THUCYDIDE
HISTOIRE DE LA GUERRE DU PÉLOPONNÈSE
LIVRE PREMIER
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II.
- Le pays que l'on appelle maintenant la Grèce ne semble pas avoir été
habité dès l'origine d'une manière stable ; il s'y produisit d'abord des
migrations, car les habitants changeaient souvent de région, sous la pression
d'arrivants sans cesse plus nombreux. Le commerce n'existait pas ; les relations
entre les peuples n'étaient sûres, ni sur terre ni sur mer ; les habitants ne
tiraient chacun de leur terre que de quoi ne pas mourir de faim ; ils
n'amassaient pas de richesses et ne faisaient pas de plantations, car, faute de
villes fortifiées, on ne savait pas si un envahisseur ne surviendrait pas et ne
s'emparerait pas de tous les biens. Dans ces conditions, les gens pensaient
qu'ils trouveraient n'importe où leur nourriture quotidienne, ne faisaient pas
de difficultés pour émigrer et ne cherchaient pas à acquérir la suprématie
ni par des villes puissantes ni par quelque autre moyen. III. - Voici qui montre encore parfaitement la faiblesse de l'ancienne Grèce avant la guerre de Troie (2), la Grèce ne paraît pas avoir entrepris quoi que ce soit en commun ; et, à mon avis, ce nom même ne s'appliquait pas à la totalité de la Grèce. Avant Hellen, fils de Deucalion, cette appellation ne semble même pas avoir existé ; chaque peuple, surtout celui des Pélasges, prêtait à la Grèce une appellation tirée de son nom particulier. Mais quand Hellen et ses fils eurent établi leur puissance dans la Phtiotide, quand d'autres cités les appelèrent à leur secours, par suite de leurs rapports plus nombreux, ils se nommèrent réciproquement Hellènes ; cette appellation néanmoins dura peu et ne fut pas admise pour tous. Homère le montre parfaitement ; bien qu'il eût vécu bien longtemps encore après la prise de Troie, nulle part, il n'appela Hellènes l'ensemble des Grecs ; les seuls qu'il appelle ainsi sont les compagnons d'Achille venant de la Phtiotide, qui étaient effectivement les premiers Hellènes ; pour les autres il emploie, dans ses vers, le nom de Danaens, d'Argiens et d'Achéens. Il n'utilise pas non plus l'expression de Barbares, pour la raison qu'il n'y avait pas encore, à ce qu'il me semble, une seule expression correspondante pour les Hellènes. Ces peuples donc qui reçurent peu à peu le nom d'Hellènes, d'abord cité par cité, c'est-à-dire par groupe d'individus de même langue, puis tous ensemble, n'entreprirent rien en commun avant la guerre de Troie, en raison de leur faiblesse et de leur manque de relations (3). Et encore cette expédition ne la tentèrent-ils que lorsque leur expérience de la mer fut devenue plus grande. IV. - C'est Minos (4) qui, selon la tradition, fut le premier à posséder une flotte ; il établit sa puissance sur la plus grande partie de ce que nous appelons maintenant la mer grecque ; il soumit les Cyclades et, le premier, établit des colonies dans la plupart de ces îles, d'où il avait chassé les Cariens ; il avait établi comme gouverneurs ses propres enfants ; de plus, comme il est naturel, il fit disparaître autant qu'il put la piraterie, en vue de s'assurer plus facilement le recouvrement des impôts. V. - En effet, les Grecs d'autrefois, ceux des Barbares qui habitaient le bord de la mer et ceux qui occupaient les îles, quand ils se mirent à se fréquenter davantage par mer, se livrèrent à la piraterie (5) ; les plus puissants y cherchaient un moyen de s'enrichir et de nourrir les faibles ; ils s'attaquaient aux villes démunies de fortifications et aux peuplades répandues dans des bourgades, les pillaient et tiraient de ces expéditions la plupart de leurs ressources ; car la piraterie ne comportait aucun déshonneur ; bien au contraire, elle n'allait pas sans rapporter quelque gloire. Ce qui le montre bien, c'est qu'aujourd'hui encore quelques populations maritimes se font honneur de la pratiquer et les vieux poètes font, partout également, demander aux navigateurs par les personnages de leurs poèmes, s'ils sont des pirates ; on voit bien que ceux à qui on adresse cette question, ne désavouent pas cette occupation et que ceux qui la posent ne considèrent pas la question comme offensante. Sur le continent aussi, on se razziait réciproquement. Et aujourd'hui encore, dans bien des contrées de la Grèce, on vit à l'ancienne manière, dans la région des Locriens Ozoles, des Étoliens, des Acarnaniens, et de ce côté du continent. De ce brigandage d'autrefois a subsisté la coutume pour les habitants de l'intérieur de circuler en armes. VI. - Tous les Grecs portaient une armure de fer ; c'est que les habitations n'étaient pas défendues par des murs (6) et que les communications n'étaient pas sûres ; comme les Barbares ils restaient perpétuellement en armes. Ce qui le prouve, ce sont les régions de la Grèce qui ont conservé ce genre de vie, lequel s'étendait à l'ensemble même de la Grèce. Les Athéniens furent des premiers à quitter l'armure de fer et à adopter un genre de vie plus relâché et plus délicat. Et il n'y a pas longtemps que parmi eux les plus âgés des vieillards, amollis (7) par la fortune, suivant une coutume due au relâchement des moeurs, ont maintenant cessé de porter des tuniques de lin et de nouer au sommet de la tête leurs cheveux par des cigales d'or formant agrafe ; en raison de la communauté de race, les vieillards d'Ionie gardèrent longtemps cette façon de se vêtir et de se coiffer. La tunique courte à la mode actuelle fut adoptée d'abord par les Lacédémoniens, et les plus riches d'entre eux se conformèrent pour le reste à la manière de vivre de la multitude. Les premiers aussi ils se dépouillèrent de leurs vêtements et se montrèrent nus et frottés d'huile pour les exercices gymniques. Autrefois, dans les Jeux Olympiques, les athlètes portaient pour la lutte des ceintures voilant les parties honteuses et il y a peu de temps que cette coutume a disparu. Certains peuples barbares, et principalement en Asie, quand ils font des concours de pugilat et de lutte, portent des ceintures. On pourrait invoquer encore beaucoup d'exemples montrant que les Grecs d'autrefois vivaient comme les Barbares d'aujourd’hui. VII. - Toutes les villes qui furent fondées plus récemment, quand on eut plus de facilité pour naviguer, et qu'on disposa d'un excédent de richesses, se bâtirent sur le bord de la mer, se fortifièrent et occupèrent les isthmes (8) ; le commerce était ainsi facilité et la sûreté de chacune à l'égard de ses voisins était plus grande. Au contraire les villes anciennes, en raison de la piraterie qui avait longtemps duré, avaient été bâties de préférence à distance de la mer, aussi bien dans les îles que sur le continent et jusqu'à l'époque actuelle elles sont demeurées à l'intérieur des terres ; c'est qu'on se pillait les uns les autres et l'on razziait même les populations qui, sans être maritimes, habitaient les rivages. VIII. - Les habitants des îles, Cariens et Phéniciens, s'adonnaient tout autant à la piraterie ; car c'étaient eux qui avaient occupé la plupart des îles. En voici une preuve : dans la présente guerre, quand les Athéniens purifièrent Délos et qu'on enleva toutes les tombes de l'île, on constata que plus de la moitié appartenait à des Cariens, ainsi que l'attestèrent les armes enfouies avec les morts et le mode de sépulture, encore en usage chez les Cariens d'aujourd’hui. Quand Minos eut constitué sa puissance maritime, les communications par mer devinrent plus faciles de peuple à peuple ; il fit disparaître des îles les pirates, d'autant mieux qu'il colonisa beaucoup d'entre elles ; les habitants du bord de la mer commencèrent à acquérir des richesses et à se construire des habitations plus solides ; quelques-uns même devenus plus riches entourèrent leurs villes de murailles ; dans leur amour du gain, les faibles subissaient la domination des forts, et les plus riches, avec les ressources dont ils disposaient, se soumettaient les cités plus faibles. Telles étaient encore les moeurs quand, longtemps après, les Grecs entreprirent leur expédition contre Troie. IX. - Agamemnon, me semble-t-il, réunit la flotte des Grecs, plus parce que sa puissance était supérieure que parce que les prétendants d'Hélène se croyaient engagés par les serments prêtés à Tyndare. Ceux qui ont recueilli les faits les mieux assurés dans la tradition des Péloponnésiens prétendent que c'est Pélops qui, le premier, disposant de richesses considérables ramenées d'Asie et, venant s'installer chez des hommes sans ressources, s'arrogea la domination et obtint, tout en étant étranger au pays, l'honneur de lui donner son nom. Plus tard la puissance de ses descendants s'accrut encore, quand Eurysthée eut péri en Attique par le fait des Héraclides et quand Atrée, son oncle maternel, eut reçu d'Eurysthée, au moment des on départ en campagne et en raison même de cette parenté, Mycènes et son empire. Il se trouvait qu'Atrée fuyait son père, par suite du meurtre de Chrysippe. Comme d'autre part, Eurysthée ne revint pas de son expédition, avec le consentement des Mycéniens qui craignaient les Héraclides et à qui Atrée paraissait capable de régner, Atrée, ayant su flatter la foule des Mycéniens et des sujets d'Eurysthée, s'empara de la royauté et les Pélopides furent plus puissants que les Perséides. Voilà ce que, me semble-t-il, Agamemnon reçut en héritage ; en même temps sa marine fut plus puissante que celle des autres ; ce qui lui permit de rassembler son expédition, en faisant appel plus à la crainte qu'à la persuasion. Les navires qu'il emmena étaient, semble-t-il, les plus nombreux ; il en fournit en outre aux Arcadiens, comme Homère l'a montré, si l'on veut en croire son témoignage. Dans le récit de la transmission du sceptre, le poète a dit « qu'il régnait sur de nombreuses fies et sur Argos tout entière ». Habitant du continent il n'aurait pas dominé sur des îles, en dehors de celles qui avoisinent la terre (et encore n'eussent-elles pas été nombreuses), s'il n'eût possédé quelque puissance navale. Par cette expédition on peut conjecturer ce qu'étaient celles qui l'ont précédée. X. - S'appuyer sur le fait que Mycènes était petite et que son importance ne semble pas alors égaler celle de telle autre ville serait invoquer un argument insuffisant, trompeur, pour refuser de croire que l'expédition de Troie n'eut pas l'importance que les poètes et la tradition lui ont reconnue. Admettons que la ville des Lacédémoniens soit détruite et que subsistent seulement les temples et les fondations des constructions de toute sorte, la postérité, longtemps après, mettrait vivement en doute que la puissance des Lacédémoniens a égalé leur renommée. Pourtant ceux-ci, sur les cinq parties du Péloponnèse, en habitent deux ; ils commandent au Péloponnèse enter et à de nombreux alliés (9) au dehors ; néanmoins, comme leur ville n'est pas bâtie pour former un ensemble, comme elle ne montre ni temples ni constructions magnifiques, comme les habitants sont dispersés en bourgades selon l'antique habitude de l'Hellade, elle paraîtrait inférieure à sa réputation ; en revanche, si Athènes subissait le même sort, à en juger sur t'apparence, on lui attribuerait une puissance double de celle qu'elle a réellement. Il ne convient donc pas de se montrer sceptique ; c'est plutôt la puissance réelle des cités que leur aspect extérieur qu'il faut avoir en vue ; et il faut, tout en pensant que cette expédition a été plus importante que celles qui l'ont précédée, estimer qu'elle est inférieure à celles d'aujourd’hui. Si l'on doit ici encore accorder quelque confiance au poème d'Homère, que tout naturellement il a orné et embelli, en poète qu'il était, l'infériorité de cette expédition n'est pas moins visible. En effet, sur les douze cents vaisseaux il a représenté ceux des Béotiens comme portant cent vingt hommes et ceux de Philoctète cinquante ; il a voulu indiquer, à ce qu'il me semble, ce qu'étaient les plus grands et les plus petits ; aussi n'a-t-il pas fait mention dans le Catalogue de l'importance des autres. Parlant des vaisseaux de Philoctète, il a montré que tous les hommes étaient à la fois rameurs et combattants (10) ; car il a fait de tous ceux qui maniaient la rame des archers. Il n'est pas vraisemblable qu'il y ait eu beaucoup de passagers à proprement parler, en dehors des rois et de ceux qui occupaient des charges importantes ; d'autant plus que les Grecs devaient traverser la mer avec un matériel de guerre et qu'ils n'avaient pas de vaisseaux protégés (11), puisqu'ils étaient équipés comme ceux des anciens pirates. A envisager les plus grands et les plus petits navires et à faire la moyenne, cette expédition fut, semble-t-il, peu nombreuse, si l'on songe qu'elle fut envoyée en commun par la Grèce entière. XI. - La raison en était moins la pénurie d'hommes que le manque de ressources. En effet, c'est par suite de la disette de ravitaillement que les Grecs emmenèrent une armée peu considérable et qui ne comportait que les troupes qu'ils pouvaient entretenir en combattant, même quand arrivés là-bas ils furent victorieux. Car il est évident qu'ils le furent ; autrement ils n'auraient pu défendre leur camp par un retranchement ; ils paraissent n'avoir pas utilisé toutes leurs forces et s'être adonnés faute de vivres à la culture en Chersonèse et au brigandage. Comme ils étaient dispersés, les Troyens leur résistèrent d'autant mieux pendant dix ans et purent tenir tête à la partie de l'armée qu'on laissait à tour de rôle pour faire le siège. S'ils eussent disposé d'un ravitaillement abondant, s'ils eussent pu rester groupés et mener sans arrêt la guerre, sans avoir à s'adonner à la culture et au brigandage, ils auraient pu facilement être victorieux dans le combat, puisqu'ils n'étaient pas toujours groupés et n'opposaient aux Troyens que les troupes présentes dans le camp. En assiégeant Troie, ils auraient pu prendre la ville en moins de temps et avec moins de peine. Ainsi, faute de ressources suffisantes, les expéditions antérieures à celles-là furent de peu d'importance et la guerre de Troie elle-même, la plus célèbre des expéditions d'autrefois, apparaît en réalité inférieure à ce qu'on en a dit et à la renommée qui lui a été faite par les poètes. XII. - De plus, même après les événements de Troie, la Grèce connut des émigrations et reçut des colonies (12) ; elle manqua du calme nécessaire pour se développer. Le retour des Grecs qui traîna en longueur après la chute de Troie changea bien des choses ; il se produisit naturellement bien des révolutions ; par suite les citoyens exilés fondaient de nouvelles cités. C'est ainsi que les Béotiens, la soixantième année après la prise de Troie, furent chassés d'Arnè par les Thessaliens et colonisèrent la Béotie actuelle, appelée auparavant la Cadméide ; antérieurement, il y avait en ce pays un détachement de ce peuple qui envoya à Troie un contingent. Des Doriens, quatre-vingts ans après la prise de Troie, occupèrent avec les Héraclides le Péloponnèse ; la Grèce ne parvint que longtemps après et avec difficulté à un état de paix et de stabilité. C'est alors qu'elle envoya des colonies les Athéniens colonisèrent l'Ionie et la plupart des îles ; les Péloponnésiens fondèrent la plus grande parte des colonies d'Italie et de Sicile et quelques pays du reste de la Grèce. Toutes ces colonies sont postérieures aux événements de Troie. XIII. - La Grèce était devenue plus puissante, les richesses plus nombreuses qu'auparavant ; c'est alors qu'avec l'augmentation des ressources, des tyrannies (13) s'établirent la plupart du temps ; auparavant il n'y avait que des royautés héréditaires jouissant de privilèges déterminés. C'est alors que la Grèce se mit à équiper des flottes (14) et que l'on s'adonna davantage à la marine. D'après la tradition, ce sont les Corinthiens qui les premiers construisirent les navires les plus semblables à ceux d'aujourd'hui ; les premières trières, en Grèce, furent construites à Corinthe ; et le Corinthien Ameinoclès construisit, comme on sait, quatre navires pour les Samiens ; il s'est écoulé environ trois cents ans jusqu'à la fin de cette guerre, depuis qu'Ameinoclès est venu à Samos. Le plus ancien combat naval que nous connaissions est celui des Corinthiens contre les Corcyréens ; en partant de la même date, il remonte à environ deux cent soixante ans. Les Corinthiens habitant une ville située sur l'isthme eurent de tout temps un port de commerce ; les Grecs d'alors aimaient mieux emprunter la voie de terre que la voie de mer et c'est par cet isthme que communiquaient ceux du Péloponnèse avec ceux du dehors. Les richesses de Corinthe étaient grandes, comme le montrent les anciens poètes, qui ont donné à cette ville le surnom d'opulente. Quand les Grecs naviguèrent plus volontiers, les Corinthiens armèrent des navires et firent disparaître la piraterie. Disposant d'une place de commerce par terre et par mer, leur ville devint puissante par l'abondance de ses revenus. Les Ioniens, beaucoup plus tard, créèrent leur marine sous Cyrus, premier roi des Perses, et sous Cambyse, son fils ; dans leur lutte contre Cyrus, ils dominèrent quelque temps sur la mer qui les avoisine. Polycrate, tyran de Samos au temps de Cyrus, possédant une forte marine, soumit à sa domination quelques îles, en particulier l'île de Rhénie, qu'il consacra à Apollon Délien. Les Phocéens, fondateurs de Marseille, vainquirent dans un combat naval les Carthaginois (15). XIV. - Telles étaient les plus puissantes marines. Il est évident qu'elles furent fondées plusieurs générations après la guerre de Troie ; qu'elles n'utilisaient qu'un petit nombre de trières ; qu'elles étaient composées de pentécontères et de vaisseaux longs (16). Peu de temps avant les guerres médiques et la mort de Darius, qui régna sur la Perse après Cambyse, les tyrans de Sicile et les Corcyréens possédaient un nombre considérable de trières. Telles furent, en dernier lieu, avant l'expédition de Xerxès, les marnes importantes de la Grèce. Car les Eginètes et les Athéniens et quelques autres peuples ne possédaient qu'un nombre restreint de vaisseaux, et encore la plupart des pentécontères. Ce fut même tardivement, quand Thémistocle les en eut persuadés, que les Athéniens, en guerre contre les Eginètes et sous la menace des Barbares, construisirent des navires, avec lesquels ils combattirent et encore n'étaient-ils pas entièrement pontés. XV. - Telles étaient les anciennes marines des Grecs et celles qui furent construites postérieurement. Aussi les peuples qui s'appliquèrent aux choses de la mer acquirent une puissance considérable par les rentrées d'argent et la domination sur d'autres peuples. En effet, avec leurs flottes, ils se soumettaient les îles, particulièrement ceux dont le territoire était insuffisant. Mais sur terre, il ne se produisit aucune guerre, qui pût donner lieu à un accroissement de puissance ; toutes les guerres, quelles qu'elles fussent, n'avaient lieu qu'entre voisins. Pendant longtemps, les Grecs n'envoyèrent pas d'expéditions hors de leurs frontières pour se soumettre d'autres peuples. On ne voyait pas encore des cités moins puissantes alliées aux plus puissantes et soumises à elles ; elles ne s'alliaient pas non plus, sur un pied d'égalité, pour des expéditions en commun. C'étaient plutôt des guerres de voisins à voisins que chaque peuple entreprenait pour son compte (17). Ce fut principalement dans la guerre qui eut lieu entre les habitants de Chalcis et ceux d'Érétrie que le reste des Grecs se partagea en deux camps rivaux. XVI. - D'autres cités virent surgir d'autres obstacles à leur agrandissement. Quand les Ioniens eurent développé leur puissance, Cyrus avec les forces perses abattit Crésus dans une expédition qui soumit tout le pays entre le fleuve Halys et la mer ; il asservit les villes du continent ; par la suite Darius, fort de la marine phénicienne, asservit aussi les îles. XVII. - Tous les tyrans des cités grecques n'avaient en vue que leur intérêt personnel, le souci de leur sauvegarde et celui d'accroître tranquillement et le plus possible leur propre maison ; ils habitaient de préférence les villes ; rien de mémorable ne fut accompli par eux, sinon quelques expéditions contre leurs voisins ; quant aux tyrans de Sicile ils avaient acquis une puissance considérable (18). Ainsi la Grèce, pendant longtemps, ne put rien entreprendre de remarquable en commun et chaque ville était dépourvue d'esprit d'initiative. XVIII. - Finalement les tyrans furent chassés par les Lacédémoniens et d'Athènes et de la plupart des cités grecques, sauf de Sicile ; la Grèce en effet a été longtemps et presque partout soumise aux tyrans (19). Lacédémone, après avoir été fondée par les Doriens qui l'habitent encore, fut plus longtemps qu'aucune cité exposée à des séditions ; néanmoins elle fut régie par d'excellentes lois dès une haute antiquité et ne connut jamais la tyrannie ; à compter à partir de la fin de la présente guerre, il y a environ quatre cents ans et un peu plus que les Lacédémoniens sont soumis au même régime ; c'est lui qui a fait leur force et les a poussés à intervenir dans les autres cités. Peu de temps après que les tyrans eurent été chassés de Grèce eut lieu la bataille de Marathon entre les Mèdes et les Athéniens ; dix ans après, les Barbares qui voulaient asservir la Grèce lancèrent contre elle une grande expédition ; devant l'imminence et l'importance du danger les Lacédémoniens, dont la puissance était grande, furent mis à la tête des Grecs coalisés. Les Athéniens, devant l'invasion des Mèdes, décidèrent d'abandonner leur ville et prenant ce qu'ils pouvaient emporter s'embarquèrent et devinrent ainsi gens de mer. Peu après avoir repoussé ensemble le Barbare, ils prirent le parti, les uns des Athéniens, les autres celui des Lacédémoniens, aussi bien ceux qui s'étaient révoltés contre le Grand Roi que ceux qui avaient combattu avec lui ; car Athènes et Lacédémone étaient les plus grandes puissances, l'une sur terre, l'autre sur mer. Pendant quelque temps, leur alliance subsista. Puis Lacédémoniens et Athéniens se brouillèrent et, aidés de leurs alliés, se firent la guerre. Survenait-il une brouille chez les autres Grecs, ils passaient dans un camp ou dans l'autre. Ainsi, depuis les guerres médiques, sans interruption jusqu'à la guerre du Péloponnèse, tantôt en paix, tantôt en guerre entre eux ou avec leurs alliés révoltés, ils acquirent la pratique de la guerre et firent leur apprentissage au milieu des dangers. XlX. - Les Lacédémoniens n'imposaient pas de tributs à leurs alliés ; mais ils avaient soin, dans leur propre intérêt, qu'ils se gouvernassent selon les principes oligarchiques. Les Athéniens, avec le temps, exigèrent des navres de toutes les cités, sauf de Chios et de Lesbos (20), et imposèrent à tous un tribut en argent. Et au moment de la guerre du Péloponnèse, les uns et les autres avaient un matériel plus important qu'à l'époque même où ils étaient les plus puissants avec l'aide de leurs alliés. XX. - Tel était, d'après mes recherches, l'antique état de la Grèce. Car il est difficile d'accorder créance aux documents dans leur ensemble. Les hommes acceptent sans examen les récits des faits passés, même ceux qui concernent leur pays. Ainsi la majorité des Athéniens s'imagine que c'est Hipparque, qui, parce qu'il était au pouvoir, a péri sous les coups d'Harmodios et d'Aristogiton ; ils ignorent que c'est Hippias, l’aîné des fils de Pisistrate, qui était à la tête du gouvernement ; Hipparque et Thessalos étaient ses frères. Le jour proposé pour le meurtre et au moment même d'agir, Harmodios et Aristogiton soupçonnèrent que quelques-uns des conjurés avaient prévenu Hippias ; aussi ne l'attaquèrent-ils pas, puisqu'ils le supposaient averti ; mais ne voulant pas être pris sans avoir rien fait, ils tuèrent Hipparque, qu'ils avaient rencontré près du temple du Léocorion (21), au moment où il organisait la procession des Panathénées. Sur bien d'autres questions contemporaines, je dis bien sur des questions que le temps n'a pu faire oublier, le reste de la Grèce n'a pas d'idées exactes : on s'imagine que les rois de Sparte disposent de deux et non d'un seul suffrage ; qu'ils ont à leur disposition un corps de troupes formé de la tribu de Pitanè ; ce qui n'a jamais eu lieu. On voit avec quelle négligence la plupart des gens recherchent la vérité et comment ils accueillent les premières informations venues (22). XXI. - D'après les indices que j'ai signalés, on ne se trompera pas en jugeant les faits tels à peu près que je les ai rapportés. On n'accordera pas la confiance aux poètes, qui amplifient les événements, ni aux Logographes (23) qui, plus pour charmer les oreilles que pour servir la vérité, rassemblent des faits impossibles à vérifier rigoureusement et aboutissent finalement pour la plupart à un récit incroyable et merveilleux. On doit penser que mes informations proviennent des sources les plus sûres et présentent, étant donné leur antiquité, une certitude suffisante. Les hommes engagés dans la guerre jugent toujours la guerre qu'ils font la plus importante, et quand ils ont déposé les armes, leur admiration va davantage aux exploits d'autrefois ; néanmoins, à envisager les faits, cette guerre-ci apparaîtra la plus grande de toutes. XXII. - Pour ce qui est des discours tenus par chacun des belligérants, soit avant d'engager la guerre, soit quand celle-ci était déjà commencée, il m'était aussi difficile de rapporter avec exactitude les paroles qui ont été prononcées, tant celles que j'ai entendues moi-même, que celles que l'on m'a rapportées de divers côtés. Comme il m'a semblé que les orateurs devaient parler pour dire ce qui était le plus à propos, eu égard aux circonstances, je me suis efforcé de restituer le plus exactement possible la pensée complète des paroles exactement prononcées. Quant aux événements de la guerre, je n'ai pas jugé bon de les rapporter sur la foi du premier venu, ni d'après mon opinion ; je n'ai écrit que ce dont j'avais été témoin ou pour le reste ce que je savais par des informations aussi exactes que possible. Cette recherche n'allait pas sans peine, parce que ceux qui ont assisté aux événements ne les rapportaient pas de la même manière et parlaient selon les intérêts de leur parti ou selon leurs souvenirs variables. L'absence de merveilleux dans mes récits les rendra peut-être moins agréables à entendre. Il me suffira que ceux qui veulent voir clair dans les faits passés et, par conséquent, aussi dans les faits analogues que l'avenir selon la loi des choses humaines ne peut manquer de ramener, jugent utile mon histoire. C'est une oeuvre d'un profit solide et durable plutôt qu'un morceau d'apparat (24) composé pour une satisfaction d'un instant. XXIII. -Le plus important parmi les événements qui précèdent, fut la guerre contre les Mèdes ; elle eut néanmoins une solution rapide en deux combats sur mer et deux combats sur terre (25). Mais la longueur de la présente guerre fut considérable ; au cours de cette guerre des malheurs fondirent sur la Grèce en une proportion jusque-là inconnue. Jamais tant de villes ne furent prises et détruites, les unes par les Barbares, les autres par les Grecs mêmes en lutte les uns contre les autres, quelques unes furent prises et changèrent d'habitants ; jamais tant de gens ne furent exilés ; jamais tant de meurtres, les uns causés par la guerre, les autres par les révolutions. Des malheurs dont on faisait le récit, mais qui n'étaient que bien rarement confirmés par les faits, devinrent croyables : des tremblements de terre qui ravagèrent la plus grande partie de la terre et les plus violents qu'on eût vus ; des éclipses de soleil plus nombreuses que celles qu'on avait enregistrées jusque-là ; parfois des sécheresses terribles et par suite aussi des famines et surtout cette terrible peste qui atteignit et fit périr une partie des Grecs. Tous ces maux, en même temps que la guerre, fondirent à la fois sur la Grèce (26). Elle commença quand Athéniens et Péloponnésiens rompirent la trêve de Trente Ans qu'ils avaient conclue après la prise de l'Eubée. J'ai commencé par écrire les causes de cette rupture et les différends qui l'amenèrent, pour qu'un jour on ne se demande pas d'où provint une pareille guerre. La cause véritable, mais non avouée, en fut, à mon avis, la puissance à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la crainte qu'ils inspiraient aux Lacédémoniens qui contraignirent ceux-ci à la guerre (27). Les causes qu'on invoqua des deux côtés pour rompre la trêve et commencer les hostilités furent les suivantes : 435 Affaire d’Épidamne, colonie de Corcyre, qui amène cette dernière à demander l’aide d’Athènes contre Corinthe qui a pris le parti d’Épidamne. XXIV. - Épidamne est une ville qu'on trouve à main droite quand on entre dans la mer Adriatique. Elle touche au pays des Taulausiens barbares de race illyrique ; elle fut fondée par des colons de Corcyre et son fondateur fut Phalios (28), fils d'Eratoclide, Corinthien de race, descendant d'Héraclès, que suivant l'antique usage on avait appelé de la métropole. A la fondation d'Épidamne participèrent des Corinthiens et d'autres gens d'origine dorienne. Avec le temps, la ville devint puissante et peuplée ; mais des révolutions intérieures s'y produisirent pendant de longues années et, à la suite d'une guerre contre les Barbares du voisinage, les habitants périrent et perdirent une partie de leur puissance. Enfin avant la guerre du Péloponnèse le parti démocratique d'Épidamne exila les aristocrates. Ceux-ci revinrent avec les Barbares et commirent sur terre et sur mer des actes de brigandage contre ceux qui étaient demeurés dans la ville (29). Ces derniers se voyant opprimés envoyèrent à Corcyre, leur métropole, une ambassade ; ils demandaient aux Corcyréens de ne pas les lasser périr sans secours, de se joindre aux exilés et de mettre fin à la guerre des Barbares. Voilà la prière qu'ils leur adressèrent, assis en suppliants dans le temple d'Hera (30). Mais les Corcyréens ne prirent pas en grâce leurs supplications et les renvoyèrent sans rien leur accorder. XXV. - Les Epidamniens, voyant qu'ils n'avaient aucun secours à attendre de Corcyre, ne savaient comment sortir de cette situation. Ils envoyèrent à Delphes demander au dieu s'ils devaient remettre la ville aux Corinthiens, qui en étaient les fondateurs, et tâcher d'obtenir d'eux quelque assistance. Le dieu leur répandit de remettre la ville aux Corinthiens et de se placer sous leur commandement. Les Epidamniens obéirent donc à l'oracle, se rendirent à Corinthe, lui remirent la colonie ; ils rappelèrent aux Corinthiens que le fondateur d'Épidamne était corinthien et, leur communiquant l'oracle, ils les supplièrent de ne pas les laisser périr sans secours et de leur venir en aide. Les Corinthiens, eu égard à la justice de la cause des Epidamniens (31), promirent assistance : de plus, ils estimaient que la colonie leur appartenait tout autant qu'aux Corcyréens, qu'ils détestaient ; ceux-ci, quoique étant leurs colons, ne s'acquittaient pas de leurs devoirs envers eux ; dans les cérémonies publiques, les Corcyréens ne leur accordaient pas les marques d'honneur traditionnelles ; dans les sacrifices ils n'offraient pas les prémices à un citoyen de Corinthe, comme le faisaient les autres colonies. Ils dédaignaient leur métropole, car à cette époque leurs richesses les avaient mis sur le même plan que les plus riches cités de la Grèce ; leur matériel de guerre les rendait plus puissants qu'eux ; ils se vantaient parfois de leur supériorité navale, et du fait que les Phéaciens, qui avaient habité l'île de Corcyre avant eux, étaient réputés par leur marine ; aussi s'appliquaient-ils de plus en plus à la navigation qui était très développée chez eux : ils avaient en effet cent vingt navires, lorsqu'ils commencèrent la guerre. XXVI. - Tels étaient dans l'ensemble les griefs des Corinthiens ; aussi envoyèrent-ils volontiers des secours à Épidamne ; ils invitèrent ceux d'entre eux qui le voudraient à y aller comme habitants et envoyèrent une garnison composée de citoyens d'Ambracie, de Leucas et de Corinthe même. Les troupes s'avancèrent par terre dans la direction d'Apollonia, colonie de Corinthe ; elles craignaient qu'en prenant la voie de mer les Corcyréens ne leur coupassent le passage. A la nouvelle que colons et garnison étaient arrivés à Épidamne et que la colonie s'était livrée à Corinthe, les Corcyréens s'irritèrent ; aussitôt ils firent voile avec vingt-cinq vaisseaux, bientôt suivis d'une autre flotte, menacèrent les Epidamniens de recevoir les exilés d'Épidamne (32). Ceux-ci étaient venus à Corcyre, montrant les tombeaux de leurs ancêtres et, se prévalant de leur origine commune, conjuraient les Corcyréens de les laisser rentrer dans leur patrie. Les Corcyréens demandaient également aux Epidamniens de renvoyer la garnison et les colons venus de Corinthe. Les Epidamniens ne firent droit à aucune de ces demandes. Quarante vaisseaux de Corcyre qui avaient pris un renfort d'Illyriens allèrent attaquer Épidamne pour rétablir les exilés. Les Corcyréens campèrent devant la ville et firent proclamer que les Epidamniens et les étrangers qui le voudraient pourraient quitter la ville sans subir aucun mal ; sinon, ils seraient traités en ennemis. Les Epidamniens refusèrent ; alors les Corcyréens assiégèrent la ville qui est bâtie sur un isthme. XXVII. - Les Corinthiens à la nouvelle du siège d'Épidamne préparèrent une expédition ; ils firent proclamer qu'une colonie serait dirigée sur Épidamne ; et que les partants auraient l'égalité des droits. Ceux qui ne voulaient pas partir immédiatement, tout en participant à la colonie, pouvaient rester à Corinthe en déposant cinquante drachmes corinthiennes. Nombreux furent ceux qui s'embarquèrent, nombreux ceux qui consignèrent de l'argent (33). On demanda aux Mégariens de fournir des vaisseaux, dans la crainte que les Corcyréens n'empêchassent l'expédition. Ceux-ci se préparèrent à envoyer huit vaisseaux et les Paliens de Céphallénie quatre. Ils en demandèrent aux Épidauriens ; ceux-ci en fournirent cinq, les Hermtoniens un, les Trézéniens deux : les Leucadiens dix et les Ambraciotes huit. On demanda de l'argent aux Thébains et aux Phliasiens, tandis qu'aux Éléens on demandait des vaisseaux vides (34) et de l'argent. Les Corinthiens eux-mêmes équipèrent trente vaisseaux et trois mille hoplites (35). XXVIII. - A l'annonce de ces préparatifs les Corcyréens vinrent à Corinthe avec des ambassadeurs de Lacédéritone et de Sicyione, qu'ils avaient pris avec eux ; ils enjoignirent aux Corinthiens de retirer la garnison et les colons d'Épidamne, sous prétexte qu'ils n'avaient aucun droit sur cette ville ; si ceux-ci avaient des revendications à faire valoir, ils consentaient à soumettre la question aux villes du Péloponnèse, qu'on désignerait d'un commun accord ; ceux à qui il serait reconnu qu'appartenait la colonie en resteraient les maîtres ; ils consentaient aussi à s'en remettre à l'oracle de Delphes, tellement ils voulaient éviter la guerre. Sinon, disaient-ils, puisqu'on leur faisait violence, ils seraient obligés de chercher des alliés qu'ils ne souhaitaient pas autres que ceux qu'ils avaient actuellement. Les Corinthiens leur répondirent que s'ils retiraient les vaisseaux et les Barbares qui étaient devant Epidarmne, ils consentaient à délibérer ; mais qu'en attendant il n'était pas juste qu'on fit d'un côté le siège et qu'on acceptât en même temps un arbitrage (36). Les Corcyréens apostèrent que, si les Corinthiens retiraient les troupes d'Épidamne, ils consentaient à ces propositions ; ils étaient prêts, à condition que des deux côtés on restât sur ses positions, à faire une trêve jusqu'au jugement des arbitres. XXIX. - Les Corinthiens n'écoutèrent aucune de ces propositions ; quand les vaisseaux furent équipés et les alliés arrivés, ils commencèrent par envoyer un héraut pour signifier la guerre aux Corcyréens ; puis, avec soixante-quinze vaisseaux et deux mille hoplites (37), ils mirent le cap sur Épidamne pour livrer bataille aux Corcyréens ; l'armée de mer était commandée par Aristeus fils de Pellichos, Calhcratès fils de Callias et Timanor, fils de Timanthès ; l'armée de terre était commandée par Archétimos fils d'Eurytimos et Isarchidas fils d'Isarchos ; arrivés près d'Actium, sur le territoire d'Anactorion, où se trouve le temple d'Apollon, à l'entrée du golfe d'Ambracie, ils virent venir à leur rencontre monté sur une barque un héraut de Corcyre (38) ; celui-ci leur défendit d'avancer contre eux ; en même temps les Corcyréens équipaient leur flotte, consolidaient de baux neufs les vieux vaisseaux pour les mettre en état de tenir la mer et armaient les autres. Le héraut leur rapporta que les Corinthiens ne consentaient à aucune mesure pacifique ; quand leurs vaisseaux au nombre de quatre-vingts furent équipés (ils en avaient quarante autres au siège d'Épidamne) ils s'avancèrent et les disposèrent pour la bataille. Les Corcyréens remportèrent une grande victoire et détruisirent quinze vaisseaux corinthiens. Le même jour ceux qui assiégeaient Épidamne, en s'emparant de la ville convinrent de vendre les étrangers et de mettre aux fers les Corinthiens, en attendant qu'on fixât leur sort. XXX. - Après le combat naval, les Corcyréens élevèrent un trophée à Leucimnè, promontoire de Corcyre, et mirent à mort les prisonniers qu'ils avaient faits, à l'exception des Corinthiens qui furent mis aux fers (39). Les Corinthiens vaincus et leurs alliés s'étant retirés, les Corcyréens restèrent maîtres de la mer dans ces parages, firent vole vers Leucas, colonie de Corinthe, et ravagèrent une parte de son territoire ; ils brûlèrent Cytlénè, port de radoub des Eléens, pour se venger de ceux-ci qui avaient fourni des vaisseaux et de l'argent aux Corinthiens. La plupart du temps, après la bataille navale, ils demeurèrent maîtres de la mer et, abordant chez les alliés des Corinthiens, ils y commirent des dégâts. Enfin vers la fin de l'été, les Corinthiens, voyant leurs alliés dans une situation critique, envoyèrent des vaisseaux et une armée ; ils campèrent près d'Actium et à Cheimérion de Thesprotide, pour défendre Leucas et les autres villes qui leur étaient dévouées. Les Corcyréens envoyèrent contre eux une flotte et une armée, qui vint s'établir à Leucimnè ; mais il n'y eut aucune rencontre sur mer ; ils passèrent l'été chacun dans leur camp et avec l'hiver ils se retirèrent tous chez eux. XXXI. - Pendant tout le reste de l'année qui suivit le combat naval et l'année suivante, les Corinthiens, irrités de la guerre contre les Corcyréens, construisirent des vaisseaux et consacrèrent tous leurs efforts à équiper une flotte ; ils rassemblèrent des rameurs provenant du Péloponnèse même et du reste de la Grèce, auxquels ils promettaient une solde. A l'annonce de leurs préparatifs les Corcyréens prirent peur ; ils n'étaient liés par traité avec aucun peuple de Grèce et ils n'avaient conclu aucune convention (40) ni avec les Athéniens, ni avec les Lacédémoniens. Aussi décidèrent-ils d'aller trouver les Athéniens pour obtenir leur alliance et tâcher de trouver auprès d'eux quelque secours. A cette nouvelle, les Corinthiens eux aussi vinrent à Athènes ; ils voulaient éviter que la flotte athénienne ne s'unît à la flotte corcyréenne et que les forces combinées ne les empêchassent de mener la guerre comme ils l'entendaient. L'assemblée fut constituée et ils parlèrent contradictoirement. Voici ce que dirent les Corcyréens : XXXII. - « Il est juste, Athéniens, que des gens qui ne vous ont rendu aucun service important et ne sont pas vos alliés, en venant demander de l'aide à autrui, comme nous le faisons maintenant, montrent en premier lieu que leur demande est avantageuse, ou tout au moins n'est pas nuisible ; ensuite que leur reconnaissance sera certaine. S'ils n'établissent pas nettement chacun de ces points, ils ne doivent pas s'irriter en cas d'échec. Les Corcyréens nous ont envoyés vous demander votre alliance, avec la ferme conviction de vous fournir des raisons solides. Car il se trouve que dans notre nécessité actuelle, la conduite que nous avons tenue à votre égard, pour avoir été inconsidérée, s'avère maintenant défavorable. Nous qui, jusqu'à présent, par notre volonté n'avons été les alliés de personne, nous venons maintenant vous demander votre alliance ; c'est précisément ce qui a causé notre isolement dans la présente guerre contre les Corinthiens. Ainsi notre prétendue sagesse d'autrefois, qui nous interdisait d'entrer dans l'alliance d'un autre peuple et de nous associer aux desseins d'autrui, nous paraît maintenant impuissance et faiblesse. Dans le combat naval avec les Corinthiens, nous les avons nous-mêmes repoussés par nos propres forces, mais maintenant qu'ils se disposent à nous attaquer avec des forces plus considérables, rassemblées du Péloponnèse et du reste de la Grèce, nous voyons que nous sommes dans l'impossibilité de vaincre avec nos seuls moyens et que le péril est immense pour nous, si nous succombons. Aussi sommes-nous contraints à vous demander du secours, ainsi qu'à tout autre peuple ; et vous devez nous pardonner, si nous renonçons à notre inaction d'autrefois qui fut inspirée moins par mauvais vouloir que par erreur de jugement. XXXIII. - « La circonstance qui nous fait solliciter votre appui vous sera avantageuse sur bien des points ; tout d'abord vous accorderez de l'aide à un peuple injustement traité et qui ne fait tort à personne ; ensuite, en accueillant des gens qui sont très gravement menacés, par ce bienfait inoubliable vous mériterez ta plus vive des reconnaissances. De plus nous possédons une marine, qui n'est inférieure qu'à la vôtre. Examinez aussi s'il est un avantage plus rare et plus redoutable pour les ennemis, que de voir une puissance dont vous estimerez devoir acheter l'alliance au prix de riches trésors et d'une vive reconnaissance, venir s'offrir d'elle-même à vous de son plein gré, se remettre en vos mains, sans risques et sans frais, et vous apporter en outre l'estime publique ; ceux que vous défendrez vous en auront de la reconnaissance ; vous-mêmes en tirerez une augmentation de votre puissance. Voilà des avantages qui, en tout temps, ont été rarement réunis ; il est peu ordinaire que des gens qui sollicitent du secours apportent à ceux qu'ils appellent à leur aide autant de sécurité et d'éclat qu'ils en doivent recevoir (41), Croire que la guerre où nous pourrions vous être utiles n'aura pas lieu, c'est se tromper : c'est ne pas s'apercevoir que les Lacédémoniens feront la guerre précisément parce qu'ils vous redoutent ; que les Corinthiens sont puissants auprès d'eux et sont vos ennemis ; qu'ils commenceront par nous attaquer, pour se porter ensuite contre vous, car ils craignent dans leur haine commune que nous ne nous unissions contre eux et ils veulent atteindre l'un ou l'autre de ces objectifs : ou nous nuire ou se fortifier eux-mêmes. Il nous faut les devancer : vous en nous accordant votre alliance, nous en la sollicitant ; et mieux vaut prévenir leurs attaques que d'avoir à y riposter. XXXIV. - « S'ils disent qu'il n'est pas juste que vous accueilliez les colons des Corinthiens, qu'ils sachent que toute colonie, lorsqu'elle est bien traitée, honore sa métropole ; mais que mal traitée, elle s'en éloigne. Car si des colons émigrent, ce n'est pas pour être les esclaves, mais les égaux des gens de la métropole. Qu'ils nous aient traités injustement, la chose est évidente quand nous leur avons offert un arbitrage pour l'affaire d'Épidamne, ils ont mieux aimé obtenir le règlement de leurs griefs par les armes que par les moyens légaux. Que leur conduite envers nous qui sommes leurs parents vous serve de leçon : ne vous lassez pas tromper par eux, ne cédez pas immédiatement à leurs prières. Car c'est en évitant de se créer des regrets pour avoir servi ses ennemis qu'on vit avec le moins de dangers. XXXV. - « En nous accueillant vous ne romprez pas le traité conclu avec les Lacédémoniens, puisque nous ne sommes les alliés ni des uns ni des autres. Car il est spécifié dans le traité qu'une ville grecque qui n'est l'alliée de personne peut s'unir à ceux à qui il lui plaira et il serait révoltant qu'eux-mêmes pussent équiper leurs vaisseaux non seulement avec les gens compris dans le traité, mais encore avec d'autres pris dans le reste de la Grèce, et même avec vos sujets, alors qu'ils nous empêcheraient d'entrer dans l'alliance dont il s'agit et de recevoir d'où que ce fût du secours ; et ils nous feraient un crime d'obtenir de vous ce dont nous avons besoin ! C'est nous qui aurons de bien plus graves griefs, si nous ne l'obtenons pas ! Est-il possible que vous nous repoussiez, quand nous sommes en danger, nous qui ne sommes pas vos ennemis ? Non seulement vous ne vous opposerez pas à ceux qui sont vos ennemis et qui déjà s'avancent, mais de plus vous les laisseriez sans protester accroître leurs forces même sur les pays qui vous sont soumis ; ce serait bien injuste ! Il faut ou les empêcher de tirer des mercenaires de chez vous, ou nous envoyer du secours dans la mesure du possible, et surtout nous admettre dans votre alliance et nous secourir ouvertement. Nous vous l'avons dit dès le début, nombreux sont les avantages que nous vous indiquons le plus grand, le plus propre à vous décider, c'est que nos ennemis sont les mêmes (42), qu'ils sont forts et capables de nuire à ceux qui se détacheront d'eux. C'est une alliance avec une puissance maritime et non avec une puissance continentale qui vous est offerte ; la refuser vous causerait une perte bien plus grande. L'essentiel pour vous est de ne laisser personne acquérir une marine ; sinon, d'avoir, si vous le pouvez, l'amitié du peuple le plus puissant sur mer. XXXVI. - « Que celui qui reconnaît la justesse de ces arguments, mais craint en se lassant convaincre de rompre la trêve, sache que la peur qu'il inspire, appuyée sur la force, effrayera davantage les ennemis, tandis que la sécurité que son refus lui donnera, dénuée de cette force, inspirera moins de crainte à de puissants ennemis. II faut savoir que c'est davantage sur le sort d'Athènes que sur celui de Corcyre que porte la présente délibération ; et c'est ne pas prendre le meilleur parti, si vous ne considérez que le présent, quand il s'agit d'une guerre prochaine et presque commencée et si vous hésitez à vous ranger aux côtés d'une ville dont la situation et l'inimitié sont peur vous de la plus grande importance. Son emplacement est des plus avantageux pour qui se rend en Italie et en Sicile ; elle peut empêcher une flotte d'aller de ces pays dans le Péloponnèse et interdire le passage du Péloponnèse dans ces contrées. Sur les autres points elle présente de très grands avantages. Bref, à envisager la question tant dans l'ensemble que dans les détails, sachez pour la raison suivante ne pas nous abandonner : il y a chez les Grecs trois marines importantes : la vôtre, la nôtre et celle des Corinthiens ; si vous laissez se joindre les deux dernières, si les Corinthiens tombent sur nous à l'improviste, vous aurez à combattre à la fois contre les Corcyréens et les Péloponnésiens. Mais si vous nous accueillez, vous pourrez les combattre avec des vaisseaux plus nombreux grâce aux nôtres. » Telles furent les paroles des Corcyréens. Les Corinthiens à leur tour parlèrent ainsi : XXXVII. - « Puisque ces gens de Corcyre ne se sont pas contentés dans leur discours de demander votre alliance ; puisqu'ils ont déclaré qu'ils étaient victimes de notre injustice et que c'est à tort que nous leur faisons la guerre, il nous faut d'abord répondre à ces deux griefs ; il nous faut ensuite poursuivre notre discours, afin que vous connaissiez plus sûrement le bien-fondé de notre demande et que vous ne repoussiez pas sans bonnes raisons les prières auxquelles sont réduits les Corcyréens. C'est par sagesse, prétendent-ils, qu'ils n'ont encore accepté l'alliance de personne ; mais c'est par scélératesse et non par vertu qu'ils ont gardé cette attitude ; ils ne voulaient avoir aucun allié, ni aucun témoin de leurs injustices ; ils ne voulaient pas non plus s'abaisser à demander l'aide d'autrui. En même temps, la situation indépendante de leur ville leur permet d'être les arbitres de ceux qu'ils maltraitent, aussi refusent-ils d'avoir envers eux à se conformer à des traités, car ils naviguent très peu chez les autres, tandis que les autres sont forcés de venir aborder chez eux. Voilà l'explication de ce bel isolement dont ils se font gloire ; ce n'est pas pour éviter de commettre des injustices avec d'autres, mais pour en commettre seuls ; ils veulent, quand ils sont forts, exercer la violence, tirer des avantages en secret, et se montrer impudents quand ils ont exercé leurs rapines. S'ils étaient d'honnêtes gens, comme ils le prétendent, plus ils sont à l'abri des attaques, plus il leur serait possible de montrer leur vertu en recourant à la justice dans leurs différends avec autrui. XXXVIII. - « Mais ils sont loin de se comporter ainsi envers les autres et envers nous-mêmes. Quoiqu'ils soient nos colons, ils ont fait défection en toute circonstance et maintenant ils nous font la guerre, sous prétexte qu'ils n'ont pas été envoyés en colonie pour subir l'injustice. De notre côté nous ripostons que nous n'avons pas fondé leur colonie pour être insultés par eux, mais pour être leurs chefs et recevoir d'eux les hommages ordinaires. Nos autres colonies nous honorent ; bien plus, elles nous aiment. Il serait étrange, que, plaisant à la plupart d'entre elles, nous déplaisions à eux seuls. Nous aurons mauvaise grâce à venir les attaquer, si l'offense n'avait pas dépassé la mesure ; même si nous avions des torts, il serait convenable pour eux de céder à notre ressentiment et il serait honteux pour nous d'opposer la violence à leur modération. Mais leur insolence et la licence que leur donnent leurs richesses leur ont fait commettre bien des fautes à notre égard, entre autres celle-ci : quand Épidamne, notre colonie, était dans le malheur, ils ne la revendiquaient pas ; mais quand nous sommes venus à son secours, ils l'ont prise de force et veulent la garder. XXXIX. - Ils prétendent aussi qu'ils ont consenti tout d'abord à accepter le jugement des arbitres ; mais quand on fait appel à l'arbitrage, il ne faut pas commencer par assurer sa supériorité et sa sûreté, il faut avoir mis d'accord, avant d'entamer le procès, ses actes avec ses paroles. Ce n'est pas avant d'assiéger Épidamne qu'ils ont fait cette offre spécieuse d'un arbitrage, mais quand ils ont pensé que nous ne resterions pas indifférents à cet affront. Coupables de cette première faute, ils viennent ici vous demander encore, non pas votre alliance, mais votre complicité et vous supplier de les accueillir, quand ils se sont déjà séparés de nous. C'est quand ils n'avaient rien à redouter, qu'ils auraient dû venir et non au moment où nous sommes victimes de leurs injustices et où ils sont en danger. Vous qui n'avez eu jadis aucune part à leur puissance, vous ne leur accorderez pas maintenant votre secours ; vous qui n'avez pas participé à leurs fautes, vous ne vous rendrez pas leurs complices à nos yeux ; non, il eût fallu que vous ayez partagé depuis longtemps leur puissance pour avoir le droit aujourd'hui d'être associés aux conséquences. XL. - « Que les griefs que nous apportons ici sont fondés, que ces gens -là sont coupables de violence et de cupidité, la preuve est faite. Aussi faut-il comprendre que vous ne sauriez les accueillir justement. Car s'il est spécifié dans le traité que chacune des cités qui n'y figurent pas peut se ranger au parti qui lui plaît, cette clause ne s 'applique pas à celles qui veulent nuire aux autres, maïs à celles qui, ne refusant pas l'autorité d'autrui, ont besoin d'assurer leur défense, et à celles qui plus sages n'apportent pas à qui les accueille la guerre au lieu de la paix. C'est ce qui vous arriverait, si nous ne parvenions pas à vous persuader ; vous ne deviendriez pas seulement leurs auxiliaires, loin d'être nos alliés, vous deviendrez nos ennemis ; car si vous prenez leur parti, nécessairement c'est avec vous qu'ils se défendront contre nous. Aussi l'attitude la plus juste pour vous est de vous tenir en dehors des deux parts ; sinon, c'est plutôt de venir avec nous. Car vous êtes liés par un traité avec les Corinthiens et vous n'avez même jamais conclu de trêve (43) avec les Corcyréens. Vous ne sauriez établir la loi d'accueillir ceux qui se rebellent. Nous-mêmes, quand les Samiens se révoltèrent, quand les Péloponnésiens se trouvèrent divisés sur la question de savoir s'il fallait leur porter secours, nous n'avons pas voté contre vous ; nous avons été d'avis que chacun châtiât ses propres alliés. Si vous accueillez, si vous secourez des coupables, on verra autant de vos sujets recourir à notre protection et votre loi tournera plus à votre désavantage qu'au nôtre. XLI. - « Tels sont les droits que nous avons envers vous ils sont conformes aux lois de la Grèce ; d'autre part, nous avons un juste titre à votre bienveillance. Comme nous ne sommes ni assez vos ennemis pour vous nuire, ni assez vos amis pour abuser de la situation, nous prétendons qu'il faut nous payer de réciprocité. Avant les guerres médiques dans votre lutte contre les Eginètes, au moment où vous manquiez de vaisseaux longs, vous en avez obtenu vingt des Corinthiens. Ce service et celui que nous vous avons rendu contre les Samiens, en empêchant les Péloponnésiens de venir à leur secours, vous ont permis de vaincre les Eginètes et de châtier les Samiens : et cela dans des circonstances, où les hommes marchant contre leurs ennemis négligent toute autre considération que celle de la victoire ; où ils comptent parmi leurs amis ceux qui les servent, eussent-ils été autrefois leurs ennemis, et comme ennemis ceux qui s'opposent à leurs desseins, même s'ils se trouvent être leurs amis, tant ils sacrifient jusqu'à leurs propres intérêts pour satisfaire à la passion de vaincre du moment. XLII. - « Réfléchissez bien à ces faits ; que les jeunes gens les apprennent de leurs aînés et jugent bon de nous traiter comme nous vous avons traités. Qu'on ne s'imagine pas que ces raisons sont justes, mais que votre intérêt est différent, en cas de guerre. L'intérêt est surtout du côté de celui qui commet le moins de fautes. Car les résultats de cette guerre, dont les Corcyréens se servent pour vous effrayer et vous inviter à commettre l'injustice, sont encore incertains ; il n'est pas digne de vous de vous laisser emporter par cette crainte, au risque de provoquer la haine manifeste et immédiate des Corinthiens. Mieux vaut effacer la méfiance que vous avez suscitée à propos de Mégare (44) ; car le service qu'on a rendu en dernier lieu, s'il vient à propos, et même s'il est léger, peut effacer un tort plus grand. Ne vous laissez pas entraîner non plus par la considération qu'ils vous apportent un appui naval important. Il vaut mieux ne pas se montrer injuste envers des égaux que se laisser entraîner par l'apparence et avec mille risques obtenir la supériorité. XLIII. - « Puisque nous sommes tombés dans la situation qui a inspiré notre réponse aux Lacédémoniens que chacun eût à châtier ses propres alliés, nous vous demandons maintenant la même attitude : puisque nous vous avons aidés par notre vote, ne nous faites pas tort par le vôtre. Rendez-nous la pareille. Reconnaissez que c'est maintenant ou jamais que celui qui nous sert paraîtra notre ami et celui qui se dresse contre nous notre ennemi. N'accueillez pas malgré nous les Corcyréens comme alliés ; ne favorisez pas leurs injustices. En leur refusant votre aide vous agirez comme il convient et vous prendrez pour vous-mêmes le meilleur parti. » XLIV. - Telles furent les paroles des Corinthiens . Les Athéniens, après avoir écouté les deux discours, tinrent deux assemblées. Dans la première ils approuvèrent néanmoins les raisons des Corinthiens, dans la seconde ils revinrent sur leur décision, mais ne voulurent pas conclure avec les Corcyréens une alliance par laquelle ils déclareraient avoir mêmes amis et mêmes ennemis ; car si les Corcyréens leur demandaient de s'unir à une expédition contre Corinthe, la trêve conclue avec les Lacédémoniens se serait trouvée rompue ; mais par une alliance seulement défensive, ils décidèrent de se porter secours les uns aux autres, au cas où une expédition aurait lieu contre Corcyre, contre Athènes, ou contre les alliés de l'une ou l'autre cité. Car la guerre contre les Péloponnésiens paraissait inévitable et les Athéniens ne voulaient pas abandonner aux Corinthiens une cité possédant une aussi forte marine. On préférait voir les peuples aux prises les uns avec les autres, afin que les Corinthiens et les autres cités ayant une marine fussent affaiblis, quand les Athéniens entreraient en guerre. D'ailleurs l'île de Corcyre leur paraissait bien située sur la route de l'Italie et de la Sicile (45). XLV. - C'est à cette pensée que les Athéniens obéirent en accordant leur alliance aux Corcyréens. Peu de temps après le départ des Corinthiens, ils envoyèrent aux Corcyréens un secours de dix vaisseaux. A leur tête se trouvaient Lacédémonios, fils de Cimon (46), et Diotimos, fils de Strombichos, et Protéas, fils d'Epiclès. Les Athéniens leur prescrivirent de ne pas engager la bataille avec les Corinthiens, sauf au cas où ceux-ci voudraient débarquer à Corcyre ou sur quelques-uns des territoires lui appartenant. En ce cas, ils devaient tout faire pour les en empêcher. Cette recommandation avait pour but d'éviter la rupture de la trêve. Les navires arrivèrent à Corcyre. XLVI. - Les Corinthiens, une fois leurs préparatifs terminés, se dirigèrent vers Corcyre avec cent cinquante vaisseaux. Les Eléens en avaient fourni dix ; les Mégariens, douze ; les Leucadiens, douze ; les Ambraciotes, vingt-sept ; les habitants d'Anactorion, un, et les Corinthiens, quatre-vingt-dix. Il y avait des généraux pour chacun de ces détachements ; les Corinthiens en avaient cinq, dont Xénocléidès, fils d'Euthyclès. Ils se rassemblèrent sur le côté qui regarde Corcyre, puis ils parurent de Leucas et allèrent aborder à Cheimérion (47) en Thesprotide. C'est un port que surplombe une ville quelque peu éloignée de la mer, nommée Ephyrè, appartenant à l'Eléatide, district de la Thesprotide. Le lac Achéron vient non loin de là se jeter dans la mer. Le fleuve Achéron, qui traverse la Thesprotide, se jette dans ce lac, qui lui a emprunté son nom. Un autre fleuve, le Thyamis, arrose aussi cette région, séparant la Thesprotide de la Cestrinè. Entre ces deux fleuves se dresse le cap de Cheimérion ; c'est à cet endroit du rivage que les Corinthiens vinrent aborder et établir leur camp. XLVII. - A l'annonce de leur approche, les Corcyréens équipèrent cent dix vaisseaux sous le commandement de Miciadès, d'Aesimidès et d'Eurybatos ; ils établirent leur camp dans une des îles qu'on appelle Sybota. Ils avaient avec eux les dix vaisseaux athéniens. Leurs troupes de terre, avec mille hoplites de Zacynthe venus à leur secours, étaient installées sur le promontoire de Leucimnè. Les Corinthiens avaient également comme auxiliaires sur le continent un grand nombre de Barbares, car les habitants de cette région ont été de tout temps leurs allés. XLVIII. - Leurs préparatifs terminés, les Corinthiens, munis de trois jours de vivres, quittèrent de nuit Cheimérion, avec l'intention de livrer bataille. Au lever du jour, ils aperçurent en pleine mer la flotte de Corcyre, qui s'avançait contre eux. A cette vue les deux flottes se rangèrent en bataille : à l'aile droite des Corcyréens se trouvaient les vaisseaux athéniens ; l'autre aile était tenue par les Corcyréens, qui avaient réparti leurs vaisseaux en trois divisions commandées chacune par un stratège. Tel était l'ordre de bataille des Corcyréens, Les navires de Mégare et d'Ambracie occupaient l'aile droite de la flotte corinthienne ; le centre état tenu par les alliés, chacun à part. Les Corinthiens en personne étaient à l'aile gauche avec les vaisseaux les plus rapides face aux Athéniens et à l'agile droite de la flotte de Corcyre. XLIX. - Quand les signaux (48) eurent été hissés de part et d'autre, le combat s'engagea. Des deux côtés, les ponts étaient couverts d'hoplites, d'archers et de gens armés de javelots, disposés selon l'ancienne façon de combattre assez maladroitement. On se battait avec plus de vigueur que d'habileté. La plupart du temps on eût dit un combat sur terre. Une fois aux prises, on ne pouvait se dégager facilement en raison du nombre et de l'entassement des navires ; on attendait la victoire principalement des hoplites rangés sur les ponts ; au cours du combat les vaisseaux restaient immobilisés. On ne cherchait pas à forcer la ligne ennemie et l'on combattait avec moins de science que de courage et de violence. Sur tous les points le combat n'était que tumulte et confusion extrêmes. Les vaisseaux athéniens chargés d'assister les Corcyréens, au cas où ils seraient en infériorité, causaient de l'effroi aux adversaires, mais les stratèges se conformant aux instructions d'Athènes n'attaquaient pas. C'était surtout l'aile droite des Corinthiens qui se trouvait en danger : les Corcyréens avec vingt vaisseaux la mirent en fuite, la dispersèrent, la poursuivirent dans la direction de la côte jusqu'au camp ; puis les hommes débarquèrent, brûlèrent les tentes abandonnées après les avoir pillées. De ce côté donc les Corinthiens étaient vaincus et les Corcyréens victorieux. Mais à gauche où ils se trouvaient en personne, les Corinthiens l'emportaient nettement, car les Corcyréens, déjà en infériorité, se trouvaient affaiblis par l'absence des vingt vaisseaux occupés à la poursuite de l'ennemi. Quand les Athéniens virent les Corcyréens qui succombaient, ils accoururent à leur secours avec moins d'hésitation ; tout d'abord, ils s'étaient tenus à quelque distance, évitant l'abordage. Mais, quand ils virent les Corcyréens en fuite et les Corinthiens s'acharnant à leur poursuite, chacun se mit à l'oeuvre ; on ne fit plus aucune distinction et Corinthiens et Athéniens furent contraints d'en venir aux mains. L. - Après la déroute, les Corinthiens ne remorquèrent pas les coques des bâtiments ayant des voies d'eau ; mais parcourant le lieu du combat ils cherchaient à massacrer les équipages et non à les faire prisonniers. Ils ne distinguaient pas leurs propres alliés, car ils ignoraient la défaite de l'aile droite. Comme les deux flottes étaient nombreuses et qu'elles couvraient une grande surface, il était difficile, dans la confusion où elles se trouvaient, de distinguer entre vainqueurs et vaincus. Par le nombre des vaisseaux, ce combat entre Grecs fut le plus considérable qui eût été livré jusqu'alors. Les Corinthiens poursuivirent les Corcyréens jusqu'à terre, puis ils rassemblèrent les débris des bâtiments et leurs morts ; ils en recueillirent la plus grande partie qu'ils ramenèrent aux îles Sybota, port désert de la Thesprôtide où se trouvait l'armée des Barbares auxiliaires. Après quoi, ils se rallièrent et cinglèrent contre les Corcyréens. Ceux-ci avec les bâtiments en état de tenir la mer et ceux qui leur restaient, renforcés des navires athéniens, partirent à leur rencontre, car ils craignaient une descente sur leur territoire. Il était déjà tard et on commençait à chanter le péan (49), comme si la bataille allait s'engager, quand aussitôt les Corinthiens se mirent à ramer sens arrière : ils avaient vu vingt vaisseaux athéniens arriver dans leur direction ; c'étaient les vaisseaux qui après le départ des dix premiers avaient été envoyés d'Athènes. On y avait craint, ce que les faits devaient confirmer, la défaite des Corcyréens et l'insuffisance à les secourir des dix premiers navires. LI. - Les Corinthiens les aperçurent les premiers. Soupçonnant qu'il survenait plus de vaisseaux athéniens qu'ils n'en voyaient, ils se retirèrent lentement. Les Corcyréens ne pouvaient les voir, car ils dérobaient leur marche, aussi furent -ils étonnés de la retraite des Corinthiens. Enfin quelques-uns ayant aperçu ces vaisseaux qui venaient dans leur direction, eux aussi firent demi-tour. C'était au crépuscule : les Corinthiens virèrent de bord et rompirent le combat. Ainsi chacun se retira de son côté et la bataille prit fin à la tombée de la nuit. Les Corcyréens avaient leur camp à Leucimnè ; ces vingt vaisseaux d'Athènes, sous le commandement de Glaucon fils de Léagros et d'Andocidès fils de Leogoras, s'avancèrent à travers les morts et les débris de navires et gagnèrent le camp, peu de temps après avoir été aperçus. Les Corcyréens, dans l'obscurité, avaient craint que ce ne fussent des vaisseaux ennemis ; ensuite ils les reconnurent et les reçurent dans le port. LII. - Le lendemain, les trente vaisseaux d'Athènes et tous ceux de Corcyre en état de tenir la mer gagnèrent le large et mirent le cap vers le port des îles Sybota, où mouillaient les Corinthiens ; ils voulaient voir si l'adversaire engagerait la bataille. Celui-ci mit les vaisseaux à flot, se rangea au large en ordre de bataille, mais n'engagea pas le combat. Les Corinthiens ne se montraient pas décidés à entamer l'action en raison des bâtiments intacts qui venaient d'arriver d'Athènes ; de plus, bien des difficultés les arrêtaient : la garde des prisonniers qu'ils avaient embarqués ; l'absence, sur une côte écartée, des moyens de réparer leurs vaisseaux. Ils se préoccupaient davantage de se ménager des possibilités de retraite ; car ils craignaient que les Athéniens, qui pour en être venus aux mains devaient estimer la trêve rompue, ne les empêchassent de s'échapper. LIII. - Les Corinthiens décidèrent d'embarquer sur une chaloupe (50) des hommes dépourvus de caducée (51) de les envoyer aux Athéniens pour sonder leurs intentions. Par leur entremise ils leur dirent : « Vous commettez une injustice, Athéniens, en commençant la guerre et en rompant la trêve. Vous voulez nous empêcher de châtier nos ennemis, vous prenez les armes contre nous. S'il est dans vos intentions de nous empêcher de débarquer à Corcyre ou ailleurs à notre gré, si vous voulez rompre la trêve, commencez par vous emparer de nos personnes et traitez-nous en ennemis. » Telles furent leurs paroles. Ceux des Corcyréens qui les entendirent du camp s'écrièrent qu'il fallait immédiatement s'emparer d'eux et les mettre à mort. Mais les Athéniens leur firent cette réponse : « Nous ne commençons pas la guerre, Péloponnésiens, et nous ne rompons pas la trêve ; nous sommes venus au secours des Corcyréens, que voici et qui sont nos alliés. Si vous voulez aller ailleurs, nous ne vous en empêchons pas. Mais si vous vous dirigez vers Corcyre ou vers quelque autre place qui en dépende, nous ferons tout notre possible pour vous en empêcher. » LIV. - Telle fut la réponse des Athéniens. Les Corinthiens alors se disposèrent à retourner chez eux et dressèrent un trophée (52) à Sybota, mais sur le continent. Les Corcyréens recueillirent les débris de vaisseaux et les morts qui avaient été portés dans leur direction par le courant et le vent ; celui-ci s'était élevé pendant la nuit et les avait dispersés. En signe de victoire ils élevèrent, eux aussi, un trophée à Sybota, dans l'île. Ainsi des deux côtés, on s'attribua la victoire ; et voici pourquoi les Corinthiens avaient eu l'avantage dans le combat jusqu'à la nuit ; ils avaient pu recueillir la plupart des débris de leurs vaisseaux et de leurs morts ; ils avaient fait au moins mille prisonniers ; ils avaient coulé environ soixante-dix vaisseaux ; aussi élevèrent-ils un trophée. Les Corcyréens de leur côté avaient détruit environ trente bâtiments ; après l'arrivée des Athéniens, ils avaient recueilli aussi les débris des vaisseaux et leurs morts ; la veille les Corinthiens, à la vue des vaisseaux athéniens, avaient fait marche arrière, puis s'étaient retirés ; une fois les Athéniens sur le lieu du combat, ils n'avaient pas quitté l'abri de Sybota. Telles furent leurs raisons d'ériger un trophée. Ainsi, des deux parts, on estimait avoir remporté la victoire. LV. - Les Corinthiens, en s'en retournant chez eux, s'emparèrent par surprise d'Anactorion, ville située à l'entrée du golfe d'Ambracie ; elle leur appartenait en commun avec les Corcyréens ; ils y établirent des colons corinthiens, puis se retirèrent. Ils vendirent huit cents Corcyréens, qui étaient esclaves, ils gardèrent en prison deux cent cinquante citoyens qu'ils traitèrent avec beaucoup d'égards ; ils espéraient qu'une fois rentrés à Corcyre, ils gagneraient la ville à leur cause, car c'étaient pour la plupart les plus riches de la cité. C'est ainsi que Corcyre l'emporta dans la guerre sur les Corinthiens. Les vaisseaux d'Athènes se retirèrent. Voilà la première cause de la guerre entre les Corinthiens et les Athéniens, à qui les premiers reprochaient de s'être joints aux Corcyréens dans le combat naval en pleine paix. - 433 en automne Athènes impose à Potidée (colonie corinthienne de la Ligue athénienne, en Chalcidique) une série de mesures qui réduit ses capacités militaires et desserre les liens avec Corinthe. LVI. - Immédiatement après ces événements, d'autres motifs de guerre s'élevèrent entre les Athéniens et les Péloponnésiens. Les Corinthiens cherchaient à se venger ; les Athéniens devinaient leur haine ; ils donnèrent l'ordre aux habitants de Potidée (53), sur l'isthme de Pallénè, qui, tout en étant colons de Corinthe, étaient leurs alliés et leurs tributaires (54), de détruire leurs murs du côté de Pallénè, de donner des otages, de chasser les Épidémiurges (55) et de ne plus recevoir à l'avenir ceux que les Corinthiens leur envoyaient chaque année. Les Athéniens craignaient que Perdiccas (56) et les Corinthiens ne les poussassent à la révolte et n'entraînassent avec eux leurs alliés de Thrace. LVII. - Telles furent les dispositions prises à l'égard des Potidéates par les Athéniens aussitôt après la bataille navale de Corcyre. Déjà les Corinthiens ne dissimulaient plus leur hostilité ; de plus Perdiccas fils d'Alexandre, auparavant allié et ami des Athéniens, s'était déclaré contre eux. Or, il l'avait fait, parce que Philippos son frère et Derdas, qui s'étaient ensemble révoltés contre lui, avaient obtenu l'alliance des Athéniens. La crainte lui fit envoyer une députation à Lacédémone pour susciter les Péloponnésiens contre Athènes ; en même temps il cherchait à gagner à sa cause tes Corinthiens pour obtenir la défection de Potidée. Il entamait des négociations pour soulever les Chalcidiens et les Bottiaees de Thrace. Comme leurs territoires étaient limitrophes, il estimait qu'avec leur alliance il lui serait plus facile de conduire la guerre. Les Athéniens, se doutant de ses intentions, voulurent prévenir la révolte de leurs villes. Comme ils avaient envoyé trente navires, mille hoplites dans cette région avec Archestratos, fils de Lycomédès, et quatre autres stratèges, ils donnèrent l'ordre à ces commandants de la flotte de prendre des otages parmi les habitants de Potidée, de faire raser la muraille et de surveiller les villes des alentours pour empêcher leur défection. LVIII. - Les Potidéates envoyèrent à Athènes une ambassade pour la détourner de faire des changements à leur statut. Ils allèrent aussi à Lacédémone, accompagnés des Corinthiens, pour y obtenir du secours en cas de besoin. Ils étaient depuis longtemps à Athènes qu'ils n'avaient encore rien obtenu ; au contraire, les vaisseaux qu'on envoyait contre la Macédoine et contre eux prenaient la mer. En revanche, les autorités de Lacédémone leur promirent, au cas où les Athéniens attaqueraient Potidée, de faire une incursion en Attique ; ils saisirent cette occasion de faire défection avec les Chalcidiens et les Bottiaees, en s'engageant par un serment commun. Perdiccas persuada aux Chalcidiens de quitter les villes du littoral, de les détruire (57), de s'installer dans l'intérieur des terres à Olynthe et de fortifier uniquement cette ville ; à ces émigrants Perdiccas accorda des terres lui appartenant en Mygdonie, près du lac Bolbè, pour tout le temps que durerait la guerre contre les Athéniens. Ces peuples rasèrent leurs villes, se transportèrent à Olynthe et se préparèrent à la guerre. LIX. - Les trente vaisseaux athéniens arrivent sur les côtes de Thrace ; la révolte de Potidée et des autres villes est chose accomplie. Les stratèges estiment qu'avec les seules troupes dont ils disposent ils ne peuvent lutter contre Perdiccas et les villes soulevées. Aussi se tournent-ils vers la Macédoine, qui était primitivement leur but. Ils s'y établissent et joignent leurs troupes à celles de Philippos et des frères de Derdas, qui de l'intérieur du pays y avaient pénétré avec leur armée. LX. - Sur ces entrefaites, les Corinthiens, apprenant la révolte de Potidée et la présence des vaisseaux athéniens sur les côtes de Macédoine, craignent pour la ville et estiment que le péril les vise directement. Ils envoient des volontaires corinthiens et des mercenaires levés dans le reste du Péloponnèse : en tout seize cents hoplites et quatre cents hommes d'infanterie légère (58). A leur tête se trouvait Aristeus, fils d'Adeimantos. La plupart des Corinthiens l'avaient suivi comme volontaires par amitié pour lui et lui-même avait de tout temps lié amitié avec les Potidéates. Cette expédition arrive sur les côtes de Thrace quarante jours après la révolte de Potidée. LXI. - Immédiatement la nouvelle parvint à Athènes que les villes s'étaient soulevées. En apprenant que les troupes commandées par Aristeus étaient arrivées, Athènes envoie contre les villes révoltées deux mille hoplites et quarante vaisseaux. A leur tête se trouvait Callias, fils de Calliadès, avec quatre autres stratèges. Arrivés en Macédoine ils rencontrent les mille hoplites qui y étaient déjà et qui, maîtres de Thermè, assiégeaient Pydna. Ils se joignirent à eux et assiégèrent Pydna. Comme l'affaire de Pydna les pressait et qu'Aristeus était arrivé, ils se voient contraints de conclure une convention et une alliance avec Perdiccas. Enfin ils lèvent le camp et évacuent la Macédoine. Ils arrivent à Béroea, de là marchent sur Strepsa et tentent de s'emparer de cette ville. N'ayant pu la prendre, ils s'avancent par terre vers Potidée, avec les trois mille hoplites athéniens, un grand nombre d'alliés et six cents cavaliers macédoniens, commandés par Philippos et Pausanias ; pendant ce temps, soixante-dix vaisseaux longeaient la côte. En marchant à petites étapes, ils parvinrent le troisième jour à Gigonos où ils établirent leur camp (59). LXII. - Les Potidéates et les Péloponnésiens sous la conduite d'Aristeus attendaient les Athéniens et campaient près d'Olynthe dans l'isthme. Ils avaient établi un marché hors de la ville. Les alliés avaient nommé Aristeus commandant de toute l'infanterie et Perdiccas de la cavalerie. Ce dernier venait de quitter à nouveau le parti des Athéniens et s'était joint aux Potidéates, après avoir mis à la tête de ses troupes pour le remplacer Iolaos. Aristeus se proposait, avec les troupes qu'il avait dans l'isthme, de surveiller l'arrivée des Athéniens ; les Chalcidéens et les alliés, qui étaient hors de l'isthme, ainsi que les deux cents cavaliers de Perdiccas devaient attendre à Olynthe. Lorsque les Athéniens s'avanceraient, ils les prendraient à revers et les encercleraient. De son côté Callias, stratège athénien, et ses collègues envoient à Olynthe les cavaliers macédoniens de Philippos avec une petite troupe alliée. Leur mission consistait à empêcher les ennemis d'opérer leur jonction et de secourir Potidée. Ils levèrent le camp et s'avancèrent dans la direction de cette ville. Arrivés à l'isthme, ils virent l'ennemi qui paraissait se disposer à la bataille ; eux aussi, ils prirent leurs emplacements de combat. Peu de temps après, on en vint aux mains. L'aile d'Aristeus, les troupes corinthiennes et autres qui étaient à ses côtés, mirent en fuite les ennemis qui leur faisaient face et les poursuivirent au loin. Mais le reste des troupes, composé des Potidéates et des Péloponnésiens, fut vaincu par les Athéniens et se réfugia à l'intérieur de la place. LXIII. - En revenant de la poursuite, Aristeus, voyant le reste de l'armée vaincu, se demanda avec inquiétude de quel côté il tenterait de s'échapper du côté d'Olynthe ou dans la direction de Potidée ? Il se résolut enfin à former ses troupes en une masse compacte et à foncer au plus court vers Potidée. II s'avança, mais non sans difficulté, par la côte le long de la digue malgré l'état de la mer : il perdit quelques-uns de ses hommes, mais en sauva le plus grand nombre. Ceux qui venaient d'Olynthe au secours des Potidéates (la distance est d'environ soixante stades (60) et le terrain n'est pas accidenté), dès le début du combat et voyant qu'on élevait les signaux (61), s'avancèrent pour leur venir en aide ; les cavaliers macédoniens se rangèrent en bataille pour empêcher la manoeuvre. Mais bientôt la victoire appartint aux Athéniens ; les signaux furent abaissés. Alors les troupes firent demi-tour dans la direction d'Olynthe et les Macédoniens rejoignirent les Athéniens. D'un coté comme de l'autre la cavalerie ne donna pas. Après le combat les Athéniens dressèrent un trophée, et, par une convention, laissèrent les Potidéates enlever leurs morts. Ceux-ci et leurs alliés ne perdirent pas moins de trois cents hommes ; les Athéniens en perdirent cent cinquante (62), parmi lesquels leur stratège Callias. LXIV. - Les Athéniens immédiatement élevèrent un mur du côté de l'isthme et y mirent des troupes ; mais la partie qui regardait Pallénè n'était pas fortifiée. Ils jugeaient qu'ils n'étaient pas en état de garder la région de l'isthme et de jeter en même temps des troupes à Pallénè pour y faire des fortifications. Ils craignaient, au cas où ils se diviseraient, d'être attaqués par les Potidéates et leurs alliés. Lorsqu'à Athènes on apprit que du côté de Pallénè il n'avait pas été élevé de rempart, on envoya seize cents hoplites athéniens sous le commandement de Phormion, fils d'Asopios. Phormion arriva à Pallénè, prit Aphytis comme base d'opération, puis poussa ses troupes dans la direction de Potidée, en avançant par petites étapes et en dévastant le pays. Personne ne se présentant pour lui livrer combat, il éleva un retranchement pour bloquer Potidée du côté de Pallénè. Ainsi le siège de Potidée se poursuivait vivement sur terre des deux côtés et sur mer la flotte était mouillée en face. LXV. - Potidée se trouvant bloquée, Aristeus ne voyait plus aucun espoir de salut ; il eût fallu que contre toute attente quelque secours vînt du Péloponnèse ou d'ailleurs. Il fut d'avis, qu'à l'exception de cinq cents hommes, les autres profitassent d'un vent favorable pour quitter la elle par mer. Ainsi les vivres pourraient durer plus longtemps. Il proposait de demeurer avec les assiégés. Son avis ne prévalut pas. Alors prenant ses dispositions à l'intérieur et voulant pourvoir le mieux possible à l'extérieur, il sortit par mer, en réussissant à échapper à la surveillance des Athéniens. Il demeura en Chalcidique, y fit quelques opérations, tendit près de Sermylè une embuscade, où il fit périr beaucoup d'hommes. Il négocia avec le Péloponnèse pour en obtenir quelques secours. Par ailleurs quand Phormion eut terminé le blocus de Potidée et reçu les seize cents hommes de renfort, il ravagea la Chalcidique et la Bottique, où il s'empara de quelques villes. LXVI. - Tels furent les griefs qu'avaient les uns contre les autres les Athéniens et les Péloponnésiens ; les Corinthiens se plaignaient que les Athéniens bloquassent Potidée, qui était une de leurs colonies et où se trouvaient des Corinthiens et des Péloponnésiens. Les Athéniens, de leur côté, accusaient les Péloponnésiens d'avoir poussé à la révolte une ville qui était leur all |