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LAZARE DE PHARBE.

 

ΗISTOIRE D’ARMÉNIE

 

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

INTRODUCTION.

Lazare de Pharbe ou Pharbetzi est encore surnommé le Rhéteur, titre que lui donnent quelquefois ses compatriotes. Il vécut à la fin du cinquième siècle ou au commencement du sixième. Son surnom de Pharbetzi ne lui vient pas du lieu de sa naissance, mais il lui fut donné à cause du séjour prolongé qu’il fit au couvent du village de Pharbe ou Pharbi, petite localité de la province d’Ararat, sur laquelle on n’a que fort peu de renseignements. Indjidji, qui a relevé avec le plus grand soin tous les noms géographiques de sa patrie, ne cite même pas le village de Pharbi dans ses ouvrages, et Tchamitch ne mentionne qu’une seule fois ce village dans son Histoire. Les géographes modernes de l’Arménie, le P. Chakhatounoff et le P. Léon Alischan, parlent de Pharbi dans leurs écrits, mais sans fournir aucune particularité importante sur cette localité, où, dit-on, le tombeau de Lazare existe encore actuellement.

Lazare appartenait à une noble famille arménienne; c’est du reste ce que l’on doit induire d’un passage de sa Lettre à Vahan le Mamigonien, où il vante son origine distinguée. Il paraît que Lazare avait reçu dans sa jeunesse, une instruction solide dans le palais d’Aschouscha, ptieschkh des Koukark et des Ibères, personnage dont parle Moïse de Khorène dans son Histoire. Le cachet de ce prince, gravé en creux sur un onyx, qui tait partie des riches collections du cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale de Paris, nous a conservé les traits d’Aschouscha.

La présence de Lazare à la cour du ptieschkh des Ibères s’explique du reste par les relations que sa famille et ses maîtres avaient eues avec Aschouscha, qui avait épousé Anousch-Vram, tante de Vahan le Mamigonien, le compagnon d’enfance de Lazare.

Après avoir séjourné quelque temps auprès d’Aschouscha, Lazare vint trouver Aghan, fils de Vasag Ardzrouni, ami du célèbre Méroujan, qui trahirent leur patrie et leur religion pour prendre du service chez les Perses. Aghan, que la conduite de son père avait scandalisé, quitta la profession des armes qu’il avait d’abord embrassée, pour entrer dans les ordres sacrés, et il se rendit, dans cette vue, auprès du patriarche saint Sahag. Étant passé ensuite dans le canton de Koghtèn, il s’y rendit célèbre par sa piété et sa vertu. Ce fut dans l’ermitage d’Aghan que Lazare se perfectionna dans l’étude des sciences divines et humaines, après quoi il obtint de saint Sahag et de saint Mesrob l’autorisation de se rendre en Grèce pour compléter son instruction dans les écoles que ses compagnons fréquentaient depuis quelques années. Lazare se livra de préférence aux belles lettres, ce qui lui valut le surnom de Rhéteur que lui donnent plusieurs de ses compatriotes, ainsi que nous l’avons dit plus haut.

A son retour de Grèce, Lazare se rendit chez le prince Gamsaragan, parent des Mamigoniens. Mais les malheurs qui désolaient l’Arménie, l’état de trouble et d’anarchie qui régnait dans sa patrie, le décidèrent à quitter la maison de son hôte, et il partit pour le canton de Siounie, où il demeura deux ans, auprès d’un solitaire réputé pour sa sainteté, et qui s’appelait Moïse. De temps à autre, il quittait la grotte où il vivait avec Moïse, pour se rendre auprès de l’archevêque de la contrée qui avait nom Mousché, et qu’il secondait dans les soins de l’administration et du sacerdoce.

A cette époque, l’ancien compagnon de Lazare, Vahan le Mamigonien, venait d’être investi par la cour de Perse de la charge de marzban de l’Arménie. Vahan mit à profit les quelques moments de calme et de repos dont jouissait l’Arménie, pour réorganiser le pays. Il releva les églises, les monastères, et restaura la métropole d’Edchmiadzin, en payant de ses deniers toutes les dépenses nécessaires. C’est alors qu’il fit chercher Lazare, qui vivait retiré dans le canton de Siounie et qu’il lui confia l’administration de la métropole, avec L’assentiment du patriarche Jean Mantagouni. Lazare se montra digne de la confiance du marzban. En peu de temps, il rétablit la discipline parmi les moines du monastère, qui s’en étaient écartés durant la période des troubles causés par les invasions des Perses, et il rendit au couvent et à l’église d’Edchmiadzin son éclat primitif. Les princes arméniens, frères de Vahan, Nersèh et Hrahad Gamsaragan, Hamazasp Mamigonien, les neveux de Vahan et Kazrig, fournissaient en abondance tout ce qui était nécessaire aux besoins de la métropole et aux embellissements de l’église.

Cependant la jalousie de quelques membres du clergé ne tarda pas à se manifester contre Lazare. Ses rivaux, blessés de la renommée qu’il s’était faite, envieux de la science qu’ils n’avaient point su acquérir, blâmèrent sourdement son enseignement, en insinuant que ses doctrines étaient contraires à la vraie foi. Ils dénoncèrent Lazare au marzban qui prêta l’oreille à la calomnie et menaça son ancien ami de l’expulser avec les siens du couvent et de la métropole d’Edchmiadzin. Cette nouvelle terrifia Lazare qui, ne se trouvant point coupable, appela cependant à son aide le patriarche Jean Mantagouni, en lui demandant de l’aider à se justifier aux yeux du marzban. Lazare lui envoya un noble de son voisinage, avec la mission de lui raconter les intrigues dont il était la victime et de lui expliquer combien sa situation était critique et douloureuse. Cette mission n’eut pas les résultats que Lazare en attendait, et c’est alors qu’il prit la résolution d’aller trouver lui-même le patriarche. Jean Mantagouni refusa de le recevoir et de l’entendre, et il lui fit déclarer qu’il ne voulait en aucune façon se mêler de ses affaires.

Alors les ennemis de Lazare, qui jusqu’alors avaient conspiré dans l’ombre, jetèrent le masque. Ils le chassèrent brusquement de sa résidence, s’emparèrent de tout ce qu’il possédait et lui refusèrent même le droit d’emporter les livres grecs qu’il avait rassemblés. Lazare quitta Edchmiadzin et se rendit à Tigranocerte, et là, pour se justifier aux yeux du marzban, il lui adressa une longue lettre qu’il lui fit porter par Hamazasp Mamigonien. Il rappelait à Vahan, dans cet écrit, les accusations dont il avait été l’objet, il répondait point par point à chacune des attaques formulées par ses ennemis, et il blâmait les mœurs déréglées et l’ignorance de ses détracteurs. Il paraît que cette lettre produisit sur Vahan l’effet que Lazare en attendait, car le marzban rappela sans retard auprès de lui son ancien ami, et il est probable que Lazare demeura depuis lors dans le palais du marzban où il rédigea, à sa prière, l’histoire qui nous est parvenue et qui forme la suite de celle de Faustus de Byzance.

L’Histoire de Lazare de Pharbe offre un grand intérêt en ce qu’elle relate tous les événements accomplis en Arménie jusqu’à l’an 485 de notre ère. Le style de Lazare est très élevé, et se ressent de l’influence des études helléniques que l’auteur avait faites avec ses compagnons dans les écoles de la Grèce, fréquentées par Les Arméniens, pendant le cinquième siècle. Les manuscrits de l’Histoire de Lazare de Pharbe sont fort rares; pendant assez longtemps on n’a connu que celui dont s’est servi le P. Tchamitch, pour son Histoire d’Arménie, et qui lui avait été envoyé de Constantinople. Mais, depuis lors, on a découvert à Edchmiadzin de nouveaux manuscrits qui n’ont point encore été collationnés.

Il n’existe qu’une seule édition de l’Histoire de Lazare de Pharbe, qui a été publiée par les soins des Mékhitaristes de Venise. Un second tirage de cet ouvrage a été fait quelques années plus tard, mais il ne contient pas des changements. Nous ferons observer que l’Histoire de Lazare n’a jusqu’à présent été traduite dans aucun idiome européen, et que le seul auteur qui ait tiré des renseignements du livre de Lazare est l’arméniste français J. Saint-Martin, qui lui a fait de larges emprunts, pour annoter l’édition de l’Histoire du Bas-Empire de Lebeau, publiée par la maison de MM. Firmin Didot. Les renseignements précieux que renferme l’histoire de Lazare faisaient désirer depuis longtemps qu’une traduction de ce livre fût mise à la disposition du public lettré. Aussi les RR. PP. Mékhitaristes avaient entrepris une version italienne de cet ouvrage qui, par suite de circonstances particulières, n’a point été publiée. Le P. Samuël Ghésarian, en se chargeant de traduire l’histoire de Laure, s’est imposé la tâche glorieuse de faire passer dans notre langue un document qui présente des difficultés d’autant plus sérieuses, que le seul texte qu’il avait à sa disposition est malheureusement incorrect. Cependant la connaissance approfondie de l’arménien littéral, que possède au plus haut degré le P. Samuël, l’a puissamment aidé à rompre les difficultés qu’il a rencontrées et qu’il a surmontées avec un rare bonheur; aussi la traduction que nous offrons aux lecteurs présente-t-elle les plus grandes garanties d’exactitude et de fidélité.

Victor Langlois.

 


 

HISTOIRE

DE

LAZARE DE PHARBE,

ECRITE A LA DEMANDE DU SEIGNEUR VAHAN LE MAMIGONIEN,

Général et Marzban d’Arménie.

1. Exorde.

Ce fut le bienheureux Agathange qui entreprit le premier d’écrire l’histoire d’Arménie, en nous racontant avec vérité, dans son premier livre, le meurtre d’Artaban (Ardevan) par Ardaschir, fils de Sassan, satrape de Sdahr, et la conversion à la vraie connaissance de Dieu, de l’Arménie [plongée] dans les ténèbres de l’idolâtrie, par le moyen du saint martyr Grégoire, qui a aussi donné son nom à l’ouvrage [d’Agathange]: Livre de Grégoire.

Le second ouvrage a été entrepris pour continuer le précédent, par un certain Faustus de Byzance qui a raconté les vicissitudes si variées de l’Arménie, heureuses ou malheureuses, les faits et gestes des hommes saints et des hommes corrompus, les temps de guerre et de paix jusqu’à l’époque d’Arsace (Arschag III) fils de Dirais, sous le règne duquel l’Arménie se divisa et se partagea en deux [parties], comme une étoffe usée. C’est à ce moment que Faustus termine son histoire qui est intitulée « Histoire des Arméniens ».

Le présent ouvrage, œuvre de notre faiblesse, va former comme la troisième partie de ces annales. Nous sommes forcé d’[entreprendre] un semblable travail par ordre des princes et sur les exhortation des saints docteurs, n’osant pas nous y opposer, en nous rappelant les menaces que la sainte Ecriture fait aux enfants désobéissants, et de l’indulgence [qu’elle] montre vis-à-vis de ceux qui sont soumis et dociles. Pour cela, j’ai dû disposer un à un les faits si variés et les événements si divers [accomplis] dans notre Arménie; [exposer] sa division en deux royaumes, et [dire], à propos du parti obéissant à la loi sacrée, de quelle manière et combien d’illustres personnages des familles satrapales arméniennes livrèrent leurs âmes à la mort pour la sainte Église; comment d’autres supportèrent pendant longtemps les fers et la captivité dans l’espérance des biens célestes; comment les prêtres élus de Dieu, les véritables pasteurs, répandirent le sang de leur gorge pour le troupeau spirituel et choisi du Christ; comment quelques-uns des collègues des satrapes, avec d’autres nobles, renoncèrent à la sainte religion et devinrent la proie du feu éternel et inextinguible qui est préparé à Satan et à ses satellites. Je consignerai tout ceci jusqu’au jour où Vahan, seigneur des Mamigoniens, général en chef des Arméniens et marzban,[1] prit le gouvernement de l’Arménie; et là, je terminerai ce travail de narration historique.

2. De l’authenticité d’Agathange.

J’ai parcouru plusieurs livres des historiens anciens de l’Arménie, et, en les relisant en entier, j’ai trouvé chez eux, touchant les vicissitudes de notre pays, des récits qui diffèrent sensiblement de l’exacte et précise exposition du premier ouvrage composé par le bienheureux Agathange, personnage très instruit, doué d’une science immense, véridique dans l’art oratoire et élégant dans la narration historique. Agathange a exposé et écrit méthodiquement la décadence de l’empire d’Artaban l’Arsacide, la suprématie d’Ardaschir de Sdahr, fils de Sassan, la vengeance de Chosroès (Khosrov), et les angoisses du fier Sdahrien, ses trames et les promesses [faites] à celui qui trouverait le moyen de faire mourir Chosroès, le perfide projet d’Anag et le meurtre de Chosroès par ce dernier [qui employa] un artifice odieux; comment, depuis cette époque, l’Arménie tomba sous le joug des étrangers, comment les gouvernantes cachèrent les enfants de Chosroès dans un pays lointain pour les sauver, et comment Tiridate (Dertad) revint en héros, reconquit courageusement le royaume de ses ancêtres, en remportant des victoires; comment saint Grégoire alla chez Tiridate, dans l’intention de le servir volontairement et se déclara le véritable champion [du Christ]; comment il souffrit de cruels et d’innombrables tourments et combien l’assistance du Christ brilla sur le saint, [ce qui fut une cause] d’admiration pour des gens encore plongés dans l’erreur; comment, pendant tant d’années, il persévéra patiemment dans la caverne, selon les vues prévoyantes du très Haut qui conservait le champion pour l’œuvre [de la délivrance] de l’Arménie; l’arrivée des saintes vierges des Rhipsimiennes) [venues] de la ville des Romains et l’effusion de leur sang dans la ville de Vagharschabad, pour féconder les corps des hommes épuisés; la sortie de saint Grégoire de la caverne, et comment l’Arménie fut tirée des ténèbres de l’ignorance [pour arriver] à la lumière du royaume de Dieu. Dès lors [se manifesta] l’enseignement de la vraie doctrine donnée à l’Arménie; les grâces de la lumière du baptême par lesquelles notre sauveur Jésus-Christ, par le mérite de l’admirable confesseur Grégoire et par l’intercession des saintes vierges, propagea dans notre empire la construction des églises; la sainteté des prêtres; la multitude du peuple [empressé] à célébrer Les fêtes du Sauveur et la commémoration des saints. Tout cela et d’antres choses encore plus digues d’attention nous furent racontées par le bienheureux serviteur de Dieu, Agathange, dans son ouvrage authentique et véridique. Après lui, il y eut des vicissitudes et des époques de trouble en Arménie; tantôt la paix régnait, tantôt le pays se trouvait livré à de grandes agitations; tantôt la concorde existait, tantôt des dissensions causaient des séparations. Alors quelques hommes impudents, stupides et insolents écrivirent des récits frivoles et futiles et ils les interpolèrent dans les livres des habiles érudits. Cependant un esprit attentif distingue clairement les écrits des hommes savants des fictions des hommes ignorants. Ayant examiné toutes ces choses avec une attention soutenue, le fort et courageux Vahan, seigneur des Mamigoniens, général et marzban de l’Arménie, qui pendant son gouvernement procura d’innombrables biens au pays, en exhortant aussi beaucoup d’antres à l’imiter, chercha par tous les moyens à faire le bonheur de !‘Arménie; il lui sembla plus opportun de continuer la suite de l’histoire du second ouvrage, [celui de Faustus], et d’écrire tout ce qui arriva depuis cette époque en Arménie.

Il faut écrire très rapidement et relater en détail toutes les vertus, des justes et les qualités des braves, afin que le peuple, en voyant la bonne conduite des hommes de bien, désire les imiter dans leur sainteté; car, l’ardeur de la perversité ayant été étouffée, ils s’apaiseront promptement, puisque c’est ainsi que le Fils de Dieu compense toutes choses, et que, dédaigné par notre perversité, il s’apaise aussitôt, et qu’enfin, en nous voyant heureux, il vient de suite à notre aide.

Si donc les gens avides de richesses, délivrés des périls de la mort et parvenus au but de leurs désirs auxquels ils aspirent pleinement, oubliant les désastres soufferts et [l’âme] satisfaite, jouissent des fruits [de leurs labeurs], combien il y en aura davantage qui hériteront du trésor éternel, parmi ceux qui nous ont raconté [l’histoire] avec vérité, n’ajoutant rien à l’égard de certains hommes, dans leurs écrits ! Pour que leurs os ne soient point brisés, selon les paroles du psalmiste, mais plutôt avec une crainte plus grande et plus circonspecte, ils parcourent heureusement l’étendue de plusieurs ouvrages savants, confiés à la grâce du Saint-Esprit, appuyés, non sur un objet de bois, mais sur la base de la foi catholique; l’une ornée de guirlandes artificielles bien disposées, l’autre embellie par l’unité des trois personnes de l’indivisible Trinité. Car, si les planches, sans le travail de main-d’œuvre de plusieurs ouvriers, ne peuvent être utilement employées; une si grande et si sainte entreprise mérite d’autant plus l’appui d’éminents personnages.

Cependant quelques-uns, observant les commandements divins, restèrent fidèles à l’autorité de leurs légitimes monarques arsacides, et quelques autres se soumirent volontairement à la domination de princes étrangers, et [coururent] à leur perte et à celle du royaume. En effet, ils comprenaient bien que, quand ils étaient unis, la grâce de Dieu était répandue sur eux et sur le royaume, et qu’en se divisant et en se aépaomt, ils causaient du dommage à eux-mêmes et u pays.

3. L’historien Faustus [de Byzance].

En ce qui concerne le second ouvrage, os lai donne pour auteur un certain historien du nom de Faustus de Byzance; toutefois, comme quelques écrivains ont critiqué dans leurs livres divers passages absurdes et contraires aux vérités exprimées par le précédent auteur, Agathange, ils se sont vus obligés, dans leur doute, de ne pas attribuer au savant byzantin un ouvrage rempli de semblables absurdités. En effet, Byzance, dans les temps anciens, était une petite ville bâtie par un certain Byzas (Piouzas),[2] dans le voisinage des limites de la Thrace. Lorsque Constantin vint, par l’ordre de Dieu, déclarer la guerre aux Goths qui formaient une multitude innombrable, il campa avec son armée sur les bords du Danube (Ghégovp),[3] où il obtint aussi les grâces de la divine Providence, qui lui montra visiblement dans le ciel la sainte croix, formée d’étoiles lumineuses et surmontée d’une inscription faite de rayons, où on lisait: Avec cela, tu vaincras! Il sortit de son sommeil, et, avec l’espérance d’être assisté par la croix [qui lui était] apparue, il vainquit et dispersa les hordes ennemies.[4] Ensuite Constantin s’occupa de rechercher et de découvrir la croix. Il envoya aussitôt sa mère Hélène à Jérusalem. Comment le bois sacré fut retrouvé par les soins diligents d’un saint homme, cela est connu de quiconque a lu son ouvrage sur la découverte de notre salut.

L’empereur (roi) vint à la ville mentionnée plus haut, c’est-à-dire Byzance, et, admirant sa magnifique situation, bien qu’il reconnût qu’il était urgent d’y faire de nombreux et immenses travaux, cependant il ne se découragea point, considérant les avantages de l’île. En effet, sa position étant resserrée, elle se trouvait entourée de tous les côtés par la mer; seulement il y avait une digue formée par le fond de la mer, par où l’eau ne passait plus et qui se trouvait vers la partie occidentale de la ville. Aussitôt, mettant la main à l’œuvre, il ordonna qu’on aplanit les hautes collines qui existaient dans l’intérieur de l’île, et il construisit une ville magnifique qu’il appela de son nom Constantinople, mot qui en arménien se dit « Ville de Constantin », et que quelques personnes, selon la langue romaine, nomment Palat[ium] (Paghad) qui se traduit par palais royal. L’ancienne Byzance ne fut plus qu’un faubourg à l’extrémité de la ville et qui jusqu’à ce jour s’appelle du même nom: Byzance.[5] Depuis lors, les sources de la science s’écoulent [de cette ville] comme d’une cité royale; c’est là que, de toutes les parties de la Grèce, les plus savants accourent afin de se rendre célèbres, et aujourd’hui les sources de la science [qui se sont] multipliées, s’étendent partout. Donc, le célèbre Faustus, élevé dans une ville si importante et au milieu d’un si grand nombre de savants, pouvait-il jamais insérer dans son histoire des relations [qui répugnent] aux lecteurs? Cela n’est pas admissible. Cela même paraissant incroyable à ma faible intelligence, et le fait étant une cause de doute, je dis que peut être un autre écrivain aura interpolé dans son ouvrage des narrations absurdes et insensées, traitant de choses futiles et inventées à plaisir; ou bien un [copiste], incapable de transcrire exactement, aura altéré l’ouvrage et détruit son ensemble, croyant ainsi dissimuler la faute de son ignorance qui est attribuée à Faustus. Cela apparaît clairement à tout le inonde, parce qu’il y a eu de semblables [ignorants] parmi les Grecs et surtout parmi les Syriens.

Que les braves en contemplant les entreprises des autres, des héros anciens, puissent laisser après eux une mémoire respectée, et que les indolents et les lèches, en rentrant en eux-mêmes et en songeant au blime d’autrui, encouragés par une juste émulation, cherchent à se comporter vaillamment! C’est ainsi que le général des Arméniens, le marzban Vahan, le seigneur puissant des Mamigoniens, nous oblige d’écrire rapidement, dans l’ordre qu’ils adressé à moi Lazare de Pharbe.

4. Aghan Ardzrouni.

Vahan fut élevé et instruit auprès de l’illustre et pieux Aghan, qui descendait de la race de l’insigne et magnifique famille des Ardzrouni. Il était fils de Vasag et frère de Dadjad et de Kodora. Dès sa plus tendre jeunesse et à peine le duvet paraissait-il sur ses joues gracieuses et ruses, qu’il abandonna et méprisa tout plaisir terrestre. Attaché à la voie qui mène au ciel des biens éternels, il s’y dirigea. Il vécut dans les solitudes avec des hommes distingués, et [il s’imposa] de si rigoureuses mortifications que personne ne serait capable de rendre en paroles l’austère sévérité de sa vie. En rapportant ce seul fait, nous terminerons notre discours. Avec le danger de se trouver dans une enveloppe mortelle, il jeûnait et priait; par des prières continuelles, le jour et la nuit, et par des occupations spirituelles incessantes, il imitait les vertus des célestes milices incorporelles. Jamais, dans sa vie, il ne fixa de moment pour prier Dieu, mais le jour et la nuit furent pour lui des heures continuelles de prières. Il vécut de cette façon jusqu’à ce que les cheveux blancs eussent crû en si grand nombre qu’ils remplacèrent sa blonde chevelure. Ayant accompli de cette manière son austère existence, il se reposa en paix et fut enseveli dans l’église des Martyrs à Atamaguerd. On rappelle sa mémoire avec celle des saints martyrs, et, jusqu’à présent et pour toujours, on célèbre la commémoration du saint dans toutes les églises de l’Arménie, comme aussi dans celles des Ibères et des Aghouank.[6]

C’est ainsi que Vahan, seigneur des Mamigoniens, général et marzban d’Arménie, m’obligea d’entreprendre une œuvre supérieure aux forces de mon intelligence. Toutefois il faut craindre, si quelqu’un s’engage résolument dans ces travaux pour lesquels il est nécessaire de grouper et d’observer les règles déterminées par les préceptes de la science, de donner des écrits [qui ne soient pas] irréprochables aux amis de l’érudition, [il faut avoir soin] de ne pas ajouter des faits imaginaires pour allonger inutilement le discours, et de ne point raccourcir; le récit en les exposant brièvement et avec négligence; enfin on doit disposer toute chose avec des précautions attentives. Or, puisqu’il est urgent de faire ici une étude sérieuse, vous qui contribuez à mes faibles efforts, je vous prie de m’accorder votre secours, par vos prières adressées au Seigneur, afin qu’en menant à bonne fin et avec exactitude cet ouvrage important, et au-dessus de mes forces, après avoir sillonné les flots de la vaste histoire avec un esprit prudent, je puisse aborder au port sûr et tranquille, par l’intercession des saints. Que le Seigneur soit béni !

5. Division du royaume d’Arménie en deux parties.

Lorsque le royaume arsacide eut été divisé en deux parties, la partie occidentale de l’Arménie était soumise à la domination de l’empereur des Grecs et la partie orientale était sous le joug du roi des Perses qui lui imposa une dure et implacable domination. Alors les satrapes arméniens de la partie appartenant au roi de Perse demandèrent avec instance d’avoir un roi à eux de la race arsacide, comme c’était la coutume auparavant. Sapor (Schapouh), roi de Perse, cédant à leurs instances, leur donna pour roi un certain Chosroès (Khosrov), [issu] de la race arsacide.[7]

Arsace (Arschag), premier roi des Arméniens,[8] avait un pouvoir absolu sur toute l’Arménie; mais, en voyant l’autorité annihilée et sans force dans le royaume, et la nation succomber par cette grave division, il fut fort attristé et troublé, et il éprouva un grand embarras. D’abord il voyait l’Arménie soumise à la domination de deux rois; de plus, la plus grande partie, la plus florissante et la plus fertile, était échue en partage au roi de Perse. Et, en effet, bien que plusieurs autres provinces [du pays] fussent entrées dans la possession de l’empereur des Grecs, cependant aucune d’elles ne pouvait être comparée à la province d’Ararat. Agité par de si tristes pensées, Arsace conféra avec ses familiers, et, dans l’hésitation de son cœur, il leur dit: « Bien que plus d’une fois, jusqu’à ce jour, nous nous soyons trouvés avec les Perses en guerre ou en paix, nous leur avons donné la preuve de notre vaillance par des actions d’éclat, de même qu’il convenait à un homme de faire l’essai d’un autre plus puissant que lui. Si toutefois nous fîmes des alliances avec eux, nous étions considérés comme leurs égaux, soit en réputation, soit en royauté, bien que nous ne possédions qu’un domaine mons considérable. Jamais nous n’avons été réduits à l’état de province, et par conséquent nous n’avons jamais été considérés comme des esclaves. Mais aujourd’hui, puisque nous et nos prédécesseurs avons provoqué [la colère] du Dieu miséricordieux et clément, nous sommes devenus des esclaves livrés à l’ignominie et traités cruellement à cause de nos dissensions. Nous avons vu aussi la délicieuse partie de notre résidence, de notre séjour, confisquée par la nation perse, orgueilleuse et sans foi. Aussi Je préfère abandonner les sites agréables et enchanteurs de l’Ararat, l’ancien héritage de mes ancêtres, mener une vie misérable dans une profonde misère, que de subir cette existence dont nous devons nous éloigner presque forcément. Je préfère choisir ce parti plutôt que de vivre dans l’opprobre parmi les impies, et d’être constamment obsédé par les pensées douloureuses de cette existence incertaine, soit longue, soit courte, et de mourir enfin honteusement comme un homme sans honneur et indigne de la majesté royale.

6. Fertilité de l’Ararat.

Ayant médité sur toutes ces circonstances, le roi Arsace abandonna l’heureux et antique héritage de ses ancêtres, la magnifique, célèbre et illustre province d’Ararat, qui produit toute espèce de plantes; province fertile et féconde, très abondante en choses utiles et pourvue des ressources nécessaires à l’homme pour une vie de bonheur et de félicité. Ses plaines sont immenses et regorgent de gibier; les montagnes d’alentour, agréablement situées et riches en pâturages, sont peuplées d’animaux au pied fourchu et ruminants et de beaucoup d’autres espèces. Du sommet de ses montagnes les eaux s’écoulent en arrosant des champs qui n’ont pas besoin d’être fertilisés et procurent la métropole, remplie d’une multitude immense de gens de l’un et de l’autre sexe et de familles, l’abondance du pain et du vin, des légumes délicieux et d’un goût sucré, enfin diverses graines oléagineuses. A ceux qui, pour la première fois, tournent les regards sur la pente des montagnes ou sur les collines unies, les couleurs des fleurs se montrent à l’œil comme une étoffe brodée, germes fertiles qui fécondent les pâturages, d’une saveur agréable, produisant de l’herbe en abondance, [servant] à nourrir d’innombrables troupeaux d’ânes domestiques et d’indomptables bêtes fauves qui, engraissées et devenues robustes, se montrent tout en chair.[9] Le vif parfum des fleurs odoriférantes offre la santé aux habiles archers, aux amateurs de chasse et aux bergers qui vivent sous la voûte du ciel, il donne de la force à l’esprit et le renouvelle. Là se trouvent diverses espèces de racines de plantes employées comme remèdes efficaces et approuvés par des médecins très savants et très profonds dans la science. Il y a là aussi des drogues spécifiques qui font disparaître le mal, des liqueurs qui rendent la santé aux personnes épuisées par de longues maladies.

La fertilité des champs est comme une voix qui attire à elle le cœur des laboureurs et les comble de tous les biens, elle les sollicite ardemment de les payer de retour Ces champs montrent non seulement à l’intérieur qu’ils possèdent les avantages nécessaires à l’homme, mais aussi ils révèlent aux chercheurs zélés des trésors qu’ils renferment dans le sein de la terre, afin d’en tirer leur profit et les jouissances de ce monde, et pour la magnificence des rois et pour l’accroissement des revenus du fisc, l’or, le cuivre, le fer, les pierres précieuses qui, en des mains habiles, deviennent de magnifiques ornemente pour les rois, des bijoux qui resplendissent sur les tiares, des couronnes et des vêtements brodés d’or.

La composition des liquides donne aux viandes la douceur des saveurs qu’elle produit. De même la gracieuse plaine d’Ararat produit, non pas inutilement, des cannes à sucre et des cochenilles pour la fabrication des couleurs vermeilles qui donnent du profit et du luxe aux gens intéressés. Les cours des fleuves procurent de l’agrément par [la présence de] plusieurs espèces de poissons, grands et petits, de goûts variés et de formes différentes; ce qui augmente le bien-être et satisfait l’appétit d’hommes industrieux et intelligents. La terre nourrit aussi, par ses sources abondantes, une foule d’oiseaux pour l’agrément et le divertissement des nobles qui se livrent au plaisir de la chasse: les compagnies de perdrix et de francolins roucoulant, mélodieux, qui aiment les lieux escarpés, se cachent dans les rochers et nichent dans des trous; et encore les familles d’oiseaux sauvages, gras et délicieux [au goût] qui hantent des localités plantées de roseaux et qui se cachent dans les bosquets et les buissons, et enfin les grands et gros oiseaux aquatiques qui aiment l’algue et les graines, et beaucoup d’autres bandes innombrables de volatiles terrestres et aquatiques. Ici les satrapes avec leurs nobles fils se livrent à la chasse avec des piégea et des filets trompeurs; on bien les uns courent après les onagres et les daims, en discourant sur ce qui regarde l’adresse et les archers; les autres, en galopant, poursuivent des troupeaux de cerfs et de buffles et se montrent habiles à tirer l’arc. D’autres avec des poignards à la façon des gladiateurs, lancent, dans les pentes ardues, des troupes d’énormes sangliers et les tuent. Quelques-uns des fils des satrapes, avec leurs gouverneurs et leurs familiers, chassent à l’épervier diverses espèces d’oiseaux, afin d’augmenter au retour la joie du festin; et ainsi, chacun, chargé [des produits] de sa chasse, retourne joyeux. Les enfants des pécheurs, prenant du poisson et nageant dans l’eau, attendent l’arrivée de la noblesse, selon la coutume, et, courant au-devant d’elle, lui font présent des poissons péchés, de diverses espèces d’oiseaux sauvages et des œufs [trouvés] dans les lies de la rivière. Les satrapes, agréant avec plaisir une partie de leurs présents, leur offrent, eux aussi, des produits de chasses considérables. De cette manière, tous comblés de biens, retournent dans leurs demeures, offrent les produits les plus recherchés à ceux de la maison qui sont occupés d’affaires et surtout aux étrangers. Il est curieux de voir aux repas de chaque maison [les produits) des chasses entassés en monceaux et disposés en bon ordre, ce qui réjouit ceux qui aiment le poisson et la viande; célébrant et bénissant, non pas, avec la douceur des mets, mais avec de célestes aliments et avec des cantiques d’actions de grâce, Jésus-Christ, notre rémunérateur, qui nous accorde et nous comble de tous les biens. Or une province, si agréable, si bien favorisée et si riche, par la grâce de Dieu créateur qui veille sur tout le monde, je veux dire la province d’Ararat, capitale de l’Arménie, illustre et remplie d’abondance; province qui, selon le texte sacré, offre l’image de la terre d’Egypte et du paradis du Seigneur; l’ancien et même l’héritage particulier de la maison des Arsacides; la ville de Vagharschabad, séjour royal des monarques arsacides, et d’autres grands et innombrables édifices royaux; les délices des champs agréables et comblés de biens; la fondation de la maison de Dieu, temple auguste élevé par un ange; les chapelles des vierges solitaires, martyres bienheureuses; tout cela fut aliéné, parce que la maison des Arsacides s’y était rendue indigne par ses iniquités et avait été abandonnée du Seigneur, selon la sentence du saint homme de Dieu, saint Nersès: On deviendra la proie des souverains perse et grec, qui, briguant tons les deux [la possession] de la célèbre Arménie, la partageront entre eux et la rendront tributaire. C’est pourquoi le roi des Arméniens, Arsace, abandonna la province d’Ararat et se mit en route comme pour se rendre en captivité. Il crut qu’il était préférable de se retirer sur une terre chrétienne, bien que dans une contrée resserrée, et de vivre sous l’autorité de l’empereur des Grecs, que de se fixer dans cette délicieuse et charmante province; de voir continuellement la profanation de la foi, l’insulte prodiguée à la sainte Église, et les injures auxquelles les ministres de Dieu étaient exposés; la ruine de la nation et du royaume par les orgueilleux princes de Perse; aimant mieux passer chrétiennement en paix le temps court et incertain de cette vie que d’acquérir une fausse gloire et de vivre en ce monde comme un apostat, et, privé de la vie éternelle, d’être consumé par le feu inextinguible. Réfléchissant à tout cela et [le cœur] rempli d’amertume, Arsace vint se placer sous la domination des souverains grecs.[10]

7. Chosroès est détrôné.

Il ne s’écoula pas longtemps avant que les satrapes arméniens, placés sous la dépendance de la puissance perse, prirent en haine le roi Chosroès, parce que le royaume arsacide tombait en décadence, et que tous persévéraient dans leurs iniquités, selon les prophéties des premiers saints patriarches qui sans cesse leur faisaient des reproches, à cause de leurs crimes et de leur soumission au joug d’une servitude dure et honteuse, et qui les en avertissaient d’avance.

Les satrapes se rendirent chez le roi Sapor, pour lui faire de faux rapports sur Chosroès en lui disant: « Bien qu’il se montre soumis et obéissant envers toi, cependant toute cette soumission apparente est déguisée, parce que secrètement il a traité et fait amitié avec l’empereur des Grecs, et que sans cesse, par des correspondances et des messagers, il traite d’alliance avec lui. Il t’appartient de lui faire porter la peine de sa trahison. » Les dénonciateurs crurent nuire au roi par cette action coupable et se procurer des avantages, à eux et à la nation. Ils ne considéraient pas qu’abandonnés par le Seigneur, ils s’exposaient à encourir une plus grande tribulation et une servitude plus malheureuse à cause de leurs péchés. Sapor accueillit ces révélations arec satisfaction, en y prêtant l’oreille avec plaisir. Aussitôt il ordonna par un édit de faire venir à la cour Chosroès qui, ignorant la haine des satrapes, se rendit sans tarder à la résidence royale, comme s’il venait chez ses princes et ses amis. Sapor l’accabla de reproches et le menaça d’une punition sévère. Il ne voulut même pas qu’il vit ses dénonciateurs, afin de hâter sa dégradation. Aussitôt il le condamna, le renversa de son trône et jura que jamais Chosroès ne reverrait l’Arménie. Puis il le garda prisonnier en Perse.[11]

8. Vramschapouh succède [à Chosroès] sur le trône.

Chosroès ayant été renversé du trône, les Arméniens demandèrent à Sapor un autre roi. Celui-ci, cédant à leurs instances, leur donna pour roi Vramschapouh, frère de Chosroès, de la race des Arsacides. Aussitôt qu’il fut appelé à la royauté, Vramschapouh partit pour l’Arménie.[12]

9. Saint Maschthotz vartabed.

Pendant son règne, un certain Maschthotz brilla par la grâce de la divine Providence. C’était un homme juste, originaire de Hatzégatz, village du canton de Daron, et qui était fils d’un homme appelé Vartan. Dans sa jeunesse, ayant appris le grec, il fut employé à la cour de Chosroès, roi d’Arménie, et admis parmi les historiographes royaux; car, en ce temps-la, les écrivains de la cour transcrivaient en caractères syriaques et grecs les décrets du roi d’Arménie, c’est-à-dire les édits et les ordonnances. Il y resta employé pendant plusieurs années, ayant mené une conduite exemplaire et conservé toute sa dignité. Ensuite, voulant embrasser l’état religieux, il se retira dans un couvent occupé par un grand nombre de moines, où il revêtit l’habit monastique, et, en toutes choses, il se rendit célèbre et digne de servir d’exemple. Il s’abstint de tout plaisir mondain, et ensuite, s’étant imposé la retraite solitaire, il devint plus illustre et plus renommé. Il vivait soit dans les ermitages, soit dans des grottes de certaines localités, [témoignant] d’une vertu sublime et d’une vie austère, avec d’autres saints religieux et pieux frères, jusqu’à la cinquième année du règne de Vramschapouh, frère de Chosroès. Si quelqu’un désire avoir des renseignements plus précis, il pourra obtenir des informations dans l’histoire du célèbre Gorioun, disciple du bienheureux Maschthotz, en lisant sa Biographie, où il raconte à quelle époque, en quel endroit et par le moyen de qui les lettres furent retrouvées.[13] Cette histoire a été écrite véridiquement par le célèbre Gorioun, qui en avait été chargé sur les instantes prières du roi d’Arménie Vramschapouh. Nous aussi, l’ayant parcourue à plusieurs reprises, nous la connaissons en détail.

Or Dieu, notre protecteur bienfaisant, voulant réaliser le vœu de Maschthotz, qui, depuis longtemps, aspirait à ce désir, il l’instruisit par l’esprit de sa divine grâce. Eu effet, le bienheureux Maschthotz s’inquiétait et s’attristait sans cesse, en voyant des sommes considérables s’épuiser pour les enfants de l’Arménie qui faisaient de grosses dépenses, des voyages lointains, de longues études, et passaient leur vie dans les écoles littéraires syriennes. Les fonctions de l’Eglise et les études religieuses se faisaient en langue syriaque, soit dans les monastères, soit dans les églises arméniennes, de sorte que le peuple d’un pays si étendu ne pouvait rien comprendre, ni retirer aucun profit (de ces études), puisqu’il ignorait la langue syriaque.

Réfléchissant à cet inconvénient, Maschthotz fondit en larmes, d’autant plus qu’il existait des caractères de la langue arménienne, et il était facile d’exciter les âmes de l’un et de l’autre sexe dans le langage qui leur était propre. Animé par l’inspiration du Saint-Esprit, il se rendit chez le saint patriarche des Arméniens, Sahag; il lui fit part de ses réflexions déjà anciennes, et il fut encouragé et invité par lui à poursuivre son dessein; « Tu prendras, lui dit-il, d’autres personnes parmi les prêtres que je t’indiquerai pour t’aider à assembler les syllabes; et, quand tu ne parviendras pas à un résultat, soumets-moi les difficultés; je les examinerai, puisque ce que tu désires est chose facile à obtenir. Cependant il faut qu’auparavant nous informions le roi de l’importance d’une affaire si grande et si considérable; car, il y a peu de jours, dans une conférence, tandis que l’on parlait de la nécessité d’un tel travail, quelqu’un a rapporté au roi qu’il avait vu dans un village, chez un évêque, certaines lettres arméniennes. Le roi s’en souviendra, puisque c’est lui-même qui me la raconté. »

Le saint patriarche Sahag, le bienheureux Maschthotz se présentèrent alors devant le roi Vramscbapouh, en lui démontrant l’importance de l’affaire. Le roi lui-même raconta ce que le moine lui avait dit de cette affaire, ce qui lui avait causé de la joie. En entendant cela de la bouche du roi, ils l’encouragèrent, en lui disant: « Tâchez que de vos jours cette découverte si précieuse pour la nation arménienne s’accomplisse, ce qui sera pour vous, dans l’avenir, une gloire bien supérieure à la puissance de votre empire et à celle de vos prédécesseurs, qui étaient comme vous de la race arsacide. Elle rendra immortelle votre mémoire et vous procurera une récompense dans le royaume céleste. En entendant ces paroles, le roi, au comble de la joie, rendit grâces à Dieu, puisque de son temps l’Arménie obtint cette faveur de la vie spirituelle. Aussitôt il expédia comme messager, avec une lettre, un homme appelé Vahridj, vers un prêtre du nom d’Abel, qui auparavant avait parlé au roi et s’était lié avec l’évêque Daniel, homme d’une grande piété et chez lequel se trouvaient les caractères arméniens. Lorsque le bienheureux Abel eut reçu de Vahridj la lettre et compris le contenu, il se rendit aussitôt chez le célèbre évêque Daniel, et là il s’informa auprès de lui de l’ordre des lettres. Ensuite, il les obtint de lui et vint trouver le roi, le saint patriarche des Arméniens, Sahag, et le bienheureux Maschthotz. Le roi des Arméniens, d’accord avec le patriarche Sahag et le bienheureux Maschthotz, en recevant ces lettres, furent dans l’allégresse. Cependant l’étude qu’on en fit leur démontra qu’elles étaient insuffisantes pour épeler exactement les syllabes de la langue arménienne, parce qu’elles contenaient des caractères empruntés [à d’autres alphabets].

10. Découverte des caractères arméniens.

Ensuite Mesrob (Maschthotz) lui-même se rendit avec ses disciples en Mésopotamie, auprès du même Daniel, et, ne découvrant rien de plus qu’auparavant, il passa à Edesse chez un rhéteur païen, nommé Platon, chargé de la garde des archives. Celui-ci l’accueillit avec empressement, et, d’après ce qu’il connaissait de la langue arménienne, après avoir tenté plusieurs épreuves infructueuses, il avoua son insuffisance. Il lui parla d’un autre homme très savant qui auparavant avait été son maître et qui depuis s’en était allé, en emportant avec lui les ouvrages des lettres de la bibliothèque d’Edesse, et avait embrassé la foi chrétienne; il s’appelait Epiphane: « Allez le trouver, dit-il, et il satisfera votre désir. » Alors Mesrob, aidé de l’évêque Babylas (Papélos) et passant par la Phénicie, arriva à Samos[ate]. Mais alors Epiphane était mort, laissant un disciple du nom de Rufin (Hrouphanos) fort habile dans l’art de la calligraphie grecque, qui s’était fait religieux à Samos[ate]. Mesrob se rendit chez lui, et, là aussi, ses espérances étant déçues, il eut recours à la prière. Il vit, non pas en songe dans le sommeil, ni dans une vision pendant une veille, mais dans le secret de son cœur, apparaître aux yeux de l’esprit une main qui écrivait sur une pierre où se traçaient, comme sur la neige, les traits les plus fins. Et non seulement cela lui apparut, mais encore tous les détails se recueillirent dans l’esprit de Mesrob comme dans un vase. Se levant apres sa prière, il inventa nos lettres, assisté par Rufin qui dessina aussitôt la forme des caractères de Mesrob, en disposant les lettres arméniennes précisément à la façon des syllabes grecques.

Les lettres étant découvertes de cette manière, le bienheureux Maschthotz se mit à disposer les caractères avec leur prononciation sous la direction du patriarche saint Sahag, qui lui indiqua une méthode facile, en lui adjoignant pour collaborateurs d’autres personnes intelligentes et savantes, connaissant aussi bien que Maschthotz les lettres grecques. Le premier d’entre eux se nommait Jean (Ohan) du canton d’Égéghiatz, le second Joseph, de la maison de Baghin (Baghanagan), le troisième Dec de Khortzèn, et le quatrième, Mousché de Daron, avec le concours desquels le bienheureux Maschthotz put ramener les lettres dans l’ordre des syllabes grecques, consultant sans cesse et étudiant auprès du saint patriarche Sahag la forme des caractères, pour imiter exactement l’ordre des lettres grecques. En effet, ils n’étaient pas à même d’exécuter leur tâche avec précision sans les conseils du saint patriarche Sahag qui était fort instruit, et qui l’emportait en savoir sur plusieurs érudits grecs, puisqu’il connaissait admirablement la rhétorique et l’éloquence oratoire et montrait encore qu’il était aussi très versé dans les sciences philosophiques.

Après avoir fixé l’alphabet avec l’assistance du Seigneur, ils prirent la résolution de fonder des écoles et d’instruire la jeunesse, car chacun désirait ardemment s’appliquer à l’étude de la langue arménienne, se consolant, pour ainsi dire, d’avoir été délivré des entraves syriennes et des ténèbres et d’être arrivé à la lumière. Cependant ils se trouvèrent au dépourvu par l’absence des livres et ils s’arrêtèrent dans leur travail, puisqu’on n’avait pas encore, en arménien, les livres saints de l’Eglise. En effet le bienheureux Maschthotz ainsi que ses vénérables prêtres craignaient d’entreprendre une œuvre de tant d’importance et de valeur, c’est-à-dire la traduction des textes grecs en langue arménienne, car ils n’avaient pas une entière connaissance de la langue grecque.[14]

11. Traduction des Saintes Ecritures.

Alors tous les vénérables prêtres d’Arménie, le bienheureux Maschthotz, tous les satrapes arméniens et les grands du pays se rassemblèrent auprès de Vramschapouh, roi d’Arménie; là ils prièrent le roi et le patriarche Sahag d’entreprendre cette œuvre spirituelle et de traduire la Sainte Ecriture du grec en arménien. Les vénérables prêtres parlèrent ainsi au saint patriarche: « Nous voici devant toi, nous et le bienheureux Maschthotz auquel la grâce divine inspira de mettre en ordre les caractères anciens, dont personne, avant lui, n’avait eu la pensée de faire usage, et vainement on s’appliquait à l’étude laborieuse et inutile de la langue syriaque. Le peuple n’en retirait aucun profit et il quittait l’Eglise sans aucun fruit. Les maîtres découragés regrettaient l’inutilité de leurs efforts. Pas un des auditeurs intelligents ne profitait de l’enseignement de l’instruction morale qui est l’aliment et la jouissance des âmes pieuses, jusqu’à ce que l’on eût, retrouvé les lettres qui, par la grâce du Seigneur, se répandent et se développent de plus en plus. Mais c’est cependant sous ta direction et par ta science que l’œuvre doit recevoir son entier accomplissement. Or, comme Grégoire, le saint martyr du Christ, a été, par la main du Tout-Puissant, maintenu dans les tortures pour amener l’Arménie à la lumière de la vérité; ainsi à toi, qui es son descendant, il a été réservé d’entreprendre cette tâche si glorieuse, de commencer une œuvre si profitable et de marcher sur les traces de ton saint aïeul qui, extirpant l’ignorance de l’Arménie, la guida vers la véritable connaissance de Dieu. Toi aussi, en délivrant des lettres étrangères et inutiles la population considérable d’une si vaste contrée, prépare-la à la véritable connaissance des doctrines salutaires de l’Eglise; comble les lacunes que tes saints aïeux ont laissées. Dieu t’a réservé pour l’accomplissement de cette œuvre si grande qu’aucun de tous ceux qui se trouvent en Arménie est incapable d’entreprendre; parce qu’il ne nous a pas été possible d’acquérir cette science merveilleuse, ni de posséder cette intelligence puissante qui t’ont été accordées par l’assistance céleste, en récompense de tes vertus et de la bonté de ton âme; car tu as parfaitement donné l’exemple de la vie de saint Nersès, ton père bienheureux.

Lorsque le pieux patriarche des Arméniens, saint Sahag, entendit tout cela de la bouche de Vramschapouh, roi d’Arménie, du bienheureux Maschthotz, du clergé entier et surtout des grands et de tous les satrapes arméniens, il se réjouit en son cœur, glorifia Jésus-Christ, le maître et le sauveur de tout le monde, et se mit à l’œuvre, se confiant dans l’assistance de Dieu qui lui donna cette grande science; et, en travaillant sans cesse, et le jour et la nuit, il traduisit les Livres Saints, écrits par les vrais prophètes, inspirés par l’Esprit-Saint, et aussi le Nouveau-Testament, dont les bienheureux apôtres, également sous l’inspiration du Saint-Esprit, nous ont transmis les enseignements simples et salutaires.[15]

Dès que Sahag, le saint patriarche des Arméniens, eut terminé le travail de cette œuvre considérable, on fonda aussitôt des écoles pour le peuple. Des copistes empressés se multiplièrent; les cérémonies religieuses acquirent un nouvel éclat; une foule d’hommes et de femmes se pressait dans les églises pendant les jours de fête du Sauveur et des solennités des martyrs. Des hommes âgés et des enfants, ayant profité des biens spirituels et assisté aux saints mystères, retournaient pleins de joie dans leurs demeures, en psalmodiant et en chantant des hymnes en tous lieux, sur les places, dans les rues et dans les maisons. Les temples resplendissaient et les chapelles des saints martyrs étaient glorifiées par la fréquentation des fidèles [qui y adressaient] leurs vœux. Les torrents coulaient toujours de la bouche des commentateurs qui, en développant les mystères des prophètes, préparaient pour le peuple un très riche festin d’aliments spirituels que les sages goûtaient et dont ils sentaient la saveur imprimée a leur goût, suivant la parole du psalmiste qui dit: « Les préceptes de la doctrine sont plus doux que le rayon de miel »; ou en un mot d’après les paroles du saint prophète Esaïe, « la science du Seigneur remplit l’Arménie avec les sources spirituelles du saint patriarche Sahag, comme les eaux remplissent la mer. »

Tout cela, comme nous l’avons rapporté, fut accompli par la grâce miséricordieuse de Jésus Christ, à l’époque de Vramschapouh, et l’Arménie acquit un développement remarquable. Depuis ce moment, Vramschapouh vécut vingt et un ans, et, atteignant une vieillesse avancée, il mourut tranquillement sur sa couche, en Arménie.[16] Sapor, roi de Perse, mourut ensuite, et son fils Vram, appelé Kirman-Schah (German Arkha), lui succéda.

12. Chosroès règne seul.

Les Arméniens lui demandèrent pour roi le même Chosroès, frère de Vramschapouh, qu’auparavant eux-mêmes, par leurs intrigues, avaient fait détrôner par Sapor, roi de Perse. Vram céda à leurs instances et mit une seconde fois sur le trône Chosroès qui était avancé en âge. Après son retour en Arménie, Chosroès vécut huit mois, puis il mourut et descendit dans le tombeau de ses pères.[17] Après la mort de Vram, roi de Perse, Iezdedjerd (Azguerd), frère de Vram et fils de Sapor, obtint la couronne de Perse. Comme il ne voulait pas qu’aucun membre de la famille arsacide régnât en Arménie, il leur donna pour roi son fils Sapor qui portait le même nom que son père[18] et il conçut de perfides projets: Le premier, c’est que, l’Arménie étant vaste et très productive et confinant avec l’empire grec, auquel plusieurs membres de la famille arsacide sont soumis, les familles, pensait-il en lui-même, qui se trouvent sous notre domination et sous celle des Grecs, se portant peut-être réciproquement de l’affection, contracteront une alliance, concluront un traité avec l’empereur des Grecs, et, préférant leur être soumis, elles se révolteront contre nous. Si plusieurs fois les Arméniens nous ont inquiétés, ils renouvelleront leurs entreprises quand ils seront nombreux, et ils nous attaqueront avec leurs armes. En second lieu, ils diffèrent de notre religion et la détestent, et, d’un commun accord, ils professent leur culte et leur religion; or, si nous faisons roi quelqu’un de notre nation, nous délivrerons notre empire de toutes ces inquiétudes, et, toujours saisis de crainte et de terreur, les Arméniens nous resteront soumis et ne fomenteront plus de révoltes; en outre, ils embrasseront peu à peu notre religion, par des conversations, par des amitiés qu’on cimente dans les divertissements de la chasse et dans les jeux. Ils se lieront aussi par des mariages réciproques, et par conséquent ils se lasseront de leur attachement à leur religion.

Il combinait toutes ces [machinations]; mais il ne savait pas ce que dit le Saint-Esprit, que Dieu n’ignore pas que les projets des hommes sont vains. Les événements le prouvèrent bientôt, puisque Iezdedjerd mourut peu de temps après avoir pris en main le pouvoir. Le même jour aussi, Sapor, son fils, qu’il avait couronné roi d’Arménie au lieu d’un Arsacide, fut tué par trahison dans le palais.

13. Règne d’Ardaschès, [prince] arsacide.

Après la mort d’Iezdedjerd, roi des Perses, son fils Vram lui succéda sur le trône. Les princes arméniens, étant venus le trouver, lui demandèrent de leur donner un roi de la race arsacide. Il créa roi Ardaschès, fils de Vramschapouh, de la famille royale d’Arménie.[19] Ardaschès, qui était un jeune homme de mœurs déréglées et plongé dans les voluptés, gouverna le pays. Les satrapes, ne voulant plus supporter les habitudes dissolues et vicieuses du roi Ardaschès, se réunirent tous ensemble auprès de saint Sahag le Grand, qui était de race parthe et fils de saint Nersès, et ils lui tinrent ce langage: « Nous ne pouvons plus tolérer les iniquités et la dépravation du roi. Nous préférons mourir que d’entendre continuellement et devoir [de nos yeux] de pareils débordements. D’ailleurs nous ne pouvons participer aux célestes mystères, après avoir tout le jour écouté et assisté à toutes ces débauches. Car c’est ta doctrine et celle de tous tes ancêtres, que non seulement ceux qui commettent le péché sont coupables, mais aussi ceux qui y participent. Il te reste donc à remédier à cette calamité et à chasser un monarque aussi impie, qui ouvertement, comme un infidèle, foule aux pieds le sanctuaire et commet impudemment d’ignobles obscénités. » Lorsque les satrapes eurent parlé de la sorte au patriarche saint Sahag, celui-ci répondit: « Ce que vous me dites de ce roi n’est pas une nouveauté pour moi; je sais aussi que c’est avec un cœur affligé que vous me faites ce discours, et d’ailleurs je ne pourrais vous dire que tout ceci est un tissu de faussetés. Or il convient à tous d’y réfléchir et de chercher des moyens acceptables par des gens généreux, afin de pouvoir trouver un procédé pour nous tirer de là. » Ceux-ci répondirent unanimement au patriarche saint Sahag: « Nous ne pouvons trouver ni moyen ni procédé que celui de demander au roi de Perse de dépouiller le roi de sa puissance, puisque lui-même s’est rendu indigne de l’exercer. Nous ne voulons rien entendre de plus; mais nous te supplions de te ranger de notre avis, car il n’est pas juste de tolérer les turpitudes et les sacrilèges du roi. »

Lorsque le patriarche eut entendu tout cela [de la bouche] des satrapes arméniens, et sachant bien que tous les grands de la nation étaient du même avis et de la même opinion, il s’abandonna à une douleur amère. Il versait des torrents de larmes en présence des satrapes arméniens et refusa de répondre pendant plusieurs jours à leur sommation. Il se retira dans sa demeure où l’on n’entendait que des plaintes et des gémissements, parce que l’homme de Dieu prévoyait d’un œil prophétique, et par la vertu du Saint-Esprit, la ruine totale de l’Arménie.

Plusieurs jours après, quelques-uns des évêques qui fréquentaient souvent le saint, ne pouvant plus se priver de son inépuisable et admirable doctrine, — qui est douce au goût de l’esprit des auditeurs sages et pieux, selon les paroles du prophète, plus que le rayon de meil, — et plusieurs personnes honorables parmi les prêtres et les diacres qui appartenaient au même clergé du saint patriarche, enfin quelques membres de la noblesse arménienne, prenant courage, s’introduisirent chez lui et lui firent entendre des paroles suppliantes. Le saint patriarche, éprouvant un peu de soulagement [en se trouvant] au milieu d’eux, selon sa doctrine sainte et sa sagesse, qui s’étaient unies en lui dès sa plus tendre jeunesse, se calma pour quelque temps.

Quelques jours s’étant écoulés, toute la noblesse d’Arménie se présenta encore une fois chez saint Sahag et, lui réitérant les mêmes instances, elle voulait le contraindre par la force à se mettre d’accord avec elle. Comprenant qu’ils persistaient dans leur première résolution, puisque le roi renouvelait chaque jour ses infsnes turpitudes et provoquait de plus en plus les princes à se désunir et à courir à leur perte, le saint éleva la voix et, avec de grands gémissements, il dit à tous [ceux qui étaient présents]: « Nous parlons, moi et vous, animés par le zèle de la doctrine du Seigneur; cependant supportez un peu les vices du roi, et suppliez avec des larmes et des instances notre Sauveur Jésus-Christ pour la conversion de l’égaré. Car, par le saint baptême, il est, quoique pécheur, notre frère et notre proche. Souvenez-vous de la doctrine de l’apôtre saint Paul, rapportée ensuite et prêchée par votre père spirituel, le patriarche saint Grégoire, [qui dit] que si un membre souffre, tous les membres souffrent ensemble, et si un membre se réjouit, tous les membres se réjouissent ensemble. Il faut considérer et se rappeler les douleurs et les angoisses, la prison et les chaînes de saint Grégoire, ses prières et ses supplications adressées au Seigneur pour le salut de la nation. Ce fut lui qui, par la vertu du Saint-Esprit, fit de nous, [qui étions] des infidèles, des croyants; qui éloigna de nous les erreurs de Satan et qui a fait fleurir en vous le germe de la foi véritable qu’il a semé. Or vous aussi vous devez avoir de la compassion pour un membre coupable, ne pas le livrer aux impies, et exposer ainsi à la risée et au mépris le saint mystère de notre foi. Souvenez-vous de mon [maître], de votre père et docteur qui a rendu la forme humaine à celui-là même qui était transformé en bête brute, par des gémissements continuels et des prières, invoquant jour et nuit Jésus-Christ, notre créateur. Vous encore qui suivez ses traces, avec vos docteurs spirituels; réunis ensemble, hommes et femmes, vieillards et jeunes gens, priez et apaisez le Dieu tout-puissant qui peut tout, pour qui tout est possible, et qui accomplit dans sa bonté tout ce qu’il nous est impossible [de faire]. Le vrai Dieu prononça cette parole pour ceux qui le prient avec confiance et avec candeur: « Car là où il y a deux ou trois personnes rassemblées en mon nom, tout ce qu’elles demanderont à mon Père leur sera concédé. Or, si deux ou trois personnes prient Dieu avec une foi ferme, s’il exauce une prière quelconque, il cédera d’autant plus aux supplications d’une multitude aussi considérable, surtout si les prières sont assidues, ferventes et d’une foi pure; assurément il concédera des choses plus grandes que celles qu’on lui demandera. Quant à ce que vous sollicitez de moi, de m’unir avec vous, Dieu me garde de profaner la véritable foi, d’abandonner la brebis égarée de mon troupeau à la risée et aux moqueries des païens. Car, bien que pécheur, il a été scellé du sceau du baptême; il connaît le chemin de la vie et il a été initié à la doctrine de l’Evangile. Si je devais conduire à un médecin savant la brebis malade de mon église, j’irais sans retard; mais, apporter devant un tribunal animé de toutes les passions L’âme ulcérée de mon fils, je n’y consens point. S’il s’agissait de le réprimander devant un roi professant la vraie foi, peut-être l’aurais-je fait, en espérant ramener l’égaré; mais, accuser un fidèle en présence des païens pour avoir commis un péché, je ne le ferai jamais, moi qui ai toujours prêché la doctrine de saint Paul qui dit: « Quand quelqu’un d’entre vous a un différend avec un autre, osera-t-il l’appeler en jugement devant les infidèles plutôt que devant les saints? » Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde et si vous jugez le monde, êtes-vous indignes de juger les moindres choses? Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges? Comment donc pourrions-nous juger les choses de cette vie? et prenez plutôt pour juges ceux qui sont les moins considérés dans l’Eglise. Je le dis pour vous faire honte: n’y a-t-il donc, point de sages parmi vous, pas même un seul qui puisse se porter juge entre ses frères? mais un frère a des procès avec son frère et cela devant des infidèles? Or, ce que j’ai prêché à plusieurs, ne dois-je pas le prêcher à moi-même? Je préfère la mort plutôt que d’abandonner un fidèle à des impies cause de ses débauches; car, bien qu’il soit un fornicateur, il porte le sceau du troupeau du Christ. Son corps est impur, mais il n’est pas privé de foi et païen; il est dissolu, mais non pas adorateur du feu; il est faible vis-à-vis des femmes, mais il n’est pas le serviteur des éléments; il est corrompu par le péché, mais il n’est pas souillé de tous les crimes comme un scélérat. Et quel cœur pourra, pour perdre celui qui a commis peu de fautes, le livrer à eux qui sont tout à fait souillés de crimes? Loin de vous cette pensée, mes enfants! ne cherchez pas à anéantir [l’existence] de vos propres monarques, comme l’ont fait vos ancêtres.

Le saint patriarche Sahag donna tous ces conseils et d’autres encore à la noblesse arménienne, en la conjurant par de vives instances et en versant d’abondantes larmes; mais il lui fut impossible de ramener les grands à son avis et de faire changer leur résolution bien arrêtée. Alors ils attirèrent sur eux l’anathème du saint homme de Dieu, Nersès le Grand, qui les condamnait à être assujettis au joug de la servitude païenne. Cependant saint Sahag ne cessait de leur en parler, espérant toujours obtenir un heureux succès.

Alors tous ensemble répondirent au saint patriarche et lui dirent: « Puisque tu n’as pas voulu nous entendre et que tu t’es séparé de nous, sache donc bien que, comme nous ne voulons pas que le roi gouverne davantage, nous te déclarons que ton pontificat ne durera pas longtemps. » En répondant ainsi au saint patriarche, tous les nobles et les grands de l’Arménie s’en allèrent fun irrités des paroles du saint, et ne voulurent plus retourner chez lui; car le bienheureux patriarche Nersès le Grand les avait liés et enveloppés dans son anathème, ce qui ne leur inspira que des pensées de perdition.

14. Ardaschès est accusé devant Vram.

Etant dès lors tous restais ensemble, les satrapes se rendirent à la cour et se présentèrent au roi des Perses, Vram. Il y avait parmi eux un certain Sourmag, du canton de Peznouni, du village d’Ardzgué,[20] appartenant à une famille sacerdotale. Celui-ci, uni avec les satrapes arméniens, irrité des remontrances de saint Sahag, débitait sur Ardaschès des propos plus absurdes et plus obscènes que n’en disaient les satrapes eux-mêmes, devant les grands de la Perse, et cela pour leur être agréable, parce que quelques-uns d’entre eux lui avaient promis le siège pontifical de l’Arménie. Cependant ils avaient fait connaître d’avance les motifs de leurs plaintes à Sourên et aux autres grands de la Perse. En effet, à cette époque, Sourên Bahlav était l’intendant de la Porte royale. Par le moyen de ce personnage et d’autres grands de la cour, ils firent parvenir leurs accusations à Vram, roi de Perse.

Le roi, en entendant cette plainte des nobles, ne leur permit point d’en parler, jusqu’à en que le roi accusé fût arrivé à la Porte. Aussitôt il envoya un messager à Ardaschès, roi d’Arménie, en lui ordonnant de se rendre promptement à la cour; il écrivit aussi à Sahag le Grand, patriarche d’Arménie, de venir également se trouver. Lorsqu’ils furent arrivés à la Porte, le roi de Perse interrogea d’abord Ardaschès, roi d’Arménie, en lui disant: « De quoi t’accusent les satrapes d’Arménie? » — « J’ignore, répondit-il, tout ce dont parlent les satrapes en m’accusant; mais, comme c’est leur habitude d’outrager leurs maîtres, maintenant encore ils veulent réaliser leurs mauvaises pensées, car ils ont toujours changé leurs princes et constamment haï leurs maîtres. »

Le roi des Perses ordonna d’appeler chez lui, tout seul, saint Sahag, le saint patriarche des Arméniens, car il l’estimait, d’abord à cause de sa parenté, ensuite parce que Dieu voulait que ses saints serviteurs fussent respectés et honorés par les infidèles. Il interrogea le bienheureux patriarche, et il voulut savoir par lui la vérité sur les accusateurs du roi d’Arménie. Il lui répondit en ces termes: « Je ne sais rien de ce qu’ils disent de lui; qu’ils le racontent eux-mêmes et tu l’apprendras d’eux; selon qu’ils parleront devant toi, ils en recueilleront le fruit. Ne me fais plus de questions, car tu n’apprendras rien de moi touchant cette accusation, ni en bien ni en mal. »

Le roi Vram fit venir alors chez lui Sourên Bahlav, son ministre, qui était parent du grand pontife Sahag.[21] Il le chargea du soin de persuader au patriarche de s’unir avec les autres satrapes arméniens pour appuyer leur accusation, afin qu’il pût retourner dans son pays et sur son siège pontifical, honoré de beaucoup de présents et d’une pompe magnifique. Sourên, apportant l’ordre du roi au bienheureux Sahag, lui promettait, comme Vram avait dit, de grands honneurs et de grands avantages de la part du roi. « Si en faisant la volonté du roi, lui dit-il, tu appuies le témoignage des satrapes arméniens, alors, comblé de grands honneurs, tu rentreras en possession de tes dignités; mais si, en t’obstinant, tu penses autrement, tu perdras ton rang patriarcal, et tu seras dépossédé de l’autorité que tu exerces. Ce n’est pas légèrement que je te donne ce conseil du cœur, mais parce que je suis ton parent et que je veux ton bien. » Il tâchait ainsi, par de belles paroles, de persuader le saint patriarche Sahag, parce qu’ils voulaient anéantir le royaume d’Arménie. Cependant le saint ne consentit pas à appuyer le témoignage des accusations des princes arméniens, et, ferme dans sa première résolution, il disait: « Je ne sache pas qu’Ardaschès ait commis un crime si odieux qu’il soit reconnu coupable d’être jugé et déshonoré par vous, car, bien que, selon nos saintes lois, il mérite le mépris, cependant, selon ses doctrines de vos lois impures, il est digne de louanges et d’honneurs. »

Sourên, en entendant cette réponse du grand pontife arménien Sahag, et la rapportant au roi des Perses, le fit entrer dans une grande colère. Alors, furieux de dépit, le roi ordonna de questionner, en assemblée générale, les satrapes arméniens et Ardaschès. Là, les princes arméniens accumulèrent contre leur roi plusieurs accusations obscènes et des dénonciations indignes; car ils racontaient, non pas des faits réels, mais ils ajoutaient beaucoup de calomnies, et, comme des ennemis, ils accumulaient sur sa tête une foule de crimes. Cependant, bien qu’Ardaschès les démentit et les réfutât, les juges ne tinrent aucun compte de sa défense, résolus qu’ils étaient d’enlever le pouvoir à la famille des Arsacides, d’autant plus que le roi des Perses avec tous les nobles de la Porte entendirent les accusateurs d’Ardaschès dire: « Qu’avons-nous besoin d’un roi? Qu’un prince perse vienne nous gouverner pendant un certain temps; qu’il s’informe de la soumission ou de la désobéissance de chacun de nous et qu’il en fasse des rapports au roi. »

15. Chute de la dynastie arsacide [d’Arménie].

En entendant ces paroles, Vram et les grands de la cour furent transportés d’une grande joie. Le roi ordonna aussitôt d’enlever le pouvoir à Ardaschès, et en outre de s’emparer de la résidence patriarcale de saint Sahag, puisqu’il ne voulait pas consentir à se ranger de l’avis des satrapes arméniens. Aussitôt l’ordre du roi fut exécuté. Depuis ce moment, la couronne fut enlevée à la famille arsacide, dans la sixième année [du règne] d’Ardaschès, comme l’avait prédit le bienheureux serviteur de Dieu, le patriarche saint Nersès le Grand, et la nation tomba sous le joug de la servitude de la domination cruelle des Perses. Les princes arméniens obtinrent du roi des Perses des honneurs et des richesses pour les récompenser d’avoir trahi Ardaschès, semblables en cela aux frères de Joseph qui reçurent de l’argent en le vendant à des marchands ismaéliens. Les princes, prenant ensuite congé de la Porte, revinrent dans leur patrie; puis, comme ils avaient promis le pontificat à Sourmag d’Ardzgué, ils le placèrent sur le siège patriarcal.[22] Cependant il ne se passa pas longtemps avant que quelques-uns des princes et des généraux arméniens, irrités, contre lui, le déposassent du trône pontifical. Ce fut alors que, pour la première fois, Vram, roi de Perse, envoya en Arménie un marzban perse,[23] et ainsi les Arméniens tombèrent tout à fait sous le joug de l’indigne nation perse, en accomplissement de l’anathème du pontife Nersès le Grand. En effet, de jour en jour, les iniquités avaient augmenté dans la famille royale arsacide, et on les commettait avec une impudence et une licence effrénées. Lorsque saint Nersès vit surtout la mort injuste dont Arsace frappa traîtreusement son neveu Knel, il ne put supporter untel acte de scélératesse, et, comme il est raconté dans le treizième chapitre de l’Histoire,[24] le cœur indigné, il dit au roi: « Puisque tu as persévéré dans tes énormes iniquités, plus encore que ton père Diran et vos pareils, les princes cruels et pervers de la famille arsacide; que tu n’as pas suivi avec constance l’exemple des bons et vertueux, monarques de ta maison, qui, en héritant de la dignité royale de leurs ancêtres, ont cherché plutôt à se rendre les héritiers des bonnes œuvres que ceux du pouvoir; qu’au contraire, de jour en jour, tu t’es plongé davantage dans les voluptés et que, par-dessus tout, tu as été la cause de l’effusion du sang innocent de ton neveu Knel, tu seras à ton tour renversé par terre comme de l’eau corrompue, et, quand Dieu bandera son arc, tu seras terrassé. Telle sera la ruine que je viens de prédire par la bouche du prophète ! Votre race arsacide boira le calice jusqu’à la lie; vous vous abreuverez à cette coupe, vous serez abattus et vous ne vous relèverez plus. » C’est en ces termes et en d’autres encore plus sévères et plus terribles que le saint pontife frappa d’anathème la famille des Arsacides.[25]

Les satrapes arméniens demandèrent ensuite à la cour un autre patriarche, et Vram leur donna un certain Perkischo, Syrien de nation,[26] qui se rendit en Arménie avec ses compatriotes. Ils menaient une vie déréglée, et selon leur coutume, en venant de Syrie, ils étaient accompagnés de femmes de leur pays. Ils ne vivaient point suivant les saintes et pures constitutions établies dans toutes les églises et prescrites par le saint martyr Grégoire, de façon que les satrapes, les grands et tout le peuple avaient eu horreur la conduite de ceux qui étaient venus avec le patriarche Perkischo, parce qu’ils ne se comportaient pas conformément aux règles et selon la doctrine de la constitution angélique du saint martyr Grégoire, d’après laquelle il avait instruit et exercé tous [les fidèles] pour la vie qui conduit au ciel. Les saints prêtres surtout, qui avaient reçu l’ordination sacrée de la main apostolique du patriarche Sahag, étaient amèrement affligés; et, ne pouvant tolérer plus longtemps des mœurs aussi dissolues, ils déposèrent ignominieusement Perkischo du pontificat arménien,[27] et en donnèrent ensuite avis au roi Vram: « La conduite de cet homme et sa vie sont en opposition avec notre religion; or, donne-nous un autre pontife selon nos anciens usages, qui, occupant le siège, conserve sans y rien changer, les règles de la sainte Église. » Vram, se rendant de bon gré à leurs instances, nomme au siège pontifical un autre Syrien, appelé Samed, qui, en arrivant en Arménie, adopta, lui aussi, les mœurs de Perkischo. Mais il vécut peu de temps et mourut en Arménie.[28]

Alors la haute noblesse, tout le clergé, les hommes et les femmes du peuple, réunis ensemble, se mirent à pleurer sur la sainte et pure doctrine apostolique que saint Grégoire avait semée et fait croître parmi eux, et que ses fils avaient enseignée à tous les fidèles, de la même manière qu’ils l’avaient reçue des Apôtres; non pas de l’homme, ni par le moyen de l’homme, mais par l’inspiration de la grâce du Saint-Esprit. Une seconde fois, réunis tous ensemble, ils allèrent chez le serviteur de Dieu, saint Sahag; ils se jetèrent à ses pieds et, en versant des torrents de larmes devant le véritable pontife, ils lui dirait en suppliant: « Nous avons péché contre le ciel et contre toi; pardonne-nous, à nous, pécheurs, et imite l’exemple de ton pieux prédécesseur qui oublia les innombrables tortures et les tourments cruels que nos ancêtres lui firent éprouver, et qui, imitant notre Créateur, fit le bien en échange des maux si nombreux qu’on lui avait fait souffrir. Par toutes ses paroles, il fit preuve d’une vie toute céleste et il enseigna les voies qui conduisent au ciel. » Il enseigna à tous pour toujours de répondre: « Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs. Or, comme tu as toujours été notre docteur, fais briller en toi la dignité [de saint Grégoire] et l’image de sa constance, en nous remettant nos dettes, et nous nous efforcerons, en adressant une supplique à la Porte, de te replacer sur le siège pontifical de la sainte Eglise, par laquelle, ayant été illuminés, nous avons vu [briller] l’inaccessible Soleil de Justice (Jésus-Christ). Que la secte de confusion ne se confonde pas avec la doctrine claire et pure du saint patriarche et apôtre Grégoire, car déjà le sceau de la tradition de la sainte prédication se relâche et s’affaiblit, à cause des prélats vivant dans l’indolence, et ainsi nous allons nous perdre éternellement, nous et ceux qui naîtront de nous. »

En disant ces paroles, tous supplièrent unanimement le saint pendant plusieurs jours et ils le sollicitaient jour et nuit, mais ils ne purent ramener son cœur à leurs instances touchantes et réitérées.[29] D’un air calme, il répondit à tous les assistants: « Je n’ai point appris du divin créateur et du docteur Jésus-Christ à m’irriter contre personne, car lui, attaché sur la croix, priait son Père pour ceux qui le crucifiaient, de vouloir leur pardonner. C’est lui aussi qui nous avertit toujours en disant: Bénissez ceux qui vous persécutent et faites du bien à ceux qui vous haïssent. Toutefois, exercer les fonctions de patriarche sur un peuple qui tend des embûches à son maître, qui le tue et le trahit, je ne saurais m’y résoudre. Car le Saint-Esprit lui-même qui nous régénéra avec le saint baptême, pour que nous puissions devenir les héritiers du Christ, a dit par la bouche de saint Paul, habitant des célestes demeures: Ne jugez pas pour ne pas être condamnés; et vous qui êtes forts, soutenez l’impuissance des faibles; et ailleurs: A moi la vengeance, je prendrai ma revanche. Or vous reconnaissez vous-mêmes que vous vous êtes vengés des actes de votre roi, et qu’irrités contre lui, vous avez livré la foi de notre sainte religion à la dérision des méchants. Comment cherchez-vous maintenant à me consoler? ou bien en faveur de qui me suppliez-vous de remplir les fonctions de patriarche, tandis que je vois la brebis du Christ blessée, privée de secours, sa plaie non adoucie avec de l’huile et du vin, n’ayant pas de litière et n’étant pas menée à l’hôtellerie, mais cruellement déchirée et jetée à des bêtes féroces dévorantes, pour être mise en pièces? Retirez-vous donc de devant moi, et laissez-moi pleurer les malheurs universels de l’Arménie que j’entrevois avec les yeux de mon esprit, par la force de la divine révélation. Ne vous donnez pas de la peine pour me consoler des calamités de mon peuple, parce que l’avenir de ces malheurs m’a été déjà révélé en songe par une prédiction divine, avant que je fasse consacré évêque, — prédiction semblable à la vision prophétique qui est apparue à saint Grégoire, — et que je suis obligé, dans l’amertume de mon cœur, de vous raconter. Ainsi je vais passer pour un imprudent, comme aussi saint Paul écrivant aux Corinthiens, au sujet des faux apôtres et des ministres impies, et se glorifiant de ses souffrances. Écoutez-moi donc avec attention, vous qui êtes rassemblés en foule ici, et je vais vous raconter cette révélation:

« Il y a plusieurs années, des pensées douloureuses m’affligeaient; j’avais sans cesse l’esprit agité et je priais le très Haut de vouloir bien m’accorder un enfant mâle, comme à mes aïeux qui, avant moi, avaient contracté mariage en vue de laisser des héritiers. La répartition des biens du Tout-Puissant envers chacun est juste, car il sait et comprend beaucoup mieux que nous. C’était le jeudi saint, le jour du carême où l’on veille pour se préparer à célébrer la fête de Pâques. Pendant l’office de la nuit, j’ai reçu le sacrement de la divine et expiatoire Eucharistie, et ensuite je n’ai pas pris d’autre nourriture que du pain, de l’eau et du sel, suivant la règle prescrite par le saint concile des trois cent dix-huit évêques qui, rassemblés dans la ville de Nicée, l’établirent ainsi et dont les décisions furent scellées et confirmées par l’Esprit-Saint. Le chœur des clercs, ayant longtemps récité un canon entier des psaumes, et s’étant abandonné à un profond sommeil, peur avoir longtemps veillé, paraissait comme à demi mort. Ils avaient passé le carême, en priant sans cesse et le jour et la nuit, et en observant un jeûne rigoureux. La semaine sainte surtout, ils s’appliquèrent à redoubler de prières, en proposant d’en obtenir le prix par leur zèle empressé. Les cierges et les lampes brillaient avec éclat, et le lecteur prolongeait exprès sa lecture pour reprendre un peu de force, et pour que les clercs pussent continuer les canons. On attendait aussi que le peuple se rassemblât comme à l’ordinaire dans l’église pour assister aux offices de la nuit; puisque tous, hommes et femmes, désiraient ardemment parvenir le plus tôt possible au salut éternel. Et moi, j’étais assis près de l’autel du Seigneur, dans la ville de Vagharschabad.

16. Vision que saint Sahag le Parthe eut à Vagharschabad, pendant qu’il s’était assis dans la grande chapelle de l’église cathédrale, près de l’autel du Seigneur. Nous allons décrire les détails de cette vision qui sont les paroles du Père, de Jésus-Christ Dieu et du Saint-Esprit.

1. Voici que tout à coup le ciel s’est entrouvert, et il en jaillit une éclatante lumière qui illumina toute la terre. — 2. Un autel de nuages me parut s’élever de la terre, ayant une forme carrée, et sa hauteur, en grandissant, couvrait toute la terre. — 3. Sur l’autel, il y avait un vase sacré d’or pur, tel qu’il convient au service du Seigneur, et couvert d’un voile fin de couleur blanche. — 4. Sur la coupole voûtée, on voyait distinctement le signe de la sainte croix, dont l’aspect n’était pas matériel, mais entièrement lumineux. — 5. Et voilà qu’il s’éleva tout à coup un vent très faible, et une partie du voile se souleva. — 6. J’ai jeté les yeux sur cet objet, et j’ai vu qu’il y avait sur l’autel une table carrée, ornée de pierres précieuses et enrichie de diamants de diverses couleurs. — 7. Sur l’autel était placé un pain de purification et une grappe de raisin, à l’imitation de l’admirable mystère de la Rédemption céleste. —8. Près de l’Eucharistie, on voyait un olivier, chargé de fruits et de feuillage, dont je ne pouvais mesurer la hauteur et la largeur, et dont les fruits étaient mûrs et en grand nombre; il brillait d’une beauté ineffable et merveilleuse. — 9. Quatre rameaux séparés et d’une hauteur égale à celle de l’olivier s’étaient penchés vers la terre; trois d’entre eux semblaient être d’une égale grandeur et d’une égale fécondité, mais le quatrième différait des autres par sa petite dimension et par sa stérilité. — 10. Les fruits de ces quatre rameaux n’étaient pas semblables, ni d’une égale fécondité, ni en nombre aussi considérable que les autres fruits de l’olivier; mais ils étaient en moins grande quantité, chétifs et presque desséchés. —11. A gauche de l’autel, j’ai vu un trône élevé, de forme carrée, de couleur céleste et [transparent comme le] cristal. —12. Il était couvert d’une étoffe épaisse et foncée. — 13. Au souffle de ce vent agréable et un peu agité, l’étoffe se souleva, et j’ai vu un grand plateau d’argent sur le trône. — 14. Il y avait sur le plateau un voile d’étoffe très fine et pliée; — 15, et tout auprès un globe rond en or, un parchemin ayant la forme d’un livre carré, au commencement duquel plusieurs lignes étaient tracées en caractères d’or, d’une manière si merveilleuse qu’elles semblaient formées par une main habile. A l’intérieur du parchemin, on apercevait d’autres lignes avec des lettres effacées, séparées de celles des caractères tracés en or, et doit en ne distinguait ni la forme ni la figure. — 16. A l’extrémité du parchemin, je remarquai, à distance des lignes effacées, une ligne et demie tracée en lettres d’or, encore plus admirable, que les premières écrites su commencement du parchemin. — 17. La moitié de la ligne était jusqu’à la moitié des lettres beaucoup plus dorée; le reste jusqu’à la fin paraissait être en encre de pourpre. — 18. Le bord du plateau était enjoué d’une foule d’enfants mêlés et de quelques jeunes filles, — 19, tous d’une beauté remarquable et enveloppés de lumière. — 20. Les rayons qui s’échappaient de leurs vêtements répandaient les uns, une lumière rouge, —21, les autres éclataient des couleurs les plus vives et les plus variées. — 22. Tous avaient le visage tourné vers l’autel, ne détournant point leurs yeux du mystère de la Rédemption. — 23. Tout à coup le trône commença à s’ébranler violemment. — 24. Les enfants que j’avais vus pleins de jeunesse se transformèrent aussitôt en hommes dans toute la force de l’âge, et, prenant des ailes, ils s’envolèrent vers l’autel sacré qui était enrichi de diamants de diverses couleurs, et, s’étant rangés en cet endroit, ils chantèrent le Trisagion. — L’autel sacré disparut avec eux au-delà du ciel. Et voici que tout à coup m’apparut une forme humaine, un homme resplendissant de lumière, dont la splendeur éclatante affaiblissait la lumière du soleil. En prenant son essor, il s’élança là où je me trouvais, et moi, au comble de l’étonnement à l’aspect éclatant de cet homme, aussitôt, en tremblant, je me prosternai à terre. Alors, me prenant par la main, il me releva, me mit debout, en me disant: Courage ! sois fort et sans crainte; que ton cœur mette sa confiance dans le nom du Tout-Puissant qui a fait tout cela et qui t’a révélé le grand mystère de son œuvre divine déjà annoncée. A ces paroles, je repris mes sens et mes forces; il me dit: Pourquoi es-tu triste et pourquoi des pensées affligeantes agitent-elles ton âme? Pourquoi te troubles-tu en roulant des projets incertains dans ton esprit, parce qu’il ne t’est pas né un fils? tandis que tu connaissais parfaitement la volonté dit Seigneur qui a sagement réparti à chacun ses avantages, sans refuser injustement à qui que se sait ce qui est raisonnable. Or le très Haut, plein de compassion envers toi, car il t’aime, a voulu que ces pensées inutiles fussent chassées de ton cœur, en te consolant par cette vision; puisqu’une grande révélation t’a été manifestée, non seulement pour le présent, mais surtout pour l’avenir, en t’informant de tout ce qui doit arriver jusqu’à la fin du monde. Tout cela a été révélé à toi et à tous ceux qui ont foi à sa parole, comme il l’a fait pour ton véritable aïeul saint Grégoire. Cependant ce fut à toi en particulier qu’a été révélé tout ce qui doit se passer jusqu’à la fin du monde. Or, écoute que je t’explique cette révélation, comme il m’a été ordonné; et toi, en me prêtant une oreille attentive, grave mes paroles sur les tablettes de ton cœur, en souvenir éternel, sans rien changer, et tu le laisseras par écrit au peuple fidèle, jusqu’à la fin du monde.

17. Explication de la vision de saint Sahag, donnée par l’ange du Seigneur, qui lui commenta en détail tout ce qui concerne la vie de l’homme et la fin du monde.

« 1. — Le ciel entrouvert et la lumière que tu as vue se répandre sur toute la terre indiquent que, par la bienvenue de l’immortel Fils de Dieu, la porte de la grâce de miséricorde sera ouverte pour tous ceux qui l’aiment et qui observent ses commandements, sur lesquels brillent les rayons de la lumière triomphante de sa doctrine, et ils les illuminent. — 2. L’autel carré qui t’apparut s’élevant de la terre au ciel, c’est la foi de la vérité, par laquelle les justes montent de cette vie pénible au repos du céleste séjour. —3. Comme l’autel t’apparut de la couleur d’un nuage, celui qui monta au ciel, porté sur les nues, doit lui-même venir pour transporter avec lui les justes dans le séjour du royaume du Père, où il y a plusieurs demeures, comme tu en as été instruit par le Saint-Esprit qui a parlé par la bouche de l’illustre saint Paul qui dit: « Nous serons avec eux transportés sur les nuages de l’air à la rencontre du Seigneur. » —4. Par le vase d’or qui était sur l’autel, recouvert d’une étoffe fine et blanche et qui cachait la table sacrée et le saint mystère qui y est renfermé, tu dois savoir que les mystères de la science divine sont profonds et incompréhensibles par leur sublimité et leur sainteté, comme la pureté de l’or passé au creuset et la blancheur d’un voile de lin. — 5. Tu as vu le signe de la croix vivifiante, puisque c’est avec elle que toutes les créatures, abattues par le péché, ont repris la vie et se sont relevées, et qu’à la venue du Christ apparaîtra d’abord la croix, puis se dévoilera le mystère du jugement et de la récompense, selon le mérite des œuvres de chacun. — 6. Le vent paisible qui a soufflé et soulevé une partie du voile signifie que tu dois comprendre que le Saint-Esprit t’a démontré la douce effusion des grâces, par laquelle il révèle à ses saints les mystères cachés de sa divinité. — 7. L’autel d’or, enrichi de pierres précieuses, signifie la consubstantialité de la très Sainte Trinité, qui, imprimant en elle les épreuves et les vertus des justes, à la façon des pierres précieuses de diverses variétés, réjouit ceux qui, s’approchant avec elle de la table sacrée, goûtent pieusement le corps et le sang de Jésus-Christ. —8. Le pain et la grappe de raisin, qui t’apparurent sur la table, représentent l’image du corps et du sang de la passion salutaire de Jésus-Christ. —9. L’apparition de l’olivier merveilleux qui s’élevait auprès de l’autel sacré, chargé de feuillage et de fruits, te démontre la bonté, la charité et l’amour réciproque des hommes, puisque, de toutes les vertus, la plus proche et la plus agréable la divinité, c’est la charité par laquelle se sont distingués les anciens patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, et dont l’absence a fait réprouver même la vertu irréprochable de ces vierges qui ont été chassées des noces. C’est par la charité que l’on fait sur les hommes l’épreuve de la prédication du Christ qui a dit: A ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. Ceux qui observent surtout avec un empressement manifeste ce commandement, non seulement avec les pauvres, mais encore envers leurs amis, leurs frères, et envers tous ceux qui font régner la paix sur la terre, auront avec eux le Seigneur et la gloire; il leur distribuera la prospérité de la fertilité du sol, semblable en cela à l’olivier que tu as vu chargé de fruits et orné de feuillage. — 10. Les quatre rameaux de l’olivier qui paraissaient penchés vers la terre, dont trois étaient d’égale longueur et le quatrième que tu as vu plus petit de moitié en comparaison des autres rameaux et moins fertile que les autres , — car les fruits de ce rameau étaient maigres et flétris, et leurs produits inférieurs et médiocres, comparativement aux autres fruits mûrs de l’olivier, —[ont une explication]. Or, sois attentif, et je te dirai tout ce que le très Haut a décidé. Depuis ce moment jusqu’à la fin du monde, trois dizaines et une demi-dizaine diminueront dans tout l’univers, jusqu’à la venue de l’abomination de la désolation, que le Saint-Esprit a prédite par la bouche du prophète Daniel, ce qui forme exactement trois cent cinquante ans, conformément au nombre égal des fruits des trois rameaux et à celui de la moitié — 11. Et comme tu as vu les fruits du rameau desséchés et flétris et tout à fait différents des autres fruits suspendus aux branches de l’olivier, observe bien et considère que la charité et la justice ont été arrachées du cœur de tous les hommes, et cela est enregistré exactement et scellé dans le livre de Dieu qui sait tout, qui tolère avec longanimité, mais qui juge avec sévérité. —12. Le trône carré, de couleur bleu-céleste et transparente comme le cristal, qui t’a été montré à gauche de l’autel, représente le siège du pontificat et du royaume; c’est ce qui est véritablement confirmé par la parole divine. — 13. Quant au plateau d’argent qui y était placé, [il représente] la parole divine qui s’est répandue, comme l’argent précieux éprouvé et bullant chez toutes les nations qui l’ont accueillie. Le psalmiste lui-même, inspiré par le Saint-Esprit, nous l’apprend en disant: Les paroles du Seigneur sont comme l’argent passé au feu et éprouvé dans le creuset de terre; et sache qu’en disant de terre, le prophète annonce la naissance du Fils de Dieu, par le moyen de la sainte Vierge. — 14. Le trône qui t’apparut d’un aspect bleuâtre et semblable au cristal désigne le trouble orageux de la nation arménienne. — 15. Car le voile en étoffe grossière et foncée indique aussi le grand deuil qui sera répandu sur tout le pays, puisque la vision tire à sa fin. — 16. Le voile de fine étoffe que tu voyais replié et mis sur le plateau, avec le globe d’or sur le voile; l’un veut dire le pontificat, et l’autre le royaume. Et comme personne ne se revêtit de ce voile et qu’il n’y avait non plus personne qui tint le globe en main, — 17, sache cependant que le royaume cessera certainement dans la race arsacide, ainsi que le pontificat dans la famille du digne pontife Grégoire. — 18. Quant au parchemin qui ta été montré sous la forme d’un livre et qui portait as commencement quelques lignes tracées en caractères d’or, la grâce du Saint-Esprit t’a fait voir le sacre des hommes saints, issus des fils du bienheureux Grégoire, qui succéderont dignement au siège pontifical; ce sont les élus, inscrits en caractères d’or dans le livre céleste. — 19. Et comme il t’apparut dans le milieu du parchemin, loin des lignes en or, quelques lignes mal tracées et effacées, sache qu’au siège de saint Grégoire succéderont des pontifes qui seront élevés à la dignité suprême, non pas suivant l’ordre des apôtres, ni suivant les règles du concile des trois cent dix-huit évêques, mais ils s’y porteront audacieusement pour la vaine gloire de ce monde et ils aimeront mieux les richesses que Dieu. Et comme un pontificat aussi méprisable n’est pas conforme à la volonté du très Haut, ils sont effacés du livre céleste de félicité; ils porteront dans le feu éternel la peine de leur perdition et de celle du peuple. Quant à l’autre ligne et demie qui te parut merveilleusement écrite en caractères d’or, à l’extrémité inférieure du parchemin, tiens pour certain que, lorsque l’abomination de la désolation apparaîtra de nouveau, un roi s’élèvera de la famille des Arsacides, et le siège pontifical se rétablira par les descendants de saint Grégoire. Et comme le globe et le voile n’étaient pas tout à fait déshonorés, jetés par terre et foulés aux pieds, mais que le globe paraissait brillant et le voile splendidement replié; par cela, comme aussi par l’admirable ligne en or et par l’autre demi-ligne, l’inspiration divine t’a été révélé d’une manière très claire qu’à l’époque de l’orgueilleux ennemi de la vérité, un saint homme de la famille de saint Grégoire, montera sur le trône pontifical. Il terminera son patriarcal, endurant beaucoup de souffrances, à cause de faux prophètes du prince de perdition; il expirera en paix et non pas sous le coup du glaive. Son autre fils, succédant au siège pontifical, après avoir longtemps enduré plusieurs tourments à différentes reprises, comme la flagellation, la faim, des persécutions et d’amers chagrins, subira la mort du martyre sous le glaive de bourreaux impitoyables. — 20. Une partie des lignes écrites, qui te fut montrée en encre de pourpre, démontre clairement le martyre que les saints devront endurer. — 21. Quant à cette foule d’enfants qui t’est apparue, entourant le plateau d’argent, sois au comble de la joie, car du sein de ta race se propageront plusieurs rejetons, des hommes pleins de courage, auxquels s’uniront beaucoup d’autres gens de bien parmi les satrapes arméniens. Tous, fortifiés par la parole divine, comptant pour rien la puissance des rois et les menaces des princes, s’uniront dans l’espérance du désirable appel céleste, en s’éloignant des vaines grandeurs et des honneurs passagers, pour lesquels quelques-uns, en échangeant la gloire du Dieu incorruptible pour une vie frivole et corruptible dans ce monde, abjurent la foi. En effet, la ruine est proche des faibles, tandis que l’assistance [divine] est toute prête pour sauver les forts. — 22. Parmi les enfants que tu as vus exécuter des chœurs autour du saint autel, ne détournant jamais les yeux du côté des erreurs du faux culte païen, quelques-uns, parvenus à l’âge mûr, mériteront de remporter la palme du martyre. — 23. Beaucoup d’autres, non seulement parmi les hommes, mais aussi parmi les femmes, finiront leurs jours, non pas avec le fer, mais ornés de plusieurs vertus et animés par la grâce du Saint-Esprit. — 24. Les rayons resplendissants que tu as vus sortir des vêtements des enfants, dont quelques-uns lançaient une lumière rougeâtre et de diverses nuances, signifient le martyre de ceux qui endureront la mort en versant leur sang. — 25. Les autres rayons de diverses couleurs désignent le brillant éclat de la splendeur de l’homme vertueux, puisque les peines et les mérites des hommes justes sont nombreux et ne peuvent se compter. — 26. Et comme tu as vu le trône s’ébranler violemment et que ceux qui autrefois te paraissaient des enfants, maintenant parvenus à l’âge mûr, montaient de la terre au ciel, le dispensateur des biens t’a révélé toute la vie des justes sur la terre, et leur ascension au ciel comme des anges. Car les justes ont vécu en ce monde dans l’innocence comme des enfants ne tournant jamais le regard de leur âme sur de vaines distractions, mais ils attendaient avec impatience d’être appelés à la félicité céleste. En effet, plusieurs souverains violents jetteront désormais le monde dans le désordre; on verra les rois se soulever contre les rois; il y aura des tremblements de terre, des famines et beaucoup d’autres tribulations qui annonceront l’avènement du fils de la perdition. Il viendra se placer dans le lieu saint, comme il est écrit, et se fera passer pour Dieu. Il sera épuisé et consumé par la puissance céleste. Le Seigneur Jésus le terrassera du souffle de sa bouche. Alors les justes, ornés de vertus et parvenus à la perfection, s’envoleront dans les demeures éternelles, et ainsi, ils resteront sans cesse avec le Seigneur, et sa parole s’accomplira pour eux, lorsqu’il dit: Là où je suis, là sera aussi mon serviteur. Quant à toi, mets le sceau à la vision qui t’a été révélée d’en haut, car rien ne restera sans effet jusqu’à ce que tout soit accompli. »

« Et moi, réveillé comme d’un sommeil après la vision que le très Haut m’avait révélée d’une manière aussi visible que si elle avait eu lieu pendant l’éclat du jour, je fus saisi d’un grand étonnement, et j’ai glorifié le Dieu bienfaisant qui daigna me montrer à moi, qui en suis indigne, une vision si terrible. Jusqu’à ce jour, j’ai gardé mon secret sans en faire part à personne; mais maintenant je vous l’ai fait connaître, non seulement parce que mon cœur est tourmenté, mais aussi parce que j’ai craint de le cacher afin de n’être pas jugé et puni, comme un homme désobéissant, par celui qui m’a révélé cette vision et m’a ordonné de laisser au pays ce dépôt par écrit. »

La noblesse arménienne, les chefs, les princes et la multitude des personnes qui étaient rassemblées en cet endroit, ayant entendu toutes ces choses de la bouche du saint patriarche Sahag, frappés de terreur, fondirent en larmes, et depuis lors, personne n’osait plus lui parler de cette affaire.

18. Mort de Sahag et de Mesrob.

Depuis cette époque, [Sahag,] cet homme vertueux, renonçant à toute occupation mondaine, s’adonna seulement à la prière et à l’enseignement; car plusieurs des évêques et des prêtres vénérables ne pouvaient plus se détacher, ni s’éloigner de la source intarissable de la doctrine du saint, partout où ils le rencontraient. Soit dans la ville, soit dans les campagnes. Après avoir vécu un grand nombre d’années, et parvenu à une vieillesse avancée, Sahag mourut en paix dans le canton de Pakrévant, dans le village appelé Plour, au commencement de la seconde année d’Iezdedjerd (Azguerd), fils de Vram, roi des Perses, le trentième jour de navassart, à la troisième heure du jour. Ce même jour était l’anniversaire de sa naissance, ainsi que nous l’avons appris par des personnes bien renseignées et par l’histoire du bienheureux Gorioun. Il n’avait aucun enfant mâle, mais seulement une fille qu’il avait donnée en mariage à Hamazasp, seigneur des Mamigoniens et général en chef des Arméniens, qui eut trois fils: saint Vartan, saint Hemaïag et le bienheureux Hamazasbian, auxquels saint Sahag donna en héritage ses biens, consistant en villages, fermes, et tout ce qu’il avait en sa possession. Alors, étendant ses mains, il leur donna sa sainte bénédiction et il leur recommanda de conserver les préceptes de la doctrine de saint Grégoire qu’il enseigna à toute l’Arménie, en leur ordonnant de servir et d’adorer le seul et vrai Dieu. Jésus-Christ, Notre Seigneur et Rédempteur. Une grande foule de prêtres et de nobles recueillirent les restes précieux du saint et les portèrent dans son village d’Aschdischad, au canton de Daron; et là, ayant disposé le tombeau du saint, ils y placèrent solennellement la pieuse dépouille mortelle du juste, repos digne de ce saint homme.[30] Ensuite on y construisit une église magnifique et une chapelle des saints, en les embellissant d’ornements riches et splendides. On y fonda également un monastère pour de nombreux religieux, qu’on pourvut de grands revenus et de biens pour subvenir aux besoins de cette importante communauté. On y établit des réunions annuelles et universelles, où, à une époque fixe, une grande affluence de peuple, de nobles et de prêtres du pays, accouraient avec empressement, même des lieux les plus éloignés, pour célébrer l’anniversaire de la commémoration du saint. Les pèlerins obtenaient, des reliques du saint, des grâces nombreuses et la guérison de tous leurs maux; enfin, la joie au cœur, ils retournaient chez eux.

Dans la même année, six mois après la mort de saint Sahag, mourut aussi le bienheureux Mesrob, dans la ville de Vagharschabad, nommée également nouvelle ville (Nor Khagbakh), le 13 du mois de méhégan.[31] Vahan Amadouni, ayant recueilli ses dépouilles, les transporta dans son village d’Oschagan, où on les déposa en pompe dans une sépulture.[32] Tout le peuple d’Ararat célèbre solennellement la fête de sa commémoration. [A Sahag] succéda sur le siège pontifical arménien, par ordre du bienheureux Mascgthotz (Mesrob), saint Joseph, du canton de Vaiotz-Dzor, du village de Khoghotzim. Par l’intercession de ces saints enlevés par la mort, l’Arménie conserva la foi orthodoxe jusqu’à la douzième année d’Iezdedjerd, fils de Vram, roi des Perses.

19. Desseins perfides de Mihr Nersèh contre les Arméniens.

Iezdedjerd, roi des Perses, avait un ministre appelé Mihr Nersèh,[33] homme perfide et cruel, qui, depuis plusieurs années, nourrissait dans son âme des projets pervers, pour la perte et la damnation des esprits pusillanimes. Il trouva dans un membre de la famille de Siounie, nommé Varazvagan, un coopérateur méchant et un conseiller criminel pour le seconder dans ses funestes pensées, méditées depuis longtemps. Ainsi, de même que dans le paradis le démon trempa à l’aide du serpent la femme du premier homme, de même Mihr Nersèh se servit de Varazvagan pour exécuter ses perfides projets. Varazvagan était devenu le gendre de Vasag, prince de Siounie, et, au dire de quelques-uns, lui et la fille du prince de Siounie avaient une haine violente l’un contre l’autre; le beau-père ressentait une indignation profonde contre son gendre et chercha à se venger de lui en faisant mourir les ennemis de sa fille. A la fin, il le chassa de l’Arménie.

Le perfide Varazvagan, s’étant aperçu de la considération parfaite dont Vasag [jouissait] et ne pouvant souffrir la dure oppression de son beau-père qui exerçait une autorité absolue pendant son administration, s’enfuit en Perse et se réfugia chez Mihr Nersèh, intendant-général des Ara. Aussitôt, roulant dans son esprit des pensées infernales, il devint la cause de la ruine de la nation, sachant bien que de son côté Mihr Nersèh, dans son âme, était porté à seconder ses perfides projets. Faisant alliance avec Satan, il conçut l’infâme pensée de renier la vérité; il commença à adorer le Soleil et la Lune, astres établis par le Créateur pour le besoin des hommes; et, de son propre mouvement, se détachant de la sainte et véritable doctrine de la vie, — que le martyr et l’apôtre de l’Arménie, Grégoire, enseignant jour et nuit, propagea dans l’âme de tous par des prières constantes, par des supplications continuelles, en endurant de grandes et nombreuses souffrances, — il entra dans le temple du Feu et en confessa la divinité. Il renia la sainte Trinité indivisible et consubstantielle; il devint un empoisonneur fatal, un ministre de la perdition des âmes, en se servant de l’inique et perfide Mihr Nersèh qui devint dès lors son précepteur, puisqu’il instruisait avec soin, jour et nuit, le misérable prince de Siounie, Varazvagan, en lui parlant en ces termes: « Vois avec les yeux de l’âme et admire cet empire qui est si formidable et si supérieur à tous les empires; la force de sa cavalerie, la discipline, l’éclat de ses armes qui font frémir et trembler tous ceux qui les aperçoivent ou qui en entendent parler, soit qu’ils soient soumis, soit qu’ils soient insoumis. Vois aussi l’excellence de nos lois infaillibles et légitimes, en rapport avec la dignité de cet empire. En effet, qui ne contemple pas dans tout l’univers la splendeur du soleil qui, par ses rayons, illumine toutes les créatures, les hommes et les animaux; qui ne remarque l’utilité du feu, réchauffant et fécondant tous les êtres raisonnables, tous les éléments; et le souffle des brises tempérées qui, en faisant mûrir les plantes et les semences, offrent aux hommes le bien-être et la jouissance? Mais ceux-là (les Arméniens), parce qu’ils se révoltent contre nous, ils voient tout cela et ne le comprennent pas, car ils n’ont pas comme nous l’intelligence et de sages instructions. Et comme ils ne peuvent pas connaître les dieux, ni même les avantages que chacun d’eux accorde aux hommes, il est certain et positif que les dieux indignés n’ont pas voulu faire connaître aux insensés les faveurs qu’ils accordent spécialement au monde. Ainsi celles des nations qui obéissent à notre autorité suprême et qui sont sujettes d’un empire si redoutable, périront éternellement, et nous, nous serons blâmés et punis par Dieu. »

Varazvagan, disciple enthousiaste de Mihr Nersèh, ayant entendu cette doctrine de son maître perfide, ne put revenir de l’étourdissement satanique de son esprit troublé et ne put répondre à son maître insensé: « Comment un dieu qui par lui-même est imparfait et incomplet peut-il accorder à un autre la perfection qu’il demande? Car quelqu’un peut donner à un suppliant ce qu’il possède; et celui qui n’a rien en propre et qui a reçu une chose d’un autre qui en possède plusieurs, peut donner une partie de la chose qu’il possède; mais ce qu’il n’a pas, il est évident qu’il ne peut pas même le donner à un autre. Car si quelqu’un, brûlé par la chaleur et ayant besoin de fraîcheur, se met à rechercher encore de la chaleur, non seulement il n’atteint pas son désir, mais encore on le considère comme un homme étourdi et ridicule. En effet, le suppliant lui-même sait bien ce qu’il désire obtenir de lui, mais il ne le possède pas, ni même il ne peut rien donner; or donc, s’il insiste à le solliciter par des instances réitérées et par de longues prières, c’est un insensé et un homme misérable. Il en serait de même