THUCYDIDE
HISTOIRE DE LA GUERRE DU PÉLOPONNÈSE
LIVRE DEUXIÈME
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I . - Ici commence la guerre des Athéniens et des Péloponnésiens, aidés respectivement par leurs alliés . Au cours des hostilités, ils n'eurent de rapports que par l'intermédiaire du héraut et la lutte une fois engagée ne connut plus de répit . Les événements sont rapportés dans l'ordre chronologique, par étés et par hivers . 431 Affaire de Platée : Thèbes attaque Platée, cité alliée d'Athènes. L'assaut est repoussé mais, la trêve de 30 ans est rompue de facto (avril) II. - La trêve de Trente Ans, qui avait été conclue après la prise de l'Eubée, ne subsista que pendant quatorze ans. Au cours de la quinzième année, Chrysis étant prêtresse à Argos depuis quarante-huit ans, Aenêsias étant éphore à Sparte et Pythodoros ayant encore à exercer l'archontat à Athènes pendant quatre mois, le sixième ceux qui les avaient introduits ; au lieu de se mettre à l'oeuvre immédiatement et de pénétrer dans les maisons de leurs ennemis, ils préfèrent user de proclamations conciliantes et amener les habitants à composer à l'amiable : un héraut fit savoir que quiconque voudrait entrer dans la confédération nationale de la Panbéotie n'avait qu'à se ranger en armes aux côtés des Thébains. Ils pensaient de cette manière gagner facilement la ville à leur cause. III. - Les Platéens, voyant les Thébains à l'intérieur des murs et la ville instantanément occupée, furent pris de peur et crurent les occupants beaucoup plus nombreux qu'ils ne l'étaient ; rien d'étonnant à cela, car dans la nuit ils ne pouvaient rien distinguer. Aussi se décidèrent-ils à négocier ; ils acceptèrent les conditions des Thébains et se tinrent tranquilles, d'autant plus qu'aucune mesure d'exception n'était prise. Mais au cours des pourparlers ils s'aperçurent du petit nombre des Thébains et pensèrent qu'en les attaquant ils en viendraient facilement à bout ; en réalité la masse des Platéens ne désirait pas quitter le parti des Athéniens. Ils décidèrent donc de tenter la chance. Pour éviter de se faire repérer dans les rues, ils percèrent les murs des maisons et parvinrent ainsi à se concerter. Ils barrèrent les rues avec des chariots dépourvus de leurs attelages et dressèrent des sortes de barricades ; bref ils prirent toutes les mesures que semblait exiger la situation. Quand tout fut prêt autant qu'il était possible, les Platéens mettant à profit la fin de la nuit, aux approches du petit jour, sortirent des maisons pour attaquer les Thébains. Ils voulaient éviter que le grand jour augmentât leur audace et les mettre ainsi en état d'infériorité. La nuit devait les rendre plus timorés et faciliter leur défaite, parce qu'ils ne connaissaient pas la ville. Ils attaquèrent donc immédiatement et en vinrent tout de suite aux mains. IV. - Les Thébains, voyant qu'ils étaient tombés dans le panneau, se massèrent en rangs serrés et commencèrent à repousser les attaques, là où les Platéens fonçaient sur eux. Deux fois, trois fois, ils les refoulèrent. Mais le tumulte ne tarda pas à augmenter : les Platéens revenaient à la charge ; les femmes et les serviteurs, de l'intérieur des maisons, avec des cris et des hurlements, les canardaient à coups de pierres et de tuiles ; bien plus une violente averse survint dans les ténèbres. Bref, les Thébains pris de panique firent demi-tour et s'enfuirent à travers la ville. La plupart dans l'obscurité et la boue ne parvenaient pas à trouver les issues qui auraient facilité leur fuite, de fait on n'y voyait goutte, la lune étant à son déclin. Par contre les poursuivants connaissaient le moyen de leur couper la retraite. Aussi la plupart périrent. Un Platéen ferma la porte de la ville par laquelle les Thébains étaient entrés et qui seule était ouverte. Il utilisa, en guise de pêne, un fer de javelot, qu'il fit entrer dans la gâche. Ainsi par là toute sortie était impossible. Poursuivis à travers la ville, les uns escaladèrent la muraille et se précipitèrent à l'extérieur, la plupart périrent. D'autres parvinrent à une porte qui n'était pas gardée ; une femme leur donna en cachette une hache avec laquelle ils firent sauter la barre ; ils s'échappèrent, mais en petit nombre, car leur fuite fut bientôt éventée. D'autres périrent en différents endroits de la ville. Le plus grand nombre, principalement ceux qui étaient restés groupés, tomba sur une vaste construction, qui dépendait des remparts et dont la porte la plus voisine était ouverte. Ils s'imaginèrent que cette porte état la porte de la ville et qu'elle donnait directement sur l'extérieur. Les Platéens, les voyant pris dans cette souricière, se demandèrent s'il fallait les brûler sur-le-champ en mettant le feu à l'édifice ou leur réserver un autre traitement. Finalement ceux de ce groupe et tous ceux qui vivaient encore et qui erraient à travers la ville décidèrent de se rendre aux Platéens sans condition. Tel fut le sort de ceux qui entrèrent à Platée. V. - D'autres Thébains, qui devaient avec toute l'armée être rendus de nuit à Platée en prévision d'un échec possible des assaillants, apprirent en cours de route ce qui s'était passé et se portèrent au secours de leurs compatriotes. Or Platée se trouve à soixante-dix stades de Thèbes ; l'orage de la nuit retarda leur marche ; l'Asopos avait grossi et était difficilement guéable. La pluie, les difficultés de la traversée du fleuve les empêchèrent de suivre leur horaire et à leur arrivée leurs camarades avaient péri ou avaient été pris vivants. A la nouvelle de ce désastre ils se mirent à traquer les Platéens qui étaient en dehors de la ville ; il y avait du monde dans la campagne et tout l'attirail qui s'y trouve quand un danger imprévu surgit en pleine paix. Les Thébains voulaient en se saisissant de leurs personnes avoir une monnaie d'échange pour ceux de l'intérieur, au cas où quelques-uns seraient encore vivants. Telles étaient leurs intentions. Ils étaient encore à délibérer, quand les Platéens, soupçonnant leurs desseins et craignant pour ceux du dehors, envoyèrent un héraut aux Thébains : ils dénonçaient l'impiété que ceux-ci avaient commise en essayant de s'emparer de la ville en pleine paix ; pour les gens du dehors les Thébains ne devaient leur faire aucun mal, s'ils ne voulaient pas voir les prisonniers massacrés par les Platéens. Si les Thébains évacuaient le territoire de Platée, leurs hommes leur seraient rendus. Telle est la version des Thébains, ces conditions, ils l'affirment, furent faites sous la foi du serment. Les Platéens nient avoir promis la reddition immédiate des prisonniers ; des négociations préalables devaient avoir lieu en vue d'un arrangement définitif ; ils déclarent n'avoir fait aucun serment. Les Thébains évacuèrent le territoire, sans avoir fait le moindre mal aux habitants. Mais les Platéens en toute hâte firent rentrer dans la ville ce qui se trouvait dans la campagne, puis, sans délai, massacrèrent les prisonniers. Ils étaient cent quatre-vingts : parmi eux se trouvait Eurymachos, avec qui les traîtres avaient négocié. VI. - Cela fait, ils envoyèrent à Athènes un messager, rendirent par traité aux Thébains les cadavres et prirent dans la ville les dispositions que paraissaient exiger les circonstances. Les Athéniens avaient été informés immédiatement des événements de Platée ; ils avaient arrêté sur-le-champ tous les Béotiens qui se trouvaient en Attique, puis avaient envoyé un héraut à Platée ; ils recommandaient aux Platéens de ne prendre contre leurs prisonniers aucune mesure d'exception, avant qu'eux-mêmes eussent statué sur le sort des Béotiens. Car ils ignoraient encore la mort des Thébains. En effet le premier messager était parti, au moment où les Thébains pénétraient dans Platée ; et le second, à l'instant où les assaillants venaient d'être vaincus et pris ; les Athéniens n'avaient rien su des événements postérieurs. C'est dans cette ignorance qu'ils avaient envoyé le héraut ; à son arrivée, les prisonniers avaient péri. Là-dessus les Athéniens envoyèrent un corps de troupe à Platée, y concentrèrent des approvisionnements, y laissèrent une garnison et évacuèrent, avec les femmes et les enfants, toutes les bouches inutiles. VII. - Après cette affaire de Platée, après cette rupture éclatante de la trêve, les Athéniens se préparèrent à la guerre. Les Lacédémoniens et leurs alliés s'y préparèrent également. Des deux côtés on se disposa à envoyer des ambassades auprès du Roi et dans les pays barbares, partout où l'on espérait obtenir quelque secours. Les deux partis firent entrer dans leur alliance des cités qui jusque-là n'étaient pas soumises à leur domination. Les Lacédémoniens intimèrent l'ordre à leurs congénères d'Italie et de Sicile qui avaient pris leur parti, de fournir, en plus des vaisseaux qui se trouvaient dans le Péloponnèse, et selon l'importance de chaque cité, des bâtiments jusqu'au nombre de cinq cents ; de préparer une somme d'argent fixée ; pour le reste de se tenir tranquilles, de ne laisser entrer dans les ports qu'un seul navire athénien à la fois, jusqu'à ce que les préparatifs fussent terminés. Les Athéniens, de leur côté, firent le dénombrement de leurs alliés et sollicitèrent plus particulièrement par leurs ambassadeurs les pays du pourtour du Péloponnèse : Corcyre, Céphallènie, l'Acarnanie et Zacynthe ; ils se rendaient compte que, s'ils pouvaient compter fermement sur leur amitié, ils porteraient la guerre tout autour du Péloponnèse. VIII. - Des deux côtés, on nourrissait de grands desseins, on consacrait toutes ses forces à la préparation de la guerre. Rien de plus naturel : dans les débuts d'une affaire tout le monde montre plus d'ardeur. Les hommes en état de porter les armes, nombreux alors dans le Péloponnèse et à Athènes, se lançaient, faute d'expérience, avec empressement dans la lutte. Tout le reste de la Grèce était surexcité en présence du conflit qui mettait aux prises les cités les plus puissantes. On colportait maintes prédictions les devins multipliaient les oracles dans les cités qui se préparaient à la guerre, comme dans les autres. Peu de temps avant ces événements, Délos subit un tremblement de terre (121), ce qui de mémoire d'homme n'était jamais arrivé. On dit et on crut qu'il y avait là un présage pour les événements à venir. On recherchait avec soin tous les faits de ce genre qui avaient pu se produire. La sympathie générale inclinait du côté des Lacédémoniens, d'autant plus qu'ils proclamaient leur intention de délivrer la Grèce (122). Tous, les particuliers comme les villes, déployaient leurs efforts, tant en paroles qu'en action, pour leur venir en aide. Chacun croyait entraver la marche des affaires en n'y participant pas, si vive était l'irritation de la plupart des Grecs contre les Athéniens, les uns voulant secouer leur domination, les autres craignant d'être dominés.
IX. - C'est avec ces préparatifs et dans cet état d'esprit qu'on se jeta tête baissée dans la guerre. Voici les alliés des deux partis au début des hostilités. Aux côtés des Lacédémoniens combattaient : tous les Péloponnésiens qui habitent à l'intérieur de l'isthme, à l'exception des Argiens et des Achéens dont les sympathies étaient partagées entre les deux camps. Seuls au début parmi les Achéens, les habitants de Pellénè leur donnèrent leur concours ; par la suite, tous les imitèrent. En dehors du Péloponnèse : les Mégariens, les Phocidiens, les Locriens, les Béotiens, les Ambracáotes, les Leucadiens, les Anactoriens. Leur flotte était fourme par les Corinthiens, les Mégariens, les Sicyoniens, les Pellèniens, les Eléens, les Ambraciotes, les Leucadiens ; la cavalerie par les Béotiens, les Phocidiens, les Locriens ; les autres villes fournissaient l'infanterie. Tels étaient les alliés des Lacédémoniens. Ceux des Athéniens étaient les habitants de Chios, de Lesbos, de Platée, les Messéniens de Naupacte, la majorité des Acarnaniens, les habitants de Corcyre, de Zacynthe et d'autres villes tributaires dans les différents pays suivants la partie maritime de la Carie, les Doriens voisins de la Carie, l'Ionie, l'Hellespont, les villes voisines du littoral de la Thrace, toutes les îles situées au Levant, entre le Péloponnèse et la Crète, toutes les Cyclades, à l'exception de Mélos et de Théra . Leur flotte était fournie par les habitants de Chios, de Lesbos, de Corcyre ; d'autres fournissaient l'infanterie et de l'argent. Tels étaient les alliés des deux côtés et les préparatifs de guerre (123). X. - Aussitôt après les événements de Platée, les Lacédémoniens envoyèrent, tant à leurs alliés du Péloponnèse qu'à ceux de l'extérieur, l'ordre d'équiper une armée et de faire les préparatifs nécessaires pour une expédition hors du pays, car ils se disposaient à envahir l'Attique. Quand tout fut prêt, au moment fixé, les deux tiers des troupes alliées se concentrèrent à l'isthme (124). Puis, au moment où l'armée entière se trouva rassemblée, Archidamos, roi de Lacédémone, qui était à la tête de ce corps expéditionnaire, convoqua les généraux de toutes les cités, les officiers supérieurs et tous les hommes les plus considérés et leur dit : XI. - « Péloponnésiens et alliés ! nos pères eux aussi ont fait bien des expéditions à l'intérieur du Péloponnèse et au dehors ; et les plus âgés d'entre nous ne laissent pas d'avoir l'expérience de la guerre. Toutefois aucune de nos expéditions au dehors n'a provoqué de préparatifs plus importants. C'est que la ville contre laquelle nous marchons maintenant est très puissante et nous-mêmes avons une armée très nombreuse et excellente. Il convient donc que nous nous montrions à la hauteur de nos pères et au niveau de notre propre gloire. Car toute la Grèce est exaltée par cette expédition et la suit avec attention en haine d'Athènes, elle souhaite le succès de notre entreprise. Il ne faut donc pas, quelque idée qu'on ait de notre supériorité numérique, quelque forte que soit notre assurance que l'ennemi n'en viendra pas aux mains, négliger les précautions dans notre avance : chaque chef, chaque soldat doit, dans la mesure de ses moyens, s'attendre à tomber dans quelque danger. La guerre est pleine d'incertitudes. Très souvent les attaques se produisent à l'improviste et dans un état d'irritation. Souvent aussi des troupes inférieures en nombre, parce qu'elles sont sur leurs gardes, repoussent des forces plus nombreuses, qui par dédain de l'adversaire ne prennent pas de précautions. Il faut donc constamment, en pays ennemi, faire preuve d'audace dans ses desseins, mais de précaution et de prudence dans l'action. C'est ainsi que dans la marche à l'ennemi on est plein d'assurance et plein de sécurité dans la défense. La ville contre laquelle nous marchons, loin d'être dans l'impossibilité de se défendre, est mieux équipée que toute autre. Aussi devons-nous nous attendre à voir l'ennemi nous livrer bataille ; s'il ne le fait pas maintenant que nous sommes à quelque distance, il le fera quand il nous verra sur son territoire, ravageant et détruisant ses biens. La vue d'un dommage inaccoutumé irrite immédiatement notre colère ; moins on réfléchit, plus on agit avec emportement. Il est vraisemblable que telle douve être la conduite des Athéniens : ils ont la prétention de commander aux autres et sont plus habitués à aller ravager le territoire d'autrui qu'à voir le leur saccagé. Puisque telle est la puissance de la ville que nous attaquons, puisque nos succès ou nos revers doivent mesurer la gloire que nous acquerrons pour nos ancêtres et pour nous-mêmes, suivez vos chefs partout où ils vous conduiront, respectez toujours l'ordre et la discipline et exécutez promptement les commandements. Rien n'est plus beau, rien ne garantit mieux la sécurité qu'une armée nombreuse obéissant à une stricte discipline. » XII. -Sur ces mots, Archidamos congédia l'assemblée. Puis il envoya d'abord à Athènes le Spartiate Mélésippos, fils de Diacritos ; il voulait voir si les Athéniens ne feraient pas quelques concessions, maintenant que l'armée péloponnésienne était en marche. Les Athéniens ne le reçurent ni dans l'Assemblée ni même dans la ville. C'est que l'avis de Périclès avait prévalu de ne recevoir ni héraut ni ambassade, une fois que les Lacédémoniens seraient en campagne. Ils le renvoyèrent donc sans l'entendre et lui intimèrent l'ordre de repasser la frontière le jour même du reste, quand les Lacédémoniens seraient rentrés chez eux, ils pourraient envoyer une ambassade, s'ils le voulaient. On fit accompagner Mélésippos, pour éviter qu'il s'entretînt avec qui que ce fût. Arrivé à la frontière, au moment de prendre congé de ses guides, il prononça en partant ces seules paroles : « Ce jour marquera pour les Grecs le début de grands malheurs. » Par son retour au camp, Archidamos fut convaincu que les Athéniens n'étaient pas, plus qu'auparavant, décidés à faire des concessions ; il leva le camp et se porta avec son armée dans la direction de l'Attique. Les Béotiens, qui avaient fourni aux Péloponnésiens leur contingent et leurs cavaliers, s'avancèrent avec ce qui leur restait de troupes dans la direction de Platée et ravagèrent le pays. Première invasion des Lacédémoniens en Attique (mai 431) XIII. - Les Péloponnésiens se rassemblaient encore à l'isthme et déjà se mettaient en route pour envahir l'Attique, quand Périclès, fils de Xanthippos, un des dix stratèges (125) d'Athènes, prévoyant l'invasion, conçut ce soupçon Archidamos était son hôte (126) ; il pourrait bien arriver que pour lui faire plaisir et de son initiative personnelle, il épargnât ses domaines et évitât de les saccager ; même il n'était pas impossible qu'il agit ainsi sur l'ordre des Lacédémoniens pour discréditer Périclès, comme on avait demandé naguère pour l'atteindre l'expiation des sacrilèges. Il déclara aux Athéniens dans l'Assemblée (127) qu'Archidamos était son hôte, mais que, pour éviter que ces relations portassent préjudice à la cité, au cas où l'ennemi ne saccagerait pas ses propriétés et ses villas, il en faisait abandon à l'État ; ainsi, sur ce point, nul soupçon ne pourrait l'atteindre. Au sujet des événements il répéta les conseils qu'il avait déjà donnés : il fallait se préparer à la guerre, transporter à la ville ce qui se trouvait à la campagne, ne pas faire de sortie pour livrer bataille, au contraire se réfugier à l'intérieur de la ville et la défendre, donner tous ses soins à la flotte, qui faisait la force d'Athènes, tenir en bride les alliés, car « la puissance des Athéniens venait des subsides qu'ils leur versaient ; et la victoire à la guerre vient` de l'intelligence et de l'argent » . Les Athéniens devaient asseoir leur confiance sur les six cents talents (128) que, bon an, mal an, la cité percevait du tribut des alliés ; mis à part les autres revenus, il y avait encore disponibles à l'Acropole, six mille talents d'argent monnayé ; il y en avait eu neuf mille sept cents, mais on y avait puisé pour les dépenses des Propylées (129) de l'Acropole, pour d'autres édifices et pour le siège de Potidée. En outre il y avait de l'or et de l'argent non monnayés constitués par des offrandes (130) particulières et publiques, les vases sacrés servant aux cortèges (131) et aux jeux (132), le butin conquis sur les Mèdes, et autres objets analogues ; le tout valant bien cinq cents talents. A ce total il ajoutait les richesses qui provenaient des autres temples elles étaient loin d'être négligeables et on pourrait s'en servir ; si l'on état à toute extrémité, on prendrait les ornements d'or d'Athéna ; Périclès montra que le revêtement d'or fin ferait quarante talents et qu'on pourrait le détacher entièrement ; mais, si on l'utilisait pour le salut de la patrie, il faudrait le remplacer intégralement. Tels étaient les encouragements qu'il tirait de leurs richesses. Les hoplites étaient au nombre de treize mille, sans compter les seize mille qui tenaient les forts et les remparts. C'était le nombre affecté primitivement lors des invasions ennemies au service de garde. Ils comprenaient les hommes très âgés et les tout jeunes gens et les métèques (133) qui servaient comme hoplites. Le mur de Phalère (134) s'étendait sur trente-cinq stades, jusqu'à l'enceinte de la ville ; la partie occupée de celle-ci était de quarante-cinq stades ; la partie comprise entre le Long-Mur et celui de Phalère état dépourvue de garnison. Les Longs-Murs jusqu'au Pirée étaient de quarante stades ; on ne gardait que la partie extérieure. Toute l'enceinte du Pirée et de Munychie était de soixante stades (135) ; on en gardait la moitié seulement. Les cavaliers, avec les archers à cheval, étaient au nombre de douze cents, les archers de seize cents (136) ; les trières en état de prendre la mer au nombre de trois cents. Telles étaient, exactement dénombrées, les ressources des Athéniens, lors de la première invasion des Péloponnésiens au début de la guerre. Périclès ajouta encore d'autres considérations, selon son habitude, pour fortifier la confiance des Athéniens dans la victoire. Attique : évacuation des habitants derrière les longs murs en prévision de l'offensive lacédémonienne (mai) XIV. - Les Athéniens furent convaincus par cet exposé et transportèrent de la campagne à la ville femmes et enfants et tous les objets mobiliers ; ils enlevèrent même la charpente de leurs maisons. Ils firent passer leurs troupeaux et leurs attelages en Eubée et dans les îles voisines. Ils ne se résolurent qu'à grand'peine à ce déplacement, car la plupart des Athéniens avaient accoutumé de tout temps à vivre aux champs. XV. - Cette tradition était fort ancienne et plus forte chez les Athéniens que chez tout autre peuple. En effet, au temps de Cécrops et des premiers rois jusqu'à Thésée, les habitants de l'Attique étaient répartis par bourgades, dont chacune avait son prytanée (137) et ses archontes. En dehors des périodes critiques, on ne se réunissait pas pour délibérer aux côtés du roi ; chaque bourgade s'administrait et prenait des décisions séparément. On en vit même faire la guerre aux rois, comme il arriva aux gens d'Eleusis conduits par Eumolpos contre Erechthée. Mais quand Thésée fut devenu roi, quand par son habileté il eut conquis le pouvoir, entre autres améliorations il supprima les consuls et les magistratures des bourgades ; les concentra dans la ville actuelle où il fonda un conseil et un prytanée uniques et forma avec tous les citoyens une seule cité. Pour ceux qui continuèrent comme devant à cultiver leurs terres, il les contraignit à n'avoir que cette cité. Tous dépendant d'Athènes, la ville se trouva considérablement agrandie, quand Thésée la transmit à ses successeurs. La fête du syncecisme (138) date de ce moment et les Athéniens maintenant encore la célèbrent aux frais de l'État en l'honneur de la déesse. Auparavant, ce qui est maintenant l'Acropole (139) était la ville proprement dite ; elle comprenait également la partie située à ses pieds, face au sud. En voici la preuve. C'est sur l'Acropole même que se trouvent les temples de plusieurs divinités et de ce côté de la ville s'élèvent la plupart des sanctuaires celui de Zeus Olympien, ceux d'Apollon Pythien, de la Terre, de Dionysos Limnéen ; en l'honneur de ce Dieu l'on célèbre, le douzième jour du mois d'Anthestérion, les vieilles Dionysies, coutume encore pratiquée par les Ioniens, originaires d'Athènes. Dans cette région se trouvent également d'autres temples anciens ; on y voit aussi la Fontaine aux Neuf Bouches que les tyrans ont aménagée ; c'était autrefois la Source Callirhoé, car l'eau coulait à ciel ouvert ; comme elle était voisine de l'Acropole, elle servait pour les principaux usages ; aujourd'hui encore, selon la tradition, on utilise son eau pour la cérémonie du mariage et pour d'autres lustrations. Du fait des habitations qui s'y trouvaient, les Athéniens ont jusqu'à nos jours conservé l'habitude d'appeler l'Acropole la Ville. XVI. - Ainsi donc les Athéniens, pendant longtemps, vécurent indépendants à la campagne. Même quand ils formèrent une seule cité, du fait que la plupart d'entre eux, jusqu'à la guerre du Péloponnèse, naissaient à la campagne et y vivaient avec leurs familles, ils acceptaient d'autant moins de quitter leurs foyers qu'ils venaient seulement de réparer les ruines causées par les guerres médiques. Leur peine et leur souffrance étaient grandes d'abandonner leurs demeures et leurs temples qui, en raison de leur ancienne organisation, constituaient des biens consacrés par une longue tradition ; il leur fallait changer de genre de vie et chacun croyait dire adieu à sa ville natale. XVII. - Arrivés à la ville, un petit nombre seulement trouva un abri ou un refuge chez des amis ou chez des parents. La plupart campèrent dans les quartiers inhabités, dans tous les temples ou les sanctuaires des héros, sauf à l'Acropole, dans l'Eleusinion (140) et dans les lieux strictement fermés. Au pied de l'Acropole s'étendait le Pélasgicon. Il état interdit sous peine de malédiction de l'habiter, défense aggravée encore par la fin de vers de l'oracle de Delphes : Mieux vaut que Pélasgicon reste inoccupé. Néanmoins, en raison de la nécessité pressante, on y logea du monde. Mon avis est que l'oracle s'accomplit contrairement à ce qu'on avait prévu. Ce n'est pas parce qu'on avait transgressé l'oracle que les malheurs fondirent sur la ville, c'est la guerre qui fit de l'occupation de cet endroit une nécessité ; l'oracle ne l'avait pas annoncé, mais avait prédit qu'on n'occuperait le Pélasgicon qu'en cas de malheur. Beaucoup s'installèrent sur les tours des remparts, bref chacun se débrouilla comme il put. Comme la ville ne pouvait contenir les arrivants, on se partagea les Longs-Murs et la plus grande partie du Pirée, et l'on s'y installa. En même temps on poussait les préparatifs de guerre, on rassemblait des alliés, on équipait une flotte de cent vaisseaux contre le Péloponnèse. Telle était la situation du côté des Athéniens. XVIII. - Cependant, l'armée des Péloponnésiens avançait. Elle arriva d'abord devant Oenoè, bourg d'Attique (141) ; c'est par là qu'ils se proposaient d'envahir le territoire athénien ; elle y établit son camp et se disposa à attaquer le rempart avec des machines (142) et par tout autre moyen. Car Oenoè, située aux confins de l'Attique et de la Boétie, état fortifiée et servait de place forte aux Athéniens en cas de guerre. En préparant l'attaque, les Péloponnésiens perdirent du temps. On en fit vivement grief à Archidamos : on croyait avoir à lui reprocher sa mollesse à réunir tes alliés et à diriger les hostilités et ses relations avec les Athéniens, car il avait montré peu d'empressement pour conseiller la guerre. Ce qui le rendit suspect également, ce fut le retard imposé à l'armée rassemblée à l'isthme, la lenteur de sa marche et surtout l'arrêt devant Oenoè. Les Athéniens profitaient de ce répit pour transporter à Athènes ce qui leur appartenait. Les Péloponnésiens, semblait-il, n'eût été l'irrésolution d'Archidamos, eussent pu par une attaque brusquée tout saisir hors des murs. L'armée était irritée de cette inaction ; mais Archidamos qui, dit-on, s'attendait à voir les Athéniens faire des concessions, avant qu'on saccageât leur pays et pensait qu'ils hésiteraient à voir de sang-froid les dévastations, n'en bougeait pas davantage. XIX. - L'attaque d'Oenoè fut décidée ; tous les moyens mis en oeuvre ne permirent pas de s'en emparer. Les Athéniens n'envoyant aucun héraut, les Péloponnésiens levèrent le siège, quatre-vingts jours après les événements de Platée, en plein été, au moment de la maturité des blés et envahirent l'Attique. Archidamos, fils de Zeuxidamos roi de Lacédémone, était encore à leur tête. Ils établirent leur camp, saccagèrent Eleusis et la plaine de Thria et mirent en fuite la cavalerie athénienne, près d'un endroit appelé les Courants (143). Puis ils s'avancèrent en traversant le dème de Cropia et en laissant sur la droite le mont Aegaléon ; ils arrivèrent à Acharnes (144) le plus important par son territoire des dèmes de l'Attique. Ils s'arrêtèrent devant cette ville, établirent leur camp et restèrent longtemps occupés à ravager le pays. XX. - Voici la raison pour laquelle dit-on, Archidamos restait en ordre de bataille aux environs d'Acharnes, sans descendre dans la plaine au cours de cette première invasion. Il comptait que les Athéniens, dont la jeunesse état pleine d'ardeur et dont les préparatifs guerriers n'avaient jamais été aussi importants, ne supporteraient pas de voir ravager leur pays et feraient une sortie. Mais, voyant qu'ils ne s'avançaient pas dans la direction d'Eleusis et dans la plaine de Thria, il s'installa aux environs d'Acharnes, espérant les y décider. En même temps, le pays lui semblait convenir à l'installation de son camp ; de plus, les Acharniens, pensait-il, qui formaient une partie importante de la cité - ils ne fournissaient pas moins de trois mille hoplites - ne resteraient pas insensibles à la ruine de leurs biens et pousseraient au combat l'ensemble des Athéniens. Et quand bien même les Athéniens, au cours de cette première invasion, n'effectueraient pas de sortie, les Péloponnésiens éprouveraient moins de crainte à l'avenir à saccager le territoire et à s'avancer jusqu'à la ville. Car les Acharniens, privés de leurs biens, mettraient moins d'ardeur à s'exposer pour la défense du territoire d'autrui et les esprits à Athènes se trouveraient divisés. Tel était le raisonnement qui expliquait le séjour d'Archidamos à Acharnes. XXI. - Tout le temps que l'armée ennemie se tint aux abords d'Eleusis et dans la plaine de Thria, les Athéniens purent espérer qu'elle n'avancerait pas davantage. Ils se rappelaient que quatorze ans avant cette guerre, Pleistoanax, fils de Pausanias roi de Lacédémone, à la tête d'une armée péloponnésienne, ne s'était avancé que jusqu'à Eleusis et à Thria ; il avait fait ensuite demi-tour, ce qui lui avait valu d'être banni de Sparte, sous prétexte que l'ennemi avait obtenu sa retraite à prix d'argent. Mais quand ils virent Archidamos à Acharnes, à soixante stades d'Athènes, ils n'y purent plus tenir. Tout naturellement, la vue des pays ravagés sous leurs yeux leur fut intolérable ; les plus jeunes n'avaient jamais vu pareil spectacle ; les plus vieux non plus sauf à l'époque des guerres médiques. La jeunesse particulièrement voulait effectuer une sortie et mettre un terme à ces dévastations. On formait des rassemblements et l'irritation était extrême ; les uns voulaient marcher à l'ennemi, les autres en petit nombre s'y opposaient ; des devins colportaient toute espèce d'oracles (145) ; chacun tendait l'oreille pour les entendre. Les Acharniens, estimant qu'ils formaient une partie importante de la population athénienne, à la vue des ravages obérés sur leur territoire, étaient les plus ardents à conseiller la sortie. Bref la surexcitation de la cité était à son comble. Périclès se trouvait exposé à la haine générale : on avait oublié tous ses conseils antérieurs ; on le vilipendait, parce qu'étant stratège, il n'ordonnait pas de sortie ; enfin il était regardé comme l'auteur de tous les maux. XXII. - Irrités, comme ils l'étaient, de la situation actuelle, les Athéniens étaient sur le point de prendre les pires décisions. Ce que voyant et convaincu d'ailleurs qu'il avait raison de s'opposer à toute sortie, Périclès refusait de convoquer l'assemblée (146) et de tenir la moindre réunion, dans la crainte qu'une fois assemblés, ils ne se laissassent guider par la colère plus que par le jugement. Il se contentait de garder la ville et d'y maintenir le calme le plus possible. Néanmoins il envoyait constamment des cavaliers pour empêcher les avant-gardes ennemies d'arriver jusqu'aux propriétés voisines de la ville et d'y causer des dégâts. Un léger engagement eut lieu à Phrygies entre un détachement de cavaliers athéniens renforcé de Thessaliens et la cavalerie béotienne. Les Athéniens et les Thessaliens résistèrent jusqu'au moment où les hoplites vinrent à la rescousse des Béotiens. Ils durent alors battre en retraite ; leurs pertes furent minimes, malgré leur infériorité ils purent ce jour même enlever leurs morts sans demande d'armistice. Le lendemain, les Péloponnésiens dressèrent un trophée. C'était en vertu de leur ancienne alliance que les Thessaliens avaient porté aide aux Athéniens. Dans leurs rangs se trouvaient des gens de Larissa, de Pharsale, de Peirésies, de Crannon, de Gyrton et de Phères. A la tête des Larisséens se trouvaient Polymédès et Aristonoos (147), envoyés chacun par son parti ; à la tête des Pharsaliens, Ménon. Les contingents des autres cités avaient chacun leur chef. Péloponnèse : envoi d'une flotte chargée de ravager les côtes (été 431) XXIII. - Comme les Athéniens n'effectuaient pas de sortie, les Péloponnésiens s'éloignèrent d'Acharnes et ravagèrent quelques dèmes entre le Parnès et le mont Brilessos. Au moment où l'ennemi état dans le pays, les Athéniens envoyèrent les cent vaisseaux qu'ils avaient équipés faire une croisière autour du Péloponnèse ; ils étaient montés par mille hoplites et par quatre cents archers (148). A la tête de cette expédition se trouvaient Carcinos fils de Xénotimos, Protéas fils d'Epiclès, et Socratès fils d'Antigénès. Ce fut avec ces forces qu'ils prirent la mer pour faire le tour du Péloponnèse. Les Péloponnésiens restèrent en Attique, tant qu'ils eurent des vivres, puis se retirèrent par la Béotie, mais sans emprunter la route qu'ils avaient suivie à l'aller. Et passant près d'Oropos, ils dévastèrent la terre qu'on appelle la Graïque et qui est habitée par les Oropiens, sujets d'Athènes. Arrivés dans le Péloponnèse, ils se disloquèrent et rentrèrent dans leurs foyers. XXIV. - Après leur retraite, les Athéniens établirent sur terre et sur mer un service de garde qui devait durer pendant toute la guerre. Ils décidèrent de prélever sur les richesses de l'Acropole mille talents, de les mettre à part et en réserve ; le reste serait consacré à la guerre. Quiconque ferait ou mettrait aux voix la proposition d'affecter ces fonds à une autre destination serait puni de mort (149), sauf pour repousser l'ennemi en cas d'attaque de la ville par une expédition navale. En même temps on mit en réserve chaque année les cent meilleures trières, dont on désigna les triérarques ; elles ne devaient être utilisées qu'avec l'argent réservé, pour parer au même danger en cas de nécessité.
XXV. - La flotte athénienne de cent vaisseaux qui faisait le tour du Péloponnèse avait été renforcée par cinquante vaisseaux de Corcyre et par quelques alliés de ces régions. Au cours de son périple, elle ravagea certains points du territoire. Elle débarqua à Méthonè de Laconie des troupes qui donnèrent l'assaut à la muraille ; celle-ci était faible et dégarnie de défenseurs. Le Spartiate Brasidas fils de Tellis se trouvait aux environs avec un corps de troupes ; informé de l'attaque, il se porta au secours des assiégés avec cent hoplites. Il traversa à la course le camp des Athéniens, qui étaient dispersés dans la campagne et occupés aux travaux du siège. Il se jeta dans Méthonè après avoir perdu quelques hommes dans sa course. Il réussit à garder la ville et cet exploit audacieux lui valut d'être le premier, au cours de cette guerre, cité à Sparte. Les Athéniens levèrent l'ancre, poursuivirent leur navigation et ayant mis le cap sur Pheia en Elide, ils ravagèrent le pays pendant deux jours. Trois cents hommes d'élite, venus de l'Elide-Creuse et des régions voisines, qui étaient accourus au secours de Pheia, furent défaits dans une rencontre. Un vent violent se leva ; comme la flotte se trouvait dans une situation critique sur cette côte sans ports, la plus grande parte des troupes se rembarqua ; elles tournèrent le promontoire appelé Ichthys et gagnèrent le port de Pheia. Sur ces entrefaites, les Messéniens et d'autres troupes qui n'avaient pu embarquer s'étaient avancés par terre et avaient pris Pheia. Ces navires continuant leur route ne tardèrent pas à les reprendre. Ils gagnèrent le large en abandonnant cette place au secours de laquelle venait d'arriver une importante armée éléenne. En suivant la côte, les Athéniens ravagèrent d'autres contrées. XXVI. - Vers la même époque, les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux faire le tour de la Locride et garder l'Eubée ; Cléopompos fils de Clinias les commandait. Il fit plusieurs descentes et ravagea une partie du littoral, prit Thronion, se fit donner des otages et défit, à Alopè, les Locriens qui étaient venus au secours de la ville. Expulsion des éginètes et attaque contre Mégare (été 431) XXVII. - Le même été, les Athéniens firent évacuer Égine (150) toute la population, y compris les femmes et les enfants. Ils reprochaient aux Éginètes d'être une des causes principales de la guerre. De plus Égine étant voisine du Péloponnèse, la possession de cette ville leur semblait devoir être mieux assurée, s'ils y installaient des gens de chez eux. Effectivement, peu de temps après, ils y envoyèrent une colonie. Les Lacédémoniens permirent aux Éginètes expulsés d'habiter Thyréa et de cultiver les campagnes voisines. Ils le firent par ressentiment contre les Athéniens et en souvenir des services que leur avaient rendus les Éginètes à l'époque du tremblement de terre et de la révolte des Hilotes. Le territoire de Thyréa est situé aux confins de l'Argolide et de la Laconie et s'étend jusqu'à la mer. Un certain nombre d'Éginètes s'y établit, tandis que les autres se dispersaient dans le reste de la Grèce. XXVIII. - Le même été, au moment de la pleine lune, seule époque où le phénomène paraisse possible, on vit une éclipse de soleil après midi (151). Le soleil prit la forme d'un croissant de lune ; quelques étoiles furent visibles, puis le disque de l'astre reparut ensuite dans son plein. Négociation avec la Macédoine et le royaume des Odrysses (été 431) XXIX. - Le même été, les Athéniens nommèrent proxène (152) et mandèrent à Athènes Nymphodäros, fils de Pythès, citoyen d'Abdère, dont Sitalcès avait épousé la soeur et qui jouissait auprès de ce prince d'un grand crédit ; il avait passé jusqu'alors pour leur ennemi. Ils voulaient obtenir l'alliance de Sitalcès, fils de Térès et roi de Thrace. Ce Térès, père de Sitalcès, avait fondé le puissant royaume des Odryses, qu'il avait étendu à la plus grande partie du reste de la Thrace. Cependant une grande région de la Thrace est aussi indépendante. Ce Térès n'a pas le moindre rapport avec Térée (153) qui avait épousé Procné, fille de Pandion, d'Athènes. Ces deux hommes n'étaient pas non plus de la même Thrace. L'un, Térée, habitait Daulis, ville de la contrée qu'on appelle maintenant la Phocide et qui était alors occupée par les Thraces, et c'est là que les femmes commirent sur Itys l'attentat que l'on sait. Aussi bien les poètes, en parlant du rossignol, l'appellent-ils l'oiseau de Daulis. II est vraisemblable du reste que Pandion maria sa fille à Térée, en raison de la proximité des deux pays ; les deux princes pouvaient se porter réciproquement secours ; tandis que plusieurs journées de route le séparaient des Odryses. Térès, dont le nom état différent de celui de Térée, fut le premier roi puissant des Odryses. Les Athéniens obtinrent l'alliance de son fils Sitalcès ; ils voulaient qu'il entraînât dans leur parti les villes de Thrace et Perdiccas. Nymphodoros vint à Athènes, négocia l'alliance (154) de Sitalcès, fit donner le droit de cité (155) à son fils Sadocos. Il promit de mettre fin à la guerre de Thrace, d'obtenir de Sitalcès l'envoi d'une armée thrace composée de cavaliers et de peltastes. Il réconcilia aussi Perdiccas avec les Athéniens qu'il décida à lui rendre Thermè. Perdiccas se mit immédiatement en campagne contre les Chalcidiens avec les Athéniens et Phormian. C'est ainsi que les Athéniens firent entrer dans leur alliance Sitalcès fils de Térès roi de Thrace et Perdiccas fils d'Alexandros roi de Macédoine. XXX. - Les hommes qui montaient les cent vaisseaux athéniens, au cours de leur croisière autour du Péloponnèse, s'emparèrent de SoIlion, place qui appartenait aux Corinthiens ; ils concédèrent aux seuls habitants de Palaeros, à l'exclusion des autres Acarnaniens, le droit d'habiter la ville et d'exploiter la terre. Ils s'emparèrent par force d'Astacos, chassèrent Evarchos, qui y exerçait la tyrannie et firent entrer le pays dans leur alliance. Ils cinglèrent ensuite sur l’îile de Céphallénie qu'ils réduisirent sans combat . Cette île, située en face de l'Acarnanie et de Leucas, comprend quatre cités Palè, Cranies, Samè, Prännies . Peu de temps après les vaisseaux retournèrent à Athènes . XXXI. - Vers la fin de l'automne, les Athéniens, en corps de nation, citoyens et métèques, envahirent la Mégaride sous le commandement de Périclès, fils de Xanthippos. Les cent vaisseaux affectés à la croisière autour du Péloponnèse, qui se trouvaient à Égine sur le chemin du retour, à la nouvelle que les troupes de la ville étaient à Mégare, firent voile pour les rejoindre et les renforcer. Jamais on ne vit masse plus importante d'Athéniens sous les armes : les forces de la cité étaient dans toute leur puissance ; la maladie ne les avait pas encore atteintes. Les citoyens athéniens ne comptaient pas moins de dix mille hoplites, compte non tenu des trois mille qui se trouvaient à Potidée. Trois mille métèques au moins participaient à cette invasion comme hoplites. En outre, le nombre des soldats armés à la légère était considérable. On ravagea la plus grande partie du pays, puis on se retira. Par la suite au cours de cette guerre, les Athéniens recommencèrent chaque année leurs invasions en Mégaride, soit avec de la cavalerie, soit avec l'armée entière, jusqu'à ce qu'ils se fussent rendus maîtres de Nisaea. XXXII. - A la fin de cet été, les Athéniens firent d'Atalantè un réduit fortifié (156) ; cette île, voisine du pays des Locriens-Opuntiens, et jusqu'alors inoccupée, devait protéger l'Eubée contre les incursions des pirates d'Opunte et du reste de la Locride. Tels furent les événements qui se passèrent au cours de cet été après l'évacuation de l'Attique par les troupes du Péloponnèse. XXXIII. - L'hiver suivant, l'Acarnanien Evarchos, qui voulait rentrer à Astacos, obtint des Corinthiens qu'ils l'y ramenassent avec quarante vaisseaux et quinze cents hoplites, renforcés de quelques mercenaires à sa solde. A la tête de cette expédition, se trouvaient Euphamidas fils d'Aristonymos, Timoxénos fils de Timocratès et Evmachos fils de Chrysis. Ils prirent la mer et rétablirent Euarchos. Ils tentèrent également de soumettre quelques places fortes maritimes ; mais, ayant échoué dans leur tentative, ils reprirent la mer pour rentrer chez eux. Lors de leur retour, ils mirent le cap sur Céphallénie, opérèrent une descente sur le territoire des Craniens. Les Craniens qui étaient entrés en composition avec eux, les trompèrent, leur tuèrent quelques hommes, en les attaquant à l'improviste. Vivement pressés, ils se rembarquèrent pour rentrer chez eux. Oraison funêbre prononcée par Périclès (hiver 431) XXXIV. - Le même hiver, les Athéniens, conformément à la tradition, célébrèrent aux frais de l'État les funérailles des premières victimes de la guerre. En voici l'ordonnance. On dresse une tente sous laquelle l'on expose trois jours auparavant les restes des défunts. Chacun apporte à son gré des offrandes à celui qu'il a perdu. Lors du convoi, des chars amènent des cercueils de cyprès ; il y en a un par tribu, où l'on renferme les restes de tous les membres d'une tribu. Une litière vide et drapée est portée en l'honneur des disparus, dont on n'a pas retrouvé les corps, lors de la relève des cadavres. Tous ceux qui le désirent, citoyens et étrangers, participent au cortège. Les femmes de la parenté se placent près du sépulcre et poussent des lamentations (157). Puis on dépose les restes dans le monument public, qui se dresse dans le plus beau faubourg. C'est là que de tout temps on inhume ceux qui sont morts à la guerre ; on a fait néanmoins une exception pour les morts de Marathon ; en raison de leur courage éminent on les a inhumés sur le lieu même du combat. L'inhumation terminée, un orateur, désigné par la république parmi les hommes les plus remarquables et les plus considérés, fait l'éloge funèbre qui s'impose. Puis l'on se retire. Tel est le cérémonial des funérailles. Durant toute cette guerre, chaque fois que l'occasion s'en présenta, on respecta cette tradition. Pour faire l'éloge des premières victimes, ce fut Périclès, fils de Xanthippos, qui fut choisi. Le moment venu, il s'éloigna du sépulcre, prit place sur une estrade élevée à dessein, pour que la foule pût l'entendre plus facilement, et prononça le discours suivant : XXXV. - « La plupart de ceux qui avant moi ont pris ici la parole, ont fait un mérite au législateur d'avoir ajouté aux funérailles prévues par la loi l'oraison funèbre en l'honneur des guerriers morts à la guerre. Pour moi, j'eusse volontiers pensé qu'à des hommes dont la vaillance s'est manifestée par des faits, il suffisait que fussent rendus, par des faits également, des honneurs tels que ceux que la république leur a accordés sous vos yeux ; et que les vertus de tant de guerriers ne dussent pas être exposées, par l'habileté plus ou moins grande d'un orateur à trouver plus ou moins de créance. Il est difficile en effet de parler comme il convient, dans une circonstance où la vérité est si difficile à établir dans les esprits. L'auditeur informé et bienveillant est tenté de croire que l'éloge est insuffisant, étant donné ce qu'il désire et ce qu'il sait ; celui qui n'a pas d'expérience sera tenté de croire, poussé par l'envie, qu'il y a de l'exagération dans ce qui dépasse sa propre nature. Les louanges adressées à d'autres ne sont supportables que dans la mesure où l'on s'estime soi-même susceptible d'accomplir les mêmes actions. Ce qui nous dépasse excite l'envie et en outre la méfiance. Mais puisque nos ancêtres ont jugé excellente cette coutume, je dois, moi aussi, m'y soumettre et tâcher de satisfaire de mon mieux au désir et au sentiment de chacun de vous. XXXVI. - « Je commencerai donc par nos aïeux. Car il est juste et équitable, dans de telles circonstances, de leur faire l'hommage d'un souvenir. Cette contrée, que sans interruption ont habitée des gens de même race (158), est passée de mains en mains jusqu'à ce jour, en sauvegardant grâce à leur valeur sa liberté. Ils méritent des éloges ; mais nos pères en méritent davantage encore. A l'héritage qu'ils avaient reçu, ils ont ajouté et nous ont légué, au prix de mille labeurs, la puissance que nous possédons. Nous l'avons accrue, nous qui vivons encore et qui sommes parvenus à la pleine maturité. C'est nous qui avons mis la cité en état de se suffire à elle-même en tout dans la guerre comme dans la paix. Les exploits guerriers qui nous ont permis d'acquérir ces avantages, l'ardeur avec laquelle nous-mêmes ou nos pères nous avons repoussé les attaques des Barbares ou des Grecs, je ne veux pas m'y attarder ; vous les connaissez tous, aussi je les passerai sous silence. Mais la formation qui nous a permis d'arriver à ce résultat, la nature des institutions politiques et des moeurs qui nous ont valu ces avantages, voilà ce que je vous montrerai d'abord ; je continuerai par l'éloge de nos morts, car j'estime que dans les circonstances présentes un pareil sujet est d'actualité et que la foule entière des citoyens et des étrangers peut en tirer un grand profit. XXXVII. - « Notre constitution politique n'a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d'imiter les autres, nous donnons l'exemple à suivre. Du fait que l'État, chez nous, est administré dans l'intérêt de la masse et non d'une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l'égalité est assurée à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n'est gêné par la pauvreté et par l'obscurité de sa condition sociale, s'il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n'a aucune place ; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s'il agit à sa tête ; enfin nous n'usons pas de ces humiliations qui, pour n'entraîner aucune perte matérielle, n'en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu'elles donnent. La contrainte n'intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n'étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel (159). XXXVIII. - « En outre pour dissiper tant de fatigues, nous avons ménagé à l'âme des délassements fort nombreux ; nous avons institué des jeux et des fêtes qui se succèdent d'un bout de l'année à l'autre, de merveilleux divertissements particuliers dont l'agrément journalier bannit la tristesse. L'importance de la cité y fait affluer toutes les ressources de la terre et nous jouissons aussi bien des productions de l'univers que de celles de notre pays. XXXIX. - « En ce qui concerne la guerre, voici en quoi nous différons de nos adversaires. Notre ville est ouverte à tous ; jamais nous n'usons de Xénélasies (160) pour écarter qui que ce soit d'une connaissance ou d'un spectacle, dont la révélation pourrait être profitable à nos ennemis. Nous fondons moins notre confiance sur les préparatifs et les ruses de guerre que sur notre propre courage au moment de l'action. En matière d'éducation, d'autres peuples, par un entraînement pénible, accoutument les enfants dès le tout jeune âge au courage viril ; mais nous, malgré notre genre de vie sans contrainte, nous affrontons avec autant de bravoure qu'eux des dangers semblables. En voici une preuve ; les Lacédémoniens, quand ils se mettent en campagne contre nous, n'opèrent pas seuls, mais avec tous leurs alliés ; nous, nous pénétrons seuls dans le territoire de nos voisins et très souvent nous n'avons pas trop de peine à triompher, en pays étranger, d'adversaires qui défendent leurs propres foyers. De plus, jamais jusqu'ici nos ennemis ne se sont trouvés face à face avec toutes nos forces rassemblées ; c'est qu'il nous faut donner nos soins à notre marine et distraire de nos forces pour envoyer des détachements sur bien des points de notre territoire. Qu'ils en viennent aux mains avec une fraction de nos troupes : vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous repoussés ; vaincus, d'avoir été défaits par l'ensemble de nos forces. Admettons que nous affrontons les dangers avec plus d'insouciance que de pénible application, que notre courage procède davantage de notre valeur naturelle que des obligations légales, nous avons au moins l'avantage de ne pas nous inquiéter des maux à venir et d'être, à l'heure du danger, aussi braves que ceux qui n'ont cessé de s'y préparer. Notre cité a également d'autres titres à l'admiration générale. XL. - Nous savons concilier le goût du beau avec la simplicité et le goût des études avec l'énergie. Nous usons de la richesse pour l’action et non pour une vaine parade en paroles. Chez nous, il n'est pas honteux d'avouer sa pauvreté ; il l'est bien davantage de ne pas chercher à l'éviter. Les mêmes hommes peuvent s'adonner à leurs affaires particulières et à celles de l'Etat ; les simples artisans peuvent entendre suffisamment les questions de politique. Seuls nous considérons l'homme qui n 'y participe pas comme un mutile et non comme un oisif. C'est par nous-mêmes que nous décidons des affaires, que nous nous en faisons un compte exact pour nous, la parole n'est pas nuisible à l'action, ce qui l'est, c'est de ne pas se renseigner par la parole avant de se lancer dans l'action. Voici donc en quoi nous nous distinguons : nous savons à la fois apporter de l'audace et de la réflexion dans nos entreprises. Les autres, l'ignorance les rend hardis, la réflexion indécis. Or ceux-là doivent être jugés les plus valeureux qui, tout en connaissant exactement les difficultés et les agréments de la vie, ne se détournent pas des dangers. En ce qui concerne la générosité, nous différons également du grand nombre ; car ce n'est pas par les bons offices que nous recevons, mais par ceux que nous rendons, que nous acquérons des amis. Le bienfaiteur se montre un ami plus sûr que l'obligé ; il veut, en lui continuant sa bienveillance, sauvegarder la reconnaissance qui lui est due ; l'obligé se montre plus froid, car il sait qu'en payant de retour son bienfaiteur, il ne se ménage pas de la reconnaissance, mais acquitte une dette. Seuls nous obéissons à la confiance propre aux âmes libérales et non à un calcul intéressé, quand nous accordons hardiment nos bienfaits. XLI. - « En un mot, je l'affirme, notre cité dans son ensemble est l'école de la Grèce (161) et, à considérer les individus, le même homme sait plier son corps à toutes les circonstances avec une grâce et une souplesse extraordinaires. Et ce n'est pas là un vain étalage de paroles, commandées par les circonstances, mais la vérité même ; la puissance que ces qualités nous ont permis d'acquérir vous l'indique. Athènes est la seule cité qui, à l'expérience, se montre supérieure à sa réputation ; elle est la seule qui ne laisse pas de rancune à ses ennemis, pour les défaites qu'elle leur inflige, ni de mépris à ses sujets pour l'indignité de leurs maîtres. Cette puissance est affirmée par d'importants témoignages et d'une façon éclatante à nos yeux et à ceux de nos descendants ; ils nous vaudront l'admiration, sans que nous ayons besoin des éloges d'un Homère ou d'un autre poète épique capable de séduire momentanément, mais dont les fictions seront contredites par la réalité des faits. Nous avons forcé la terre et la mer entières à devenir accessibles à notre audace, partout nous avons laissé des monuments éternels des défaites infligées à nos ennemis et de nos victoires. Telle est la cité dont, avec raison, ces hommes n'ont pas voulu se laisser dépouiller et pour laquelle ils ont péri courageusement dans le combat ; pour sa défense nos descendants consentiront à tout souffrir. XLII. - « Je me suis étendu sur les mérites de notre cité, car je voulais vous montrer que la partie n'est pas égale entre nous et ceux qui ne jouissent d'aucun de ces avantages et étayer de preuves l'éloge des hommes qui font l'objet de ce discours. J'en ai fini avec la partie principale. La gloire de la république, qui m'a inspiré, éclate dans la valeur de ces soldats et de leurs pareils. Leurs actes sont à la hauteur de leur réputation. Il est peu de Grecs dont on en puisse dire autant. Rien ne fait mieux voir à mon avis la valeur d 'un homme que cette fin, qui chez les jeunes gens signale et chez les vieillards confirme la valeur. En effet ceux qui par ailleurs ont montré des faiblesses méritent qu'on mette en avant leur bravoure à la guerre ; car ils ont effacé le mal par le bien et leurs services publics ont largement compensé les torts de leur vie privée. Aucun d’eux ne s'est lassé amollir par la richesse au point d'en préférer les satisfactions à son devoir ; aucun d'eux par l'espoir d'échapper à la pauvreté et de s'enrichir n'a hésité devant le danger. Convaincus qu'il fallait préférer à ces biens le châtiment de l'ennemi, regardant ce risque comme le plus beau, ils ont voulu en l'affrontant châtier l'ennemi et aspirer à ces honneurs. Si l'espérance les soutenait dans l'incertitude du succès, au moment d 'agir et à la vue du danger, ils ne mettaient de confiance qu'en eux-mêmes. Ils ont mieux aimé chercher leur salut dans la défaite de l'ennemi et dans la mort même que dans un lâche abandon ; ainsi ils ont échappé au déshonneur et risqué leur vie. Par le hasard d'un instant, c'est au plus fort de la gloire et non de la peur qu'ils nous ont quittés. XLIII. - « C'est ainsi qu'ils se sont montrés les dignes fils de la cité. Les survivants peuvent bien faire des voeux pour obtenir un sort meilleur, mais ils doivent se montrer tout aussi intrépides à l'égard de l'ennemi ; qu'ils ne se bornent pas à assurer leur salut par des paroles. Ce serait aussi s'attarder bien inutilement que d'énumérer, devant des gens parfaitement informés comme vous l'êtes, tous les biens attachés à la défense du pays. Mais plutôt ayez chaque jour sous les yeux la puissance de la cité ; servez -la avec passion et quand vous serez bien convaincus de sa grandeur, dites-vous que c'est pour avoir pratiqué l'audace, comme le sentiment du devoir et observé l'honneur dans leur conduite que ces guerriers la lui ont procurée. Quand ils échouaient, ils ne se croyaient pas en droit de priver la cité de leur valeur et c'est ainsi qu'ils lui ont sacrifié leur vertu comme la plus noble contribution. Faisant en commun le sacrifice de leur vie, ils ont acquis chacun pour sa part une gloire immortelle et obtenu la plus honorable sépulture. C'est moins celle où ils reposent maintenant que le souvenir immortel sans cesse renouvelé par les discours et les commémorations. Les hommes éminents ont la terre entière pour tombeau. Ce qui les signale à l'attention, ce n'est pas seulement dans leur patrie les inscriptions funéraires gravées sur la pierre ; même dans les pays les plus éloignés leur souvenir persiste, à défaut d'épitaphe, conservé dans la pensée et non dans les monuments. Enviez donc leur sort, dites-vous que la liberté se confond avec le bonheur et le courage avec la liberté et ne regardez pas avec dédain les périls de la guerre. Ce ne sont pas les malheureux, privés de l'espoir d'un sort meilleur, qui ont le plus de raisons de sacrifier leur vie, mais ceux qui de leur vivant risquent de passer d'une bonne à une mauvaise fortune et qui en cas d'échec verront leur sort complètement changé. Car pour un homme plein de fierté, l'amoindrissement causé par la lâcheté est plus douloureux qu'une mort qu'on affronte avec courage, animé par l 'espérance commune et qu'on ne sent même pas. XLIV. - « Aussi ne m'apitoierai-je pas sur le sort des pères ici présents, je me contenterai de les réconforter. Ils savent qu'ils ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie et que le bonheur est pour ceux qui obtiennent comme ces guerriers la fin la plus glorieuse ou comme vous le deuil le plus glorieux et qui voient coïncider l'heure de leur mort avec la mesure de leur félicité. Je sais néanmoins qu'il est difficile de vous persuader ; devant le bonheur d'autrui, bonheur dont vous avez joui, il vous arrivera de vous souvenir souvent de vos disparus. Or l'on souffre moins de la privation des biens dont on n'a pas profité que de la perte de ceux auxquels on était habitué. II faut pourtant reprendre courage ; que ceux d'entre vous à qui l'âge le permet aient d'autres enfants ; dans vos familles les nouveau-nés vous feront oublier ceux qui ne sont plus ; la cité en retirera un double avantage sa population ne diminuera pas et sa sécurité sera garantie. Car il est impossible de prendre des décisions justes et équitables, si l'on n'a pas comme vous d'enfants à proposer comme enjeu et à exposer au danger. Quant à vous qui n'avez plus cet espoir, songez à l'avantage que vous a conféré une vie dont la plus grande partie a été heureuse ; le reste sera court ; que la gloire des vôtres allège votre peine ; seul l'amour de la gloire ne vieillit pas et, dans la vieillesse, ce n'est pas l'amour de l'argent, comme certains le prétendent, qui est capable de nous charmer, mais les honneurs qu'on nous accorde. XLV. - « Et vous, fils et frères ici présents de ces guerriers, je vois pour vous une grande lutte à soutenir. Chacun aime à faire l'éloge de celui qui n'est plus. Vous aurez bien du mal, en dépit de votre vertu éclatante, à vous mettre je ne dis pas à leur niveau, mais un peu au-dessous. Car l'émulation entre vivants provoque l'envie, tandis que ce qui ne fait plus obstacle obtient tous les honneurs d'une sympathie incontestée. S'il me faut aussi faire mention des femmes réduites au veuvage, j'exprimerai toute ma pensée en une brève exhortation : toute leur gloire consiste à ne pas se montrer inférieures à leur nature et à faire parler d'elles le moins possible parmi les hommes, en bien comme en mal. XLVI. - « J'ai terminé ; conformément à la loi, mes paroles ont exprimé ce que je croyais utile ; quant aux honneurs réels, déjà une partie a été rendue à ceux qu'on ensevelit de plus leurs enfants désormais et jusqu'à leur adolescence seront élevés aux frais de l'État (162) ; c'est une couronne offerte par la cité pour récompenser les victimes de ces combats et leurs survivants ; car les peuples qui proposent à la vertu de magnifiques récompenses ont aussi les meilleurs citoyens. Maintenant après avoir versé des pleurs sur ceux que vous avez perdus, retirez-vous (163). » 430 Déclenchement de la Peste à Athènes (début juin) XLVII. - Telles furent les funérailles célébrées cet hiver. Avec lui finit la première année de la guerre. Dès le début de l'été, les Péloponnésiens et leurs alliés, avec les deux tiers de leurs troupes, comme la première fois, envahirent l'Attique, sous le commandement d'Archidamos, fils de Zeuxidamos, roi de Lacédémone. Ils y campèrent et ravagèrent le pays. Ils n'étaient que depuis quelques jours en Attique, quand la maladie se déclara à Athènes ; elle s'était abattue, dit-on, auparavant en plusieurs endroits, notamment à Lemnos ; mais nulle part on ne se rappelait pareil fléau et des victimes si nombreuses. Les médecins étaient impuissants, car ils ignoraient au début la nature de la maladie ; de plus, en contact plus étroit avec les malades, ils étaient plus particulièrement atteints. Toute science humaine était inefficace ; en vain on multipliait les supplications dans les temples ; en vain on avait recours aux oracles ou à de semblables pratiques ; tout était inutile ; finalement on y renonça, vaincu par le fléau. XLVIII. - Le mal, dit-on, fit son apparition en Ethiopie, au-dessus de l'Egypte : de là il descendit en Egypte et en Libye et se répandit sur la majeure partie des territoires du Roi. Il se déclara subitement à Athènes et, comme il fit au Pirée ses premières victimes, on colporta le bruit que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits ; car au Pirée il n'y avait pas encore de fontaines. Il atteignit ensuite la ville haute et c'est là que la mortalité fut de beaucoup la plus élevée. Que chacun, médecin ou non, se prononce selon ses capacités sur les origines probables de cette épidémie, sur les causes qui ont pu occasionner une pareille perturbation, je me contenterai d'en décrire les caractères et les symptômes capables de faire diagnostiquer le mal au cas où elle se reproduirait. Voilà ce que je me propose, en homme qui a été lui-même atteint et qui a vu souffrir d'autres personnes. XLIX. - Cette année-là, de l'aveu général, la population avait été particulièrement indemne de toute maladie ; mais toutes celles qui sévissaient aboutissaient à ce mal. En général on était atteint sans indice précurseur, subitement en pleine santé. On éprouvait de violentes chaleurs à la tête ; les yeux étaient rouges et enflammés ; à l'intérieur, le pharynx et la langue devenaient sanguinolents, la respiration irrégulière, l'haleine fétide. A ces symptômes succédaient l'éternuement et l'enrouement ; peu de temps après la douleur gagnait la poitrine, s'accompagnant d'une toux violente ; quand le mal s'attaquait à l'estomac, il y provoquait des troubles et y déterminait, avec des souffrances aiguës, toutes les sortes d'évacuation de bile auxquelles les médecins ont donné des noms. Presque tous les malades étaient pris de hoquets non suivis de vomissements, mais accompagnés de convulsions ; chez les uns ce hoquet cessait immédiatement, chez d'autres il durait fort longtemps. Au toucher, la peau n'était pas très chaude ; elle n'était pas livide non plus, mais rougeâtre avec une éruption de phlyctènes et d'ulcères ; mais à l'intérieur le corps était si brûlant qu'il ne supportait pas le contact des vêtements et des tissus les plus légers ; les malades demeuraient nus et étaient tentés de se jeter dans l'eau froide ; c'est ce qui arriva à beaucoup, faute de surveillance ; en proie à une soif inextinguible, ils se précipitèrent dans des puits. On n'était pas plus soulagé, qu'on bût beaucoup ou peu. L'on souffrait constamment du manque de repos et de sommeil. Le corps, tant que la maladie était dans toute sa force, ne se flétrissait pas et résistait contre toute attente à la souffrance. La plupart mouraient au bout de neuf ou de sept jours, consumés par le feu intérieur, sans avoir perdu toutes leurs forces. Si l'on dépassait ce stade, le mal descendait dans l'intestin ; une violente ulcération s'y déclarait, accompagnée d'une diarrhée rebelle qui faisait périr de faiblesse beaucoup de malades. Le mal, qui commençait par la partie supérieure du corps et qui avait au début son siège dans la tête, gagnait ensuite le corps entier et ceux qui survivaient aux accidents les plus graves en gardaient aux extrémités les traces. Il attaquait les parties sexuelles, l'extrémité des mains et des pieds et l'on n'échappait souvent qu'en perdant une de ces parties ; quelques-uns même perdirent la vue. D'autres, aussitôt guéris, n'avaient plus dès lors souvenir de rien, oubliaient leur personnalité et ne reconnaissaient plus leurs proches. L. - La maladie, impossible à décrire, sévissait avec une violence qui déconcertait la nature humaine . Voici qui montre combien elle différait des épidémies ordinaires les oiseaux et les quadrupèdes carnassiers ne s'attaquaient pas aux cadavres pourtant nombreux, restés sans sépulture ou, s'ils y touchaient, ils périssaient. Ce qui le prouve, c'est leur disparition avérée ; on n'en voyait ni autour des cadavres, ni ailleurs. C'est ce que l'on pouvait constater sur les chiens accoutumés à vivre en compagnie de l'homme. LI. - Sans parler de bien d'autres traits secondaires de la maladie, selon le tempérament de chaque malade, telles étaient en général ses caractéristiques. Pendant sa durée, aucune des affections ordinaires n'atteignait l'homme ; s'il en survenait quelqu'une, elle aboutissait à ce mal. On mourait, soit faute de soins, soit en dépit des soins qu'on vous prodiguait. Aucun remède, pour ainsi dire, ne se montra d'une efficacité générale ; car cela même qui soulageait l'un, nuisait à l'autre. Aucun tempérament, qu'il fût robuste ou faible, ne résista au mal. Tous étaient indistinctement emportés, quel que fût le régime suivi. Ce qui était le plus terrible, c'était le découragement qui s'emparait de chacun aux premières attaques : immédiatement les malades perdaient tout espoir et, loin de résister, s'abandonnaient entièrement. Ils se contaminaient en se soignant réciproquement et mouraient comme des troupeaux. C'est ce qui fit le plus de victimes. Ceux qui par crainte évitaient tout contact avec les malades périssaient dans l'abandon : plusieurs maisons se vidèrent ainsi faute de secours. Ceux qui approchaient les malades périssaient également, surtout ceux qui se piquaient de courage : mus par le sentiment de l'honneur, ils négligeaient toute précaution, allaient soigner leurs amis ; car, à la fin, les gens de la maison eux-mêmes se lassaient, vaincus par l'excès du mal, d'entendre les gémissements des moribonds. C'étaient ceux qui avaient échappé à la maladie qui se montraient les plus compatissants pour les mourants et les malades, car connaissant déjà le mal, ils étaient en sécurité. En effet les rechutes n’étaient pas mortelles. Enviés par tes autres, dans l'excès de leur bonne fortune présente, ils se laissaient bercer par l'espoir d'échapper à l'avenir à toute maladie. LII. --- Ce qui aggrava le fléau, ce fut l'affluence des gens de la campagne dans la ville : ces réfugiés étaient particulièrement touchés. Comme ils n'avaient pas de maisons et qu'au fort de l'été ils vivaient dans des baraques où on étouffait, ils rendaient l'âme au milieu d'une affreuse confusion ; ils mouraient pêle-mêle et les cadavres s'entassaient les uns sur les autres ; on les voyait, moribonds, se rouler au milieu des rues et autour de toutes les fontaines pour s'y désaltérer. Les lieux sacrés où ils campaient étaient pleins de cadavres qu'on n'enlevait pas. La violence du mal était telle qu'on ne savait plus que devenir et que t'on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable. Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d'inconvenantes sépultures, aussi bien manquait-on des objets nécessaires, depuis qu'on avait perdu tant de monde. Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits et y mettaient le feu ; d'autres sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s'enfuyaient (164). Llll. - La maladie déclencha également dans la ville d'autres désordres plus graves. Chacun se livra à la poursuite du plaisir avec une audace qu'il cachait auparavant. A la vue de ces brusques changements, des riches qui mouraient subitement et des pauvres qui s'enrichissaient tout à coup des biens des morts, on chercha les profits et les jouissances rapides, puisque la vie et les richesses étaient également éphémères. Nul ne montrait d'empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête ; car on ne savait pas si on vivrait assez pour y parvenir. Le plaisir et tous les moyens pour l'atteindre, voilà ce qu'on jugeait beau et utile. Nul n'était retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines ; on ne faisait pas plus de cas de la piété que de l'impiété, depuis que l'on voyait tout le monde périr indistinctement ; de plus, on ne pensait pas vivre assez longtemps pour avoir à rendre compte de ses fautes. Ce qui importait bien davantage, c'était l'arrêt déjà rendu et menaçant ; avant de le subir mieux valait tirer de la vie quelque jouissance (165).
LIV.
- Tels furent les maux dont les Athéniens furent accablés : à l'intérieur
les morts, au dehors la dévastation des campagnes. Dans le malheur, comme il
est naturel, on se souvint de ce vers que les vieillards déclaraient avoir
entendu autrefois : Seconde invasion des Lacédémoniens en Attique (début juin 430) LV. - Les Péloponnésiens, après avoir ravagé la plaine, s'avancèrent dans la région du littoral (168) jusqu'au Laurion, où se trouvent les mines d'argent d'Athènes. Ils en dévastèrent d'abord la partie qui regarde le Péloponnèse, puis celle qui est orientée vers l'Eubée et Andros. Périclès, en ce moment encore stratège, se montrait, comme lors de l'invasion précédente, opposé à toute sortie des Athéniens. Grandes attaques athéniennes contre Epidaure, Trézène et Prasies sous le commandement de Périclès (fin juin 430) LVI. - Les ennemis étaient toujours dans la plaine et n'avaient pas encore pénétré dans la région côtière, quand Périclès fit équiper une escadre de cent vaisseaux pour attaquer le Péloponnèse ; dès qu'ils furent prêts, il prit la mer. Il emmenait quatre mille hoplites athéniens et trois cents cavaliers sur des transports aménagés à cet effet, pour la première fois, avec de vieux vaisseaux. Cinquante bâtiments de Chios et de Lesbos participaient à cette expédition. Quand l'escadre athénienne prit la mer, les Péloponnésiens se trouvaient sur le littoral de l'Attique. Arrivés à Epidaure dans le Péloponnèse, les Athéniens ravagèrent une grande partie du pays et attaquèrent la ville dans l'espoir de la prendre, mais ils n'y parvinrent pas. Ils quittèrent donc Épidaure et ravagèrent le territoire de Trézène, celui d'Halias et celui d'Hermionè ; toutes ces contrées du Péloponnèse touchant à la mer. Puis ils levèrent l'ancre et arrivèrent à Prasies, ville forte de Laconie auprès de la mer ; ils ravagèrent une partie du territoire, prirent la ville et la mirent à sac. Après quoi ils revinrent chez eux. Ils ne trouvèrent plus en Attique les Péloponnésiens qui s'étaient retirés. LVII. - Pendant tout le temps de l'invasion péloponnésienne en Attique et de la croisière athénienne, la peste fit des victimes parmi les Athéniens, à l'armée comme à l'intérieur de la ville. Les Péloponnésiens, informés par des transfuges que la peste sévissait à l'intérieur des murs et témoins oculaires des incessantes funérailles prirent peur, à ce qu'on dit, et accélérèrent leur départ. En effet, cette invasion fut la plus longue et tout le pays fut ravagé par eux. Ils restèrent exactement quarante jours en Attique. LVIII. - Le même été, Hagnon fils de Nicias et Cléopompos fils de Clinias, collègues de Périclès, avec le corps d'armée qu'avait commandé ce stratège, se mirent en campagne immédiatement contre les Chalcidiens de Thrace et contre Potidée encore assiégée. Dès leur arrivée ils employèrent des machines et mirent tout en oeuvre pour prendre la ville. Néanmoins ils ne parvinrent ni à s'en emparer, ni à obtenir quoi que ce fût qui répondît aux importants moyens mis à leur disposition. La peste éclata dans le pays, sévit avec une violence particulière sur les Athéniens et détruisit leur armée. Même les soldats de la première expédition jusqu'alors en parfaite santé furent contaminés par le corps d'armée d'Hagnon. Phormion avec ses seize cents hommes n'était plus alors en Chalcidique ; Hagnon se vit contraint de revenir à Athènes avec sa flotte. Sur quatre mille hoplites il avait perdu par la peste, en quarante jours, mille cinquante hommes. La première expédition demeura dans le pays et continua le siège de Potidée. Mécontentement des Athèniens - Une ambassade Athénienne propose la paix aux Péloponnésiens (juin) LIX. - Après la seconde invasion des Péloponnésiens, les dispositions des Athéniens, dont le territoire était ravagé et qui souffraient de la peste en même temps que de la guerre, changèrent du tout au tout. Ils accusaient Périclès de les avoir poussés à la guerre et d'être responsable de leurs malheurs. Ils désiraient arriver à un accord avec les Lacédémoniens. Ils leur envoyèrent même des ambassadeurs, mais sans résultat. Dans leur détresse complète ils s'en prenaient à Périclès. Quand il les vit, poussés à bout par leurs maux, réaliser ses prévisions, il convoqua une assemblée extraordinaire, car il était encore stratège. Il voulut leur rendre courage, dissiper leur colère et incliner leurs esprits irrités à plus de bienveillance et de confiance. Il monta donc à la tribune et leur tint ce discours : Discours de Périclès LX. - « Je m'attendais bien à voir votre colère se manifester contre moi ; j 'en connais les raisons. Aussi ai-je convoqué cette assemblée ici pour faire appel à vos souvenirs et vous adresser des reproches, si votre irritation à mon égard ne repose sur rien et si vous perdez courage dans l'adversité. Mon opinion est qu'il vaut mieux pour les individus voir un État florissant dans son ensemble, qu'un État qui dépérit alors que les particuliers prospèrent. Car un homme dont les affaires réussissent, alors que sa patrie est menacée, n'en est pas moins condamné à périr avec elle ; tandis que, s'il éprouve l'infortune au milieu de la fortune commune, il a beaucoup plus de chances de salut. Puisqu'une cité peut supporter les malheurs de ses membres, tandis que chacun d'eux est incapable de supporter les malheurs de la communauté, comment refuser de nous assembler pour sa défense ? Ne vous laissez pas ébranler, comme vous le faites maintenant, par vos malheurs individuels, n'abandonnez pas la défense commune et ne m'accusez pas de vous avoir conseillé la guerre, puisque vous m'avez donné votre approbation. Néanmoins c'est ce que vous faites ; vous vous irritez contre moi qui ne suis pourtant inférieur à nul autre, quand il s'agit de distinguer l'intérêt public et d'exprimer sa pensée par la parole, contre moi qui suis dévoué à la cité et inaccessible à la corruption. Discerner l'intérêt public, mais ne pas le faire voir nettement à ses concitoyens, c'est exactement comme si l'on n'y avait pas réfléchi. Qu'on ait ces deux talents et que l'on soit malintentionné pour la patrie, c'est être condamné à ne donner aucun conseil utile à l'Etat. Qu'on ait l'amour de la patrie, mais qu'on soit accessible à la corruption, l'on est capable de tout vendre à prix d'argent. Si vous avez admis que j'avais, ne fût-ce que modérément et plus que d'autres, ces différentes qualités et si en conséquence vous avez suivi mes conseils pour la guerre, vous auriez tort de m'en faire un crime maintenant. LXI. - « Quand on a le choix et que par ailleurs on est heureux, c'est une grande folie de faire la guerre. Mais lorsque, comme c'était votre cas, on n'a le choix qu'entre la soumission et l'asservissement immédiats à l'ennemi et la victoire, au prix des dangers, c'est celui qui fuit les périls qui mérite le blâme et non celui qui les affronte. Pour moi, je suis toujours le même, je ne change pas d'opinion. C'est vous qui variez : vous vous êtes laissé convaincre dans la prospérité ; vous regrettez vos décisions dans l'adversité. Maintenant dans la débilité de votre pensée, vous me reprochez mes paroles, parce qu'aujourd'hui le mal se fait sentir à chacun, tandis que l'utilité n'est pas encore visible à tous. Un grand malheur, un malheur récent vous a touchés. Vos esprits déconcertés ne savent pas se raidir dans vos résolutions d'autrefois. Ce qui abat le courage, c'est le mal soudain, imprévu, qui déconcerte toutes les prévisions. Voilà ce qui vous est arrivé, quand la maladie est venue s'ajouter à vos autres maux. Vous qui habitez une puissante cité, vous qui avez été nourris dans des sentiments dignes d'elle, vous devez supporter de plein gré les plus grands malheurs et ne pas ternir une telle réputation. Car l'on a autant de mépris pour quiconque, par lâcheté, est inférieur à sa réputation que de haine pour qui impudemment vise à s'arroger celle d'autrui. Oubliez donc vos peines domestiques pour ne vous occuper que du salut public. LXII. - « Et les fatigues de la guerre, direz-vous ? Vous craignez qu'elle ne dure longtemps sans nous apporter la victoire. Qu'il me suffise de vous montrer, comme je l'ai déjà fait, que vos craintes ne sont pas fondées. Je vous ferai voir également un pont sur lequel vous n'avez pas suffisamment réfléchi, dont je n'ai pas parlé dans mes précédents discours et fort important pour l'extension de votre empire. Aujourd'hui même je ne recourrais pas à cet argument quelque peu ambitieux, si je ne vous voyais pas vous affliger plus qu'il ne convient. Vous pensez ne commander qu'à vos alliés. Pour moi, je vous le déclare, des deux parties du monde utilisables pour l'homme, la terre et la mer, vous êtes les maîtres absolus de l'une sur toute l'étendue que vous en occupez et davantage aussi, si vous le voulez. Et il n'est ni roi ni peuple qui, actuellement, puisse vous interdire la mer, dans l'état présent de votre marine. Aussi n'est-ce pas dans l'usage de vos maisons et de votre territoire, dont la privation vous est si sensible, que se trouve votre puissance. Il n'est donc pas raisonnable que vous vous affligiez de leur perte ; vous devez la juger aussi peu importante par rapport à votre empire que celle d'un jardinet ou d'une riche parure. Au contraire vous devez vous convaincre que la liberté, si par nos efforts nous réussissons à la sauvegarder, nous permettra de les ressaisir facilement, tandis que la sujétion compromet généralement même les autres biens. Sur ces deux points ne nous montrons pas inférieurs à nos pères qui, sans avoir hérité cet empire, l'ont avec tant de peines établi, l'ont conservé et nous l'ont transmis. Il y a plus de honte à se laisser dépouiller des biens qu'on possède qu'à échouer en cherchant à les acquérir. Il faut marcher à l'ennemi pleins de confiance et pleins de mépris. Une orgueilleuse présomption naît, quand le succès favorise l'ignorance, dans l'âme du lâche même ; le mépris n'appartient qu'à celui qui a conscience de sa supériorité intellectuelle. Nous possédons ce sentiment. A égalité de fortune, l'intelligence qui s'appuie sur la grandeur d'âme inspire plus d'assurance et d'audace ; elle repose moins sur l'espérance, qui est chancelante, que sur la connaissance raisonnée des événements, qui permet de connaître plus sûrement l'avenir. LXIII. - « Ce respect que vaut à notre cité son empire et dont vous êtes si fiers, il vous faut le maintenir et ne pas fuir les fatigues de la guerre, sinon renoncer aux honneurs. Ne pensez pas non plus que la lutte n'ait qu'un seul enjeu la servitude ou la liberté ; il s'agit aussi de la perte de votre empire et du danger des haines qu'a suscitées votre domination. Cet empire vous ne pouvez pas y renoncer, même si actuellement, par crainte et amour du repos, vous accomplissiez cet acte héroique. Considérez-le comme la tyrannie s'en emparer peut paraître une injustice ; y renoncer constitue un danger. Inspirer à la cité une semblable conduite, ce serait la ruiner immédiatement, en admettant même que ceux qui vous le conseilleraient pussent garder leur liberté. Le goût du repos ne peut se conserver que s'il s'unit au goût de l'action ; il ne convient pas à une cité souveraine et c'est seulement dans une cité sujette que l'on peut jouir d'un esclavage sans danger. LXIV. - « Pour vous, ne vous lassez pas séduire par des citoyens de cette sorte ; ne vous emportez pas contre moi puisque c'est en plein accord avec moi que vous avez décidé la guerre. Les ennemis, en marchant contre nous, n'ont fait que ce à quoi il était raisonnable de s'attendre, puisque vous refusiez de leur céder. Un seul événement a déconcerté nos prévisions ce mal terrible, qui est venu s'ajouter à nos autres maux, ce mal, qui, je le sais, est pour beaucoup dans la haine que vous me montrez. Mais ce n'est pas juste, ou alors il faudra m'attribuer tous les événements heureux que vous n'aurez pas prévus. Supportez donc avec résignation les maux qui nous viennent des dieux et avec courage ceux qui nous viennent des hommes. Telle était auparavant la règle de conduite de notre cité ; n'y renoncez pas. Songez au renom immense qu'elle a acquis partout, pour avoir résisté aux malheurs et sacrifié dans la guerre plus de vies et plus d'efforts qu'aucune autre. C'est ainsi qu'elle a acquis jusqu'à ce jour une puissance considérable et dont le souvenir - même si aujourd'hui nous montrons quelque relâchement, car la nature veut que tout décroisse - persistera éternellement chez nos descendants. Grecs, nous avons commandé à la plus grande partie des Grecs ; nous avons résisté à des ennemis très puissants, soit réunis, soit séparés ; nous sommes citoyens de la ville la plus opulente et la plus puissante. Tous ces avantages, l'ami du repos pourrait y voir une raison de dénigrement ; mais celui qui aime à agir, y verra un sujet d'émulation ; celui qui ne les possède pas, un sujet d'envie. La haine et l'hostilité sont toujours le lot sur le moment de ceux qui prétendent commander aux autres. Mais s'exposer à la haine pour un noble but est bien inspiré. Car la haine ne subsiste pas longtemps, tandis que l'illustration dans le présent et la gloire dans l'avenir dureront éternellement. Acquérir la gloire pour l'avenir, éviter le déshonneur dans le présent, voilà le double avantage qu'il faut vous assurer avec ardeur. Cessez d'envoyer des hérauts aux Lacédémoniens ; ne vous montrez pas accablés des maux présents. Ceux-là qui, peuples ou particuliers, résistent le plus énergiquement à l'adversité, avec tous les moyens de la pensée et de l'action, sont assurés d'être les premiers. » Périclès est déposé et condamné à une amende de 50 talents (septembre-octobre 430) LXV. - Périclès, par ces paroles, tentait de dissiper la colère dont il était l'objet et de détourner des maux présents la pensée des Athéniens. En ce qui concerne les affaires publiques, ils se rendirent à ses raisons. Ils n'envoyèrent plus désormais d'ambassades aux Lacédémoniens et mirent plus d'ardeur à poursuivre la guerre. Mais les particuliers s'affligeaient de leurs souffrances le peuple se voyait privé des maigres ressources qu'il possédait ; les riches avaient perdu leurs beaux domaines de la campagne, leurs constructions et installations dispendieuses ; on se plaignait surtout d'avoir la guerre au lieu de la paix (169). Leur colère à tous ne cessa que lorsqu'ils eurent infligé une amende à Périclès (170), Pourtant peu de temps après, par un revirement dont le peuple est coutumier, ils le réélurent stratège en lui confiant la direction suprême des affaires ; le sentiment des maux particuliers s'émoussait quelque peu et on l'estimait le plus capable de remédier à la situation critique de l'État. Tout le temps que, pendant la paix, il fut à la tête des affaires, il avait fait preuve de modération et de fermeté dans la conduite de l'État, qui sous lui parvint au comble de la puissance la guerre une fois déclarée, on constata qu'il avait évalué exactement la puissance d'Athènes. II ne survécut que deux ans et six mois. Après sa mort on vit mieux encore l'exactitude de ses prévisions. Il avait prédit le succès aux Athéniens s'ils se tenaient en repos, s'ils donnaient tous leurs soins à la marine, s'ils renonçaient à augmenter leur empire pendant la guerre et s'ils ne mettaient pas l'État en danger. Mais sur tous ces points on fit juste le contraire. D'autres entreprises, qui paraissaient sans rapport avec la guerre, furent menées avec la seule préoccupation de la gloriole et de l'intérêt personnels ; elles furent désastreuses pour les Athéniens et leurs alliés. En cas de succès, elles eussent procuré gloire et profit aux particuliers ; leur échec faisait tort à l'État et gênait la conduite des hostilités. Voici la cause de ce changement Périclès avait de l'influence en raison de la considération qui l'entourait et de la profondeur de son intelligence ; il était d'un désintéressement absolu sans attenter à la liberté ; il contenait la multitude qu'il menait, beaucoup plus qu'elle ne le menait. N'ayant acquis son influence que par des moyens honnêtes, il n'avait pas à flatter la foule. Grâce à son autorité personnelle, il pouvait lui tenir tête et même lui montrer son irritation. Chaque fois que les Athéniens s'abandonnaient à contretemps à l'audace et à l'orgueil, il les frappait de crainte s'ils s'effrayaient sans motif, il les ramenait à la confiance. Ce gouvernement portant le nom de démocratie, en réalité c'était le gouvernement d'un seul homme. Mais ses successeurs, dont aucun n'avait sa supériorité et qui voulaient tous se hisser au premier rang étaient portés, pour flatter le peuple, à lui abandonner les affaires. De là tant de fautes, explicables dans un État puissant et possesseur d'un empire étendu ; de là surtout l'expédition de Sicile. Elle échoua moins parce qu'on avait évalué inexactement les forces de l'ennemi que parce que les inspirateurs de l'expédition ne discernèrent pas ce qui dans la suite était nécessaire aux troupes ; préoccupés qu'ils étaient de leurs intrigues, aspirant au premier rang, ils affaiblirent les opérations de l'armée et, pour la première fois, ils provoquèrent des troubles dans le gouvernement intérieur de la ville. Malgré l'échec de Sicile et principalement la perte presque totale de leur marine, malgré la sédition qui régnait à l'intérieur de la ville, ils résistèrent pendant trois ans à leurs ennemis du début, auxquels s'étaient joints les Siciliens et la majorité de nos alliés révoltés, enfin à Cyrus, fils du Roi, qui joignit ses forces aux leurs et fournit aux Péloponnésiens de l'argent pour l'équipement de leur flotte. Ils ne cédèrent qu'une fois abattus par leurs dissensions intestines, tant étaient considérables les ressources qui permettaient à Périclès de prévoir pour les Athéniens une victoire facile sur les seuls Péloponnésiens (171). Une flotte lacédémonienne et corinthienne attaque Zacyntos qui tient bon LXVI. - Le même été, les Lacédémoniens et leurs alliés firent une expédition avec cent vaisseaux contre l'île de Zacynthe, située en face de l'Elide. C'est une colonie des Achéens du Péloponnèse, dont les habitants étaient alors les alliés d'Athènes. Mille hoplites lacédémoniens s'étaient embarqués sur cette flotte que commandait comme navarque (172) le Spartiate Cnémos. Ils débarquèrent et saccagèrent la majeure partie du pays ; mais leur tentative de soumettre l'île échoua et ils rentrèrent chez eux. Arrestation en Thrace, puis exécution à Athènes d'ambassadeurs Péloponnésiens chargés de négocier avec la Perse LXVII. -A la fin du même été, le Corinthien Aristeus, des ambassadeurs lacédémoniens Anéristos, Nicolaos, Pratodémos, le Tégéate Timagoras, l'Argien Pollis, qui les accompagnait à titre de simple particulier, se mirent en route pour aller en Asie trouver le Roi. Ils voulaient obtenir de l'argent et son alliance. Ils allèrent d'abord en Thrace trouver Sitalcès, fils de Térès, pour qu'il abandonnât l'alliance athénienne et envoyât des troupes délivrer Potidée dont les Athéniens continuaient à faire le siège. Ils voulaient aussi qu'il leur facilitât la traversée de l'Hellespont pour se rendre auprès de Pharnacès, fils de Pharnabazos ; celui-ci à son tour devait les acheminer à travers le haut pays vers le Roi, Justement il se trouvait auprès de Sitalcès des ambassadeurs athéniens : Léarchos fils de Callimachos et Ameiniadès fils de Philémon. Ceux-ci obtinrent du fils de Sitalcès, Sadocos, devenu citoyen d'Athènes, qu'il leur livrât les ambassadeurs ennemis ; en leur coupant la route pour se rendre auprès du Roi, on les mettrait hors d'état de nuire à Athènes, sa ville adoptive. Sadocos se laissa persuader et, dans leur passage en Thrace pour se rendre à bord du navire sur lequel ils devaient traverser l'Hellespont, il les fit arrêter avant leur embarquement par des gens envoyés à leur poursuite avec Léarchos et Ameiniadès. Ces ambassadeurs furent donc remis par son ordre aux députés athéniens qui les conduisirent à Athènes. Dès leur arrivée, les Athéniens craignaient qu'Aristeus ne leur fît plus de mal encore s'il parvenait à s'échapper, car il était à leurs yeux l'auteur de tout ce qui s'était passé auparavant à Potidée et en Thrace. Aussi firent-ils mettre à mort, sans jugement, le jour même, les ambassadeurs sans leur permettre de se défendre. Ils jetèrent leurs corps dans des précipices, estimant de bonne guerre d'user ainsi de représailles envers les Lacédémoniens qui, les premiers, avaient mis à mort et jeté dans des précipices les marchands athéniens et alliés qu'ils avaient pris sur des bâtiments de commerce autour du Péloponnèse. Dès le début de la guerre, les Lacédémoniens massacrèrent comme ennemis tous ceux qu'ils arrêtaient en mer, qu'ils fussent alliés des Athéniens ou neutres (173). LXVIII. - Vers le même temps, à la fin de l'été, les Ambraciotes avec un grand nombre de Barbares, qu'ils avaient soulevés, firent une expédition contre Argos d'Amphilochie et tout le reste de l'Amphilochie. L'origine de leur hostilité contre les Argiens était la suivante. Argos d'Amphilochie et toute l'Amphilochie avaient été colonisées après la guerre de Troie par Amphilochos qui, de retour dans sa patrie et mécontent de ce qui se passait à Argos, s'était établi dans le golfe d'Ambracie et y avait fondé une ville nommée Argos, du nom de sa patrie. Cette ville devint la plus puissante de l'Amphilochie et sa population était très riche. Plusieurs générations après, les Argiens, accablés par le malheur, invitèrent leurs voisins, les Ambraciotes, à venir s'établir avec eux dans leur ville. Vivant avec les Ambraciotes, ils commencèrent à faire usage de la langue grecque ; car les autres Amphilochiens sont barbares. Avec le temps, les Ambraciotes chassèrent les Argiens et se rendirent maîtres de la ville. Ainsi traités, les Argiens se mirent entre les mains des Acarnaniens, puis les deux peuples appelèrent à leur secours les Athéniens. Ceux-ci envoyèrent Phormion comme stratège avec trente vaisseaux. Avec l'aide de Phormion, ils reprirent Argos, réduisirent les Ambraciotes en esclavage et Amphilochiens et Acarnaniens habitèrent en commun la ville. Pour la première fois, à la suite de ces événements, une alliance se noua entre Athéniens et Acarnaniens. C'est ainsi que débuta la haine des Ambraciotes contre les Argiens, auxquels ils ne pardonnaient pas leur esclavage ; elle leur fit entreprendre, au cours de la guerre, cette expédition à laquelle s'associèrent les Chaones et quelques autres Barbares du voisinage. Ils arrivèrent aux environs d'Argos, se rendirent maîtres du pays, mais, n'ayant pu prendre la ville d'assaut, ils se retirèrent. Chaque peuplade rentra chez elle. Tels furent les événements de l'été. LXIX. - L'hiver suivant, les Athéniens envoyèrent vingt vaisseaux croiser autour du Péloponnèse sous le commandement de Phormion. Il partit de Naupacte pour empêcher que nul n'entrât à Corinthe ou dans le golfe de Crisa ou n'en sortit. On envoya six vaisseaux sur les côtes de la Carie et de la Lycie, sous le commandement de Mélésandros. Ils avaient mission de lever les tributs et d'empêcher les pirates péloponnésiens de quitter ces régions pour donner la chasse aux bâtiments de commerce venant de Phasélis, de Phénicie et de cette partie du continent (174). Mélésandros, avec une troupe composée des Athéniens embarqués sur ses vaisseaux et d'alliés, pénétra à l'intérieur de la Lycie, mais il fut vaincu et tué et une partie de son armée périt avec lui. Potidée assiégée par les Athéniens capitule (hiver 430) LXX. - Le même hiver, les Potidéates assiégés se trouvèrent dans l'impossibilité de prolonger leur résistance. Les invasions des Péloponnésiens en Attique n'empêchaient pas les Athéniens de poursuivre le siège. Les vivres manquaient et la disette était si complète que quelques habitants en vinrent à se nourrir de chair humaine. Réduits à cette extrémité ils firent aux stratèges athéniens qui commandaient devant la place, Xénophon fils d'Euripidès, Hestiodoros fils d'Aristocleidès et Phanomachos fils de Callimachos, des propositions de reddition. Ceux-ci les accueillirent, eu égard à la souffrance de leur propre armée, sous ce climat rigoureux et aux deux mille talents qu'avait coûté le siège (175). Les Potidéates capitulèrent aux conditions suivantes : les assiégés, leurs enfants, leurs femmes et leurs mercenaires sortiraient de la ville, les hommes avec un seul vêtement, les femmes avec deux, et n'emporteraient qu'une somme d'argent déterminée pour le voyage. En vertu de cette convention, ils se retirèrent en Chalcidique et partout où ils purent trouver un asile. Les Athéniens reprochèrent à leurs stratèges d'avoir accordé cette capitulation sans les consulter ; à leur avis, ils auraient pu, s'ils l'avaient voulu, réduire la ville sans conditions. Par la suite, ils envoyèrent des colons d'Athènes repeupler Potidée. Ainsi finit la seconde année de la guerre que Thucydide a racontée. 429 Au lieu d'attaquer l'Attique, l'armée lacédémonienne s'emploie à assiéger Platée (mi-juin)
LXXI. - L'été suivant, les Péloponnésiens et leurs alliés n'envahirent pas l'Attique : ils marchèrent contre Platée, sous le commandement d'Archidamos, fils de Zeuxidamos, roi de Lacédémone. Il établit son camp et se disposait à ravager leur territoire, quand les Platéens lui dépêchèrent des députés qui lui parlèrent ainsi : « Archidamos et vous Lacédémoniens, vous vous conduisez d'une manière injuste et indigne de vous-mêmes et de vos ancêtres, en attaquant le pays de Platée. Quand le Lacédémonien Pausanias, fils de Cléombrotos, eut délivré la Grèce de l'invasion des Mèdes, avec l'aide des Grecs qui consentirent à partager les risques du combat livré sur notre territoire, il sacrifia sur l'agora de Platée à Zeus Eleuthérios (176) et, en présence de tous les alliés, il remit aux Platéens leur pays et leur ville pour les habiter, en toute liberté, interdisant à quiconque de les attaquer injustement et de tenter de les asservir. Dans ce cas, tous les alliés présents devraient les défendre, dans la mesure de leurs forces. Voilà ce que vos ancêtres nous ont garanti, en récompense de notre valeur et de notre empressement dans ces heures critiques. Et vous, vous faites juste le contraire ! Avec l'appui des Thébains, nos pires ennemis, vous venez pour nous asservir. Nous prenons à témoin les dieux qui furent alors les garants de ce serment, les dieux de vos pères et les dieux de notre pays et nous vous disons de ne pas attaquer le territoire de Platée, de ne pas violer les serments, de nous laisser vivre en toute liberté, suivant la juste décision de Pausanias. LXXII. - Telles furent les paroles des Platéens. Archidamos leur répondit : « Ce que vous dites est juste, Platéens, à condition que vos actes répondent à vos paroles. Conformément aux engagements de Pausanias, gardez votre indépendance et joignez vos forces aux nôtres pour délivrer les autres Grecs qui, après avoir partagé alors vos dangers et s'être liés par le même serment, se trouvent maintenant sous la domination d'Athènes. Leur défense, la libération des autres, voilà l'objet d 'un si grand armement et de cette guerre. Vous qui vous êtes rangés avec tant d'empressement à nos côtés, restez fidèles à vos serments. Sinon, ainsi que nous vous y avons déjà engagés, tenez-vous en repos, jouissez de vos biens, gardez la neutralité, ne renoncez à l'amitié ni des uns ni des autres et ne prenez part à la guerre ni d'un côté ni de l'autre. Telle est la conduite qui nous suffira. » Telle fut la réponse d'Archidamos. Les députés platéens rentrèrent dans la ville et la communiquèrent au peuple. Ils furent chargés de répondre qu'ils ne pouvaient se conformer à ces conditions qu'avec l'aveu des Athéniens. Leurs enfants et leurs femmes se trouvaient à Athènes ; ils craignaient aussi pour la ville entière, soit qu'après le départ des Lacédémoniens, les Athéniens ne survinssent et ne les empêchassent de tenir leur parole ; soit que les Thébains, compris dans l'obligation imposée à Platée de recevoir les deux par |