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Vie d'Hérodote
livre 2 : EUTERPE
livre 3 : THALIE
llivre 4 : MELPOMÈNE
livre 5 : TERPSICHORE
livre 6 : ÉRATO
livre 7 : POLYMNIE
livre 8 : URANIE
livre 9 : CALLIOPE

 

TEXTE NUMÉRISÉ ET MIS EN PAGE PAR François-Dominique FOURNIER

HISTOIRE D'HÉRODOTE

LIVRE PREMIER.

 

CLIO (01)

 

 


 

 

LES PERSES. - LES MÈDES. - BABYLONE. - CRÉSUS. - SOLON. - CANDAULE ET GYGÈS. - CYRUS. - SÉMIRAMIS. - THOMYRIS, etc.

En présentant au public ces recherches, Hérodote d'Halicarnasse se propose de préserver de l'oubli les actions des hommes, de célébrer les grandes et merveilleuses actions des Grecs et des Barbares, et, indépendamment de toutes ces choses, de développer les motifs qui les portèrent à se faire la guerre.

I. Les Perses les plus savants dans l'histoire de leur pays attribuent, aux Phéniciens la cause de cette inimitié. Ils disent que ceux-ci étant venus des bords de la mer Érythrée (02) sur les côtes de la nôtre, ils entreprirent de longs voyages sur mer, aussitôt après s'être établis dans le pays qu'ils habitent encore aujourd'hui, et qu'ils transportèrent des marchandises d'Égypte et d'Assyrie en diverses contrées, entre autres à Argos. Cette ville surpassait alors toutes celles du pays connu actuellement sous le nom de Grèce. Ils ajoutent que les Phéniciens y étant abordés se mirent à vendre leurs marchandises ; que cinq ou six jours après leur arrivée la vente étant presque finie, un grand nombre de femmes se rendit sur le rivage, et parmi elles la fille du roi ; que cette princesse, fille d'Inachus, s'appelait Io, nom que lui donnent aussi les Grecs. Tandis que ces femmes, continuent les mêmes historiens, achetaient près de la poupe ce qui était le plus de leur goût, les Phéniciens, s'animant les uns les autres, se jetèrent sur elles. La plupart prirent la fuite ; mais Io fut enlevée, et d'autres femmes avec elle. Les Phéniciens, les ayant fait embarquer, mirent à la voile, et firent route vers l'Égypte.

II. Voilà, selon les Perses, en cela peu d'accord avec les Phéniciens, comment Io passa en Égypte : voilà le principe des injustices réciproques qui éclatèrent entre eux et les Grecs. Ils ajoutent qu'ensuite quelques Grecs (ils ne peuvent les nommer, c'étaient peut-être des Crétois) abordés à Tyr en Phénicie enlevèrent Europe, fille du roi : c'était sans doute user du droit de représailles ; mais la seconde injustice ne doit, selon les mêmes historiens, être imputée qu'aux Grecs. Ils disent que ceux-ci se rendirent sur un vaisseau long (03) à Aea, en Colchide, sur le Phase, et qu'après avoir terminé les affaires qui leur avaient fait entreprendre ce voyage, ils enlevèrent Médée, fille du roi ; que ce prince ayant envoyé un ambassadeur en Grèce pour redemander sa fille et exiger réparation de cette injure, les Grecs lui répondirent que puisque les Colchidiens n'avaient donné aucune satisfaction de l'enlèvement d'Io, ils ne lui en feraient point de celui de Médée.

III. Les mêmes historiens disent aussi que, la seconde génération après ce rapt, Alexandre (Pâris), fils de Priam, qui en avait entendu parler, voulut par ce même moyen se procurer une femme grecque, bien persuadé que les autres n'ayant point été punis, il ne le serait pas non plus. Il enleva donc Hélène ; mais les Grecs, continuent-ils, s'étant assemblés, furent d'avis d'envoyer d'abord des ambassadeurs pour demander cette princesse, et une réparation de cette insulte. A cette proposition les Troyens opposèrent aux Grecs l'enlèvement de Médée, leur reprochèrent d'exiger une satisfaction, quoiqu'ils n'en eussent fait aucune, et qu'ils n'eussent point rendu cette princesse après en avoir été sommés.

IV. Jusque-là, disent les Perses, il n'y avait eu de part et d'autre que des enlèvements ; mais depuis cette époque les Grecs se mirent tout à fait dans leur tort, en portant la guerre en Asie avant que les Asiatiques l'eussent déclarée à l'Europe. Or, s'il y a de l'injustice, ajoutent-ils, à enlever des femmes, il y a de la folie à se venger d'un rapt, et de la sagesse à ne s'en pas mettre en peine, puisqu'il est évident que, sans leur consentement, on ne les eût pas enlevées. Les Perses assurent que, quoiqu'ils soient Asiatiques, ils n'ont tenu aucun compte des femmes enlevées dans cette partie du monde ; tandis que les Grecs, pour une femme de Lacédémone, équipèrent une flotte nombreuse, passèrent en Asie, et renversèrent le royaume de Priam. Depuis cette époque, les Perses ont toujours regardé les Grecs comme leurs ennemis ; car ils s'arrogent (04) l'empire sur l'Asie et sur les nations barbares qui l'habitent, et considèrent l'Europe et la Grèce comme un continent à part.

V. Telle est la manière dont les Perses rapportent ces événements, et c'est à la prise d'Ilion qu'ils attribuent la cause de la haine qu'ils portent aux Grecs. A l'égard d'Io, les Phéniciens ne sont pas d'accord avec les Perses. Ils disent que ce ne fut pas par un enlèvement qu'ils la menèrent en Égypte : qu'ayant eu commerce à Argos avec le capitaine du navire, quand elle se vit grosse, la crainte de ses parents la détermina à s'embarquer avec les Phéniciens, pour cacher son déshonneur. Tels sont les récits des Perses et des Phéniciens. Pour moi, je ne prétends point décider si les choses se sont passées de cette manière ou d'une autre ; mais, après avoir indiqué celui que je connais pour le premier auteur des injures faites aux Grecs, je poursuivrai mon récit, qui embrassera les petits États comme les grands : car ceux qui florissaient autrefois sont la plupart réduits à rien, et ceux qui fleurissent de nos jours étaient jadis peu de chose. Persuadé de l'instabilité du bonheur des hommes, je me suis déterminé à parler également des uns et des autres.

VI. Crésus était Lydien de naissance, fils d'Alyattes, et tyran (05) des nations que renferme l'Halys dans son cours. Ce fleuve coule du sud, passe entre le pays des Syriens (Cappadociens) et celui des Paphlagoniens, et se jette au nord dans le Pont-Euxin. Ce prince est le premier Barbare, que je sache, qui ait forcé une partie des Grecs à lui payer tribut, et qui se soit allié avec l'autre. Il subjugua en effet les Ioniens, les Éoliens et les Doriens établis en Asie, et fit alliance avec les Lacédémoniens. Avant son règne, tous les Grecs étaient libres ; car l'expédition des Cimmériens contre l'Ionie, antérieure à Crésus, n'alla pas jusqu'à ruiner des villes : ce ne fut qu'une incursion, suivie de pillage.

VII. Voici comment la souveraine puissance, qui appartenait aux Héraclides, passa en la maison des Mermnades, dont était Crésus. Candaule, que les Grecs appellent Myrsile, fut tyran de Sardes. Il descendait d'Hercule par Alcée, fils de ce héros ; car Agron, fils de Ninus, petit-fils de Bélus, arrière-petit-fils d'Alcée, fut le premier des Héraclides qui régna à Sardes ; et Candaule, fils de Myrsus, fut le dernier. Les rois de ce pays antérieurs à Agron descendaient de Lydus, fils d'Atys, qui donna la nom de Lydiens à tous les peuples de cette contrée, qu'on appelait auparavant Méoniens. Enfin les Héraclides, à qui ces princes avaient confié l'administration du gouvernement, et qui tiraient leur origine d'Hercule et d'une esclave de Jardanus, obtinrent la royauté en vertu d'un oracle. Ils régnèrent de père en fils cinq cent cinq ans, en quinze générations, jusqu'à Candaule, fils de Myrsus.

VIII. Ce prince aimait éperdument sa femme, et la regardait comme la plus belle des femmes. Obsédé par sa passion, il ne cessait d'en exagérer la beauté à Gygès, fils de Dascylus, un de ses gardes, qu'il aimait beaucoup, et à qui il communiquait ses affaires les plus importantes. Peu de temps après, Candaule (il ne pouvait éviter son malheur) tint à Gygès ce discours : « Il me semble que tu ne m'en crois pas sur la beauté de ma femme. Les oreilles sont moins crédules que les yeux : fais donc ton possible pour la voir nue. Quel langage insensé, seigneur ! s'écria Gygès. Y avez-vous réfléchi ? Ordonner à un esclave de voir nue sa souveraine ! Oubliez-vous qu'une femme dépose sa pudeur avec ses vêtements ? Les maximes de l'honnêteté sont connues depuis longtemps : elles doivent nous servir de règle. Or une des plus importantes est que chacun ne doit regarder que ce qui lui appartient. Je suis persuadé que vous avez la plus belle de toutes les femmes ; mais n'exigez pas de moi, je vous en conjure, une chose malhonnête. »

IX. Ainsi Gygès se refusait à la proposition du roi, en craignant les suites pour lui-même. « Rassure-toi, Gygès, lui dit Candaule ; ne crains ni ton roi (ce discours n'est point un piège pour t'éprouver) ni la reine : elle ne te fera aucun mal. Je m'y prendrai de manière qu'elle ne saura pas même que tu l'aies vue. Je te placerai dans la chambre où nous couchons, derrière la porte, qui restera ouverte : la reine ne tardera pas à me suivre. A l'entrée est un siège où elle pose ses vêtements, à mesure qu'elle s'en dépouille. Ainsi, tu auras tout le loisir de la considérer. Lorsque de ce siège elle s'avancera vers le lit, comme elle te tournera le dos, saisis ce moment pour t'esquiver sans qu'elle te voie. »

X. Gygès ne pouvait plus se refuser aux instances roi : il se tint prêt à obéir. Candaule, à l'heure du coucher, le mena dans sa chambre, où la reine ne tarda pas à se rendre. Gygès la regarda se déshabiller, et, tandis qu'elle tournait le dos pour gagner le lit, il se glissa hors de l'appartement ; mais la reine l'aperçut en sortant. Elle ne douta point que son mari ne fût l’auteur de cet outrage : la pudeur l'empêcha de crier, et même elle fit semblant de ne l'avoir pas remarqué, ayant déjà conçu dans le fond du coeur le désir de se venger de Candaule : car chez les Lydiens, comme chez presque tout le reste des nations barbares, c'est un opprobre, même à un homme, de paraître nu.

XI. La reine (06) demeura donc tranquille, et sans rien découvrir de ce qui se passait dans son âme. Mais, dès que le jour parut, elle s'assure des dispositions de ses plus fidèles officiers, et mande Gygès. Bien éloigné de la croire instruite, il se rend à son ordre, comme il était dans l'habitude de le faire toutes les fois qu'elle le mandait. Lorsqu'il fut arrivé, cette princesse lui dit : « Gygès, voici deux routes dont je te laisse le choix ; décide-toi sur-le-champ. Obtiens par le meurtre de Candaule ma main et le trône de Lydie, ou une prompte mort t'empêchera désormais de voir, par une aveugle déférence pour Candaule, ce qui t'est interdit. Il faut que l'un des deux périsse, ou toi qui, bravant l'honnêteté, m'as vue sans vêtements, ou du moins celui qui t'a donné ce conseil. » A ce discours, Gygès demeura quelque temps interdit ; puis il conjura la reine de ne le point réduire à la nécessité d'un tel choix. Voyant qu'il ne pouvait la persuader, et qu'il fallait absolument ou tuer son maître ou se résoudre lui-même à périr, il préféra sa propre conservation. « Puisque, malgré mes réclamations, dit-il à la reine, vous me forcez à tuer mon maître, je suis prêt à prendre les moyens d'y réussir. - Le lieu de l'embuscade, répondit-elle, sera celui-là même d'où il m'a exposée nue à tes regards, et le temps de l'attaque celui de son sommeil. »

XII. Ces mesures prises, elle retint Gygès : nul moyen pour lui de s'échapper. Il fallait qu'il pérît, lui ou Candaule. A l'entrée de la nuit elle l'introduit dans la chambre, l'arme d'un poignard, et le cache derrière la porte : à peine Candaule était endormi, Gygès (07) avance sans bruit, le poignarde, s'empare de son épouse et de son trône. Archiloque (08) de Paros, qui vivait en ce temps-là, fait mention de ce prince dans une pièce qu'il a composée en vers ïambes trimètres.

XIII. Gygès étant monté de la sorte sur le trône, il y fut affermi par l'oracle de Delphes. Les Lydiens, indignés de la mort de Candaule, avaient pris les armes ; mais ils convinrent avec les partisans de Gygès que, si l'oracle le reconnaissait pour roi de Lydie, la couronne lui resterait ; qu'autrement elle retournerait aux Héraclides. L'oracle prononça, et le trône fut, par ce moyen, assuré à Gygès. Mais la Pythie ajouta que les Héraclides seraient vengés sur le cinquième descendant de ce prince. Ni les Lydiens ni leurs rois ne tinrent aucun compte de cette réponse avant qu'elle eût été justifiée par l'événement. Ce fut ainsi que les Mermnades s'emparèrent de la couronne, et qu'ils l'enlevèrent aux Héraclides.

XIV. Gygès, maître de la Lydie, envoya beaucoup d'offrandes à Delphes, dont une très grande partie était en argent ; il y ajouta quantité de vases d'or, et entre autres six cratères d'or du poids de trente talents (09), présent dont la mémoire mérite surtout d'être conservée. Ces offrandes sont dans le trésor des Corinthiens, quoique, à dire vrai, ce trésor ne soit point à la république de Corinthe, mais à Cypsélus (10), fils d'Éétion. Gygès est, après Midas, fils de Gordius, roi de Phrygie, le premier des Barbares que nous connaissions qui ait envoyé des offrandes à Delphes. Midas avait fait présent à ce temple du trône sur lequel il avait coutume de rendre la justice : cet ouvrage mérite d'être vu ; il est placé dans le même endroit où sont les cratères de Gygès. Au reste, les habitants de Delphes appellent ces offrandes en or et en argent gygadas, du nom de celui qui les a faites.
Lorsque ce prince se vit maître du royaume, il entreprit une expédition contre les villes de Milet et de Smyrne, et prit celle de Colophon. Mais, comme il ne fit rien autre chose de mémorable pendant un règne de trente-huit ans, nous nous contenterons d'avoir rapporté ces faits, et n'en parlerons pas davantage.

XV. Passons à son fils Ardys. Ce prince lui succéda ; il subjugua ceux de Priène, et entra avec une armée dans le territoire de Milet. Sous son règne, les Cimmériens, chassés de leur pays par les Scythes nomades, vinrent en Asie, et prirent Sardes, excepté la citadelle.

XVI. Ardys régna quarante-neuf ans, et eut pour successeur Sadyattes son fils, qui en régna douze. Alyattes succéda à Sadyattes. Il fit la guerre aux Mèdes et à Cyaxare, petit-fils de Déjocès. Ce fut lui qui chassa les Cimmériens de l'Asie. Il prit la ville de Smyrne, colonie de Colophon. Il entreprit aussi une expédition contre Clazomènes, de devant laquelle il se retira, non comme il le voulut, mais après avoir reçu un échec considérable. Il fit encore durant son règne d'autres actions, dont je vais rapporter les plus mémorables.

XVII. Son père lui ayant laissé la guerre contre les Milésiens, il la continua, et attaqua Milet de la manière que je vais dire. Lorsque la terre était couverte de grains et de fruits, il se mettait en campagne. Son armée marchait au son du chalumeau, de la harpe, et des flûtes masculines et féminines (11). Quand il était arrivé sur les terres des Milésiens, il défendait d'abattre les métairies, d'y mettre le feu et d'en arracher les portes ; il les laissait subsister dans l'état où elles étaient : mais il faisait le dégât dans le pays, coupait les arbres, ravageait les blés ; après quoi il s'en retournait sans assiéger la place ; entreprise qui lui eût été inutile, les Milésiens étant maîtres de la mer. Quant aux maisons, Alyattes ne les faisait pas abattre, afin que les Milésiens, ayant toujours où se loger, continuassent à ensemencer et à cultiver leurs terres, et qu'il eût de quoi piller et ravager lorsqu'il reviendrait dans leur pays.

XVIII. Il leur fit de cette manière onze ans la guerre, pendant lesquels les Milésiens essuyèrent deux échecs considérables : l'un à la bataille qu'ils donnèrent dans leur pays, en un endroit appelé Liménéion ; l'autre, dans la plaine du Méandre. Des onze années qu'elle dura, les six premières appartiennent au règne de Sadyattes, fils d'Ardys, qui dans ce temps-l'a régnait encore en Lydie. Ce fut lui qui l'alluma, et qui entra alors, à la tête d'une armée, dans le pays de Milet. Alyattes poussa avec vigueur, les cinq années suivantes, la guerre que son père lui avait laissée, comme on l'a rapporté un peu plus haut. De tous les Ioniens, il n'y eut que ceux de Chios qui secoururent les habitants de Milet. Ils leur envoyèrent des troupes, en reconnaissance des secours qu'ils en avaient reçus dans la guerre qu'ils avaient eu à soutenir contre les Érythréens (12).

XIX. Enfin, la douzième année, l'armée d'Alyattes ayant mis le feu aux blés, il arriva que la flamme, poussée par un vent violent, se communiqua au temple de Minerve surnommée Assésienne (13), et le réduisit en cendres. On ne fit d'abord aucune attention à cet accident ; mais Alyattes, de retour à Sardes avec son armée, étant tombé malade, et sa maladie traînant en longueur, il envoya à Delphes des députés pour consulter le dieu sur sa maladie, soit qu'il eût pris cette résolution de lui-même, soit qu'elle lui eût été suggérée. Ses envoyés étant arrivés à Delphes, la Pythie leur dit qu'elle ne leur rendrait point de réponse qu'ils n'eussent relevé le temple de Minerve qu'ils avaient brûlé à Assésos, dans le pays des Milésiens.

XX. J'ai ouï dire aux habitants de Delphes que la chose s'était passée de la sorte. Mais les Milésiens ajoutent que Périandre, fils de Cypsélus, intime ami de Thrasybule, tyran de Milet, sur la nouvelle de l'oracle rendu à Alyattes, envoya un courrier à Thrasybule, afin qu'instruit d'avance de la réponse du dieu, il prit des mesures relatives aux conjonctures.

XXI. Alyattes n'eut pas plutôt reçu cet oracle, qu'il envoya un héraut à Milet pour conclure une trêve avec Thrasybule et les Milésiens, jusqu'à ce qu'on eût rebâti le temple. Pendant que le héraut était en chemin pour se rendre à Milet, Thrasybule, bien informé de tout, et qui n'ignorait point les desseins d'Alyattes, s'avisa de cette ruse : tout le blé qu'on put trouver à Milet, tant dans ses greniers que dans ceux des particuliers, il le fit apporter sur la place publique. II commanda ensuite aux Milésiens de se livrer aux plaisirs de la table au signal qu'il leur donnerait.

XXII. Thrasybule publia ces ordres, afin que le héraut, voyant un si grand amas de blé, et que les habitants ne songeaient qu'à leurs plaisirs, en rendît compte à Alyattes ; ce qui ne manqua pas d'arriver. Le héraut, témoin de l'abondance qui régnait à Milet, s'en retourna à Sardes aussitôt qu'il eut communiqué à Thrasybule les ordres qu'il avait reçus du roi de Lydie ; et ce fut là, comme je l'ai appris, la seule cause qui rétablit la paix entre ces deux princes. Alyattes s'était persuadé que la disette était très grande à Milet, et que le peuple était réduit à la dernière extrémité. Il fut bien surpris, au retour du héraut, d'apprendre le contraire. Quelque temps après, ces deux princes firent ensemble un traité, dont les conditions furent qu'ils vivraient comme amis et alliés. Au lieu d'un temple, Alyattes en fit bâtir deux à Minerve dans Assésos, et il recouvra la santé. C'est ainsi que les choses se passèrent dans la guerre qu'Alyattes fit à Thrasybule et aux Milésiens.

XXIII. Ce Périandre, qui donna avis à Thrasybule de la réponse de l'oracle, était fils de Cypsélus ; il régnait à Corinthe. Les habitants de cette ville racontent qu'il arriva de son temps une aventure très merveilleuse dont il fut témoin, et les Lesbiens en conviennent aussi. Ils disent qu'Arion de Méthymne, le plus habile joueur de cithare qui fût alors, et le premier, que je sache, qui ait fait et nommé le dithyrambe, et l'ait exécuté à Corinthe, fut porté sur le dos d'un dauphin jusqu'au promontoire de Ténare.

XXIV. Ils assurent qu'Arion, ayant passé un temps considérable à la cour de Périandre, eut envie de naviguer en Sicile et en Italie. Ayant amassé dans ces pays de grands biens, il voulut retourner à Corinthe. Prêt à partir de Tarente, il loua un vaisseau corinthien, parce qu'il se fiait plus à ce peuple qu'à tout autre. Lorsqu'il fut sur le vaisseau, les Corinthiens tramèrent sa perte, et résolurent de le jeter à la mer pour s'emparer de ses richesses. Arion, s'étant aperçu de leur dessein, les leur offrit, les conjurant de lui laisser la vie. Mais, bien loin d'être touchés de ses prières, ils lui ordonnèrent de se tuer lui-même s'il voulait être enterré, ou de se jeter sur-le-champ dans la mer. Arion, réduit à une si fâcheuse extrémité, les supplia, puisqu'ils avaient résolu sa perte, de lui permettre de se revêtir de ses plus beaux habits et de chanter sur le tillac, et leur promit de se tuer après qu'il aurait chanté. Ils présumèrent qu'ils auraient du plaisir à entendre le plus habile musicien qui existât, et dès lors ils se retirèrent de la poupe au milieu du vaisseau. Arion se para de ses plus riches habits, prit sa cithare et monta sur le tillac, exécuta l'air orthien (14) ; et dès qu'il l'eut fini, il se jeta à la mer avec ses habits, et dans l'état où il se trouvait. Pendant que le vaisseau partait pour Corinthe, un dauphin reçut, à ce qu'on dit, Arion sur son dos, et le porta à Ténare, où ayant mis pied à terre, il s'en alla à Corinthe vêtu comme il était et y raconta son aventure. Périandre, ne pouvant ajouter foi à son récit, le fit étroitement garder, et porta son attention sur les matelots. Ils ne furent pas plutôt arrivés, que, les ayant envoyé chercher, il leur demanda s'ils pouvaient lui donner des nouvelles d'Arion. Ils lui répondirent qu'ils l'avaient laissé en bonne santé à Tarente, en Italie, où la fortune lui était favorable. Arion parut tout à coup devant eux, tel qu'ils l'avaient vu se précipiter à la mer. Déconcertés, convaincus, ils n'osèrent plus nier leur crime. Les Corinthiens et les Lesbiens racontent cette histoire de la sorte, et l'on voit à Ténare une petite statue de bronze qui représente un homme sur un dauphin : c'est une offrande d'Arion.

XXV. Alyattes, roi de Lydie, mourut longtemps après avoir terminé la guerre de Milet. Il régna cinquante-sept ans. Il fut le second prince de la maison des Mermnades qui envoya des présents à Delphes : c'était en action de grâces du recouvrement de sa santé. Ils consistaient en un grand cratère d'argent et une soucoupe damasquinée, la plus précieuse de toutes les offrandes qui se voient à Delphes. C'est un ouvrage de Glaucus de Chios, qui seul a inventé l'art de la damasquinure.

XXVI. Alyattes étant mort, Crésus son fils lui succéda à l'âge de trente-cinq ans. Éphèse fut la première ville grecque que ce prince attaqua. Ses habitants, se voyant assiégés, consacrèrent leur ville à Diane, en joignant avec une corde leurs murailles au temple de la déesse. Ce temple est éloigné de sept stades de la vieille ville, dont Crésus formait alors le siège. Après avoir fait la guerre aux Éphésiens, il la fit aux Ioniens et aux Éoliens, mais successivement, employant des raisons légitimes quand il en pouvait trouver, ou des prétextes frivoles à défaut de raisons.

XXVII. Lorsqu'il eut subjugué les Grecs de l'Asie, et qu'il les eut forcés à lui payer tribut, il pensa à équiper une flotte pour attaquer les Grecs insulaires. Tout était prêt pour la construction des vaisseaux, lorsque Bias (15) de Priène, ou, selon d'autres, Pittacus (16) de Mitylène, vint à Sardes. Crésus lui ayant demandé s'il y avait en Grèce quelque chose de nouveau, sa réponse fit cesser les préparatifs. « Prince, lui dit-il, les insulaires achètent une grande quantité de chevaux, dans le dessein de venir attaquer Sardes et de vous faire la guerre. » Crésus, croyant qu'il disait la vérité, repartit : « Puissent les dieux inspirer aux insulaires le dessein de venir attaquer les Lydiens avec de la cavalerie ! - Il me semble, seigneur, répliqua Bias, que vous désirez ardemment de les rencontrer à cheval dans le continent, et vos espérances sont fondées ; mais, depuis qu'ils ont appris que vous faisiez équiper une flotte pour les attaquer, pensez-vous qu'ils souhaitent autre chose que de surprendre les Lydiens en mer, et de venger sur vous les Grecs du continent que vous avez réduits en esclavage ? » Crésus, charmé de cette réponse, qui lui partit très juste, abandonna son projet, et fit alliance avec les Ioniens des îles.

XXVIII. Quelque temps après, Crésus subjugua presque toutes les nations en deçà du fleuve Halys, excepté les Ciliciens et les Lyciens, savoir : les Phrygiens, les Mysiens, les Mariandyniens, les Chalybes, les Paphlagoniens, les Thraces de l'Asie, c'est-à-dire les Thyniens et les Bithyniens, les Cariens, les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et les Pamphyliens.

XXIX. Tant de conquêtes ajoutées au royaume de Lydie avaient rendu la ville de Sardes très florissante. Tous les sages qui étaient alors en Grèce s'y rendirent, chacun en son particulier. On y vit entre autres arriver Solon. Ce philosophe ayant fait, à la prière des Athéniens ses compatriotes, un corps de lois, voyagea pendant dix ans. Il s'embarqua sous prétexte d'examiner les moeurs et les usages des différentes nations, mais en effet pour n'être point contraint d'abroger quelqu'une des lois qu'il avait établies ; car les Athéniens n'en avaient pas le pouvoir, s'étant engagés par des serments solennels à observer pendant dix ans les règlements qu'il leur donnerait.

XXX. Solon étant donc sorti d'Athènes par ce motif, et pour s'instruire des coutumes des peuples étrangers, alla d'abord en Égypte, à la cour d'Amasis, et de là à Sardes, à celle de Crésus, qui le reçut avec distinction et le logea dans son palais. Trois ou quatre jours après son arrivée, il fut conduit par ordre du prince dans les trésors, dont on lui montra toutes les richesses. Quand Solon les eut vues et suffisamment considérées, le roi lui parla en ces termes : « Le bruit de votre sagesse et de vos voyages est venu jusqu'à nous, et je n'ignore point qu'en parcourant tant de pays vous n'avez eu d'autre but quo de vous instruire de leurs lois et de leurs usages, et de perfectionner vos connaissances. Je désire savoir quel est l'homme le plus heureux que vous ayez vu.» Il lui faisait cette question, parce qu'il se croyait lui-même le plus heureux de tous les hommes. « C'est, Tellus d'Athènes, » lui dit Solon sans le flatter, et sans lui déguiser la vérité. Crésus, étonné de cette réponse : « Sur quoi donc, lui demanda-t-il avec vivacité, estimez-vous Tellus si heureux ? - Parce qu'il a vécu dans une ville florissante, reprit Solon, qu'il a eu des enfants beaux et vertueux, que chacun d'eux lui a donné des petits-fils qui tous lui ont survécu, et qu'enfin, après avoir joui d'une fortune considérable relativement à celles de notre pays, il a terminé ses jours d'une manière éclatante : car, dans un combat des Athéniens contre leurs voisins à Éleusis, il secourut les premiers, mit en fuite les ennemis, et mourut glorieusement. Les Athéniens lui érigèrent un monument aux frais du public dans l'endroit même où il était tombé mort, et lui rendirent de grands honneurs. »

XXXI. Tout ce que Solon venait de dire sur la félicité de Tellus excita Crésus à lui demander quel était celui qu'il estimait après cet Athénien le plus heureux des hommes, ne doutant point que la seconde place ne lui appartînt. « Cléobis et Biton, répondit Solon : ils étaient Argiens, et jouissaient d'un bien honnête ; ils étaient outre cela si forts, qu'ils avaient tous deux également remporté des prix aux jeux publics. On raconte d'eux aussi le trait suivant. Les Argiens célébraient une fête en l'honneur de Junon. Il fallait absolument que leur mère se rendît au temple sur un char traîné par un couple de boeufs. Comme le temps de la cérémonie pressait, et qu'il ne permettait pas à ces jeunes gens d'aller chercher leurs boeufs, qui n'étaient point encore revenus des champs, ils se mirent eux-mêmes sous le joug ; et tirant le char sur lequel leur mère était montée, ils le conduisirent ainsi quarante-cinq stades jusqu'au temple de la déesse. Après cette action, dont tonte l'assemblée fut témoin, ils terminèrent leurs jours de la manière la plus heureuse, et la divinité fit voir par cet événement qu'il est plus avantageux à l'homme de mourir que de vivre. Les Argiens assemblés autour de ces deux jeunes gens louaient leur bon naturel, et les Argiennes félicitaient la prêtresse d'avoir de tels enfants. Celle-ci, comblée de joie et de l'action et des louanges qu'on lui donnait, debout aux pieds de la statue, pria la déesse d'accorder h ses deux fils Cléobis et Biton le plus grand bonheur que pût obtenir un mortel. Cette prière finie, après le sacrifice et le festin ordinaire dans ces sortes de fêtes, les deux jeunes gens, s'étant endormis dans le temple même, ne se réveillèrent plus, et terminèrent ainsi leur vie. Les Argiens, les regardant comme deux personnages distingués, firent faire leur statue, et les envoyèrent au temple de Delphes (17). »

XXXII. Solon accordait par ce discours le second rang à Cléobis et Biton. « Athénien, répliqua Crésus en colère, faites-vous donc si peu de cas de ma félicité que vous me jugiez indigne d'être comparé avec des hommes privés ? - Seigneur, reprit Solon, vous me demandez ce que je pense de la vie humaine : ai-je donc pu vous répondre autrement, moi qui sais que la Divinité est jalouse du bonheur des humains, et qu'elle se plaît à le troubler ? car dans une longue carrière ou voit et l'on souffre bien des choses fâcheuses. Je donne à un homme soixante-dix ans pour le plus long terme de sa vie. Ces soixante-dix ans font vingt-cinq mille deux cents jours, en omettant les mois intercalaires ; mais, si chaque sixième année on ajoute un mois, afin que les saisons se retrouvent précisément au temps où elles doivent arriver, dans les soixante-dix ans vous aurez douze mois intercalaires, moins la troisième partie d'un mois, qui feront trois cent cinquante jours, lesquels, ajoutés à vingt-cinq mille deux cents, donneront vingt-cinq mille cinq cent cinquante jours. Or de ces vingt-cinq mille cinq cent cinquante jours, qui font soixante-dix ans, vous n'en trouverez pas un qui amène un événement absolument semblable. Il faut donc en convenir, seigneur, l'homme n'est que vicissitude. Vous avez certainement des richesses considérables, et vous régnez sur un peuple nombreux ; mais je ne puis répondre à votre question que je ne sache si vous avez fini vos jours dans la prospérité ; car l'homme comblé de richesses n'est pas plus heureux que celui qui n'a que le simple nécessaire, à moins que la fortune ne l'accompagne, et que, jouissant de toutes sortes de biens, il ne termine heureusement sa carrière. Rien de plus commun que le malheur dans l'opulence, et le bonheur dans la médiocrité. Un homme puissamment riche, mais malheureux, n'a que deux avantages sur celui qui a du bonheur ; mais celui-ci en a un grand nombre sur le riche malheureux.
L'homme riche est plus en état de contenter ses désirs et de supporter de grandes pertes ; mais, si l'autre ne peut soutenir de grandes pertes ni satisfaire ses désirs, son bonheur le met à couvert des uns et des autres, et en cela il l'emporte sur le riche. D'ailleurs il a l'usage de tous ses membres, il jouit d'une bonne santé, il n'éprouve aucun malheur, il est beau, et heureux en enfants.
Si à tous ces avantages vous ajoutez celui d'une belle mort, c'est cet homme-là que vous cherchez, c'est lui qui mérite d'être appelé heureux. Mais, avant sa mort, suspendez votre jugement, ne lui donnez point ce nom ; dites seulement qu'il est fortuné. Il est impossible qu'un homme réunisse tous ces avantages, de même qu'il n'y a point de pays qui se suffise, et qui renferme tous les biens : car, si un pays en a quelques-uns, il est privé de quelques autres ; le meilleur est celui qui en a le plus. Il en est ainsi de l'homme : il n'y en a pas un qui se suffise à lui-même : s'il possède quelques avantages, d'autres lui manquent. Celui qui en réunit un plus grand nombre, qui les conserve jusqu'à la fin de ses jours, et sort ensuite tranquillement de cette vie ; celui-là, seigneur, mérite, à mon avis, d'être appelé heureux. Il faut considérer la fin de toutes choses, et voir quelle en sera l'issue ; car il arrive que Dieu, après avoir fait entrevoir la félicité à quelques hommes, la détruit souvent radicalement.»

XXXIII. Ainsi parla Solon. Il n'avait rien dit d'agréable à Crésus, et ne lui avait pas témoigné la moindre estime : aussi fut-il renvoyé de la cour. Il est probable qu'on traita de grossier un homme qui, sans égard aux biens présents, voulait qu'en tout on envisageât la fin.

XXXIV. Après le départ de Solon, la vengeance des dieux éclata d'une manière terrible sur Crésus, en punition, comme on peut le conjecturer, de ce qu'il s'estimait le plus heureux de tous les hommes. Un songe, qu'il eut aussitôt après, lui annonça les malheurs dont un de ses fils était menacé. Il en avait deux : l'un affligé d'une disgrâce naturelle, il était muet ; l'autre surpassait en tout les jeunes gens de son âge. Il se nommait Atys. C'est donc cet Atys que le songe indiqua à Crésus comme devant périr d'une arme de fer. Le roi réfléchit à son réveil sur ce songe. Tremblant pour son fils, il lui choisit une épouse et l'éloigna des armées, à la tête desquelles il avait coutume de l'envoyer. Il fit aussi enlever les dards, les piques, et toutes sortes d'armes offensives dont on fait usage à la guerre, des appartements des hommes où elles étaient suspendues, et les fit entasser dans des magasins, de peur qu'il n'en tombât quelqu'une sur son fils.

XXXV. Pendant que Crésus était occupé des noces de ce jeune prince, arrive à Sardes un malheureux dont les mains étaient impures : cet homme était Phrygien, et issu du sang royal. Arrivé au palais, il pria Crésus de le purifier, suivant les lois du pays. Ce prince le purifia. Les expiations chez les Lydiens ressemblent beaucoup à celles qui sont usitées en Grèce (18). Après la cérémonie, Crésus voulut savoir d'où il venait et qui il était. « Étranger, lui dit-il, qui êtes-vous ? De quel canton de Phrygie êtes-vous venu à ma cour comme suppliant ? Quel homme, quelle femme avez-vous tué ? - Seigneur, je suis fils de Gordius et petit-fils de Midas. Je m'appelle Adraste. J'ai tué mon frère sans le vouloir. Chassé par mon père et dépouillé de tout, je suis venu chercher ici un asile. -Vous sortez, reprit Crésus, d'une maison que j'aime. Vous êtes chez des amis : rien ne vous manquera dans mon palais tant que vous jugerez à propos d'y rester. En supportant légèrement ce malheur, vous ferez un gain considérable. » Adraste vécut dans le palais de Crésus.

XXXVI. Dans ce même temps il parut en Mysie un sanglier d'une grosseur énorme, qui, descendant du mont Olympe, faisait un grand dégât dans les campagnes. Les Mysiens l'avaient attaqué à diverses reprises ; mais ils ne lui avaient fait aucun mal, et il leur en avait fait beaucoup. Enfin ils s'adressèrent à Crésus : « Seigneur, lui dirent leurs députés, il a paru sur nos terres un effroyable sanglier qui ravage nos campagnes ; malgré nos efforts, nous n'avons pu nous en défaire. Nous vous supplions donc d'envoyer avec nous le prince votre fils à la tête d'une troupe de jeunes gens choisis et votre meute, afin d'en purger le pays. » Crésus, se rappelant le songe qu'il avait eu, leur répondit : « Ne me parlez pas davantage de mon fils ; je ne puis l'envoyer avec vous. Nouvellement marié, il n'est maintenant occupé que de ses amours; mais je vous donnerai mon équipage de chasse, avec l'élite de la jeunesse lydienne, à qui je recommanderai de s'employer avec ardeur pour vous délivrer de ce sanglier. »

XXXVII. Les Mysiens furent très contents de cette réponse ; mais Atys, qui avait entendit leur demande et le refus qu'avait fait Crésus de l'envoyer avec eux, entra sur ces entrefaites, et, s'adressant à ce prince : « Mon père, lui dit-il, les actions les plus nobles et les plus généreuses m'étaient autrefois permises, je pouvais m'illustrer à la guerre et à la chasse ; mais vous m'éloignez aujourd'hui de l'une et de l'autre, quoique vous n'ayez remarqué en moi ni lâcheté ni faiblesse. Quand j'irai à la place publique, ou que j'en reviendrai, de quel oeil me verra-t-on ? quelle opinion auront de moi nos citoyens ? quelle idée en aura la jeune princesse que je viens d'épouser ? à quel homme se croira-t-elle unie ? Permettez-moi donc, seigneur, d'aller à cette chasse avec les Mysiens; ou persuadez-moi par vos discours que les choses faites comme vous le voulez sont mieux. »

XXXVIII. « Mon fils, reprit Crésus, si je vous empêche d'aller à cette chasse, ce n'est pas que j'aie remarqué dans votre conduite la moindre lâcheté, ou quelque autre chose qui m'ait déplu ; mais une vision que j'ai eue en songe pendant mon sommeil m'a fait connaître que vous aviez peu de temps à vivre, et que vous deviez périr d'une arme de fer. C'est uniquement à cause de ce songe que je me suis pressé de vous marier ; c'est pour cela que je ne vous envoie pas à cette expédition, et que je prends toutes sortes de précautions pour vous dérober, du moins pendant ma vie, au malheur qui vous menace. Je n'ai que vous d'enfant, car mon autre fils, disgracié de la nature, n'existe plus pour moi. »

XXXIX. « - Mon père, répliqua le jeune prince, après un pareil songe, le soin avec lequel vous me gardez est bien excusable : mais il me semble que vous ne saisissez pas le sens de cette vision ; puisque vous vous y êtes trompé, je dois vous l'expliquer. Ce songe, dites-vous, vous a fait connaître que je devais périr d'une arme de fer. Mais un sanglier a-t-il des mains ? est-il armé de ce fer aigu que vous craignez ? Si votre songe vous eût appris que je dusse mourir d'une défense de sanglier ou de quelque autre manière semblable, il vous faudrait faire ce que vous faites ; mais il n'est question que d'une pointe de fer. Puis donc que ce ne sont pas des hommes que j'ai à combattre, laissez-moi partir.  »

 XL. « - Mon fils, répond Crésus, votre interprétation est plus juste que la mienne ; et puisque vous m'avez vaincu, je change de sentiment : la chasse que vous désirez vous est permise. »

XLI. En même temps il mande le Phrygien Adraste, et lui dit : « Vous étiez sous les coups du malheur, Adraste (me préserve le ciel de vous le reprocher ! ) ; je vous ai purifié, je vous ai reçu dans mon palais, où je pourvois à tous vos besoins : prévenu par mes bienfaits, vous me devez quelque retour. Mon fils part pour la chasse ; je vous confie la garde de sa personne : préservez-le des brigands qui pourraient vous attaquer sur la route. D'ailleurs il vous importe de rechercher les occasions de vous signaler ; vos pères vous l'ont enseigné, la vigueur de votre âge vous le permet. »

XLII. « Seigneur, répondit Adraste, sans un pareil motif je n'irais point à ce combat. Au comble du malheur, me mêler à des hommes de mon âge et plus heureux, cela n'est pas juste, et je n'en ai pas la volonté : souvent je m'en suis abstenu. Mais vous le désirez : il faut vous obliger, il faut reconnaître vos bienfaits ; je suis prêt à obéir. Soyez sûr que votre fils, confié à ma garde, reviendra sain et sauf, autant qu'il dépendra de son gardien.» 

XLIII. Le prince Atys et lui partirent après cette réponse, avec une troupe de jeunes gens d'élite et la meute du roi. Arrivés au mont Olympe, on cherche le sanglier, on le trouve, on l'environne, on lance sur lui des traits. Alors cet étranger, cet Adraste, purifié d'un meurtre, lance un javelot, manque le sanglier, et frappe le fils de Crésus. Ainsi le jeune prince fut percé d'un fer aigu ; ainsi fut accompli le songe du roi. Aussitôt un courrier dépêché à Sardes apprit au roi la nouvelle du combat et le sort de son fils.

XLIV. Crésus, troublé de sa mort, la ressentit d'autant plus vivement qu'il avait lui-même purifié d'un homicide celui qui en était l'auteur. S'abandonnant à toute sa douleur, il invoquait Jupiter Expiateur, le prenait à témoin du mal que lui avait fait cet étranger; il l'invoquait encore comme protecteur de l'hospitalité et de l'amitié : comme protecteur de l'hospitalité, parce qu'en donnant à cet étranger une retraite dans son palais, il avait nourri sans le savoir le meurtrier de son fils ; comme dieu de l'amitié, parce qu'ayant chargé Adraste de la garde de son fils, il avait trouvé en lui son plus cruel ennemi.

XLV. Quelque temps après, les Lydiens arrivèrent avec le corps d'Atys, suivi du meurtrier. Adraste, debout devant le cadavre, les mains étendues vers Crésus, le conjure de l'immoler sur son fils, la vie lui étant devenue odieuse depuis qu'à son premier crime il en a ajouté un second, en tuant celui qui l'avait purifié (19). Quoique accablé de douleur, Crésus ne put entendre le discours de cet étranger sans être ému de compassion. « Adraste, lui dit-il, en vous condamnant vous-même à la mort, vous satisfaites pleinement ma vengeance.Vous n'êtes pas l'auteur de ce meurtre, puisqu'il est involontaire ; je n'en accuse que celui des dieux qui me l'a prédit. » Crésus rendit les derniers devoirs à son fils, et ordonna qu'on lui fit des funérailles convenables à son rang. La cérémonie achevée, et le silence régnant autour du monument, cet Adraste, fils de Gordius, petit-fils de Midas, qui avait été le meurtrier de son propre frère, le meurtrier de celui qui l'avait purifié, sentant qu'il était le plus malheureux de tous les hommes, se tua sur le tombeau d'Atys.

XLVI. Crésus pleura deux ans la mort de son fils. Mais l'empire d'Astyage, fils de. Cyaxare, détruit par Cyrus, fils de Cambyse et celui des Perses, qui prenait de jour en jour de nouveaux accroissements, lui firent mettre un terme à sa douleur. Il ne pensa plus qu'aux moyens de réprimer cette puissance avant qu'elle devint plus formidable. Tout occupé de cette pensée, il résolut sur-le-champ d'éprouver les oracles de la Grèce et l'oracle de la Libye. Il envoya des députés en divers endroits, lés uns à Delphes, les autres à Abes en Phocide, les autres à Dodone, quelques-uns à l'oracle d'Amphiaraüs (20), à l'antre de Trophonias, et aux Branchides (21) dans la Milésie : voilà les oracles de Grèce que Crésus fit consulter. Il en dépêcha aussi en Libye, au temple de Jupiter Ammon. Ce prince n'envoya ces députés que pour éprouver ces oracles ; et, au cas qu'ils rendissent des réponses conformes à la vérité, il se proposait de les consulter une seconde fois, pour savoir s'il devait faire la guerre aux Perses.

XLVII. Il donna ordre aux députés qu'il envoyait pour sonder les oracles, de les consulter le centième jour à compter de leur départ de Sardes, de leur demander ce que Crésus, fils d'Alyattes, roi de Lydie, faisait ce jour-là, et de lui rapporter par écrit la réponse de chaque oracle. On ne connaît que la réponse de l'oracle de Delphes, et l'on ignore quelle fut celle des autres oracles. Aussitôt que les Lydiens furent entrés dans le temple pour consulter le dieu, et qu'ils eurent interrogé la Pythie sur ce qui leur avait été prescrit, elle leur répondit ainsi en vers hexamètres : « Je connais le nombre des grains de sable et les bornes de la mer ; je comprends le langage du muet ; j'entends la voix de celui qui ne parle point. Mes sens sont frappés de l'odeur d'une tortue qu'on fait cuire avec de la chair d'agneau dans une chaudière d'airain, dont le couvercle est aussi d'airain. »

XLVIII. Les Lydiens, ayant mis par écrit cette réponse de la Pythie, partirent de Delphes, et revinrent à Sardes. Quand les autres députés, envoyés en divers pays, furent aussi de retour avec les réponses des oracles, Crésus les ouvrit, et les examina chacune en particulier. Il y en eut sans doute qu'il n'approuva point ; mais, dès qu'il eut entendu celle de l'oracle de Delphes, il la reconnut pour vraie, et l'adora, persuadé que cet oracle était le seul véritable, comme étant le seul qui eût découvert ce qu'il faisait (22). En effet, après le départ des députés qui allaient consulter les oracles au jour convenu, voici ce dont il s'était avisé. Il avait imaginé la chose la plus impossible à deviner et à connaître. Ayant lui-même coupé par morceaux une tortue et un agneau, il les avait fait cuire ensemble dans un vase d'airain, dont le couvercle était de même métal. Telle fut la réponse de Delphes.

XLIX. Quant à celle que reçurent les Lydiens dans le temple d'Amphiaraüs, après les cérémonies et les sacrifices prescrits par les lois, je n'en puis rien dire. On sait uniquement que Crésus reconnut aussi la véracité de cet oracle.

L. Ce prince tâcha ensuite de se rendre propice le dieu de Delphes par de somptueux sacrifices, dans lesquels on immola trois mille victimes de toutes les espèces d'animaux qu'il est permis d'offrir aux dieux. Il lit ensuite brûler sur un grand bûcher des lits dorés et argentés, des vases d'or, des robes de pourpre et autres vêtements, s'imaginant par cette profusion se rendre le dieu plus favorable. Il enjoignit aussi aux Lydiens d'immoler au dieu toutes les victimes que chacun aurait en sa puissance. Ayant fait fondre, après ce sacrifice, une prodigieuse quantité d'or, il en fit faire cent dix-sept demi-plinthes, dont les plus longues avaient six palmes, et les plus petites trois, sur une d'épaisseur. il y en avait quatre d'or fin, du poids d'un talent et demi ; les autres étaient d'un or pâle, et pesaient deux talents. Il fit faire aussi un lion d'or fin, du poids de dix talents. On le plaça sur ces demi-plinthes ; mais il tomba lorsque le temple de Delphes fut brûlé. Il est maintenant dans le trésor des Corinthiens, et il ne pèse plus que six talents et demi, parce que dans l'incendie du temple il s'en fondit trois talents et demi.

LI. Ces ouvrages achevés, Crésus les envoya à Delphes avec beaucoup d'autres présents, deux cratères (23) extrêmement grands, l'un d'or et l'autre d'argent. Le premier était à droite en entrant dans le temple, et le second à gauche. On les transporta aussi ailleurs, lors de l'incendie du temple. Le cratère d'or est aujourd'hui dans le trésor des Clazoméniens : il pèse huit talents et demi, et douze mines. Celui d'argent est dans l'angle du vestibule du temple : il tient six cents amphores. Les Delphiens y mêlent l'eau avec le vin, aux fêtes appelées Théophanies (24). Ils disent que c'est un ouvrage de Théodore de Samos ; et je le crois d'autant plus volontiers que cette pièce me parait d'un travail exquis. Le même prince y envoya aussi quatre muids d'argent, qui sont dans le trésor des Corinthiens; deux bassins pour l'eau lustrale, dont l'un est d'or et l'autre d'argent. Sur celui d'or est gravé le nom des Lacédémoniens, et ils prétendent avoir fait cette offrande, mais à tort ; il est certain que c'est aussi un présent de Crésus. Un habitant de Delphes y a mis cette inscription pour flatter les Lacédémoniens. J'en tairai le nom, quoique je le sache fort bien. Il est vrai qu'ils ont donné l'enfant à travers la main duquel l'eau coule et se répand ; mais ils n'ont fait présent ni de l'un ni de l'autre de ces deux bassins. A ces dons Crésus en ajouta plusieurs autres de moindre prix ; par exemple, des plats d'argent de forme ronde, et une statue d'or de trois coudées de haut, représentant une femme. Les Delphiens disent que c'est celle de sa boulangère. Il y fit aussi porter les colliers et les ceintures de la reine sa femme. Tels sont les présents qu'il fit à Delphes (25).

LII. Quant à Amphiaraüs, sur ce qu'il apprit de son mérite et de ses malheurs, il lui consacra un bouclier d'or massif, avec une pique d'or massif, c'est-à-dire dont la hampe était d'or ainsi que le fer. De mon temps on voyait encore l'un et l'autre à Thèbes, dans le temple d'Apollon Isménien.

LIII. Les Lydiens chargés de porter ces présents aux oracles de Delphes et Amphiaraüs avaient ordre de leur demander si Crésus devait faire la guerre aux Perses, et joindre à son armée des troupes auxiliaires. A leur arrivée, les Lydiens présentèrent les offrandes, et consultèrent les oracles en ces termes : « Crésus, roi des Lydiens et autres nations, persuadé que vous êtes les seuls véritables oracles qu'il y ait dans le monde, vous envoie ces présents, qu'il croit dignes de votre habileté. Maintenant il vous demande s'il doit marcher contre les Perses, et s'il doit joindre à son armée des troupes auxiliaires. » Ce furent là les demandes des députés. Les deux oracles s'accordèrent dans leurs réponses. Ils prédirent l'un et l'autre à ce prince que, s'il entreprenait la guerre contre les Perses, il détruirait un grand empire, et lui conseillèrent de rechercher l'amitié des États de la Grèce qu'il aurait reconnus pour les plus puissants.

LIV. Crésus, charmé de ces réponses, et concevant l'espoir de renverser l'empire de Cyrus, envoya de nouveau des députés à Pytho, pour distribuer à chacun des habitants (il en savait le nombre) deux statères (26) d'or par tête. Les Delphiens accordèrent par reconnaissance à Crésus et aux Lydiens la prérogative de consulter les premiers l'oracle, l'immunité, la préséance, et le privilège perpétuel de devenir citoyens de Delphes quand ils le désireraient.

LV. Crésus, ayant envoyé ces présents aux Delphiens, interrogea le dieu pour la troisième fois ; car, depuis qu'il en eut reconnu la véracité, il ne cessa plus d'y avoir recours. Il lui demanda donc si sa monarchie serait de longue durée. La Pythie lui répondit en ces termes : « Quand un mulet sera roi des Mèdes, fuis alors, Lydien efféminé, sur les bords de l'Hermus : garde-toi de résister, et ne rougis point de ta lâcheté. »

LVI. Cette réponse fit encore plus de plaisir à Crésus que toutes les autres. Persuadé qu'on ne verrait jamais sur le trône des Mèdes un mulet, il conclut que ni lui ni ses descendants ne seraient jamais privés de la puissance souveraine. Ce prince, ayant recherché avec soin quels étaient les peuples les plus puissants de la Grèce, dans le dessein de s'en faire des amis, il trouva que les Lacédémoniens et les Athéniens tenaient le premier rang, les uns parmi les Doriens, les autres parmi les Ioniens. Ces nations autrefois étaient en effet les plus distinguées, l'une étant pélasgique et l'autre hellénique. La première n'est jamais sortie de son pays, et l'autre a souvent changé de demeure. Les Hellènes habitaient en effet la Phthiotide sous le règne de Deucalion ; et sous celui de Dorus, fils d'Hellen, le pays appelé Histiaeotide, au pied des monts Ossa et Olympe. Chassés de l'Histiaeotide par les Cadméens, ils allèrent s'établir à Pinde (27), et furent appelés Macednes. De là ils passèrent dans la Dryopide, et de la Dryopide dans le Péloponnèse, où ils ont été appelés Doriens.

LVII. Quelle langue parlaient alors les Pélasges, c'est un article sur lequel je ne puis rien affirmer. S'il est permis de fonder des conjectures sur quelques restes de ces Pélasges, qui existent encore aujourd'hui à Crestone (28) au-dessus des Tyrrhéniens, et qui jadis, voisins des Doriens d'aujourd'hui, habitaient la terre appelée maintenant Thessaliotide ; si à ces Pélasges on ajoute ceux qui ont fondé Placie et Scylacé sur l'Hellespont, et qui ont demeuré autrefois avec les Athéniens, et les habitants d'autres villes pélasgiques dont le nom s'est changé ; il résulte de ces conjectures, si l'on peut s'en autoriser, que les Pélasges parlaient une langue barbare (29). Or, si tel était l'idiome de toute la nation, il s'ensuit que les Athéniens, Pélasges d'origine, oublièrent leur langue en devenant Hellènes, et qu'ils apprirent celle de ce dernier peuple ; car le langage des Crestoniates et des Placiens, qui est le même, n'a rien de commun avec celui d'aucuns de leurs voisins : preuve évidente que ces deux peuplades de Pélasges conservent encore de nos jours l'idiome qu'elles portèrent dans ces pays en venant s'y établir.

LVIII. Quant à la nation hellénique, depuis son origine elle a toujours parlé la même langue ; du moins cela me parait ainsi. Faible, séparée des Pélasges, et tout à fait petite dans son commencement, elle est devenue aussi considérable que plusieurs autres nations, principalement depuis qu'un grand nombre de peuples barbares se sont incorporés avec elle ; et c'est, indépendamment des autres raisons, ce qui, à mon avis, a empêché l'agrandissement des Pélasges, qui étaient barbares.

LIX. Crésus apprit que les Athéniens, l'un de ces peuples, partagés en diverses factions, étaient sous le joug de Pisistrate, fils d'Hippocrates, alors tyran d'Athènes. Hip­pocrates était un simple particulier (30). Il lui arriva aux jeux olympiques un prodige mémorable : il avait offert un sacrifice ; les chaudières, près de l'autel, remplies des victimes et d'eau, bouillirent et débordèrent sans feu. Chilon de Lacédémone, qui par hasard était présent, témoin de ce prodige, conseilla à Hippocrates de ne point prendre de femme féconde, ou, s'il en avait une, de la répudier ; et s'il lui était né un fils, de ne le point reconnaître. Hippocrates ne voulut point déférer aux conseils de Chilon. Quelque temps après naquit le Pisistrate dont nous parlons, qui, dans la querelle entre les Paraliens (31) ou habitants de la côte maritime, commandés par Mégaclès, fils d'Alcmaeon et les habitants de la plaine, ayant à leur tête Lycurgue, fils d'Aristolaïdes, pour se frayer une route à la tyrannie, suscita un troisième parti. Il assembla donc ce parti, sous prétexte de défendre les Hypéracriens (32). Voici la ruse qu'il imagina : s'étant blessé lui et ses mulets, il poussa son char vers la place publique, comme s'il se fût échappé des mains de ses ennemis, qui avaient voulu le tuer lorsqu'il allait à la campagne. Il conjura les Athéniens de lui accorder une garde : il leur rappela la gloire dont il s'était couvert à la tête de leur armée contre les Mégariens, la prise de Nisée (33), et leur cita plusieurs autres traits de valeur. Le peuple, trompé, lui donna pour garde un certain nombre de citoyens choisis, qui le suivaient, armés de bâtons au lieu de piques. Pisistrate les fit soulever, et s'empara par leur moyen de la citadelle. Dès ce moment il fut maître d'Athènes, mais sans troubler l'exercice des magistratures, sans altérer les lois. Il mit le bon ordre dans la ville, et la gouverna sagement suivant ses usages. Peu de temps après, les factions réunies de Mégaclès et de Lycurgue chassèrent l'usurpateur.

LX. Ce fut ainsi que Pisistrate pour la première fois se rendit maître d'Athènes, et qu'il fut dépouillé de la tyrannie, qui n'avait pas encore eu le temps de jeter de profondes racines. Ceux qui l'avaient chassé renouvelèrent bientôt après leurs anciennes querelles. Mégaclès, assailli de toutes parts par la faction contraire, fit proposer par un héraut à Pisistrate de le rétablir, s'il voulait épouser sa fille. Pisistrate accepta ses offres ; et, s'étant engagé à remplir cette condition, il imagina, de concert avec Mégaclès, pour son rétablissement, un moyen d'autant plus ridicule, à mon avis, que dès la plus haute antiquité les Hellènes ont été distingués des barbares comme plus adroits et plus éloignés de la sotte bonhomie ; et que les auteurs de cette trame avaient affaire aux Athéniens, peuple qui a la réputation d'être le plus spirituel de la Grèce. Il y avait à Paeania, bourgade de l'Attique, une certaine femme, nommée Phya (34), qui avait quatre coudées de haut moins trois doigts (35), et d'ailleurs d'une grande beauté. Ils armèrent cette femme de pied en cap ; et, l'ayant fait monter sur un char, parée de tout ce qui pouvait relever sa beauté, ils lui firent prendre le chemin d'Athènes. Ils étaient précédés de hérauts qui, à leur arrivée dans la ville, se mirent à crier, suivant les ordres qu'ils avaient reçus : « Athéniens, recevez favorablement Pisistrate ; Minerve, qui l'honore plus que tous les autres hommes, le ramène elle-même dans sa citadelle. » Les hérauts allaient ainsi de côté et d'autre, répétant la même injonction. Aussitôt le bruit se répand que Minerve ramenait Pisistrate. Les bourgades en sont, imbues, la ville ne doute pas que cette femme ne soit la déesse. On lui adresse des voeux, on reçoit le tyran de sa main.

LXI. Pisistrate, ayant ainsi recouvré la puissance souveraine, épousa la fille de Mégaclès, suivant l'accord fait entre eux ; mais comme il avait des fils déjà grands, et que les Alcmaenides passaient pour être sous l'anathème (36), ne voulant point avoir d'enfants de sa nouvelle femme, il n'avait avec elle qu'un commerce contre nature. La jeune femme tint dans les commencements cet outrage secret ; mais dans la suite elle le révéla de son propre mouvement à sa mère, ou sur les questions que celle-ci lui fit. Sa mère en fit part à Mégaclès, son mari, qui, indigné de l'affront que lui faisait son gendre, se réconcilia, dans sa colère, avec la faction opposée. Pisistrate, informé de ce qui se tramait contre lui, abandonna l'Attique et se retira à Érétrie (37), où il tint conseil avec ses fils. Hippias lui conseilla de recouvrer la tyrannie. Son avis prévalut. Des villes auxquelles les Pisistratides avaient rendu auparavant quelque service leur firent des présents ; ils les acceptèrent et les recueillirent. Plusieurs donnèrent des sommes considérables ; mais les Thébains se distinguèrent par leur libéralité. Quelque temps après, pour le dire en peu de mots, tout se trouva prêt pour leur retour. Il leur vint du Péloponnèse des troupes argiennes qu'ils prirent à leur solde, et un Naxien nommé Lygdamis (38) redoubla leur ardeur par un secours volontaire de troupes et d'argent. 

LXII. Ils partirent donc d'Érétrie et revinrent dans l'Attique au commencement de la onzième année. D'abord ils s'emparèrent de Marathon ; et, ayant assis leur camp dans cet endroit, ceux de leur parti s'y rendirent en foule, les uns d'Athènes, les autres des bourgades voisines, tous préférant la tyrannie à la liberté. Les habitants de la ville ne firent aucune attention à Pisistrate tant qu'il fut occupé à lever de l'argent, et même après qu'il se fut rendu maître de Marathon. Mais, sur la nouvelle qu'il s'avançait de Marathon droit à Athènes, ils allèrent avec toutes leurs forces à sa rencontre. Cependant Pisistrate et les siens, étant partis de Marathon tous réunis en un même corps, approchaient de la ville. Ils arrivèrent près du temple de Minerve Pallénide (39) et ce fut en face de ce temple qu'ils assirent leur camp. Là un devin d'Acharnes, nommé Amphilyte, inspiré par les dieux, vint se présenter à Pisistrate, et, l'abordant, lui dit cet oracle en vers hexamètres : « Le filet est jeté, les rets sont tendus : la nuit, au clair de la lune, les thons s'y jetteront en foule. »

LXIII. Ainsi parla le devin, inspiré par le dieu. Pisistrate saisit le sens de l'oracle, l'accepta, et fit incontinent marcher son armée. Les citoyens d'Athènes avaient déjà pris leur repas, et se livraient les uns au jeu de dés, les autres au sommeil. Pisistrate, tombant sur eux avec ses troupes, les mit en déroute. Pendant la fuite, il s'avisa d'un moyen très sage pour les tenir dispersés et les empêcher de se rallier. Il lit monter à cheval ses fils, et leur ordonna de prendre les devants. Ils atteignirent les fuyards, et les exhortèrent de la part de Pisistrate à prendre courage et à retourner chacun chez soi.

LXIV. Les Athéniens obéirent ; et Pisistrate, s'étant ainsi rendu maître d'Athènes pour la troisième fois, affermit sa tyrannie par le moyen de ses troupes auxiliaires, et des grandes sommes d'argent qu'il tirait en partie de l'Attique, et en partie du fleuve Strymon. Il l'affermit encore par sa conduite avec les Athéniens, qui avaient tenu ferme dans la dernière action, et qui n'avaient pas sur-le-champ pris la fuite. Il s'assura de leurs enfants, qu'il envoya à Naxos ; car il avait conquis cette île, et en avait donné le gouvernement à Lygdamis. Il l'affermit enfin en purifiant l'île de Délos (40), suivant l'ordre des oracles. Voici comment se fit cette purification : de tous les lieux d'où l'on voyait le temple, il fit exhumer les cadavres, et les fit transporter dans un autre canton de l'île. Pisistrate eut d'autant moins de peine à établir sa tyrannie sur les Athéniens, que les uns avaient été tués dans le combat, et que les autres avaient abandonné leur patrie et s'étaient sauvés avec Mégaclès.

LXV. Tels étaient les embarras où Crésus apprit que se trouvaient alors les Athéniens. Quant aux Lacédémoniens, on lui dit que, après avoir éprouvé des pertes considérables, ils prenaient enfin le dessus dans la guerre contre les Tégéates. En effet, sous le règne de Léon et d'Agasiclès, les Lacédémoniens, vainqueurs dans leurs autres guerres, avaient échoué contre les seuls Tégéates. Longtemps auparavant ils étaient les plus mal policés de presque tous les Grecs, et n'avaient aucun commerce avec les étrangers, ni même entre eux ; mais dans la suite ils passèrent de la manière que je vais dire à une meilleure législation. Lycurgue jouissait à Sparte de la plus haute estime. Arrivé à Delphes pour consulter l'oracle, à peine fut-il entré dans le temple, qu'il entendit ces mots de la Pythie : « Te voilà dans mon temple engraissé de victimes, ami de Jupiter et des habitants de l'Olympe. Mon oracle incertain balance s'il te déclarera un dieu ou un homme ; je te crois plutôt un dieu. » Quelques-uns ajoutent que la Pythie lui dicta aussi les lois qui s'observent maintenant à Sparte ; mais, comme les Lacédémoniens en conviennent eux-mêmes, ce fut Lycurgue qui apporta ces lois de Crète, sous le règne de Léobotas son neveu, roi de Sparte. En effet, à peine eut-il la tutelle de ce jeune prince, qu'il réforma les lois anciennes, et prit des mesures contre la transgression des nouvelles. Il régla ensuite ce qui concernait la guerre, les énomoties (41), les triacades (42) et les syssities (43). Outre cela, il institua les éphores (44) et les sénateurs (45).

LXVI. Ce fut ainsi que les Lacédémoniens substituèrent des lois sages à leurs anciennes coutumes. Ils élevèrent à ce législateur un temple après sa mort, et lui rendent encore aujourd'hui de grands honneurs (46). Comme ils habitaient un pays fertile et très peuplé, leur république ne tarda pas à s'accroître et à devenir florissante. Mais, ennuyés du repos et se croyant supérieurs aux Arcadiens, ils consultèrent l'oracle de Delphes sur la conquête de l'Arcadie. La Pythie répondit : « Tu me demandes l'Arcadie ; ta demande est excessive, je la refuse. L'Arcadie a des guerriers nourris de gland (47), qui repousseront ton attaque. Je ne te porte pas cependant envie : je te donne Tégée pour y danser, et ses belles plaines pour les mesurer au cordeau. » Sur cette réponse, les Lacédémoniens renoncèrent au reste de l'Arcadie ; et, munis de chaînes, ils marchèrent contre les Tégéates, qu'ils regardaient déjà comme leurs esclaves, sur la foi d'un oracle équivoque ; mais, ayant eu du dessous dans la bataille (48), tous ceux qui tombèrent vifs entre les mains de l'ennemi furent chargés des chaînes qu'ils avaient apportées ; et, travaillant en cet état aux terres des Tégéates, ils les mesurèrent au cordeau. Ces chaînes subsistent encore à présent à Tégée ; elles sont appendues autour du temple de Minerve Aléa.

LXVII. Les Lacédémoniens avaient été continuellement malheureux dans leur première guerre contre les Tégéates ; mais du temps de Crésus, et sous le règne d'Anaxandrides et d'Ariston à Sparte, ils acquirent de la supériorité par les moyens que je vais dire. Comme ils avaient toujours eu du dessous contre les Tégéates, ils envoyèrent demander à l'oracle de Delphes quel dieu ils devaient se rendre propice pour avoir l'avantage sur leurs ennemis. La Pythie leur répondit qu'ils en triompheraient, s'ils emportaient chez eux les ossements d'Oreste, fils d'Agamemnon. Comme ils ne pouvaient découvrir son monument, ils envoyèrent de nouveau demander à l'oracle en quel endroit reposait ce héros. Voici la réponse de la Pythie : « Dans les plaines de l'Arcadie est une ville (on la nomme Tégée). La puissante nécessité y fait souffler deux vents. L'on y voit le type et l'anti-type, le mal sur le mal. C'est là que le sein fécond de la terre enferme le fils d'Agamemnon. Si tu fais apporter ses ossements à Sparte, tu seras vainqueur de Tégée. » Sur cette réponse, les Lacédémoniens se livrèrent avec encore plus d'ardeur aux recherches les plus exactes, furetant de tous côtés, jusqu'à ce qu'enfin Lichas, un des Spartiates appelés agathoerges, en fit la découverte. Les agathoerges sont toujours les plus anciens chevaliers à qui on a donné leur congé (49). Tous les ans on le donne à cinq, et, l'année de leur sortie, ils vont partout où les envoie la république, sans s'arrêter autre part.

LXVIII. De cet ordre était Lichas, qui fit à Tégée la découverte du tombeau d'Oreste, autant par hasard que par son habileté. Le commerce étant alors rétabli avec les Tégéates, il entra chez un forgeron, où il regarda battre le fer. Comme cela lui causait de l'admiration, le forgeron, qui s'en aperçut, interrompt son travail et lui dit :« Lacédémonien, vous auriez été bien plus étonné si vous aviez vu la même merveille que moi, vous pour qui le travail d'une forge est un sujet de surprise ! Creusant un puits dans cette cour, je trouvai un cercueil de sept coudées de long. Comme je ne pouvais me persuader qu'il eût jamais existé des hommes plus grands que ceux d'aujourd'hui, je l'ouvris. Le corps que j'y trouvai égalait la longueur du cercueil. Je l'ai mesuré, puis recouvert de terre. » Lichas, faisant réflexion sur ce récit du forgeron, qui lui racontait ce qu'il avait vu, se douta que ce devait-être le corps d'Oreste, indiqué par l'oracle. Ses conjectures lui montrèrent dans les deux soufflets les deux vents ; dans le marteau et l'enclume, le type et l'antitype ; et le fer battu sur l'enclume le mal ajouté sur le mal, parce que le fer n'avait été découvert, suivant lui, que pour le malheur des hommes. L'esprit occupé de ces conjectures, Lichas revient à Sparte, et raconte son aventure à ses compatriotes. On lui intente une accusation simulée, il est banni. Lichas retourne à Tégée, conte sa disgrâce au forgeron, et fait ses efforts pour l'engager à lui louer sa cour. Le forgeron refuse d'abord ; mais s'étant ensuite laissé persuader, Lichas s'y loge, ouvre le tombeau et en tire les ossements d'Oreste, qu'il porte à Sparte. Les Lacédémoniens acquirent depuis ce temps une grande supériorité dans les combats, toutes les fois qu'ils s'essayèrent contre les Tégéates. D'ailleurs la plus grande partie du Péloponnèse leur était déjà soumise.

LXIX. Crésus, informé de toutes ces choses, envoya des ambassadeurs à Sparte avec des présents, pour prier les Lacédémoniens de s'allier avec lui. Lorsqu'ils furent arrivés ils parlèrent en ces termes, qui leur avaient été prescrits: « Crésus, roi des Lydiens et de plusieurs autres nations, nous a envoyés ici, et vous dit par notre bouche : O Lacédémoniens, le dieu de Delphes m'ayant ordonné de contracter amitié avec les Grecs, je m'adresse à vous conformément à l'oracle, parce que j'apprends que vous êtes les premiers peuples de la Grèce; et je désire votre amitié et votre alliance, sans fraude ni tromperie. » Tel fut le discours des ambassadeurs. Les Lacédémoniens, qui avaient aussi entendu la réponse faite à Crésus par l'oracle, se réjouirent de l'arrivée des Lydiens, et firent avec eux un traité d'amitié et d'alliance défensive et offensive. Ils avaient reçu auparavant quelques bienfaits de Crésus ; car les Lacédémoniens ayant envoyé à Sardes pour y acheter de l'or, dans l'intention de l'employer à cette statue d'Apollon qu'on voit aujourd'hui au mont Thornax, en Laconie, Crésus leur avait fait présent de cet or.

LXX. Tant de générosité, et la préférence qu'il leur donnait sur tous les Grecs, les déterminèrent à cette alliance. D'un côté, ils se tinrent prêts à lui donner du secours au premier avis ; d'un autre, ils lui tirent faire un cratère de bronze, pour reconnaître les dons qu'ils en avaient reçus. Ce cratère tenait trois cents amphores. Il était orné extérieurement, et jusqu'au bord, d'un grand nombre d'animaux en relief. Mais il ne parvint point à Sardes, pour des raisons dites de deux manières, et que voici. Les Lacédémoniens assurent qu'il fut enlevé sur les côtes de Samos par des Samiens qui, ayant eu connaissance de leur voyage, les attaquèrent avec des vaisseaux de guerre. Mais les Samiens soutiennent que les Lacédémoniens chargés de ce cratère, n'ayant point fait assez de diligence, furent informés en route de la prise de Crésus et de celle de Sardes, et qu'ils le vendirent, à Samos, à des particuliers qui en firent une offrande au temple de Junon. Peut-être aussi ceux qui l'avaient vendu dirent-ils, à leur retour à Sparte, que les Samiens le leur avaient enlevé. Voilà comment les choses se sont passées au sujet du cratère.

LXXI. Crésus, n'ayant pas saisi le sens de l'oracle, se disposait à marcher en Cappadoce, dans l'espérance de renverser la puissance de Cyrus et des Perses. Tandis qu'il faisait les préparatifs nécessaires pour cette expédition, un Lydien nommé Sandanis, qui s'était déjà acquis la réputation d'homme sage, et qui se rendit encore plus célèbre parmi les Lydiens par le conseil qu'il donna à Crésus, parla ainsi à ce prince : « Seigneur, vous vous disposez à faire la guerre à des peuples qui ne sont vêtus que de peaux, qui se nourrissent, non de ce qu'ils voudraient avoir, mais de ce qu'ils ont, parce que leur pays est rude et stérile ; à des peuples qui, faute de vin, ne s'abreuvent que d'eau, qui ne connaissent ni les figues, ni aucun autre fruit agréable. Vainqueur, qu'enlèverez-vous à des gens qui n'ont rien ? Vaincu, considérez que de biens vous allez perdre ! S'ils goûtent une fois les douceurs de notre pays, ils ne voudront plus y renoncer ; nul moyen pour nous de les chasser. Quant à moi, je rends grâces aux dieux de ce qu'ils n'inspirent pas aux Perses le dessein d'attaquer les Lydiens. » Sandanis ne persuada pas Crésus. Il disait pourtant vrai : les Perses, avant la conquête de la Lydie, ne connaissaient ni le luxe, ni même les commodités de la vie.

LXXII. Les Grecs donnent aux Cappadociens le nom de Syriens. Avant la domination des Perses, ces Syriens étaient sujets des Mèdes ; mais alors ils étaient sous l'obéissance de Cyrus, car l'Halys séparait les États des Mèdes de ceux des Lydiens. L'Halys coule d'une montagne d'Arménie (le Taurus) ; et traverse la Cilicie ; de là continuant son cours, il a les Matianiens à droite et les Phrygiens à gauche. Après avoir passé entre ces deux peuples, il coule vers le nord, renfermant d'un côté les Syriens cappadociens, et à gauche les Paphlagoniens. Ainsi le fleuve Halys sépare presque toute l'Asie mineure de la haute Asie, depuis la mer qui est vis-à-vis l'île de Chypre jusqu'au Pont-Euxin. Ce pays entier forme un détroit qui n'a que cinq journées de chemin, pour un bon marcheur.

LXXIII. Crésus partit donc avec son armée pour la Cappadoce, afin d'ajouter ce pays à ses États, animé surtout et par sa confiance en l'oracle, et par le désir de venger Astyages, son beau-frère. Astyages, fils de Cyaxare, roi des Mèdes, avait été vaincu et fait prisonnier par Cyrus, fils de Cambyse. Voici comment il était devenu beau-frère de Crésus. Une sédition avait obligé une troupe de Scythes nomades à se retirer secrètement sur les terres de Médie. Cyaxare, fils de Phraortes et petit-fils de Déjocès, qui régnait alors sur les Mèdes, les reçut d'abord avec humanité, comme suppliants ; et même il conçut tant d'estime pour eux, qu'il leur confia des enfants pour leur apprendre la langue scythe et à tirer de l'arc. Au bout de quelque temps, les Scythes, accoutumés à chasser et à rapporter tous les jours du gibier, revinrent une fois sans avoir rien pris. Revenus ainsi les mains vides, Cyaxare, qui était d'un caractère violent, comme il le montra, les traita de la manière la plus dure. Les Scythes, indignés d'un pareil traitement, qu'ils ne croyaient pas avoir mérité, résolurent entre eux de couper par morceaux un des enfants dont on leur avait confié l'éducation, de le préparer de la manière qu'ils avaient coutume d'apprêter le gibier, de le servir à Cyaxare comme leur chasse, et de se retirer aussitôt à Sardes auprès d'Alyattes, fils de Sadyattes. Ce projet fut exécute. Cyaxare et ses convives mangèrent de ce qu'on leur avait servi ; et les Scythes, après cette vengeance, se retirèrent auprès d'Alyattes, et ils devinrent ses suppliants.

LXXIV. Cyaxare les redemanda. Sur son refus, la guerre s'alluma entre ces deux princes. Pendant cinq années qu'elle dura, les Mèdes et les Lydiens eurent alternativement de fréquents avantages, et la sixième il y eut une espèce de combat nocturne : car, après une fortune égale de part et d'autre, s'étant livré bataille, le jour se changea tout à coup en nuit (50), pendant que les deux armées en étaient aux mains. Thalès de Milet avait prédit aux Ioniens ce changement, et il en avait fixé le temps en l'année où il s'opéra. Les Lydiens et les Mèdes, voyant que la nuit avait pris la place du jour, cessèrent le combat, et n'en furent que plus empressés à faire la paix. Syennésis (51), roi de Cilicie, et Labynète, roi de Babylone, en furent les médiateurs; ils hâtèrent le traité, et l'assurèrent par un mariage. Persuadés que les traités ne peuvent avoir de solidité sans un puissant lien, ils engagèrent Alyattes à donner sa fille Aryénis à Astyages, fils de Cyaxare. Ces nations observent dans leurs traités les mêmes cérémonies que les Grecs ; mais ils se font encore de légères incisions aux bras, et lèchent réciproquement le sang qui en découle.

LXXV. Cyrus tenait donc prisonnier Astyages, son aïeul maternel, qu'il avait détrôné pour les raisons que j'exposerai dans la suite de cette histoire. Crésus, irrité à ce sujet contre Cyrus, avait envoyé consulter les oracles pour savoir s'il devait faire la guerre aux Perses. Il lui était venu de Delphes une réponse ambiguë, qu'il croyait favorable, et là dessus il s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand il fut arrivé sur les bords de l'Halys, il le fit, à ce que je crois, passer à son armée sur les ponts qu'on y voit à présent ; mais, s'il faut en croire la plupart des Grecs, Thalès de Milet lui en ouvrit le passage. Crésus, disent-ils, étant embarrassé pour faire traverser l'Halys à son armée, parce que les ponts qui sont maintenant sur cette rivière n'existaient point encore en ce temps-là, Thalès, qui était alors au camp, fit passer à la droite de l'armée le fleuve, qui coulait à la gauche. Voici de quelle manière il s'y prit. Il fit creuser, en commençant au-dessus du camp, un canal profond en forme de croissant, afin que l'armée pût l'avoir à dos dans la position où elle était. Le fleuve, ayant été détourné de l'ancien canal dans le nouveau, longea derechef l'armée, et rentra au-dessous de son ancien lit. Il ne fut pas plutôt partagé en deux bras, qu'il devint également guéable dans l'un et dans l'autre. Quelques-uns disent même que l'ancien canal fut mis entièrement sec ; mais je ne puis approuver ce sentiment. Comment en effet Crésus et les Lydiens auraient-ils pu traverser le fleuve à leur retour ? 

LXXVI. Après le passage de l'Halys, Crésus avec son armée arriva dans la partie de la Cappadoce appelée la Ptérie. La Ptérie, le plus fort canton de ce pays, est près de Sinope, ville presque située sur le Pont-Euxin. Il assit son camp en cet endroit, et ravagea les terres des Syriens. Il prit la ville des Ptériens, dont il réduisit les habitants en esclavage. Il s'empara aussi de toutes les bourgades voisines, en chassa les Syriens, et les transporta ailleurs, quoiqu'ils ne lui eussent donné aucun sujet de plainte. Cependant Cyrus assembla son armée, prit avec lui tout ce qu'il put trouver d'hommes sur sa route, et vint à sa rencontre. Mais, avant que de mettre ses troupes en campagne, il envoya des hérauts aux Ioniens, pour les engager à se révolter contre Crésus. N'ayant pu les persuader, il se mit en marche, et vint camper à la vue de l'ennemi. Les deux armées s'essayèrent mutuellement dans la Ptérie par de violentes escarmouches. On en vint ensuite à une action générale, qui fut vive, et où il périt beaucoup de monde des deux côtés ; enfin la nuit sépara les combattants, sans que la victoire se fût déclarée en faveur de l'un ou de l'autre parti.

LXXVII. Crésus se reprochant la disproportion de ses troupes, qui étaient beaucoup moins nombreuses que celles de Cyrus, et voyant que le lendemain ce prince ne tentait pas une nouvelle attaque, il retourna à Sardes, dans le dessein d'appeler à son secours les Égyptiens, conformément au traité conclu avec Amasis, leur roi, traité qui était antérieur à celui qu'il avait fait avec les Lacédémoniens. Il se proposait aussi de mander les Babyloniens, avec qui il s'était pareillement allié, et qui avaient alors pour roi Labynète, et de faire dire aux Lacédémoniens de se trouver à Sardes à un temps marqué. Il comptait passer l'hiver tranquillement, et marcher, à l'entrée du printemps, contre les Perses avec les forces de ces peuples réunies aux siennes. D'après ces dispositions, aussitôt qu'il fut de retour à Sardes, il envoya sommer ses alliés, par des hérauts, de se rendre à sa capitale le cinquième mois. Ensuite il congédia les troupes étrangères qu'il avait actuellement à sa solde, et qui s'étaient déjà mesurées contre les Perses, et les dispersa de tous côtés, ne s'imaginant pas que Cyrus, qui n'avait remporté aucun avantage sur lui, dût faire avancer son armée contre Sardes.

LXXVIII. Pendant que Crésus était occupé de ces projets, tous les dehors de la ville se remplirent de serpents ; et les chevaux, abandonnant les pâturages, coururent les dévorer. Ce spectacle, dont Crésus fut témoin, parut aux yeux de ce prince un prodige ; et, en effet, c'en était un. Aussitôt il envoya aux devins de Telmesse, pour en avoir l'interprétation. Ses députés l'apprirent, mais ils ne purent pas la lui communiquer ; car, avant leur retour par mer à Sardes, il avait été fait prisonnier. La réponse fut que Crésus devait s'attendre à voir une armée d'étrangers sur ses terres, et qu'elle subjuguerait les naturels du pays, le serpent étant fils de la terre, et le cheval un ennemi et un étranger. Crésus était déjà pris lorsqu'ils firent cette réponse ; mais ils ignoraient alors le sort de Sardes et du roi.

LXXIX. Lorsque Crésus, après la bataille de Ptérie, se fut retiré, Cyrus, instruit du dessein où il était de congédier ses troupes à son retour, crut, après en avoir délibéré, qu'il lui était avantageux de marcher avec la plus grande diligence vers Sardes, pour ne pas laisser aux Lydiens le temps d'assembler de nouvelles forces. Cette résolution prise, il l'exécuta sans délai, et, faisant passer son armée dans la Lydie, il porta lui-même à Crésus la nouvelle de sa marche. Ce prince, quoique fort inquiet de voir ses mesures déconcertées et son attente déçue, ne laissa pas de faire sortir les Lydiens et de les mener au combat. Il n'y avait point alors en Asie de nation plus brave ni plus belliqueuse que les Lydiens. ils combattaient à cheval avec de longues piques, et étaient excellents cavaliers.

LXXX. Les deux armées se rendirent clans la plaine située sous les murs de Sardes, plaine spacieuse et découverte, traversée par l'Hyllus et par d'autres rivières qui se jettent dans l'Hermus, la plus grande de toutes. L'Hermus coule d'une montagne consacrée à Cybèle, et va se perdre dans la mer près de la ville de Phocée. A la vue de l'armée lydienne rangée en bataille dans cette plaine, Cyrus, craignant la cavalerie, suivit le conseil du Mède Harpage. Il rassembla tous les chameaux qui portaient à la suite de son armée les vivres et le bagage, et, leur ayant ôté leur charge, il les fit monter par des hommes vêtus en cavaliers, avec ordre de marcher en cet équipage à la tête des troupes, contre la cavalerie de Crésus. Il commanda en même temps à l'infanterie de suivre les chameaux, et posta toute la cavalerie derrière l'infanterie. Les troupes ainsi rangées, il leur ordonna de tuer tous les Lydiens qui se présenteraient devant eux, et de n'épargner que Crésus, quand même il se défendrait encore après avoir été pris. Tels furent les ordres de Cyrus. Il opposa les chameaux à la cavalerie ennemie, parce que le cheval craint le chameau, et qu'il n'en peut soutenir ni la vue ni l'odeur. Ce fut pour cela même qu'il imagina cette ruse dans la disposition de ses troupes, afin de rendre inutile la cavalerie, sur laquelle Crésus fondait l'espérance d'une victoire éclatante. Les deux armées s'étant avancées pour combattre, les chevaux n'eurent pas plutôt aperçu et senti les chameaux, qu'ils reculèrent, et les espérances de Crésus furent perdues. Les Lydiens cependant ne prirent pas pour cela l'épouvante. Ayant reconnu le stratagème, ils descendirent de cheval, et combattirent à pied contre les Perses ; mais enfin, après une perte considérable de part et d'autre, ils prirent la fuite et se renfermèrent dans leurs murailles, où les Perses les assiégèrent.

LXXXI. Crésus, croyant que ce siège traînerait en longueur, fit partir de la citadelle de nouveaux ambassadeurs vers ses alliés. Les premiers n'avaient fixé le rendez-vous à Sardes qu'au cinquième mois ; mais, ce prince étant assiégé, la commission de ceux-ci était de demander le plus prompt secours.

LXXXII. Il envoya vers différentes villes alliées, et particulièrement à Lacédémone. Dans ce même temps, il était aussi survenu une querelle entre les Spartiates et les Argiens, au sujet du lieu nommé Thyrée. Ce canton faisait partie de l'Argolide ; mais les Lacédémoniens l'en avaient retranché et se l'étaient approprié. Tout le pays vers l'occident jusqu'à Malée appartenait aussi aux Argiens, tant ce qui est en terre ferme que l'île de Cythère et les autres îles. Les Argiens étant venus au secours du territoire qu'on leur avait enlevé, on convint dans un pourparler qu'on ferait combattre trois cents hommes de chaque côté ; que ce territoire demeurerait au vainqueur ; que les deux armées ne seraient pas présentes au combat, mais se retireraient chacune dans son pays, de peur que le parti qui aurait le dessous ne fût secouru par les siens. Les deux armées se retirèrent après cet accord, et il ne resta que les guerriers choisis de part et d'autre. Ils combattirent des deux côtés avec tant d'égalité, que de six cents hommes il n'en resta que trois : Alcénor et Chromius du côté des Argiens, et Othryades de celui des Lacédémoniens ; et encore fallut-il que la nuit les séparât. Les deux Argiens coururent à Argos annoncer leur victoire. Pendant ce temps-là, Othryades, guerrier des Lacédémoniens, dépouilla les Argiens tués dans le combat, porta leurs armes à son camp, et se tint dans son poste. Le lendemain, les deux armées arrivent : instruites de l'événement, elles s'attribuent quelque temps la victoire : les Argiens, parce qu'ils avaient l'avantage du nombre ; les Lacédémoniens, parce que les combattants d'Argos avaient pris la fuite tandis que leur guerrier était resté dans son poste, et qu'il avait dépouillé leurs morts. Enfin, la dispute s'étant échauffée, on en vint aux mains ; et, après une perte considérable de part et d'autre, les Lacédémoniens furent vainqueurs. Depuis ce temps-là, les Argiens, qui jusqu'alors avaient été obligés de porter leurs cheveux, se rasèrent la tête ; et, par une loi accompagnée d'imprécations contre les infracteurs, ils défendirent aux hommes de laisser croître leurs cheveux, et aux femmes de porter des ornements d'or, avant qu'on eût recouvré Thyrée. Les Lacédémoniens, qui auparavant avaient des cheveux courts, s'imposèrent la loi contraire, celle de les porter fort longs. Quant à Othryades, resté seul des trois cents Lacédémoniens, on dit que, honteux de retourner à Sparte après la perte de ses compagnons, il se tua sur le champ de bataille, dans le territoire de Thyrée.

LXXXIII. Telle était !a situation des affaires à Sparte, lorsqu'il arriva de Sardes un héraut pour prier les Spartiates de donner du secours à Crésus, qui était assiégé dans sa capitale. Sur cette demande, on ne balança pas à lui en envoyer. Déjà les troupes étaient prêtes et les vaisseaux équipés : un autre courrier apporta la nouvelle que la ville des Lydiens était prise et que Crésus avait été fait prisonnier. Les Spartiates en furent très affligés, et se tinrent en repos.

LXXXIV. Voici la manière dont la ville de Sardes fut prise. Le quatorzième jour du siège, Cyrus fit publier, par des cavaliers envoyés par tout le camp, qu'il donnerait une récompense à celui qui monterait le premier sur la muraille. Animée par ces promesses, l'armée lit des tentatives, mais sans succès : on cessa les attaques ; le seul Hyroeadès, Marde de nation, entreprit de monter à un certain endroit de la citadelle où il n'y avait point de sentinelles. On ne craignait pas que la ville fût jamais prise de ce côté. Escarpée, inexpugnable, cette partie de la citadelle était la seule par où Mélès, autrefois roi de Sardes, n'avait point fait porter le lion (52) qu'il avait eu d'une concubine. Les devins de Telmisse lui avaient prédit que Sardes serait imprenable, si l'on portait le lion autour des murailles. Sur cette prédiction, Mélès l'avait l'ait porter partout où l'on pouvait attaquer et forcer la citadelle. Mais il avait négligé le côté qui regarde le mont Tmolus, comme imprenable et inaccessible. Hyroeadès avait aperçu la veille un Lydien descendre de la citadelle par cet endroit, pour ramasser son casque qui était roulé du haut en bas, et l'avait vu remonter ensuite par le même chemin. Cette observation le frappa, et lui fit faire des réflexions. II y monta lui-même, et d'autres Perses après lui, qui furent suivis d'une grande multitude. Ainsi fut prise Sardes, et la ville entière livrée au pillage.

LXXXV. Quant à Crésus, voici quel fut son sort. Il avait un fils, dont j'ai déjà fait mention. Ce fils avait toutes sortes de bonnes qualités, mais il était muet. Dans le temps de sa prospérité, Crésus avait mis tout en usage pour le guérir, et, entre autres moyens, il avait eu recours à l'oracle de Delphes. La Pythie avait répondu : « Lydien, roi de plusieurs peuples, insensé Crésus, ne souhaite pas d'entendre en ton palais la voix tant désirée de ton fils. Il te serait plus avantageux de ne jamais l'entendre : il commencera de parler le jour où commenceront tes malheurs. » Après la prise de la ville, un Perse allait tuer Crésus sans le connaître. Ce prince le voyait fondre sur lui ; mais, accablé du poids de ses malheurs, il négligeait de l'éviter, et peu lui importait de périr sous ses coups. Le jeune prince muet, à la vue du Perse qui se jetait sur son père, saisi d'effroi, fit un effort qui lui rendit la voix : « Soldat, s'écria-t-il, ne tue pas Crésus ! » Tels furent ses premiers mots ; et il conserva la faculté de parler le reste de sa vie.

LXXXVI. A la prise de Sardes les Perses ajoutèrent celle de Crésus, qui tomba vif entre leurs mains. Il avait régné quatorze ans, soutenu un siège d'autant de jours, et, conformément à l'oracle, détruit son grand empire. Les Perses qui l'avaient fait prisonnier le menèrent à Cyrus. Celui-ci le fit monter, chargé de fers, et entouré de quatorze jeunes Lydiens, sur un grand bûcher dressé exprès, soit pour sacrifier à quelques dieux ces prémices de la victoire, soit pour accomplir un voeu, soit enfin pour éprouver si Crésus, dont ou vantait la piété, serait garanti des flammes par quelque divinité. Ce fut ainsi, dit-on, qu'il le traita. Crésus, sur le bûcher, malgré son accablement et l'excès de sa douleur, se rappela ces paroles de Solon, que nul homme ne peut se dire heureux tant qu'il respire encore; et il lui vint à l'esprit que ce n'était pas sans la permission des dieux que ce sage les avait proférées. On assure qu'à cette pensée, revenu à lui-même, il sortit par un profond soupir du long silence qu'il avait gardé, et s'écria par trois fois : « Solon ! » que Cyrus, frappé de ce nom, lui fit demander par ses interprètes quel était celui qu'il invoquait. Ils s'approchent, et l'interrogent. Crésus, d'abord, ne répondit pas ; forcé de parler, il dit : « C'est un homme dont je préférerais l'entretien aux richesses de tous les rois. » Ce discours leur paraissant obscur, ils l'interrogèrent de nouveau. Vaincu par l'importunité de leurs prières, il répondit qu'autrefois Solon d'Athènes était venu à sa cour; qu'ayant contemplé toutes ses richesses, il n'en avait fait aucun cas; que tout ce qu'il lui avait dit se trouvait confirmé par l'événement, et que les avertissements de ce philosophe ne le regardaient pas plus lui en particulier, que tous les hommes en général, et principalement ceux qui se croyaient heureux. Ainsi parla Crésus. Le feu était déjà allumé, et le bûcher s'enflammait par les extrémités. Cyrus, apprenant de ses interprètes la réponse de ce prince, se repent ; il songe qu'il est homme, et que cependant il fait brûler un homme qui n'avait pas été moins heureux que lui. D'ailleurs il redoute la vengeance des dieux, et, réfléchissant sur l'instabilité des choses humaines, il ordonne d'éteindre promptement le bûcher, et d'en faire descendre Crésus, ainsi que ses compagnons d'infortune ; mais les plus grands efforts ne purent surmonter la violence des flammes.

LXXXVII. Alors Crésus, comme le disent les Lydiens instruit du changement de Cyrus à la vue de cette foule empressée à éteindre le feu sans pouvoir y réussir, implore à grands cris Apollon ; le conjure, si ses offrandes lui ont été agréables, de le secourir, de le sauver d'un péril si pressant. Ces prières étaient accompagnées de larmes. Soudain, au milieu d'un ciel pur et serein, des nuages se rassemblent, un orage crève, une pluie abondante éteint le bûcher. Ce prodige apprit à Cyrus combien Crésus était cher aux dieux par sa vertu. Il le fait descendre du bûcher, et lui dit : « O Crésus ! quel homme vous a conseillé d'entrer sur mes terres avec une armée, et de vous déclarer mon ennemi au lieu d'être mon ami ? - Votre heureux destin et mon infortune m'ont jeté, seigneur, dans cette malheureuse entreprise. Le dieu des Grecs en est la cause ; lui seul m'a persuadé de vous attaquer. Eh ! quel est l'homme assez insensé pour préférer la guerre à la paix ? Dans la paix, les enfants ferment les yeux à leurs pères ; dans la guerre, les pères enterrent leurs enfants. Mais enfin il a plu aux dieux que les choses se passassent de la sorte. »

LXXXVIII. Après ce discours, Cyrus lui fit ôter ses fers et asseoir près de lui. Il le traita avec beaucoup d'égards, et ne put, lui et toute sa cour, l'envisager sans étonnement. Crésus, livré à ses pensées, gardait le silence. Bientôt, en retournant la tête, il aperçoit les Perses empressés au pillage de Sardes : « Seigneur, s'adressant à Cyrus, dois-je vous dire ce que je pense, ou mon état actuel me condamne-t-il à me taire ? » Cyrus lui ordonne de parler avec assurance. « Eh bien! lui demande Crésus, cette multitude, que fait-elle avec tant d'ardeur ? - Elle pille votre capitale, elle enlève vos richesses. - Non, seigneur, ce n'est point ma ville, ce ne sont pas mes trésors qu'on pille. Rien de tout cela ne m'appartient plus ; c'est votre bétail qu'on emmène, ce sont vos richesses qu'on emporte. »

LXXXIX. Cyrus, frappé de cette réponse, écarte tout le monde, et demande à Crésus le parti qu'il faut prendre dans cette conjoncture. « Seigneur, répondit-il, puisque les dieux m'ont rendu votre esclave, je me crois obligé de vous avertir de ce qui peut vous être le plus avantageux, lorsque je l'aperçois mieux que vous. Les Perses, naturellement insolents, sont pauvres : si vous souffrez qu'ils pillent cette ville et qu'ils en retiennent le butin, il est probable, et vous devez vous y attendre, que celui qui en aura fait le plus grand n'en sera que plus disposé à la révolte. Si donc vous goûtez mes conseils, ordonnez à quelques-uns de vos gardes de se tenir aux portes de la ville et d'ôter le butin à vos troupes, parce qu'il faut, leur diront-ils, en consacrer la dixième partie à Jupiter. Par ce moyen, vous ne vous attirerez point la haine de vos soldats, quoique vous le leur enleviez de force ; et lorsqu'ils viendront à connaître que vous ne leur demandez rien que de juste, ils obéiront volontiers. »

XC. Ce discours fit à Cyrus le plus grand plaisir : il trouva le conseil très sage ; il en combla l'auteur de louanges ; et, après avoir donné à ses gardes les ordres que lui avait suggérés Crésus, il s'adresse à lui : « Crésus, dit-il, puisque vos discours et vos actions me prouvent que vous êtes disposé à vous conduire en roi sage, demandez-moi ce qu'il vous plaira, vous l'obtiendrez sur-le-champ. - Seigneur, répondit Crésus, la plus grande faveur serait de me permettre d'envoyer au dieu des Grecs, celui de tous les dieux que j'ai le plus honoré, les fers que voici, avec ordre de lui demander s'il lui est permis de tromper ceux qui ont bien mérité de lui. » Le roi l'interroge, pour savoir quel sujet il avait de s'en plaindre et quel était le motif de sa demande. Crésus répéta les projets qu'il avait eus, et l'entretint des réponses des oracles, de ses offrandes surtout, et des prédictions qui l'avaient animé à la guerre contre les Perses. Il finit en lui demandant de nouveau la permission d'envoyer faire au dieu des reproches. «Non seulement cette permission, dit en riant Cyrus ; mais ce que vous souhaiterez désormais, je vous l'accorde. » A ces mots, Crésus envoie des Lydiens à Delphes, avec ordre de placer ses fers sur le seuil du temple, de demander au dieu s'il ne rougissait pas d'avoir par ses oracles excité Crésus à la guerre contre les Perses, dans l'espoir de ruiner l'empire de Cyrus ; de lui montrer ses chaînes, seules prémices qu'il pût lui offrir de cette expédition, et de lui demander si les dieux des Grecs étaient dans l'usage d'être ingrats.

XCI. Les Lydiens ayant exécuté à leur arrivée à Delphes les ordres de Crésus, on assure que la Pythie leur fit cette réponse : « Il est impossible même à un dieu d'éviter le sort marqué par les destins. Crésus est puni du crime de son cinquième ancêtre, qui, simple garde d'un roi de la race des Héraclides, se prêta aux instigations d'une femme artificieuse, tua son maître et s'empara de la couronne, à laquelle il n'avait aucun droit. Apollon a mis tout en usage pour détourner de Crésus le malheur de Sardes, et, ne le faire tomber que sur ses enfants ; mais il ne lui a pas été possible de fléchir les Parques. Tout ce qu'elles ont accordé à ses prières, il en a gratifié ce prince. Il a reculé de trois ans la prise de Sardes. Que Crésus sache donc qu'il a été fait prisonnier trois ans plus tard qu'il n'était porté par les destins. En second lieu, il l'a secouru lorsqu'il allait devenir la proie des flammes. Quant à l'oracle rendu, Crésus a tort de se plaindre. Apollon lui avait prédit qu'en faisant la guerre aux Perses, il détruirait un grand empire : s'il eût voulu prendre sur cette réponse un parti salutaire, il aurait dû envoyer demander au dieu s'il entendait l'emp