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THUCYDIDE
HISTOIRE DE LA GUERRE DU PÉLOPONNÈSE
LIVRE QUATRIÈME
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425
I. - L'été suivant vers le temps où le blé monte en épis, dix vaisseaux de Syracuse et autant de Lokres prirent la mer et abordèrent à Messénè ville de Sicile. Les Messéniens les avaient appelés : ils quittaient le parti d'Athènes. En procédant à cette occupation de Messénè, les Syracusains voyaient surtout dans cette ville la clef de la Sicile ; ils craignaient que les Athéniens n'en fissent une base d'opérations pour les attaquer avec des forces supérieures. Quant aux Lokriens, ils agissaient en haine de Rhégion (260), qu'ils voulaient attaquer par terre et par mer. Effectivement ils se portèrent avec toutes leurs forces contre cette ville, pour l'empêcher de secourir les Messéniens. En même temps ils étaient excités par les bannis de Rhégion réfugiés chez eux. C’est que depuis longtemps Rhégion était en proie aux séditions qui la mettaient dans l'impossibilité de résister aux Lokriens : raison de plus pour eux d'attaquer cette ville. Ils ravagèrent son territoire, puis se retirèrent. Pendant ce temps leurs vaisseaux croisaient devant Messénè. D'autres vaisseaux en armement devaient venir mouiller dans le port pour poursuivre la guerre.
Cinquième invasion des Lacédémoniens en Attique (mai 425)
II. - Vers la même époque du printemps et avant la maturité des blés, les Péloponnésiens et leurs alliés envahirent l'Attique sous le commandement d'Agas fils d'Arkidamos roi de Lacédémone. Ils installèrent leur camp et ravagèrent le pays. Les Athéniens dépêchèrent en Sicile les quarante vaisseaux qu'ils avaient armés, sous le commandement des deux stratèges disponibles, Eurymédôn et Sophoklès. Le troisième, Pythodôros, les avait précédés en Sicile. Eurymédôn et Sophoklès eurent mission de secourir en passant à Corcyre les habitants de la ville, exposés aux actes de brigandage des exilés réfugiés dans la montagne. Soixante vaisseaux péloponnésiens étaient arrivés à Corcyre pour prêter main forte aux gens de la montagne. Comme une terrible disette régnait dans la ville, les Péloponnésiens croyaient qu'ils n'auraient aucune difficulté à s'en emparer. Démosthénès, redevenu simple particulier après son retour d'Akarnanie, obtint sur sa demande l'autorisation d'utiliser à son gré ces vaisseaux pour un coup de main à l'entour du Péloponnèse.
Occupation par Démosthène de Pylos dans le Péloponnèse ; blocus de Sphactérie (mai-juin)
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Ile de Sphactérie |
III - La flotte prit la mer ; arrivée devant les côtes de la Laconie, elle apprit que les bâtiments péloponnésiens avaient déjà rallié Corcyre. Eurymédôn et Sophoklès voulaient s'y rendre en toute hâte. Mais Démosthénès conseilla vivement de faire escale d'abord à Pylos (261) et de ne reprendre la mer qu'après y avoir exécuté les travaux nécessaires. Les autres firent de l'opposition ; une tempête survint fort à propos qui poussa la flotte à Pylos. Aussitôt Démosthénès demanda qu'on fortifiât la position, disant que c'était dans cette intention qu'il s'était joint à l'expédition. Il fit valoir qu'on trouvait dans la contrée du bois et de la pierre en quantité, que la position naturellement forte était inhabitée, ainsi que la plupart des campagnes environnantes. Pylos, située à quatre cents stades environ de Sparte, se trouve dans l'ancienne Messénie. Les Péloponnésiens appellent Pylos Koryphasion. On objecta à Démosthénès qu'il y avait dans le Péloponnèse bien des sommets déserts, dont il pouvait s'emparer s'il tenait à épuiser les caisses de l'Etat. Il n'en continua pas moins à faire valoir les avantages remarquables de cette position ; elle disposait d'un port ; elle avait appartenu jadis aux Messéniens, qui parlaient la même langue que les Lacédémoniens ; en s'y installant et la prenant comme base, ils pouvaient causer les plus grands dommages aux Péloponnésiens et ils se montreraient les inexpugnables défenseurs de la place.
IV. - N'arrivant à convaincre ni les stratèges ni les soldats, quand il eut fait part de son projet aux taxiarques (262), il n'insista pas davantage. Finalement d'eux-mêmes les soldats, immobilisés par le mauvais temps et inactifs, furent pris du désir de fortifier la position. Ils accoururent de toutes parts et s'attelèrent au travail. Manquant d'outils pour tailler les pierres, ils les apportaient telles quelles et les assemblaient le mieux possible. Ils n'avaient pas d'auges ; aussi quand il fallait du mortier l'apportaient-ils sur leur dos, se courbant pour éviter qu'il ne se répandît et le maintenant avec leurs mains croisées peur l'empêcher de couler. Ils s'ingéniaient tant qu'ils pouvaient pour prévenir les Lacédémoniens et pour terminer les préparatifs de défense avant d'être attaqués. Du reste la plus grande partie de la position état naturellement forte et n'avait pas besoin de muraille.
V. - Les Lacédémoniens étaient justement occupés à célébrer une fête, quand ces préparatifs vinrent à leur connaissance. Ils ne prirent aucune disposition, se disant qu'à leur arrivée les Athéniens se retireraient ; que dans le cas contraire la force aurait facilement raison d'eux. D'ailleurs ce qui les retardait encore, c'est que leur armée se trouvait en Attique. En six jours les Athéniens fortifièrent le côté du continent et les endroits qui avaient le plus besoin de défense. Cela fait, ils laissèrent Démosthénès avec cinq vaisseaux pour garder la position ; puis, avec le reste de l'escadre, ils pressèrent leur départ pour Corcyre et la Sicile.
Les Lacédémoniens quittent l'Attique
VI. - A la nouvelle de l'occupation de Pylos, les Péloponnésiens qui étaient en Attique regagnèrent en hâte leur pays. Les Lacédémoniens et leur roi Agis estimaient que l'affaire de Pylos les concernait personnellement. De plus comme ils s'étaient mis en campagne de bonne heure, à l’'époque où le blé est encore vert, ils manquaient de la plupart des approvisionnements nécessaires. Enfin le mauvais temps, peu ordinaire en cette saison, survint l'armée eut beaucoup à en souffrir. Ainsi toutes sortes de raisons précipitèrent leur retraite. Cette invasion ne dura que très peu de temps, l'ennemi n'étant resté que quinze jours en Attique.
VII. - Vers le même temps, Simônidès, stratège athénien, s'empara par trahison de la ville d'Eiôn en Thrace. C'était une colonie de Mendè, ennemie d'Athènes. Pour cette expédition Simônidès avait rassemblé quelques Athéniens appartenant aux garnisons et une foule d'alliés de la région. Mais les Khalkidiens se portèrent immédiatement au secours d'Eiôn il fut repoussé et perdit beaucoup d'hommes.
VIII. - Quand les Péloponnésiens eurent évacué l'Attique, les Spartiates avec les Périèques les plus proches marchèrent sans tarder contre Pylos. Les autres Lacédémoniens furent plus longs à se mettre en route, car ils venaient de rentrer d'une autre expédition. On donna l'ordre dans tout le Péloponnèse de secourir Pylos au plus vite ; on appela les soixante vaisseaux qui se trouvaient à Corcyre. Cette escadre, transportée au-dessus de l'isthme de Leukas, trompa la surveillance des vaisseaux athéniens de Zakynthe et aborda à Pylos. L'armée de terre s'y trouvait déjà. Au moment où les Péloponnésiens cinglaient vers Pylos, Démosthénès put les prévenir et envoya deux vaisseaux à Eurymédôn et à l'escadre athénienne de Zakynthe ; il lui mandait d'accourir, la place se trouvant menacée. Conformément au message de Démosthénès, l'escadre appareilla en toute hâte. Cependant les lacédémoniens se disposaient à attaquer la position fortifiée par terre et par mer ; ils espéraient s'emparer sans difficulté d'un ouvrage bâti à la hâte et garni d'un petit nombre de défenseurs. Comme ils s'attendaient à voir arriver l'escadre athénienne de Zakynthe, ils se proposaient, au cas où ils ne réussiraient pas à prendre la forteresse, de boucher l'entrée du port pour empêcher les Athéniens d'y pénétrer. L'île de Sphaktérie, qui borde la côte à peu de distance, défend l'accès du port et ne laisse que deux passes étroites. L'une, du côté des ouvrages athéniens et de Pylos, donne accès à deux navires seulement ; l'autre, du côté opposé, à huit ou neuf (263). Cette île inhabitée était toute couverte de bois et dépourvue de chemins frayés. Son étendue est d'environ quinze stades (264). Les Lacédémoniens se disposaient à fermer les goulets en y massant des navires la proue face à la mer. Craignant que l'ennemi n'utilisât l'île contre eux, ils y débarquèrent des hoplites (265), ils disposèrent le reste de leurs troupes sur le continent. Ainsi l'île leur servirait contre les Athéniens et le continent n'offrirait aucune possibilité de débarquement ; comme la côte de Pylos en dehors du port manque de rades, les Athéniens n'y trouveraient aucune base pour venir au secours de leurs troupes. Dans ces conditions les Lacédémoniens se croyaient sûrs d'emporter sans combat naval et sans danger une forteresse dépourvue de vivres et insuffisamment défendue. Aussi débarquèrent-ils des hoplites tirés au sort dans toutes les compagnies (266). Ces troupes étaient relevées périodiquement. Ceux qui à la fin s'y trouvèrent bloqués étaient au nombre de quatre cent vingt, sans compter les Hilotes à leur service. A leur tête se trouvait Epitadas fils de Molobros.
IX. - Démosthénès vit que les Lacédémoniens se préparaient à l'attaquer par mer et par terre ; aussi prit-il ses dispositions. Il fit tirer à la côte au pied des ouvrages les trières qui lui restaient et les fit servir de palissade. Leurs équipages furent armés de mauvais boucliers, la plupart faits d'osier. Car il n'y avait pas moyen de se procurer des armes dans ce lieu désert. On avait obtenu des armes d'une triakontère de pirates et d'une embarcation légère (267), appartenant toutes deux aux Messéniens, qui justement avaient abordé là. Ces Messéniens fournirent environ quarante hoplites, incorporés à ses troupes par Démosthénès. Il disposa le gros de ses hommes, armés ou non en hoplites, surtout aux endroits où la position était le mieux fortifiée et la plus sûre, c'est-à-dire du côté du continent ; ils eurent mission de repousser les attaques de l'infanterie. Lui-même choisit, sur tous ses effectifs, soixante hoplites et quelques archers ; avec eux il se porta en avant du rempart, au bord de la mer ; c'est là principalement qu'il s'attendait à voir l'ennemi tenter d'opérer son débarquement la côte y était d'un abord difficile et couverte de rochers ; néanmoins comme les défenses des Athéniens y étaient particulièrement faibles, les Lacédémoniens, pensait-il, seraient tentés d'attaquer à cet endroit. Les Athéniens pleins de confiance dans la supériorité de leur marine l'avaient faiblement fortifié ; si l'ennemi y opérait de force une descente, la forteresse pouvait facilement tomber en sa possession. Pour parer autant que possible à ce danger, Démosthénès y disposa ses hoplites sur le rivage et les harangua en ces termes :
X. - "Soldats, qui participez avec moi à cette mission périlleuse, ce n'est pas le moment, dans une position aussi critique, de faire voir votre intelligence en calculant toutes les difficultés de la situation. Au contraire, jetez-vous tous avec ensemble et confiance, tête baissée, contre l'adversaire avec l'espoir de vous tirer de ce mauvais pas ; quand les affaires en sont venues à cette extrémité, il ne s'agit pas de raisonner, mais de foncer droit au milieu du danger. Pour moi je vois que notre position nous permet bien des espérances, si nous sommes décidés à nous y maintenir, à ne pas nous laisser effrayer par leur multitude et à ne pas trahir nos avantages. La difficulté d'aborder est à mon avis un atout dans notre jeu ; si nous ne cédons pas le terrain, elle intervient en notre faveur ; si nous lâchons pied, le terrain, quelque difficile qu'il soit, deviendra accessible faute d'obstacle ; l'ennemi ne pouvant opérer facilement sa retraite, quelque violentes que soient nos attaques, il deviendra plus redoutable. Car c'est pendant qu'il est sur ses vaisseaux qu'il est le plus facile à repousser ; une fois à terre ses chances sont égales aux nôtres. D'autre part, l'effectif de ses troupes ne doit pas nous effrayer à l'excès, si nombreuses qu'elles soient ; en raison de la difficulté du débarquement, elles devront combattre par petits groupes. Il ne s'agit pas d'un combat sur terre où, toutes choses étant égales, c'est le nombre qui l'emporte ; mais d'un combat naval où le succès dépend de mille circonstances. Aussi j'estime que les difficultés que l'ennemi rencontrera compenseront notre petit nombre. Vous êtes Athéniens ; vous connaissez par expérience les difficultés d'un débarquement en présence de l'ennemi. Si l'on ne cède pas de terrain, si l'on tient ferme sans se laisser effrayer par le bruit des vagues, par l'approche impétueuse des vaisseaux, nulle résistance ne peut être forcée. A vous maintenant de tenir bon, de résister au pied de cette cite escarpée et de sauver votre vie en même temps que la place."
XI. - Ces paroles de Démosthénès donnèrent à la troupe un nouveau courage. II fit descendre ses hommes et les rangea au bord même de la mer. Les Lacédémoniens se mirent en mouvement ils attaquèrent les ouvrages à la fois par terre et par mer ; ils disposaient de quarante-trois vaisseaux, sous le commandement du navarque, le Spartiate Thrasymédidas fils de Kratésiklès. Celui-ci se porta du côté où l'attendait Démosthénès. Les Athéniens firent front des deux côtés à la fois. Les Lacédémoniens avaient réparti leurs vaisseaux en petits groupes, car il était impossible d'aborder en masse ; en se relayant à tour de rôle, ils cherchaient à forcer les passes. Ils déployaient toute leur énergie, s'exhortaient les uns les autres pour se frayer un passage et s'emparer du retranchement. Brasidas se signala tout particulièrement. Il commandait une trière. Voyant qu'en raison des difficultés d'abordage, triérarques et pilotes hésitaient à toucher terre, même aux endroits où la chose semblait possible, par crainte de briser leurs navires, il leur criait qu'ils ne devaient pas pour ménager des planches, laisser l'ennemi se fortifier dans le pays. Au contraire, il leur donnait l'ordre de fracasser leurs navires pour forcer la résistance des Athéniens et de débarquer ; aux alliés il demandait de ne pas hésiter à sacrifier leurs vaisseaux pour les Lacédémoniens, en échange des bienfaits qu'ils avaient reçus d'eux ; il fallait arriver au rivage, débarquer à tout prix, triompher des hommes et de la place.
XII. - C'est ainsi qu'il les aiguillonnait ; quant à soit propre pilote il le força à jeter son navire à la côte. Au moment où il s'avançait vers l'échelle pour toucher terre, les Athéniens le repoussèrent. Couvert de blessures, il perdit connaissance et tomba à l'avant du vaisseau (268) ; dans sa chute, son bouclier glissa à la mer ; il fut porté à terre où les Athéniens le recueillirent ; par la suite, ils en ornèrent le trophée qu'ils élevèrent en mémoire de ce combat. Tous déployaient les plus grands efforts ; néanmoins ils ne pouvaient débarquer, en raison des difficultés de la côte et de la résistance inébranlable des Athéniens. Les rôles se trouvaient complètement intervertis. Les Athéniens se voyaient en devoir de repousser de la terre, et qui plus est de la Laconie même, les Lacédémoniens qui les attaquaient par mer. Les Lacédémoniens étaient obligés de combattre de leurs vaisseaux et de tenter un débarquement contre les Athéniens, sur une côte qui leur appartenait et qui leur était maintenant hostile. Car à cette époque les Lacédémoniens avaient surtout la réputation d'être des terriens et d'avoir d'excellents fantassins, tandis que les Athéniens, peuple maritime,
XIII. - Les attaques des Lacédémoniens se poursuivirent ce jour-là et une partie du lendemain ; puis le combat fut interrompu. Le surlendemain ils envoyèrent quelques-uns de leurs vaisseaux à Asinè chercher du bois pour fabriquer des machines ; ils espéraient ainsi s'emparer de la muraille du côté du port malgré sa hauteur ; mais c'est là qu'on pouvait aborder le plus facilement. Sur ces entrefaites arrivèrent les cinquante vaisseaux athéniens de Zakynthe qui avaient été renforcés par quelques-uns des garde-côtes de Naupakte et par quatre vaisseaux de Khios. Voyant que la côte et l'île étaient couverts d'hoplites, que les vaisseaux ennemis demeuraient dans le port sans s'avancer à leur rencontre, ne sachant en quel point aborder, ils mirent le cap sur l'île de Prôtè, Cette île peu éloignée n'était pas occupée. Ils y bivouaquèrent. Le lendemain ils firent leurs préparatifs et reprirent la mer, décidés à livrer bataille, si l'ennemi venait à eux jusqu'au large et bien résolus dans le cas contraire à l'attaquer. Les Lacédémoniens ne vinrent pas à leur rencontre ; ils n'avaient pas fermé les passes, comme ils en avaient eu l'intention. Ils étaient tout tranquillement sur le rivage occupés à armer leurs vaisseaux et se préparaient, en cas d'avance de la flotte athénienne, à livrer bataille dans le port, suffisamment vaste pour y manoeuvrer. l'emportaient par la supériorité de leur marine.
XIV. - Les Athéniens foncèrent sur eux par les deux passes. Leur attaque soudaine mit en fuite bon nombre de vaisseaux qui, présentant la proue, se trouvaient déjà loin de la rive. Ils les poursuivirent et en peu de temps ils en endommagèrent un grand nombre ; ils en prirent cinq, dont un avec son équipage. Les autres avaient fui vers le rivage ; ils foncèrent sur eux. Quelques-uns même étaient encore occupés à embarquer, qui n'eurent pas le temps d'appareiller et furent mis en pièces. D'autres abandonnés en toute hâte par leurs équipages furent amarrés et remorqués. A cette vue les Lacédémoniens, accablés de douleur en songeant que leurs hommes de l'île allaient s'y trouver bloqués, arrivèrent à la rescousse. Ils avancèrent tout armés dans la mer, saisirent les vaisseaux qu'emmenaient les Athéniens et les ramenèrent à eux, Dans cette circonstance, chacun croyait que faute d'y mettre du sien tout irait mal. Grande était la confusion ! D'autant plus que chaque peuple avait, autour des vaisseaux, changé sa manière ordinaire de combattre. On eût dit que les Lacédémoniens, entraînés par leur ardeur et leur crainte, livraient sur terre un combat naval. Les Athéniens, victorieux et désireux de tirer tous les avantages de leur victoire, avaient l'air de mener un combat de pied ferme du haut de leurs vaisseaux. L'acharnement était extrême, les blessés nombreux des deux côtés ; enfin, la mêlée se termina. Les Lacédémoniens sauvèrent deux vaisseaux vides, excepté ceux qu'ils avaient perdus tout d'abord. Chacun se retira dans son camp. Les Athéniens élevèrent un trophée, rendirent à l'ennemi ses morts, recueillirent les épaves ; aussitôt, ils envoyèrent leurs vaisseaux croiser autour de l'île et établir une ligne de surveillance, pour s'assurer des hommes qui s'y trouvaient bloqués. A terre, les Péloponnésiens, arrivés de toutes parts en renfort, restèrent sur place à proximité de Pylos.
XV. - A la nouvelle des événements de Pylos, on décida à Sparte que, vu la gravité de la situation, les magistrats se rendraient à l'armée pour juger de leurs propres yeux et prendre immédiatement les mesures nécessaires. Ils se rendirent compte qu'il était impossible de secourir leurs gens ; d'autre part, ils ne voulurent les exposer ni à souffrir de la faim, ni à succomber sous le nombre. Ils décidèrent donc de demander un armistice aux stratèges athéniens ; on enverrait ensuite des députés à Athènes pour conclure un arrangement ; enfin on tâcherait d'obtenir le plus tôt possible la délivrance des soldats de l'île.
Ambassade lacédémonienne à Athènes pour demander la paix (juin 424)
XVI. - Les stratèges athéniens consentirent à traiter et on conclut une trêve aux conditions suivantes : Les Lacédémoniens feraient venir à Pylos et remettraient aux Athéniens les vaisseaux qui avaient pris part à la bataille et tous les vaisseaux longs qui se trouvaient en Laconie ; ils n'attaqueraient les ouvrages fortifiés ni par terre ni par mer ; les Athéniens laisseraient les Lacédémoniens du continent porter à ceux de l'île une quantité déterminée de blé moulu savoir, deux chénix attiques de farine, deux cotyles de vin (269) et de la viande pour chaque soldat et la moitié de ces rations pour les valets ; ces envois auraient lieu au vu et au su des Athéniens ; aucune embarcation ne devrait aborder l'île secrètement. Les Athéniens la surveilleraient, en évitant autant que possible d'y descendre ; ni par terre ni par mer, ils ne porteraient les armes contre l'armée péloponnésienne. La moindre infraction à ces dispositions, d'un côté comme de l'autre, amènerait la rupture de la trêve ; celle-ci durerait jusqu'au retour des députés lacédémoniens envoyés à Athènes ; les Athéniens mettraient à leur disposition une trière pour leur voyage à l'aller et au retour. A leur arrivée, la trêve serait rompue et les Athéniens restitueraient les vaisseaux dans l'état où ils les auraient reçus. Telles furent les conditions de la trêve. Environ soixante vaisseaux furent remis aux Athéniens. Les députés partirent. Arrivés à Athènes, ils prononcèrent le discours suivant :
XVII. - "Athéniens, les Lacédémoniens nous ont envoyés pour traiter au sujet de nos soldats de l'île, en vous suggérant une solution à la fois utile pour vous et pour nous, aussi honorable que possible, étant donné notre triste situation. En prononçant un long discours nous ne nous écarterons pas de notre tradition ; car si nous avons accoutumé d'employer peu de mots, quand la brièveté suffit, nous nous étendons davantage, quand il s'agit de faire connaître le meilleur parti à suivre. Acceptez donc nos paroles sans hostilité, car nous n'avons pas la prétention de vous faire la leçon ; n'y voyez qu'un conseil, adressé à des gens informés, d'avoir à délibérer sagement. Pour vous, vous pouvez tirer profit de votre fortune actuelle, en gardant ce que vous possédez et en y ajoutant gloire et honneur ; n'imitez pas les gens qui obtiennent quelque avantage inattendu. L'espoir, que provoque en eux un succès inespéré, développe leurs ambitions. Mais ceux qui ont éprouvé souvent les revers et les faveurs de la fortune sont particulièrement disposés à se méfier de ses sourires. C’est ce dont l'expérience a dû particulièrement vous convaincre, tout aussi bien que nous.
XVIII. - "Soyez-en persuadés, en jetant un coup d'oeil sur nos malheurs actuels. Malgré le renom considérable dont nous jouissons chez les Grecs, nous sommes venus vous solliciter ; naguère pourtant nous estimions que c'était à nous d'accorder ce que nous implorons maintenant de vous. Et cependant notre infortune n'est imputable, ni à l'insuffisance de notre puissance, ni à l'orgueil inspiré par une prospérité nouvelle. Notre situation est identique à ce qu'elle a été de tout temps ; mais nos prévisions ont été déjouées, malheur auquel tous les hommes se trouvent également exposés. Aussi n'est-il pas juste que la puissance actuelle de votre Etat et vos succès récents vous incitent à croire que la fortune sera toujours à vos côtés. Ceux-là sont sages qui, pour leur sûreté, se défient du succès ; ce sont eux aussi qui se comportent le plus adroitement dans l'infortune ; ils ne s'imaginent pas que la guerre se laisse manier selon leurs désirs, mais bien plutôt qu'à la guerre les hommes sont les jouets du destin. Par là, ils sont les moins exposés aux revers, parce qu'ils ne se laissent pas griser par le succès et qu'ils choisissent pour mettre fin à la guerre le moment même où tout va à souhait. Voilà comment, Athéniens, il vous convient d'agir avec nous. Il est à craindre que par la suite, si vous refusez de nous entendre et si vos affaires périclitent - c'est ce qui arrive souvent - on n'attribue à la fortune vos avantages et vos succès présents ; tandis que vous pouvez laisser aux générations futures une renommée indiscutable de votre force et de votre sagesse politique.
XIX. - "Les Lacédémoniens vous invitent à conclure une trêve et à meure fin à la guerre. Ils vous offrent paix, alliance, amitié complète, intimité sans restriction. En retour, ils vous demandent les soldats qui se trouvent dans l'île, car il vaut mieux, à leurs yeux, pour les deux partis, ne pas risquer de les voir s'échapper en profitant d'une circonstance favorable, ou réduits à subir un siège tomber entièrement entre vos mains. A notre avis de terribles inimitiés peuvent prendre fin avec une paix solide. Mais ce n'est pas lorsqu'un des adversaires, après avoir lutté et obtenu de grands avantages, impose à l'autre de force et sous la foi des serments des conditions intolérables ; il faut que le vainqueur montre le triomphe de l'équité, surpasse le vaincu en générosité et conclue un accord à des conditions de modération inespérées. Alors l'adversaire n'a pas à opposer la violence à la force, mais à rendre le bien pour le bien ; et le sentiment de l'honneur le dispose bien davantage à respecter les conditions qui lui sont faites. Voilà comment on montre plus de modération avec ses ennemis les plus acharnés qu'avec ceux qui n'ont eu avec vous que des démêlés courants. On cède avec plaisir à quiconque rabat volontairement de ses prétentions ; mais on combat à outrance, même déraisonnablement, un adversaire arrogant.
XX. -"Jamais nous ne trouverons une meilleure occasion de nous réconcilier. Profitons-en, avant que survienne quelque événement sans remède qui nous oblige à transformer en une haine implacable et personnelle nos différends publics et nous prive des avantages que nous vous offrons actuellement. Pendant que la situation est encore indécise, réconcilions-nous ; gardez, vous, la gloire acquise et notre amitié ; à nous, faites éviter le déshonneur, en mettant fin par des conditions acceptables à notre situation malheureuse (270). Préférons la paix à la guerre et mettons un terme à la souffrance des autres Grecs. C'est à vous surtout qu'ils en sauront gré. Ils souffrent de la guerre sans savoir exactement qui l'a provoquée. Comme c'est vous surtout qui pouvez y mettre fin, c'est à vous qu'ils attribueront ce bienfait. En consentant à la paix, vous pouvez vous assurer l'amitié solide des Lacédémoniens. Eux-mêmes vous y invitent ; vous, vous ferez acte de condescendance et non de violence. Envisagez aussi tous les avantages que vraisemblablement nous procurera notre réconciliation. Quand nous n'aurons plus qu'une seule volonté, le reste de la Grèce, dans l'impossibilité de rivaliser avec nous, nous accordera les plus grands honneurs."
Cléon fait échouer les négociations avec Lacédémone (juillet 424)
XXI. - Telles furent les paroles des Lacédémoniens. Ils s'imaginaient que les Athéniens, qui auparavant avaient désiré une trêve, mais qui n'avaient pu l'obtenir à cause de l'opposition de Lacédémone, accepteraient avec empressement la paix qu'on leur offrait et qu'ils rendraient les soldats de Sphaktérie. Loin de là, les Athéniens, qui avaient les gens de l'île en leur pouvoir, s'imaginaient qu'ils seraient maîtres de traiter quand ils voudraient ; aussi se montraient-ils plus exigeants. Un homme surtout les pressait c'était Cléon (271) fils de Kléaenétos un démagogue, qui avait en ce moment auprès du peuple un crédit extraordinaire. Sur ses conseils les Athéniens exigèrent que les soldats de Sphaktérie livrassent leurs armes et leurs personnes et qu'on les ramenât à Athènes ; cela fait, que les Lacédémoniens rendissent Nisaea, Pèges, Trézène et l'Akhaïe, qu'ils ne détenaient pas du droit de la guerre, mais en vertu d'une convention antérieure à laquelle des revers et un besoin pressant de paix avaient contraint les Athéniens de souscrire. A ces conditions on rendrait les soldats de l'île et les deux peuples pourraient conclure une trêve pour une durée déterminée.
XXII. - Les députés ne firent pas d'objection à cette exigence. Mais ils demandèrent qu'on nommât des commissaires chargés de discuter avec eux contradictoirement et à loisir chacun des articles . Là-dessus Cléon s'emporta, disant qu'il avait bien discerné dès l'abord la mauvaise foi des Lacédémoniens ; qu'elle était manifeste maintenant, puisqu'ils ne voulaient rien communiquer en public et ne consentaient à délibérer qu'en petit comité . Il leur ordonna, si leurs intentions étaient droites, de les communiquer au peuple entier . Les Lacédémoniens, eux, voyaient bien qu'ils ne pouvaient parler devant le peuple . En admettant que leurs revers leur fissent faire quelques concessions, ils s'exposaient en cas d'échec à perdre leur crédit auprès de leurs alliés . D'autre part, ils constataient que les Athéniens n'accepteraient pas les conditions modérées qu'ils proposaient . Aussi quittèrent-ils Athènes sans avoir rien arrêté.
Reprise des combats à Pylos

XXIII. - Dès leur retour, l'armistice conclu au sujet de Pylos se trouva rompu. Conformément aux conditions, les Lacédémoniens réclamèrent à plusieurs reprises leurs vaisseaux. Mais les Athéniens refusèrent de les rendre, sous prétexte que, contrairement à leurs engagements, les Lacédémoniens avaient fait une tentative contre la place et s'étaient rendus coupables de quelques infractions sans importance. Ils s'appuyaient sur cette clause, effectivement acceptée, que la moindre infraction amènerait la rupture de la trêve. Les Lacédémoniens ripostèrent et relevèrent hautement l'injustice qu'il y avait à retenir leurs vaisseaux. Finalement ils se retirèrent et reprirent les armes. Des deux côtés à Pylos, la guerre était menée avec vigueur. Pendant le jour deux vaisseaux athéniens ne cessaient de patrouiller autour de l’île en se croisant. Pendant la nuit doute la flotte était en station, sauf du côté de la haute mer, quand le vent soufflait. Athènes avait envoyé, pour exercer la surveillance un renfort de vingt vaisseaux, ce qui avait porté la flotte à un chiffre total de soixante-dix bâtiments. Les Péloponnésiens campaient sur le rivage, lançaient des attaques contre les ouvrages et guettaient l'occasion de délivrer leurs hommes.
Opérations en Sicile
XXIV. - Sur ces entrefaites, en Sicile, les Syracusains renforcèrent avec des vaisseaux qu'ils venaient d'équiper l'escadre qui surveillait Messénè. C'est en partant de cette ville qu'ils commencèrent les hostilités. Ils étaient poussés surtout par les Lokriens, ennemis mortels de Rhégion, dont ils venaient eux-mêmes d'envahir le territoire. Leur intention était de livrer un combat sur mer. Car ils étaient assurés que les Athéniens n'avaient en ces parages qu'un petit nombre de vaisseaux et ils savaient que le gros de la flatte destinée à la Sicile était occupé à bloquer l'île de Sphaktérie. En cas de victoire navale, ils espéraient, en l'attaquant par terre et par mer, s'emparer sans difficulté de Rhégion et y asseoir ainsi leur domination. Le promontoire de Rhégion en Italie étant peu distant de Messénè en Sicile, les Athéniens se trouveraient dans l'impossibilité d'aborder et de se rendre maîtres du détroit. Ce détroit est formé par un bras de mer qui sépare Rhégion de Messénè, à l'endroit où la Sicile est le plus rapprochée du continent (272). C'est la fameuse Kharybde que, dit-on, Ulysse traversa. Comme le passage est étroit, les eaux des deux mers, la mer Tyrrhénienne et la mer de Sicile, s'y engouffrent avec impétuosité et le passage est considéré à juste titre comme dangereux.
XXV. - Ce fut dans ce détroit que les Syracusains et leurs alliés se virent contraints, avec un peu plus de trente vaisseaux, à livrer tard dans la journée un combat, provoqué par le passage d'un bateau de la marine marchande. Ils se heurtèrent à seize vaisseaux d'Athènes et à huit de Rhégion. Ils furent vaincus par les Athéniens, perdirent un vaisseau et chacun regagna en toute hâte son camp. On combattait encore à la nuit tombée. Là-dessus les Lokriens évacuèrent le territoire de Rhégion. La flotte des Syracusains et de leurs alliés se concentra et mouilla à Pélôris, ville appartenant à Messénè, où se trouvaient leurs troupes de terre. Les Athéniens et les gens de Rhégion les y rejoignirent ; apercevant les vaisseaux sans équipages, ils foncèrent dessus, mais ils en perdirent un qu'avait accroché une main de fer (273) ; l'équipage put se sauver à la nage. Les Syracusains embarquèrent et au moment où ils halaient leurs vaisseaux en direction de Messénè, les Athéniens les attaquèrent une seconde fois ; mais l'ennemi vira de bord, prévint leur attaque et leur coula un second vaisseau. Ainsi ni dans le trajet ni dans le combat les Syracusains n'éprouvèrent de désavantage ; ils rallièrent ensuite le port de Messénè. A la nouvelle que Kamarina allait être livrée aux Syracusains par Arkhias et ses partisans, les Athéniens s'y portèrent avec leurs navires. Pendant ce temps les Messéniens marchèrent avec toutes leurs forces de terre et de mer contre Naxos la Khalkidienne, qui est limitrophe de leur ville. Le premier jour ils enfermèrent les Naxiens dans leurs murailles et ravagèrent le territoire ; le lendemain leurs vaisseaux remontèrent le cours du fleuve Akésinès pour en ravager les bords, tandis que l'armée de terre prononçait une attaque contre la ville. Mais pendant ce temps, les Sicules descendirent des montagnes pour attaquer les Messéniens. A leur vue les Naxiens reprirent courage et s'exhortèrent les uns les autres, en se disant que c'étaient les Léontins et leurs autres alliés qui venaient à leur secours. Ils sortirent précipitamment de la ville, coururent sus aux Messéniens, les mirent en déroute et leur tuèrent plus de mille hommes. Les survivants eurent toutes les peines du monde à regagner leurs foyers. Les Barbares leur coupèrent la retraite et les massacrèrent pour la plupart. Les vaisseaux, qui avaient abordé à Messénè, regagnèrent ensuite leurs ports respectifs. Pensant que Messénè état hors d'état de se défendre, les Léontins et leurs alliés, renforcés des Athéniens, marchèrent contre cette ville. Ils l'attaquèrent, la flotte athénienne du côté du port, les troupes de terre du côté de la ville. Les Messéniens firent une sortie avec quelques Lokriens, qui sous le commandement de Démotélès après la défaite étaient demeurés comme garnison dans la ville. Ils surprennent les assaillants, mettent en fuite la plupart des Léontins et en tuent un grand nombre. A cette vue les Athéniens descendirent de leurs vaisseaux pour se porter au secours de leurs alliés ; tombant sur les Messéniens, ils les bousculèrent et les poursuivirent jusqu'à la ville. Ils élevèrent un trophée, puis se retirèrent à Rhégion. Après ces événements les Grecs de Sicile poursuivirent sur terre les hostilités les uns contre les autres, sans la participation des Athéniens.
XXVI. - Devant Pylos les Athéniens continuaient à bloquer les Lacédémoniens de Sphaktérie ; les troupes péloponnésiennes qui se trouvaient sur le continent demeuraient sur place . Par suite du manque de vivres et d'eau, la surveillance exercée par les Athéniens était extrêmement difficile . L'unique source se trouvait dans la citadelle de Pylos, encore était-elle peu abondante ; aussi la plupart creusaient des trous dans le sable du rivage et buvaient telle quelle l'eau qu'ils recueillaient . Ils n'avaient pour camper qu'un espace étroit et insuffisant ; les vaisseaux n'avaient pas de mouillage ; aussi les équipages prenaient-ils leurs repas à terre par bordées, pendant que l'escadre était au large . Ce qui les décourageait surtout, c'était cette situation qui se prolongeait indéfiniment . Ils avaient cru qu'en peu de jours ils vendraient à bout des assiégés, enfermés dans une île déserte et réduits à bore une eau saumâtre. La raison de cette résistance était la suivante : les Lacédémoniens avaient fait savoir que ceux qui feraient passer dans l'île du blé moulu, du vin, du fromage et tous les aliments nécessaires à des assiégés seraient payés très largement ; ils avaient même promis la liberté aux Hilotes qui en introduiraient. C'étaient surtout ceux-là qui se chargeaient de ces missions périlleuses : ils partaient de tous les points du Péloponnèse et profitaient de la nuit pour accoster la partie de l'île qui regarde la haute mer. Ils avaient soin de guetter le vent favorable ; quand il soufflait de la haute mer, ils échappaient facilement à la surveillance des trières, qui ne pouvaient rester à croiser au large ; ils n'usaient pas de précautions pour accoster ; comme on les indemnisait de leurs pertes, ils échouaient leurs embarcations ; les hoplites guettaient leur venue aux points abordables de l'île . Mais par temps calme, ils étaient en danger et se faisaient prendre . Il y avait aussi des plongeurs qui traversaient le port entre deux eaux et qui, avec un câble, traînaient des outres pleines de pavots enduits de miel (274) et de graines de lin pilées. Tout d'abord ils passèrent inaperçus : mais par la suite on établit une surveillance pour empêcher ce trafic . Tous les moyens les plus ingénieux étaient employés, soit pour introduire des vivres dans l'île, soit pour empêcher le ravitaillement.
Cléon nommé stratège malgré lui
XXVII. - A Athènes l'embarras fut grand quand on apprit les souffrances de l'armée et le ravitaillement clandestin de l'île. On craignait que la mauvaise saison ne vînt interrompre la surveillance ; on se rendait compte qu'il serait impossible pour transporter des vivres de doubler les caps du Péloponnèse : d'autant plus que dans cette contrée déserte, même en été, le ravitaillement de la place s'avérait impossible ; enfin sur cette côte dépourvue de ports, pas de mouillage pour le blocus. Dans ces conditions, ou bien la surveillance se relâcherait et les assiégés prolongeraient leur résistance ; ou bien, à la faveur de quelque mauvais temps, ils s'échapperaient avec les embarcations qui les ravitaillaient. Mais ce qu'on redoutait surtout, c'est que les Lacédémoniens enhardis ne refusassent désormais toute proposition de paix. Aussi regrettait-on de ne pas avoir donné suite à leurs propositions de trêve. Cléon, qui se rendait compte qu'on le voyait d'un mauvais oeil, parce qu'il avait mis obstacle à l'accommodement, prétendit que les nouvelles étaient fausses. Ceux qui les apportaient demandèrent, puisqu'on se méfiait d'eux, qu'on envoyât faire une enquête à Pylos. Cléon fut choisi par les Athéniens pour procéder à cette enquête avec Théagénès. Il se sentit pris au piège ou il confirmerait les paroles de ceux qu'il calomniait, ou il les infirmerait et alors serait convaincu de mensonge. Discernant chez les Athéniens une recrudescence d'esprit belliqueux, il déclara que ce n'était pas le moment d'envoyer des enquêteurs, ni de perdre l'occasion en temporisant ; si les nouvelles leur paraissaient vraies, il n'y avait qu'à prendre la mer pour réduire les gens de Sphaktérie. Puis, faisant allusion à Nicias fils de Nikéràtos stratège athénien, son ennemi personnel et son adversaire politique, il déclara qu'en s'embarquant avec des préparatifs suffisants, si les stratèges étaient des hommes, il serait facile de s'emparer des gens de l'îlot ; qu'on lui donnât le commandement et il se chargerait volontiers de cette opération.
XXVIII. - Les Athéniens firent entendre des clameurs hostiles à l'adresse de Cléon et lui demandèrent pourquoi il n'embarquait pas, si la chose lui semblait si facile. Nicias, se sentant visé, invita Cléon à prendre les troupes qu'il voudrait et que ses collègues et lui-même lui céderaient volontiers, et à tenter l'aventure, Cléon crut d'abord que cette proposition n'était qu'une plaisanterie et se déclara tout prêt à le faire. Mais quand il vit que c'était sérieux, il fit marche arrière, il dit que c'était Nicias, qui était stratège et non pas lui. Déjà il éprouvait quelque crainte, mais il ne croyait pas que Nicias oserait lui proposer son commandement. Mais Nicias, renouvelant sa proposition, se démit de son commandement de Pylos et prit à témoin les Athéniens. Plus Cléon cherchait à éviter de s'embarquer et se dérobait, plus la foule, par un de ces mouvements qui lui sont familiers, pressait Nicias de lui céder le commandement et réclamait à grands cris le départ de Cléon. Finalement ne pouvant plus se dédire, il accepte ; il monte même à la tribune pour déclarer qu'il ne redoutait pas les Lacédémoniens ; il allait s'embarquer, sans demander un seul homme à la ville, en emmenant seulement les troupes de Lemnos et d'Imbros, qui se trouvaient à Athènes, les peltastes venus en renfort d'Enos et quatre cents archers pris çà et là. Avec ces troupes et celles de Pylos, il se fait fort en vingt jours d'amener vivants à Athènes les soldats lacédémoniens ou de les laisser sur place morts. Les Athéniens ne purent s'empêcher de rire de cette outrecuidance ; mais les gens sensés n'étaient pas fâchés de voir qu'ils obtiendraient au moins un de ces deux avantages ils seraient débarrassés de Cléon et c'est ce qui leur paraissait le plus vraisemblable ou bien, au cas où leurs prévisions ne se réaliseraient pas, les Lacédémoniens tomberaient entre leurs mains.
XXIX. - Cléon prit dans l'assemblée du peuple toutes tes dispositions nécessaires, fit approuver par un vote son expédition, choisit comme collègue un des stratèges de Pylos, Démosthénès, et prépara en hâte son départ. Il s'était adjoint Démosthénès, parce qu'il avait appris que lui aussi projetait une descente dans l'île ; car les soldats, qui souffraient de la disette et qui étaient moins assiégeants qu'assiégés, se montraient pressés de tenter un coup de force. Un incendie, qui venait de dévaster l'île, fortifiait encore sa résolution. Auparavant cette île était en grande partie boisée et, du fait qu'elle était inhabitée, dépourvue de sentiers ; Démosthénès y redoutait des surprises et voyait dans ces couverts un avantage pour l'ennemi. Qu'il vînt à débarquer avec une armée nombreuse, l'ennemi pouvait se dissimuler dans ces retraites impénétrables et en sortir pour l'attaquer ; les fautes des Lacédémoniens et leurs préparatifs seraient soustraits par la forêt aux vues des Athéniens, dont toutes les fautes seraient aperçues et qui au gré de l'ennemi seraient assaillis à l'improviste. Dans ces conditions l'attaque serait tout à l'avantage des Lacédémoniens. Tenterait-il de pousser à travers le fourré pour y engager le combat ? L'ennemi, inférieur en nombre mais connaissant le terrain, y viendrait à bout, pensait-il, d'une troupe plus nombreuse et désorientée. Comme faute de vues on ne pouvait se porter aux secours les uns des autres, une grande partie de l'armée serait en passe de périr, sans qu'on s'en aperçût.
XXX. - Depuis le désastre d'Etolie, occasionné en partie par la forêt, ces craintes obsédaient Démosthénès. Mais voici ce qui arriva ; les soldats en raison de l'exiguïté de l'îlot étaient contraints d'y aborder aux extrémités, pour y préparer leurs repas pendant leur temps de garde ; l'un d'eux, par mégarde, mit le feu à la forêt ; le vent s'éleva et elle fut en flammes avant qu'on s'en aperçût. Démosthénès découvrit alors que les Lacédémoniens étaient plus nombreux qu'il n'avait soupçonné d'abord, d'après les vivres qu'on leur faisait passer ; l'île aussi lui parut devenue plus accessible. Il exhorta les Athéniens à redoubler d'ardeur contre un sérieux adversaire non méprisable ; il se prépara à l'attaque, fit demander des renforts aux alliés du voisinage et prit toutes autres dispositions nécessaires. Sur ces entrefaites Cléon, qui lui avait envoyé un message pour l'avertir de sa venue avec les troupes demandées par lui, arrive à Pylos. La jonction faite d'un commun accord, ils commencent par envoyer un héraut à l'armée péloponnésienne du continent pour demander si l'on consentait à donner l'ordre aux soldats de l'île de se rendre sans combat, avec leurs armes ; les prisonniers seraient traités avec douceur jusqu'au règlement des points en litige.
XXXI. - Ces propositions furent repoussées. Les Athéniens attendirent encore un jour. Le lendemain ils appareillèrent pendant la nuit, après avoir embarqué sur un petit nombre de vaisseaux tous leurs hoplites. Un peu avant l'aurore ils débarquèrent des deux côtés de l'île, du côté de la haute mer et du côté du port. Les hoplites au nombre de huit cents environ se portèrent au pas de course sur le premier poste de l'île, selon le plan arrêté. Ils y trouvèrent environ trente hoplites ; le groupe le plus important, sous le commandement d'Epitadas, occupait au milieu de l'île un terrain uni, près de la source. Enfin, une fraction peu nombreuse gardait l'extrémité de l'île, face à Pylos ; la position était escarpée du côté de la mer et difficile à attaquer du côté de la terre ; en effet, on y avait jadis construit un retranchement en pierres amoncelées, que les Lacédémoniens comptaient utiliser, au cas où ils seraient repoussés et contraints à faire retraite. Telle était la répartition de leurs forces.
Chute de Pylos et de l'île de Sphactérie
XXXII. - Les athéniens surprennent cet avant-poste, massacrent sur-le-champ les hommes encore couchés ou en train de prendre leurs armes. Leur débarquement n'avait pas été éventé, l'ennemi ayant cru qu'il s'agissait de vaisseaux venant prendre de nuit leur emplacement habituel. Au point du jour, toute l'armée débarqua et avec elle tous les équipages d'un peu plus de soixante-dix vaisseaux, sauf les thalamites (275). Toutes les troupes avaient leur équipement habituel ; il y avait huit cents archers, au moins autant de peltastes, les Messéniens venus en renfort et toute la garnison de Pylos, excepté les hommes laissés à la garde des ouvrages. Suivant le dispositif de Démosthénès, ils furent répartis en groupes, généralement de deux cents hommes ; quelques groupes étaient moins importants. Ils s'emparèrent des hauteurs, pour que l'ennemi, cerné de toutes parts, ne sût de quel côté faire face ; débordé par le nombre, il lui faudrait en marchant sur ceux qui étaient devant lui s'exposer à ceux qui étaient derrière ; s'il ripostait sur le flanc à ceux qui étaient à sa droite et à sa gauche. De quelque côté qu'il s'avançât, il aurait toujours derrière lui des troupes légères, particulièrement redoutables, qui l'attaqueraient de loin avec des traits, des javelots, des pierres ou des frondes et qui échapperaient à toute poursuite ; car elles triomphaient même en fuyant ; dès que l'ennemi reculait, elles revenaient à la charge. Tel était le plan d'attaque conçu par Démosthénès et qu'il réalisa effectivement.
XXXIII. - Les troupes d'Epitadas les plus importantes de l'île, voyant l'avant-poste anéanti et les Athéniens qui s'avançaient contre elles, prirent leur formation de combat, marchèrent contre les hoplites athéniens pour en venir aux mains, car ceux-ci leur faisaient face. Sur les flancs et par derrière elles avaient l'infanterie légères. Mais les Lacédémoniens ne purent aborder les hoplites ni mettre à profit leur expérience du combat. Ils s'en trouvaient empêchés par les attaques des troupes légères, qui les criblaient de traits ; les hoplites athéniens, eux, loin d'avancer restaient sur place. Quand les troupes légères se précipitaient sur les Lacédémoniens et les serraient de plus près, ceux-ci les mettaient en fuite ; mais elles faisaient ensuite demi-tour et résistaient, ce qui état facile à des hommes, que leur équipement n'alourdissait pas, qui échappaient facilement en fuyant et dont la fuite était favorisée par le terrain inégal, raboteux, où nul n'avait jamais frayé de passage. Les Lacédémoniens avec leurs armures pesantes ne pouvaient les y poursuivre.
XXXIV. - Ces escarmouches se prolongèrent pendant quelque temps. Enfin les Lacédémoniens se trouvèrent dans l'impossibilité de poursuivre les assaillants ; les troupes légères s'aperçurent que la résistance de l'ennemi faiblissait ; la constatation de leur supériorité numérique accrut leur courage ; déjà elles s'étaient accoutumées à ne plus craindre autant l'ennemi, qui ne les avait pas reçues comme elles s'y attendaient, quand, au moment de marcher contre lui, elles avaient senti leur courage honteusement paralysé à la pensée qu'elles allaient avoir à combattre les Lacédémoniens. Pleines de mépris pour l'adversaire, elles se mirent à pousser de grands cris et en masse se précipitèrent sur lui, le criblant de pierres, de traits, de javelots, bref de tous les projectiles qui pouvaient leur tomber sous la main. Ces cris qui accompagnaient leur avance effrayèrent soudain les soldats inaccoutumés à des combats de ce genre ; en même temps les cendres de la forêt récemment brûlée formaient des tourbillons épais. Mêlées aux traits et aux pierres, dont les criblait cette multitude, elles ne permettaient de voir quoi que ce fût devant soi. Alors la situation devint critique pour les Lacédémoniens. Leurs cuirasses de feutre ne les protégeaient pas contre les traits ; les javelots s'y enfonçaient en s'y brisant. Bref, ils se voyaient réduits à l'impuissance, car ils étaient littéralement aveuglés et les cris des Athéniens qui dominaient tout les empêchaient d'entendre les ordres des chefs. Bref, de toute part, le danger les menaçait et ils ne voyaient aucun espoir de se défendre avec succès.
XXXV. - Déjà, beaucoup d'entre eux avaient été blessés, parce qu'ils tournoyaient sans cesse sur eux-mêmes. Enfin ils serrèrent leurs rangs et se retinrent vers le fortin de l'extrémité de l'île, peu distant du lieu du combat et où se trouvait leur garnison. Dès qu'ils eurent commencé à reculer, les troupes légères les poursuivirent, en redoublant de cris et d'audace. Tous les Lacédémoniens, qui furent cernés au cours de ce mouvement de retraite, périrent ; néanmoins, la plupart d'entre eux purent se réfugier dans le fortin et y rejoindre la garnison, ils se préparèrent à défendre tous les points par où il était accessible. Les Athéniens les poursuivirent, mais ne purent, en raison de l'escarpement du terrain, entourer et investir le fortin ; ils s'efforcèrent en l'abordant de front d'en déloger les défenseurs. La plus grande partie du jour se lassa en combats extrêmement rudes, qu'aggravaient la soif et le soleil. Les Athéniens déployaient tous leurs efforts pour s'emparer de la hauteur ; les Lacédémoniens pour les repousser. Ceux-ci se défendaient plus facilement qu'auparavant, car on ne pouvait les attaquer sur les flancs.
XXXVI. - Comme cette situation se prolongeait, le commandant des Messéniens vint trouver Cléon et Démosthénès et leur fit remarquer qu'on se donnait beaucoup de mal pour rien. Il demanda qu'on mît à sa disposition une partie des archers et des troupes légères : il prendrait l'ennemi à revers en empruntant un chemin qu'il saurait trouver et forcerait l'entrée du fortin. On lui accorda ce qu'il demandait et il s'avança en se dissimulant à la vue des assiégés et en profitant, au milieu des escarpements de l'île, de tous les endroits accessibles. Finalement au prix de grandes difficultés et de longs détours, il parvint, sans éveiller l'attention, à un point du rempart que les Lacédémoniens confiants dans la force de la position ne gardaient pas. Tout à coup, il parut derrière eux sur le rocher, frappant d'effroi les assiégés et redoublant l'ardeur de ses troupes, qui voyaient se confirmer ce qu'elles attendaient. A ce moment les Lacédémoniens, attaqués des deux côtés, se trouvèrent, toutes proportions gardées, dans la même situation que les soldats des Thermopyles, quand les Perses les tournèrent par le sentier d'Ephialtès et les massacrèrent ; il en fut de même à Sphaktérie. Ne sachant plus de quel côté se tourner, ils cessèrent toute résistance, trop peu nombreux pour leurs adversaires et exténués de faim, ils reculèrent. Les Athéniens se trouvèrent alors maîtres des passages.
XXXVII. - Cléon et Démosthénès, qui se rendaient compte qu'à la moindre bousculade les Lacédémoniens seraient massacrés par leurs soldats, firent cesser le combat, retinrent leurs hommes, car ils voulaient amener vivants à Athènes les soldats de la garnison. Pour voir si la proclamation du héraut ferait fléchir leur résolution et les contraindrait à l'aveu de leur défaite, ils leur proposèrent par le parlementaire de se rendre, eux et leurs armes, à la discrétion des Athéniens.
XXXVIII. - A cette proclamation la plupart des Lacédémoniens jetèrent leurs bouchers et agitèrent les mains en l'air, en signe d'acceptation. Là-dessus intervint une suspension d'armes. Cléon et Démosthénès, et du côté de l'ennemi Styphôn fils de Pharax entrèrent en pourparlers. Parmi ceux qui avaient d'abord exercé le commandement, le premier, Epitadas, était mort ; son successeur désigné, Hippagrétès (276), quoique respirant encore, était couché au milieu des morts. Styphôn avait été désigné, selon le règlement, pour prendre le commandement après eux, en cas de malheur. Styphôn et ceux qui l'assistaient déclarèrent vouloir, par l'entremise du héraut, consulter sur la conduite à tenir les Lacédémoniens du continent. Mais les Athéniens ne laissèrent passer personne et se chargèrent eux-mêmes de faire venir du continent des hérauts lacédémoniens. La question fut posée deux ou trois fois. Finalement le héraut venu le dernier apporta cette réponse "Les Lacédémoniens vous engagent à décider vous-mêmes sur vous-mêmes et à ne rien faire de honteux." Les vaincus se concertèrent donc et se rendirent avec leurs armes. Ce jour-là et la nuit suivante, les Athéniens les tinrent sous bonne garde. Le lendemain, ils élevèrent un trophée dans l'île, firent leurs préparatifs d'appareillage et répartirent les prisonniers sous la garde des triérarques. Les Lacédémoniens envoyèrent un héraut et obtinrent d'enlever leurs morts. Voici le bilan des morts et des prisonniers de l'île au total quatre cent vingt hoplites lacédémoniens avaient été débarqués à Sphaktérie ; deux cent quatre-vingt-douze furent transportés vivants à Athènes ; les autres étaient morts. Au nombre des survivants il y avait environ cent vingt Spartiates. Les Athéniens avaient perdu peu de monde ; car on n'avait pas combattu en bataille rangée.
XXXIX. - Le siège de l'île depuis la bataille navale jusqu'au dernier combat dans l'île avait duré au total soixante-douze jours. Pendant vingt jours environ, le temps de l'absence des envoyés chargés de négocier la trêve, les assiégés avaient été ravitaillés ; le reste du temps, ils n'avaient eu que les vivres importés en cachette. Il restait dans l'île, au moment de la capitulation, du blé et différents approvisionnements. Car le général Epitadas, vu les vivres dont il disposait, ne les distribuait qu'avec parcimonie. Athéniens et Péloponnésiens retirèrent leurs troupes de Pylos et rentrèrent chez eux. La promesse de Cléon, si déraisonnable (277) qu'elle fût, se trouva accomplie : vingt jours lui suffirent pour amener à Athènes les prisonniers, comme il l'avait promis.
XL. - Cet événement fut pour les Grecs le plus surprenant de toute la guerre. Nul n'imaginait que la faim ou quelque nécessité que ce fût pût contraindre les Lacédémoniens à mettre bas les armes (278) ; on croyait que jamais ils ne les rendraient et que de toutes façons ils mourraient en combattant. Aussi ne pouvait-on s'imaginer que ceux qui s'étaient rendus fussent de la même trempe que ceux qui étaient morts. Par la suite, un allié d'Athènes posa, pour l'humilier, cette question à un prisonnier "Étaient-ce de braves soldats, ceux d'entre vous qui ont été tués ?" L'autre répondit que la flèche serait un objet inestimable, si elle savait discerner les braves. Il donnait ainsi à entendre que les pierres et les traits avaient frappé au hasard.
XLI. - Les prisonniers amenés à Athènes, l'on décida de les garder aux fers, jusqu'à ce qu'un accord fût conclu. Si auparavant les Péloponnésiens envahissaient l'Attique, on les tirerait de prison pour les mettre à mort. On établit à Pylos une garnison. Les Messéniens de Naupakte y envoyèrent les plus belliqueux de leurs hommes ; ils considéraient Pylos comme leur patrie, car elle avait jadis appartenu à la Messénie. De là ils pillèrent la Laconie, et comme ils parlaient la langue du pays, ils firent à la contrée un tort considérable. Les Lacédémoniens, jusqu'alors, n'avaient pas souffert du pillage et avaient été à l'abri d'une guerre de cette sorte ; leurs Hilotes désertaient et ils redoutaient que la révolte ne s'étendît sur tout le pays. Leurs inquiétudes étaient grandes et, tout en ne voulant pas les laisser paraître aux yeux des Athéniens, ils leur envoyèrent des députés pour obtenir la restitution de Pylos et de leurs hommes. Mais les Athéniens avaient des prétentions plus hautes. Il vint de Lacédémone plusieurs députations, mais elles durent s'en retourner sans avoir rien obtenu. Tels furent les événements de Pylos.
Expédition de Nicias contre Corinthe, Epidaure et Trézène (début septembre 425)
XLII. - Le même été aussitôt après, les Athéniens envoyèrent contre Corinthe une expédition composée de quatre-vingts vaisseaux, de deux mille hoplites, pris parmi leurs troupes, et de deux cents cavaliers, embarqués sur des transports aménagés à cet effet. Leurs alliés de Milet, d'Andros et de Karystos participaient à cette expédition. Les troupes étaient commandées par Nicias fils de Nikératos et deux autres stratèges. Ils prirent la mer à l'aurore et abordèrent entre la Khersonèse et Le Courant, sur la grève qui s'étend au pied de la colline de Solygeia. C'est sur cette hauteur que se fortifièrent jadis les Doriens pour faire la guerre aux Corinthiens d'origine éolienne ; il s'y trouve aujourd'hui encore un bourg qui porte le nom de Solygeia. De la grève où l'escadre avait abordé à ce bourg, il y a une distance de douze stades ; la distance est de soixante stades jusqu'à Corinthe, de vingt jusqu'à l’Isthme (279). Les Corinthiens, avertis par les Argiens de l'arrivée prochaine de l'armée athénienne, s'étaient depuis longtemps portés en masse à l'Isthme, sauf ceux qui habitent en deçà. A Ambrakie et à Leukas cinq cents hommes se trouvaient détachés ; toutes les troupes, en masse, épiaient le débarquement des Athéniens ; ceux-ci néanmoins trompèrent leur surveillance en débarquant de nuit. A la vue des signaux annonçant l'arrivée de l'ennemi, les Corinthiens accoururent en toute hâte laissant la moitié de leur monde au part de Kenkhrées, pour le cas où les Athéniens se porteraient sur Krommyôn.
XLIII. - Deux stratèges les commandaient. L'un d'eux, Battos, avec une compagnie se dirigea vers le bourg de Solygeia, non fortifié, qu'il voulait occuper. Lykophrôn, avec le reste des troupes, engagea la bataille. Les Corinthiens foncèrent sur l'aile droite athénienne, qui venait à peine de débarquer en avant de la Khersonèse, puis la mêlée devint générale. Le combat fut violent ; ce n'était qu'une suite de corps à corps. L'agile droite des Athéniens et des Karystiens qui en formaient l'extrémité reçut le choc des Corinthiens et les repoussa non sans peine. Les Corinthiens reculèrent jusqu'à un mur en pierre et, comme le terrain est escarpé, ils se trouvèrent occuper une position dominante d'où ils criblaient de pierres leurs poursuivants. Ensuite entonnant le péan ils revinrent à la charge et, comme les Athéniens ne pliaient pas, on en vint de nouveau aux mains. Un corps de Corinthiens, en se portant au secours de leur aile gauche, mit en déroute l'aile droite athénienne et la poursuivit jusqu'à la mer. A leur tour Athéniens et Karystiens les refoulèrent à une certaine distance des vaisseaux. Les deux armées se trouvèrent aux prises sans interruption ; la lutte fut particulièrement rude à l'aile droite des Corinthiens, où Lykophrôn repoussa les attaques de l'agile gauche athénienne. Car les Corinthiens s'attendaient à voir l'adversaire pousser dans la direction du bourg de Solygeia.
XLIV. - Des deux côtés, on tint longtemps sans céder un pouce de terrain. Mais les Athéniens avaient l'avantage d'avoir de la cavalerie, tandis que les Corinthiens n'en avaient pas. Finalement ceux-ci lâchèrent pied et se retirèrent dans la direction de la hauteur. Alors ils formèrent les faisceaux, se reposèrent sans descendre à la rencontre des Athéniens. Ce mouvement de recul avait été désastreux, surtout pour leur aile droite, où Lykophrôn leur stratège périt avec quantité d'hommes. Le reste de l'armée une fois forcé, ne fut pas poursuivi énergiquement et n'eut pas à fuir rapidement ; aussi put-il se retirer comme l'aile droite sur les hauteurs, où il s'établit. Les Athéniens, voyant que l'ennemi refusait le combat, dépouillèrent les cadavres et relevèrent leurs morts ; ils élevèrent immédiatement un trophée. La moitié des troupes corinthiennes, qui étaient restées à Kenkhrées pour empêcher les Athéniens de se porter avec leur flotte à Krommyôn, n'avait pu apercevoir le combat, que leur dissimulait le mont Onéion. Mais, à la vue d'une nuée de poussière, ils comprirent ce dont il s'agissait et se portèrent immédiatement à la rescousse et aussi les vieux soldats de la garnison de Corinthe, à la nouvelle de ce qui s'était passé, quittèrent la ville pour en faire autant. Les Athéniens, en apercevant tous ces gens qui avançaient dans leur direction, s'imaginèrent qu'il s'agissait d'un renfort fourni par les Péloponnésiens des villes voisines. Ils battirent en retraite précipitamment vers leurs vaisseaux, emportant les dépouilles et leurs propres morts, sauf deux qu'ils n'avaient pu retrouver et qu'ils laissèrent sur le terrain. Ils s'embarquèrent et gagnèrent les îles voisines. C'est de là qu'ils réclamèrent par le héraut et obtinrent la permission d'enlever les morts abandonnés. Dans cette affaire deux cent douze Corinthiens et un peu moins de cinquante Athéniens trouvèrent la mort.
XLV. - Les Athéniens levèrent l'ancre et le même jour se portèrent vers Krommyôn (280), du territoire de Corinthe, à cent vingt stades de cette ville. Ils y mouillèrent, ravagèrent le territoire et bivouaquèrent. Le lendemain, ils gagnèrent en longeant la côte le pays d'Épidaure, où ils firent une descente, puis arrivèrent à Méthônè, entre Epidaure et Trézène. Ils s'emparèrent de l'isthme reliant la presqu'île où est située Méthônè, s'y retranchèrent, y laissèrent une garnison et dévastèrent les campagnes de Trézène, d'Halies et d'Epidaure. Leurs travaux de fortification terminés, ils rentrèrent chez eux.
Massacre du parti aristocrate à Corcyre
XLVI. - Vers la même époque, Eurymédôn et Sophoklès (281), qui avaient quitté Pylos pour gagner par mer la Sicile, arrivèrent à Corcyre. Avec le concours des gens de la ville, ils marchèrent contre les Corcyréens qui après les troubles s'étaient établis dans la montagne d'Istôné et qui maîtres du pays y causaient de grands ravages. On attaqua et on prit leur retranchement. Mis en fuite, les occupants se réfugièrent sur une hauteur ; ils capitulèrent aux conditions suivantes ils livreraient leurs troupes auxiliaires, rendraient leurs armes et le peuple athénien déciderait de leur sort. Les stratèges, sur parole, les firent transporter dans l'île de Ptykhia, où ils devaient rester sous bonne garde jusqu'à leur transfert à Athènes. II avait été stipulé que si l'un d'eux cherchait à s'évader et se faisait prendre, la trêve se trouverait rompue pour tous. Les chefs du parti démocratique de Corcyre, craignant qu'arrivés à Athènes les prisonniers ne fussent épargnés, imaginèrent le stratagème suivant. Ils envoyèrent secrètement à ceux de l’île des amis chargés de leur faire croire, en simulant la bienveillance, que le meilleur parti pour eux serait de prendre la fuite le plus rapidement possible ; eux-mêmes mettraient à leur disposition une embarcation ; car, prétendaient-ils, les stratèges athéniens se disposaient à les livrer au populaire de Corcyre.
XLVII. - Les autres se laissèrent convaincre en avait tout combiné pour que, dès leur départ, le navire fût capturé. La trêve se trouva rompue et tous les fugitifs furent livrés aux Corcyréens. Les stratèges athéniens, en fournissant un prétexte plausible et en assurant la sécurité des auteurs de cette machination, ne contribuèrent pas peu au succès de cette perfidie. Il fut manifeste qu'ils ne voulaient pas laisser à d'autres le soin de conduire à Athènes les prisonniers ; comme ils partaient pour la Sicile, ils entendaient s'en assurer l'honneur. Les Corcyréens, dès qu'ils eurent ces hommes en leur pouvoir, les enfermèrent dans un grand édifice ; ils les en retiraient par groupes de vingt, les faisaient passer enchaînés les uns aux autres entre deux haies d'hoplites qui les frappaient et les lardaient de coups, quand ils reconnaissaient en eux des ennemis. Des gens armés de fouets pressaient la marche de ceux qui s'attardaient.
XLVIII. - Environ soixante hommes furent ainsi emmenés et exécutés, sans éveiller l'attention de ceux qui étaient dans l'édifice et qui s'imaginaient seulement qu'on les transférait ailleurs. Mais enfin on se chargea de les détromper ; alors ils se mirent à implorer les Athéniens, les suppliant de leur donner eux-mêmes la mort, s'ils y consentaient. Désormais, ils refusèrent de sortir du bâtiment et menacèrent de s'opposer de toutes leurs forces à quiconque voudrait y pénétrer. Les Corcyréens renoncèrent alors à forcer les portes, ils montèrent sur le toit, pratiquèrent dans le plafond une ouverture, par laquelle ils les mitraillèrent, à l'intérieur, à coups de pierres et de traits. Les malheureux se garaient du mieux qu'ils pouvaient ; beaucoup se donnèrent la mort de leurs propres mains, en s'égorgeant à l'aide des flèches qu'ils recevaient, en se pendant avec les sangles des lits à leur portée ou au moyen de lacets confectionnés avec leurs vêtements. Bref, pendant la plus grande partie de la nuit, qui était tombée sur cette scène affreuse, toutes sortes de mort leur furent infligées et ils périrent soit de leur propre main, soit sous les coups dont on les accablait d'en haut. Au jour, les Corcyréens entassèrent leurs cadavres sur des chariots et les transportèrent hors de la ville. Toutes les femmes qui avaient été prises dans le fortin furent réduites en esclavage. Telle fut la fin infligée par le parti populaire (282) aux Corcyréens réfugiés dans la montagne. Cette révolution considérable prit fin, du moins en ce qui concerne la guerre présente. Le parti aristocratique avait été pour ainsi dire anéanti. Les Athéniens firent voile vers la Sicile, but primitif de leur expédition ; ils y menèrent la guerre avec les alliés qu'ils y avaient.
XLIX. - Les Athéniens de Naupakte, de concert avec les Akarnaniens, se mirent en campagne à la fin de l’'été et prirent par trahison Anaktorion, ville corinthienne située à l’embouchure du golfe d'Ambrakie. Les Akarnaniens en chassèrent les Corinthiens et envoyèrent de tous les coins du pays des gens pour l'occuper.
L. - L'hiver suivant, Aristidès fils d'Arkhippos, l'un des stratèges commandant les vaisseaux athéniens chargés de percevoir le tribut qui avaient été envoyés chez les alliés, arrêta à Eiôn à l'embouchure du Strymôn le Perse Artaphernès (283), qui se rendait à Lacédémone avec une mission du Roi. On l'amena à Athènes, on déchiffra la lettre écrite en caractères assyriens (284) dont il était porteur. Entre beaucoup d'autres renseignements, on y lut en substance que le Roi ne comprenait rien aux demandes des Lacédémoniens ; les nombreux envoyés que ceux-ci lui avaient adressés ne s'accordaient pas entre eux ; s'ils voulaient se faire comprendre, ils devaient lui adresser des ambassadeurs avec Artaphernès. Les Athéniens le firent partir par la suite pour Ephèse, avec une trière, en lui adjoignant des ambassadeurs. Mais, arrivés dans cette ville, ils y apprirent la mort récente d'Artaxerxès fils de Xerxès et ils revinrent à Athènes.
LI. - Le même hiver, les habitants de Khios démolirent la nouvelle muraille à la demande des Athéniens qui redoutaient de leur part un soulèvement. Pourtant les Khiotes leur avaient donné des gages et la ferme assurance qu'ils ne changeraient rien à leur constitution. L'hiver prit fin, ainsi que la septième année de la guerre racontée par Thucydide.
424
LII. - Dès le début de l'été suivant, une éclipse de soleil se produisit, à l'époque de la nouvelle lune (285) et au commencement du même mois eut lieu un tremblement de terre. Les exilés de Mytilène et du reste de Lesbos se réunirent sur le continent d'où ils partirent pour la plupart avec des troupes mercenaires du Péloponnèse. Ils prirent Rhoeteion et contre une rançon de deux mille statères en monnaie phokéenne (286) restituèrent la ville à ses habitants, sans y commettre aucune déprédation. Après quoi, ils marchèrent contre Antandros, dont ils s'emparèrent par trahison. Ils projetaient de délivrer les autres villes, dites de la Côte, qu'avaient jadis occupées les Mytiléniens, mais que tenaient maintenant les Athéniens. Ils convoitaient surtout Antandros. Se fortifiant dans cette ville, il leur serait facile de construire des vaisseaux, en raison des bois de l'Ida tout proches et de l'abondance des autres matériaux ; puis ils auraient toute latitude, en la prenant comme base, de ruiner Lesbos, située à peu de distance et de s'emparer des autres villes éoliennes du continent. Voilà les préparatifs auxquels ils se livraient.
Succès de Nicias à Cythère et sur la côte laconienne (juin 424)
LIII. - Le même été, les Athéniens mirent à la voile contre Cythère avec soixante vaisseaux, deux mille hoplites et un petit nombre de cavaliers. Ils emmenaient avec eux des Milésiens et quelques autres alliés. A la tête de cette expédition se trouvaient Nicias fils de Nikératos, Nikostratos fils de Diitréphès et Autoklés fils de Tolmaeos. Cythére est une île adjacente à la Laconie, à la hauteur du cap Maléa. Les habitants sont des Lacédémoniens, de la classe des Périèques ; chaque année Sparte y envoyait un magistrat appelé Juge pour Cythère (287) ; elle y entretenait constamment une garnison d'hoplites et veillait avec le plus grand soin sur cette île qui offrait un port aux navires marchands en provenance d'Egypte et de Libye et qui préservait la Laconie des incursions de pirates du côté de la mer, par où seulement elle est accessible. Car cette île s'étend dans toute sa longueur sur la mer de Sicile et sur la mer de Crète.
LIV. - Les Athéniens y abordèrent et, avec un corps de dix vaisseaux et de deux mille hoplites de Milet, ils s'emparèrent de la ville maritime appelée Skandeia. Avec le reste de leur armée, ils débarquèrent sur la partie de l'île qui fait face au cap Maléa, marchèrent contre la ville maritime des Cythériens ; ils trouvèrent immédiatement tous les habitants campés hors de la ville. Un combat eut lieu ; les Cythériens résistèrent quelque temps, mais bientôt ils reculèrent et se réfugièrent dans la ville haute. Alors ils convinrent avec Nicias et les stratèges athéniens de se rendre à discrétion, pourvu qu'on leur laissât la vie. Déjà des pourparlers avaient été engagés entre Nicias et quelques Cythériens ; aussi arriva-t-on plus rapidement à un accord immédiat et consentit-on des conditions moins rigoureuses pour le présent et pour l'avenir. Autrement, les Athéniens eussent volontiers expulsé les Cythériens, étant donné leur qualité de Lacédémoniens et la position de l'île contre la Laconie. Après cet accord, les Athéniens prirent possession de Skandeia, ville située sur le port et mirent une garnison à la ville des Cythériens ; puis ils firent voile vers Asinè, Hélos et la plupart des villes maritimes ; ils y opérèrent des descentes, y bivouaquèrent aux endroits favorables et ravagèrent le pays pendant seps jours.
LV. - Voyant les Athéniens maîtres de Cythère, les Lacédémoniens s'attendaient à subir sur leur propre territoire de semblables descentes. Néanmoins, nulle part, ils ne leur opposèrent leurs forces réunies. Ils se contentèrent d'envoyer ici et là, aux endroits les plus menacés, des détachements de garde, composés surtout d'hoplites ; ailleurs, ils redoublaient de précautions. Bien des raisons leur faisaient craindre des changements dans leur gouvernement : la défaite considérable et inattendue qu'ils avaient subie à Sphaktérie, la prise par l'ennemi de Pylos et de Cythère, bref une guerre qui de toutes parts multipliait à l'improviste ses coups subits. Aussi contre leur habitude ils équipèrent quatre cents cavaliers et des archers (288). Plus que jamais, ils étaient las de la guerre, engagés qu'ils étaient dans une lutte qu'il faudrait mener avec des vaisseaux et contre des Athéniens, pour qui l'inaction était toujours une trahison de leurs justes espérances. En outre, les coups de la fortune, qui, en si peu de temps et contre leur attente, s'étaient multipliés, les avaient terriblement frappés ; ils craignaient la répétition d'un désastre comme celui de Sphaktérie. Bref ils n'avaient plus la même hardiesse. La moindre de leurs entreprises leur paraissait vouée à l'échec, tant leur confiance se trouvait ébranlée à la suite de revers inaccoutumés.
LVI. - Malgré les ravages exercés par les Athéniens sur la région côtière, les Lacédémoniens se tinrent généralement en repos. Quand une descente s'effectuait face à une de leurs garnisons, tous, dans l'état d'esprit que nous avons indiqué, se croyaient numériquement inférieurs. Une seule garnison résista aux environs de Kotyrta et d'Aphroditia ; elle fonça sur un corps de troupes légères éparses dans la campagne et le mit en fuite ; mais reçue par les hoplites elle fit demi-tour, perdant quelques hommes et se faisant prendre des armes. Les Athéniens élevèrent un trophée et de là firent voile vers Cythère. Ensuite, ils se dirigèrent vers Épidaure-Liméra, ravagèrent une partie du territoire et arrivèrent à Thyréa, ville de la contrée appelée la Kynouria, voisine de l'Argolide et de la Laconie. Les Lacédémoniens, qui jadis l'habitaient, l'avaient donnée aux Éginètes expulsés, voulant ainsi reconnaître les services rendus par Égine au moment du tremblement de terre et de la révolte des Hilotes et marquer que ses habitants, tout en étant soumis aux Athéniens, n'avaient pas cessé d'être du parti de Lacédémone.
LVII. - A l'arrivée des athéniens, les Éginètes abandonnèrent la muraille qu'ils étaient occupés à élever au bord de la mer. Ils se réfugièrent dans leur ville haute distante de là de dix stades. Une des garnisons lacédémoniennes de la contrée, qui collaborait à l'édification de la muraille, refusa, malgré les instances des Éginètes, d'entrer dans les murs, car elle redoutait de s'y trouver enfermée. Elle se retira sur les hauteurs, où ne se croyant pas en état de combattre, elle ne bougea plus. Sur ces entrefaites les Athéniens abordent, avancent immédiatement avec toutes leurs forces et s'emparent de Thyréa. Ils brûlèrent la ville, la détruisirent entièrement et retournèrent à Athènes en emmenant tous les Éginètes qui n'avaient pas péri dans l'action, et Tantalos, fils de Patroklès, le commandant qui représentait parmi eux les Lacédémoniens. Il avait été blessé et fait prisonnier. Les Athéniens ramenèrent également quelques habitants de Cythère, que, soucieux de leur sécurité, ils crurent bon de transporter ailleurs. On décida de les déposer dans les îles ; les autres Cythériens restés dans l'île paieraient un tribut de quatre talents. Tous les Éginètes faits prisonniers furent condamnés à mort ; on assouvissait ainsi une haine invétérée (289). Tantalos fut mis aux fers avec les Lacédémoniens pris à Sphaktérie.
Situation en Sicile
LVIII. - Le même été, en Sicile, un armistice intervint entre les habitants de Kamarina et ceux de Géla. Puis toutes les autres villes grecques de Sicile envoyèrent des députés qui se réunirent à Géla (290) et entamèrent des pourparlers en vue d'une conférence de réconciliation. Maintes opinions furent exprimées de part et d'autre ; on ne parvenait pas à se mettre d'accord ; on réclamait dans la mesure où on se croyait lésé. Enfin le Syracusain Hermokratès, fils d'Hermôn, parlant dans l'intérêt général, contribua particulièrement à rallier les suffrages.
LIX. - "Ce n'est pas en qualité de citoyen d'une des villes les moins importantes ou les plus éprouvées par la guerre que je vais, Siciliens, prendre la parole devant vous. Je voudrais m'efforcer de montrer à la Sicile tout entière le parti qui me paraît le plus conforme à l'intérêt général. A quoi bon entrer dans de longs détails pour montrer à des gens qui ne les ignorent pas les maux qu'entraîne la guerre ? Du reste, ce n'est pas par ignorance qu'on se voit poussé à l'entreprendre, ni par crainte qu'on l'évite, si l'on pense y trouver du profit. Mais les uns pensent que les gains qu'elle procure compensent largement les dangers ; les autres acceptent les risques et aiment mieux les courir que subir une perte immédiate. Que les adversaires n'aient ni les uns ni les autres ces avantages, au moment opportun, c'est alors qu'il est utile de les inviter à se réconcilier. Tel est notre cas ; nous ne pourrions manquer de tirer le plus grand profit d'une pareille conviction. C'est parce que chacun de nous voulait servir ses intérêts particuliers que nous avons pris les armes au début ; tâchons maintenant que nos discussions aboutissent à un accord. Si chacun n'obtient pas ce qui lui revient de droit, nous recommencerons la guerre.
LX. - Pourtant, si nous sommes sages, il faut en convenir, notre réunion n'a pas seulement pour objet de régler nos intérêts particuliers ; c'est la Sicile tout entière qui est à mon avis exposée aux attaques des Athéniens ; il s'agit de tâcher de la sauver. Plus que mes discours les Athéniens vous contraindront à cette réconciliation : ce sont les plus puissants des Grecs ; ils sont près de nous, avec un petit nombre de vaisseaux, occupés à guetter nos fautes et, se parant du titre d'alliés, ils font servir à leur profit et sous de beaux prétextes leur hostilité naturelle à notre égard. Poursuivons la guerre ; faisons appel au concours de ces gens, qui, sans qu'on les invite, interviennent d'eux-mêmes, ruinons-nous par nos dépenses particulières ; travaillons à étendre leur pouvoir ! Tout naturellement, quand ils verront notre épuisement, ils viendront avec des forces plus grandes et feront tout pour soumettre le pays entier à leur domination.
LXI. - Pourtant, si nous sommes sages, c'est pour acquérir ce que nous n'avons pas et non pour amoindrir ce que nous possédons, que nous faisons appel à des alliés et que nous acceptons les risques. Sachons-le : les dissensions sont la mort de tous les États, mais plus encore pour la Sicile, car les habitants sont d'autant plus exposés que les divisions entre cités sont plus graves. Il faut nous convaincre de cette vérité, réconcilier le citoyen avec le citoyen, la cité avec la cité (291). Bref il faut tâcher de sauver en commun la Sicile entière. Nul ne doit se mettre dans l'esprit que les Athéniens n'en veulent qu'aux seuls Siciliens d'origine dorienne et que les Khalkidiens sont en sécurité, parce qu'ils sont d'origine ionienne. Ce n'est pas par antipathie de race qu'ils viennent nous attaquer, mais par convoitise des biens que nous tous, Siciliens, nous possédons en commun. Ils l'ont bien montré, tout dernièrement à l'appel des gens d'origine khalkidienne. Ceux-là n'avaient jamais attardé leur concours en vertu d'un traité. Mais les Athéniens sont venus à leur aide avec plus d'empressement que n'en demandait le traité. Que les Athéniens aient cette ambition et ces visées, c'est bien pardonnable et je blâme, non pas ceux qui veulent établir leur domination, mais ceux qui sont prêts à la subir. Car la nature de l'homme est ainsi faite ; il subordonne ce qui lui cède, il se garde de ce qui lui résiste. Cela, nous le savons, et nous ne prenons pas nos précautions et nous ne jugeons pas que l'essentiel est de nous mettre à l'abri du danger commun ! Quelle folie ! Pourtant nous serions vite délivrés de ce danger, si nous voulions nous mettre d'accord. Car la base d'opération des Athéniens n'est pas chez eux, mais chez ceux qui les ont appelés. De la sorte, ce n'est pas la guerre qui mettra fin à la guerre ; mais c'est la paix qui terminera sans difficultés nos dissensions. Et ces auxiliaires qui se parent de beaux prétextes, mais qui sont de coupables agresseurs, s'en retourneront, comme il convient, sans avoir atteint leur but.
LXII. - Si nous voulons prendre une sage résolution, tel sera l'immense avantage que nous retirerons du côté des Athéniens. Si la paix est, comme tous en conviennent, le premier des biens, pourquoi ne pas l'instituer parmi nous ? Si l'un y gagne, si l'autre y perd, ne croyez-vous pas que la tranquillité, plus que la guerre, soit propre à faire cesser les maux de l'un et à conserver à l'autre ses avantages ? N'est-ce pas la paix qui assure honneurs, distinctions éminentes et toutes sortes de biens qu'il serait trop long d'énumérer ? Réfléchissez-y bien et ne dédaignez pas mes paroles ; profitez-en au contraire pour assurer votre salut. Si vous croyez compter dans vos entreprises sur la justice ou la force, craignez de voir vos espérances terriblement trompées. On a vu maintes fois, sachez-le, des gens poursuivre une juste vengeance ou compter sur leur puissance pour satisfaire leurs ambitions ; les uns, loin d'y parvenir, n'ont pas même réussi à se sauver ; les autres, loin d'accroître leur puissance, ont perdu ce qu'ils avaient en propre. Car la justice ne suffit pas, à elle seule, à assurer le châtiment du coupable ; la force n'est pas solide parce qu'elle est portée par l'espérance. Ce sont les incertitudes du destin, qui très souvent l'emportent ; si peu nécessaires qu'elles soient, elles ont aux yeux de tous cet immense avantage, que, toutes craintes égales, on met dans l'attaque plus de circonspection.
LXIII. -Maintenant, alarmés à la fois par la crainte d'un avenir insaisissable et par l'effroi que vous cause la présence des Athéniens, convaincus aussi que la faillite de nos espérances est imputable aux obstacles que je viens d'indiquer, chassons de notre pays les ennemis qui nous menacent ; concluons entre nous un accord éternel ; sinon, par une trêve aussi longue que possible, ajournons la solution de nos différends particuliers. Bref, si vous m'écoutez, chacun de nous, sachez-le, habitera une cité indépendante où il aura tout pouvoir de punir ou de récompenser sur-le-champ le mal et le bien ; dans le cas contraire si vous vous défiez de moi, pour obéir à d'autres avis, il ne sera plus question pour nous de punir l'agresseur ; en mettant les choses au mieux, nous aurons pour amis nos pires ennemis et nous serons en désaccord avec ceux que nous devons aimer.
LXIV. - Pour moi, je répète ce que j'ai dit en commençant. Membre d'une cité considérable, qui est en état d'attaque plutôt que réduite à se défendre, je fais acte de prévoyance en vous conseillant des concessions réciproques. Je souhaite que, en voulant faire du mal à vos ennemis, vous ne vous en fassiez pas davantage à vous-mêmes. Car la folie des querelles ne me porte pas à croire que j'ai autant de pouvoir sur un destin qui échappe à mes prises que sur ma propre pensée. Mon avis est de céder à ce à quoi je puis raisonnablement céder. J'estime que les autres doivent en faire autant et que de vous-mêmes vous devez accorder ce que les ennemis vous forceraient à céder. II n'y a nulle honte à se faire des concessions entre gens de même race, Doriens entre Doriens, Khalkidiens entre Khalkidiens, bref entre voisins, entre habitants d'un même pays baigné par la mer et portant tous le nom de Siciliens. Je crois que nous nous ferons la guerre, quand il le faudra et il nous arrivera ensuite de traiter et de nous réconcilier. Mais si nous sommes sages, nous nous unirons toujours pour repousser les attaques de l'étranger ; si, quoique visés isolément, nous sommes exposés au même danger, jamais à l'avenir nous n'appellerons des alliés ni des conciliateurs. Ainsi nous assurerons sur-le-champ deux grands avantages à la Sicile : nous nous débarrasserons des Athéniens et de la guerre civile et, à l'avenir, nous habiterons ensemble un pays libre et moins exposé aux menaces de l'étranger."
LXV. - Tel fut le discours d'Hermokratès. Les Siciliens convaincus décidèrent de mettre d'eux-mêmes et d'un commun accord fin à la guerre. Chacun conserva ce qu'il possédait les habitants de Kamarina obtinrent Morgantinè contre le versement aux Syracusains d'une somme déterminée. Les alliés d'Athènes convoquèrent les commandants athéniens et leur signifièrent leur intention d'adhérer à l'accord et de les comprendre également dans le traité. Sur leur approbation, l'accord se conclut. Là-dessus les vaisseaux athéniens quittèrent la Sicile . Mais à leur arrivée à Athènes, les uns comme Pythodôros et Sophoklès furent punis d'exil ; le troisième, Eurymédôn, se vit infliger une amende. Les Athéniens prétendaient qu'on avait obtenu leur départ à prix d'argent, alors qu'ils auraient pu réduire la Sicile en leur pouvoir ; tant leurs succès présents les poussaient à croire que rien ne pouvait leur résister ; tant ils s'imaginaient pouvoir venir à bout, quels que fussent les moyens à leur disposition, des entreprises même les plus difficiles ! Cette prétention est imputable à une suite de succès inattendus qui les gonflait d'espoir.
Opérations contre Mégare (début août 424)
LXVI. - Le même été, les habitants de Mégare (292) accablés par les maux que leur causait la guerre avec les Athéniens, qui chaque année faisaient avec toute leur armée deux incursions sur leur territoire, exposés aussi aux méfaits de leurs exilés, qui de Pèges (Les Sources), où l'émeute menée par le parti populage les avait chassés, ne cessaient de se livrer au pillage, agitèrent entre eux la question du retour des exilés pour éviter que la république ne fût exposée à ce double danger, Les amis des exilés informés de ces rumeurs se mirent à défendre avec plus d'ardeur et d'audace qu'auparavant cette proposition. Les chefs de la faction démocratique, assurés que le peuple épuisé par les maux ne pourrait être avec eux pour supporter cette nouvelle épreuve, prirent peur et entrèrent en pourparlers avec les stratèges Athéniens Hippokratès fils d'Ariphrôn et Démosthénès fils d'Alkisthénès. Ils voulaient leur livrer la ville, estimant qu'ils courraient ainsi moins de dangers qu'en faisant rentrer ceux qu'ils avaient expulsés. Ils convinrent d'abord que les Athéniens s'empareraient des Longs-Murs, à huit stades de la ville, du côté de Nisa, leur port. Ainsi les Péloponnésiens ne pourraient accourir de Nisaea ; dans cette ville les Péloponnésiens seuls formaient la garnison, pour mieux tenir Mégare. Ensuite, ils feraient tout pour livrer la ville haute. Ces deux conditions remplies, les gens de Mégare viendraient plus facilement à composition.
LXVII. - Quand des deux côtés ont eut pris et arrêté ces dispositions, les Athéniens vinrent à la ville, de nuit, pour gagner Minoa, île dépendant de Mégare. Ils disposaient de six cents hoplites que commandait Hippokratès. Ils se dissimulèrent dans un fossé peu éloigné d'où les Mégariens tiraient l'argile pour la confection des briques du rempart. Le reste des troupes avec Démosthénès, l'autre stratège, les troupes légères de Platée et les péripoles se mirent en embuscade au temple d'Enyalios, plus proche encore de la ville. Ces préparatifs nocturnes échappèrent à tous, sauf à ceux qui devaient conduire l'opération. Un peu avant le point du jour, les Mégariens qui trahissaient leur patrie imaginèrent le stratagème suivant depuis longtemps pour exercer la piraterie, ils avaient obtenu, en circonvenant le commandant de la place, qu'on leur ouvrît les portes. De nuit, ils faisaient transporter à la mer sur un chariot, en utilisant le fossé, un canot à deux rames et gagnaient le large. Avant le jour ils ramenaient le canot sur le chariot et le faisaient rentrer par les portes à l'intérieur de l'enceinte. Ils évitaient ainsi d'éveiller les soupçons des Athéniens de Minoa, qui n'apercevaient dans le port aucune embarcation. Déjà le chariot était aux portes de la ville. Les gardes ouvrirent comme à l'ordinaire pour le laisser passer, quand à sa vue les Athéniens, ainsi qu'il avait été convenu, sortirent de leur embuscade et accoururent avant que ta porte se fermât et au moment où le chariot s'y trouvait encore engagé. Les Mégariens, qui étaient de connivence avec eux, égorgent les gardes. Les Platéens aux ordres de Démosthénès et les péripoles arrivèrent au pas de course à l'endroit où se dresse maintenant un trophée. Un combat s'engagea à l'intérieur des portes, car les Péloponnésiens peu éloignés étaient accourus au premier bruit. Les Platéens furent victorieux ; les hoplites athéniens arrivèrent et pénétrèrent par les portes qu'occupaient solidement les gens de Platée.
LXVIII. - A mesure que les Athéniens franchissent la porte, ils s'avancent vers la muraille. Quelques soldats de la garnison péloponnésienne commencèrent par résister et par les repousser, éprouvant quelques pertes. Mais la plupart prirent la fuite, effrayés par cette attaque soudaine en pleine nuit et persuadés que toute la population de Mégare avait trahi. Un fait tout fortuit contribua à leur déroute : un héraut athénien fit de son propre mouvement la proclamation que ceux des Mégariens qui le voulaient pouvaient aller en armes se joindre aux Athéniens. Alors, les Péloponnésiens cessèrent toute résistance et crurent avoir effectivement contre eux tout le peuple ; ils se réfugièrent à Nisaea. Au lever du jour, les murailles étaient déjà prises et une grande agitation régnait dans Mégare. Ceux des Mégariens de complicité avec les Athéniens et le reste des gens qui étaient dans la confidence disaient qu'il fallait ouvrir les portes et marcher au combat. Car il avait été convenu que, dès l'ouverture des portes, les Athéniens se précipiteraient dans la ville ; les conjurés devaient se frotter d'huile pour être reconnaissables et éviter d'être malmenés. Or ils pouvaient ouvrir les portes sans grand danger ; il était entendu que d'Eleusis arriveraient quatre mille hoplites athéniens et six cents cavaliers. Effectivement, ceux-ci s'étaient mis en route pendant la nuit et ils étaient arrivés. Les conjurés, frottés d'huile, se trouvaient aux portes, quand un des affidés dévoile le complot. Les habitants se réunissent, arrivent en masse et déclarent qu'il faut s'abstenir de faire une sortie, puisque jamais auparavant on n'avait osé en faire, bien qu'on disposât de plus de forces ; il ne fallait pas mettre la ville dans un danger manifeste ; ceux qui seraient d'un avis différent se verraient exposés à leurs coups sans tarder. Ils feignaient d'être dans l'ignorance du complot et présentaient seulement leur opinion comme la meilleure. Cependant ils restaient près des portes pour assurer leur défense, si bien que les conjurés ne purent exécuter leur projet.
LXIX. - Les stratèges athéniens, informés de ce contretemps et convaincus de l'impossibilité de s'emparer de la ville de vive force, se mirent sur-le-champ à élever un mur autour de Nisaea. Ils étaient persuadés que s'ils réussissaient à s'emparer de la place avant qu'on vînt à son secours, on obtiendrait plus rapidement