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HISTOIRE D’HÉRACLIUS
PAR L’ÉVÊQUE SÉBÉOS
TRADUITE DE L’ARMÉNIEN ET ANNOTÉE PAR
FRÉDÉRIC MACLER
PARIS
IMPRIMERIE NATIONALE
ERNEST LEROUX, EDITEUR, RUE BONAPARTE, 28
MDCCCCIV Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
INTRODUCTION.
L’évêque Sébéos est le seul écrivain arménien du viie siècle qui raconte les premières invasions des Arabes en Arménie; contemporain de la chute des Sassanides, il en trace le tableau avec l’autorité d’un historien qui a assisté à la plupart des événements qu’il relate; il les expose, il est vrai, sans les discuter, sans les soumettre à un examen critique; ce faisant, il se conformait à l’usage courant de son temps, soit qu’il s’agisse des chronographes byzantins ou des annalistes arabes. Retraçant, pour une bonne part, des événements auxquels il a assisté, ou dont il pouvait tenir le récit de témoins oculaires, Sébéos ne donne aucune indication de sources écrites où il aurait puisé; son livre est lui-même une source à laquelle ses successeurs viendront recueillir leurs renseignements. Toutefois, à en juger par le style, par la façon de narrer, il semble bien que Sébéos se soit inspiré, et, sans doute aussi, servi des auteurs byzantins; il adopte leur manière de citer les faits sans les commenter, de passer d’un sujet à un autre sans transition apparente; il conte les événements au petit bonheur, suivant qu’ils se présentent à sa mémoire. Notre intention n’est pas de présenter une étude historique sur l’Arménie au vie et au viie siècle, ni d’en esquisser un tableau d’ensemble, tracé même à grands traits; notre but est beaucoup plus modeste: donner une traduction de l’ouvrage de Sébéos, en l’accompagnant des notes historiques et philologiques, jugées indispensables pour l’intelligence du texte. Aussi, nous en tenant à ce strict programme, n’avons-nous pas à faire la critique historique du texte arménien de Sébéos. L’ouvrage est intitulé : Histoire d’Héraclius, expression assez impropre, en ce sens que l’auteur narre bien d’autres événements; mais qui, d’autre part, convient dans une certaine mesure, car le récit pivote autour des guerres de l’empereur Héraclius avec Xosrov II.[1] On y trouve des détails très intéressants sur les prédécesseurs, sur les contemporains et sur les successeurs de ces deux princes. La fin de l’ouvrage retrace en quelques pages l’invasion arabe en Perse, en Arménie, dans l’empire gréco-byzantin. Le récit prend à la fin du ve siècle et s’étend jusqu’à l’avènement au trône du khalife Moavia (661). L’œuvre de Sébéos est avant tout celle d’un prêtre, et dans ses défauts comme dans ses qualités, elle se ressent du caractère de son auteur. L’historien de l’Église aura peut-être plus à glaner dans l’Histoire d’Heraclius que l’historien politique. L’époque qui vit naître et mourir Sébéos, le viie siècle, fut particulièrement agitée, au point de vue religieux.[2] Chrétiens, les Arméniens ne voulaient à aucun prix subir le joug des adeptes du zoroastrisme, qui leur infligèrent, de ce chef, mainte persécution. Les relations avec Byzance n’étaient pas plus amicales. La lutte et les querelles religieuses ne tardèrent pas à éclater entre Grecs et Arméniens, au sujet du concile de Chalcédoine; la question du monophysisme trancha en deux camps bien distincts le christianisme oriental, et la scission, une fois opérée, alla s’affirmant et s’accroissant tous les jours davantage; la politique arménienne de cette époque en subit le contrecoup et les descendants de Hayk furent sans cesse ballotés entre Byzantins et Perses jusqu’au jour où les Arabes s’emparèrent du pays qui avait constitué jadis le royaume d’Arménie. Ces luttes, ces querelles, ces guerres incessantes sont racontées avec beaucoup de détails par l’évêque Sébéos. Les traits distinctifs de son ouvrage, ses mérites, ses défectuosités ont été analysés et relevés avec soin par M. H. Hübschmann il n’y a pas à y revenir. L’Histoire d’Héraclius, par Sébéos, est citée par Etienne Asolik de Taron, entre Fauste de Byzance et Léonce le Prêtre, puis par Guiragos de Gandzak et par Tchamtchian dans la préface de son histoire. Les deux éditions qu’on en possède ont été faites sur un manuscrit unique de la bibliothèque d’Etchmiadzin, qui fut signalé par Brosset, en 1848, dans ses Rapports sur un voyage en Géorgie et en Arménie (3e rapport, p. 45 et suiv.). La première édition fut donnée en 1851. Constantinople, par Thaddée Mihrtad Mihrtadiantz. Quelques années plus tard, des extraits de cette chronique furent traduits par E. Dulaurier. En 1869, un savant arménien de Russie, K. Patkanian (en russe Patkanov) donna une traduction russe de l’histoire de Sébéos. Il se servit des matériaux ainsi réunis pour les joindre aux renseignements puisés chez d’autres auteurs arméniens et écrivit une histoire des Sassanides. Langlois a donné dans sa Collection..., I, p. 195-200, la traduction d’un passage faussement attribué à Sébéos et qui figure sous le nom de Pseudo-Agathange. L’ouvrage de Sébéos a été mis à contribution par L. Drapeyron, dans une note de son Empereur Heraclius, note que nous croyons devoir reproduire intégralement. Le savant professeur M. H. Hübschmann traduisit en allemand quelques chapitres de Sébéos, relatifs aux invasions des Arabes. Enfin Patkanian donna une seconde édition du texte arménien, en 1879. C’est sur cette édition qu’a été faite la présente traduction. Les deux éditions de l’Histoire d’Héraclius, par l’évêque Sébéos, sont divisées en trois parties ou livres. La première partie a été traduite par Langlois, sous le nom de Pseudo-Agathange; elle n’est manifestement pas de Sébéos et ne doit pas figurer parmi les œuvres de cet auteur. La deuxième partie est une compilation de Moïse de Xoren et d’Étienne de Taron; or ce dernier écrivit jusqu’en 1004; son ouvrage est donc de trois siècles postérieur à Sébéos; il n’y a également pas lieu de traduire ici ce livre II. Le livre III constitue à lui seul l’histoire de Sébéos et est renfermé de la page 22 à la page 153 de l’édition de Patkanian. C’est la traduction de ce livre qui fait l’objet du présent travail. Pendant quelques années, Carrière avait songé à donner lui-même une traduction de l’œuvre de Sébéos; dans cette intention, il avait traduit les premières pages du livre II et le passage relatif aux généraux persans. La mort ne lui laissa pas le temps de mettre son projet à exécution. C’est alors que M. Meillet nous conseilla d’achever l’œuvre à peine ébauchée par notre maître commun et de donner une traduction annotée de l’Histoire d’Héraclius, par l’évêque Sébéos. Si tentant que fût le projet, nous ne nous dissimulions pas les difficultés de tout genre qui nous attendaient à chaque page. Mais la pensée de continuer et d’achever l’œuvre du maître vénéré qui avait dirigé nos premiers pas dans les études arméniennes nous fut un stimulant des plus précieux et nous donna la force de mener à terme une entreprise aussi ardue. Nous fûmes aidé dans cette tache par notre ami et maître, M. Meillet, qui voulut bien revoir la traduction en manuscrit et en épreuves, et à qui nous exprimons notre vive gratitude. Nous tenons également à remercier M. Archag Tchobanian, le poète et publiciste arménien bien connu, à la science duquel nous avons eu plus d’une fois recours. Paris, ce 12 mai 1901. F. M. LISTE DES PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS.BARBIER DE MEYNARD (C.). Dictionnaire géographique, historique et littéraire de la Perse et des contrées adjacentes, extrais du Mo’djem el-Bouldan de Yaqout, et complété a l’aide de documents arabes et persans, pour la plupart inédits. Paris, 1861. BAUMGARTNER (Adolf). Über das buch « Die Chrie ». Leipzig, 1886. DRAPEYRON (L.). L’empereur Héraclius et empire byzantin au viie siècle. Paris, 1869. DULAURIER (Édouard). Recherches sur la chronologie arménienne technique et historique, ouvrage formant les prolégomènes de la collection intitulée Bibliothèque historique arménienne. . . Tome Ier. Chronologie technique. Paris, 1859. GHAZARIAN (M). Armenien unter der arabischen Herrschaft bis zur Entstehung des Bagratidenreiches, nach arabischen und arabischen Quellen bearbeitet, dans Zeitschrift für armenischen Philologie . II. p. 149 et suiv., et 161 et suiv. GHEVOND. Histoire des guerres et des conquêtes des Arabes en Arménie, par l’éminent Ghévond, vardabed arménien, écrivain du viiie siècle, traduite par Garabed V. Chahnazarian, et enrichie de notes nombreuses. Paris, 1856. HÜBSCHMANN (H.). Armenische Grammatik. I. Theil. Leipzig, 1895 et 1897. — Zur Geschichte Armeniens und der ersten Kriege der Araber, aus dem Armenischen des Sébéos . (S. l. n. d.) LANGLOIS (Victor). Collection des historiens anciens et modernes de l’Arménie, publiée en français sous les auspices de Son Excellence Nubar-Pacha... Tome I (et II). Paris, 1867 et 1869. LYNCH (H.-F.-B.). Armenia. Travels and Studies... London, 1901, 2 vol., in 8°. MARQUART (Dr J.). Eranchahr nach der Geographie des P.. Moses Xorenaci Mit historisch-kritischen Kommentar und historischen und topographischen Excursen. Berlin, 1901. MEILLET (A.). Sur un système de transcription de l’alphabet arménien, dans Banasêr, revue littéraire et scientifique, août-septembre 1902. Paris. MURALT (Édouard de). Essai de Chronographie byzantine pour servir â l’examen des Annales du Bas-Empire et particulièrement des chronographes slavon, de 395 à 1057. Saint-Pétersbourg, 1855. — Essai de Chronographie byzantine, 1057 à 1453. Bâle et Genève. 1871. NÖLDEKE (Th.). Geschichte Der Perser und Araber zur Zeit der Sassaniden. Aus der arabischen Chronik des Tabari übersetzt und mit ausführlichen Erläuterungen und Ergänzungen versehen. Leyden, 1879. PATKANIAN (K.). Essai d’une histoire de la dynastie des Sassanides d’après les renseignements fournis par les historiens arméniens... traduit du russe par M. Evariste Prud’homme, dans Journal asiatique, février-mars 1866. SAINT-MARTIN (J.). Mémoires historiques et géographiques sur l’Arménie. Paris, t. I, 1818; t. II, 1819. — Éditeur de Lebeau. Histoire du Bas-Empire... Paris, 1829. TER-MIKELIAN (Dr Archak). Die armenische Kirche in ihren Beziehungen zur byzantinischen (vom IV. bis mm XIII. Jahrhundert). Leipzig, 1892. THOPDSCHIAN (H.). Armenien vor und währen der Araberzeit, Zeitschrift für armenische Philologie, herausgegeben von Agop Manandian.... Franz Nikolaus Finck und Esnik Gjandshezian... Marburg (Hessen), 1903. 2e vol., p. 50-72. WEBER (Simon). Die katholische Kirche in Armenien. Ihre Begründung und Entwickelung vor der Trennung... Freiburg im Breisgau, 1903. WROTH (Warwick). Catalogue of the coins of Parthia. London, 1903. TRANSCRIPTION ALPHABÉTIQUE.Pour la transcription des mots arméniens, nous adoptons le système proposé par M. A. Meillet, dans la revue arménienne paraissant à Paris, Banasêr, 1902), n° 8-9, p. 155-156. Toutefois, afin de ne pas dérouter le lecteur, nous avons conservé la forme des noms usuels non arméniens, tels que Constantin, Héraclius, Jean, qu’il faudrait nommer Kostandin, Eraklos, Yovhannês, si l’on transcrivait purement et simplement le texte arménien. Voici l’alphabet arménien, avec la transcription de M. Meillet
(1) A peu près e muet français. (2) Le j français de jamais. (3) Spirante gutturale sourde (à peu près le ch allemand de auch). (4) En ancien arménien, équivaut à l du polonais, l dur du russe (dans lo); se prononce actuellement comme une spirante vélaire (à peu près comme le g final de l’allemand Tag). (5) Prononcer comme anglais ch, ou italien c dans ci (on noterait tch en français). (6) Le ch français de chaud. (7) c aspiré, exactement comme th est t aspiré (t suivi d’un souffle, prononce comme t allemand), comme ph est p aspiré, et kh, k aspiré.
(8) En cas de
(9) c aspiré.
HISTOIRE D’HÉRACLIUSPAR L’ÉVÊQUE SÉBÉOS[3]
PROLOGUE.Au moment où l’ère de la dynastie arsacide prit fin en Arménie, lorsque la royauté du roi Vramchapuh fut abolie, régna sur ce [pays arménien] la nation de la puissance Karkhedovmayechi,[4] qui, suivant un dessein terrible et redoutable, de concert avec les mages au souffle amer et les grands, et avec tous les principaux naxarars du royaume, [conçut le projet] de supprimer en Arménie les fruits de la piété ce dessein ne réussit nullement, mais ils subirent de grands dommages, et la piété, de pins en plus florissante, atteignit son plein épanouissement. Or, en ce qui concerne le règne du malfaisant Yazkert, comment il voulut détruire l’ordre divin et comment les braves naxarars d’Arménie ainsi que le [défenseur] zélé de Dieu, le patriarche de la maison des Mamikoniens, Vardan, surnommé le Rouge, avec leurs compagnons d’armes, armés de pied en cap, tous unis, avec leurs soldats, se liguèrent pour la guerre en prenant en main le bouclier de la foi et en se revêtant, comme d’une forte armure, du zèle pour la parole divine, comme s’ils avaient devant les yeux en face d’eux, la couronne qui leur était envoyée d’en haut, — car pour cette raison, ils méprisaient la mort et choisissaient la mort sur la voie divine; — comment les soldats persans marchaient contre eux avec une grande violence, ou bien comment, marchant à leur rencontre, ils ont, eux, accompli leur martyre; ou comment les saints témoins, tombés aux mains des païens, ont accompli leur martyre à Apr Chahr, près de la ville de Nichapuh,[5] à l’endroit qui s’appelle Thêarkhuni, — tout ceci a été écrit de la main des autres [auteurs], comme l’atteste la même histoire.[6] Mais tous les maux qui sont survenus sous Peroz, l’insurrection de Vardan contre Xosrov, la révolte de l’armée perse contre Ormizd, la mort d’Ormizd et l’avènement de Xosrov, la mort de Maurice et l’avènement de Phocas, la prise de l’Égypte, le massacre d’Alexandr[i]e, l’expédition d’Héraclius du côté du Nord, vers le roi des Thêtals, l’envoi d’une immense multitude de nations, l’invasion des Grecs en Atrpatakan, le butin fait, le retour à Phaytakaran, l’arrivée de l’armée perse venant d’Orient pour lui faire face, la guerre au pays des Aluans, le retour de l’empereur à la ville de Naxeawan et le combat d’Arcês, le retour de l’empereur dans son pays et sa marche nouvelle contre Xosrov, la bataille près de Ninive, l’attaque de la ville de Tizbon, le retour dans l’Atrpatakan, la mort de Xosrov, l’avènement de Kawat, le traité de paix entre les deux rois, l’abandon des frontières grecques, le retour de la croix divine dans la ville sainte; après cela, l’éveil d’une immense colère et les derniers méfaits du bandit dans les régions du sud; comment les armées d’Ismaël se sont mises subitement en mouvement, et en un instant, chassant la puissance des deux rois, ont occupé depuis l’Egypte jusqu’en deçà du grand fleuve Euphrate et jusqu’à la frontière d’Arménie, et des rivages de la grande mer occidentale jusqu’à la Porte du royaume des Perses, toutes les villes de la Mésopotamie syrienne, Tizbon, Veh Artachir, Marand, Hamatan, jusqu’à la ville de Gandzak et à la grande ville de Hrat, qui est dans le district d’Atrpatakan voilà ce que j’ai voulu vous raconter sommairement dans le présent ouvrage. CHAPITRE I.Vahan se révolte contre Peroz, s’empare du pouvoir et remporte la victoire. — Mort de Peroz. — Règne de Kawat qui honore Vahan des fonctions de marzpan. — Mort de Kawat et règne de Xosrov, surnommé Anouch Erouan. — Révolte de Vardan et soumission des Arméniens aux Grecs. — Xosrov fait la guerre et est battu. Au temps de Peroz,[7] roi de Perse, toutes les dignités, les institutions et les lois de la religion chrétienne furent abolies. L’oppression, les persécutions, les outrages pesaient à tel point sur les seigneurs arméniens, qu’ils secouèrent le joug de la servitude, et que Vahan le Mamikonien, s’étant révolté, chassa les Perses et s’empara du pouvoir par la force. Le roi Peroz envoya alors contre lui une nombreuse armée de Huns,[8] et donna l’ordre rigoureux de mettre à mort le rebelle et de passer tous les mâles au fil de l’épée. Le sparapet Vahan, marche en hâte à sa rencontre avec trente mille guerriers d’élite. On range troupe contre troupe, front contre front, et les deux armées se précipitent l’une sur l’autre, au son des trompettes, dans la plaine de Geran. Le Verbe de Dieu vint au secours des Arméniens; il souleva un vent violent, répandit sur l’armée persane des tourbillons de poussière et l’enveloppa de ténèbres en plein midi. Le carnage fut affreux des deux côtés; il n’y avait plus moyen de reconnaître les cadavres de ceux qui tombaient, de savoir si c’était un Perse ou un Arménien. Cependant les Arméniens prirent le dessus, défirent et massacrèrent l’armée persane, mirent en fuite et poursuivirent les survivants, et remportèrent une grande victoire. Ce Vahan recueillit les tributs du pays d’Arménie et reconstruisit les très grandes églises que les Perses avaient détruites à Valarchapat, à Dwin, à Mzraykh et en beaucoup d’autres lieux. Il organisa et restaura le pays. Peroz, le roi de Perse, voulait envoyer de nouveau des troupes contre l’Arménie; mais il n’en eut pas le temps, car il apprit que des hostilités avaient lieu du côté du pays des Khuchans; à cette frontière, le roi des Khuchans en personne marchait contre lui avec une puissante armée. Il rassembla donc ses troupes et marcha en toute hâte contre lui. « Je vais d’abord chasser celui-ci, se disait-il; puis, à mon retour, j’aurai le temps de marcher contre les Arméniens, et mon épée n’épargnera chez eux ni les hommes ni les femmes. » Il partit donc en personne et atteignit rapidement l’ennemi vers l’est. Il y eut une bataille acharnée, dans laquelle les Khuans défirent et écrasèrent la multitude de l’armée persane, si bien qu’il ne put pas échapper un seul fugitif. Le roi Peroz périt[9] dans le combat avec les sept fils [qu’il avait avec lui]. Après lui, son fils kawat régna sur la Perse;[10] mais comme la puissance de ses armées était brisée, il ne voulut la guerre avec personne et fit la paix avec tous ses voisins. Il fit aussi un accommodement avec les Arméniens, appela Vahan à la Porte, et le combla d’honneurs. Il lui donna le gouvernement de l’Arménie, avec le marzpanat, ainsi que la seigneurie des Mamikoniens, et après avoir reçu serment de pleine soumission, il le renvoya cordialement dans son Pays. Après Vahan, son frère Vard Patrik occupa l’ichxanat, mais il mourut au bout de peu de temps. Des marzpans persans lui succédèrent, sans toutefois que les Arméniens pussent engager la guerre : ils restèrent dans l’obéissance jusqu’au temps du marzpan Surên et de Vardan, seigneur des Mamikoniens. La quarante et unième année du règne de Xosrov,[11] fils de Kawat, Vardan se révolta, et, d’accord avec tous les Arméniens, secoua le joug de la royauté persane. Les rebelles tuèrent à l’improviste le marzpan Surên[12] dans la ville de Dwin; ils recueillirent un riche butin et se rangèrent sous la domination des Grecs.[13] Un peu avant ces événements, un nommé Vahan, ichxan du pays de Siounie, s’était écarté et séparé des Arméniens. Il demanda à Xosrov,[14] roi de Perse, de transporter les archives[15] du pays de Siounie, de Dwin à Phaytakaran et d’ériger cette ville en métropole[16] de l’Atrpatakan, de telle sorte qu’on ne donnât plus aux Siouniens le nom d’Arméniens. Et l’ordre fut exécuté. L’empereur des Grecs[17] s’engagea par serment[18] vis-à-vis des Arméniens, renouvela l’alliance conclue jadis entre ces deux grands rois, le bienheureux Trdat et Constantin, et envoya à leur secours des troupes impériales, et eux, après avoir reçu ce renfort, marchèrent contre la ville de Dwin, l’assiégèrent, la ruinèrent et chassèrent l’armée persane qui s’y trouvait. Mais il se produisit tout à coup contre eux[19] un violent tumulte parce qu’ils avaient incendié l’église de saint Grégoire, bâtie près de la ville et transformée par les Perses en magasin. De là contre eux un violent tumulte. Ensuite, Mihrau Mihrewandak vint attaquer Vardan avec une armée de vingt mille hommes et de nombreux éléphants. Une grande bataille eut lieu dans la plaine de Xalamax, et les Arméniens infligèrent une sanglante défaite aux troupes persanes qu’ils passèrent au fil de l’épée;[20] ils prirent en même temps tous les éléphants. Mihran, échappé avec un petit nombre d’hommes, s’en retourna dans son pays. Ce fut contre ce même Vardan que vint en personne le roi de Perse Xosrov, surnommé Anouchirvan, avec une immense armée et des éléphants en grand nombre. Il prit par le canton d’Artaz, traversa le Bagrewand, passa parla ville de Karin, et, poursuivant son chemin,[21] arriva en un lieu[22] où il dressa son camp vis-à-vis de lui.[23] Dès le matin du jour suivant, on se hâta de part et d’autre de ranger troupe contre troupe, front contre front, et la bataille s’engagea. La mêlée fut ardente et l’on se battit avec acharnement. Mais le Seigneur livra à la défaite le roi de Perse et toute son armée. Les Perses furent écrasés par leurs ennemis et mis en une déroute complète : ne connaissant pas les chemins par où ils auraient pu fuir, ils allèrent se fortifier sur les bords du grand fleuve nommé Euphrate. Mais les eaux étant venues à grossir emportèrent la multitude des fuyards comme une nuée de sauterelles; bien peu purent se sauver ce jour-là. Cependant le roi, échappé à grand-peine avec un petit nombre d’hommes, trouva un refuge au milieu de ses éléphants et de sa cavalerie, et s’enfuit à travers la province d’Aldznikh jusqu’à sa résidence. Les vainqueurs s’emparèrent de tout le camp et du trésor royal.[24] Ils prirent la reine des reines et les femmes du roi. Ils enlevèrent la tente consacrée au harem royal, et la litière d’or,[25] d’un grand poids, ornée de pierres précieuses et de perles, que les Perses appellent la « glorieuse litière ». Fut pris également le hrat[26] que le roi faisait toujours transporter avec lui comme un puissant auxiliaire, qui était réputé plus auguste que tous les autres autels de feu, et que les Perses appelaient Athach: il fut englouti dans le fleuve avec le movpet des movpets[27] et beaucoup d’autres prisonniers. Dieu soit à jamais béni. CHAPITRE II.Anouchirvan croit en Christ et est baptisé par l’évêque: sa mort. — Règne d’Ormizd. — Vahram bat l’année des Thétals, puis fait la guerre au roi des Mazguths et le tue. — L’année de Vahram se révolte contre Xosrov, qui s’enfuit. — Arrivée de Vahram. — Xosrov demande secours à l’empereur Maurice. Pendant son règne, avant la révolte dont nous venons de parler, Xosrov, surnommé Anouchirvan, avait affermi la prospérité de ses Etats, car il était pacifique et gouvernait pour le bien public. Lorsque cette révolte éclata, il entra dans une violente colère, car il se croyait à l’abri de tout reproche. « J’étais, disait-il, le père de tout le pays, et non pas son maître. Je les ai tous traités comme des fils et des amis. Maintenant, ajoutait-il, Dieu leur demandera compte du sang répandu. Pendant son règne, Xosrov ferma le défilé de Tchor et des Aluans; il fit prisonnier le roi d’Eger. Il prit de vive force Antioche de Pisidie[28] et transporta les captifs près de sa résidence royale, où il bâtit [pour eux?] une ville qu’il nomma Veh Andzatokh Xosrov,[29] et qui est également appelée Sahastan d’Okin. Il s’empara encore de Dara et de Callinique, et se saisit même, dans une expédition, des frontières de la Cilicie. [Xosrov] régna quarante-huit ans. A l’heure de sa mort, la lumière de la Parole divine resplendit autour de lui, car il crut en Christ et parla en ces termes : « Je crois en un seul Dieu, celui qui a créé les cieux et la terre et que les chrétiens font profession de servir, Père, Fils et Saint-Esprit. Il est le seul Dieu, et il n’y en a point d’antre que celui qu’adorent les chrétiens. » Il ordonna à ses serviteurs d’envoyer pour affaire dans quelque endroit éloigné le chef des mages du palais, écarta les autres de la résidence royale et appela le chef des évêques, qui portait le titre de Eran Kathulikos.[30] Il fut baptisé par lui, ordonna de célébrer l’office divin dans sa chambre, fit lire les oracles de l’évangile du Seigneur et communia en la chair et au sang du Seigneur. Puis il prit congé du catholicos, qui portait l’évangile du Seigneur, et le renvoya chez lui. Peu de jours après, [Xosrov] s’endormit dans son heureuse vieillesse; les chrétiens levèrent son corps et le déposèrent dans le sépulcre des rois. Son fils Ormizd[31] lui succéda.[32] Voici maintenant les généraux du roi de Perse qui vinrent l’un après l’autre au pays d’Arménie depuis la révolte de Vardan, seigneur des Mamikoniens, fils de Vasak, jusqu’à aujourd’hui. Quelques-uns périrent dans des combats, d’autres furent vaincus,[33] d’autres remportèrent la victoire et s’en retournèrent. L’année même où les Arméniens tuèrent le marzpan Suren[34] vint Vardan Vchnasp, qui ne fit rien, resta un an et s’en retourna. Puis vint Golon Mihran avec vingt mille hommes armés de toutes pièces et beaucoup d’éléphants.[35] Il avait aussi avec lui de nombreux auxiliaires pris dans la foule des peuples innombrables au milieu desquels habite, dans la région montagneuse du Caucase, la nation des Huns. Il avait reçu du roi l’ordre d’exterminer la population de l’Arménie, de détruire, d’abattre, de raser, en un mot de ruiner sans pitié le pays. A son arrivée, à part ceux qui sauvèrent leur vie en restant en quelque retraite inaccessible des montagnes, et ceux qui se réfugièrent en quelque pays éloigné; la plupart ne purent échapper, car l’ennemi passait au fil de l’épée tous ceux qu’il trouvait. [Golon Mihran] fit la guerre en Géorgie et fut défait; puis il vint en Arménie et s’empara d’Ankl au moyen d’un faux serment... Philippe, seigneur de Siounie... [Golon Mihran?] attaqua la ville de Xalamax et livra bataille dans le canton de Vanand, dans le village d’Uthmus.[36] Dans ces deux occasions il fut défait. Il resta sept ans [en Arménie] et s’en retourna. Puis vint le roi Xosrov Anouchirouan[37] en personne, qui livra une grande bataille à Mélitène, fut battu et s’en retourna.[38] Puis vint Tam Xosrov,[39] qui livra deux combats : l’un à Bolorapahak, dans le pays de Basean, au confluent du Murch et de l’Araxe, l’autre à Kathin, dans le Bagrewand. Chaque fois, il remporta une grande victoire. Il resta deux ans et s’en retourna. Puis vint Varaz[40] Vzur, qui livra bataille dans le canton de Vanand, dans le village d’Uthmus; d’abord repoussé, il finit par vaincre. Il resta un an et s’en retourna. Puis vint le grand aspet parthew et pahlaw,[41] qui livra bataille dans le village de Chirak et triompha. Il resta sept ans et s’en retourna. Puis vint le marzpan Hrahat,[42] qui alla à Nisibe porter secours aux siens: ceux-ci, d’abord vaincus, remportèrent ensuite la victoire. A son retour, il livra bataille à Calkadzur, dans le pays des Bznunis, et fut vainqueur. Il resta quatre mois et s’en retourna. Puis vint le marzpan Hrartin Datan. Depuis lors, les Perses ne purent plus tenir tête aux armées des Grecs. De son temps, Ormizd fut tué[43] et son fils Xosrov monta sur le trône. Il resta deux ans et s’en retourna. Puis vinrent des sahmanakals[44] perses jusqu’à l’expiration le la paix conclue entre les Perses et les Grecs, entre les deux souverains Maurice et Xosrov. Et ensuite Vandatakan.[45] Puis Xorakan. Celui-ci fut tué à Garni par les troupes perses qui, s’étant révoltées, s’en allèrent dans le pays de Gelum.[46] Puis Merakbut. Puis Yazdên. Puis Butmah. Puis Hoyiman. …….. [Ormizd][47] ….... qui, après avoir fait enchaîner Vndoy, le jeta dans le Gruandakan, tandis que Vstam put s’échapper et s’enfuir; celui-ci souleva en ce temps-là de nombreuses guerres autour de lui.[48] II y avait en ce temps-là[49] un certain Vahram Merhewandak,[50] gouverneur des provinces orientales de la Perse. Il avait battu par sa vaillance l’armée des Thêtals et conquis par les armes Bahl et tout le pays des Khuchans, jusqu’au delà du grand fleuve nommé Vehrot[51] et jusqu’à l’endroit nommé Kazbion.[52] Il avait donc dépassé la lance du valeureux spandiat, au sujet de laquelle les Barbares disent: « Parvenu en combattant jusqu’à cet endroit, il y ficha sa lance dans le sol ». Ce Vahram, ayant alors livré bataille au puissant roi des Mazkhuths qui se trouvait en cette région, de l’autre côté du grand fleuve, battit sa nombreuse armée et tua le roi dans le combat. Il s’empara de tous les trésors de ce royaume et les enleva. Puis il envoya au roi de Perse, par ses messagers, un rapport annonçant la bonne nouvelle, avec une petite partie de l’immense butin provenant de l’expédition, quelques objets de prix, pour témoigner de sa fidélité au souverain. Quant aux trésors, il les distribua aux troupes, selon les mérites de chacun. Lorsque le roi Ormizd vit les messagers de la bonne nouvelle, lorsqu’il eut pris connaissance des lettres relatives au bon état de l’armée et qu’il eut reçu les présents, part du butin prélevée sur les précieux trésors du roi [des Mazkhuths], il se montra satisfait [en apparence] et complimenta les porteurs. Mais au fond il était violemment irrité[53] et se disait : « Le souper a été autrement plantureux, je le vois bien aux restes;[54] sur un aussi riche butin, il n’était pas convenable de prélever si peu pour le trésor royal. Puis, comme réponse à la lettre de bonne nouvelle, il fit écrire à [Vahram] en termes courroucés et envoya à l’armée des officiers et soldats de sa garde pour recueillir le reste du trésor. Ceux-ci aussitôt arrivés manifestèrent leurs exigences; mais l’armée entière se souleva. Les troupes massacrèrent les envoyés du roi, cessèrent de reconnaître l’autorité d’Ormizd, décernèrent la royauté à Vahram et lui prêtèrent serment selon leurs rites. Puis elles s’entendirent pour quitter l’Orient et marcher sur l’Asorestan, afin de mettre à mort leur roi Ormizd, d’anéantir la dynastie sassanide et de faire asseoir Vahram sur le trône. Elles furent bientôt réunies et amenèrent avec elles un grand nombre de vaillantes et belliqueuses nations de l’Orient. Pendant que la Perse était dans une situation aussi troublée, le patrice Jean et l’armée grecque bloquaient et assiégeaient la ville de Dwin; ils l’attaquaient avec des machines de guerre et étaient sur le point de faire crouler le rempart. Mais dès que ces nouvelles leur parvinrent, ils levèrent le siège et prirent le chemin de l’Atrpatakan. Ils ravagèrent toute la contrée, passant les habitants, hommes et femmes, au fil de l’épée, et rentrèrent dans leur pays avec un riche butin et de nombreux captifs. Mais lorsque la nouvelle de cette sédition arriva à la Porte des Sassanides et parvint à Ormizd, roi de Perse, une grande terreur l’assiégea. Il convoqua les nobles qui se trouvaient à la Porte royale, l’assemblée de ses officiers et de ses gardes. Il fut résolu qu’on emporterait le trésor du royaume, qu’on emmènerait le personnel de la Porte, et qu’on passerait de l’autre côté du grand fleuve le Tigre par le pont de bateaux qui mène à Veh Kawat.[55] Une fois passés, on couperait les cordages des ponts. Ormizd songeait à se faire protéger par les nombreuses troupes du roi des Tatchiks. Ce ne fut pas ainsi que les choses se passèrent. En effet, les conseillers,[56] les officiers et les gardes du roi prirent la résolution de tuer Ormizd et de mettre à sa place son fils Xosrov;... ils décidèrent également de le[57] délivrer, de faire de lui leur chef et de le mettre à la tête de l’entreprise. Et étant allés à la forteresse de Gruandakan,[58] ils le[59] délivrèrent et, avec lui, tous les autres prisonniers. Puis ils envoyèrent un messager fidèle monté sur les chevaux les plus rapides avec une lettre pour son frère Vstam, lui demandant de se rendre au plus vite sur le théâtre des événements. Il ne tarda pas à arriver. Tous les grands, les chefs de l’armée, les troupes qui se trouvaient en ce moment [à Tizbon], se rassemblèrent dans la salle royale; puis ils pénétrèrent dans la chambre du roi, s’emparèrent d’Ormizd, lui crevèrent aussitôt les yeux et ensuite le tuèrent. Ils proclamèrent roi de Perse son fils [Xosrov][60] et commencèrent à préparer la fuite de l’autre côté du grand fleuve du Tigre. Peu de jours après, Vahram arriva, aussi rapide que l’aigle qui fond sur sa proie. Comme Xosrov, au moment de son avènement au trône, était encore tout jeune, ses deux oncles maternels, Vndoy et Vstam, le prirent et passèrent de l’autre côté du grand fleuve du Tigre par le pont de bateaux; ils coupèrent ensuite les cordages qui retenaient le pont. A son arrivée, Vahram prit possession de toute la maison, du trésor et des femmes du roi et s’assit sur le trône. Puis il ordonna de former des radeaux en liant ensemble des pièces de bois, et traversa le fleuve pour s’emparer de Xosrov. Mais la crainte avait empêché ce dernier de demeurer. Aussitôt qu’ils eurent passé, lui et les siens continuèrent de fuir, se demandant en chemin ce qu’il y avait de mieux à faire, d’aller trouver le roi des Tatchiks ou de se rendre auprès de l’empereur des Grecs. Enfin, ils jugèrent préférable de chercher leur appui auprès de l’empereur de Grèce. Bien qu’il y ait de l’hostilité entre nous, se dirent-ils, cependant ils sont chrétiens et miséricordieux; et lorsque les chrétiens prêtent un serment, ils ne peuvent pas se parjurer. Ils s’en allèrent donc tout droit vers l’occident et arrivèrent à la ville de Xalab, où ils s’arrêtèrent. [Vahram], tout en ayant franchi le fleuve, ne put donc atteindre [Xosrov]; et il retourna à Tizbon. Le roi Xosrov envoya alors à l’empereur Maurice des personnages de haut rang avec des présents, et lui écrivit[61] en ces termes: « Rends-moi le trône et l’empire de mes pères[62] et de mes ancêtres; envoie à mon secours une armée avec laquelle je puisse battre mon ennemi; rétablis mon autorité, et je serai pour toi un fils. Je te céderai: le pays de Syrie, tout l’Aruastan jusqu’à la ville de Nisibe; du pays d’Arménie, le territoire et la principauté Tanuterakan, jusqu’à l’Ararat et à la ville de Dwin, jusqu’au bord de la mer des Bznunis et à l’Arestawan; et aussi la plus grande partie de la Géorgie jusqu’à la ville de Tphxis. Nous conclurons un traité de paix qui durera jusqu’à la mort de chacun de nous, et le serment solennel que nous aurons prêté liera aussi nos fils qui régneront après nous. » L’empereur convoqua aussitôt tout les sénateurs pour leur demander leur avis et leur dit: « Les Perses ont tué leur roi Ormizd et ont mis son fils à sa place. Mais les armées du royaume ont proclamé dans les provinces orientales un autre roi qui est venu avec des troupes nombreuses et s’est emparé du pouvoir. Quant au jeune fils d’Ormizd, il est arrivé chez nous en fugitif; il demande le secours de nos troupes, et promet de nous accorder telles et telles choses. Maintenant, que faire? Allons-nous accepter? Faut-il ou non accepter? » Les sénateurs répondirent: « Il ne faut pas accepter, car les Perses sont une nation sans foi ni loi; dans la détresse ils font des promesses et une fois sortis d’embarras ils se parjurent. Ils nous ont fait beaucoup de mal. Qu’ils se détruisent les uns les autres, et nous serons tranquilles. » Cependant le roi Xosrov se trouvait en grand danger. Il voyait la mort devant lui, car il s’était tiré de la gueule du lion pour tomber entre les mains d’ennemis auxquels il ne pouvait échapper. Mais l’empereur ne tint pas compte de l’avis des sénateurs. Il envoya lui-même son gendre Philipikos porter à Xosrov une réponse favorable;[63] il reçut son serment et envoya à son aide une armée impériale, le patrice Jean,[64] du pays d’Arménie, et le général Nersès, de la Syrie, [et le vaillant Muchel];[65] et leurs troupes, qui, passées en revue, s’élevaient à trois mille cavaliers, par centaines, milliers et légions, selon leurs étendards.[66] Or, comme la mère de Chapuh était fille de cet asparapet, chef de la maison des Parthes, qui étaient morts,[67] et sœur de Vndoy et de Vstam; et que Vndoy était lui-même un homme sage et prudent, valeureux ainsi que je l’ai dit….[68] LIVRE CHRONOLOGIQUE.
HISTOIRE ROYALE.
Récit héroïque,[69] invasion universelle, brigandage sassanide dans la personne d’Apruêz Xosrov, qui enflamma et incendia tout l’intérieur, ébranlant la mer et la terre, pour provoquer la ruine sur l’univers entier. Et maintenant, racontant ce qui s’est passé sur la terre, je vais dire les événements relatifs à sa destruction, l’éveil de l’indignation d’en haut, et de la colère enflammée en bas, le ruissellement torrentueux du feu et du sang, les incursions des brigands, l’invasion meurtrière, les clameurs des démons et les cris des dragons, des races de mages et des hommes issus des géants, des braves tout armés, des cavaliers [s’élançant] de l’orient vers l’occident, du nord vers le sud; et ceux du sud s’éveillant avec une grande fureur, s’attaquant les uns les autres; l’accomplissement des ordres du Seigneur irrité sur toute la terre; les hommes du sud, comme un vent de tempête, s’envolent, faisant rage, s’élancent pour détruire tout ce qui se trouvait en bas, pour ravager les montagnes et les collines, déchirer les plaines et briser les rochers et les pierres sous les sabots de leurs chevaux: maintenant, je raconterai l’histoire du destructeur et dévastateur Xosrov, maudit par Dieu. CHAPITRE III.Vahram marche contre Xosrov. — Deux lettres à Muchel, qui reste fidèle à Xosrov. — Grand combat. — Défaite des révoltés. — Ingratitude de Xosrov envers Muchel: celui-ci conçoit alors le projet de tuer le roi; il écrit avec les généraux grecs une lettre accusatrice à l’empereur. — Mécontentement de l’empereur à ce sujet : lettre aux généraux et à Xosrov. — Renvoi de l’armée grecque. — Muchel est mandé par l’empereur au Palais. Après la mort de Xosrov, fils de Kawat, Ormizd, son fils, devint roi de Perse. Sa mère, femme de Xosrov, son père,[70] était fille du grand Xakhan, roi des Thêtals, et se nommait Kayên. Bien qu’il et hérité de son père un caractère hautain, il tenait du côté de sa mère plus d’orgueil encore et de férocité.[71] En effet, il extermina, dans le royaume de Perse, tous les grands, les chefs des vieilles maisons nobles. Il fit mourir le grand asparapet parthew et pahlaw, qui descendait de cet Anak[72] le meurtrier dont un fils, arraché par ses nourrices à la fureur des soldats de Xosrov, roi d’Arménie, avait été apporté par elles à la Porte royale, dans le pays des Perses : le roi lui accorda tout ce qu’il avait promis à son père Anak, lui rendit ce qui appartenait primitivement aux Parthes et aux Pahlawiens, lui fit ceindre une couronne, le comble d’honneurs et lui donna la seconde place dans son royaume. Ce sparapet avait deux fils, dont le premier se nommait Vndoy, le second Vstam.[73] Ils[74] réunirent, pour entrer en campagne, toutes les troupes du pays d’Arménie qui se trouvaient alors disponibles, et les passèrent en revue; c’étaient les troupes de tous les naxarars, et elles formaient environ quinte mille hommes, par centaines, milliers et légions, rangés suivant leurs enseignes. Tous étaient des guerriers d’élite, complètement armés; enflammés d’ardeur, qui ne craignaient rien et ne tournaient jamais le dos. Leur face était pareille à celle des lions; la légèreté et la rapidité de leurs pieds égalaient celles des chevreuils courant dans les plaines. Ils se mirent en route avec docilité et en toute obéissance. Le révolté mihranien réunit aussi ses troupes, ses éléphants et tous les trésors royaux; il se mit en route et arriva dans l’Atrpatakan. Les deux armées campèrent à peu de distance l’une de l’autre, dans le canton de Vararat. Vahram écrivit alors à Muchel et aux autres naxarars arméniens une lettre conçue en ces termes: « Je croyais qu’en me voyant combattre vos ennemis, vous, de votre côté, vous viendriez à mon aide et que nous pourrions supprimer, en réunissant nos efforts, ce fléau de l’univers, la maison de Sassan. Or, voici que vous avez pris les armes pour marcher contre moi et porter secours à Xosrov. Quant à moi, je ne craindrai pas les vétérans romains qui sont venus pour m’attaquer. Mais vous, Arméniens, qui montrez si mal à propos votre fidélité à votre maître, n’est-ce point la maison des Sassanides qui a dévasté votre pays et mis fin à votre indépendance? Ou bien, pourquoi vos pères se sont-ils soulevés contre eux, pourquoi ont-ils secoué leur joug et combattu jusqu’à ce jour pour votre pays? Et maintenant il marche contre moi pour détruire le fruit de tant d’efforts! En effet, si Xosrov est vainqueur, lui et l’empereur[75] s’uniront pour vous anéantir. Mais s’il vous semble bon de vous écarter d’eux, de vous unir à moi et de me tendre la main en me secourant, au cas où je serais victorieux, je jure par le grand dieu Aramazd, par le Seigneur Soleil et par la Lune, par le Feu et par l’Eau, Mihr et par tous les dieux, que je vous donnerai le royaume d’Arménie. Vous prendrez pour roi qui vous voudrez. Je vous laisserai tout le pays d’Arménie jusqu’au Caucase et à la Porte des Aluans; et du côté de la Syrie, l’Aruastan et le nouveau Chirakan, jusqu’aux confins des Taiks, car [ces pays] vous ont appartenu dès le temps de vos aïeux; et à l’occident jusqu’à Césarée de Cappadoce. De mon côté, je ne me permettrai pas de franchir l’Arasp;[76] et le trésor du royaume des Iraniens sera considéré comme suffisant pour moi et pour vous; il vous suffira jusqu’à l’établissement de votre royaume. » Selon l’usage iranien, du sel fut empaqueté et scellé avec le message. Quand les [chefs Arméniens] eurent reçu le message et l’eurent lu, ils ne répondirent pas et n’en parlèrent qu’à peu d’entre eux, de peur de provoquer un désaccord. Alors [Vahram écrit][77] une seconde lettre : « Je vous ai écrit de ne pas demeurer avec eux, car ce pays et les trésors de ce royaume sont suffisants pour vous et pour moi; mais vous ne voulez pas m’écouter, puisque vous n’avez pas répondu à mes paroles; je vous en ferai repentir, dit-il; demain même je vous montrerai des éléphants harnachés et, montée sur ceux-ci, une armée de soldats braves complètement armés, qui feront pleuvoir sur vous des javelots en fer lancés avec la main et des traits en acier trempé, avec des flèches lancées par des arcs fortement tendus, des hommes jeunes, vigoureux, armés de toutes pièces, ainsi que des chevaux arabes rapides, des haches et des épées en acier trempé, des coups tant qu’il en faudra pour Xosrov et pour vous. Muchel lui répond : « Il en est ce qu’il plaît à la miséricorde de Dieu; il a donné à qui il a voulu; c’est de toi-même que tu devrais avoir pitié et non de nous; je te sais fanfaron et ce n’est pas sur Dieu que tu comptes, mais sur la bravoure et sur la force de tes éléphants. Je t’assure que, si Dieu le veut, demain,[78] une guerre de braves[79] t’enveloppera; ils fondront sur toi et sur la multitude de tes éléphants, comme les nuages du ciel, plus terribles que tout. D’en haut se rueront sur toi, éclatant et flamboyant terriblement, des héros armés, [montés] sur des chevaux blancs et [armés] de lances puissantes. Ils passent à travers la foule comme les éclairs [sillonnent] les forêts vertes [ou] desséchées par le feu de la foudre qui tombe du ciel sur la terre et consume les broussailles des plaines. Car, si Dieu le veut, un vent violent emportera ta puissance comme la poussière et le trésor royal reviendra au roi. Avec lui étaient ce Vndoy et Vstam, que j’ai mentionnés plus haut, et environ huit mille cavaliers persans. Le lendemain matin, lorsque le soleil commença à poindre, ils se rangèrent front contre front et se ruèrent les uns sur les autres. Une mêlée violente se fit et un massacre terrible eut lieu dans ce remous. Le combat dura du matin jusqu’au soir, et harassa les hommes des deux partis. Le carnage fut tel que d’énormes ruisseaux de sang coururent et arrosèrent tout le champ de bataille; l’armée des révoltée ne put tenir et prit la fuite devant l’armée grecque; celle-ci, jusqu’à la nuit noire, les poursuivit et les dispersa, [semant] de cadavres les plaines et les routes; ils en exterminèrent beaucoup avec leurs épées; ils en firent prisonniers beaucoup d’autres et, leur ayant attaché les mains derrière le dos, ils les conduisirent devant le roi. Les nombreux éléphants couraient furieusement; les nobles perçaient de bas en haut ceux qui étaient montés sur le dos des éléphants et se battaient intrépidement. Ils exterminèrent une grande quantité d’éléphants, de cavaliers, ainsi que les cornacs; ils mirent en déroute les hommes et leurs éléphants et vinrent les amener devant le roi. Puis ils se dirigèrent vers le camp de l’armée de Vahram; il y avait sous la tente le trésor royal et tous les trésors du royaume, innombrables et précieux; ils les pillèrent tous et réduisirent en pièces, avec leurs épées, les nombreux sièges d’or d’un travail magnifique et varié; ils s’en allèrent de différents côtés, phalange par phalange, avec beaucoup de chameaux et de mulets chargés de fardeaux; et tous furent comblés d’un butin aussi riche qu’abondant. Ensuite, les soldats persans réunirent la partie du trésor qui avait échappé au pillage et la remirent à l’administration royale; ce jour-là, le roi Xosrov, grâce à cette victoire, devint plus fort que tous ses ennemis. Et son trône fut affermi. Il ordonna de dévêtir les nombreux prisonniers montés sur des chevaux et sur des éléphants, de leur attacher les mains sur les épaules et de les faire piétiner par les éléphants; nulle part on ne put retrouver les traces de Vahram, car il s’était sauvé et s’était enfui; il tomba à Bahl Chahastan et y fut tué par ceux-ci [les gens du pays?] sur l’ordre de Xosrov. Quelques jours après cette grande bataille, tandis que le roi Xosrov était assis sous sa tente et que les soldats persans étaient campés autour de lui, les soldats grecs [se trouvaient] éloignés d’eux d’une étape, campés séparément en une troupe nombreuse, avec leur énorme butin; tous les grands de la cour se tenaient devant le roi. Le roi se mit à parler et dit : « A-t-il jamais existé un roi au monde qui, ayant pu saisir un autre roi, son ennemi et le dévastateur de son royaume, ne l’ait pas tué et n’ait pas détruit tous les mâles de son pays, mais l’ait adopté, lui ait ceint la couronne et l’ait revêtu de pourpre, ait chassé ses ennemis, l’ait rétabli sur son trône et, lui faisant un trésor royal de son propre trésor, lui ait permis de suivre en paix sa voie? Telles sont pourtant les faveurs que m’a accordées le roi Maurice, un père pour moi, [faveurs] que personne, parmi les hommes, ne peut accorder à un fils chéri. » Quelques-uns des grands firent la réponse suivante : « Sire, vis à jamais; nous ne savons pas s’il convient de témoigner de la reconnaissance ou non, car un royaume ne subsiste que par son trésor; les Grecs ont pillé tous les trésors de la couronne. » Le roi répondit: « Les trésors de ma couronne, je les arracherai à leurs flancs avec ceux qu’ils ont amassés, car tout cela m’appartient; mais, ce qui m’inquiète, c’est que le traître se soit sauvé et ait échappé; il est brave, et il peut rassembler, une fois encore, une armée avec les braves nations d’Orient. » Ils lui répondirent: « Ce sont eux qui ont sauvé ce rebelle, car nous avons vu de nos propres yeux Muchel Mamikonien le saisir, lui donner un cheval et un équipement et le laisser aller. » Ils parlaient ainsi, parce qu’ils lui voulaient du mal. En voyant[80] ses... (?) cruels, leurs cœurs épouvantés se détournèrent de lui. Le roi, jeune et inexpérimenté, ne s’en aperçut pas. Il ne se rappela pas la révolte de ses soldats, mais fixa son esprit sur ses paroles de mensonge et dit: « Qu’on mande ici Muchel, qu’on lui lie les pieds et les mains jusqu’à ce que j’instruise l’empereur à son sujet. » A la même heure il ordonne d’écrire un message et il envoie un de ses courriers à Muchel: « Viens de suite, disait-il; il arrive une affaire très importante. » Puis il donna l’ordre suivant à ses aides de camp : « Lorsqu’il sera venu et que je vous ferai signe avec la main, soyez prêts à lui mettre les mains derrière le dos avant qu’il ne s’y attende et à les attacher; mais tenez-vous prêts, car c’est un brave, et il pourrait ou être tué ou me tuer; si c’est lui qui est tué, j’en serai responsable moi-même vis-à-vis de l’empereur. » Il donna les mêmes instructions aux huissiers et dit: « Muchel arrivera à la porte de ma tente, prenez bien soin de lui détacher sa ceinture et son épée en disant qu’il n’est pas d’usage de se présenter en armes devant le roi. » Or tandis que [Muchel] passait en revue ses soldats, pour se rendre compte du nombre des vivants et de celui des hommes qui avaient succombé dans la guerre, le courrier vint se présenter devant lui et lui dit : « Salut », en lui tendant la lettre. Muchel le prit et demanda : « Est-ce un salut de paix? » Le courrier répondit : « Un salut de paix, et je ne sais rien, sinon qu’on m’a ordonné de te mander immédiatement. » De suite, il se prépara comme pour un combat; il pensait en effet que peut-être il y avait une bataille, ou qu’il allait recevoir comme faveur un cadeau pour prix de sa peine. Il prend avec lui deux mille hommes armés tant nobles que non nobles, ceux qu’il considérait comme méritant des honneurs et qu’il connaissait pour de bons cavaliers. On avait aussi écrit à son sujet au patrice Jean, pour qu’il le fît partir; celui-ci lui donna donc aussi l’ordre de se rendre près du roi tout équipé et il commanda à tous de se revêtir de leurs armes; ils se préparèrent et se mirent en route. Lorsqu’ils furent entrés dans le camp et qu’ils furent près du machkaperan[81] royal, on leur fit dire de ne pas s’avancer en si grand nombre; [Muchel] devait laisser à distance [ses hommes] et ne venir se présenter devant le roi qu’avec peu de monde. Il ne s’y prêta pas et se rendit avec tous ses soldats près de la porte de la tente royale; les soldats persans se tenaient autour de la tente, complètement armés; [Muchel] descendit de son cheval et alla à la porte de la tente avec quarante hommes. Les soldats restèrent armés, chacun sur son cheval. Le roi fut épouvanté, ainsi que tous ses soldats; mais ils masquèrent leur perfidie. Lorsque [Muchel] arriva devant la porte de la tente, les huissiers s’approchèrent de lui et lui dirent: « Dénoue ta ceinture et ton épée, quitte toutes tes armes, car il n’est pas d’usage d’entrer devant le roi [avec des armes]. Le soupçon entra dans son cœur et il avisa au moyen de se sauver. Il répondit aux huissiers en ces termes: « Dès mon enfance j’ai été élevé avec des rois, comme mes ancêtres et mes aïeux; maintenant je suis venu à la porte royale, au lieu de la solennité, et je dois quitter toutes mes armes, dénouer mon baudrier et ma ceinture, alors que je ne [les] dénoue même pas chez moi pour me divertir! Ai-je besoin d’apprendre à connaitre la méchanceté des Perses? il ordonna à l’un des pages de courir et d’appeler les soldats à son secours. Et lui se retourna pour s’en aller. On informa le roi que [Muchel] ne voulait pas entrer ainsi, mais qu’il s’était retourné et était parti. Le roi dissimula sa méchanceté et dit: « Abandonnons maintenant ce dessein; qu’il vienne comme il voudra ». Il était jeune et la puissance de son armée était petite et limitée. On rappela [Muchel] et on lui dit : « Il a ordonné de te faire entrer comme tu voudrais. » [Muchel] revint en arrière et dit: « Voyons quelle faveur veut m’accorder le roi des rois. » [Muchel] entra dans la tente du roi avec sept personnes, se prosterna, baisa la terre [devant] le roi et se releva. Le roi ne lui tendit pas la main, comme auparavant,[82] pour l’accueillir et le saluer; mais il avait une attitude hostile, ils restèrent ainsi en une attitude d’hostilité. Le roi prit peur, hésita, et ne parvint pas à donner l’ordre qu’il avait projeté; la crainte l’empêcha de prononcer [un mot], grand ou petit. [Muchel] sortit immédiatement de la tente; ou lui présenta son cheval; il monta et partit. A cette vue, le roi fut pris d’une grande crainte et voulut réparer son tort; il se leva de son trône et courut à la porte de la tente, sortit et envoya après [Muchel] un de ses principaux naxarars, [le chargeant de lui porter] du sel cacheté [en signe de] serment, de le rappeler et de lui dire: « Ne pars qu’avec les honneurs et égards qu’il faut; ne crois pas que l’on songe ici à autre chose à ton égard. » [Muchel] ne voulut pas [revenir] et poursuivit sa route. Or il songeait à marcher contre la tente et à le tuer (Xosrov?); et il donne des ordres en ce sens à sa troupe qui entourait la tente. Mais sa troupe revint à la raison, calma le trouble de sa pensée et partit.[83] Comme ils allaient, ils rencontrèrent un des gardes du corps du roi; ils se saisirent de lui et le prirent avec eux. Muchel le menaça, lui jurant de le tuer s’il ne lui racontait le complot qu’on avait forgé contre lui. [L’aide de camp] fit jurer [Muchel] qu’il ne le livrerait pas aux mains du roi et lui raconta tout. Le lendemain matin [Muchel] se rendit à la porte du patrice Jean; il le vit et lui dit tout les mauvais desseins, ayant devant lui l’aide de camp qui répéta les paroles prononcées. Les princes et toute l’armée furent troublés. Mais se rappelant le serment et le trouble de l’empereur, ils ne divulguèrent pas ces paroles. Ils dirent d’écrire au roi et de lui faire connaître tout le complot. Muchel dit devant tout le monde : « Si cet homme-là n’est pas tué, il fera périr tout l’empire romain. » Alors ils préparèrent un riche cadeau, part du butin de leur souverain: des couronnes et une mitre sertie d’émeraudes et de perles, de l’or et de l’argent en grande quantité, des pierres précieuses rares, des habits d’apparat de la garde-robe du roi de Perse, des chevaux royaux, avec le harnachement royal. Après avoir préparé ces présents, ils [les] envoient avec un message de bonne nouvelle, contenant également l’[acte d’] accusation contre Xosrov; et ils font accompagner le présent par quatre cents cavaliers. Xosrov en est informé. On a donné à emporter de tes trésors un trésor comme part de butin de leur roi, et ils ont écrit à ton sujet une [lettre d’] accusation. Xosrov sursauta irrité et envoya derrière Muchel des soldats pour qu’ils le rejoignissent en route et le fissent périr subitement et secrètement, et que, reprenant le trésor royal, ils le lui fissent parvenir immédiatement. Les princes grecs, instruits également de ces choses, envoyèrent après eux des troupes plus fortes, qui, aussitôt arrivées, n’en laissèrent aucun vivant. Le fait ne fut pas ébruité; et ils firent parvenir heureusement au Palais les troupes qu’ils conduisaient. Le roi reçut les présents et envoya une mission avec beaucoup de remerciements par l’intermédiaire d’un ambassadeur; il leur écrivit d’abandonner le dessein d’accuser [le roi de Perse]: « Si vous ne prenez pas garde à sa personne, vous en répondrez. Il écrivit aussi au roi de donner satisfaction à tout le monde. Alors le roi Xosrov fit des cadeaux suivant la mesure qui convenait à chacun, et il les congédia. Puis, partant de l’Atrpatakan, il se rendit dans l’Asorestan, dans sa propre demeure royale; il s’affermit sur son trône; puis[84] il remit à l’empereur ce qu’il lui avait promis : il donna l’Aruastan tout entier jusqu’à Nisibe; la partie de l’Arménie qui était sous sa domination; la maison Tanuteraka jusqu’au fleuve Hurazdan et le district de Kotekh jusqu’au bourg de Garni et jusqu’au bord de la mer des Bznunis; l’Arestawan et jusqu’au district de Gogovit, jusqu’à Hachiwn et à Maku; la région du régiment de Vaspourakan était au service du roi des Perses; parmi les naxarars d’Arménie, beaucoup étaient du côté des Grecs et quelques-uns seulement du côté des Perses. Il donna aussi la plus grande partie de la Géorgie jusqu’à la ville de Tiflis. Quant à Muchel l’empereur l’appela au palais, et il ne revit plus sa patrie. CHAPITRE IV.Piété de la reine Chirin, femme chrétienne du roi Xosrov; — décret de Xosrov. [Xosrov] avait plusieurs femmes, selon la loi des mages qui était la sienne; il prit pour femmes des chrétiennes; une femme chrétienne, nommée Chirin, très belle, originaire du Xuzastan, était la reine des reines; elle bâtit un couvent et une église près de la résidence royale, et elle y établit des prêtres et des serviteurs ecclésiastiques; elle leur assigna sur le trésor royal des salaires et des frais d’entretien et les orna d’or et d’argent. Elle prêchait l’Evangile du royaume [des cieux] dans le palais royal, avec hardiesse et la tête haute; et aucun mazdéen, pas même les grands, n’osait ouvrir la bouche ni dire quoi que ce fût contre un chrétien. [Mais dans la suite, lorsque les jours furent accomplis et qu’on fut arrivé à l’achèvement du temps, beaucoup de mages, qui s’étaient faits chrétiens, subirent le martyre en plusieurs endroits].[85] [Xosrov] donna l’ordre suivant : « Qu’aucun infidèle ne se fasse chrétien et qu’aucun chrétien ne devienne infidèle; chacun doit demeurer ferme dans la loi de ses pères. Quiconque ne tiendra pas à la religion de ses pères et s’insurgera contre les lois de ses pères, mourra.[86] » À la grande fête des Rameaux,[87] ceux qui venaient du monastère de irin et les autres chrétiens allaient à la porte de la chambre du roi, lisaient l’Evangile en cérémonie, recevaient des cadeaux du roi et s’en retournaient. Et personne n’osait leur rien dire.[88] CHAPITRE V.L’empereur Maurice demande au roi Xosrov le corps de Daniel. Vers ce temps-là, l’empereur grec demanda au roi de Perse le corps de ce mort qui était conservé à dans un bassin de cuivre déposé au trésor royal,[89] que les Perses nommaient Kaw Xosrov et que les chrétiens disaient être le corps du prophète Daniel. Le roi Xosrov ordonna d’accéder à cette demande. Mais la reine Chirin en ressentit une vive douleur, et, comme elle ne pouvait faire revenir le roi sur sa décision, elle invita tous les chrétiens du pays à implorer le Christ par des jeûnes et des prières, pour qu’une telle source de ces ne leur fût point enlevée. Tous donc, réunis en cet endroit, adressaient au Christ leurs plus ardentes prières et le suppliaient, en mêlant à leurs larmes des cris et des gémissements, d’empêcher la chose. Cependant on amène des mulets, on charge le corps sur une voiture royale[90] et l’on part. Mais peine l’escorte a-t-elle franchi les portes de Chawch que tarissent les sources qui jaillissaient au milieu de la ville et se répandaient au dehors. Toute la population suivait, en faisant entendre des clameurs et des lamentations. Lorsqu’on fut arrivé[91] trois asparzs de la ville, les mulets attelés au char s’arrêtèrent subitement, et il fut impossible de les faire avancer.[92] Tout à coup ils se mirent à lancer des ruades et, se frayant violemment un passage à travers la foule et l’escorte, ils reprirent leur course vers la ville; lorsqu’ils en franchirent de nouveau la porte, l’eau de la rivière recommença à couler et se répandit au dehors en bouillonnant comme auparavant. Ces faits furent immédiatement portés à la connaissance de l’empereur qui ordonna de présenter des offrandes [au saint] et de se conformer à sa volonté. [Les Grecs] laissèrent donc là le corps [de Daniel] et s’en retournèrent. CHAPITRE VI.Maurice écrit à Xosrov pour se plaindre des chefs arméniens et de leurs troupes et lui propose d’envoyer en Thrace ceux de la partie grecque du pays pendant que ceux de la partie persane seraient envoyés en Orient. — Les chefs de l’Arménie grecque se réfugient en Perse. — Xosrov envoie le hamarakar dans la partie grecque avec une forte somme d’argent pour attirer de son côté un grand nombre d’Arméniens. — Les chefs arméniens enlèvent l’argent. — Préparatifs de combat; pourparlers; rupture entre les chefs les uns se rangent du côté des Grecs, les autres du côté des Perses. En ce temps-là, l’empereur grec Maurice fit écrire au roi de Perse une lettre de plaintes contre tous les chefs arméniens et leurs troupes : « C’est une nation fourbe et indocile, disait-il; ils se trouvent entre nous et sont une cause de troubles. Moi, je vais t’assembler les miens et les envoyer en Thrace; toi, fais conduire les tiens en Orient. S’ils y périssent, ce sont autant d’ennemis qui mourront; si, au contraire, ils tuent, ce sont des ennemis qu’ils tueront; et quant à nous, nous vivrons en paix. Mais s’ils restent dans leur pays, il n’y a plus de repos pour nous. Les deux rois s’étant mis d’accord, l’empereur donna aussitôt l’ordre de réunir tous les siens et de les envoyer en Thrace, et il pressa vivement l’exécution de cet ordre. Alors, les Arméniens commencèrent à s’enfuir du territoire grec pour aller se soumettre aux Perses, en particulier ceux dont les terres se trouvaient sous la domination persane. [Xosrov] les recevait tous avec honneur et leur faisait des présents plus considérables que l’empereur, montrant d’autant plus d’empressement à les attirer de son côté qu’il les voyait abandonner l’empereur. Dès qu’il vit l’empereur grec ainsi abandonné, le roi de Perse envoya en Arménie le vaspurakanhamarakar[93] avec de riches trésors et de grandes marques de distinction pour attirer les Arméniens à son service. Le hamarakar partit avec de nombreux chameaux qui portaient l’argent. Or, Samuel Vahewuni, et, avec lui plusieurs de ses compagnons, allèrent à sa rencontre, et, l’ayant trouvé sur les frontières de l’Atrpatakan, ils enlevèrent le trésor; quant au hamarakar, ils lui firent grâce de la vie. Il y avait là Achtat Xorxoruni, Samuel Vahewuni, Mamak Mamikonien, Stephannos de Siounie, Kotit seigneur des Amatunis, Thêodos Trpatuni et environ deux mille cavaliers. Ils avaient l’intention, avec ce trésor, de se rendre maîtres de l’Arménie; ils comptaient y trouver le moyen de combattre les deux rois et de mettre sous leur autorité tout leur pays. Mais, arrivés à la ville de Naxchawan, leur union se brisa; ils n’eurent plus confiance les uns dans les autres, partagèrent le trésor et établirent leurs camps dans la plaine de roseaux que l’on appelle Tchahuk. De son côté, le hamarakar se rendit à la Porte, raconta au roi tout ce qui était arrivé, et les paroles de l’empereur furent justifiées. Le roi Xosrov commanda alors d’écrire une lettre à l’empereur pour lui demander un secours de troupes, et il envoya en Arménie le vaspurakanhamarakar. Aussitôt [l’empereur] ordonna au général Héraclius, qui se trouvait alors en Arménie, de prendre son armée et de marcher contre les révoltés. Les troupes des deux rois firent leur jonction à Naxtchawan, et pendant qu’elles se préparaient à agir contre les rebelles, on engagea des pourparlers avec ceux-ci pour éviter un combat et l’effusion du sang entre chrétiens; on les engageait à renoncer à leur mutinerie et à se soumettre de nouveau au roi, en leur assurant sous la foi du serment qu’ils n’auraient rien à craindre du roi. Le hamarakar lui-même disait: « Le roi des rois m’a envoyé vers vous; c’est pour vous-mêmes que j’ai apporté le trésor; vous n’avez donc rien à craindre du roi des rois. » Et il le jurait devant eux suivant leur loi [mazdéenne]. La division pénétra alors parmi les Arméniens. Mamak Mamikonien, Kotit, seigneur des Amatunis, et Stephannos, ainsi que plusieurs autres, se séparèrent de leurs compagnons pour venir se justifier devant le hamarakar et mirent leurs troupes au service du roi des rois. Mais Achtat Xorxoruni et Samuel Vahewuni s’enfuirent avec leurs soldats vers la ville ouverte appelée Soday et atteignirent l’Albanie, en se dirigeant du côté des Huns. Ils traversèrent le fleuve appelé Kur, ils campèrent sur la rive. Leurs adversaires arrivèrent aussi au bord du fleuve et campèrent sur l’autre rive. Et comme les révoltés ne purent se confier à la nation des Huns,[94] ils demandèrent un serment au roi des Grecs et allèrent se mettre à son service. Quelques-uns se rendirent auprès du hamarakar et rentrèrent immédiatement dans leurs domaines. Le hamarakar réunit alors tous les nobles et toutes les milices de l’Arménie persane, et les ayant ramenés à des sentiments de fidélité par de pressantes exhortations et des paroles bienveillantes, il les divisa en corps de troupe. Puis il les laissa dans le pays avec un petit nombre [de Perses] et s’en retourna après leur avoir dit d’attendre qu’il eût rendu compte des événements et que l’ordre leur parvînt de là-bas de demeurer où ils étaient. Ce qu’il avait en vue en agissant ainsi, c’était d’attirer à eux les autres Arméniens et d’augmenter le nombre [des sujets de la Perse]. Quant à Achtat Xorxoruni, l’empereur le manda aussitôt au Palais avec sa troupe, le combla d’honneurs et de dignités, lui fit de grands présents et l’envoya en Thrace. CHAPITRE VII.Certains chefs de l’Arménie grecque se révoltent. — Combat. — Quelques-uns meurent dans le combat; deux autres sont décapités. Les nobles[95] des Vahewunis se révoltèrent à leur tour contre les Grecs; c’étaient Samuel, dont j’ai déjà parlé, Sargis, Varaz Nersêh, Nersès, Vstam et Théodoros Trpatuni. Leur projet était de tuer le korator pendant qu’il se trouvait aux eaux, près de la ville de Karin, pour se guérir d’une maladie. Mais celui-ci, prévenu, se réfugia dans la ville, et les conjurés ne le trouvèrent pas lorsqu’ils envahirent la station de bains. Alors ils mirent au pillage tout ce qui leur tomba sous la main, firent un riche butin, puis se retirèrent vers le pays fortifié des Kordus avec l’intention d’occuper les forts. L’armée grecque se mit à leur poursuite, avec le général Héraclius et Hamazasp Mamikonien. Les Arméniens étant arrivés près de la forteresse,[96] traversèrent le fleuve Dzermay sur le pont nommé Pont de Daniel; puis ils détruisirent le pont, se fortifièrent dans le défilé et restèrent à garder le passage. [Les Grecs] étaient sur l’autre rive, se demandant ce qu’il y avait à faire. Ils ne trouvaient pas de gué et voulaient déjà s’en retourner lorsque tout à coup ils rencontrèrent un prêtre itinérant dont ils se saisirent: « Montre-nous, lui dirent-ils, le gué de la rivière; sinon, nous allons te tuer. » Il prit alors la tête de l’armée et leur montra le gué un peu plus bas. Toute l’armée passa ainsi de l’autre côté du fleuve: les uns allèrent bloquer la forteresse par derrière, d’autres occupèrent la tête du pont et le débouché de la vallée; le reste, pénétrant dans la forteresse, engagea le combat avec les révoltés. Il y eut un horrible carnage, mais ceux-ci finirent par être exterminés. Nersès, Vstam et Samuel, après avoir fait un grand carnage autour d’eux, périrent dans le combat; mais Sargis et Varaz Nersêh ainsi que quelques autres, furent faits prisonniers, conduits dans la ville de Karin et enfin décapités. Lorsqu’ils allaient être exécutés, Varaz Nersêh dit à Sargis: « Tirons au sort à qui sera le premier mis à mort. » Mais Sargis lui répondit: « Je suis un vieillard et un pauvre pécheur; je t’en prie, fais-moi la grâce de m’accorder un peu de repos, et que je ne sois pas témoin de la mort. » Et il fut décapité le premier. Quant à Théodoros Trpatuni, il put s’échapper et se réfugia à la cour du roi de Perse. Mais celui-ci ordonna de le charger de chaînes et de le livrer à ses ennemis[97] afin qu’il mourût; il lui fit souffrir de grands tourments. Les ennemis[98] qui venaient du côté de la Thrace désolaient et ravageaient l’empire avec leurs armées innombrables et en entreprenant des guerres incessantes ils voulaient détruire la nation et l’empire romains pour régner eux-mêmes souverainement sur la résidence impériale. CHAPITRE VIII.L’empereur donne à ses troupes d’Orient et à celles d’Arménie [ordre de se rassembler, de passer la mer et d’aller faire la guerre à l’ennemi en Thrace.[99] — Muchel est choisi comme général. — Victoire, puis défaite. — Muchel est fait prisonnier et mis mort. L’empereu |