Muntaner

RAMON MUNTANER

 

CHRONIQUE : XXI à XL

I à XX - XLI à LI

Oeuvre numérisée  par Marc Szwajcer

 

 

 

CHRONIQUE DU TRÈS MAGNIFIQUE SEIGNEUR

RAMON MUNTANER

 

CHAPITRE XXI

Comment le roi En Jacques d'Aragon recul un bref du pape pour se rendre au concile qui eut lieu dans la cité de Lyon; et comment le roi Alphonse de Castille lui fit dire qu'il désirait se rendre au concile et passer sur ses terres.

Le roi En Jacques ayant longtemps séjourné dans ses terres, ainsi que les infants En Pierre et En Jacques, il arriva un message au roi d'Aragon, qui lui annonçait que le pape réunirait un concile général dans la cité de Lyon, sur le Rhône, et qu'il priait tous les rois de la chrétienté de s'y rendre, eux ou leurs chargés de pouvoirs. Le roi se disposa à y aller, et comme il songeait à la manière la plus honorable de s'y rendre, il reçut des envoyés du roi Alphonse de Castille, son gendre, qui lui faisait part de l'intention où il était de se trouver au concile et de traverser ses terres avec la reine et plusieurs de ses infants, et qu'il avait deux raisons pour passer par chez lui: la première, que la reine ainsi que ses fils désiraient beaucoup de le voir, lui et les infants; l'autre raison était que, des affaires importantes devant se traiter au concile, il souhaitait, avant de s'y rendre, recevoir ses avis, comme ceux d'un père, ainsi que ceux des infants En Pierre et En Jacques, qui étaient pour lui comme des frères.

Le roi et les infants furent bien aises d'apprendre cette nouvelle; et, par les mêmes messagers du roi de Castille, ils lui envoyèrent de grandes sommes d'argent, et lui firent dire que son arrivée leur ferait grand plaisir, et qu'il pouvait disposer de leur pays comme du sien propre; qu'on le priait seulement de faire savoir par où il voulait passer et le jour où il arriverait.

CHAPITRE XXII

Comment le roi Alphonse de Castille fit savoir au roi d'Aragon qu'il désirait passer par Valence, et dans quel temps.

Les envoyés du roi de Castille s'en retournèrent chargés des présents du roi et des infants, pour les bonnes nouvelles qu'ils leur avaient apportées. Ils s'en retournèrent en Castille, satisfaits et contents, avec les envoyés que le roi d'Aragon et les infants adressaient au roi de Castille; ils furent bien accueillis par le roi, la reine, les infants Fernand et Sanche, et tous les autres, surtout quand on connut le résultat de leur mission et que l'on eut ouï tout ce qu'ils racontaient.

On combla de présents les envoyés du roi d'Aragon, et on envoya rendre grâce à lui et aux infants de leurs offres, et leur dire qu'ils entreraient par le royaume de Valence, en fixant l'époque.

Le roi d'Aragon et les infants en eurent un grand plaisir, et ils commencèrent à donner des ordres partout où ils devaient passer par leurs terres jusqu'à Montpellier, afin qu'ils y trouvassent des vivres, et tout ce qui leur était nécessaire; et les ordres furent tels, que jamais seigneur ne fut si bien traité avec sa suite qu'ils ne le furent. Dès l'instant que le roi de Castille entrerait sur leurs terres, jusqu'à ce qu'il eût quitté Montpellier, il ne devait avoir, ni lui ni personne de sa suite, rien à dépenser; et il y fut pourvu aussi abondamment qu'on l'avait fait précédemment pour lui dans le royaume de Valence. Et si bien que le roi de Castille et la reine, et tous ceux qui les accompagnaient, s'émerveillaient comment le pays de Catalogne pouvait suffire à de telles dépenses; car ils ne s'imaginaient point que les terres du roi d'Aragon fussent aussi abondantes et aussi fertiles, ainsi que vous le verrez ci-après.

CHAPITRE XXIII

Comment le roi En Jacques se disposa à se rendre au concile; et des fêtes qu'il fit au roi de Castille qui passait chez lui pour s'y rendre aussi.

Laissons cet objet auquel nous reviendrons, et parlons du roi d'Aragon. Quand il eut, de concert avec les infants, ordonné toutes ces choses, il songea aux moyens de se rendre au concile d'une manière honorable, avec d'autant plus de raison que les cardinaux et autres personnages du conseil du pape lui avaient fait dire: que le Saint-Père avait en partie désiré réunir ce concile pour jouir du plaisir de voir le roi d'Aragon, avec deux gendres aussi grands que l'étaient le roi de France et le roi de Castille, et aussi les reines ses filles et ses petits-enfants; qu'il voulait jouir du bonheur de contempler l'effet de l'œuvre de Dieu dans la naissance miraculeuse procurée audit roi d'Aragon; et qu'il voulait que le roi, qui était un des hommes les plus sages, les plus prudents et les plus braves du monde, tînt conseil avec lui, et se préparât avec toute la chrétienté à aller outre-mer contre les infidèles.

Quand le seigneur roi eut ordonné son voyage, il songea à aller au-devant du roi de Castille, et à aller en personne au royaume de Valence pour examiner si on avait bien pris soin de pourvoir à tous les besoins. Il fut instruit de tout, et fut convaincu qu'il n'y avait pas moyen de mieux faire; alors le roi et les infants s'approchèrent du lieu par où le roi de Castille devait entrer.

Le roi de Castille, la reine et les infants, instruits que ledit seigneur roi et ses infants se disposaient à les recevoir avec pompe et distinction, se hâtèrent d'arriver. A leur entrée sur la terre du roi d'Aragon, ils trouvèrent le seigneur roi et les infants qui les reçurent avec plaisir et avec joie, et les gens du roi d'Aragon firent de grandes fêtes et processions. Du jour de leur entrée jusqu'à leur arrivée à Valence, il s'écoula douze jours. Dès qu'ils furent arrivés à Valence, il se fit tant de jeux, de réjouissances, de tournois, carrousels de chevaliers, danses de sauvages, cavalcades, parades d'hommes d'armes, courses de galères et de lins que les gens de mer faisaient aller par la grande rue sur les charrettes, et enfin tant de combats de taureaux et mascarades, et ces jeux étaient si nombreux dans les lieux où le roi et la reine devaient passer, qu'étant descendus à l'église de Saint-Vincent faire leurs dévotions en arrivant, il fut nuit noire avant qu'ils fussent rendus de là au palais, où le roi avait ordonné de loger le roi de Castille. La reine et les infants eurent aussi des logements convenables. Que vous dirai-je? Les fêtes de Valence durèrent quinze jours; de telle sorte, que nul artisan ou autre n'y fit le moindre ouvrage; car les jeux, les fêtes et les danses se renouvelaient chaque jour.

On serait étonné d'apprendre quelle était l'abondance des vivres que le roi d'Aragon faisait distribuer aux gens du roi de Castille. Si je voulais vous en faire le détail, cela me mènerait trop loin, et je n'arriverais que tard à mon but. Je vous dirai donc qu'ils partirent de Valence et allèrent à madame Sainte-Marie du Puig de Murviedro; ensuite à Borriana, Castello, Cabanyes, Coves et Saint-Mathieu; ensuite à Ulldecona et à la cité de Tortosa; là on les fêta comme en celle de Valence; ils y demeurèrent six jours. Ensuite, ils allèrent au col de Balaguier, et passèrent par Saint George, car alors le village de la fontaine de Perallo n'existait pas. De là ils allèrent à Cambrils et puis à la ville de Tarragone.

Il serait impossible de dire les fêtes et les honneurs que leur firent l'archevêque de Tarragone et les deux évêques de sa province, qui sont de la seigneurie d'Aragon. Les abbés prieurs, et grand nombre de moines et autres ecclésiastiques, les reçurent avec de grandes processions, en chantant et louant Dieu. Ils restèrent huit jours à Tarragone, et se rendirent ensuite à Sarbos et puis à Villefranche, qui est une belle et excellente ville. On les y fêta et on leur fit autant d'honneur que dans une cité. Ils y restèrent deux jours et de là ils allèrent à Saint Clément et à Barcelone. Je n'ai pas besoin de vous dire comment ils y furent reçus; il serait difficile de le raconter. Comme Barcelone est la plus belle et la plus opulente cité du seigneur roi d'Aragon, vous pouvez vous imaginer quelles furent ces fêtes. Tout se passa là comme dans les autres cités. Ils y demeurèrent dix jours; ensuite ils se rendirent à Granioles, à Hostalrich, et d'Hostalrich à la cité de Gironne. S'il leur fut donné des fêtes, il n'est pas besoin de le dire; les bourgeois seuls, sans parler des chevaliers qui sont nombreux dans cette contrée, firent tant et tant que tout le monde en fut étonné. Ils y demeurèrent quatre jours; ils allèrent ensuite à Basquera et à Pontons; après quoi le roi, la reine et tout leur monde, vinrent loger à Peralade. Je sais cela, parce que j'étais alors enfant, et le roi et la reine couchèrent cette nuit dans une chambre de la maison de mon père, où je vous ai déjà dit qu'avait reposé le susdit roi d'Aragon. Et pour que le roi et la reine de Castille fussent ensemble cette nuit, on fit dans la maison de Bernard Rossinyol, qui était attenante à celle de mon père, sept portes pour que le roi pût passer de son logement dans la chambre de la reine. Ces choses, je puis vous les certifier, non pour les avoir entendu dire, mais pour les avoir vues.

Ils séjournèrent pendant deux jours à Peralade, parce qu'En Dalmau de Rochabara, seigneur de Peralade, avait supplié le roi d'Aragon de permettre qu'il le reçût un jour à Peralade; et le roi, qui l'aimait beaucoup, lui dit qu'il resterait un jour à Peralade pour ses affaires, et que le jour suivant il le lui accorderait par faveur spéciale. Dalmau l'en remercia beaucoup; et il devait bien le faire, car c'est une satisfaction que le roi n'accorda ni à riche homme ni à prélat qui fût en Catalogne, si ce n'est à lui seul; et pour cela Dalmau lui fut très obligé.

Après avoir passé deux jours à Peralade dans la joie et dans les fêtes, ils allèrent à la Jonquière, au Boulou et à Mas, très joli endroit qui appartenait au Temple; de là ils entrèrent à Perpignan. Ne me demandez point les fêtes qu'on leur y fit; elles durèrent huit jours. De là ils se rendirent à Salses, à Villefranche et à Narbonne. Amaury de Narbonne leur fit de grandes fêtes et des réjouissances; car lui et le seigneur infant En Jacques d'Aragon avaient épousé deux sœurs, filles du comte de Foix. Ils demeurèrent deux jours à Narbonne. Ils allèrent ensuite à Béziers, à Saint-Thibéry, à Loupian et à Montpellier. Mais les jeux et les fêtes qui eurent lieu à Montpellier surpassèrent tous les autres. Ils y restèrent quinze jours; ils envoyèrent de là leurs messagers au pape et reçurent sa réponse; après quoi, ayant résolu de prendre leur chemin par la France, ils partirent de Montpellier. Dorénavant je vous parlerai de ce qui fait l'objet de cet ouvrage, savoir: de l'honneur et des grâces que Dieu a faits à la maison d'Aragon; et comme j'entends que cette matière soit telle qu'elle serve à la gloire et à l'honneur de la maison d'Aragon et de ses sujets, j'en ferai mention. Ne croyez pas que ce que cela a coulé au roi et à ses infants soit peu de chose; cela est au contraire d'une telle valeur que toute la Castille ne pourrait le payer de quatre ans. Vous qui lisez ce livre et qui ignorez quelle est la puissance du roi d'Aragon, sachez qu'elle est telle que le roi de France aurait bien de la peine à y résister; et si ses trésors pouvaient y suffire, le cœur lui manquerait, et il se tiendrait pour battu. Toutefois le roi d'Aragon en fut autant satisfait que si, tout ce qu'il dépensait, il l'eût reçu en don ou en secours du pape ou autre. Mais Dieu aide à bon cœur; aussi Dieu lui aide-t-il et l'honore-t-il dans toutes ses entreprises. Or, laissons aller le roi de Castille, qui se rend au concile, et parlons du roi d'Aragon.

CHAPITRE XXIV

Comment le seigneur roi En Jacques partit pour aller au concile; comment il y fut reçu par tous ceux qui s'y étaient rendus; et comment il reçut du pape, des cardinaux et des rois plus d'honneurs qu'aucun des rois qui s'y trouvèrent.

Quinze jours après que le roi de Castille fut parti de Montpellier, le roi d'Aragon se rendit au concile. A son arrivée à Lyon sur le Rhône, il y fut reçu avec éclat, et il n'y eut roi, comte, baron, cardinal, archevêque, évêque, abbé ou prieur, qui ne sortît pour aller au-devant de lui et le recevoir. Le roi de Castille, avec ses infants, précéda tout le monde d'un jour. Quand il fut devant le pape, celui-ci sortit de sa chambre, le baisa trois fois sur la bouche, et lui dit: « Mon fils, grand gonfalonier et défenseur de la sainte Eglise, soyez béni et bienvenu. Le roi voulut lui baiser la main, mais le pape ne le permit pas; et il l'invita, lui et les siens, pour le lendemain; ce qu'il n'avait fait à aucun des rois qui étaient arrivés; de sorte que ledit seigneur roi reçut de la part du Saint-Père, des cardinaux et des rois qui se trouvaient là, plus de marques d'honneur, et plus de dons et de grâces que nul autre roi présent audit concile. Le concile s'ouvrit aussitôt que le roi d'Aragon fut arrivé. Mais de ce qui s'y fit et traita je n'en dirai rien; car ce n'est point le sujet de mon livre.[1] Je dirai seulement que le roi d'Aragon obtint tout ce qu'il demanda; de sorte qu'il fut satisfait de son séjour, et s'en retourna chez lui, content et joyeux. Je vous dirai que le roi de Castille y était aussi allé, parce qu'il espérait être empereur d'Allemagne;[2] mais il ne put réussir, et s'en retourna en son royaume; et à son retour et jusqu'à ce qu'il fût arrivé en Castille, le roi d'Aragon le fit défrayer à son passage sur ses terres, autant et plus abondamment qu'il ne l'avait été en venant. Il ne revint point du côté par lequel il était sorti; mais il passa par Lérida et l'Aragon. Il serait trop long de vous décrire les fêtes qu'on lui fit encore. Il retourna en Castille, avec la reine et les infants, et ses sujets eurent bien du plaisir à le revoir au milieu d'eux. Je laisserai là le roi de Castille, qui est rentré dans ses terres et est avec la reine et ses infants, et je retournerai au roi En Jacques d'Aragon.

CHAPITRE XXV

Comment, après être revenu du concile et avoir visité ses terres, il voulut voir comment ses enfants avaient gouverné; comment il en fut très satisfait, fit reconnaître pour roi d'Aragon l'infant En Pierre, et pour roi de Majorque et de Minorque l'infant En Jacques, et ordonna qu'où leur prêtât serment.

Le roi En Jacques accompagna le roi de Castille jusqu'à ce qu'il eût été hors de son territoire Celui-ci, avec ses enfants et la reine, rendit mille grâces au roi d'Aragon; et lui, comme bon père, leur donna sa bénédiction. Alors il alla visiter ses royaumes et ses domaines, comme pour prendre congé de ses sujets, parce qu'il voulait consacrer le reste de sa vie au service de Dieu et à l'accroissement de la sainte foi catholique. Ainsi que, dans sa jeunesse, il était allé avec courage et prudence contre le royaume de Valence, de même il voulut marcher contre le royaume de Grenade, afin que les noms de Dieu et de la sainte Vierge Marie y fussent célébrés et loués. En visitant toutes ses terres, il examina le gouvernement de ses enfants; il en fut satisfait, et loua Dieu de lui avoir donné de tels enfants. Il convoqua les cortès d'Aragon à Saragosse. Là se rendirent les barons et leur suite, les prélats, chevaliers, citoyens et hommes des villes. Les cortès étant assemblées, le roi tint de bons et notables discours. Il voulut que l'on reconnût pour roi d'Aragon le seigneur infant En Pierre, et pour reine son épouse la reine Constance, dont j'ai déjà parlé, et qu'on leur prêtât serment.[3] Ainsi qu'il le commanda, ils le jurèrent tous avec grande satisfaction Il n'est pas besoin de vous dire que l'on fit de grandes fêtes durant la tenue de ces cortès, vous pouvez bien l'imaginer. Après avoir prêté serment à l'infant En Pierre et à la reine, on se rendit à Valence. Là il tint aussi des cortès et on reconnut l'infant En Pierre comme roi de Valence et sa femme comme reine. On alla ensuite à Barcelone, et là on prêta serment à l'infant En Pierre comme comte de Barcelone et seigneur de toute la Catalogne, et à sa femme la reine comme comtesse. Après quoi il nomma son fils, l'infant En Jacques, roi de Majorque, Minorque et Ibiza, et comte de Roussillon, du Confient, de la Cerdagne, et seigneur de Montpellier. Toutes ces choses étant terminées par la grâce de Dieu, il retourna à Valence, dans l'intention dont je vous ai fait part, qui était d'employer le reste de sa vie à faire croître et multiplier la sainte foi catholique et à abaisser et à abattre la foi de Mahomet.

CHAPITRE XXVI

Comment le roi En Jacques fut malade à Xativa; comment les Sarrasins tuèrent Garcia Ortiz, lieutenant du fondé de pouvoir royal et vicaire général du roi En Pierre dans le royaume de Valence.

Pendant son séjour dans la cité de Valence, il se délassait par la chasse et autres amusements. Souvent, en chassant, il allait visitant les châteaux et maisons de campagne du royaume.

Pendant qu'il était à Xativa Dieu permit qu'il tombât malade de la fièvre, et il fut si malade qu'il ne pouvait se lever. Tous les médecins en augurèrent mal, surtout parce qu'il était âgé de plus de quatre-vingts ans. Vous comprenez bien qu'un vieillard ne peut suivre le même régime de vie qu'un homme jeune; toutefois il conserva tout son bon sens et son excellente mémoire.

Les Sarrasins de Grenade, avec lesquels il était en guerre, ayant appris qu'il était malade, entrèrent avec mille cavaliers et grand nombre de gens à pied jusques à Alcoy. Ils eurent une rencontre avec Garcia Ortiz, qui était lieutenant du fondé de pouvoir royal dans le royaume de Valence; ils se battirent avec lui et avec sa bonne troupe, qui était de deux cents hommes à cheval et cinq cents piétons. Dieu permit qu'en cette rencontre Garcia Ortiz périsse avec un grand nombre de ses compagnons.

Aussitôt que le roi qui était dans son lit, apprit cette défaite, il s'écria: « Sus, sus, amenez-moi mon cheval et préparez-moi mes armes! Je veux marcher contre ces traîtres de Sarrasins qui me croient mort. Ils ne se doutent pas que je saurai encore les exterminer tous. » Et il était si résolu que, dans sa colère, il voulait se dresser sur son lit, mais il ne le put pas.

CHAPITRE XXVII

Comment le roi En Jacques, étant affaibli par la maladie, se fit porter sur une litière avec sa bannière, pour aller combattre les Sarrasins; et comment, avant son arrivée, l'infant En Pierre y était allé si fort brochant qu'il les avait vaincus.

Il leva alors les mains au ciel et dit: « Seigneur, pourquoi permettez-vous que je sois ainsi privé de mes forces? Eh bien donc! ajouta-t-il, puisque je ne puis me lever faites sortir ma bannière, et qu'on me porte sur une litière jusqu'aux lieux où sont ces Maures perfides. Ils ne pensent plus que je suis de ce monde; mais ils n'auront pas plus tôt aperçu la litière qui me porte, qu'à l'instant nous les aurons vaincus, et tous seront bientôt pris ou tués.

Ainsi qu'il avait commandé il fut fait; mais son fils, l'infant En Pierre, l'avait prévenu et s'était jeté au milieu d'eux. La bataille fut rude et sanglante; et cela devait être, car contre un chrétien il y avait quatre Sarrasins. Malgré cette supériorité de nombre, l'infant En Pierre s'élança brochant si impétueusement au milieu d'eux qu'il les mit en déroute. Deux fois il eut son cheval tué sous lui, et deux fois deux de ses cavaliers descendirent pour lui donner leurs chevaux pour qu'il remontât, et eux restèrent démontés. Enfin, dans cette action, tous les Sarrasins furent pris ou tués. Au moment où l'on élevait sur le champ de bataille la bannière du seigneur roi En Jacques, lui-même parut porté sur sa litière. Le roi En Pierre fut très fâché de voir là son père, parce qu'il craignait que cette fatigue ne lui devînt funeste; il brocha des éperons, vint à lui, mit pied à terre, fit déposer la litière et la bannière, baisa les pieds et les mains de son père, et lui dit en pleurant: « Oh! Mon seigneur et père, qu'avez-vous fait? Ne saviez-vous pas que je tenais votre place et qu'il n'était pas nécessaire de vous hâter? —Ne dites point cela, mon fils, répondit le roi; mais que sont devenus ces maudits Sarrasins? — Grâces au ciel et à notre bonne fortune, mon père, ils sont tous morts ou prisonniers. — Me dites-vous la vérité, mon fils? — Oui, mon père. » Alors il leva les mains au ciel, remercia Dieu, baisa trois fois son fils sur la bouche, et lui donna maintes et maintes ibis sa bénédiction.

CHAPITRE XXVIII

Comment le roi En Jacques, après s'être confessé et avoir reçu le corps précieux de Notre Seigneur Jésus-Christ, rendit son âme à Dieu; et de la coutume observée par les fondateurs de Majorque jusqu'à ce jour.

Le roi En Jacques ayant vu cela et rendu grâces à Dieu revint à Xativa, et le roi En Pierre, son fils, l'accompagna Quand ils furent arrivés à Xativa, on fut bien joyeux de cette nouvelle victoire due à la faveur de Dieu; mais on était en même temps très affligé de voir le mauvais état du seigneur roi. Cependant il fut convenu entre le roi En Pierre et les barons et prélats de Catalogne, chevaliers, citoyens et prud'hommes de Xativa et autres lieux, qu'en témoignage de la joie dont cette victoire remportée par son fils remplissait le cœur du seigneur roi, on transporterait toutes les fêtes à Valence. Ainsi fut-il exécuté.

Quand ils furent à Valence, toute la cité vint au-devant du roi En Jacques; on le porta au palais, où il fut confessé plusieurs fois; il communia, reçut l’extrême-onction et prit dévotement tous ses sacrements. Après quoi, plein de joie en son cœur, et voyant la bonne fin que Dieu lui avait accordée, il fit appeler les rois ses fils, ainsi que ses petits-fils, leur donna à tous sa bénédiction, et les endoctrina et prêcha, car il avait tout son bon sens et toute sa mémoire; il les recommanda tous à Dieu, croisa ses mains sur sa poitrine, et dit l'oraison que Notre Seigneur vrai Dieu prononça sur la croix; et aussitôt cette oraison terminée, son âme se dégagea de son corps, et, joyeuse et satisfaite, gagna le saint paradis.

Ainsi mourut le roi En Jacques, le sixième jour de juillet[4] 1276; il voulut que son corps fût porté au monastère de l'ordre de Poblet; ce sont des moines blancs placés au milieu de la Catalogne. Les gémissements et les cris retentirent aussitôt par toute la cité; il n'y avait riche homme, varlet de suite, chevalier, citoyen, ni dame ou demoiselle, qui ne suivissent sa bannière et son écu, accompagnés de dix chevaux auxquels on avait coupé la queue; et tout le monde allait pleurant et criant.

Ce deuil dura quatre jours dans la cité; ensuite tous ceux qui étaient invités à assister au convoi accompagnèrent le corps. Et dans tous les lieux, châteaux et villes où il avait été accueilli au milieu des éclats de la joie et des plaisirs, il fut accueilli au milieu des cris et des pleurs.

Ce fut avec de semblables démonstrations de douleur que son corps fut transporté au monastère de Poblet. Là se trouvèrent des archevêques, évêques, abbés, prieurs, abbesses, prieuresses, religieux, comtes, barons, varlets de suite, chevaliers, citoyens, bourgeois et gens de toutes conditions du royaume; tellement, qu'à six lieues de distance les bourgs et les chemins ne pouvaient les contenir. Les rois ses fils, les reines et ses petits-fils s'y rendirent. Que vous dirai-je? l'affluence fut si grande qu'on n'a jamais vu une foule si considérable assister aux obsèques d'aucun seigneur quel qu'il soit; enfin après les plus nombreuses processions, au milieu des cris, des pleurs et des prières, il fut mis en terre. Dieu veuille, dans sa miséricorde, recevoir son âme! Amen. Je suis bien assuré qu'il est au nombre des saints du paradis, et chacun doit ainsi le croire.

Cette cérémonie terminée, les rois retournèrent chez eux, ainsi que les comtes, barons et autres. Et nous pouvons bien dire de ce seigneur: qu'il fut heureux, même avant que de naître, que sa vie fut de même et que sa fin fut encore meilleure.

J'approuve fort les fondateurs de Majorque qui ont ordonné que chaque année, le jour de Saint Sylvestre et Sainte Colombe, jour où le roi avait pris Majorque, on ferait dans la cité une procession générale dans laquelle on porterait la bannière dudit seigneur roi, et que dans cette journée on priât pour son âme, et que toutes les messes qui seraient chantées ce jour-là dans la ville et dans toute l'île seraient pour l'âme du roi et pour qu'on conjurât le ciel de protéger et défendre ses descendants, et de leur donner victoire contre leurs ennemis. Or, je supplierais notre roi d'Aragon, si tel était son bon plaisir, d'ordonner que les prud'hommes de la cité de Valence fissent de même tous les ans, le jour de Saint Michel, une procession générale pour l'âme dudit seigneur roi, et pour l'accroissement et la prospérité perpétuelle de ses descendants, et pour qu'il leur donne victoire et honneur sur tous leurs ennemis; et cela parce que cette cité fut prise la veille de la Saint Michel par le roi En Jacques. Ce jour-là tous les prêtres et les religieux feraient des prières et chanteraient des messes pour l'âme du roi En Jacques. Je voudrais encore que le lendemain, par l'ordre du roi et des magistrats de la ville, il se fit à perpétuité de grandes charités. Que chacun s'efforce donc de son mieux à faire tout le bien possible, et il en sera récompensé dans l'autre monde et honoré dans celui-ci, et il n'est aucun acte de charité qui se fasse à Valence ou ailleurs qui ne soit récompensé par Dieu, qui fait croître et multiplier les biens de ceux qui les font.

Je cesse de parler du roi En Jacques pour parler de son fils aîné, En Pierre, roi d'Aragon et de Valence, comte de Barcelone, ainsi que de leurs descendants, chacun en son temps et lieu.

CHAPITRE XXIX

Comment, après la mort du roi En Jacques, ses deux fils furent couronnés roi, c'est-à-dire l'infant En Pierre roi d'Aragon, Valence et Catalogne, et l’infant En Jacques roi de Majorque, Minorque et Cerdagne; et comment la Catalogne vaut mieux que toute autre province.

Le roi En Jacques étant trépassé de cette vie, les infants En Pierre et En Jacques furent couronnés rois. L'infant En Pierre se rendit à Saragosse, où il convoqua les cortès; on lui plaça la couronne d'Aragon sur la tête avec la plus grande solennité, au milieu des plaisirs et des fêtes. Il serait trop long de vous raconter les grâces et les dons qui s'y firent. Après avoir été couronné en Aragon il vint à Valence; les cortès y furent également nombreuses. Il y vint, de toute la Castille, une grande quantité de personnes qui reçurent des faveurs et des présents considérables. Là il prit la couronne du royaume de Valence. Il se rendit ensuite à Barcelone, où il y eut des cortès nombreuses et beaucoup d'autres personnes; il fut fier et charmé de recevoir la guirlande par laquelle il fut créé comte de Barcelone et seigneur de toute la Catalogne. Qu'on ne s'imagine pas que la Catalogne soit une province peu importante; sachez au contraire que le peuple de cette contrée est généralement plus riche qu'aucun autre que je sache ou aie vu, quoique bien des gens prétendent qu'il soit pauvre. Il est vrai qu'on ne voit point en Catalogne, comme ailleurs, des hommes puissants posséder de très grandes richesses en argent, mais la plus grande partie du peuple est dans l'aisance plus que partout ailleurs; les habitants vivent dans leurs maisons, en compagnie de leur femme, et de leurs enfants, avec plus d'ordre et d'abondance domestique que tout autre peuple. Vous serez en outre étonnés de ce que je vais vous dire, et cependant si vous observez bien, vous trouverez que cela est vrai; c'est que nulle part il n'y a autant de gens qui parlent un seul et même langage qu'il y en a en Catalogne. Quant aux Castillans, la Castille proprement dite est petite et peu peuplée; et dans le royaume de Castille, où il y a de nombreuses provinces, chacun parle une langue différente; et ils sont aussi divisés par là entre eux que les Catalans le sont des Aragonais, quoiqu'ils aient tous le même seigneur. Vous trouverez pareille diversité en France, en Angleterre, en Allemagne; les différentes provinces de la et, habitées par des Grecs, tous sujets de l'empereur de Constantinople, vous offriront la même différence, ainsi que la Morée, le royaume d'Arta, la Blanqui,[5] le royaume de Salonique, la Macédoine, l'Anatolie, et bien d'autres provinces, entre lesquelles vous trouverez autant de différence dans le langage qu'entre la Catalogne et l'Aragon. Il en est de même dans tous les autres pays du monde. Quant aux Tartares, on les dit très nombreux, mais ils ne le sont pas; ils paraissent nombreux, et ont soumis beaucoup de nations, parce que jamais vous ne trouverez de Tartares qui s'occupent d'aucun travail des mains, et qu'ils vont sans cesse guerroyant et marchant en corps d'armée avec leurs femmes et leurs enfants. Pensez si les Catalans n'en pourraient pas faire autant, eux qui sont plus nombreux qu'eux et qui le sont même deux fois autant, car je vous ai parlé vrai sur les Catalans; bien des gens pourront s'en étonner et traiter de fables ce que j'en ai dit; mais qu'on en pense ce qu'on voudra, c'est la pure vérité.

Lorsque le roi En Pierre eut été couronné roi par la grâce de Dieu, il alla visiter ses terres. On peut bien dire de lui que jamais il n'exista seigneur qui ait livré aussi peu de personnes à la mort et qui ait clé aussi redouté pour sa justice et craint de tous ses gens. Il mit tout son royaume en si bonne paix que les marchands et autres personnes pouvaient aller partout avec sécurité, avec leurs sacs de florins et de doublons.

De son côté l'infant En Jacques se rendit à Majorque et se fit couronner roi au milieu des plus grandes fêtes et au contentement général; il alla ensuite en Roussillon et à Perpignan; il prit la guirlande des trois comtés de Roussillon, de Confluent et de Cerdagne. Il réunit de nombreuses cortès et il y vint une grande multitude de barons de Catalogne, d'Aragon, de Gascogne et du Languedoc; là se firent de riches présents. Il alla ensuite à Montpellier et entra en possession de la seigneurie et baronnie de cette cité. Et pais chacun d'eux régna en son royaume avec justice et vérité, au gré de Dieu et de leurs peuples.

CHAPITRE XXX

Comment le seigneur roi En Pierre déposa Mira Boaps, roi de Tunis, qui ne voulait pas payer le tribut, et mit à sa place son frère Mira Boaps; et comment En Corral Llança commanda deux galères dans cette expédition.

Je retourne au roi En Pierre, qui alla visiter ses royaumes et toutes ses terres. Se trouvant à Barcelone il pensa qu'il devait recevoir le tribut qu'était tenue de payer la maison de Tlemcen. Le Mostanzar qui, après le Mira-Molin de Maroc et après Saladin, sultan de Babylone, était le meilleur sarrasin du monde, étant mort; le roi pensa qu'il ne devait point négliger d'exiger ce tribut. Il réunit un grand nombre de ses conseillers, et surtout le noble En Corral Llança, et en présence de tous il lui dit: « En Corral, vous savez qu'à la mort du Mostanzar, qui était un grand ami de notre père, vous êtes allé à Tunis demander le tribut l'année passée. Vous saurez qu'ils ne nous ont pas encore envoyé ce tribut, et il paraît même qu'ils veulent persévérer dans cette conduite; il est bon de les en faire repentir et de montrer quelle est notre puissance. Nous avons donc résolu de déposer celui qui est roi, et de déclarer Mira-Busach, son frère, seigneur et roi; nous ferons ainsi un acte de justice et nous honorerons la maison d'Aragon, de telle manière que chacun pourra dire, que nous avons placé un roi à Tunis parce que la chose était juste. —Seigneur, répondit En Corral Llança, veuillez nous raconter l'affaire et nous dire pourquoi vous avez pris la résolution d'en agir ainsi, afin que tous puissent en être instruits complètement, et là-dessus chacun pourra vous dire ce qu'il en pense pour votre honneur. » Le roi lui répondit: « Vous dites bien. Je veux donc que vous sachiez, qu'ainsi que je l'ai déjà dit, le Mostanzar fut un grand ami de notre père, et que chaque année il lui adressait son tribut et des joyaux précieux. Il est mort et n'a pas laissé d'enfant, mais seulement deux frères; l'aîné est nommé Mira-Busach et le plus jeune Mira Boaps. Il avait envoyé dans le Levant Mira-Busach, l'aîné des frères, avec une grande troupe de chrétiens et de Sarrasins pour mettre le pays à composition, et Mira Boaps était resté à Tunis. A la mort du Mostanzar, qui avait laissé son royaume à Mira-Busach, Mira Boaps se trouvant à Tunis n'attendit point son frère et se fit roi de Tunis, et il tient le royaume contre tout droit et toute justice; mais Mira Busach, ayant appris la mort de son frère le roi, se hâta de partir pour Tunis. Mira Boaps, sachant qu'il était en chemin, lui fit dire que si sa vie lui était chère, il n'approchât pas, et qu'il sût bien que, s'il persistait, il lui ferait couper la tête. Mira-Busach s'en retourna donc à Cabès, et il y est encore, ne sachant ce qu'il doit faire. Or nous ferons bien de favoriser la justice et en particulier de faire exécuter les volontés du Mostanzar. Nous ferons donc armer dix galères, et nous voulons que vous, En Corral Llança, vous en soyez le chef et capitaine; et vous irez directement à Cabès, et porterez nos lettres à Mira-Busach, à Beninargan, à Benatia et à Barquet; ce sont les trois barons les plus grands et les plus puissants qui soient à Miqui, et ils nous ont, eux et leurs pères, de grandes obligations; et comme notre père fit dans le temps de grands présents au Mostanzar, roi de Tunis, qui est mort, ils feront tout ce que vous leur demanderez et direz de notre part. Vous vous arrangerez avec eux pour que, avec toutes leurs forces, ils marchent par terre avec Mira-Busach devant Tunis; vous les y précéderez avec les galères; vous ravagerez entièrement le port de Tunis, et vous vous emparerez de tous les navires et lins qui s'y trouveront, soit chrétiens, soit Sarrasins, et prendrez tous ceux qui y arriveront, et vous investirez la cité, de manière qu'elle ne puisse recevoir ni secours ni vivres, soit par terre, soit par mer. Vous porterez secrètement les lettres que nous écrivons à Mater, père au Moaps. Quand les habitants de la cité verront la disette qu'ils éprouvent, ils se soulèveront contre le Moaps, surtout quand vous leur direz que jamais nos dix galères, et même plus s'il est nécessaire, ne quitteront leur port, tant qu'on n'aura pas reconnu pour seigneur et pour roi Mira-Busach, à qui ce titre est dû. J'espère qu'avec l'aide de Dieu les choses iront ainsi que je l'ai résolu. » En Corral Llança et tous ceux du conseil dirent que c'était Tort bien pensé et parlé; et ainsi que l'avait voulu le seigneur roi, ainsi fit-on.

CHAPITRE XXXI

Comment le roi En Pierre fit armer dix galères et chargea En Corral Llança des conventions et traités qu'il devait faire avec Mira-Busach; et comment les ordres du roi furent exécutés.

Le roi fît aussitôt armer cinq galères à Barcelone et cinq à Valence. On peut dire qu'elles furent si bien armées qu'elles pouvaient faire autant que vingt galères de tout autres gens. Quand elles furent prêtes, En Corral Llança, avant de s'embarquer, alla prendre congé du roi qui était à Lérida. Le roi lui remit ses lettres et fit rédiger article par article tout ce qu'il avait à exécuter. Entre autres choses comprises dans les articles, il s'y trouvait: que, dès qu'il aurait eu sa conférence avec Mira-Busach, Benmargan, Benatia, Barquet et les Moaps qui étaient à Cabès, et arrangé l'entrée à Tunis, il prit le serment de Mira-Busach et la confirmation du témoignage des autres aussi par serment, et avec foi et hommage, stipulant que, dès qu'il serait roi de Tunis, il paierait le tribut dû jusqu'à ce jour, et qu'à dater de ce même jour les rois de Tunis prenaient à jamais l'obligation de payer ce tribut à tout roi d'Aragon et comte de Barcelone; et que tous les Moaps signassent comme témoins. De plus il serait stipulé: que par la suite l'alcade majeur qui commanderait aux chrétiens de Tunis devait être un riche homme ou chevalier du roi d'Aragon; qu'il serait nommé par le roi d'Aragon et pourrait en tout temps être renvoyé ou changé à la volonté dudit roi d'Aragon; qu'en quelque lieu où ils fissent la guerre, ils porteraient la bannière du roi d'Aragon, et que, soit qu'ils fussent avec le roi, soit qu'ils combattissent seuls, tous seraient tenus de protéger cette même bannière à l'égal de celle du roi de Tunis; de plus, le collecteur de la gabelle du vin, qui est une grande charge, devait être un Catalan qui pourrait être nommé par ledit seigneur roi d'Aragon, parce que la moitié de ce droit devait appartenir au roi d'Aragon. De plus le roi d'Aragon pourrait nommer des consuls chargés de faire rendre justice aux marchands catalans, aux patrons des navires et aux mariniers qui venaient à Tunis et dans tout le royaume, et il y en aurait aussi un autre à Bugia.

Ledit Mira-Busach promit alors par écrit au roi d'Aragon et à ses gens toutes les choses ci-dessus mentionnées, et bien d'autres franchises qui se trouvent toutes dans les chartes, et le roi les fit confirmer encore quand il fut dans Tunis et reconnu roi.

En Corral Llança, muni de ces lettres et instructions, quitta le roi, alla prendre cinq galères à Valence et se rendit à Barcelone où il trouva les cinq autres. Il s'embarqua avec la grâce de Dieu, et accomplit au point et à l'heure tout ce que le roi lui avait ordonné, et au-delà. Que vous dirai-je? Il plaça sur le trône de Tunis Mira-Busach, de la manière dont le roi le lui avait prescrit; et il fit bien plus, car, en entrant dans Tunis, il ne se contenta pas de placer la bannière du seigneur roi sur la porte de la ville, mais il la plaça sur la tour qui est au-dessus de la porte. Et quand il eut fait confirmer les articles du traité ci-dessus mentionné et reçu le tribut complet, et bien des joyaux riches et magnifiques en sus du tribut envoyé par le roi de Tunis au roi d'Aragon, il s'en retourna en battant toute la côte jusqu'à Ceuta et s'emparant d'un grand nombre de navires, lins et barques des Sarrasins, de sorte que nul ne fit mieux ce qui lui était confié. Il s'en retourna ainsi chargé de richesses en Catalogne et trouva le roi à Valence. Le roi lui fit très bon accueil. Et de l'avoir et des joyaux qu'il avait apporté le roi lui en fit une bonne part, à lui et à tous ceux des galères; si bien que, avec ce qu'ils avaient gagné dans ce voyage et avec ce que le roi leur donna, ils furent tous riches et à leur aise. Voyez donc les heureux commencements que Dieu accorda à notre roi aussitôt après son couronnement. Ne parlons plus de lui en ce moment, nous saurons bien y revenir en son temps; parlons aujourd'hui de l'empereur Frédéric et de ses fils, car cela convient à l'objet de notre ouvrage.

CHAPITRE XXXII.

Comment l'empereur fut en guerre avec l'Eglise, et comment la paix fut faite, à condition qu'il irait outre mer à la conquête de la Terre Sainte; comment le comte d'Anjou fit la conquête de la Sicile, et quelle fut la cause de cette entreprise.

Il est certain que l'empereur Frédéric[6] fut un homme du plus illustre sang et qu'il fut le plus sage et le plus valeureux des hommes; il fut élu empereur d'Allemagne avec l'aveu et par la volonté du Saint-Père. Son élection eut lieu où elle devait être faite, et ensuite elle fut confirmée à Milan et puis à Rome, tant par le Saint-Père que par tous ceux à qui il appartenait de le faire. Il entra donc en possession légitime de tout ce qui tenait à l'empire d'Allemagne; mais comme, ainsi qu'il plaît à Dieu, nul ne peut avoir toute joie et tout contentement en ce monde, le diable fit naître la discorde entre lui et le pape.[7] De quel côté fut le tort, je ne saurais le dire; je ne vous en dirai donc rien, si ce n'est que la guerre crût et s'envenima entre le pape et l'empereur, et cela dura longtemps. Ensuite ils firent la paix, à condition que l'empereur partirait pour la conquête de la Terre Sainte et serait le chef de tous les chrétiens qui s'y rendraient, et qu'ainsi l'empire resterait sous son gouvernement et en sa puissance. Là-dessus il fit le voyage d'outre-mer avec de grandes forces; il eut des succès et s'empara de plusieurs villes et autres lieux appartenant aux Sarrasins.[8] Après y avoir fait un assez long séjour, il s'en revint. Je ne vous dirai point par la faute de qui ni par quelle raison, mais si vous cherchez bien vous trouverez qui vous le dira. A son retour la guerre recommença entre lui et l'Eglise. Vous ne connaîtrez point non plus sur qui doit retomber la faute de cette guerre, car il ne m'est pas donné d'en parler; je vous dirai seulement qu'elle dura tout le temps que Frédéric vécut.[9]A sa mort il laissa trois fils,[10] les plus sages et les meilleurs de tous les princes, à l'exception du roi En Jacques d'Aragon dont je vous ai parlé. Il donna à l'un d'eux, nommé Conrad, ce qu'il avait eu en Allemagne de son patrimoine. L'autre, qui avait nom Manfred, fut fait roi et héritier de la Sicile de la principauté, de la terre de Labour, de la Calabre, de la Pouille et de la terre d'Abruzze, ainsi que je l'ai raconté ci-devant. Le troisième fut roi de Sardaigne et de Corse; on l'appelait le roi Enzio. Enfin chacun d'eux gouverna son pays avec grande foi et grande droiture; cependant le clergé fit tous ses efforts pour les dépouiller de tous leurs biens, conformément à la sentence rendue par le pape contre leur père; et ils excitèrent tout roi chrétien à s'en emparer; mais ils n'en trouvèrent aucun qui voulût le faire, principalement parce que le saint roi Louis de France, qui régnait alors, avait été l'allié et le bon ami de l'empereur Frédéric, ainsi que le roi Edouard d'Angleterre et le roi de Castille, et aussi le roi En Pierre d'Aragon qui avait épousé la fille dudit Manfred, et qu'aussi il n'y avait pas en Allemagne un baron qui ne fût leur parent; de sorte que, pendant longtemps, ils ne trouvèrent personne qui voulût s'emparer des biens de ces princes.

A cette époque le roi Louis de France[11] avait un frère nommé Charles, et qui était comte d'Anjou.[12] Les deux frères avaient pour femmes deux filles du comte de Provence, cousin germain du roi En Pierre d'Aragon. Du vivant de ce comte de Provence le roi Louis de France avait épousé sa fille aînée;[13] après la mort du comte de Provence il restait une de ses filles à marier, et le roi de France la fit donner en mariage à son frère avec toute la comté de Provence.[14] Après ce mariage, la reine de France désira voir sa sœur la comtesse, et ladite comtesse eut le même désir de voir la reine sa sœur; en conséquence la reine pria le comte d'amener avec lui sa femme en France quand il viendrait en Anjou, pour qu'elle pût la voir. Le comte et la comtesse y consentirent. Bientôt après le comte amena sa femme à Paris, où étaient le roi et la reine. La reine fit réunir en leur honneur une cour brillante; on appela bien des comtes et des barons avec leurs épouses. La cour étant remplie de comtes, de barons, de comtesses et de baronnes, il fut fait un siège pour la reine seule, et à ses pieds furent placées la comtesse sa sœur et les autres comtesses. La comtesse de Provence fut si fâchée que sa sœur ne l'eût pas fait asseoir à côté d'elle, qu'elle faillit laisser éclater sa douleur. Après y être restée très peu d'instants, elle dit qu'elle était indisposée et désirait rentrer en son appartement; la reine ni personne ne put la retenir, et, arrivée chez elle, elle se mit au lit, soupira et pleura amèrement. Le comte, apprenant que la comtesse s'était retirée sans attendre l'heure du repas, en, fut affligé, car il aimait sa femme plus que ne pouvait faire aucun seigneur ou tout autre homme; il alla à son lit et la trouva pleurant et encore enflammée de colère. Il pensa qu'on lui avait dit quelque chose qui pût lui déplaire, l'embrassa et lui dit: « Ma chère amie, qu'avez-vous? Vous a-t-on dit quelque chose qui vous déplaise? Qui que ce soit qui l'eût osé, vous en seriez promptement vengée. »

La comtesse, sachant qu'il l'aimait plus que chose du monde, ne voulut point le laisser dans l'incertitude et lui répondit: « Seigneur, puisque vous me le demandez je vous le dirai, car je n'ai rien de caché pour vous. Quelle femme au monde a plus de raison d'être affligée que moi, puisque j'ai reçu aujourd'hui le plus cruel affront que jamais femme noble ait pu recevoir? Vous êtes frère du roi de France de père et de mère; je suis aussi, de père et de mère, la sœur de la reine de France;[15] et aujourd'hui que toute la cour était réunie, la reine, se plaçant seule sur son siège, m'a fait asseoir à ses pieds avec les autres comtesses; de quoi je suis fort dolente et me tiens comme déshonorée. Partons donc dès demain, je vous en conjure, et retournons dans nos terres, car pour rien je ne consentirai à m'arrêter plus longtemps ici. »

Le comte lui répondit: « Comtesse, ne prenez pas cela en mauvaise part, car l'usage veut, à la cour de France, qu'aucune dame ne puisse siéger à côté de la reine, si elle n'est reine elle-même. Toutefois reprenez, courage, car je vous jure par le sacrement de la sainte Eglise et par l'amour que j'ai pour vous, qu'avant qu'il soit un an vous serez reine, vous aurez la couronne en tête et pourrez-vous asseoir sur le siège de votre sœur; je vous en fais le serment en apposant ce baiser sur votre bouche. »

La comtesse fut un peu consolée, mais pas jusqu'au point de bannir toute douleur de son cœur, et quatre jours après elle prit congé du roi et de la reine et retourna en Provence avec le comte. Le roi fut bien fâché d'un si prompt départ. Dès que le comte et la Comtesse furent revenus en Provence, le comte fit armer cinq galères et alla trouver le pape à Rome.[16] Le pape et les cardinaux, n'ayant pas été prévenus, furent étonnés de le voir; toutefois on le reçut honorablement et on lui fit de grandes fêtes. Le lendemain il fit prier le pape de réunir son collège, parce qu'il désirait l'instruire du sujet de son arrivée. Le pape fit ce qu'il lui demandait, et quand tous les cardinaux furent assemblés on lui fit dire de se présenter. Il vint; on se leva; on lui offrit un siège honorable et digne de lui, et quand tout le monde fut assis, il s'exprima ainsi:

CHAPITRE XXXIII

Comment le comte d'Anjou se présenta au pape et lui demanda la permission du faire la conquête de la Sicile; comment lu pape la lui accorda et lui donna la couronne dudit royaume; comment dès ce jour il prit le titre de roi, jour fatal, né pour le plus grand malheur de la chrétienté.

« Saint-Père, j'ai appris que vous aviez ordonné à tout roi et à tout fils de roi chrétien de s'emparer du pays du roi Manfred, et que tous vous ont dit non; mais moi, pour votre honneur et celui de la sainte Eglise romaine et de la sainte foi catholique, j'accepte l'offre de cette conquête telle que vous l'avez faite à tous les rois; et voilà pourquoi je me suis rendu ici. Je n'ai pris conseil ni de mon frère, le roi de France, ni de qui que ce soit; tout le monde ignore le but de mon voyage. Pourvu que vous consentiez à payer les frais avec les trésors de la sainte Eglise, je suis prêt à entreprendre sans retard cette conquête; car si vous ne pouviez, Saint-Père, me fournir les fonds nécessaires, je ne pourrais rien entreprendre; mes forces et mes biens ne sont pas tels qu'ils puissent y suffire; car vous n'ignorez pas que le ni Manfred est un des plus puissants seigneurs du monde, qui vit le plus somptueusement et possède une bonne et nombreuse cavalerie. Il sera donc indispensable de commencer cette entreprise avec de grandes forces. »

Le pape se leva et alla le baiser sur la bouche en lui disant: « O fils de la sainte Eglise, sois le bienvenu! Moi, de la part de Dieu, et par le pouvoir que je tiens de saint Pierre et de saint Paul, je te rends grâces de l'offre que tu viens de me faire. Dès ce moment je te mets sur la tête la couronne de Sicile, je te fais maître et seigneur, toi et tes descendants, de tout ce que possède le roi Manfred, et je te déclare que, des fonds de saint Pierre, je fournirai à tout ce qui te sera nécessaire jusqu'à ce que cette conquête soit terminée. »

Cela lui fut octroyé dès le jour même, jour funeste pour les chrétiens! Car cette donation fut cause que toutes les terres d'outre-mer furent perdues pour eux, et que le royaume d'Anatolie tomba au pouvoir des Turcs, qui ont enlevé même bien d'autres terres à l'empereur de Constantinople; elle a causé et causera la mort de bien des chrétiens; aussi peut-on bien appeler ce jour, un jour de pleurs et de douleurs.

Le comte sortit du consistoire la couronne sur la tête et une autre couronne en sa main, laquelle lui avait été donnée par le pape, afin qu'en arrivant dans ses terres il pût la mettre sur la tête de la comtesse. C'est ce qu'il fit en arrivant à Marseille; et il la couronna reine, et prit dès ce jour pour lui-même le nom de roi Charles. Le pape avait envoyé avec lui un cardinal qui, de la part du Saint-Père et dudit roi Charles, devait placer la couronne de Sicile sur la tête de la comtesse, et cela fut ainsi fait.

Après avoir terminé ces choses à Rome, il prit congé du pape et des cardinaux, et s'en retourna à Marseille, où il trouva la comtesse, qui fut heureuse et satisfaite de ce qu'elle apprit, et surtout de se voir couronnée reine. Après cela le roi Charles et la reine sa femme allèrent en France, et se rendirent à Paris, et les reines prirent toujours place sur le même siège, ce qui fit grand plaisir à l'une et à l'autre. Mais si elles furent satisfaites, le roi de France eut un grand déplaisir de ce qu'avait fait le roi Charles, et s'il eût pu éviter de le faire, il l'aurait évité volontiers. Toutefois il ne pouvait abandonner son frère, et il le secourut et aida de tout ce qu'il put. Tous les barons de France le secondèrent, les uns de leur argent, les autres de leur personne; de sorte qu'il réunit des forces considérables, marcha contre le roi Manfred et entra dans son royaume.

CHAPITRE XXXIV

Comment le roi Charles entra en Sicile, vainquit et tua le roi Manfred dans une bataille, parce que les troupes de Mainfroi passèrent du côté du roi Charles; et comment il s'empara de tout le pays dudit Manfred, roi de Sicile.

Le roi Manfred, sachant que le roi Charles marchait contre lui, se disposa, comme un vaillant prince qu'il était, et alla l'attendre à l'entrée de son royaume avec toutes ses forces. On s'attaqua de part et d'aune fort vigoureusement. Il n'est point douteux que la victoire eût été remportée par le roi Manfred, si ce n'eût été que le comte de Caserta, le comte de la Serra, et autres barons qui se trouvaient à l'avant garde, au moment du combat, passèrent du côté du roi Charles, et tournèrent leurs armes contre leur seigneur, le roi Manfred. Cette action déconcerta les troupes du roi Manfred, mais lui n'en fut nullement abattu, et fondit valeureusement là où il vit flotter la bannière du roi Charles. En ce lieu où se trouvaient les deux rois, la bataille fut âpre et cruelle; elle dura depuis le matin jusqu'au soir. Dieu voulut que le roi Manfred y perdît la vie. A la nuit, les troupes de ce roi, ne le voyant plus, se mirent en déroute et s'enfuirent chacun en son pays. Cette bataille eut lieu le vingt-sept février douze cent soixante six.[17] Ainsi le roi Charles fut maître du royaume. Je ne ferai plus mention de ces choses ni de la manière dont elles se sont faites, attendu qu'elles n'ont aucun rapport avec ce que je dois raconter. Je vous dis seulement qu'après cette bataille il se rendit maître de la Sicile et de tous les pays que gouvernait le roi Manfred.

CHAPITRE XXXV

Comment le roi Conradin vint d'Allemagne avec une grande armée pour venger la mort de ses deux frères, et comment le roi Charles, s'étant emparé de sa personne, lui fit trancher la tête à Naples, et resta sans opposition maître de la Sicile.

Peu de temps après, le roi Conradin[18] vint d'Allemagne avec une grande armée, dans l'intention d'attaquer le roi Charles et de venger les rois Manfred et Enzio,[19] qui avaient été tués dans la bataille. A un jour fixé, le combat eut lieu entre eux, et Dieu voulut que le roi Conradin fût battu et le roi Charles vainqueur. Il s'empara du champ de bataille et de la personne de Conradin, et il lui fit couper la tête à Naples, ce dont il fut gravement blâmé par tous les princes du monde et par tous autres gens. Enfin, il le fit ainsi, et depuis il n'eut en son pays aucune opposition de qui que ce fut; et personne n'osa songer à venger ces princes, jusqu'à ce qu'enfin le roi En Pierre d'Aragon, pour l'honneur de la reine sa mère et de ses enfants, conçut le projet de les venger. Je suspendrai ce récit pour le moment; nous y reviendrons en temps et lieu, et je vais recommencer à parler du seigneur roi En Pierre d'Aragon.

CHAPITRE XXXVI

Comment le roi En Pierre alla régler et mettre en ordre son royaume; comment il fut satisfait de la bonne conduite d’En Corral Llança; et du bon ordre que doit introduire le roi d'Aragon dans rétablissement de ses galères.

Ledit roi En Pierre alla examiner son royaume et fut très charmé de ce qu'avait fait le noble En Corral Llança, qui avait, d'après ses ordres, établi un roi à Tunis, comme vous l'avez vu. Il fit arranger ses arsenaux aussi bien à Valence qu'à Tortose et à Barcelone, de manière que les galères fussent à couvert, et il en fit autant dans tous les lieux propres à recevoir des galères. Je désirerais beaucoup que le seigneur roi d'Aragon prit à cœur ce que je lui dirai, qui serait: de former quatre arsenaux pour sa marine, et établis à permanence; deux seraient destinés au service régulier, et les deux autres pour les cas d'urgence Les deux premiers et plus importants seraient à Barcelone et à Valence, où se trouve un plus grand nombre de marins qu'en toute autre cité; et les deux arsenaux d'urgence, l'un à Tortose, bonne et noble cité, sur la frontière de Catalogne et d'Aragon, où l'on pourrait armer vingt-cinq galères sans que personne s'en aperçût avant qu'elles fussent hors du fleuve; l'autre à Cullera, où on pourrait faire venir tous les hommes que l'on voudrait avoir de Murcie, d'Aragon, et beaucoup de la Castille, sans que personne s'en doutât. Ces galères, ainsi armées et équipées, pourraient mettre en mer. Je ne connais, en vérité, pas de prince ni de roi au monde qui possède deux arsenaux aussi beaux et aussi abrités que seraient ceux de Tortose et de Cullera. Pourquoi, seigneur roi d'Aragon, ne demandez-vous pas à vos marins ce que leur semble de mon projet? Je suis bien certain que tous ceux qui ont du bon sens diront que j’ai raison. A l'arsenal de et se rendraient les gens de Catalogne et d'Aragon; à l'arsenal de Cullera tous ceux de Valence, de Murcie et des frontières, et des lieux voisins de la Castille. En chacun de ces endroits vous formeriez un arsenal avec 5,000 livres de dépense, et chaque arsenal pourrait contenir vingt-cinq galères; Valence, dans l'arsenal maritime, aussi vingt-cinq, et Barcelone vingt-cinq; de sorte que vous pourriez avoir cent galères prêtes à vous servir contre vos ennemis. Ajoutez à cela que les vingt-cinq de Tortose et les vingt-cinq de Cullera peuvent être années sans que l'ennemi les aperçoive avant qu'elles soient hors du fleuve. Faites, seigneur, ce qu'un bon administrateur doit faire, et dans votre pays plein de riches hommes et de chevaliers, vous exécuterez avec de petits moyens ce que d'autres ne pourront exécuter avec des moyens beaucoup plus considérables. Et tout cela comment? Par de bons soins et une bonne administration. Or, seigneur roi, ayez de bons soins et une bonne administration, et vous viendrez à bout de tout ce que vous vous mettrez en tête de faire. Souvenez-vous seulement toujours de Dieu et de sa puissance, et puis quand il sera besoin, il vous aidera à accomplir votre volonté et à former l'arsenal de Barcelone et celui de Valence. Si vous prenez ces mesures, croyez qu'avec l'aide de Dieu vous soumettrez les Sarrasins, et même les chrétiens qui voudraient s'opposer à vos royales volontés et à celles des vôtres. S'ils osent le faire, vous saurez promptement les punir, car votre pouvoir est bien plus grand que le monde ne le pense. Vous pouvez vous en convaincre en jetant les yeux sur le livre qui fait mention des conquêtes faites par votre père, sans croisade et sans secours, pécuniaire de l'Eglise; car plus de vingt mille messes se chantent aujourd'hui et tous les jours dans un pays que le roi a conquis sans secours et sans croisade de l'Eglise; car c'est sans croisades ni aide de l'église qu'il a conquis les royaumes de Majorque, Valence et Murcie; et cependant l'Eglise tire de ces trois royaumes plus dédîmes et de prémices qu'elle ne pourrait en retirer de cinq autres royaumes. La sainte Eglise romaine, ou ceux qui la gouvernent, devraient donc songer combien elle est redevable de sa grandeur à la maison d'Aragon, et avoir quelque reconnaissance pour ses descendants. Mais ce qui me console, c'est que si le pape et les cardinaux ne sont point reconnaissants envers eux, notre seigneur Dieu, roi des rois, a bonne mémoire, et les aide dans leurs besoins et les fait prospérer de plus en plus.

CHAPITRE XXXVII

comment le roi En Pierre d'Aragon résolut de venger la mort du roi Manfred et de ses frères les rois Conradin et Enzio; comment il se rendit en France pour voir la reine sa sœur; et de son intimité avec le roi de France.

Le seigneur roi En Pierre d'Aragon, ayant eu connaissance des batailles et des victoires au moyen desquelles le roi Charles avait fait sa conquête, en fut fâché et indigné, par suite de la grande affection qu'il avait pour la reine sa femme et pour ses enfants.[20] Et il se dit bien en son cœur que jamais il n'aurait joie jusqu'à ce qu'il en eût tiré vengeance. Il prépara donc en lui-même, ainsi que doit le faire un sage prince dans ses grands desseins, tout ce qu'il devait faire pour cela; il songea au commencement, au milieu et à la fin de son entreprise, car autrement on ne parvient à rien; et comme un des plus sages seigneurs du monde, il médita sur ces trois choses: la première, qui était celle à laquelle il avait le plus besoin de penser, c'était, avant de rien commencer, de savoir qui pourrait l'aider, ou contre qui il aurait à se garder; la seconde était de se procurer les fonds nécessaires; et la troisième d'agir si secrètement que nul ne pût connaître ses projets que lui-même. Comme il savait bien que son projet était tel que personne ne serait de son avis, car ce n'était rien moins que de faire la guerre contre l'Eglise, qui est toute la puissance des chrétiens, et contre la maison de France, qui est la plus ancienne maison royale qui soit en la chrétienté, et que cependant il avait résolu en son cœur d'entreprendre la guerre contre toutes deux, il ne doutait pas que, s'il eût demandé avis à quelqu'un, il ne se fût trouvé personne au monde qui le lui eût conseillé; aussi, se confiant uniquement en Dieu et dans le bon droit qu'il voulait soutenir, il se résolut à ne compter que sur sa propre tête, sur son droit et son bon jugement, et sur l'aide de Dieu pour venger le père et les oncles de madame la reine sa femme, et l'aïeul et les grands-oncles de ses enfants. On peut s'imaginer dans quelle douleur vivait la reine depuis qu'elle avait appris la mort de son père et de ses oncles, et le roi En Pierre aimait sa femme plus que toute chose, du monde. Que chacun se souvienne de ce qu'a dit Munteyagol: « Celui-là a la guerre près de lui qui l'a chez les siens; mais il l'a plus près encore si elle est dans son conseil. » Quand le roi entendait soupirer la reine, ces soupirs lui creusaient le cœur. Ayant donc calculé tous les risques, il décida que ce serait par lui que se ferait la vengeance, et que c'était à lui seul à le faire; mais il ne voulut en faire part à qui que ce fût; il songea donc à pourvoir aux trois objets dont je vous ai déjà entretenus, savoir: premièrement, que nul ne pût venir attaquer son royaume; secondement, de réunir i'argent nécessaire à son projet; troisièmement, que son dessein ne fût connu de personne. Il tourna d'abord ses regards sur la maison de France.

Il est vrai qu'étant encore enfant, et du vivant de son père, il était allé en France pour voir le roi et la reine sa sœur. Il avait pensé qu'en y allant à ce moment, il ne perdrait pas son temps, et que son absence ne ferait point tort à ses frontières du côté des Sarrasins, parce qu'ils ne peuvent faire la guerre pendant l'hiver, étant peu à l'Oise, mal vêtus, et plus frileux que personne au monde. Il alla donc alors en France au mois de janvier; il fut reçu avec honneur, joie et contentement par le roi de France; il y séjourna deux mois, dans les fêtes et les plaisirs. Là il prit part aux jeux et aux tournois avec les chevaliers et fils de chevaliers qui étaient venus avec lui, et avec bien des comtes et des barons de France qui le faisaient pour lui plaire. Que vous dirai-je? Il se forma une telle intimité entre ledit seigneur infant et le roi de France, qu'ils communièrent l'un et l'autre d'une même hostie consacrée, et se prêtèrent foi et hommage, et firent le serment que l'un ne s'armerait contre l'autre en faveur de qui que ce fût au monde, et qu'au contraire ils s'aideraient et se secourraient mutuellement envers et contre tous. L'amitié fut entre eux aussi intime qu'elle puisse l'être entre deux frères; tellement que j'ai vu de mes yeux le roi de France porter à la selle de son cheval, sur un canton, les armes du roi d'Aragon, en témoignage d'amitié envers ledit infant et de l'autre ses propres fleurs de lys; et l'infant en faisait de même. Enfin, ledit infant s'en retourna très satisfait du roi de France et de la reine sa sœur. Je vous ai parlé de ceci parce que nous aurons dans la suite occasion de rappeler cette alliance, qui aura rapport à notre sujet.

CHAPITRE XXXVIII

Comment le roi En Pierre se tint pour assuré du roi de France; comment le seigneur roi de Majorque se plaignit à son frère le roi En Pierre de certains torts que le roi de France lui faisait à Montpellier; et comment, à ce sujet, les trois rois se virent à Toulouse avec le prince de Tarente; et des conventions qui eurent lieu entre eux.

Je cesserai de parler de cet objet, et reviendrai à vous entretenir des affaires qui survinrent au roi d'Aragon, il se rappela donc les accords et les serments entre lui et le roi de France, et il lui sembla qu'il devait se tenir pour bien assuré de la maison de France et que rien ne pouvait lui advenir de mal de ce côté, à cause de la foi du serment, et ensuite à cause de leurs obligations réciproques; car il avait des fils déjà grands qui étaient les neveux de ce roi. Il se tint donc comme bien assuré de la maison de France. Au moment où il était occupé de toutes ces idées, le roi de Majorque vint le voir et se plaignit des grands dommages et nouveautés que faisait le roi de France à Montpellier et dans cette baronnie. Ils envoyèrent leurs messagers à ce sujet au roi de France,[21] et le roi de France, qui désirait beaucoup les voir, et surtout le roi En Pierre d'Aragon, leur répondit: qu'il irait à Toulouse; qu'ils n'eussent qu'à s'y rendre et que là ils se verraient; que si toutefois ils désiraient qu'il se transportât à Perpignan ou à Barcelone, il le ferait volontiers.

Les deux rois frères furent très satisfaits de cette réponse, et lui firent dire que l'entrevue aurait lieu à Toulouse. Chacun se disposa donc à s'y rendre. Le roi Charles, qui devait assister à cette réunion, envoya au roi de France son fils, qui était alors prince de Tarente[22] et devint roi à la mort de son père, et il pria le roi de France de l'amener avec lui à cette entrevue. Il fit cela, parce qu'il n'y avait personne au monde dont il se défiât comme du roi En Pierre d'Aragon. Il fit prier le roi de France, qui était son neveu, de prendre des mesures telles, dans cette réunion, qu'il n'eût rien à craindre du roi d'Aragon. Il agissait surtout ainsi parce qu'il avait dessein d'aller en Romanie, attaquer l'empereur Paléologue,[23] qui s'était, emparé de l'empire de Constantinople contre toute justice, puis que l'empire appartenait de droit aux enfants de l'empereur Baudouin, neveux du roi Charles; mais il craignait que pendant son absence le roi d'Aragon ne s'emparât de son royaume. Que vous dirai-je? A cette entrevue[24] se rendirent ces trois rois et ledit prince. Et si jamais rois se fêtèrent et se réjouirent entre eux, ce fut bien ceux-là; mais le prince ne reçut point un bon accueil de la part du roi En Pierre d'Aragon, qui se montra au contraire fort sauvage et fort rude envers lui, de sorte que le roi de France et celui de Majorque prirent un jour le roi d'Aragon à part dans sa chambre, et lui demandèrent comment il se faisait qu'il ne parlât jamais au prince, et qu'il devait bien savoir que ce jeune homme était son proche parent, étant fils de sa cousine, fille du comte de Provence, qu'il avait pour femme sa proche parente, fille du roi de Hongrie,[25] et qu'il y avait ainsi entre eux beaucoup de liens, mais malgré tous leurs efforts ils ne purent rien obtenir.

Le prince convia les rois de France, d'Aragon et de Majorque; mais le roi En Pierre ne voulant pas accepter, il fallut renoncer au festin. Toutefois le roi de Majorque traitait le prince honorablement, et le prince lui rendait la pareille. Quand leurs conférences furent closes, le prince s'en alla avec le roi de Majorque, et je les vis entrer ensemble à Perpignan. Là on leur fit de grandes fêtes, et le roi de Majorque l'y retint pendant huit jours. Je laisse le prince et reviens aux conférences.

Après quinze jours de fêtes on songea aux affaires. Enfin le roi de France promit et jura aux rois d'Aragon et de Majorque: que, dans aucun temps, ni par échange, ni autrement, il ne son gérait à faire aucun échange avec l'évêché de Maguelonne, et qu'il ne se mêlerait nullement des affaires de Montpellier; il confirma de plus la bonne amitié qui régnait entre le roi de Majorque et lui, amitié formée lors du voyage en France du roi d'Aragon lorsqu'il était encore infant. Cet arrangement, et plusieurs autres bonnes conventions étant terminées, ils se séparèrent. Le roi de France s'en alla par Cahors et Figeac en France, le roi En Pierre retourna en Catalogne et le roi de Majorque se rendit, comme je vous l'ai dit, à Perpignan avec le prince.

CHAPITRE XXXIX

Comment le roi de Majorque fut déçu par le roi de France qui échangea l'évêché de Maguelonne et prit possession de Montpellier, au grand regret des prud'hommes.

D'après les promesses du roi de France, le roi de Majorque fut tranquille sur le sort de Montpellier; et cependant, malgré ces assurances, il fut trompé par le roi de France, qui fit un échange avec l'évêché de Maguelonne, contre ce que ledit évoque possédait à Montpellier. Après quoi il entra à Montpellier pour y prendre possession de ce qui appartenait audit évêché. Les prud'hommes n'y voulaient absolument pas consentir et étaient résolus de se laisser tuer plutôt que de permettre que le roi de Majorque reçoive un semblable tort du roi de France. Le roi de France fit convoquer son armée à Montpellier, et il y arriva un nombre infini de troupes, tant à pied qu'à cheval; mais les prud'hommes se préparèrent à se défendre avec vigueur. Le roi de Majorque, instruit de cette affaire, crut devoir laisser le roi de France entrer en possession, n'imaginant pas, d'après leur liaison, leur amitié et leurs engagements réciproques, qu'il voulût le priver de la possession de la ville. Il envoya donc ordre aux prud'hommes de ne point s'opposer à la prise de possession, et le leur ordonna, sous peine de trahison, ne voulant point se brouiller avec le roi de France. Il les exhorta à se rassurer, en ajoutant, qu'ils sussent qu'il y avait entre lui et le roi de Fiance de tels engagements et une telle liaison qu'il ne pouvait douter de rentrer promptement dans son droit.

Les prud'hommes de Montpellier obéirent, quoique à regret, aux ordres du roi de Majorque, surtout à cause de la bonne assurance qu'il mettait en avant. Voilà comment le roi de France trompa le roi de Majorque. Celui-ci alla en France et vit cette fois-là et plusieurs autres, le roi de France; mais chaque fois celui-ci mettait en avant quelque prétexte, disant qu'il ne pouvait le faire pour le moment, mais qu'il se tînt bien pour certain qu'il le ferait incessamment; et, avec ces belles paroles, il le trompa sa vie durant; et ainsi ont fait tous les rois de France jusqu'à ce jour. Et il ne leur a pas suffi de prendre possession de la portion de l'évêché, mais ils se sont emparés de tout le reste de la ville. Quelle fraude plus manifeste a jamais eu lieu? Aussi vous pouvez être certains qu'un jour ou l'autre une grande guerre amènera de grands maux; les rois d'Aragon et de Majorque ne l'endureront point, et je crois qu'il en coûtera cher à la maison de France. Que Dieu, dans sa miséricorde, juge selon la justice et le droit qui ont été violés en ceci! Laissons en donc le jugement à Dieu, qui saura bien punir les coupables selon la justice et la vérité, et parlons du roi En Pierre d'Aragon qui compta sur les promesses du roi de France, mais qui fut dupé, ainsi que l'avait été le roi de Majorque, et d'une manière bien plus funeste, puisque l'objet était beaucoup plus important. Toutefois, avant que la tromperie faite au roi d'Aragon eût son entier effet, Dieu le vengea bien, ainsi que vous allez l'apprendre.

CHAPITRE XL

Comment le roi En Pierre voulut s'assurer des intentions de la maison de Castille; et comment, ayant appris la mort de son neveu don Ferdinand, roi de Castille, il s'y rendit, prit les deux fils dudit roi et les mit au château de Xativa; comment, peu après, le roi don Sanche de Castille vint voir le roi En Pierre; et comment les deux rois firent entre eux certains traites.

Le roi En Pierre se croyant assuré de la maison de France après les conférences de Toulouse, voulut s'assurer aussi des intentions de la maison de Castille et vint en Aragon. Le roi don Alphonse de Castille avait eu de sa femme, sœur du roi En Pierre d'Aragon, entre autres enfants deux fils; l'aîné, nous l'avons déjà dit, fut nommé don Ferdinand, et l'autre don Sanche. Il maria l'aîné à la fille du roi Louis de France, sœur du roi Philippe, lequel avait épousé la fille du roi d'Aragon. Alphonse de Castille et Philippe de France étant beaux-frères, ayant épousé chacun une fille du roi En Jacques d'Aragon, arrangèrent le mariage du fils aîné du roi de Castille avec la sœur du roi Philippe, nommée Blanche,[26] sous la condition qu'après la mort du roi. Alphonse il serait roi de Castille, puisqu'il était l'aîné de ses fils. L'infant Ferdinand eut de madame Blanche deux fils, le roi Alphonse et l'infant Ferdinand. Et après avoir eu ces deux enfants, l'infant Ferdinand leur père mourut de maladie, ainsi qu'il plut à Dieu; ce fut grand dommage, car il était bon et droiturier.

Le roi d'Aragon fut très affligé de la mort de son neveu, qu'il aimait comme s'il eût été son fils; il avait bien raison en cela, car l'infant Ferdinand n'aimait personne au monde autant que son oncle le roi d'Aragon. Peu de temps après, le roi d'Aragon entra en Castille avec une petite troupe, et en trois jours et quatre nuits fit bien huit journées de marche et se rendit là où étaient les deux fils de l'infant Ferdinand, les prit, les emmena au royaume de Valence et les plaça dans le château de Xativa où il les fit élever comme il appartenait à des fils de roi. Il fit cela par deux raisons particulièrement: la première, fondée sur sa grande affection pour leur père, qui était son désir que nul ne pût faire aucun mal à ces infants; et la seconde, afin que si son neveu, l'infant don Sanche, se conduisait mal à son égard, il eût dans ces infants la possibilité de créer un roi de Castille. Il pensa que, de cette manière, il lierait et plierait à ses volontés la maison de Castille. En apprenant cette nouvelle, le roi de Castille fut fort satisfait, mais je crois bien que l'infant don Sanche ne le fut pas. A quelque temps de là, le roi de Castille fit jurer à un grand nombre des riches hommes de son royaume de reconnaître après sa mort l'infant don Sanche pour roi. Quand cela fut fait, l'infant vint voir son oncle, le roi d'Aragon, qui l'aimait aussi beaucoup et lui dit: « Mon père et seigneur, vous n'ignorez pas que le roi de Castille mon père m'a fait prêter serment par un grand nombre des riches hommes de son royaume; mais quelques-uns l'ont refusé par la raison qu'ils avaient déjà juré de reconnaître pour roi l'infant don Ferdinand, mon frère, après la mort de notre père. A présent, seigneur et père, vous devez penser qu'il convient mieux que je sois roi qu'aucun de mes neveux. Je vois que cela est en vos mains, ainsi je vous supplie de m'être favorable en cela; et si vous ne vouliez pas me seconder, veuillez du moins ne pas m'être contraire; car, si vous ne vous y opposez point, je ne crains pas que personne au-dessous de Dieu puisse m'enlever la couronne. »

Le roi, qui aimait son neveu comme son fils, lui répondit: « Neveu, j'ai bien compris ce que vous m'avez dit, et je puis vous assurer que, si vous voulez être envers nous ce que vous devez être, je ne vous serai pas contraire; mais cela sous la condition que vous ferez ce que je vous prescrirai, et que vous me le juriez par serment et hommage. — Mon père et seigneur, répondit-il, demandez ce que vous voulez que je fasse, et tout ce que vous demanderez je suis prêt à le faire aujourd'hui et toujours; et je vous en fais serment et hommage comme il convient à fils de roi. — Eh bien! répliqua le roi, je vous dirai ce que vous avez à faire. Premièrement, vous me promettrez que dans tous les temps vous me ferez bonne aide avec toutes vos forces contre qui que ce soit au monde, et que jamais vous, ni aucun des vôtres, vous n'agirez contre moi ni contre mes royaumes, sous aucun prétexte, et en faveur d'aucune personne que ce soit. Secondement, vous me promettrez que, quand vos neveux seront grands et en âge de raison, vous leur ferez dans vos royaumes une part telle qu'ils se tiennent pour bien traités. — Seigneur, vous me dites des choses qui sont justes et bonnes et selon mon honneur, et je vous déclare que je suis dans l'intention de les sanctionner ainsi que vous le demanderez. »

Ces conventions furent sanctionnées comme il avait été dit, par serment et hommage, et consignées dans des actes publics, après quoi l'infant don Sanche s'en retourna très satisfait en Castille. Il dit à son père ce qui s'était passé; celui-ci fut aussi fort satisfait, et il confirma au roi d'Aragon tout ce que son fils lui avait promis.

Je les laisse à présent pour parler du roi En Pierre, qui eut un très grand plaisir de ce qu'il avait fait, se tenant ainsi pour assuré de la maison de Castille.


 

[1] Grégoire X s'était rendu à Lyon dès le mois de novembre 1273, dans l'intention d'y réunir l'année suivante un concile général. Philippe le Hardi vint lui rendre visite au mois de février 1274, et Grégoire profita habilement de la déférence que lui témoignait le roi de France pour en obtenir Avignon et le Comtat Venaissin, cédés d'abord au Saint-Siège en 1229 par Raymond VII, mais rendus depuis à Raymond par Grégoire IX. Ce concile, dont le but était de subvenir aux besoins de la Terre Sainte et de réunir les Eglises grecque et latine, s'ouvrit en mars 1274, et fut clos le 17 juillet suivant.

[2] Le roi de Castille avait espéré que Grégoire disposerait en sa faveur de la dignité impériale, à laquelle les électeurs venaient d'appeler Rodolphe de Habsbourg en octobre 1273; mais le pape obtint de larges concessions de Rodolphe et il le confirma dans la possession de l'empire.

[3] Suivant Bofarull, Jacques avait déjà fait son testament, en 1272; il abdiqua en faveur de son fils, le 6 juillet 1276 à Alcira, et mourut à Valence le 27 juillet 1276. Cet acte du 6 doit être postérieur à celui dont parle ici Muntaner, et qui n'était qu'une sorte de reconnaissance de leur droit futur d'héritage.

[4] Suivant Bofarull le 27 juillet.

[5] La Blaquie ou Valachie est la partie de la Grèce située entre la Thessalie et l'Epire

[6] Frédéric II, roi de Sicile, fut couronné empereur a nome le 22 novembre 1220, par le pape Honorius III, successeur d'Innocent III, qui déjà l'avait fait élire roi des Romains; Frédéric renouvela alors le serment qu'il avait fait, deux années auparavant, d'aller à la Terre Sainte.

[7] Frédéric, conformément à son vœu, s'était embarqué une première fois à Brindes pour la Terre Sainte, le 8 septembre 1227; mais le mal de mer l'ayant empêché de continuer son voyage, Grégoire IX furieux l'excommunia.

[8] Après avoir cédé au pape Grégoire et s'être enfin embarque, l'empereur entra à Jérusalem en 1229 et y prit lui-même sur l'autel la couronne de roi de Jérusalem. Pendant ce temps, Grégoire avait publié une croisade contre lui et avait envahi ses états.

[9] Frédéric II mourut à Fiorenzuola, en Pouille, le 15 décembre 1250, à 56 ans.

[10] IL avait épousé trois femmes, 1° en 1209, Constance, fille d'Alphonse II, roi d'Aragon, dont il eut Henri, qu'il fit élire roi des Romains en 1220, à l'âge de sept ans; 2° en 1223, Yolande, fille de Jean de Brienne, roi de Jérusalem, dont il eut Conrad, qu'il fit élire roi des Romains en 1237, à l'âge de neuf ans, et qui fut empereur après lui; 3° en 1255, Isabelle, fille de Jean, roi d'Angleterre, dont il eut Henri, roi titulaire de Jérusalem, et Marguerite, femme d'Albert, margrave de Thuringe et de Misnie. Il eut aussi plusieurs enfants naturels: Enzio, qu'il nomma roi de Sardaigne et qui mourut en prison à Bologne, en 1272; Manfred, roi de Sicile; Anne, épouse de l'empereur grec Jean Vatatzès; et Blanchefleur, morte le 26 juin 1279, et dont le tombeau se trouvait dans l'église des Dominicains de Montargis. Muntaner a confondu les enfants légitimes et les bâtards.

[11] Saint Louis.

[12] Charles ne devint qu'après son mariage, par un don de saint Louis, comte d'Anjou et du Maine.

[13] Saint Louis épousa, en mai 1234, à Sens, Marguerite, fille de Raymond Béranger, comte de Provence.

[14] Raymond Béranger I mourut le 19 août 1245, et Charles épousa Béatrice, sa troisième fille, le 19 janvier 1246.

[15] Ses autres sœurs furent aussi reines, car Éléonore, deuxième fille de Raymond Béranger IV, avait épousé, en 1236, Henri III, roi d'Angleterre, et Sancie, sa quatrième fille, épousa, en 1244, Richard, duc de Cornouaille, frère du roi d'Angleterre et qui fut depuis roi des Romains.

[16] Charles d'Anjou passa en Italie l'an 1265, et fut investi du royaume de Naples par Clément IV, qui était alors à viterbe.

[17] A Tagliacozzo, dans le royaume de Naples.

[18] Fils de l'empereur Conrad.

[19] Enzio, frère de Manfred, n'était pas à cette bataille; fait prisonnier le 26 mai 1249 par les Bolonais, il fut retenu en prison à Bologne jusqu'à sa mort, en 1272.

[20] Pierre avait épousé, en 1260, à Montpellier, Constance, fille de Manfred, détrôné par Charles d'Anjou. Manfred avait donné la Sicile en dot à sa fille.

[21] Philippe le Hardi, qui avait succédé à saint Louis, son père, en 1270.

[22] Charles, prince de Tarente, fit véritablement un voyage en France en 1280; mais, suivant Nangis (Chronique de Philippe III), il était retourné au-delà des Alpes, au moment de la conférence de Toulouse.

[23] Michel Paléologue s'était emparé, le 25 juillet 1261, de la ville de Constantinople, conquise en 1204, par les Francs. Charles d'Anjou, en 1280, avait préparé une expédition contre lui; et ce fut pour l'éloigner de tout projet sur Constantinople et le retenir dans son pays par les nouveaux embarras qu'il y retrouverait, que Paléologue encouragea Jean de Procida qui était venu le voir à sa cour. Les Vêpres siciliennes furent dues en partie aux encouragements de Paléologue.

[24] Elle eut lieu au mois de septembre 1280.

[25] Marie, fille d'Etienne V, roi de Hongrie.

[26] Blanche, fille de saint Louis, mariée à Ferdinand, dit de la Cerda, fils d'Alphonse X.