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livre 1 : CLIO
livre 2 : EUTERPE
livre 3 : THALIE
livre 5 : TERPSICHORE
livre 6 : ÉRATO
livre 7 : POLYMNIE
livre 8 : URANIE
livre 9 : CALLIOPE

 

TEXTE NUMÉRISÉ ET MIS EN PAGE PAR François-Dominique FOURNIER

HISTOIRE D'HÉRODOTE

LIVRE QUATRIÈME.

 

 

 

MELPOMÈNE

 


 

 

LA SCYTHIE. - HERCULE. - LES GRYPHONS. - LES HYPERBORÉENS. - DESCRIPTION DE LA TERRE. - PEUPLE DE SCYLAX. - USAGE DE SCYTHES - ANACHARSIS. - EXPÉDITION DE DARIUS. - LE PONT-EUXIN. - LES AMAZONES. - LES THRACES. - LES GÈTES. - LA LIBYE. - CULTE DU SOLEIL, etc. 

I. Après la prise de Babylone, Darius marcha en personne contre les Scythes. L'Asie était alors riche, très peuplée, et se trouvait dans l'état le plus florissant. Ce prince souhaitait ardemment se venger de l'insulte que les Scythes avaient faite les premiers aux Mèdes, en entrant à main armée dans leur pays, et de ce qu'après une victoire complète ils étaient devenus les maîtres de l'Asie supérieure pendant vingt-huit années, comme je l'ai dit auparavant. Ils y étaient entrés en poursuivant les Cimmériens, et en avaient enlevé l'empire aux Mèdes, qui le possédaient avant leur arrivée.
Après une absence de vingt-huit ans, les Scythes avaient voulu retourner dans leur patrie ; mais ils n'avaient pas trouvé dans cette entreprise moins de difficultés qu'ils n'en avaient rencontré en voulant pénétrer en Médie. Une armée nombreuse était allée au-devant d'eux, et leur en avait disputé l'entrée ; car leurs femmes, ennuyées de la longueur de leur absence, avaient eu commerce avec leurs esclaves.

II. Les Scythes crèvent les yeux à tous leurs esclaves, afin de les employer à traire le lait, dont ils font leur boisson ordinaire. Ils ont des soufflets d'os qui ressemblent à des flûtes ; ils les mettent dans les parties naturelles des juments ; les esclaves soufflent dans ces os avec la bouche, tandis que d'autres tirent le lait. Ils se servent, à ce qu'ils disent, de ce moyen parce que le souffle fait enfler les veines des juments, et baisser leur mamelle.
Lorsqu'ils ont tiré le lait, ils le versent dans des vases de bois autour desquels ils placent leurs esclaves pour le remuer et l'agiter. Ils enlèvent la partie du lait qui surnage (01), la regardant comme la meilleure et la plus délicieuse, et celle de dessous comme la moins estimée. C'est pour servir à cette fonction que les Scythes crèvent les yeux à tous leurs prisonniers ; car ils ne sont point cultivateurs, mais nomades.

III. De ces esclaves et des femmes scythes, il était né beaucoup de jeunes gens, qui, ayant appris quelle était leur naissance, marchèrent au-devant des Scythes qui revenaient de la Médie. Ils commencèrent d'abord par couper le pays en creusant un large fossé depuis les monts Tauriques jusqu'au Palis-Maeotis, qui est d'une vaste étendue. Ils allèrent ensuite camper devant les Scythes qui tâchaient de pénétrer dans le pays, et les combattirent. Il y eut entre eux des actions fréquentes, sans que les Scythes pussent remporter le moindre avantage. « Scythes, que faisons-nous ? s'écria l'un d'entre eux ; s'ils nous tuent quelqu'un des nôtres, notre nombre diminue ; et, si nous tuons quelqu'un d'entre eux, nous diminuons nous-mêmes le nombre de nos esclaves. Laissons là, si vous m'en croyez, nos arcs et nos javelots, et marchons à eux, armés chacun du fouet dont il se sert pour mener ses chevaux. Tant qu'ils nous ont vus avec nos armes, ils se sont imaginé qu'ils étaient nés nos égaux. Mais quand, au lieu d'armes, ils nous verront le fouet à la main, ils apprendront qu'ils sont nos esclaves, et, convaincus de la bassesse de leur naissance, ils n'oseront plus nous résister. »

IV. Ce conseil fut suivi. Les esclaves étonnés prirent, aussitôt la fuite, sans songer à combattre. C'est ainsi que rentrèrent dans leur pays les Scythes, qui, après avoir été les maîtres de l'Asie, en avaient été chassés par les Mèdes. Darius leva contre eux une nombreuse armée, pour se venger de cette invasion.

V. Les Scythes disent que de toutes les nations du monde la leur est la plus nouvelle, et qu'elle commença ainsi que je vais le rapporter.
La Scythie était autrefois un pays désert. Le premier homme qui y naquit s'appelait Targitaüs. Ils prétendent qu'il était lits de Jupiter et d'une fille du Borysthène : cela ne me paraît nullement croyable ; mais telle est l'origine qu'ils rapportent. Ce Targitaüs eut trois fils l'aîné s'appelait Lipoxaïs, le second Arpoxaïs, et le plus jeune Colaxaïs.
Sous leur règne, il tomba du ciel, dans la Scythie, une charrue, un joug, une hache et une soucoupe d'or. L'aîné les aperçut le premier, et s'en approcha dans le dessein de s'en emparer ; mais aussitôt l'or devint brûlant. Lipoxaïs s'étant retiré, le second vint ensuite, et l'or s'enflamma de nouveau. Ces deux frères s'étant donc éloignés de cet or brûlant, le plus jeune s'en approcha, et trouvant l'or éteint, il le prit et l'emporta chez lui. Les deux aînés, en ayant eu connaissance, lui remirent le royaume en entier.

VI. Ceux d'entre les Scythes qu'on appelle Auchates sont, à ce qu'on dit, issus de Lipoxaïs ; ceux qu'on nomme Catiares et Traspies descendent d'Arpoxaïs, le second des trois frères ; et du plus jeune, qui fut roi, viennent les Paralates. Tous ces peuples en général s'appellent Scolotes, du surnom de leur roi ; mais il a plu aux Grecs de leur donner le nom de Scythes.

VII. C'est ainsi que les Scythes racontent l'origine de leur nation. ils ajoutent qu'à compter de cette origine et de Targitaüs, leur premier roi, jusqu'au temps oit Darius passa dans leur pays, il n'y a pas en tout plus de mille ans, mais que certainement il n'y en a pas moins. Quant à l'or sacré, les rois le gardent avec le plus grand soin. Chacun d'eux le fait venir tous les ans dans ses États, et lui offre de grands sacrifices pour se le rendre propice. Si celui qui a cet or en garde s'endort le jour de la fête, en plein air, il meurt dans l'année, suivant les Scythes ; et c'est pour le récompenser et le dédommager du risque qu'il court qu'on lui donne toutes les terres dont il peut, dans une journée, faire le tour à cheval. Le pays des Scythes étant très étendu, Colaxaïs le partagea en trois royaumes, qu'il donna à ses trois fils. Celui des trois royaumes où l'on gardait l'or tombé du ciel était le plus grand. Quant aux régions situées au nord et au-dessus des derniers habitants de ce pays, les Scythes disent que la vue ne peut percer plus avant, et qu'on ne peut y entrer, à cause des plumes qui y tombent de tous côtés. L'air en est rempli, et la terre couverte (02) ; et c'est ce qui empêche la vue de pénétrer plus avant.

VIII. Voilà ce que les Scythes disent d'eux-mêmes, et du pays situé au-dessus du leur. Mais les Grecs, qui habitent les bords du Pont-Euxin, racontent qu'Hercule,. emmenant les troupeaux de boeufs de Géryon, arriva dans le pays occupé maintenant par les Scythes, et qui était alors désert ; que Géryon demeurait par delà le Pont, dans une île que les Grecs appellent Érythie, située près de Gades, dans l'Océan, au delà des colonnes d'Hercule. Ils prétendent aussi que l'Océan commence à l'est, et environne toute la terre de ses eaux ; mais ils se contentent de l'affirmer sans en apporter de preuves.
Ils ajoutent qu'Hercule, étant parti de ce pays, arriva dans celui qu'on connaît aujourd'hui sous le nom de Scythie ; qu'y ayant été surpris d'un orage violent et d'un grand froid, il étendit sa peau de lion, s'en enveloppa, et s'endormit ; et que ses juments, qu'il avait détachées de son char pour paître, disparurent pendant son sommeil, par une permission divine.

IX. Hercule les chercha à son réveil, parcourut tout le pays, et arriva enfin dans le canton appelé Hylée. Là il trouva, dans un antre, un monstre composé de deux natures, femme depuis la tête jusqu'au-dessous de la ceinture, serpent par le reste du corps. Quoique surpris en la voyant, il lui demanda si elle n'avait point vu quelque part ses chevaux. « Je les ai chez moi, lui dit-elle ; mais je ne vous les rendrai point que vous n'ayez habité avec moi. » Hercule lui accorda à ce prix ce qu'elle désirait. Cette femme différait cependant de lui remettre ses chevaux, afin de jouir plus longtemps de sa compagnie. Hercule de son côté souhaitait les recouvrer pour partir incessamment. Enfin elle les lui rendit, et lui tint en même temps ce discours : « Vos chevaux étaient venus ici ; je vous les ai gardés : j'en ai reçu la récompense. J'ai conçu de vous trois enfants. Mais que faudra-t-il que j'en fasse, quand ils seront grands ? Les établirai-je dans ce pays-ci, dont je suis la souveraine ? ou voulez-vous que je vous les envoie ? »
« Quand ces enfants auront atteint l'âge viril, lui répondit Hercule, suivant les Grecs, en vous conduisant de la manière que je vais dire, vous ne courrez point risque de vous tromper. Celui d'entre vous que vous verrez bander cet arc comme moi et se ceindre de ce baudrier comme je fais, retenez-le dans ce pays, et qu'il y fixe sa demeure. Celui qui ne pourra point exécuter les deux choses que j'ordonne, faites-le sortir du pays. Vous vous procurerez par l'a de la satisfaction, et vous ferez ma volonté. »

X. Hercule, en finissant ces mots, tira l'un de ses arcs, car il en avait eu deux jusqu'alors, et le donna à cette femme. Il lui montra aussi le baudrier ; à l'endroit où il s'attachait pendait une coupe d'or : il lui en fit aussi présent, après quoi il partit. Lorsque ces enfants eurent atteint l'âge viril, elle nomma l'aîné Agathyrsus, le suivant Gélonus, et le plus jeune Scythès. Elle se souvint aussi des ordres d'Hercule, et les suivit. Les deux aînés, trouvant au-dessus de leurs forces l'épreuve prescrite, furent chassés par leur mère, et allèrent s'établir en d'autres pays. Scythès, le plus jeune des trois, fit ce que son père avait ordonné, et resta dans sa patrie. C'est de ce Scythès, fils d'Hercule, que sont descendus tous les rois qui lui ont succédé en Scythie ; et, jusque aujourd'hui, les Scythes ont toujours porté au bas de leur baudrier une coupe, à cause de celle qui était attachée à ce baudrier. Telle fut la chose qu'imagina sa mère en sa faveur. C'est ainsi que les Grecs qui habitent les bords du Pont-Euxin rapportent cette histoire.

XI. On en raconte encore une autre à laquelle je souscris volontiers. Les Scythes nomades qui habitaient en Asie, accablés par les Massagètes, avec qui ils étaient en guerre, passèrent l'Araxe et vinrent en Cimmérie ; car le-pays que possèdent aujourd'hui les Scythes appartenait autrefois, à ce que l'on dit,aux Cimmériens. Ceux-ci,les voyant fondre sur leurs terres, délibérèrent entre eux sur cette attaque. Les sentiments furent partagés, et tous deux furent extrêmes ; celui des rois était le meilleur. Le peuple était d'avis de se retirer, et de ne point s'exposer au hasard d'un combat contre une si grande multitude ; les rois voulaient, de leur côté, qu'on livrât bataille à ceux qui venaient les attaquer. Le peuple ne voulut jamais céder au sentiment de ses rois, ni les rois suivre celui de leurs sujets. Le peuple était d'avis de se retirer sans combattre, et de livrer le pays à ceux qui venaient l'envahir ; les rois, au contraire, avaient décidé qu'il valait mieux mourir dans la patrie que de fuir avec le peuple. D'un côté, ils envisageaient les avantages dont ils avaient joui jusqu'alors ; et, d'un autre, ils prévoyaient les maux, qu'ils auraient indubitablement à souffrir s'ils abandonnaient leur patrie.
Les deux partis persévérant dans leur première résolution, la discorde s'alluma entre eux de plus en plus. Comme ils étaient égaux en nombre, ils en vinrent aux mains. Tous ceux qui périrent dans cette occasion furent enterrés, par le parti du peuple, près du fleuve Tyras, où l'on voit encore aujourd'hui leurs tombeaux. Après avoir rendu les derniers devoirs aux morts, on sortit du pays et les Scythes, le trouvant désert et abandonné, s'en emparèrent.

XII. On trouve encore aujourd'hui, dans la Scythie, les villes de Cimmérium et de Porthmies Cimmériennes. On y voit aussi un pays qui retient le nom de. Cimmérie, et un Bosphore appelé Cimmérien. Il paraît certain que les Cimmériens, fuyant les Scythes, se retirèrent en Asie, et qu'ils s'établirent dans la presqu'île où l'on voit maintenant une ville grecque appelée Sinope. Il ne paraît pas moins certain que les Scythes s'égarèrent en les poursuivant, et qu'ils entrèrent en Médie. Les Cimmériens, dans leur fuite, côtoyèrent toujours la mer ; les Scythes, au contraire, avaient le Caucase à leur droite, jusqu'à ce que, s'étant détournés de leur chemin et ayant pris par le milieu des terres, ils pénétrèrent en Médie.

XIII. Cette autre manière de raconter la chose est également reçue des Grecs et des barbares. Mais Aristée de Proconnèse, fils de Caystrobius, écrit dans son poème épique (03) qu'inspiré par Phébus, il alla jusque chez les Issédons ; qu'au-dessus de ces peuples on trouve les Arimaspes, qui n'ont qu'un oeil ; qu'au delà sont les Gryplions, qui gardent l'or ; que plus loin encore demeurent les Hyperboréens, qui s'étendent vers la mer; que toutes ces nations, excepté les Hyperboréens, font continuellement la guerre à leurs voisins, à commencer par les Arimaspes ; que les Issédons ont été chassés de leur pays par les Arimaspes, les Scythes par les Issédons; et les Cimmériens, qui habitaient les côtes de la mer au midi, l'ont été par les Scythes. Ainsi Aristée ne s'accorde pas même avec les Scythes sur cette contrée.

XIV. On a vu de quel pays était Aristée, auteur des histoires qu'on vient de lire. Mais je ne dois pas passer sous silence ce que j'ai oui raconter de lui à Proconnèse et à Cyzique.
Aristée était d'une des meilleures familles de son pays ; on raconte qu'il mourut à Proconnèse, dans la boutique d'un foulon, où il était entré par hasard ; que le foulon, ayant fermé sa boutique, alla sur-le-champ avertir les parents du mort ; que ce bruit s'étant bientôt répandu par toute la ville, un Cyzicénien, qui venait d'Artacé, contesta cette nouvelle, et assura qu'il avait rencontré Aristée allant à Cyzique, et qu'il lui avait parlé ; que, pendant qu'il le soutenait fortement, les parents du mort se rendirent à la boutique du foulon, avec tout ce qui était nécessaire pour le porter au lieu de la sépulture ; mais que, lorsqu'on eut ouvert la maison, on ne trouva Aristée ni mort ni vif ; que, sept ans après, il reparut à Proconnèse, y fit ce poème épique que les Grecs appellent maintenant Arimaspies, et qu'il disparut pour la seconde fois. Voilà ce que disent d'Aristée les villes de Proconnèse et de Cyzique.

XV. Mais voici ce que je sais être arrivé aux Métapontins en Italie, trois cent quarante ans après qu'Aristée eut disparu pour la seconde fois, comme je le conjecture d'après ce que j'ai entendu dire à Proconnèse et à Métaponte. Les Métapontins content qu'Aristée leur ayant apparu leur commanda d'ériger un autel à Apollon, et d'élever près de cet autel une statue à laquelle on donnerait le nom d'Aristée de Proconnèse ; qu'il leur dit qu'ils étaient le seul peuple des Italiotes qu'Apollon eût visité ; que lui-même, qui était maintenant Aristée, accompagnait alors le dieu sous la forme d'un corbeau ; et qu'après ce discours il disparut. Les Métapontins ajoutent qu'ayant envoyé à Delphes demander au dieu quel pouvait être ce spectre, la Pythie leur avait ordonné d'exécuter ce qu'il leur avait prescrit, et qu'ils s'en trouveraient mieux ; et que, sur cette réponse, ils s'étaient conformés aux ordres qui leur avaient été donnés. On voit encore maintenant sur la place publique de Métaponte, près de la statue d'Apollon, une autre statue qui porte le nom d'Aristée, et des lauriers qui les environnent. Mais en voilà assez sur Aristée.

XVI. On n'a aucune connaissance certaine de ce qui est au delà du pays dont nous avons dessein de parler. Pour moi, je n'ai trouvé personne qui l'ait vu. Aristée, dont je viens de faire mention, n'a pas été an delà des Issédons, comme il le dit dans son poème épique. Il avoue aussi qu'il tenait des Issédons ce qu'il racontait des pays plus éloignés, et qu'il n'en parlait que sur leur rapport. Quoi qu'il en soit, nous avons porté nos recherches le plus loin qu'il nous a été possible, et nous allons dire tout ce que nous avons appris de plus certain par les récits qu'on nous a faits.

XVII. Après le port des Borysthénites, qui occupe justement le milieu des côtes maritimes de toute la Scythie, les premiers peuples qu'on rencontre sont les Callipides ; ce sont des Gréco-Scythes. Au-dessus d'eux sont les Alazons. Ceux-ci et les Callipides observent en plusieurs choses les mêmes coutumes que les Scythes; mais ils sèment du blé et mangent des oignons, de l'ail, des lentilles et du millet. Au-dessus des Alazons habitent les Scythes laboureurs, qui sèment du blé, non pour en faire leur nourriture, mais pour le vendre. Par delà ces Scythes on trouve les Neures. Autant que nous avons pu le savoir, la partie septentrionale de leur pays n'est point habitée. Voilà les nations situées le long du fleuve Hypanis, à l'ouest du Borysthène.

XVIII. Quand on a passé ce dernier fleuve, on rencontre d'abord l'Hylée, vers les côtes de la mer. Au-dessus de ce pays sont les Scythes cultivateurs. Les Grecs qui habitent les bords de l'Hypanis les appellent Borysthénites ; ils se donnent eux-mêmes le nom d'Olbiopolites. Le pays de ces Scythes cultivateurs a, à l'est, trois jours de chemin, et s'étend jusqu'au fleuve Panticapes ; mais celui qu'ils ont au nord est de onze jours de navigation, en remontant le Borysthène. Plus avant, on trouve de vastes déserts au delà desquels habitent les Androphages, nation particulière, et nullement scythe. Au-dessus des Androphages, il n'y a plus que de véritables déserts ; du moins n'y rencontre-t-on aucun peuple, autant que nous avons pu le savoir.

XIX. A l'est de ces Scythes cultivateurs et au delà du Panticapes, vous trouvez les Scythes nomades, qui ne sèment ni ne labourent. Ce pays entier, si vous en exceptez l'Hylée, est sans arbres. Ces nomades occupent à l'est une étendue de quatorze jours de chemin jusqu'au fleuve Gerrhus.

XX. Au delà du Gerrhus est le pays des Scythes royaux. Ces Scythes sont les plus braves et les plus nombreux ; ils regardent les autres comme leurs esclaves. Ils s'étendent, du côté du midi, jusqu'à la Tauride ; à l'est, jusqu'au fossé que creusèrent les fils des esclaves aveugles, et jusqu'à Cremnes, ville commerçante sur le Palus-Maeotis. Il y a même une partie de cette nation qui s'étend jusqu'au Tanaïs. Au nord, au-dessus de ces Scythes royaux, on rencontre les Mélanchlaenes, peuple qui n'est point scythe. Au delà des Mélanchlaenes, il n'y a, autant que nous pouvons le savoir, que des marais et des terres sans habitants.

XXI. Le pays au delà du Tanaïs n'appartient pas à la Scythie ; il se partage en plusieurs contrées. La première est aux Sauromates. Ils commencent à l'extrémité du Palus-Maeotis, et occupent le pays qui est au nord ; il est de quinze journées de marche : on n'y voit ni arbres fruitiers ni sauvages. La seconde contrée au-dessus des Sauromates est habitée par les Budins ; elle porte toutes sortes d'arbres en abondance. Mais, au-dessus et au nord des Budins, le premier pays où l'on entre est un vaste désert de sept jours de chemin.

XXII. Après ce désert, en déclinant vers l'est, vous trouvez les Thyssagètes : c'est une nation particulière et nombreuse, qui ne vit que de sa chasse. Les Iyrques leur sont contigus : ils habitent le même pays, et ne vivent aussi que de gibier, qu'ils prennent de cette manière : comme tout est plein de bois, les chasseurs montent sur un arbre pour épier et attendre la bête. Ils ont chacun un cheval dressé à se mettre ventre à terre, afin de paraître plus petit. Ils mènent aussi un chien avec eux. Aussitôt que le chasseur aperçoit du haut de l'arbre la bête à sa portée, il l'atteint d'un coup de flèche, monte sur son cheval, et la poursuit avec son chien, qui ne le quitte point.
Au delà des Iyrques, en avançant vers l'est, on trouve d'autres Scythes qui, ayant secoué le joug des Scythes royaux, sont venus s'établir en cette contrée.

XXIII. Tout le pays dont je viens de parler, jusqu'à celui des Scythes, est plat, et les terres en sont excellentes et fortes ; mais au delà il est rude et pierreux. Lorsque vous en avez traversé une grande partie, vous trouvez des peuples qui habitent au pied de hautes montagnes. On dit qu'ils sont tous chauves de naissance, hommes et femmes ; qu'ils ont le nez aplati et le menton allongé. Ils ont une langue particulière ; mais ils sont vêtus à la scythe. Enfin, ils vivent du fruit d'une espèce d'arbre appelé pontique. Cet arbre, à peu près de la grandeur d'un figuier, porte un fruit à noyau de la grosseur d'une fève. Quand ce fruit est mûr, ils le pressent dans un morceau d'étoffe, et en expriment une liqueur noire et épaisse, qu'ils appellent aschy. Ils sucent cette liqueur, et la boivent mêlée avec du lait. A l'égard du marc le plus épais, ils en font des masses qui leur servent de nourriture ; car ils ont peu de bétail, faute de bons pâturages.
Ils demeurent toute l'année chacun sous un arbre. L'hiver, ils couvrent ces arbres d'une étoffe de laine blanche, serrée et foulée, qu'ils ont soin d'ôter pendant l'été. Personne ne les insulte : on les regarde en effet comme sacrés. Ils n'ont en leur possession aucune arme offensive. Leurs voisins les prennent pour arbitres dans leurs différends ; et quiconque se réfugie dans leur pays y trouve un asile inviolable, où personne n'ose l'attaquer. On les appelle Argippéens.

XXIV. On a une connaissance exacte de tout le pays jusqu'à celui qu'occupent ces hommes chauves, et de toutes les nations en deçà. Il n'est pas difficile d'en savoir des nouvelles par les Scythes qui vont chez eux, par les Grecs de la ville de commerce (04) située sur le Borysthène et par ceux des autres villes commerçantes situées sur le Pont-Euxin. Ces peuples parlent sept langues différentes. Ainsi les Scythes qui voyagent dans leur pays ont besoin de sept interprètes pour y commercer.

XXV. On connaît donc tout ce pays jusqu'à celui de ces hommes chauves : mais on ne peut rien dire de certain de celui qui est au-dessus ; des montagnes élevées et inaccessibles en interdisent l'entrée. Les Argippéens racontent cependant qu'elles sont habitées par des Aegipodes, ou hommes aux pieds de chèvre (05) ; mais cela ne me paraît mériter aucune sorte de croyance. Ils ajoutent aussi que, si l'on avance plus loin, on trouve d'autres peuples qui dorment six mois de l'année. Pour moi, je ne puis absolument le croire. On sait que le pays à l'est des Argippéens est occupé par les Issédons ; mais celui qui est au-dessus, du côté du nord, n'est connu ni des Argippéens ni des Issédons, qui n'en disent que ce que j'ai rapporté d'après eux.

XXVI. Voici les usages qui s'observent, à ce qu'on dit, chez les Issédons. Quand un Issédon a perdu son père, tous ses parents lui amènent du bétail : ils l'égorgent, et, l'ayant coupé par morceaux, ils coupent de même le cadavre du père de celui qui les reçoit dans sa maison, et, mêlant toutes ces chairs ensemble, ils en font un festin. Quant à la tête, ils en ôtent le poil et les cheveux, et, après l'avoir parfaitement nettoyée, ils la dorent, et s'en servent comme d'un vase précieux dans les sacrifices solennels qu'ils offrent tous les ans. Telles sont leurs cérémonies funèbres ; car ils en observent en l'honneur de leurs pères, ainsi que les Grecs célèbrent l'anniversaire de la mort des leurs. Au reste, ils passent aussi pour aimer la justice ; et, chez eux, les femmes ont autant d'autorité que les hommes.

XXVII. On connaît donc aussi ces peuples ; mais, pour le pays qui est au-dessus, on sait, par le témoignage des Issédons, qu'il est habité par des hommes qui n'ont qu'un oeil, et par des Gryphons qui gardent l'or. Les Scythes l'ont appris des Issédons, et nous des Scythes. Nous les appelons Arimaspes en langue Scythe. Arima signifie un en cette langue, et spou oeil.

XXVIII. Dans tout le pays dont je viens de parler, l'hiver est si rude, et le froid si insupportable pendant huit mois entiers, qu'en répandant de l'eau sur la terre on n'y fait point de boue, mais seulement en y allumant du feu. La mer même se glace dans cet affreux climat, ainsi que tout le Bosphore Cimmérien ; et les Scythes de la Chersonèse passent en corps d'armée sur cette glace, et y conduisent leurs chariots pour aller dans le pays des Sindes. L'hiver continue de la sorte huit mois entiers ; les quatre autres mois, il fait encore froid. L'hiver, dans ces contrées, est bien différent de celui des autres pays. Il y pleut si peu en cette saison, que ce n'est pas la peine d'en parler, et l'été il ne cesse d'y pleuvoir. Il n'y tonne point dans le temps qu'il tonne ailleurs ; mais le tonnerre est très fréquent en été. S'il s'y fait entendre en hiver, on le regarde comme un prodige. Il en est de même des tremblements de terre. S'il en arrive en Scythie, soit en été, soit en hiver, c'est un prodige qui répand la terreur. Les chevaux y soutiennent le froid ; mais les mulets et les ânes ne le peuvent absolument, quoique ailleurs les chevaux exposés à la gelée dépérissent, et que les ânes et les mulets y résistent sans peine.

XXIX. Je pense que la rigueur du climat empêche les boeufs d'y avoir des cornes. Homère rend témoignage à mon opinion dans l'Odyssée, lorsqu'il parle en ces termes : « Et la Libye, où les cornes viennent promptement aux agneaux. »
Cela me paraît d'autant plus juste que, dans les pays chauds, les cornes poussent de bonne heure aux animaux, et que, dans ceux où il fait un froid violent, ils n'en ont point du tout, ou, si elles poussent, ce n'est qu'avec peine.

XXX. Dans ce pays, le froid en est la cause ; mais, pour le dire en passant, puisque je me suis accoutumé, dès le commencement de cette histoire, à faire des digressions, je m'étonne que, dans toute l'Elide, il ne s'engendre point de mulets, quoique le climat n'y soit pas froid, et qu'on n'en puisse alléguer aucune autre cause sensible. Les Éléens disent que, s'il ne s'engendre point de mulets chez eux, c'est l'effet de quelque malédiction. Lorsque, le temps s'approche où les cavales sont en chaleur, les Éléens les conduisent dans les pays voisins, où ils les font saillir par des ânes ; lorsqu'elles sont pleines, ils les ramènent chez eux.

XXXI. Quant aux plumes dont les Scythes disent que l'air est tellement rempli qu'ils ne peuvent ni voir ce qui est au delà, ni pénétrer plus avant, voici l'opinion que j'en ai. Il neige toujours dans les régions situées au-dessus de la Scythie, mais vraisemblablement moins en été qu'en hiver. Quiconque a vu de près la neige tomber à gros flocons comprend facilement ce que je dis. Elle ressemble en effet à des plumes. Je pense donc que cette partie du continent, qui est an nord, est inhabitable à cause des grands froids, et que, lorsque les Scythes et leurs voisins parlent de plumes, il ne le font que par comparaison avec la neige. Voilà ce qu'on dit sur ces pays si éloignés.

XXXII. Ni les Scythes, ni aucun autre peuple de ces régions lointaines, ne parlent pas des Hyperboréens, si ce n'est peut-être les Issédons ; et ceux-ci même, à ce que je pense, n'en disent rien : car les Scythes, qui, sur le rapport des Issédons, nous parlent des peuples qui n'ont qu'un oeil, nous diraient aussi quelque chose des Hyperboréens. Cependant Hésiode en fait mention, et Homère aussi dans les Épigones (06), en supposant du moins qu'il soit l'auteur de ce poème.

XXXIII. Les Déliens en parlent beaucoup plus amplement. Ils racontent que les offrandes des Hyperboréens leur venaient enveloppées dans de la paille de froment. Elles passaient chez les Scythes : transmises ensuite de peuple en peuple, elles étaient portées le plus loin possible vers l'occident, jusqu'à la mer Adriatique. De là, on les envoyait du côté du midi. Les Dodonéens étaient les premiers Grecs qui les recevaient. Elles descendaient de Dodone jusqu'au golfe Maliaque, d'où elles passaient en Eubée, et, de ville en ville, jusqu'à Caryste. De là, sans toucher à Andros, les Carystiens les portaient à Ténos, et les Téniens à Délos. Si l'on en croit les Déliens, ces offrandes parviennent de cette manière dans leur île. Ils ajoutent que, dans les premiers temps, les Hyperboréens envoyèrent ces offrandes par deux vierges, dont l'une, suivant eux, s'appelait Hypéroché, et l'autre Laodicé ; que, pour la sûreté de ces jeunes personnes, les Hyperboréens les firent accompagner par cinq de leurs citoyens, qu'on appelle actuellement Perphères, et à qui l'on rend de grands honneurs à Délos ; mais que, les Hyperboréens ne les voyant point revenir, et regardant comme une chose très fâcheuse leur arrivait de ne jamais revoir leurs députés, ils prirent le parti de porter sur leurs frontières leurs offrandes enveloppées dans de la paille de froment ; ils les remettaient ensuite à leurs voisins, les priant instamment de les accompagner jusqu'à une autre nation. Elles passent ainsi, disent les Déliens, de peuple en peuple, jusqu'à ce qu'enfin elles parviennent dans leur île. J'ai remarqué, parmi les femmes de Thrace et de Paeonie, un usage qui approche beaucoup de celui qu'observent les Hyperboréens relativement. à leurs offrandes. Elles ne sacrifient jamais à Diane la royale sans faire usage de paille de froment.

XXXIV. Les jeunes Déliens de l'un et de l'autre sexe se coupent les cheveux en l'honneur de ces vierges hyperboréennes qui moururent à Délos. Les filles leur rendent ce devoir avant leur mariage. Elles prennent une boucle de leurs cheveux, l'entortillent autour d'un fuseau, et ta mettent sur le monument de ces vierges, qui est dans le lieu consacré à Diane, à main gauche en entrant. On voit sur ce tombeau un olivier qui y est venu de lui-même. Les jeunes Déliens entortillent leurs cheveux autour d'une certaine herbe, et les mettent aussi sur le tombeau des Hyperboréennes. Tels sont les honneurs que les habitants de Délos rendent à ces vierges.

XXXV. Les Déliens disent aussi que, dans le même siècle où ces députés vinrent à Délos ; deux autres vierges hyperboréennes, dont une s'appelait Argé, et l'autre Opis, y étaient déjà venues avant Hypéroché et Laodicé. Celles-ci apportaient à Ilithye ( Lucine) le tribut qu'elles étaient chargées d'offrir pour le prompt et heureux accouchement des femmes de leur pays. Mais Argé et Opis étaient arrivées en la compagnie des dieux mêmes (Apollon et Diane). Aussi les Déliens leur rendent-ils d'autres honneurs. Leurs femmes quêtent pour elles, et célèbrent leurs noms dans un hymne qu'Olen de Lycie a composé en leur honneur.
Les Déliens disent encore qu'ils ont appris aux insulaires et aux Ioniens à célébrer et à nommer dans leurs hymnes Opis et Argé, et à faire la quête pour elles. C'est cet Olen qui, étant venu de Lycie à Délos, a composé le reste des anciens hymnes qui se chantent en cette île. Les mêmes Déliens ajoutent qu'après avoir fait brûler sur l'autel les cuisses des victimes, on en répand la cendre sur le tombeau d'Opis et d'Argé, et qu'on l'emploie toute à cet usage. Ce tombeau est derrière le temple de Diane, à l'est, et près de la salle où les Céiens font leurs festins.

XXXVI. En voilà assez sur les Hyperboréens. Je ne m'arrête pas en effet à ce qu'on conte d'Abaris, qui était, dit-on, Hyperboréen, et, qui, sans manger, voyagea par toute la terre, porté sur une flèche. Au reste, s'il y a des Hyperboréens (07), il doit y avoir aussi des Hypornotiens (08). Pour moi., je ne puis m'empêcher de rire quand je vois quelques gens, qui ont donné des descriptions de la circonférence de la terre, prétendre, sans se laisser guider par la raison, que la terre est ronde comme si elle eût été travaillée au tour, que l'Océan l'environne de toutes parts, et que l'Asie est égale à l'Europe. Mais je vais montrer en peu de mots la grandeur de chacune de ces deux parties du monde, et en décrire la figure.

XXXVII. Le pays occupé par les Perses s'étend jusqu'à la mer Australe, qu'on appelle mer Érythrée. Au-dessus, vers le nord, habitent les Mèdes ; du-dessus des Mèdes, les Sapires ; et, par delà les Sapires, les Colchidiens, qui sont contigus à la mer du Nord (le Pont-Euxin), où se jette le Phase. Ces quatre nations. s'étendent d'une mer à l'autre.

XXXVIII. De là, en allant vers l'occident, on rencontre deux péninsules opposées qui aboutissent à la mer. Je vais en faire la description : l'une, du côté du nord, commence au Phase, s'étend, vers la mer le long du Pont-Euxin, et de l'Hellespont jusqu'au promontoire de Sigée dans la Troade : du côté du sud, cette même péninsule commence au golfe Myriandrique, adjacent à la Phénicie le long de la mer jusqu'au promontoire Triopium. Cette péninsule est habitée par trente nations différentes.

XXXIX. L'autre péninsule commence aux Perses, et s'étend jusqu'à la mer Érythrée (09) et le long de cette mer. Elle comprend la Perse, ensuite l'Assyrie et l'Arabie. Elle aboutit, mais seulement en vertu d'une loi, au golfe Arabique, où Darius fit conduire un canal qui vient du Nil. De la Perse à la Phénicie, le pays est grand et vaste ; depuis la Phénicie, la même péninsule s'étend le long de cette mer-ci par la Syrie de la Palestine et l'Égypte, où elle aboutit. Elle ne renferme que trois nations. Tels sont les pays de l'Asie à l'occident de la Perse.

XL. Les pays à l'est, au-dessus des Perses, des Mèdes, des Sapires et des Colchidiens, sont bornés de ce côté par la mer Érythrée (le golfe Persique), et, du côté du nord, par la mer Caspienne et par l'Araxe, qui prend son cours vers le soleil levant. L'Asie est habitée jusqu'à l'Inde ; mais, depuis ce pays, on rencontre, à l'est, des déserts que personne ne connaît, et dont on ne peut rien dire de certain. Tels sont les pays que comprend l'Asie, et telle est son étendue.

XLI. La Libye suit immédiatement l'Égypte, et fait partie de la seconde péninsule, laquelle est étroite aux en-virons de l'Égypte. En effet, depuis cette mer-ci (la Méditerranée) jusqu'à la mer Érythrée (la mer Rouge), il n'y a que cent mille orgyies, qui font mille stades. Mais, depuis cet endroit étroit, la péninsule devient spacieuse et prend le nom de Libye.

XLII. J'admire d'autant plus ceux qui ont décrit la Libye, l'Asie et l'Europe, et qui en ont déterminé les bornes, qu'il y a beaucoup de différence entre ces trois parties de la terre : car l'Europe surpasse en longueur les deux autres; mais il ne me paraît pas qu'elle puisse leur être comparée par rapport à la largeur. La Libye montre elle-même qu'elle est environnée de la mer, excepté du côté où elle confine à l'Asie. Nécos, roi d'Égypte, est le premier que nous sachions qui l'ait prouvé. Lorsqu'il eut fait cesser de creuser le canal qui devait conduire les eaux du Nil au golfe Arabique, il fit partir des Phéniciens sur des vaisseaux, avec ordre d'entrer, à leur retour, par les colonnes d'Hercule, dans la mer Septentrionale, et de revenir de cette manière en Égypte.
Les Phéniciens, s'étant donc embarqués sur la mer Érythrée, naviguèrent dans la mer Australe. Quand l'automne était venu, ils abordaient à l'endroit de la Libye où ils se trouvaient, et semaient du blé. Ils attendaient ensuite le temps de la moisson, et, après la récolte, ils se remettaient en mer. Ayant ainsi voyagé pendant deux ans, la troisième année ils doublèrent les colonnes d'Hercule, et revinrent en Égypte. Ils racontèrent, à leur arrivée, que, en faisant voile autour de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait ne me paraît nullement croyable (10) ; mais peut-être le paraîtra-t-il à quelque autre. C'est ainsi que la Libye a été connue pour la première fois.

XLIII. Les Carthaginois racontent que, depuis ce temps, Sataspes, fils deTéaspis, de la race des Achéménides, avait reçu l'ordre de faire le tour de la Libye, mais qu'il ne l'acheva pas. Rebuté par la longueur de la navigation et effrayé des déserts (11) qu'il rencontra sur sa route, il revint sur ses pas sans avoir terminé les travaux que sa mère lui avait imposés.
Sataspes avait fait violence à une jeune personne, fille de Zopyre, fils de Mégabyze. Étant sur le point d'être mis en croix pour ce crime par les ordres de Xerxès, sa mère, qui était soeur de Darius, demanda sa grâce, promettant de le punir plus rigoureusement que le roi ne le voulait, et qu'elle le forcerait à faire le tour de la Libye jusqu'à ce qu'il parvînt au golfe Arabique. Xerxès lui ayant accordé sa grâce à cette condition, Sataspes vint en Égypte, y prit un vaisseau et des matelots du pays, et, s'étant embarqué, il fit voile par les colonnes d'Hercule. Lorsqu'il les eut passées, il doubla le promontoire Soloéis, et fit route vers le sud. Mais, après avoir mis plusieurs mois à traverser une vaste étendue de mer, voyant qu'il lui en restait encore une plus grande à parcourir, il retourna sur ses pas, et regagna l'Égypte. De là il se rendit à la cour de Xerxès. Il y raconta que, sur les côtes de la mer les plus éloignées qu'il eut parcourues, il avait vu de petits hommes, vêtus d'habits de palmier, qui avaient abandonné leurs villes pour s'enfuir dans les montagnes aussitôt qu'ils l'avaient vu aborder avec son vaisseau ; qu'étant entré dans leurs villes, il ne leur avait fait aucun tort, et s'était contenté d'en enlever du bétail. Il ajouta qu'il n'avait point achevé le tour de la Libye, parce que son vaisseau avait été arrêté et n'avait pu avancer. Xerxès, persuadé qu'il ne lui disait pas la vérité, fit exécuter la première sentence ; et il fut mis en croix, parce qu'il n'avait pas achevé les travaux qu'on lui avait imposés. Un eunuque de Sataspes n'eut pas plutôt appris la mort de son maître, qu'il s'enfuit à Samos avec de grandes richesses, dont s'empara un certain Samien. Je sais son nom, mais je veux bien le passer sous silence.

XLIV. La plus grande partie de l'Asie fut découverte par Darius. Ce prince, voulant savoir en quel endroit de la mer se jetait l'Indus, qui, après le Nil, est le seul fleuve dans lequel on trouve des crocodiles, envoya, sur des vaisseaux, des hommes sûrs et véridiques, et entre autres Scylax de Caryande. Ils s'embarquèrent à Caspatyre, dans la Pactyice, descendirent le fleuve à l'est jusqu'à la mer : de là, naviguant vers l'occident, ils arrivèrent enfin, le trentième mois après leur départ, au même port où les Phéniciens, dont j'ai parlé ci-dessus, s'étaient autrefois embarqués par l'ordre du roi d'Égypte pour faire le tour de la Libye. Ce périple achevé, Darius subjugua les Indiens, et se servit de cette mer. C'est ainsi qu'on a reconnu que l'Asie, si l'on en excepte la partie orientale, ressemble en tout à la Libye.

XLX. Quant à l'Europe, il ne paraît pas que personne jusqu'ici ait découvert si elle est environnée de la mer à l'est et au nord. Mais on sait qu'en sa longueur elle surpasse les deux autres parties de la terre (12). Je ne puis conjecturer pourquoi la terre étant une, on lui donne trois différents noms, qui sont des noms de femme, et pourquoi on donne à l'Asie pour bornes le Nil, fleuve d'Égypte, et le Phase, fleuve de Colchide ; ou, selon d'autres, le Tanaïs, le Palus-Maeotis, et la ville de Porthmies en Cimmérie. Enfin je n'ai pu savoir comment s'appelaient ceux qui ont ainsi divisé la terre, ni d'où ils ont pris les noms qu'ils lui ont donnés. La plupart des Grecs disent que la Libye tire le sien d'une femme originaire du pays même, laquelle s'appelait Libye, et que l'Asie prend le sien de la femme de Prométhée ; mais les Lydiens revendiquent ce dernier nom, et soutiennent qu'il vient d'Asias, fils de Cotys et petit-fils de Manès, dont l'Asiade, tribu de Sardes, a aussi emprunté le sien.
Quant à l'Europe, personne ne sait si elle est environnée de la mer. Il ne paraît pas non plus qu'on sache ni d'où elle a tiré ce nom, ni qui le lui a donné ; à moins que nous ne disions qu'elle l'a pris d'Europe de Tyr : car auparavant, ainsi que les deux autres parties du monde, elle n'avait point de nom. Il est certain qu'Europe était Asiatique, et qu'elle n'est jamais venue dans ce pays que les Grecs appellent maintenant Europe ; mais qu'elle passa seulement de Phénicie en Crète, et de Crète en Lycie. C'en est assez à cet égard, et nous nous en tiendrons là-dessus aux opinions reçues.

XLVI. Le Pont-Euxin, que Darius attaqua, est de tous les pays celui qui produit les nations les plus ignorantes. J'en excepte toutefois les Scythes. Parmi celles en effet qui habitent en deçà du Pont-Euxin, nous ne pouvons pas en citer une seule qui ait donné des marques de prudence et d'habileté, ni même qui ait fourni un homme instruit, si ce n'est la nation scythe, et Anacharsis. Les Scythes sont, de tous les peuples que nous connaissions, ceux qui ont trouvé les moyens les plus sûrs pour se conserver les avantages les plus précieux ; mais je ne vois chez eux rien autre chose à admirer. Ces avantages consistent à ne point laisser échapper ceux qui viennent les attaquer, et à ne pouvoir être joints quand ils ne veulent point l'être : car ils n'ont ni villes ni forteresses. Ils traînent avec eux leurs maisons ; ils sont habiles à tirer de l'arc étant à cheval. Ils ne vivent point des fruits du labourage, mais de bétail, et n'ont point d'autres maisons que leurs chariots. Comment, de pareils peuples ne seraient-ils pas invincibles, et comment serait-il aisé de les joindre pour les combattre ?

XLVII. Ils ont imaginé ce genre de vie, tant parce que la Scythie y est très propre, que parce que leurs rivières la favorisent et leur servent de rempart. Leur pays est un pays de plaines, abondant en pâturages et bien arrosé : il n'est, en effet, guère moins coupé de rivières que l'Égypte l'est de canaux. Je ne parlerai que des plus célèbres, de celles sur lesquelles on peut naviguer en remontant de la mer. Tels sont l'Ister, fleuve qui a cinq embouchures ; ensuite le Tyras, l'Hypanis, le Borysthène, le Panticapes, l'Hypacyris, le Gerrhus et le Tallaïs. Je vais en décrire le cour.

XLVIII. L'Ister, le plus grand de tous les fleuves que nous connaissions, est toujours égal à lu-même, soit en été, soit en hiver. On le rencontre le premier en Scythie à l'occident des autres, et il est le plus grand, parce qu'il reçoit les eaux de plusieurs autres rivières. Parmi celles qui contribuent à le grossir, il y en a cinq grandes qui traversent la Scythie : celle que les Scythes appellent Porata, et les Grecs Pyretos, le Tiarante, l'Ararus, le Naparis et l'Ordessus. La première de ces rivières est grande elle coule à l'est, et se mêle avec l'Ister ; la seconde, je veux dire le Tiarante, est plus petite, et coule plus à l'occident ; les trois dernières, l'Ararus, le Naparis et l'Ordessus, ont leur cours entre les deux autres, et se jettent aussi dans l'Ister. Telles sont les rivières qui, prenant leur source en Scythie, vont grossir l'Ister.

XLIX. Le Maris coule du pays des Agathyrses, et se jette dans l'Ister. Des sommets du mont Hémus sortent trois autres grandes rivières, l'Atlas, l'Auras et le Tibisis ; elles prennent leur cours vers le nord, et se perdent dans le même fleuve. Il en vient aussi trois autres par la Thrace et le pays des Thraces-Crobyziens, qui se rendent dans l'Ister. Ces fleuves sont l'Athrys, le Noès et l'Artanès. Le Gios vient de la Paeonie et du mont Rhodope ; il sépare par le milieu le mont Hémus, et se décharge dans le même fleuve. L'Angrus coule de l'Illyrie vers le nord, traverse la plaine Triballique, se jette dans le Brongus, et celui-ci dans l'Ister; de sorte que l'Ister reçoit tout à la fois les eaux de deux grandes rivières. Le Carpis et l'Alpis sortent du pays au-dessus des Ombriques, coulent vers le nord, et se perdent dans le même fleuve. On ne doit pas au reste s'étonner que l'Ister reçoive tant de rivières, puisqu'il traverse toute l'Europe. Il prend sa source dans le pays des Celtes (ce sont les derniers peuples de l'Europe du côté de l'occident, si l'on excepte les Cynètes), et, après avoir traversé l'Europe entière, il entre dans la Scythie par une de ses extrémités.

L. La réunion de toutes les rivières dont je viens de parler et de beaucoup d'autres rend l'Ister le plus grand des fleuves. Mais, si on le compare lui seul avec le Nil, on donnera la préférence au fleuve d'Égypte, parce que celui-ci ne reçoit ni rivière ni fontaine qui serve à le grossir (13). L'Ister, comme je l'ai déjà dit, est toujours égal, soit en été, soit en hiver. En voici, ce me semble, la raison. En hiver, il n'est pas plus grand qu'à son ordinaire, ou du moins guère plus qu'il doit l'être naturellement, parce qu'en cette saison il pleut très peu dans les pays où il passe, et que toute la terre y est couverte de neige. Cette neige, qui est tombée en abondance pendant l'hiver, venant à se fondre en été, se jette clans l'Ister. La fonte des neiges, et les pluies fréquentes et abondantes qui arrivent en cette saison, contribuent à le grossir. Si donc, en été, le soleil attire à lui plus d'eau qu'en hivers celles qui se rendent dans ce fleuve sont aussi, à proportion, plus abondantes en été qu'en hiver. Il résulte de cette opposition une compensation qui fait paraître ce fleuve toujours égal.

LI. L’Ister est donc un des fleuves qui coulent en Scythie. On rencontre ensuite le Tyras ; il vient du nord, et sort d'un grand lac qui sépare la Scythie de la Neuride. Les Grecs qu'on appelle Tyrites habitent vers son embouchure.

LII. L'Hypanis est le troisième : vient de la Scythie, et coule d'un grand lac autour duquel paissent des chevaux blancs sauvages. Le lac s'appelle avec raison la Mère de l'Hypanis. Cette rivière, qui prend sa source dans ce lac, est petite, et son eau est douce pendant l'espace de cinq journées de navigation ; mais ensuite, et à quatre journées de la mer, elle devient très amère. Cette amertume provient d'une fontaine qu'elle reçoit, et qui est si amère, que, quoique fort petite, elle ne laisse pas de gâter toutes les eaux de cette rivière, qui est grande entre les petites. Cette fontaine est sur les frontières du pays des Scythes laboureurs et des Alazons, et porte le même nom que l'en droit d'où elle sort. On l'appelle en langue scythe Exampée, qui signifie en grec Voies sacrées. Le Tyras et l'Hypanis s'approchent l'un de l'autre dans le pays des Alazons ; mais bientôt après ils s'éloignent, et laissent entre eux un grand intervalle.

LIII. Le Borysthène est le quatrième fleuve, et le plus grand de ce pays après l'Ister. C'est aussi, à mon avis, le plus fécond de tous les fleuves, non seulement de la Scy­thie, mais du monde, si l'on excepte le Nil, avec lequel il n'y en a pas un qui puisse entrer en comparaison. Il fournit au bétail de beaux et d'excellents pâturages. On y pêche abondamment toutes sortes de bons poissons. Son eau est très agréable à boire, et elle est toujours glaire et limpide, quoique les fleuves voisins soient limoneux. On recueille sur ses bords d'excellentes moissons ; et, dans les endroits où l'on ne sème point, l'herbe y vient fort haute et en abondance. Le sel se cristallise de lui-même à son embouchure et en grande quantité. Il produit de gros poissons sans arêtes, qu'on sale ; on les appelle antacées. On y trouve aussi beaucoup d'autres choses dignes d'admiration.
Jusqu'au pays appelé Gerrhus, il y a quarante journées de navigation, et l'on sait que ce fleuve vient du nord. Maison ne connaît ni les pays qu'il traverse plus haut, ni les nations qui l'habitent. Il y a néanmoins beaucoup d'apparence qu'il coule à travers un pays désert, pour venir sur les terres des Scythes cultivateurs. Ces Scythes habitent sur ses bords pendant l'espace de dix journées de navigation. Ce fleuve et le Nil sont les seuls dont je ne puis indiquer les sources, et je ne crois pas qu'aucun Grec en sache davantage. Quand le Borysthène est près de la mer, l'Hypanis mêle avec lui ses eaux en se jetant dans le même marais. La langue de terre qui est entre ces deux fleuves s'appelle le promontoire d'Hippolaüs. On y a bâti un temple à Cérès. Au delà de ce temple, vers le bord de l'Hypanis, habitent les Borysthénites. Mais en voilà assez sur ces fleuves.

LIV. On rencontre ensuite le Panticapes, et c'est la cinquième rivière. Elle vient aussi du nord, sort d'un lac, entre dans l'Hylée, et, après l'avoir traversée, elle mêle ses eaux avec celles du Borysthène. Les Scythes cultivateurs habitent entre ces deux rivières.

LV. La sixième est l'Hypacyris ; elle sort d'un lac, traverse par le milieu les terres des Scythes nomades, et se jette dans la mer près de la ville de Carcinitis, enfermant à droite le pays d'Hylée, et ce qu'on appelle la Course d'Achille.

LVI. Le septième fleuve est le Gerrhus ; il se sépare du Borysthène vers l'endroit où ce fleuve commence à être connu, depuis le Gerrhus, pays qui lui donne son nom. En coulant vers la mer, il sépare les Scythes nomades des Scythes royaux, et se jette dans l'Hypacyris.

LVII, Le huitième, enfin, est le Tanaïs ; il vient d'un pays fort éloigné, et sort d'un grand lac, d'où il se jette dans un autre encore plus grand, qu'on appelle Maeotis, qui sépare les Scythes royaux des Sauromates. L'Hyrgis se décharge dans le Tanaïs.

LVIII. Tels sont les fleuves célèbres dont la Scythie a l'avantage d'être arrosée. L'herbe que produit ce pays est la meilleure pour le bétail, et la plus succulente que nous connaissions, comme on peut le remarquer en ouvrant les bestiaux qui s'en sont nourris. Les Scythes ont donc en abondance les choses les plus nécessaires à la vie.

LIX. Quant à leurs autres lois et coutumes, les voici telles qu'elles sont établies chez eux. Ils cherchent h se rendre propices principalement Vesta, ensuite Jupiter, et la Terre, qu'ils croient femme de Jupiter ; et, après ces trois divinités, Apollon, Vénus-Uranie, Hercule, Mars. Tous les Scythes reconnaissent ces divinités ; mais les Scythes royaux sacrifient aussi à Neptune. En langue scythe, Vesta s'appelle Tahiti ; Jupiter, Papaeus, nom qui, à mon avis, lui convient parfaitement (14) ; la Terre, Apia ; Apollon, Oetosyros (15) ; Vénus-Uranie, Artimpasa ; Neptune, Thamimasadas. Ils élèvent des statues, des autels et des temples à Mars, et n'en élèvent qu'à lui seul.

LX. Les Scythes sacrifient de la même manière dans tous leurs lieux sacrés. Ces sacrifices se font ainsi : la victime est debout, les deux pieds de devant attachés avec une corde. Celui qui doit l'immoler se tient derrière, tire à lui le bout de la corde, et la fait tomber. Tandis qu'elle tombe, il invoque le dieu auquel il va la sacrifier. Il lui met ensuite une corde au cou, et serre la corde avec un bâton qu'il tourne. C'est ainsi qu'il l'étrangle, sans allumer de feu, sans faire de libations, et sans aucune autre cérémonie préparatoire. La victime étranglée, le sacrificateur la dépouille, et se dispose à la faire cuire.

LXI. Comme il n'y a point du tout de bois en Scythie, voici comment ils ont imaginé de faire cuire la victime. Quand ils l'ont dépouillée, ils enlèvent toute la chair qui est sur les os, et la mettent dans des chaudières, s'il se trouve qu'ils en aient. Les chaudières de ce pays ressemblent beaucoup aux cratères de Lesbos, excepté qu'elles sont beaucoup plus grandes. On allume dessous du feu avec les os de la victime. Mais, s'ils n'ont point de chaudières, ils mettent toutes les chairs avec de l'eau dans le ventre de l'animal (16), et allument les os dessous. Ces os font un très bon feu, et le ventre tient aisément les chairs désossées. Ainsi le boeuf se fait cuire lui-même, et, les autres victimes se font cuire aussi chacune elle-même. Quand le tout est cuit, le sacrificateur offre les prémices de la chair et des entrailles, en les jetant devant lui. Ils immolent aussi d'autres animaux, et principalement des chevaux.

LXII. Telles sont les espèces d'animaux que les Scythes sacrifient à ces dieux, et tels sont leurs rites. Mais voici ceux qu'ils observent à l'égard du dieu Mars : dans chaque nome on lui élève un temple de la manière suivante, dans un champ destiné aux assemblées de la nation. On entasse des fagots de menu bois, et on en fait une pile de trois stades en longueur et en largeur, et moins en hauteur. Sur cette pile, on pratique une espèce de plate-forme carrée, dont trois côtés sont, inaccessibles ; le quatrième va en pente, de manière qu'on puisse y monter. On y entasse tous les ans cent cinquante charretées de menu bois pour relever cette pile, qui s'affaisse par les injures des saisons. Au haut de cette pile, chaque nation scythe plante un vieux cimeterre de fer, qui leur tient lieu de simulacre de Mars (17). Ils offrent tous les ans à ce cimeterre des sacrifices de chevaux et d'autres animaux, et lui immolent plus de victimes qu'au reste des dieux. Ils lui sacrifient aussi le centième de tous les prisonniers qu'ils font sur leurs ennemis, mais non de la même manière que les animaux ; la cérémonie en est bien différente. Ils font d'abord des libations avec du vin sur la tête de ces victimes humaines, les égorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de la pile, et en répandent le sang sur le cimeterre. Pendant qu'on porte ce sang au haut de la pile, ceux qui sont au bas coupent le bras droit avec l'épaule à tous ceux qu'ils ont immolés, et les jettent en l'air. Après avoir achevé le sacrifice de toutes les autres victimes, ils se retirent ; le bras reste où il tombe, et le corps demeure étendu dans un autre endroit.

LXIII. Tels sont les sacrifices établis parmi ces peuples; mais ils n'immolent jamais de pourceaux, et ne veulent pas même en nourrir dans leur pays.

LXIV. Quant à la guerre, voici les usages qu'ils observent. Un Scythe boit du sang du premier homme qu'il renverse, coupe la tête à tous ceux qu'il tue dans les combats, et la porte au roi. Quand il lui a présenté la tête d'un ennemi, il a part à tout le butin; sans cela, il en sera privé. Pour écorcher une tête, le Scythe fait d'abord une incision à l'entour, vers les oreilles, et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la secouant. Il pétrit ensuite cette peau entre ses mains, après en avoir enlevé toute la chair avec une côte de boeuf ; et, quand il l'a bien amollie, il s'en sert comme d'une serviette. Il la suspend à la bride du cheval qu'il monte, et s'en fait honneur : car plus un Scythe peut avoir de ces sortes de serviettes, plus il est estimé vaillant et courageux. Il s'en trouve beaucoup qui cousent ensemble des peaux humaines, comme des capes de berger, et qui s'en font des vêtements. Plusieurs aussi écorchent, jusqu'aux ongles inclusivement, la main droite des ennemis qu'ils ont tués, et en font des couvercles à leurs carquois. La peau d'homme est en effet épaisse ; et de toutes les peaux, c'est presque la plus brillante par sa blancheur. D'autres enfin écorchent des hommes depuis les pieds jusqu'à la tête, et lorsqu'ils ont étendu leurs peaux sur des morceaux de bois, ils les portent sur leurs chevaux. Telles sont les coutumes reçues parmi ces peuples.

LXV. Les Scythes n'emploient pas à l'usage que je vais dire toutes sortes de têtes indifféremment, mais celles de leurs plus grands ennemis. Ils scient le crâne au-dessous des sourcils, et le nettoient. Les pauvres se contentent de le revêtir par dehors d'un morceau de cuir de boeuf, sans apprêt : les riches non seulement le couvrent d'un morceau de peau de boeuf, mais ils le dorent aussi en dedans, et s'en servent, tant les pauvres que les riches, comme d'une coupe à boire. Ils font la même chose des têtes de leurs proches, si, après avoir eu quelque querelle ensemble, ils ont remporté sur eux la victoire en présence du roi. S'il vient chez eux quelque étranger dont ils fassent cas, ils lui présentent ces têtes, lui content comment ceux à qui elles appartenaient les ont attaqués, quoiqu'ils fussent leurs parents, et comment ils les ont vaincus. Ils en tirent vanité, et appellent cela des actions de valeur.

LXVI. Chaque gouverneur donne tous les ans un festin dans son nome, où l'on sert du vin mêlé avec de l'eau dans un cratère. Tous ceux qui ont tué des ennemis boivent de ce vin : ceux qui n'ont rien fait de semblable n'en goûtent point ; ils sont honteusement assis à part, et c'est pour eux une grande ignominie. Tous ceux qui ont tué un grand nombre d'ennemis boivent, en même temps, dans deux coupes jointes ensemble.

LXVII. Les devins sont en grand nombre parmi les Scythes, et se servent de baguettes de saule pour exercer la divination. Ils apportent des faisceaux de baguettes, les posent à terre, les délient, et, lorsqu'ils ont mis à part chaque baguette, ils prédisent l'avenir. Pendant qu'ils font ces prédictions, ils reprennent les baguettes l'une après l'autre, et les remettent ensemble. Ils ont appris de leurs ancêtres cette sorte de divination. Les Énarées, qui sont des hommes efféminés, disent qu'ils tiennent ce don de Vénus. Ils se servent, pour exercer leur art, d'écorce de tilleul : ils fendent en trois cette écorce, l'entortillent autour de leurs doigts, puis ils la défont, et annoncent ensuite l'avenir.

LXVIII. Si le roi des Scythes tombe malade, il envoie chercher trois des plus célèbres d'entre ces devins, qui exercent leur art de la manière que nous avons dit. Ils lui répondent ordinairement que tel et tel, dont ils disent en même temps les noms, ont fait un faux serment en jurant par les Lares du palais. Les Scythes en effet jurent assez ordinairement par les Lares du palais, quand ils veulent faire le plus grand de tous les serments.
Aussitôt on saisit l'accusé, l'un d'un côté, l'autre de l'autre ; quand on l'a amené, ils lui déclarent que, par l'art de la divination, ils sont sûrs qu'il a fait un faux serment en jurant par les Lares du palais, et qu'ainsi il est la cause de la maladie du roi. Si l'accusé nie le crime et s'indigne qu'on ait pu le lui imputer, le roi fait venir le double d'autres devins. Si ceux-ci le convainquent aussi de parjure par les règles de la divination, on lui tranche sur-le-champ la tête, et ses biens sont confisqués au profit des premiers devins. Si les devins que le roi a mandés en second lieu le déclarent innocent, on en fait venir d'autres, et puis d'autres encore ; et, s'il est déchargé de l'accusation par le plus grand nombre, la sentence qui l'absout est l'arrêt de mort des premiers devins.

LXIX. Voici comment on les fait mourir : on remplit de menu bois un chariot, auquel on attelle des boeufs, on place les devins au milieu de ces fagots, les pieds attachés, les mains liées derrière le dos, et un bâillon à la bouche. On met ensuite le feu aux fagots, et l'on chasse les boeufs en les épouvantant. Plusieurs de ces animaux sont brûlés avec les devins; d'autres se sauvent à demi brûlés, lorsque la flamme a consumé le timon. C'est ainsi qu'on brûle les devins, non seulement pour ce crime, mais encore pour d'autres causes; et on les appelle faux devins.

LXX. Le roi fait mourir les enfants mâles de ceux qu'il punit de mort ; mais il épargne les filles. Lorsque les Scythes font un traité avec quelqu'un, quel qu'il puisse être, ils versent du vin dans une grande coupe de terre, et les contractants y versent de leur sang en se faisant de légères incisions au corps avec un couteau ou une épée; après quoi ils trempent dans cette coupe un cimeterre, des flèches, une hache et un javelot. Ces cérémonies achevées, ils prononcent une longue formule de prières, et boivent ensuite une partie de ce qui est dans la coupe, et, après eux, les personnes les plus distinguées de leur suite (18).

LXXI. Les tombeaux de leurs rois sont dans le pays des Gerrhes, où le Borysthène commence à être navigable. Quand le roi vient à mourir, ils font en cet endroit une grande fosse carrée. Cette fosse achevée, ils enduisent le corps de cire, lui fendent le ventre, et, après ravoir nettoyé et rempli de souchet broyé, de parfums, de graine d'ache et d'anis, ils le recousent. On porte ensuite le corps sur un char dans une autre province, dont les habitants se coupent, comme les Scythes royaux, un peu de l'oreille, se rasent les cheveux autour de la tête, se font des incisions aux bras, se déchirent le front et le nez, et se passent des flèches à travers la main gauche. De là on porte le corps du roi sur un char dans une autre province de ses États, et les habitants de celle où il a été porté d'abord suivent le convoi. Quand on lui a fait parcourir toutes les provinces et toutes les nations soumises à son obéissance, il arrive dans le pays des Gerrhes, à l'extrémité de la Scythie, et on le place dans le lieu de sa sépulture, sur un lit de verdure et de feuilles entassées. On plante ensuite autour du corps des piques, et. on pose par-dessus des pièces de bois, qu'on couvre de branches de saule. On met clans l'espace vide de cette fosse une des concubines du roi, qu'on a étranglée auparavant, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de ses serviteurs, des chevaux ; en un mot, les prémices du reste de toutes les choses à son usage, et des coupes d'or : ils ne connaissent en effet ni l'argent ni le cuivre. Cela fait, ils remplissent la fosse de terre, et travaillent tous, à l'envi l'un de l'autre, à élever sur le lieu de sa sépulture un tertre très haut.

LXXII. L'année révolue, ils prennent, parmi le reste des serviteurs du roi, ceux qui lui étaient les plus utiles. Ces serviteurs sont tous Scythes de nation, le roi n'ayant point d'esclaves achetés à prix d'argent, et se faisant servir par ceux de ses sujets à qui il l'ordonne. Ils étranglent une cinquantaine de ces serviteurs, avec un pareil nombre de ses plus beaux chevaux (19). Ils leur ôtent les entrailles, leur nettoient le ventre, et, après l'avoir rempli de paille, ils le recousent. Ils posent sur deux pièces de bois un demi-cercle renversé, puis un autre demi-cercle sur deux autres pièces de bois, et plusieurs autres ainsi de suite, qu'ils attachent de la même manière. Ils élèvent ensuite sur ces demi-cercles les chevaux, après leur avoir fait passer des pieux dans toute leur longueur jusqu'au cou : les premiers demi-cercles soutiennent les épaules des chevaux, et les autres les flancs et la croupe ; de sorte que les jambes n'étant point appuyées restent suspendues. Ils leur mettent ensuite un mors et une bride, tirent la bride en avant, et l'attachent à un pieu. Cela fait, ils prennent les cinquante jeunes gens qu'ils ont étranglés, les placent chacun sur un cheval, après leur avoir fait passer, le long de l'épine du dos jusqu'au cou, une perche dont l'extrémité inférieure s'emboîte dans le pieu qui traverse le cheval. Enfin, lorsqu'ils ont arrangé ces cinquante cavaliers autour du tombeau, ils se retirent.

LXXIII. Telles sont les cérémonies qu'ils observent aux obsèques de leurs rois. Quant au reste des Scythes, lorsqu'il meurt quelqu'un d'entre eux, ses plus proches parents le mettent sur un chariot, et le conduisent de maison en maison chez leurs amis : ces amis le reçoivent, et préparent chacun un festin à ceux qui accompagnent le corps, et l'ont pareillement servir au mort de tous les mets qu'ils présentent aux autres. On transporte ainsi, de côté et d'autre, les corps des particuliers pendant quarante jours ; ensuite on les enterre. Lorsque les Scythes ont donné la sépulture à un mort, ils se purifient de la manière suivante. Après s'être frotté la tête avec quelque chose de détersif, et se l'être lavée, ils observent à l'égard du reste du corps ce que je vais dire. Ils inclinent trois perches l'une vers l'autre, et sur ces perches ils étendent des étoffes de laine foulée, qu'ils bandent et ferment le plus qu'ils peuvent. Ils placent ensuite au milieu de ces perches et de ces étoffes un vase dans lequel ils mettent des pierres rougies au feu.

LXXIV. Il croît en Scythie du chanvre ; il ressemble fort au lin, excepté qu'il est plus gros et plus grand. Il lui est en cela de beaucoup supérieur. Cette plante vient d'elle-même et de graine. Les Thraces s'en font des vêtements qui ressemblent tellement à ceux de lin, qu'il faut être connaisseur pour les distinguer, et quelqu'un qui n'en aurait jamais vu de chanvre les prendrait pour des étoffes de lin.

LXXV. Les Scythes prennent de la graine de chanvre, et, s'étant glissés sous ces tentes de laine foulée, ils mettent de cette graine sur des pierres rougies au feu. Lorsqu'elle commence à brûler, elle répand une si grande vapeur, qu'il n'y a point en Grèce d'étuve qui ait plus de force. Les Scythes, étourdis par cette vapeur, jettent des cris confus. Elle leur tient lieu de bain ; car jamais ils ne se baignent. Quant à leurs femmes, elles broient sur une pierre raboteuse du bois de cyprès, de cèdre, et de l'arbre qui porte l'encens ; et, lorsque le tout est bien broyé, elles y mêlent un peu d'eau, et en font une pâte dont elles se frottent tout le corps et le visage. Cette pâte leur donne une odeur agréable ; et le lendemain, quand elles l'ont enlevée, elles sont propres, et leur beauté en a plus d'éclat.

LXXVI. Les Scythes ont un prodigieux éloignement pour les coutumes étrangères : les habitants d'une province ne veulent pas même suivre celles d'une province voisine. Mais il n'en est point dont ils aient plus d'éloignement que de celles des Grecs. Anacharsis, et Scylès après lui, en sont une preuve convaincante. Anacharsis, ayant parcouru beaucoup de pays, et montré partout une grande sagesse, s'embarqua sur l'Hellespont pour retourner dans sa patrie. Étant abordé à Cyzique dans le temps que les Cyzicéniens étaient occupés à célébrer avec beaucoup de solennité la fête de la Mère des dieux, il fit voeu, s'il retournait sain et sauf dans sa patrie, d'offrir à cette déesse des sacrifices avec les mêmes rites et cérémonies qu'il avait vu pratiquer par les Cyzicéniens, et d'instituer, en son honneur, la veillée de la fête. Lorsqu'il fut arrivé dans l'Hylée, contrée de la Scythie entièrement couverte d'arbres de toute espèce et située près de la Course d'Achille, il célébra la fête en l'honneur de la déesse, ayant de petites statues attachées sur lui, et tenant à la main un tambourin. Il fut aperçu en cet état par un Scythe, qui alla le dénoncer au roi Saulius. Le roi, s'étant lui-même transporté sur les lieux, n'eut pas plutôt vu Anacharsis occupé à la célébration de cette fête, qu'il le tua d'un coup de flèche ; et même encore aujourd'hui, si l'on parle d'Anacharsis aux Scythes, ils font semblant de ne le point connaître, parce qu'il avait voyagé en Grèce, et qu'il observait des usages étrangers. J'ai ouï dire à Timnès, tuteur d'Ariapithès, qu'Anacharsis était oncle paternel d'Idanthyrse, roi des Scythes ; qu'il était fils de Gnurus, petit-fils de Lycus, et arrière-petit-fils de Spargapithès. Si donc Anacharsis était de cette maison, il est certain qu'il fut tué par son propre frère. Idanthyrse était en effet fils de Saulius, et ce fut Saulius qui tua Anacharsis.

LXXVII. Cependant j'en ai entendu parler autrement à des Péloponnésiens. Ils disent qu'Anacharsis, ayant été envoyé par le roi des Scythes dans les pays étrangers, devint disciple des Grecs ; qu'étant de retour dans sa patrie, il dit au prince qui l'avait envoyé que tous les peuples de la Grèce s'appliquaient aux sciences et aux arts, excepté les Lacédémoniens ; mais que ceux-ci seuls s'étudiaient à parler et à répondre avec prudence et modération : mais cette histoire est une pure invention des Grecs. Anacharsis fut donc tué, comme on vient de le dire, et il éprouva ce malheur pour avoir pratiqué des coutumes étrangères, et avoir eu commerce avec les Grecs.

LXXVIII. Bien des années après, Scylès, fils d'Ariapithès, roi des Scythes, eut le même sort. Ariapithès avait plusieurs enfants ; mais il avait eu Scylès d'une femme étrangère, de la ville d'Istrie, qui lui apprit la langue et les lettres grecques. Quelque temps après, Ariapithès fut tué en trahison par Spargapithès, roi des Agathyrses. Scylès, étant monté sur le trône, épousa Opaea, Scythe de nation, femme de son père, et dont le feu roi avait eu un fils, nommé Oricus.
Quoique Scylès fût roi des Scythes, les coutumes de la Scythie ne lui plaisaient nullement ; et il se sentait d'autant plus de goût pour celles des Grecs, qu'il y avait été instruit dès sa plus tendre enfance. Voici quelle était sa conduite : toutes les fois qu'il menait l'armée scythe vers la ville des Borysthénites, dont les habitants se disent originaires de Milet, il la laissait devant la ville, et, dès qu'il y était entré, il en faisait fermer les portes. Il quittait alors l'habit scythe, en prenait un à la grecque, et, vêtu de la sorte, il se promenait sur la place publique, sans être accompagné de gardes, ni même de toute autre personne. Pendant ce temps-là on faisait sentinelle aux portes, de peur que quelque Scythe ne l'aperçût avec cet habit. Outre plusieurs autres usages des Grecs, auxquels il se conformait, il observait aussi leurs cérémonies dans les sacrifices qu'il offrait aux dieux. Après avoir demeuré dans cette ville un mois ou même davantage, il reprenait l'habit scythe, et allait rejoindre son armée. Il pratiquait souvent la même chose. Il se fit aussi bâtir un palais à Borysthène, et y épousa unie femme du pays.

LXXIX. Les destins ayant résolu sa perte, voici ce qui l'occasionna : Scylès désira de se faire initier aux mystères de Bacchus. Comme on commençait la cérémonie, et qu'on allait lui mettre entre les mains les choses sacrées, il arriva un très grand prodige. Il avait à Borysthène un palais, dont j'ai fait mention un peu auparavant. C'était un édifice superbe et d'une vaste étendue, autour duquel on voyait des sphinx et des griffons de marbre blanc. Le dieu le frappa de ses traits, et il fut entièrement réduit en cendres. Scylès n'en continua pas moins la cérémonie qu'il avait commencée. Les Scythes reprochent aux Grecs leurs bacchanales, et pensent qu'il est contraire à la raison d'imaginer un dieu qui pousse les hommes à des extravagances. Lorsque Scylès eut été initié aux mystères de Bacchus, un habitant de Borysthène se rendit secrètement à l'armée des Scythes : « Vous vous moquez de nous, leur dit-il, parce qu'en célébrant les bacchanales, le dieu se rend maître de nous. Ce dieu s'est aussi emparé de votre roi ; Scylès célèbre Bacchus, et le dieu l'agite et trouble sa raison. Si vous ne voulez pas m'en croire, suivez-moi, et je vous le montrerai. » Les premiers de la nation le suivirent. Le Borysthénite les plaça secrètement dans une tour, d'où ils virent passer Scylès avec sa troupe, célébrant les bacchanales. Les Scythes, regardant cette conduite comme quelque chose de très affligeant pour leur nation, tirent, en présence de toute l'armée, le rapport de ce qu'ils venaient de voir.

LXXX. Scylès étant parti après cela pour retourner chez lui, ses sujets se révoltèrent, et proclamèrent en sa place Octamasades, son frère, fils de la fille de Térès. Ce prince, ayant appris cette révolte, et quel en était le motif, se réfugia en Thrace. Sur cette nouvelle, Octamasades, à la tête d'une armée, le poursuivit dans sa retraite. Quand il fut arrivé sur les bords de !'Ister, les Thraces vinrent à sa rencontre. Mais comme on était sur le point de donner bataille, Sitalcès envoya un héraut à Octamasades, avec ordre de lui dire : « Qu'est-il besoin de tenter, l'un et l'autre, le hasard d'un combat ? Vous êtes fils de ma soeur, et vous avez mon frère en votre puissance : si vous me le rendez, je vous livrerai Scylès, et nous ne nous exposerons point au sort d'une bataille. » Le frère de Sitalcès s'était en effet réfugié auprès d'Octamasades.
Ce prince accepta l'offre, remit son oncle maternel entre les mains de Sitalcès, et reçut en échange son frère Scylès. Sitalcès n'eut pas plutôt son frère en son pouvoir, qu'il se retira avec ses troupes ; et dès qu'on eut rendu Scylès, Octamasades lui fit trancher la tête sur la place même. Telle est la scrupuleuse exactitude des Scythes dans l'observation de leurs lois et de leurs coutumes, et la rigueur avec laquelle ils punissent ceux qui en affectent d'étrangères.

LXXXI. Quant à la population de la Scythie, on m'en a parlé diversement, et je n'en ai jamais rien pu apprendre de certain : les uns m'ont dit que ce pays était très peuplé, et les autres, qu'à ne compter que les véritables Scythes, il l'était peu. Mais voici ce que j'ai vu par moi-même.
Entre le Borysthène et l'Hypanis, est un certain canton qu'on appelle Exampée. J'en ai fait mention un peu plus haut, en parlant d'une fontaine dont les eaux sont si amères, que celles de l'Hypanis, dans lequel elle se jette, en sont. tellement altérées, qu'il n'est pas possible d'en boire. Il y a dans ce pays un vase d'airain six fois plus grand que le cratère qui se voit à l'embouchure du Pont-Euxin, et que Pausanias, fils de Cléombrote, y a consacré. Je vais en donner les dimensions, en faveur de ceux qui ne l'ont point vu. Ce vase d'airain, qui est dans la Scythie, contient aisément six- cents amphores, et il a six doigts d'épaisseur. Les habitants du pays m'ont dit qu'il avait été fait de pointes de flèches ; que leur roi Ariantas, voulant savoir le nombre de ses sujets, commanda à tous les Scythes d'apporter chacun une pointe de flèche, sous peine de mort ; qu'on lui en apporta en effet une quantité prodigieuse, dont il fit faire ce vase d'airain, qu'il consacra dans le lieu qu'on appelle Exampée, comme un monument qu'il laissait à la postérité. Voilà ce que j'ai appris de la population des Scythes.

LXXXII. La Scythie n'a rien de merveilleux que les fleuves qui l'arrosent ; ils sont très considérables et en très grand nombre. Mais, indépendamment de ses fleuves et de ses vastes plaines, on y montre encore une chose digne d'admiration : c'est l'empreinte du pied d'Hercule, sur un roc près du Tyras. Cette empreinte ressemble à celle d'un pied d'homme, mais elle a deux coudées de long.
Revenons maintenant au sujet dont je m'étais proposé de parler au commencement de ce livre.

LXXXIII. Darius fit de grands préparatifs contre les Scythes ; il dépêcha de toutes parts des courriers, pour ordonner aux uns de lever une armée de terre, aux autres d'équiper une flotte, à d'autres enfin de construire un pont de bateaux sur le Bosphore de Thrace. Cependant Artabane, fils d'Hystaspes et frère de Darius, n'était nullement d'avis que le roi entreprit de porter la guerre en Scythie. Il lui représenta la pauvreté des Scythes ; mais quand il vit que ses remontrances, quoique sages, ne faisaient aucune impression sur son esprit, il n'insista pas davantage. Les préparatifs achevés, Darius, à la tête de son armée, partit de Suses.

LXXXIV. Alors un Perse, nommé Oeobazus, dont les trois fils étaient de cette expédition, pria Darius d'en laisser un auprès de lui. Ce prince lui répondit, comme à un ami dont la demande était modérée, qu'il les lui laisserait tous trois. Le Perse, charmé de cette réponse, se flattait que ses trois fils allaient avoir leur congé ; mais le roi ordonna à ceux qui présidaient aux exécutions de faire mourir tous les enfants d'Oeobazus ; et, après leur mort, on les laissa en cet endroit-là même.

LXXXV. Darius se rendit de Suses à Chalcédoine, sur le Bosphore, où l'on avait fait le pont. Il s'y embarqua, et fit voile vers les îles Cyanées, qui étaient autrefois errantes, s'il faut en croire les Grecs. Il s'assit dans le temple, et de là se mit à considérer le Pont-Euxin : c'est, de toutes les mers, celle qui mérite le plus notre admiration. Elle a onze mille cent stades de longueur, sur trois mille trois cents de largeur (20) à l'endroit où elle est le plus large. L'embouchure de cette mer a quatre stades de large sur environ six vingts stades de long. Ce col, ou détroit, s'appelle Bosphore. C'était là où l'on avait jeté le pont. Le Bosphore s'étend jusqu'à la Propontide. Quant à la Propontide, elle a cinq cents stades de largeur sur quatorze cents de longueur, et se jette dans l'Hellespont, qui, dans l'endroit oit il est le moins large, n'a que sept stades de largeur sur quatre cents de longueur. L'Hellespont communique à une mer d'une vaste étendue, qu'on appelle la mer Égée.

LXXXVI. On a mesuré ces mers de la manière suivante : dans les longs jours, un vaisseau fait en tout environ soixante et dix mille orgyies de chemin, et soixante mille par nuit (21). Or, de l'embouchure du Pont-Euxin au Phase, qui est sa plus grande longueur, il y a neuf jours et huit nuits de navigation : cela fait onze cent dix mille orgyies c'est-à-dire onze mille cent stades. De la Sindigne à Thémiscyre, sur le Thermodon, où le Pont-Euxin est le plus large, on compte trois jours et deux nuits de navigation, qui font trois cent trente mille orgyies, ou trois mille trois cents stades. C'est ainsi que j'ai pris les dimensions du Pont-Euxin, du Bosphore et de l'Hellespont ; et ces mers sont naturellement telles que je les ai représentées. Le Palus-Maeotis se jette dans le Pont-Euxin ; il n'est guère moins grand que cette mer, et on l'appelle la mer du Pont.

LXXXVII. Lorsque Darius eut considéré le Pont-Euxin, il revint par mer au pont de bateaux, dont Mandroclès de Samos était l'entrepreneur. Il examina aussi le Bosphore ; et, sur le bord de ce détroit, on érigea, par son ordre, deux colonnes de pierre blanche. Il lit graver sur l'une, en caractères assyriens (22), et sur l'autre, en lettres grecques, les noms de toutes les nations qu'il avait à sa suite. Or il menait à cette guerre tous les peuples qui lui étaient soumis. On comptait dans cette armée sept cent mille hommes avec la cavalerie, sans y comprendre la flotte, qui était de six cents voiles.
Depuis l'expédition des Perses en Scythie, les Byzantins ont transporté ces deux colonnes dans leur ville, et les ont fait servir à l'autel de Diane Orthosienne, excepté une seule pierre qu'on a laissée auprès du temple de Bacchus à Byzance, et qui est entièrement chargée de lettres assyriennes. Au reste, l'endroit du Bosphore où Darius fit jeter un pont est, ce me semble, autant que je puis le conjecturer, à moitié chemin de Byzance, au temple qu'on voit à l'embouchure du Pont-Euxin.

LXXXVIII. Darius, satisfait de ce pont, fit de riches présents à Mandroclès de Samos, qui en était l'entrepreneur. Mandroclès employa les prémices de ces présents à faire faire un tableau qui représentait le pont du Bosphore, avec le roi Darius assis sur son trône et regardant défiler ses troupes. Il fit une offrande de ce tableau au temple de Junon (23), et y ajouta une inscription en ces termes : « Mandroclès a consacré à Junon ce monument en reconnaissance de ce qu'il a réussi, au gré du roi Darius, à jeter un pont sur le Bosphore. Il s'est, par cette entreprise, couvert de gloire, et a rendu immortel le nom de Samos sa patrie. »Tel est le monument qu'a laissé celui qui a présidé à la construction de ce pont.

LXXXIX. Darius, ayant récompensé Mandroclès, passa en Europe. Il avait ordonné aux Ioniens de faire voile par le Pont-Euxin jusqu'à l’Ister, de jeter un pont sur ce fleuve quand ils y seraient arrivés, et de l'attendre en cet endroit. Les Ioniens, les Éoliens et les habitants de l'Hellespont conduisaient l'armée navale. La flotte passa donc les Cyanées, fit voile droit à l'Ister; et, après avoir remonté le fleuve pendant deux jours, depuis la mer jusqu'à l'endroit où il se partage en plusieurs bras qui forment autant d'embouchures, toute l'armée navale y construisit un pont. Darius, ayant traversée Bosphore sur le pont de bateaux, prit son chemin par la Thrace ; et, quand il fut arrivé aux sources du Téare, il y campa trois jours.

XC. Les peuples qui habitent sur ses bords prétendent que ses eaux sont excellentes contre plusieurs sortes de maux, et particulièrement qu'elles guérissent les hommes et les chevaux de la gale. Ses sources sortent du même rocher, au nombre de trente-huit : les unes sont chaudes, les autres froides. Elles sont à égale distance de la ville d'Héraeum, qui est près de Périnthe et d'Apollonie, ville située sur le Pont-Euxin, c'est-à-dire à deux journées de marche de l'une et de l'autre de ces places. Le Téare se jette dans le Contadesdus, le Contadesdus dans l'Agrianès, l'Agrianès dans l'Hèbre, et l'Hèbre dans la mer, près de la ville d'Aenos.

XCI. Darius, étant arrivé aux sources du Téare, y assit son camp. Il prit tant de plaisir à voir ce fleuve, qu'il fit ériger dans le même endroit une colonne, avec cette inscription : LES SOURCES DU TÉARE DONNENT LES MEILLEURES ET LES PLUS BELLES EAUX DU MONDE : DARIUS, FILS D'HYSTASPE, LE MEILLEUR ET LE PLUS BEAU DE TOUS LES HOMMES, ROI DES PERSES ET DE TOUTE LA TERRE FERME, MARCHANT CONTRE LES SCYTHES, EST ARRIVÉ SUR SES BORDS.

XCII. Darius partit de là pour se rendre sur une autre rivière qu'on appelle Artiscus, et qui traverse le pays des Odryses. Quand il fut arrivé sur ses bords, il désigna à ses troupes un certain endroit, où il ordonna h chaque soldat de mettre une pierre en passant. L'ordre fut exécuté par toute l'armée ; et Darius, ayant laissé en ce lieu de grands tas de pierres, continua sa marche avec ses troupes.

XCIII. Avant que d'arriver à l’Ister, les Gètes, qui se disent immortels, furent les premiers peuples qu'il subjugua. Les Thraces de Salmydesse, et ceux qui demeurent au-dessus d'Apollonie et de la ville de Mésambria, qu'on appelle Scyrmiades et Nipséens, s'étaient rendus à lui sans combattre et sans faire la moindre résistance. Les Gètes, par un fol entêtement, se mirent en défense ; mais ils furent sur-le-champ réduitse en esclavage. Ces peuples sont les plus braves et les plus justes d'entre les Thraces.

XCIV. Les Gètes se croient immortels, et pensent que celui qui meurt va trouver leur dieu Zalmoxis, que quelques-uns d'entre eux croient le même que Gébéléizis. Tous les cinq ans ifs tirent au sort quelqu'un de leur nation, et l'envoient porter de leurs nouvelles à Zalmoxis, avec ordre de lui représenter leurs besoins. Voici comment se fait la députation. Trois d'entre eux sont chargés de tenir chacun une javeline la pointe en haut, tandis que d'autres prennent, par les pieds et par les mains, celui qu'on envoie à Zalmoxis. Ils le mettent en branle, et le lancent en l'air, de façon qu'il retombe sur la pointe des javelines. S'il meurt de ses blessures, ils croient que le dieu leur est propice ; s'il n'en meurt pas, ils l'accusent d'être un méchant. Quand ils ont cessé de l'accuser, ils en députent un autre, et lui donnent aussi leurs ordres, tandis qu'il est encore en vie. Ces mêmes Thraces tirent aussi des flèches contre le ciel, quand il tonne et qu'il éclaire, pour menacer le dieu qui lance la foudre, persuadés qu'il n'y a point d'autre dieu que celui qu'ils adorent.

XCV. J'ai néanmoins ouï dire aux Grecs qui habitent l'Hellespont et le Pont que ce Zalmoxis était un homme, et qu'il avait été à Samos esclave de Pythagore, fils de Mnésarque; qu'ayant été mis en liberté, il avait amassé de grandes richesses, avec lesquelles il était retourné dans son pays. Quand il eut remarqué la vie malheureuse et grossière des Thraces, comme il avait été instruit des usages des Ioniens, et qu'il avait contracté avec les Grecs, et particulièrement avec Pythagore, un des plus célèbres philosophes de la Grèce, l'habitude de penser plus profondément que ses compatriotes, il fit bâtir une salle oit il régalait les premiers de la nation. An milieu du repas, il leur apprenait que ni lui, ni ses conviés, ni leurs descendants à perpétuité, ne mourraient point, mais qu'ils iraient dans un lieu où ils jouiraient éternellement de toutes sortes de biens. Pendant qu'il traitait ainsi ses compatriotes, et qu'il !es entretenait de pareils discours, il se faisait faire un logement sous terre. Ce logement achevé, il se déroba aux yeux des Thraces, descendit dans ce souterrain, et y demeura environ trois ans. Il fut regretté et pleuré comme mort. Enfin, la quatrième année, il reparut, et rendit croyables, par cet artifice, tous les discours qu'il avait tenus.

XCVI. Je ne rejette ni n'admets ce qu'on raconte de Zalmoxis et de son logement souterrain, mais je pense qu'il est antérieur de bien des années Pythagore. Au reste, que Zalmoxis ait été un homme, ou que ce soit quelque dieu du pays des Gètes, c'en est assez sur ce qui le concerne. Les Gètes, chez qui se pratique la cérémonie dont je viens de parler, ayant été subjugués par les Perses, suivirent l'armée.

XCVII. Darius, étant arrivé sur les bords de l'Ister avec son armée de terre, la fit passer de l'autre côté du fleuve. Alors il commanda aux Ioniens de rompre le pont, et de l'accompagner par terre avec toutes les troupes de la flotte. Mais comme ils étaient sur le point de le rompre et d'exécuter ses ordres, Coès, fils d'Erxandre, qui commandait les Mityléniens, parla à Darius en ces termes, après lui avoir demandé la permission de lui dire son sentiment : « Seigneur, puisque vous allez porter la guerre dans un pays où il n'y a ni terres labourées ni villes, laissez subsister le pont tel qu'il est : ordonnez seulement à ceux qui l'ont construit de rester auprès pour le garder. Par ce moyen, soit que nous trouvions les Scythes et que nous réussissions selon notre espérance, soit que nous ne puissions les rencontrer, nous pourrons nous retirer avec sécurité. Ce n'est pas que je craigne que nous soyons battus par les Scythes ; mais j'appréhende que, ne pouvant les trouver, il ne nous arrive quelque fâcheux accident dans les déserts. On dira peut-être que je parle pour moi, et que je voudrais rester ici. Mais, seigneur, content de proposer à votre conseil le sentiment qui me paraît le plus avantageux, je suis prêt à vous suivre, et la grâce que je vous demande, c'est de ne me point laisser ici. »
Darius, charmé de ce discours, lui dit : « Mon hôte de Lesbos, lorsque après mon expédition je serai de retour sain et sauf dans mes États, ne manquez pas de vous présenter devant moi, afin que je vous récompense dignement du bon conseil que vous me donnez. »

XCVIII. Ayant ainsi parlé, il fit soixante noeuds à une courroie (24), manda les tyrans des Ioniens, et leur tint ce discours : « Ioniens, j'ai changé d'avis au sujet du pont : prenez cette courroie, et ayez soin d'exécuter mes ordres. Quand vous me verrez parti pour la Scythie, commencez dès lors à défaire chaque jour un de ces noeuds. Si je ne suis pas de retour ici après que vous les aurez tous dénoués, vous retournerez dans votre patrie. Mais puisque j'ai changé de sentiment, gardez le pont jusqu'à ce temps, et ne négligez rien, tant pour le défendre que pour le conserver; vous me rendrez en cela un service essentiel. » Darius, ayant ainsi parlé, marcha en avant.

XCIX. La Thrace a devant elle la partie de la Scythie qui aboutit à la mer. A l'endroit où finit le golfe de Thrace, là commence la Scythie. L'Ister en traverse une partie, et se jette dans la mer du côté du sud-est.
Je vais indiquer ce qu'on trouve après l'Ister, et donner la mesure de la partie de la Scythie qui est au delà de ce fleuve, du côté de la mer. L'ancienne Scythie est située au midi jusqu'à la ville de Carcinitis. Le pays au delà de cette ville, en allant vers la même mer, est montagneux ; il est habité par la nation taurique, qui s'étend jusqu'a la ville de Chersonèse-Trachée, et cette ville est sur les bords de la mer qui est à l'est. Il y a en effet deux parties des contins de la Scythie qui sont bornées, comme l'Attique, l'une par la mer qui est au sud, l'autre par celle qui est à l'est. Les Taures sont, par rapport à cette partie de la Scythie, dans la même position que serait, par rapport aux Athéniens, un autre peuple qui habiterait la pointe du promontoire Sunium, qui s'étend depuis le bourg de Thorique jusqu'à celui d'Anaphlyste, et s'avance beaucoup dans la mer. Telle est la situation de la Tauride, s'il est permis de comparer de petites choses aux grandes. Mais, en faveur de ceux qui n'ont jamais côtoyé cette partie de l'Attique, je vais expliquer cela d'une autre façon : qu'on suppose qu'il ne autre nation que celle des Iapyges habite le promontoire d'Iapygie, à commencer au port de Brentésium, et le coupe ou sépare depuis cet endroit jusqu'à Tarente. Au reste, en parlant de ces deux promontoires, c'est comme si je parlais de plusieurs autres pareils auxquels la Tauride ressemble.

C. Au delà de la Tauride, on trouve des Scythes qui habitent le pays au-dessus des Taures, et celui qui s'étend vers la mer qui est à l'est, ainsi que les côtes occidentales du Bosphore Cimmérien et du Palus-Maeotis jusqu'au Tanaïs, fleuve qui se décharge dans une anse de ce Palus. A prendre donc depuis l'Ister, et à remonter par le milieu des terres, la Scythie est bornée premièrement par le pays des Agathyrses, ensuite par celui des Neuves, troisièmement par celui des Androphages, et enfin par celui des Mélanchlaenes.

CI. La Scythie étant tétragone, et deux de ses côtes s'étendant le long de la mer, l'espace qu'elle occupe vers le milieu des terres est parfaitement égal à celui qu'elle a le long des côtes. En effet, depuis l'Ister jusqu'au Borysthène, il y a dix journées de chemin ; du Borysthène au Palus-Maeotis, il y en a dix autres ; et depuis la mer, en remontant par le milieu des terres jusqu'au pays des Mélanchlaenes, qui habitent au-dessus des Scythes, il y a vingt jours de marche. Or, je compte deux cents stades pour chaque journée de chemin. Ainsi la Scythie aura quatre mille stades de traverse le long des côtes, et quatre mille autres stades à prendre droit par le milieu des terres. Telle est l'étendue de ce pays.

CII. Les Scythes ayant fait réflexion qu'ils ne pouvaient pas, avec leurs seules forces, vaincre en bataille rangée une armée aussi nombreuse que celle de Darius, envoyèrent des ambassadeurs à leurs voisins. Les rois de ces nations, s'étant assemblés, délibérèrent sur cette armée qui venait envahir la Scythie. Ces rois étaient ceux des Taures, des Agathyrses, des Neures, des Androphages, des Mélanchlaenes, des Gélons, des Budins et des Sauromates.

CIII. Ceux d'entre ces peuples qu'on appelle Taures ont des coutumes particulières. Ils immolent à Iphigénie de la manière que je vais dire les étrangers qui échouent sur leurs côtes, et tous les Grecs qui y abordent et qui tombent entre leurs mains. Après les cérémonies accoutumées, ils les assomment d'un coup de massue sur la tête : quelques-uns disent qu'ils leur coupent ensuite la tête et l'attachent à une croix, et qu'ils précipitent le corps du haut du rocher où le temple est bâti ; quelques autres conviennent du traitement fait à la tête, mais ils assurent qu'on enterre le corps, au lieu de le précipiter du haut du rocher. Les Taures eux-mêmes disent que la déesse à laquelle ils font ces sacrifices est Iphigénie, fille d'Agamemnon. Quant à leurs ennemis, si un Taure fait dans les combats un prisonnier, il lui coupe la tête et l'emporte chez lui. Il la met ensuite au bout d'une perche qu'il place sur sa maison, et surtout au-dessus de la cheminée. Ils élèvent de la sorte la tête de leurs prisonniers, afin, disent-ils, qu'elle garde et protège toute a maison. Ils subsistent du butin qu'ils font à la guerre.

CIV. Les Agathyrses portent, la plupart du temps, des ornements d'or, et sont les plus efféminés de tous le hommes. Les femmes sont communes entre eux, afin qu'étant tous unis par les liens du sang, et que ne faisant tous, pour ainsi dire, qu'une seule et même famille, ils ne soient sujets ni à la haine ni à la jalousie. Quant au reste de leurs coutumes, elles ont beaucoup de conformité avec celles des Thraces.

CV. Les Neures observent les mêmes usages que les Scythes. Une génération avant l'expédition de Darius, ils furent forcés de sortir de leur pays, à cause d'une multitude de serpents qu'il produisit, et parce qu'il en vint en plus grand nombre des déserts qui sont au-dessus d'eux. Ils en furent tellement infestés, qu'ils s'expatrièrent, et se retirèrent chez les Budins.

Il paraît que ces peuples sont des enchanteurs. En effet, s'il faut eu croire les Scythes et les Grecs établis en Scythie, chaque Neure se change une fois par an en loup pour quelques jours, et reprend ensuite sa première forme. Les Scythes ont beau dire, ils ne me feront pas croire de pareils contes ; ce n'est pas qu'ils ne les soutiennent, et même avec serment (25).

CVI. Il n'est point d'hommes qui aient des moeurs plus sauvages que les Androphages (anthropophages). Ils ne connaissent ni les lois ni la justice ; ils sont nomades. Leurs habits ressemblent à ceux des Scythes ; mais ils ont une langue particulière. De tous les peuples dont je viens de parler, ce sont les seuls qui mangent de la chair humaine.

CVII. Les Mélanchlaenes portent tous des habits noirs ; de là vient leur nom. Ils suivent les coutumes et les usages des Scythes.

CVIII. Les Budins forment une grande et nombreuse nation. Ils se peignent le corps entier en bleu et en rouge. Il y a dans leur pays une ville entièrement bâtie en bois ; elle s'appelle Gélonus. Ses murailles sont aussi toutes de bois ; elles sont hautes, et ont à chaque face trente stades de longueur. Leurs maisons et leurs temples so