur des hauteurs. Cassius, jugeant alors d'après son sort, du sort de son collègue, envoya un vétéran, avec l'ordre de le renseigner sur cette troupe de soldats qui s'avançait dans sa direction. Mais le messager tardait, l'armée qui venait vers lui au pas de course était toute proche et la poussière empêchait de distinguer visages et enseignes. Alors Cassius pensant que c'était l'ennemi qui venait l'attaquer, se voila la tête de son manteau, et, tendant la gorge, l'offrit sans frayeur à un affranchi. La tête de Cassius était tombée quand le vétéran arriva annonçant la victoire de Brutus. Voyant à terre le corps de son général : "Je suivrai, dit-il, celui qu'a tué ma lenteur", et à l'instant il se jeta sur son épée.
Peu de jours après, Brutus en vint aux mains avec l'ennemi. Il fut vaincu dans la bataille. Pendant la nuit, il s'arrêta dans sa fuite sur une hauteur et pria Straton d'Egée, son ami, de l'aider à se donner la mort. Rejetant son bras gauche au dessus de sa tête, il prit de la main droite la pointe de l'épée de son ami et la dirigea vers son sein gauche à l'endroit même où bat le coeur ; pesant alors sur la blessure, il se transperça d'un seul coup et expira aussitôt.

LXXI. -- Messala, jeune homme du plus brillant mérite, avait dans le camp de Brutus et de Cassius un rang presque égal au leur. Certains lui demandaient d'être leur chef, mais il aima mieux devoir la vie à la clémence de César que de poursuivre plus longtemps l'incertaine espérance des armes. Rien dans ses victoires ne fut plus agréable à César que d'avoir sauvé Corvinus, et, par sa reconnaissance envers César, Corvinus donna le plus noble exemple de gratitude et de fidélité.
Aucune guerre ne fut plus souillée du sang de personnages aussi illustres. Le fils de Caton y trouva la mort ; Lucullus et Hortensius, fils des citoyens les plus célèbres, eurent un sort semblable. Quant à Varron, avant de repaître Antoine du spectacle de sa mort, il lui prédit avec une grande hardiesse la fin dont il était digne et cette prédiction se réalisa. Drusus Livius, père de Julia Augusta, et Varus Quintilius ne firent pas même appel à la clémence de l'ennemi. Drusus se tua lui-même dans sa tente. Varus, après s'être revêtu des insignes de ses dignités, périt de la main d'un de ses affranchis qu'il força à l'égorger.

LXXII. -- Telle fut la fin que la fortune donna au parti de Marcus Brutus qui était alors âgé de trente-sept ans et dont l'âme était restée irréprochable jusqu'au jour où un seul acte de folie effaça toutes ses vertus. Autant Cassius était supérieur comme général, autant Brutus l'était comme homme. Des deux, c'est Brutus qu'on eût préféré comme ami et Cassius qu'on eût craint davantage comme ennemi. Chez l'un, on voyait plus de force, chez l'autre, plus de courage. Autant il fut avantageux pour l'Etat d'avoir comme prince César plutôt qu'Antoine, autant, s'ils eussent été vainqueurs, Brutus eût été préférable à Cassius.
Cneius Domitius, père de Lucius Domitius que nous avons vu récemment encore et qui fut un homme d'une si grande et si noble vertu, aïeul du jeune et illustre Cneius Domitius, s'empara de quelques navires et avec de nombreux compagnons qui approuvaient sa décision, il confia son salut à la fuite et à la fortune, sans autre chef de parti que lui-même.
Statius Murcus qui avait commandé la flotte et les postes qui surveillaient la mer, emmena avec lui toutes les troupes et tous les navires qui lui avaient été confiés et alla rejoindre Sextus Pompée, fils du grand Pompée qui, à son retour d'Espagne, s'était par les armes emparé de la Sicile. Vers lui affluaient du camp de Brutus, d'Italie et de toutes les parties du monde, les proscrits que la fortune venait de sauver du péril. Comme ils n'avaient plus de patrie, tout chef leur était bon ; la fortune ne leur permettait pas de choisir, elle leur montrait un refuge et, pour ces hommes qui fuyaient une tempête fatale, cet abri tint lieu de port.

LXXIII. -- Sextus Pompée était un jeune homme sans instruction littéraire, barbare dans son langage, brave avec emportement, toujours prêt à agir, prompt à concevoir et qui était bien loin d'avoir la loyauté de son père. Affranchi de ses affranchis, esclave de ses esclaves, il jalousait les gens de mérite, pour obéir aux plus médiocres. Après qu'Antoine se fut enfui de Modène, le sénat avait donné à Brutus et à Cassius le gouvernement des provinces d'outre-mer et comme il restait alors presque tout entier fidèle au parti de Pompée, il avait rappelé Sextus Pompée d'Espagne où l'ancien préteur Asi