Chronique de Frédégaire
texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER
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Si Marquard Freher et Joseph Scaliger n’avaient appelé Frédégaire le continuateur de Grégoire de Tours dont nous publions ici la chronique, on ne saurait quel nom lui donner. Dom Huinart a fort bien prouvé qu’il ne s’appelait point Idatius ou Adatius, comme l’avaient fait supposer quelques manuscrits, mais aucun de ceux qu’il a examinés ne porte le nom de Frédégaire. Freher et Scaliger l’avaient sans doute trouvé dans les leurs. Quoi qu’il en soit, ce nom est resté à l’historien, et personne ne songe maintenant à le lui contester. Il vivait, à coup sûr, vers le milieu du septième siècle; car, en racontant l’histoire de cette époque, il répète plusieurs fois, dans sa préface et dans le cours de son ouvrage, qu’il rapporte des choses qu’il a vues et dont il peut attester lui-même la vérité. Sa chronique s’arrête à l’an 64 ; cependant quelques passages indiquent qu’il a vécu jusqu’en 658 ; il dit entre autres choses que le marchand Franc Samon qui était allé en 623 chez les Wénèdes, régna sur eux pendant trente-cinq ans. Enfin il parle de la mort de Chindasuinthe, roi d’Espagne, en 642, et de plusieurs événements arrivés après la mort de Clovis II, en 656. Presque tous les érudits s’accordent à penser que Frédégaire était Bourguignon. L’histoire du royaume de Bourgogne est en effet celle dont il est le mieux instruit et à laquelle il semble rapporter toutes les autres. Ainsi sa chronologie est celle des rois Bourguignons et il ne parle guère des rois d’Austrasie ou de Neustrie que dans leurs rapports avec la Bourgogne, ou lorsque ce royaume se trouve incorporé dans le leur, comme il arriva sous Clotaire II. Adrien Valois s’est même flatté de découvrir la patrie de Frédégaire et l’a fait natif d’Avenches ; la complaisance avec laquelle le chroniqueur parle de cette ville et donne, sur son histoire, quelques détails qu’on ne trouve point ailleurs, est le seul fondement de cette conjecture. Il ne faut point médire du zèle passionné qu’apportent souvent les érudits dans l’étude de telles questions; que feraient les hommes s’ils mesuraient toujours l’ardeur du travail à l’importance du résultat. C’est parce qu’il ne pouvait se résoudre à ignorer où était né Frédégaire qu’Adrien Valois a débrouillé le chaos des premiers siècles de notre histoire. Quoi qu’il en soit de la patrie du chroniqueur, il était lui-même laborieux et possédé du besoin de la science. Il entreprit de recueillir et d’extraire toutes les chroniques, a lui connues, depuis l’origine du monde jusqu’au septième siècle. Jules l’Africain, Eusèbe, Saint-Jérôme, Idace, Saint Isidore de Séville, et Grégoire de Tours lui fournirent les matériaux du grand ouvrage historique et chronologique qu’il termina par le récit des événements de son temps. Cet ouvrage est divisé en cinq livres, et le cinquième est la chronique dont nous donnons ici la traduction. Les quatre premiers ne contiennent rien qui ne se trouve dans les prédécesseurs de Frédégaire, si ce n’est des fables absurdes dont on ignore la source primitive, et que plus tard les moines Aimoin et Roricon ont transportées dans leurs écrits. On rencontre cependant dans l’abrégé des six premiers livres de Grégoire de Tours, qui a souvent été attribué à Grégoire de Tours lui-même, quelques faits ajoutés par l’abréviateur. Le cinquième livre conserve donc seul une véritable importance; elle est grande, non par le mérite de Frédégaire, mais parce qu’il est à peu près le seul historien contemporain que nous ait légué le septième siècle : On demanderait volontiers, dit l’abbé de Vertot, à ceux qui méprisent Frédégaire, dans quelle autre source ils ont puisé l’histoire de Théodebert II, roi d’Austrasie, et de Thierri (Théodoric II), roi de Bourgogne ? qui les a instruits de la plupart des événements arrivés sous les règnes de Clotaire II, de Dagobert 1er, et du jeune Clovis (Clovis II) ? A qui en sommes-nous redevables, et que serait devenue cette partie de l’histoire de la première race si nous avions perdu Frédégaire ou s’il n’avait jamais écrit ?[i] » Il est vrai que, sans Frédégaire, cette époque nous serait à peu près inconnue ; mais quelque précieuse qu’elle soit, sa chronique, comparée à l’histoire ecclésiastique des Francs, n’en prouve pas moins les rapides progrès de la Barbarie. On entrevoit encore, dans l’ouvrage de Grégoire de Tours, le crépuscule de la civilisation romaine; l’ignorance de l’écrivain est grande, sa crédulité extrême, son récit mutilé et confus, son style inculte ; et pourtant çà et là se rencontrent quelques souvenirs d’un temps meilleur ; on reconnaît çà et là que l’évêque de Tours avait entendu parler d’autres études, d’autres mœurs, d’un autre état social; il a lu Salluste et Virgile, regrette l’ancienne splendeur des cités, rappelle avec complaisance ces familles sénatoriales dont la sienne est descendue, et s’émeut quelquefois en peignant les calamités du pays, connue s’il parlait de choses étranges et naguères inconnues. Dans Frédégaire la crédulité, la confusion, l’ignorance sont encore plus grandes, et en même temps rien rie décèle aucun débris d’une société plus régulière et plus polie; l’imagination de l’écrivain est froide et morne ; aucun regret ne lui échappe ; aucune dévastation, aucune souffrance publique n’arrête un moment sa pensée ; il est clair que les barbares ont tout dispersé, tout envahi, qu’ils occupent même un grand nombre d’évêchés, et qu’au milieu de ce grossier désordre, quelques moines s’appliquent presque seuls à étudier les sciences sacrées et à conserver le souvenir de ce qui se passe autour d’eux. Du reste, cela même est un fait d’une haute importance et le plus curieux de tous ceux que la chronique de Frédégaire nous laisse entrevoir. C’est bien moins par le récit des événements que comme tableau de l’état d’une société progressivement conquise par la Barbarie, qu’elle mérite toute l’attention du lecteur. ; et la querelle de Saint Colomban avec Théodoric II, ou la guerre du maire du palais Flaochat contre le Franc Willebad, offrent, à mon avis, bien plus d’instruction et d’intérêt que cette série de faits insignifiants minutieusement rapportés par le chroniqueur, et souvent à faux, sous la rubrique de chaque année. Ou a quelquefois confondu avec la chronique de Frédégaire et regardé comme son ouvrage les quatre fragments où elle est continuée jusqu’en 768. Dans l’embarras de concilier alors l’étendue de sa narration avec l’époque de sa vie, on le plaçait lui-même au commencement du neuvième siècle, supposition évidemment repoussée par ses propres paroles. Il est reconnu maintenant que sa chronique s’arrête en 641, et qu’elle a été successivement continuée par d’autres écrivains. Le premier fragment, qui s’étend de l’an 642 à l’an 680, n’a été, à ce qu’il parait, ajouté qu’après coup et pour combler le vide qui se trouvait entre Frédégaire et son premier continuateur. C’est un récit confus et absurde, écrit probablement par quelque moine dépourvu de toute connaissance des faits. La seconde partie, qui va de l’an 680 à l’an 736, fait assez bien connaître ce qui se passait, à cette époque, en Austrasie. La troisième, qui s’étend jusqu’au commencement du règne de Pépin le Bref, en 752, a été écrite on ne sait par qui, mais d’après l’ordre de Childebrand, oncle paternel de Pépin. La quatrième enfin, qui conduit l’histoire jusqu’à l’avènement de Charlemagne, en 768, fut également ajoutée par l’ordre du comte Nibelung, fils de Childebrand. Ces deux derniers fragments, et probablement aussi celui du second continuateur, ont ainsi l’autorité d’ouvrages contemporains et en portent, en effet, le caractère. Ils méritaient donc d’être joints, dans cette collection, à la chronique même à la suite de laquelle on les rencontre dans la plupart des éditions. François Guizot. PréfaceJe ne sais comment exprimer exactement et par un seul mot le travail auquel je me livre ; et en cherchant à y réussir, je perds en longs efforts le temps déjà si court de la vie. Le mot d’interprète, en effet, qui est celui de notre langue, semble absurde et ne convient nullement ; car si, par nécessité, je change quelque chose à l’ordre des récits, je paraîtrai m’écarter tout à fait de l’office d’un interprète. J’ai lu avec grand soin les chroniques de Saint-Jérôme, d’Idace, d’un certain sage, d’Isidore et de Grégoire, depuis l’origine du monde jusque vers la fin du règne de Gontran ; et j’ai reproduit successivement dans ce petit livre, sans omettre beaucoup de choses, ce que ces savants hommes ont habilement raconté dans leurs cinq chroniques. Dans ce dessein, et pour me bien instruire de la vérité, j’ai commencé par établir exactement la série des temps et des règnes, comme pour servir d’introduction d’un autre ouvrage. J’ai mis ensuite clans le style d’à présent le récif: des actions des diverses nations que ces hommes habiles avaient si bien racontées dans leurs chroniques, mot grec qui signifie les actions des temps ; ils ont écrit aisément et comme une source pure qui coule avec abondance. J’aurais souhaité avoir le même talent de langage, ou quelque chose d’approchant. Mais on ne puise qu’avec peine clans une source qui ne coule pas toujours. Maintenant le monde vieillit, et le tranchant de l’esprit s’émousse en nous ; nul homme de ce temps n’est égal aux orateurs des temps passés et n’ose même y prétendre. Je me suis efforcé pourtant, aussi bien que me l’ont permis la rusticité et la faiblesse de mon savoir, de reproduire, aussi brièvement que je l’ai pu, ce que j’ai appris dans les livres dont j’ai parlé. Que si quelque lecteur doute de moi, qu’il ait recours à l’auteur même, il trouvera que je n’ai rien dit qui ne soit vrai. Arrivé à la fin du volume de Grégoire, j’ai continué à écrire dans ce livre les faits et gestes des temps postérieurs, les recherchant partout où j’en ai pu trouver le récit, et racontant, sur les actions des rois et les guerres des peuples, tout ce que j’ai lu ou entendu dire, ou vu moi-même, et ce que je puis attester. J’ai tâché d’insérer ici tout ce que j’ai pu savoir depuis le temps où Grégoire s’est arrêté et a cessé d’écrire, c’est-à-dire, depuis la mort du roi Chilpéric. Chronique de FrédégaireGONTRAN, roi des Francs, gouvernait depuis vingt-trois ans [583] avec bonheur le royaume de Bourgogne ; il était plein de bonté, se montrant partout avec les évêques comme un évêque, en très bonne intelligence avec ses Leudes, faisant aux pauvres de larges aumônes, régnant enfin avec tant de sagesse et de prospérités que toutes les nations voisines mêmes chantaient ses louanges. La vingt-quatrième année de son règne, plein d’amour de Dieu, il fit bâtir avec soin et magnificence, dans le faubourg de Châlons et cependant sur, le territoire Séquanien, l’église de Saint-Marcel, où en récompense repose aujourd’hui son corps. Il y fonda un monastère et dota l’église de beaucoup de biens. Il fit assembler un synode de quarante évêques, et fit confirmer par la réunion de ce synode l’institution de ce monastère de Saint-Marcel, à l’exemple de ce qui avait été fait pour le monastère de Saint-Maurice, établi ainsi d’après les ordres du prince, par Avite et d’autres évêques du temps du roi Sigismond. Dans cette année, Gondovald, avec le secours de Mummole et de Didier, osa envahir au mois de novembre une partie du royaume de Gontran, et détruire ses cités[ii]. Gontran envoya contre eux avec une armée le connétable Leudégésile et le patrice Ægilan. Gondovald ayant pris la licite, se réfugia dans la ville de Comminges, et mourut ensuite précipité du haut d’une roche par le duc Boson[iii]. Lorsque Gontran apprit le meurtre de son frère. Chilpéric, il se hâta de se rendre il Paris où il fit venir auprès de lui Frédégonde et Clotaire, fils (le Chilpéric, qu’il fit baptiser à Ruel, et qu’il établit sur le trône de son père, après l’avoir tenu sur les fonts sacrés[iv]. La vingt-cinquième année du règne de Gontran, Mummole fut tué à Sénuvie, par l’ordre de Gontran. Son domestique Domnole, et son camérier Wandalmar, remirent à Gontran Sidonie sa femme, ainsi que tous ses trésors. La vingt-sixième année du règne de Gontran son armée entra en Espagne ; mais, accablée de maladies par l’insalubrité du pays, elle revint aussitôt dans sa patrie. L’an vingt-septième du même règne, Leudégésile fût nommé par Gontran patrice de la Provence. On annonça que le roi Childebert avait eu un fils nommé Théodebert. Cette même année il y eut en Bourgogne une grande inondation de fleuves, de sorte que les eaux dépassaient de beaucoup leur lit. Le comte Syagrius alla par l’ordre de Gontran en ambassade à Constantinople, et là, contre sa foi, il se fit nommer patrice. Mais cette trahison ainsi commencée ne put arriver à un plein succès. Dans cette année un phénomène parut clans le ciel : c’était un globe de feu qui tomba sur la terre en étincelant et en rugissant. Dans la même année aussi mourut Leuvigild, roi d’Espagne, qui fût remplacé par son fils Reccared. Dans la vingt-huitième année du règne de Gontran, on annonça la naissance d’un autre fils de Childebert, nommé Théodoric. Gontran, faisant alliance avec Childebert, eut une entrevue avec lui à Andelot. La mère, la sœur et la femme du roi Childebert y assistèrent toutes. On convint, par un traité particulier, qu’après la mort de Gontran, Childebert hériterait de son royaume. Dans ce temps Rauchingue et Gontran-Boson, Ursion et Bertfried, seigneurs attachés au roi Childebert, furent tués par son ordre pour avoir projeté de l’assassiner. Leudefried, duc des Allemands, avait encouru aussi la haine de Childebert ; mais il s’échappa. Uncilène fut créé duc à sa place. Dans cette année Reccared, roi des Goths, embrassa avec un cœur plein d’amour la vraie religion chrétienne, et fut d’abord baptisé. Ensuite il fit assembler à Tolède tous les Goths attachés à la secte Arienne, et se fit livrer tous les livres ariens ; les ayant placés dans une seule maison, il y fit mettre le feu, et fit ensuite baptiser tous les Goths, selon la loi chrétienne. Cette année, Cæsara, femme d’Anaulf, empereur des Persans, abandonnant son mari, vint avec quatre garçons et autant de filles vers saint Jean évêque de Constantinople, dit qu’elle était une femme du peuple. et demanda au bienheureux Jean la grâce du baptême. Elle fut baptisée par le pontife lui-même, et la femme de l’empereur Maurice la tint sur les fonts sacrés. Comme l’empereur de Perse envoyait souvent des députés pour redemander sa femme, et que l’empereur Maurice ne savait pas que ce fût cette Cæsara, l’impératrice, voyant qu’elle était très belle, soupçonna qu’elle pourrait bien être celle que demandaient les députés et elle leur dit : Une certaine femme est venue ici de la Perse, disant qu’elle était une femme du peuple : voyez-la, c’est peut-être celle que vous cherchez. Les députés l’ayant vue se prosternèrent à terre pour l’adorer, disant que c’était la maîtresse qu’ils cherchaient. L’impératrice dit à Cæsara : Rendez-leur une réponse. Alors elle répondit : Je ne parlerai pas à ces hommes, leur vie est comme celle des chiens ; s’ils se convertissent et deviennent chrétiens comme moi, alors je leur répondrai. Les députés reçurent volontiers la grâce du baptême. Alors Cæsara leur dit : Si mon mari veut se faire chrétien et recevoir la grâce du baptême, je retournerai volontiers vers lui; autrement je n’y retournerai pas du tout. Les députés ayant annoncé ces choses à l’empereur de Perse, il envoya aussitôt une ambassade à l’empereur Maurice, pour faire venir saint Jean à Antioche, parce qu’il voulait recevoir le baptême de lui. Alors l’empereur Maurice fit faire à Antioche des préparatifs immenses ; l’empereur de Perse y fut baptisé avec soixante mille Persans, et cette cérémonie accomplie par Jean et les autres évêques dura deux semaines. Grégoire, évêque d’Antioche, tint l’empereur sur les fonts baptismaux. L’empereur Anaulf pria l’empereur Maurice de lui donner des évêques avec un clergé pour les établir dans la Perse, afin que tous les Persans reçussent la grâce du baptême. Maurice les lui donna volontiers, et tous les Persans furent convertis avec une grande promptitude. L’an vingt-huitième du règne de Gontran, une armée marcha en Espagne par son ordre ; mais, par la négligence de Boson qui la commandait, elle fut taillée en pièces par les Goths. La trentième année du règne du même prince, la tunique de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui lui avait été enlevée dans la passion, et tirée au sort par les soldats qui le gardaient, et de laquelle le prophète David dit : et ils ont tiré mes vêtements au sort[v] ; fut découverte par les aveux de Simon, fils de Jacob ; qui, après avoir été pendant deux semaines tourmenté de divers supplices, déclara enfin que la tunique était déposée dans la ville de Joppé, loin de Jérusalem, dans un coffre de marbre : Grégoire, évêque d’Antioche, Thomas, évêque de Jérusalem, Jean, évêque de Constantinople, et beaucoup d’autres évêques, après un jeûne de trois jours, portèrent à pied à Jérusalem, avec une sainte dévotion, la tunique enfermée clans le coffre de marbre, qui devint aussi léger que s’il eût été de bois, et ils la placèrent en triomphe dans le lieu où on adore la croix du Seigneur. Cette année, la lune fut obscurcie. Une guerre s’engagea entre les Francs et les Bretons sur les bords dit fleuve de la Vienne. Beppolène, duc des Francs, fut tué par les Bretons de la faction du duc Ébrachaire ; ensuite Ébrachaire, dépouillé de tous ses biens, tomba dans la plus grande pauvreté. La trente et unième année du règne de Gontran, Theutfried, duc du pays situé au-delà du mont Jura, mourut, et Wandalmar lui succéda dans son duché. La même année, le duc Agon[vi] fut élevé sur le trône des Lombards en Italie. La trente-deuxième année du règne de Gontran, le soleil fut tellement diminué depuis le matin jusqu’à midi, qu’à peine en apercevait-on la troisième partie. La trente-troisième année de son règne, Gontran mourut le 28 mars, et fut enseveli clans l’église de Saint-Marcel, dans le monastère qu’il avait lui-même fondé. Childebert entra en possession de son royaume. Cette année, Wintrion, duc de Champagne, entra avec une armée clans le royaume de Clotaire. Clotaire étant allé au devant de lui avec ses guerriers, mit Wintrion en fuite ; des deux côtés le massacre des troupes fut grand. Deux ans après que Childebert eut reçu le royaume de Bourgogne, une guerre s’étant engagée entre les Francs et les Bretons, il y eut un grand carnage des cieux peuples. La troisième année du règne de Childebert en Bourgogne, un grand nombre de phénomènes parurent dans le ciel ; on aperçut une comète. Cette même année, l’armée de Childebert combattit courageusement contre les Warnes[vii] qui s’efforçaient de secouer le joug ; et le massacre des Warnes fut si grand qu’il en resta peu. La quatrième année du règne de Childebert en Bourgogne [596], il mourut, et ses fils Théodebert et Théodoric lui succédèrent : Théodebert eut l’Austrasie en partage, et résida à Metz ; et Théodoric reçut le royaume de Gontran en Bourgogne, et résida à Orléans. Cette année, Frédégonde, avec son fils le roi Clotaire, s’empara de Paris et des autres cités, à la manière des Barbares et sans déclaration de guerre. Une armée partit d’un lieu nommé Latofa[viii] pour marcher contre les fils de Childebert, Théodebert et Théodoric. Les deux armées en étant venues aux mains, Clotaire, se précipitant avec ses guerriers sur Théodebert et Théodoric, fit un grand carnage de leurs soldats. Frédégonde mourut la deuxième année du règne de Théodoric [597]. La troisième année du règne de Théodebert, le duc Wintrion fut tué à l’instigation de Brunehault. La quatrième année du règne de Théodoric, Quolène, Franc d’origine, fut nommé patrice. Dans cette année, la peste dévasta Marseille et les autres cités de la Provence. L’eau du lac de Châteaudun, dans lequel se décharge la rivière de l’Aigre, fut si chaude et bouillonna tellement, qu’elle fit cuire tous les poissons. Cette même année, mourut Warnachaire, maire du palais de Théodoric, qui distribua tous ses biens en aumône aux pauvres. Cette année, Brunehault fut chassée d’Austrasie, et trouvée seule par un pauvre homme dans la Champagne, près d’Arcis ; à sa demande, il la conduisit à Théodoric. Théodoric, accueillant bien son aïeule Brunehault, la traita avec honneur. En récompense du service qu’elle en avait reçu, Brunehault fit avoir au pauvre homme l’évêché d’Auxerre. La cinquième année du règne de Théodoric, on vit à l’occident les mêmes phénomènes qui avaient apparu l’année précédente, des globes de feu parcourant le ciel, et comme un grand nombre de lances de feu. Cette année aussi, les rois Théodebert et Théodoric levèrent une armée contre le roi Clotaire, et en étant venus aux mains au-dessus de l’Ouaine, non loin du bourg de Dormelle, l’armée de Clotaire fut taillée en pièces. Clotaire lui-même ayant pris la fuite avec le reste de son armée, les ennemis pillèrent et ravagèrent les bourgs et les cités situés le long de la Seine, qui s’étaient placés sous l’empire de Clotaire. Les villes ayant été forcées, l’armée de Théodebert et de Théodoric emmena un grand nombre de captifs. Clotaire vaincu conclut, bon gré mal gré, un traité par lequel on convint que Théodoric aurait tout le pays situé entre la Seine, la Loire et l’Océan, et que Théodebert aurait le duché entier de Dentelin entre la Seine et l’Oise, jusqu’à l’Océan. Il ne resta à Clotaire que douze cantons situés entre la Seine et l’Océan. La sixième année du règne de Théodoric, Cautin, duc au service de Théodebert, fut tué. La septième année de son règne, Théodoric eut d’une concubine un fils nommé Sigebert. Le patrice Ægilan fut enchaîné et tué à l’instigation de Brunehault, sans autre motif que celui de la cupidité, afin que ses biens tombassent, au pouvoir du fisc. Cette année, Théodebert et Théodoric firent marcher une armée contre les Gascons, et les ayant vaincus par le secours de Dieu, les soumirent à leur domination, et les rendirent tributaires ; ils leur imposèrent un duc nommé Génial, qui les gouverna avec bonheur. Cette année, saint Éconius, évêque de Saint-Jean-de-Maurienne, découvrit le corps de saint Victor, qui avait été martyrisé à Soleure avec saint Ours. Une certaine nuit, comme il était dans la ville, un songe l’avertit de se lever aussitôt, d’aller à l’église construite par la reine Sédéleube dans le faubourg de Genève, et que, dans un endroit qui lui fut désigné, il trouverait le corps du Saint. S’étant hâté d’aller à Genève avec les saints évêques Rusticius et Patricius, ils firent un jeûne de trois jours, et pendant la nuit, ils virent une lumière à l’endroit où était le glorieux et illustre corps. Les trois pontifes ayant soulevé la pierre en silence, en pleurant et priant, le trouvèrent enseveli dans un coffre d’argent, et son visage était frais et rouge comme celui d’un homme vivant. Le prince Théodoric était là, et faisant un grand nombre de présents à cette église, il la confirma la possession de la plus grande partie des biens de Warnachaire. D’étonnants miracles éclatent incessamment par la volonté de Dieu sur le sépulcre du Saint depuis le jour où il a été trouvé. Cette année, mourut Æthérius, évêque de Lyon. Secondin fut ordonné évêque à sa place. Cette année, Phocas, duc et patrice de la république romaine, revenant victorieux de la Perse, tua l’empereur Maurice, et s’empara de l’empire à sa place. Dans la huitième année de son règne, Théodoric eut d’une concubine un fils qu’on nomma Childebert. On assembla un synode à Châlons, on ôta à Didier l’évêché de Vienne qui, à l’instigation d’Aridius, évêque de Lyon, et de Brunehault, fut donné à Domnole. Didier fut envoyé en exil dans une certaine île. Cette année, le soleil fut voilé. Dans le même temps, Bertoald, Franc d’origine, était maire du palais de Théodoric. C’était un homme de mœurs réglées, sage, prudent, brave dans les combats, et gardant sa foi envers tout le monde. La neuvième année de son règne, Théodoric eut d’une concubine un fils nommé Corbus. Comme Protadius, Romain d’origine, était fort considéré de tous dans le palais, et que Brunehault dont il partageait le lit, voulait le combler de dignités, il fut nommé à la mort du duc Wandalmar, patrice de la contrée au-delà du Jura et du pays de Salins. Pour faire périr Bertoald, on l’envoya réclamer les droits du fisc, dans les bourgs et les cités situés sur les bords de la Seine jusqu’à l’Océan. Bertoald partit seulement avec trois cents hommes pour les pays où il était envoyé par Théodoric ; arrivé à la terre d’Arèles[ix] il s’y livrait à la chasse ; ce que sachant, Clotaire envoya son fils Mérovée et Landri, maire du palais, avec une armée, pour tuer Bertoald. Cette armée se permit, contre les termes du traité, d’envahir la plupart des bourgs et des cités situés entre la Seine et la Loire et qui appartenaient à Théodoric. Bertoald, en ayant reçu la nouvelle et n’étant: pas en force pour résister, s’enfuit à Orléans, où il fut reçu par le saint évêque Austrin ; Landri ayant entouré Orléans avec son armée, appela Bertoald, pour qu’il en vint aux mains. Bertoald lui répondit du haut du rempart : Si tu veux m’attendre, pendant que les troupes resteront immobiles, nous engagerons un combat singulier, et Dieu nous jugera. Mais Landri fut loin d’y consentir. Bertoald ajouta : Puisque tu n’oses souscrire à cela, bientôt nos maîtres en viendront aux mains par suite de tout ce que vous faites. Couvrons-nous alors de vêtements vermeils[x] ; précédons les autres au lieu où sera le combat, c’est là qu’on verra ma bravoure et la tienne ; jurons l’un et L’autre devant Dieu que nous tiendrons cette promesse. Cela fait, le jour de la fête de saint Martin, Théodoric, ayant appris que, contre le traité, Clotaire avait envahi une partie de son royaume, traversa le Loet[xi], se dirigea avec une armée, le jour de Noël, à Etampes, où Mérovée, fils du roi Clotaire, vint au-devant de lui avec Landri et une grande armée. Comme l’endroit ou l’on passe le Loet était fort resserré, à peine le tiers de l’armée de Théodoric avait passé que le combat commença ; Bertoald s’avança selon leur convention appelant Landri. Mais Landri n’osa pas, comme il l’avait promis, affronter le péril d’un tel combat. Bertoald s’étant trop avancé, fut tué avec les siens par l’armée de Clotaire ; sachant que Protadius voulait le dégrader de sa dignité, il ne voulut pas s’échapper. Mérovée, fils de Clotaire, fut pris ; Landri fut mis en fuite, et un grand nombre des soldats de Clotaire furent taillés en pièces. Théodoric entra en triomphe dans Paris, Théodebert conclut la paix avec Clotaire à Compiègne ; et les deux armées retournèrent dans leur pays sans plus de carnage. La dixième année du règne de Théodoric, Protadius, à l’instigation de Brunehault et par l’ordre de Théodoric, fut créé maire du palais. Il était d’une extrême finesse et d’une grande habileté en toutes choses, mais il exerça contre certains hommes de cruelles iniquités, accordant trop aux droits du fisc, et s’efforçant, par toute sorte d’artifices, de le remplir et de s’enrichir, lui-même des dépouilles des biens d’autrui. Il s’appliquait à abaisser autant de nobles qu’il eu pouvait trouver, pour qu’il n’en restât aucun en état de s’emparer du rang auquel il s’était élevé. Par ces persécutions acharnées, il se fit des ennemis de tous les sujets du royaume de Bourgogne. Brunehault engageait continuellement son petit-fils Théodoric à faire marcher une armée contre Théodebert, lui disant : Qu’il était fils, non de Childebert, mais d’un certain jardinier. Protadius le lui conseillait aussi. Théodoric ordonna enfin de lever une armée. Ayant campé, avec son armée, dans un endroit nommé Cerisy, Théodoric fut exhorté par ses Leudes, à faire la paix avec Théodebert ; Protadius seul l’excitait à engager le combat. Théodebert, avec les siens, n’était pas éloigné. Alors tous les guerriers de Théodoric en ayant trouvé l’occasion, se jetèrent sur Protadius, disant que la mort d’un seul homme était préférable au massacre de toute une armée. Protadius était assis dans la tente du roi Théodoric, jouant aux dés avec Pierre, premier médecin. Comme l’armée environnait déjà la tente, et les Leudes de Théodoric l’empêchant de sortir pour parler aux soldats, il envoya Uncilène pour leur ordonner, de sa part, qu’ils eussent à cesser de menacer Protadius. Uncilène, au contraire, alla dire sur-le-champ aux troupes : Ainsi l’ordonne le roi Théodoric, que Protadius soit tué. S’étant jetés alors sur lui, et déchirant la tente du roi avec leurs épées, ils tuèrent Protadius. Théodoric, déconcerté, fut forcé de faire la paix avec son frère Théodebert, et, après la mort de Protadius, les deux armées retournèrent chez elles sans combat. La onzième année du règne de Théodoric, Claude fut nommé maire du palais. Il était romain d’origine, homme prudent, enjoué dans ses récits, ferme en toutes choses, patient, sage dans le conseil, versé dans l’étude des lettres, rempli de fidélité, et faisant amitié avec tout le monde. Averti par l’exemple de ses prédécesseurs, il se montra, dans ce rang, doux et patient. Il n’avait que l’embarras d’un excessif embonpoint. La douzième année du règne de Théodoric, Uncilène, qui avait insidieusement ordonné la mort de Protadius, eut, à l’instigation de Brunehault, les pieds coupés, et, dépouillé de ses biens, fut réduit à la condition la plus misérable. Le patrice Wolf, qui avait trempé dans la mort de Protadius, fut, à l’instigation de Brunehault et par l’ordre de Théodoric, tué dans la métairie de Favernay; Richomer, romain, fut nommé patrice à sa place. La même année, Théodoric eut, d’une concubine, un fils nommé Mérovée, que Clotaire tint sur les fonts de baptême. La même année, Théodoric envoya vers Witterich, roi d’Espagne, Aridius, évêque de Lyon, Roccon et Æpporin connétable, pour lui demander en mariage sa fille Ermenberge. Les envoyés ayant juré à Witterich que jamais Théodoric ne dégraderait sa fille du trône, elle leur fut remise, et ils la présentèrent dans Châlons à Théodoric qui la reçut avec joie et empressement. Par les intrigues de son aïeule Brunehault, Ermenberge ne partagea jamais le lit de son époux, à qui les discours de Brunehault et de sa sœur Theudilane la rendirent enfin odieuse. Au bout d’un an, Théodoric renvoya en Espagne Ermenberge dépouillée de ses trésors. Witterich, indigné, envoya une députation à Clotaire ; le député de Clotaire et celui de Witterich se rendirent auprès de Théodebert ; les députés de Théodebert, de Clotaire et de Witterich allèrent trouver Agon[xii], roi d’Italie. Ces quatre rois formèrent le projet de se coaliser pour attaquer de tous côtés Théodoric, lui enlever ses États et le condamner à mort, tant ils avaient de crainte de lui. L’envoyé des Goths s’embarqua en Italie pour retourner par mer en Espagne. Mais, par la volonté divine, le projet de ces rois ne fut pas accompli. Théodoric, en ayant été informé, ne considéra ces desseins qu’avec un grand mépris. Cette année Théodoric, suivant les conseils perfides d’Aridius, évêque de Lyon, et de son aïeule Brunehault, fit lapider saint Didier, revenu de son exil. Depuis le jour de sa mort, le Seigneur daigna constamment faire éclater à son tombeau d’étonnants miracles : ce qui doit faire croire que c’est à cause de ce crime que fut détruit le royaume de Théodoric et de ses fils. Cette année, Witterich étant mort, fut remplacé sur le trône d’Espagne par Sisebod, homme sage, plein de piété, et célèbre par toute l’Espagne ; car il combattit avec courage contre la république romaine, et soumit au royaume des Goths la Biscaye, qui avait autrefois appartenu aux Francs. Un duc nommé Francion, qui avait soumis la Biscaye dans le temps des Francs, avait longtemps payé des tributs au roi des Francs ; mais cette province étant revenue à l’empire, les Goths s’en emparèrent, et Sisebod ayant pris plusieurs cités de l’empire romain situées sur le rivage de la mer, les détruisit de fond en comble. Comme l’armée de Sisebod taillait en pièces les Romains, Sisebod, rempli de piété, disait : Malheur à moi, sous le règne duquel il se fait une si grande effusion de sang humain ! Il délivrait de la mort tous ceux qu’il rencontrait. L’empire des Goths en Espagne fut établi depuis le rivage de la mer jusques aux Pyrénées. Agon, roi des Lombards, prit pour femme une sœur de Grimoald et de Gondoald, nommée Théodelinde, de la race des Francs, et autrefois promise à Childebert. Ce roi l’ayant méprisée par le conseil de Brunehault, Gondoald passa en Italie avec sa sœur Théodelinde et tous ses biens, et la donna en mariage à Agon[xiii]. Gondoald prit une femme de la noble nation des Lombards. Il en eut deux fils, nommés Gondebert et Charibert. Le roi Agon, fils du roi Autharis[xiv], eut de Théodelinde un fils, nommé Adoald, et une fille, nommée Gondoberge. Comme Gondoald était trop aimé des Lombards, le roi Agon et la reine Théodelinde, à qui il était déjà suspect, le firent percer d’une flèche pendant qu’il était assis sur un fauteuil pour satisfaire ses besoins, et il en mourut. La treizième année du règne de Théodoric, Théodebert avait pour femme Bilichilde, que Brunehault avait achetée à des marchands. Comme Bilichilde était aimable et chérie de tous les Austrasiens, qu’elle dédommageait du pauvre esprit de Théodebert, elle ne se croyait en rien inférieure à Brunehault, et souvent elle l’insultait par ses messagers, pendant que de son côté cette reine lui reprochait d’avoir été sa servante ; enfin, après qu’elles se furent réciproquement irritées par des ambassades et des paroles de ce genre, on convint d’une entrevue sur la frontière du Sundgau, afin que ces deux reines se réunissent et rétablissent la paix entre Théodoric et Théodebert ; mais Bilichilde, par le conseil des Austrasiens, refusa d’y venir. La quatorzième année du règne de Théodoric, la réputation de saint Colomban s’était accrue dans les cités et dans toutes les provinces de la Gaule et de la Germanie. Il était tellement célébré et vénéré de tous que le roi Théodoric se rendait souvent auprès de lui à Luxeuil pour lui demander avec humilité la faveur de ses prières. Comme il y allait très souvent, l’homme de Dieu commença à le tancer, lui demandant pourquoi il se livrait à l’adultère avec des concubines plutôt que de jouir des douceurs d’un mariage légitime ; de telle sorte que la race royale sortît d’une honorable reine et non pas d’un mauvais lieu. Comme déjà le roi obéissait à la parole de l’homme de Dieu et promettait de s’abstenir de toutes choses illicites, le vieux serpent se glissa dans lame de son aïeule Brunehault qui était une seconde Jézabel, et l’excita contre le saint de Dieu par l’aiguillon de l’orgueil. Voyant Théodoric obéir à l’homme de Dieu, elle craignit que, si son fils, méprisant les concubines, mettait une reine à la tête de la cour, elle ne se vît retrancher par là une partie de sa dignité et de ses honneurs. Il arriva qu’un certain jour saint Colomban se rendit auprès de Brunehault qui était alors dans le domaine de Bourcheresse[xv]. La reine l’ayant vu venir dans la cour amena au saint de Dieu les fils que Théodoric avait eus de ses adultères. Les ayant vus, le saint demanda ce qu’ils lui voulaient. Brunehault lui dit : Ce sont les fils du roi, donne-leur la faveur de ta bénédiction. Colomban lui dit : Sachez qu’ils ne porteront jamais le sceptre royal, car ils sont sortis de mauvais lieux. Elle, furieuse, ordonna aux enfants de se retirer. L’homme de Dieu étant sorti de la cour de la reine, au moment où il passait le seuil un bruit terrible se fit entendre, mais ne put réprimer la fureur de cette misérable femme qui se prépara à lui tendre des embûches. Elle fit ordonner par des messagers aux voisins du monastère de ne permettre à aucun des moines d’en dépasser les limites, et de ne leur accorder ni retraite, ni quelque secours que ce fût. Saint Colomban, voyant la colère royale soulevée contre lui, se rendit promptement à la cour, pour réprimer par ses avertissements cet indigne acharnement. Le roi était alors à Espoisse, sa maison de campagne. Colomban y étant arrivé au soleil couchant, on annonça au roi que l’homme de Dieu était là et qu’il ne voulait pas entrer dans la maison du roi. Alors Théodoric dit qu’il valait mieux honorer à propos l’homme de Dieu que de provoquer la colère du Seigneur en offensant un de ses serviteurs. Il ordonna donc de préparer toutes choses avec une pompe royale, et d’aller au-devant du serviteur de Dieu. Ils vinrent donc, et, selon l’ordre du roi, offrirent leurs présents. Colomban, voyant qu’on lui présentait des mets et des coupes avec la pompe royale, demanda ce qu’ils voulaient. On lui dit : C’est ce que t’envoie le roi. Mais, les repoussant avec malédiction, il répondit. Il est écrit : le Très-Haut réprouve les dons des impies ; il n’est pas digne que les lèvres des serviteurs de Dieu soient souillées de ses mets, celui qui leur interdit l’entrée, non seulement de sa demeure, mais de celle des autres. À ces mots, les vases furent mis en pièces, le vin et la bière répandus sur la terre, et toutes les autres choses jetées çà et là. Les serviteurs épouvantés allèrent annoncer au roi ce qui arrivait. Celui-ci, saisi de frayeur, se rendit, au point du jour, avec son aïeule auprès de l’homme de Dieu. Ils le supplièrent de leur pardonner ce qui avait été fait, promettant de se corriger par la suite. Colomban, apaisé par ces promesses, retourna au monastère : mais ils n’observèrent pas longtemps leurs promesses ; leurs misérables péchés recommencèrent, et le roi se livra à ses adultères accoutumés. À cette nouvelle, saint Colomban lui envoya une lettre pleine de reproches, le menaçant de l’excommunication s’il ne voulait pas se corriger. Brunehault, de nouveau irritée, excita l’esprit du roi contre saint Colomban, et s’efforça à le perdre de tout son pouvoir ; elle pria tous les seigneurs et tous les grands de la cour d’animer le roi contre l’homme de Dieu : elle osa solliciter aussi les évêques, afin qu’élevant des soupçons sur sa religion, ils accusassent la règle qu’il avait imposée à ses moines. Les courtisans, obéissant aux discours de cette misérable reine, excitèrent l’esprit du roi contre le saint de Dieu, l’engageant à le faire venir pour prouver sa religion. Le roi, entraîné, alla trouver l’homme de Dieu à Luxeuil, et lui demanda pourquoi il s’écartait des coutumes des autres évêques, et aussi pourquoi l’entrée de l’intérieur du monastère n’était pas ouverte à tous les chrétiens. Saint Colomban, d’un esprit fier et plein de courage, répondit au roi qu’il n’avait pas coutume d’ouvrir l’entrée de l’habitation des serviteurs de Dieu à des hommes séculiers et étrangers à la religion ; mais qu’il avait des endroits préparés et destinés à recevoir tous les hôtes. Le roi lui dit. Si tu désires t’acquérir les dons de notre largesse et le secours de notre protection, tu permettras à tout le monde l’entrée de tous les lieux du monastère. L’homme de Dieu répondit : Si tu veux violer ce qui a été jusqu’à présent soumis à la rigueur de nos règles, sache que je me refuserai à tes dons et à tous tes secours ; et si tu es venu ici pour détruire les retraites des serviteurs de Dieu et renverser les règles de la discipline, sache que ton empire s’écroulera de fond en comble, et que tu périras avec toute la race royale ; ce que l’événement prouva dans la suite. Déjà d’un pas téméraire le roi avait pénétré dans le réfectoire ; épouvanté de ces paroles, il retourna promptement dehors. Il fut ensuite assailli des vifs reproches de l’homme de Dieu, à qui Théodoric dit : Tu espères que je te donnerai la couronne du martyre ; sache que je ne suis pas assez fou pour faire un si grand crime ; mais reviens à des conseils plus prudents qui te vaudront beaucoup d’avantages, et que celui qui a renoncé aux mœurs de tous les hommes séculiers rentre dans la voie qu’il a quittée. Les courtisans s’écrièrent tous d’une même voix qu’ils ne voulaient pas souffrir dans ces lieux un homme qui ne faisait pas société avec tous. Mais Colomban dit qu’il ne sortirait pas de l’enceinte du monastère, à moins d’en être arraché par force. Le roi s’éloigna donc laissant un certain seigneur, nommé Baudulf, qui chassa aussitôt le saint de Dieu du monastère et le conduisit en exil à la ville de Besançon, jusqu’à ce que le roi décidât, par une sentence, ce qui lui plairait. Le saint de Dieu s’aperçut qu’il n’était gardé ni outragé par personne ; car tout le monde voyait briller en lui la vertu de Dieu, ce qui empêchait qu’on ne lui fit aucune injure, de peur de participé au crime commis contre lui. Il monta un dimanche sur une cime escarpée, car telle est la position de la ville que les maisons sont bâties sur le penchant rapide de la montagne, franchissant des lieux d’un difficile accès et entourés de tous côtés par le fleuve du Doubs ; le saint attendit là jusqu’au milieu du jour, regardant au loin si quelqu’un était posté pour l’empêcher de retourner au monastère. Comme personne ne paraissait, il traversa la ville avec les siens et rentra dans sa retraite. À la nouvelle qu’il avait quitté le lieu de son exil, Brunehault et Théodoric, animés d’une plus violente colère, envoyèrent pour le chercher, sans retard, le comte Berthaire et Baudulf, dont nous avons parlé plus haut, avec une troupe de guerriers. Ils trouvèrent saint Colomban dans l’église, chantant des psaumes et des oraisons avec toute la communauté des frères, et ils parlèrent ainsi à l’homme de Dieu : Nous te prions d’obéir aux ordres du roi et aux nôtres, et de retourner à l’endroit d’où tu es revenu ici. Mais il répondit : Je ne crois point qu’il plaise au Créateur que je retourne dans un lieu d’où je me suis éloigné pour obéir à la voix terrible du Christ. Voyant que l’homme de Dieu n’obéissait pas, Berthaire se retira, laissant quelques hommes d’un esprit plus hardi. Ceux-ci prièrent l’homme de Dieu d’avoir pitié d’eux, qui avaient été malheureusement laissés pour accomplir un si cruel dessein, et d’avoir égard à leur danger, car ils couraient risque de la mort s’ils ne l’enlevaient par force. Mais il leur dit qu’il avait déjà assez souvent répété que la violence seule pourrait le faire sortir. Les soldats, au milieu d’un double péril et en proie à plus d’une peur, saisirent le manteau dont le saint était enveloppé ; d’autres s’étant jetés à ses genoux le supplièrent, en pleurant, de leur pardonner un si grand crime, car ils obéissaient non à leur volonté, mais aux ordres du roi. L’homme de Dieu voyant qu’il pourrait y avoir du danger en n’écoutait que la fierté de son cœur, sortit en pleurant et se désolant, accompagné de gardes qui ne devaient pas le quitter avant de l’avoir mis hors de toutes les terres soumises au pouvoir du roi. Le chef de ces soldats était Ragamond, qui le conduisit jusqu’à Nantes. Ainsi chassé du royaume de Théodoric le saint se disposa à retourner une seconde fois en Irlande. Mais comme nul prêtre ne doit prendre une route ou une autre qu’avec la permission du Seigneur[xvi], saint Colomban alla en Italie, et construisit, clans un endroit nommé Bobbio, un monastère consacré à une sainte vie, et plein de jours, il monta vers le Christ. La quinzième année du règne de Théodoric [610], l’Alsace où ce prince avait été élevé, et qu’il possédait par l’ordre de son père Childebert, fut ravagée, à la manière des barbares, par Théodebert. C’est pourquoi les deux rois tinrent à Seltz un plaid où le jugement des Francs devait assigner les limites des deux royaumes. Théodoric s’y rendit avec dix mille soldats, Théodebert s’avança avec une grande armée d’Austrasiens, dans l’intention de lui livrer bataille : Théodoric entouré de toutes parts, contraint et saisi de frayeur, assura l’Alsace à Théodebert par un traité. Il perdit aussi le pays de Sundgau, la Thurgovie et la Champagne qu’il réclamait souvent. Chacun retourna ensuite chez soi. Dans ce temps les Allemands entrèrent en ennemis dans le pays d’Avenches, situé au-delà du Jura et le ravagèrent. Les comtes Abbelin et Herpin, avec d’autres comtes du pays, marchèrent à la tête d’une armée au devant des Allemands. Les deux armées en vinrent aux mains ; les Allemands vainquirent les gens du pays Transjuran, dont ils massacrèrent et taillèrent en pièces un grand nombre ; ils mirent à feu et à sang la plus grande partie du territoire d’Avenches, et emmenèrent captifs beaucoup d’habitants, après quoi ils retournèrent chez eux chargés de butin. Théodoric méditait continuellement sur la manière dont il pourrait détruire Théodebert pour se venger de tant d’injures. Cette année Bilichilde fut tuée par Théodebert, qui prit pour femme urne jeune fille nommé Theudichilde. La seizième année de son règne, Théodoric envoya une députation à Clotaire, déclarant qu’il marcherait contre Théodebert, parce qu’il n’était pas son frère, si Clotaire ne prêtait pas à celui-ci son secours, et disant que s’il remportait la victoire sur Théodebert, il remettrait au pouvoir de Clotaire le duché de Dentelin, dont nous avons parlé ci-dessus. Des députés ayant réglé ces conventions entre Théodoric et Clotaire, Théodoric leva une armée. La dix-septième année de son règne [612], et au mois de mai, l’armée de Théodoric, venant de toutes les provinces du royaume, se rendit à Langres. Marchant par Andelot, après avoir pris Naz, elle s’avança vers la ville de Toul. Théodebert s’étant mis en marche avec une armée d’Austrasiens, ils en vinrent aux mains dans la campagne de Toul. Théodoric vainquit Théodebert, et tailla en pièces son armée ; un grand nombre de braves guerriers furent massacrés. Théodebert ayant pris la fuite, traversa le territoire de Metz, les montagnes des Vosges, et parvint à Cologne. Comme Théodoric le poursuivait avec son armée, le saint apôtre Léonise, évêque de Mayence, qui aimait la vaillance de Théodoric et détestait l’imbécillité de Théodebert, vint vers Théodoric et lui dit : Achève ce que tu as commencé ; il faut que tu en considères bien la nécessité. Une fable rustique dit qu’un loup étant monté sur une montagne, et ses fils ayant commencé à chasser, il les appela vers lui sur la montagne, leur disant : Aussi loin que votre vue peut s’étendre de chaque côté, vous n’avez point d’amis si ce n’est quelques-uns de votre race. Achevez donc ce que vous avez commencé. Théodoric ayant traversé avec son armée la forêt des Ardennes, arriva à Tolbiac. Là, Théodebert s’avança contre Théodoric avec des Saxons, des Thuringiens ou d’autres peuples des pays au-delà du Rhin, et tout ce qu’il avait pu rassembler, et le combat s’engagea une seconde fois. On rapporte que jamais une pareille bataille ne fut livrée par les Francs et les autres nations. Il se fit un si grand carnage des deux armées que, là où les phalanges combattaient, les cadavres des hommes tués n’avaient pas de place pour tomber, et qu’ils demeuraient debout et serrés, les cadavres soutenant les cadavres, comme s’ils eussent été vivants. Par le secours du Seigneur, Théodoric vainquit encore Théodebert, dont l’armée fut taillée en pièces depuis Tolbiac jusqu’à Cologne. Théodoric couvrit le pays de ses soldats, et s’avança le jour même jusqu’à Cologne, où il s’empara des trésors de Théodebert. Il envoya à la poursuite de Théodebert, au-delà du Rhin, son camérier Berthaire, qui, l’ayant vivement poursuivi pendant qu’il fuyait avec un petit nombre de ses soldats, l’amena captif à Cologne auprès de Théodoric, qui le fit dépouiller de ses vêtements royaux, et donna à Berthaire son cheval avec la housse du roi. Théodebert fut conduit enchaîné à Châlons ; son jeune fils, nommé Mérovée, fut saisi, par l’ordre de Théodoric ; un soldat le prit par les pieds, le frappa contre une pierre, et, ayant eu la cervelle brisée, il rendit l’âme. Clotaire, selon son traité avec Théodoric, prit en son pouvoir tout le duché de Dentelin. À cause de cela Théodoric, enflammé d’une trop grande colère, car il était déjà maître de toute l’Austrasie, fit marcher son armée contre Clotaire. La dix-huitième année de son règne [613], Théodoric fit faire des levées dans l’Austrasie et la Bourgogne, envoyant auparavant une ambassade à Clotaire, pour qu’il renonçât entièrement au duché de Dentelin, et lui disant qu’autrement Théodoric lui viendrait avec une armée inonder son royaume de toutes parts. L’événement prouva ce que les députés avaient annoncé. Mais, au moment où Théodoric marchait avec une armée contre Clotaire, il mourut à Metz d’un flux de ventre. Ses troupes s’en retournèrent aussitôt dans leur pays. Brunehault, demeurant à Metz avec les quatre fils de Théodoric, Sigebert, Childebert, Corbus et Mérovée, s’efforça d’établir Sigebert dans le royaume de son père. Clotaire, à l’instigation de la faction d’Arnoul, de Pépin et des autres grands, entra en Austrasie. Lorsqu’il fut prés d’Andernach, Brunehault, qui demeurait à Worms avec les fils de Théodoric, envoya en leur nom à Clotaire les députés Chadoin et Herpon, lui demandant de s’éloigner du royaume que Théodoric avait laissé à ses fils. Clotaire répondit à Brunehault qu’il promettait de se conformer à ce que jugeraient entre eux, et avec l’aide de Dieu, les principaux d’entre les Francs. Brunehault envoya alors, dans la Thuringe, Sigebert, l’aîné des fils de Théodoric, avec Warnachaire, maire du palais, Alboin et d’autres grands, pour qu’ils engageassent clans son parti les peuples d’outre Rhin, afin qu’on pût résister à Clotaire. Elle envoya ensuite à Alboin une lettre, pour l’avertir, ainsi que les autres grands, de tuer Warnachaire, parce qu’il voulait passer dans le parti de Clotaire. Alboin, après avoir lu cette lettre, la déchira et la jeta à terre. Un serviteur de Warnachaire l’ayant trouvée, en rassembla les morceaux sur une tablette enduite de cire. Warnachaire ayant lu la lettre, vit qu’il courait risque de la vie, et commença à rechercher comment il pourrait se défaire des fils de Théodoric et faire élire Clotaire à leur royaume. Il détacha, par des avis secrets, du parti de Brunehault et des fils de Théodoric, les peuples qui s’y étaient engagés. Revenus ensuite auprès de Brunehault et des fils de Théodoric, ils rentrèrent tous en Bourgogne, s’efforçant, par des messages, de lever une armée clans toute l’Austrasie. Les seigneurs de la Bourgogne, tant les évêques que les autres Leudes, craignant et haïssant Brunehault, tinrent conseil, avec Warnachaire, pour qu’aucun des fils de Théodoric n’échappât, qu’on les tuât tous avec Brunehault, et qu’on donna leur royaume à Clotaire ; ce qui en effet arriva. Par l’ordre de Brunehault et de Sigebert, fils de Théodoric, une armée de Bourguignons et d’Austrasiens marcha contre Clotaire. Sigebert s’étant avancé dans la Champagne, sur le territoire de Châlons-sur-Marne, et vers les bords de l’Aisne, Clotaire vint à sa rencontre avec une armée, ayant déjà avec lui un grand nombre d’Austrasiens du parti de Warnachaire, maire du palais, avec qui il avait déjà traité, ainsi qu’avec le patrice et les ducs Aléthée, Roccon, Sigoald et Eudelan. Au moment où on allait en venir aux mains, et à un certain signal, l’armée de Sigebert prit la fuite pour retourner dans son pays. Clotaire, comme il en était convenu, la poursuivit avec peu d’ardeur, et arriva à la Saône. Il prit trois des fils de Théodoric, Sigebert, Corbus et Mérovée, qu’il avait tenu sur les fonts de baptême ; Childebert échappa par la fuite et ne reparut jamais. L’armée des Austrasiens retourna toute entière dans son pays. Trahie par Warnachaire, maire du palais, et par la plupart des grands du royaume de Bourgogne, Brunehault fut arrêtée par le connétable Herpon, à Orbe, bourg au-delà du Jura, et conduite à Clotaire avec Theudelane, sœur de Théodoric, à Ryonne, village situé sur la Vigenne. Clotaire fit tuer Sigebert et Corbus, fils de Théodoric. Touché de compassion pour Mérovée, qu’il avait tenu sur les fonts de baptême, il le fit emmener secrètement en Neustrie, et le recommanda au comte Ingobad. Mérovée vécut plusieurs années dans ce pays. Brunehault ayant été amenée en la présence de Clotaire, enflammé de haine contre elle, il lui imputa la mort de dix rois francs, c’est-à-dire, Sigebert, Mérovée, son père Chilpéric, Théodebert et son fils Clotaire, Mérovée, fils de Clotaire, Théodoric et ses trois fils, qui venaient de périr. L’ayant ensuite tourmentée pendant trois jours par divers supplices, il la fit conduire à travers toute l’armée, assise sur un chameau, et attacher ensuite par les cheveux, par un pied et par un bras, à la queue d’un cheval extrêmement fougueux ; et ses membres furent disloqués par les coups de pied et la promptitude de la course du cheval. Warnachaire fut créé maire du palais de la Bourgogne, après avoir reçu de Clotaire le serment de n’être jamais écarté durant sa vie. Radon obtint la même dignité en Austrasie. Tout le royaume des Francs, comme il était arrivé sous le premier Clotaire, tomba au pouvoir de Clotaire avec tous les trésors, et il le gouverna avec bonheur pendant seize ans, demeurant en paix avec toutes les nations voisines. Clotaire était rempli de douceur, savant dans les belles-lettres, craignant Dieu, magnifique protecteur des églises et des prêtres, faisant l’aumône aux pauvres, se montrant bon envers tout le monde et plein de piété, se livrant seulement avec trop d’ardeur à la chasse, et accordant trop aux suggestions des femmes et des jeunes filles ; à cause de quoi il fut blâmé par ses Leudes. Après s’être ainsi emparé, dans la trentième année de son règne [613], des royaumes de Bourgogne et d’Austrasie, Clotaire créa Herpon, Franc d’origine duc du pays situé au-delà du Jura, à la place d’Eudelan. Herpon ayant commencé à établir la paix dans ce pays, en réprimant les méchants, fut tué dans une rébellion par les habitants du pays eux-mêmes, excités par le patrice Aléthée, l’évêque Leudemond et le comte Herpon. Clotaire étant venu à Marlheim en Alsace avec la reine Bertrude, rétablit la paix, et punit par le glaive un grand nombre de mauvaises gens. Leudemond, évêque de Sion, étant venu secrètement auprès de la reine Bertrude, lui tint, par le conseil d’Aléthée, de coupables discours, lui disant que Clotaire mourrait cette année de manière ou d’autre, et l’engagea à transporter secrètement dans la ville de Sion autant de trésors qu’elle pourrait, parce que cette ville était très sûre ; et qu’Aléthée était disposé à abandonner sa femme, pour épouser Bertrude, attendu qu’étant du sang royal des Bourguignons, il pourrait, après Clotaire, s’emparer du royaume. À ces paroles, la reine, craignant que ce ne fût vrai, se retira dans sa chambre, fondant en larmes. Leudemond, voyant que cette conversation le mettait en péril, s’enfuit pendant la nuit à Sion ; il se cacha ensuite à Luxeuil, auprès de l’abbé Austase qui, plus tard, lui fit obtenir le pardon de Clotaire, et la permission de retourner clans sa ville. Clotaire, alors avec ses grands clans sa maison de Maslay, fit venir vers lui Aléthée : son odieux dessein ayant été prouvé, il périt par le glaive. La trente-troisième année de son règne [616], Clotaire fit venir vers lui à Bonneuil Warnachaire, maire du palais, tous les évêques et les barons de Bourgogne, et faisant droit à leurs justes demandes, il leur confirma par des lettres écrites tout ce qu’il leur avait accordé[xvii]. Je rapporterai de quelle manière les Lombards payaient aux Francs, tous les ans, un tribut de douze mille sous d’or, et comment ils leur cédèrent deux villes, Aost et Suze, avec leur territoire. Cleph, leur roi, étant mort, ils passèrent douze ans soumis à douze ducs, et sans rois. Dans ce temps, ils firent une irruption clans le royaume des Francs, et en compensation de tant d’audace, ils cédèrent au roi Gontran les villes d’Aost et de Suze, ainsi que leur territoire et leurs habitants. Ils envoyèrent ensuite une députation à l’empereur Maurice. Les douze ducs envoyèrent chacun un député pour demander à l’empereur paix et protection ; ils envoyèrent aussi d’autres députés vers Gontran et Childebert pour acheter la protection et le secours des Francs, par un tribut de douze mille sous que ces douze ducs paieraient tous les ans; ils offraient aussi de céder au roi Gontran une vallée dite Ametége, et voulaient s’assurer par ces députés l’alliance qui leur conviendrait le mieux ; ils se mirent ensuite, avec un entier dévouement, sous la protection des Francs. Bientôt, avec la permission de Gontran et de Childebert, les Lombards élurent pour roi le duc Autharis. Un autre duc, nommé aussi Autharis, se soumit à la domination de l’empereur avec tout son duché, et lui demeura fidèle. Le roi Autharis paya tous les ans le tribut promis aux Francs par les Lombards. Après sa mort, son fils Agon[xviii], étant monté sur le trône, l’acquitta également. La trente-quatrième année du règne de Clotaire, le roi Agon envoya vers ce prince trois nobles députés lombards, Agiulf, Pompège et Gauton, pour le prier de remettre à sa nation les douze mille sous d’or qu’elle payait tous les ans aux Francs ; et avec adresse ces députés donnèrent secrètement trois mille sous d’or, dont mille à Warnachaire, mille à Gondeland, et mille à Chuc ; ils offrirent en même temps à Clotaire trente-six mille sous d’or. Le roi remit le tribut aux Lombards, et s’unit avec eux par serment d’une amitié éternelle. La trente-cinquième année du règne de Clotaire, mourut la reine Bertrude que Clotaire chérissait d’unique amour, et fort aimée aussi par les Leudes qui voyaient sa bonté. La trente-neuvième année de son règne [622], Clotaire associa à son royaume son fils Dagobert, et l’établit roi sur les Austrasiens, gardant pour lui ce qui s’étendait vers la Neustrie et la Bourgogne, au-delà des Ardennes et des Vosges. La quarantième année du règne de Clotaire, un certain homme, nommé Samon, de la nation des Francs, s’associa plusieurs hommes du Sundgau qui faisaient le négoce avec lui, et se rendit chez les Esclavons, surnommés les Wénèdes, pour y commercer. Les Esclavons avaient déjà commencé à se soulever contre les Avares, surnommés les Huns, et contre leur roi Gagan[xix]. Les Wénèdes, surnommés Bifulci, étaient depuis longtemps alliés des Huns : lorsque les Huns attaquaient quelque nation, ils se tenaient rangés en bataille devant leur camp, et les Wénèdes combattaient : s’ils remportaient la victoire, alors les Huns s’avançaient pour piller ; si les Wénèdes étaient vaincus, les Huns venaient à leur secours. Ils appelaient les Wénèdes Bifulces, parce qu’ils combattaient deux fois, attaquant toujours avant les Huns. Les Huns venaient tous les ans passer l’hiver chez les Esclavons ; ils prenaient pour leur lit les femmes et les filles des Esclavons, qui leur payaient des tributs, outre bien d’autres oppressions. Les fils des Huns qu’ils avaient eus des femmes et des filles esclavonnes, ne pouvant à la fin supporter cette honte et ce joug, refusèrent, comme je l’ai dit, d’obéir aux Huns, et commencèrent à se soulever. Les Wénèdes s’étant avancés contre les Huns, le marchand Samon alla avec eux, et sa bravoure fut si grande qu’elle excita l’admiration ; aussi les Wénèdes taillèrent en pièces un nombre étonnant de Huns. Les Wénèdes voyant la bravoure de Samon, le créèrent leur roi, et il les gouverna pendant trente-cinq ans avec bonheur. Sous son règne, les Wénèdes soutinrent contre les Huns plusieurs combats, et par sa prudence et son courage, ils furent toujours vainqueurs. Samon avait douze femmes de la nation des Wénèdes, et il en eut vingt-deux fils et quinze filles. Cette même année, Adaloald, roi des Lombards et fils du roi Agon, ayant succédé à son père, reçut avec bienveillance un député de l’empereur Maurice, nommé Eusèbe, qui venait vers lui plein de ruse. Frotté dans le bain de je ne sais quel onguent, à la persuasion de cet Eusèbe, en sortant du bain, il ne pouvait faire autre chose que ce à quoi Eusèbe l’engageait. Il se laissa persuader par lui de tuer tous les grands et tous les seigneurs du royaume des Lombards, et, après leur mort, de se livrer lui et toute la nation des Lombards entre les mains de l’empereur Maurice. Lorsqu’il en eut fait mettre douze à mort sans aucun motif, les autres s’aperçurent qu’ils étaient en danger de la vie. Alors tous les grands et les seigneurs lombards, d’un avis unanime, élurent pour roi Charoald [626], duc de Turin, qui avait épousé Gondeberge, sœur du roi Adaloald ; celui-ci mourut empoisonné. Charoald prit aussitôt le royaume. Tason, un des ducs lombards, qui gouvernait la province de la Toscane, enflé d’orgueil, se souleva contre le roi Charoald. La reine Gondeberge, belle à voir, bienveillante envers tout le monde, remplie de piété et de religion, généreuse en aumônes, était chérie de tous à cause de sa bonté. Comme un certain homme de la nation des Lombards nommé Adalulf, et qui venait assidûment au palais pour rendre ses devoirs au roi, se trouvait une fois en sa présence, la reine, qui l’aimait de même que les autres, dit qu’il était d’une belle taille. Adalulf l’ayant entendu, dit tout bas à la reine : Vous avez daigné louer ma taille ; permettez-moi d’entrer dans votre lit. La reine le refusant avec force et le méprisant, lui cracha au visage. Adalulf voyant qu’il courait risque de la vie, se rendit en toute hâte vers le roi Charoald, demandant à lui expliquer en secret ce qu’il avait à lui dire. Ayant donc choisi un endroit, il dit au roi : Ma maîtresse, ta reine Gondeberge, a parlé en secret pendant trois jours avec le duc Tason ; elle veut t’empoisonner, et, épousant Tason, l’élever sur le trône. Le roi Charoald ajoutant foi à ces mensonges, envoya la reine en exil à Lumello, la faisant renfermer dans une tour. Clotaire ayant envoyé des députés au roi Charoald pour s’informer du motif pour lequel il humiliait la reine Gondeberge, parente des Francs, et pourquoi il la tenait en exil, Charoald répondit par les mensonges ci-dessus rapportés, comme s’ils eussent été véritables. Alors un des députés nommé Ansoald, sans que cela lui eût été enjoint, mais de lui-même, dit à Charoald : Tu pourrais arranger cette affaire sans blâme : ordonne à l’homme qui t’a rapporté ces choses de s’armer, et qu’un autre homme, pour le compte de la reine, s’avance vers lui, afin qu’ils se battent en combat singulier ; on verra par le jugement de Dieu si la reine Gondeberge est coupable ou innocente de cette faute. Ce conseil ayant plu au roi Charoald et à tous les grands de la cour, il ordonna à Adalulf de s’armer pour le combat, et un cousin de Gondeberge, nommé Pitton, s’avança contre Adalulf. Ayant donc combattu ensemble, Adalulf fut tué par Pitton. Aussitôt Gondeberge fut tirée d’exil après trois ans, et rétablie sur le trône. La quarante et unième année du règne de Clotaire [624], comme Dagobert régnait heureusement en Austrasie, un certain seigneur de la race des Agilolfinges[xx], nommé Chrodoald, encourut le courroux de Dagobert., d’après le conseil du saint évêque Arnoul, de Pépin maire du palais, ainsi que d’autres grands d’Austrasie ; car cet homme, très riche lui-même, était un continuel ravisseur du bien des autres, plein d’orgueil, d’insolence, et qui n’avait rien de bon. Dagobert voulant le tuer à cause de ses crimes, Chrodoald s’enfuit auprès de Clotaire, le priant de vouloir bien obtenir sa grâce de son fils. Clotaire ayant vu Dagobert, entre autres paroles, lui demanda la vie de Chrodoald ; Dagobert promit que si Chrodoald se corrigeait de ses mauvaises pratiques, il ne courrait pas risque de la vie ; mais aussitôt après, Chrodoald étant venu vers Dagobert, à Trèves, il fut tué sur-le-champ par son ordre. Un homme de Scharpeigne[xxi], nommé Berthaire, lui trancha la tête avec son épée à la porte de la chambre du roi. La quarante-deuxième année du règne de Clotaire [625], Dagobert vint par l’ordre de son père avec ses Leudes,dans un appareil royal, à Clichy près de Paris, et reçut en mariage la sœur de la reine Sichilde nommée Gomatrude. Le troisième jour après les noces, il s’éleva entre Clotaire et Dagobert son fils, une sérieuse querelle. Dagobert demandait tout ce qui appartenait au royaume d’Austrasie, pour le soumettre à sa domination, et Clotaire refusait avec force de le lui céder. Ces deux rois choisirent douze seigneurs d’entre les Francs, pour que leur jugement terminât cette contestation ; parmi ces seigneurs était Arnoul, évêque de Metz, ainsi que d’autres évêques ; et selon sa sainteté, il parlait toujours de paix au père et au fils. Enfin, les évêques et les plus sages seigneurs accordèrent le fils avec le père, qui lui céda ce qui appartenait au royaume des Austrasiens, ne gardant que ce qui était situé en deçà de la Loire et du côté de la Provence. La quarante-troisième année du règne de Clotaire, mourut Warnachaire, maire du palais. Son fils Godin, d’un esprit léger, épousa cette année même sa belle-mère Berthe. Clotaire, enflammé contre lui d’une extrême colère, ordonna au duc Arnebert, qui était marié à une sœur de Godin, de l’attaquer avec une armée et de le tuer. Godin voyant son danger s’enfuit avec sa femme en Austrasie, auprès du roi Dagobert, et saisi d’une grande crainte du roi se réfugia dans l’église de Saint-Evre. Dagobert envoyait souvent. des députés au roi Clotaire, pour lui demander la grâce de Godin ; Clotaire promit enfin de la lui accorder, à condition qu’il abandonnerait Berthe qu’il avait épousée contre les ordonnances des canons. Godin abandonna Berthe et retourna dans le royaume de Bourgogne ; mais Berthe se rendit aussitôt auprès de Clotaire, et lui dit: que si Godin se présentait devant Clotaire, il voudrait tuer le roi lui-même. Godin fut alors, par l’ordre de Clotaire, conduit dans les principaux lieux saints, à l’église de Saint Médard de Soissons, et de Saint-Denis, à Paris, pour qu’il y jurât d’être toujours fidèle à Clotaire : c’était afin de trouver un lieu propice pour le tuer, lorsqu’il serait séparé des siens. Chramnulf, un des grands, et Waldebert, domestique du roi, dirent à Godin qu’il fallait qu’il allât encore à Orléans dans l’église de Saint-Anien, et à Tours celle de Saint-Martin, pour y renouveler ses serments. Lorsqu’il fut arrivé dans le faubourg de Chartres, à l’heure du repas, dans une petite métairie indiquée par Chramnulf lui-même, Chramnulf et Waldebert se jetèrent sur lui avec une troupe et le tuèrent ; ils massacrèrent quelques-uns de ceux qui étaient restés avec lui, et laissèrent fuir les autres après les avoir dépouillés. Cette année, Pallade et son fils Sidoc, évêque d’Eause, accusés par le duc Æginan d’avoir trempé clans la rébellion des Gascons, furent envoyés en exil. Boson, fils d’Audolène, du pays d’Étampes, fut tué par le duc Arnebert d’après l’ordre de Clotaire, qui l’accusait d’adultère avec la reine Sichilde. Cette année Clotaire assembla à Troyes les grands et les Leudes de Bourgogne, et leur demanda s’ils voulaient créer un autre maire du palais à la place de Warnachaire qui était mort. Mais ils le refusèrent unanimement, disant qu’ils ne voulaient jamais élire de maire du palais, et demandant au roi avec instance la faveur de traiter avec lui. La quarante-quatrième année de son règne les évêques et tous les grands de son royaume, tant de Neustrie que de Bourgogne, s’étant réunis à Clichy pour le service du roi et de la patrie, un homme, nommé Herménaire, qui était gouverneur du palais de Charibert, fils de Clotaire, fut tué par les serviteurs d’Æginan, seigneur saxon d’origine. Il s’en serait suivi un grand carnage, si la sagesse de Clotaire ne fût intervenue et n’eût mis ses soins à tout réprimer. Æginan se retira par l’ordre de Clotaire sur le Mont-Martre, ayant avec lui un grand nombre de guerriers. Brodulf, oncle de Charibert, ayant rassemblé une troupe, voulait se jeter sur lui avec Charibert. Clotaire ordonna expressément aux barons de la Bourgogne d’écraser avec leurs troupes le parti qui voudrait se soustraire à son jugement : cet ordre du roi pacifia les deux partis. Clotaire mourut dans la quarante-cinquième année de son règne [628] et fut enseveli dans l’église de Saint-Vincent, dans un faubourg de Paris. Dagobert, apprenant la mort de son père, ordonna à tous les Leudes qui lui étaient soumis en Austrasie de s’assembler en armée ; il envoya des députés en Bourgogne et en Neustrie pour se faire élire roi. Étant venu à Reims et s’étant approché de Soissons, tous les évêques et tous les Leudes du royaume de Bourgogne se soumirent à lui. Un grand nombre d’évêques et de seigneurs de Neustrie parurent aussi désirer de lui obéir. Charibert, son frère, s’efforça de s’emparer du royaume ; mais, à cause de son imbécillité, sa volonté eut peu d’effet. Brodulf, son oncle, voulant l’établir sur le trône, commença à se soulever contre Dagobert ; mais l’événement en décida autrement. Dagobert, ayant pris possession de tout le royaume de Clotaire, tant de la Neustrie que de la Bourgogne, et s’étant emparé des trésors, touché enfin de compassion, céda à son frère Charibert, pour transiger et par de sages conseils, le pays situé entre la Loire et l’Espagne, du côté de la Gascogne, et les cantons et cités des Pyrénées, les cantons de Toulouse, Cahors, Agen, Périgueux, Saintes, et tout ce qui est du côté des Pyrénées. Il confirma cette donation par des traités, pour que Charibert, dans aucun temps, ne pût réclamer de Dagobert rien du royaume de son père. Charibert établit sa résidence à Toulouse, et la troisième année de son règne, avec une armée, il soumit à son pouvoir toute la Gascogne, et par là étendit un peu plus son royaume. Dagobert régnant déjà depuis sept ans, et en possession, comme nous l’avons dit, de la plus grande partie du royaume de son père, alla en Bourgogne [629]. L’arrivée de Dagobert frappa d’une si grande crainte les évêques, les grands et tous les Leudes du royaume de Bourgogne, que c’était une chose étonnante ; mais il procura une grande joie aux pauvres en leur rendant justice. Lorsqu’il vint à Langres, il jugea avec tant d’équité tous les Leudes, les pauvres comme les riches, que partout on le regarda comme tout à fait agréable à Dieu ; aucun présent, aucune acception de personnes ne pouvaient réussir auprès de lui ; le Très-Haut Seigneur gouvernait par la seule justice. Étant ensuite allé à Dijon, et ayant passé quelques jours dans Saint-Jean-de-Losne, il établit avec un grand soin la justice sur tout le peuple de son royaume ; animé de ce bon désir, il ne mangeait ni ne dormait, voulant que tout le monde s’en retournât de sa présence après avoir obtenu justice. Le même jour qu’il voulait partir de Saint-Jean-de-Losne pour Châlons, étant entré dans le bain avant le jour, il fit tuer Brodulf, oncle de son frère Charibert, par les ducs Amalgaire et Arnebert et par le patrice Willibade. Étant allé ensuite à Auxerre par Autun, il vint à Paris par la ville de Sens, et, abandonnant la reine Gomatrude à Reuilly, où il l’avait épousée, il se maria à une jeune fille, nommée Nantéchilde, et la fit reine. Depuis le commencement de son règne, suivant les conseils de saint Arnoul, évêque de Metz, et de Pépin, maire du palais, il gouvernait l’Austrasie avec tant de bonheur qu’il était loué par toutes les nations. Son courage avait tellement semé l’épouvante que tous les peuples se soumettaient à lui avec empressement, à tel point que les nations qui habitent sur la frontière des Avares et des Esclavons désiraient fort qu’il marchât contre ceux-ci, promettant hardiment qu’il les subjuguerait et tout le pays jusqu’aux terres de la république romaine. Après la mort de saint Arnoul, aidé des conseils de Pépin, maire du palais, et de Chunibert, évêque de Cologne, il gouverna tous ses sujets avec tant de bonheur et d’amour pour la justice qu’aucun des rois Francs ses prédécesseurs ne fut loué plus que lui. Il en fut ainsi jusqu’à son arrivée à Paris. La huitième année de son règne, comme il parcourait l’Austrasie avec une pompe royale, il admit dans son lit une jeune fille, nommée Ragnetrude, dont il eut cette année un fils, nommé Sigebert. De retour en Neustrie, il se plut dans la résidence de son père Clotaire, et résolut d’y demeurer continuellement. Oubliant alors la justice qu’il avait autrefois aimée, enflammé de cupidité pour les biens des églises et des Leudes, il voulut, avec les dépouilles qu’il amassait de toutes parts, remplir de nouveaux trésors. Adonné outre mesure à la débauche, il avait, comme Salomon, trois reines et une multitude de concubines. Ses reines étaient Nantéchilde, Vulfégonde et Berchilde. Je m’ennuierais d’insérer dans cette chronique les noms de ses concubines, tant elles étaient en grand nombre. Son cœur devint corrompu, et sa pensée s’éloigna de Dieu ; cependant en la suite (et plût à Dieu qu’il eût pu mériter par là les récompenses éternelles !) il distribua des aumônes aux pauvres avec une grande largesse, et, s’il n’eût pas détruit le mérite de ces œuvres par son excessive cupidité, il aurait mérité le royaume des cieux. Les Leudes gémissaient de la méchanceté de Dagobert ; ce que voyant, Pépin, le plus habile de tous, très sage dans le conseil, rempli de fidélité et chéri de tous, à cause de cet amour pour la justice qu’il avait inspiré à Dagobert tant que celui-ci l’avait écouté, continua de se montrer équitable, ne s’écarta point de la voie du bien, et lorsqu’il s’approchait de Dagobert, il se conduisait prudemment envers tout le monde, et adroitement en toutes choses. La jalousie des Austrasiens s’éleva contre lui, et ils s’efforcèrent de le rendre odieux à Dagobert afin de le tuer. Mais l’amour de Pépin pour la justice et sa crainte ire Dieu le préservèrent de tout mal. Cette année il alla trouver le roi Charibert avec Sigebert fils de Dagobert. Charibert étant venu à Orléans, tint Sigebert sur les fonts de baptême. Parmi les Neustriens, Æga était en crédit auprès de Dagobert. Cette année, les députés Servat et Paterne, que Dagobert avait envoyés vers l’empereur Héraclius, revinrent auprès de lui, annonçant qu’ils avaient conclu une paix éternelle avec Héraclius. Je ne passerai pas sous silence les miracles opérés par Héraclius. Pendant qu’Héraclius était patrice de toutes les provinces d’Afrique, le tyran Phocas, qui avait tué l’empereur Maurice et s’était emparé de l’empire, régnait avec cruauté, et jetait comme un fou les trésors dans la mer, disant qu’il faisait des présents à Neptune : les sénateurs voyant que par sa folie il allait détruire l’empire, formèrent un parti pour Héraclius, firent saisir Phocas, et après lui avoir coupé les pieds et les mains, et attaché une pierre au cou, on le jeta dans la mer. Héraclius du consentement du sénat fut élevé à l’empire. Un grand nombre de provinces avaient été, sous les empereurs Maurice et Phocas, dévastées par les invasions des Perses[xxii]. Selon sa coutume l’empereur des Perses ayant fait marcher une armée contre Héraclius, les Perses ravageant les provinces de la république, arrivèrent à Chalcédoine non loin de Constantinople, et emportant d’assaut cette ville ils y mirent le feu. S’étant ensuite approchés de Constantinople, siège de l’empire, ils s’efforcèrent de la détruire. Héraclius étant sorti à leur rencontre avec une armée, envoya des députés à l’empereur des Perses, nommé Cosdroé[xxiii], pour lui demander d’en venir avec lui à un combat singulier tandis que les deux armées resteraient immobiles, convenant que celui à qui le Très-haut accorderait la victoire, recevrait en sa possession l’empire et le peuple du vaincu. L’empereur des Perses accepta cet accord, et promit qu’il se rendrait à ce combat. L’empereur Héraclius, s’étant armé et laissant derrière lui son armée rangée en ordre, s’avança comme un nouveau David. L’empereur des Perses Cosdroé envoya un patrice de ses sujets qu’il savait très brave dans les combats, pour se battre à sa place contre Héraclius, selon ce qui avait été convenu. Comme, montés chacun sur un cheval, ils s’avançaient tous deux au combat, Héraclius dit au patrice qu’il croyait être l’empereur Cosdroé: Nous étions convenus de combattre en combat singulier, pourquoi d’autres guerriers te suivent-ils par derrière ? Le patrice ayant tourné la tête pour voir qui venait derrière lui, Héraclius presse vivement son cheval de l’éperon et tirant son épée tranche la tête au patrice des Perses. L’empereur Cosdroé vaincu avec les Perses et couvert de confusion, ayant pris la fuite, fut séditieusement tué par ses propres soldats. Les Perses s’enfuirent dans leur pays. Héraclius s’étant embarqué avec une armée alla dans la Perse, et la réduisit toute en son pouvoir ; il s’empara d’un grand nombre de trésors, et ensuite les Perses choisirent de nouveau un empereur. L’empereur Héraclius était d’un aspect agréable, d’un beau visage, d’une taille haute, le plus fort de tous et vaillant guerrier. Souvent seul et sans armes il tua des lions dans l’arène, et fit face à plusieurs hommes. Comme il était très versé dans les lettres, il devint astrologue. Découvrant à l’aide de cet art que, par la volonté divine, l’empire serait détruit par les nations circoncises, il envoya vers Dagobert, roi des Francs, pour le prier d’ordonner que tous les Juifs de son royaume fussent baptisés ; ce qui fut aussitôt exécuté par Dagobert. Héraclius fit la même chose dans toutes les provinces de son empire, car il ignorait d’où partirait ce fléau de l’empire. Les Agasins, aussi nommés Sarrasins, comme le dit Orose, nation circoncise et habitant du côté du mont Caucase, au-dessus de la mer Caspienne, dans le pays nommé Ercolie, étant devenus trop nombreux, prirent les armes et se jetèrent sur les provines de l’empereur Héraclius. Héraclius envoya des troupes pour s’opposer à eux[xxiv]. Le combat s’étant engagé, les Sarrasins furent vainqueurs, et taillèrent leurs ennemis en pièces. On rapporte que, dans cette bataille, les Sarrasins tuèrent cent cinquante mille soldats. Ils envoyèrent des députés à Héraclius pour lui offrir de rendre les dépouilles. L’empereur, désirant se venger des Sarrasins, ne voulut rien recevoir d’eux. Ayant levé clans toutes les provinces de l’Empire un grand nombre de troupes, il envoya une députation du côté des Portes Caspiennes, qu’Alexandre le Grand avait construites en airain au-dessus de la mer Caspienne, et qu’il avait fait fermer pour repousser l’invasion des peuples barbares, qui habitent au-delà du mont Caucase[xxv]. Héraclius fit ouvrir ces portes, et par-là vinrent, contre les Sarrasins, cent cinquante mille soldats qu’il loua à prix d’argent. Les Sarrasins, ayant deux chefs, étaient près de deux cent mille. Les deux armées ayant assis leur camp non loin l’une de l’autre, afin de commencer la bataille le lendemain matin, dans cette nuit même l’armée d’Héraclius fut frappée du glaive de Dieu. Cinquante-deux mille soldats moururent étendus dans leur camp ; et, devant sortir le lendemain pour combattre, quand ils virent qu’une très grande partie de leur armée avait péri par le jugement de Dieu, ils n’osèrent s’avancer pour combattre les Sarrasins. L’armée d’Héraclius étant retournée dans ses foyers, les Sarrasins, selon leur coutume, s’avancèrent en ravageant sans relâche les provinces de l’Empire. Comme déjà ils s’approchaient de Jérusalem, Héraclius, voyant qu’il ne pouvait résister à leurs attaques, fût désolé et saisi d’une douleur excessive ; et ce malheureux roi, qui, abandonnant la foi chrétienne, suivait l’hérésie d’Eutychès et avait pour femme la fille de sa sœur, tourmenté de la fièvre, finit sa vie dans les angoisses. Son fils Constantin lui succéda. Sous son règne, l’empire romain fut cruellement ravagé par les Sarrasins. La neuvième année du règne de Dagobert, Charibert mourut [631], laissant un petit enfant nommé Chilpéric, qui mourut peu de temps après. On rapporte que ce fut Dagobert qui le fit tuer. Dagobert soumit aussitôt à sa domination tout le royaume de son frère, avec la Gascogne. Il ordonna aussi au duc Baronte de lui apporter et remettre les trésors de Charibert. Baronte fit, comme on sait, un long circuit, et, de concert avec les trésoriers, déroba frauduleusement une partie des trésors. Cette année les Esclavons, surnommés les Wénèdes, et vivant sous le roi Samon, tuèrent un grand nombre de négociants Francs, et les dépouillèrent de leurs biens. Ce fut le commencement de la querelle entre Dagobert et Samon. Dagobert ayant envoyé Sichaire en députation auprès de Samon, lui demandait de faire justice de la mort des commerçants que ses gens avaient tués, et du pillage de leurs biens ; Samon ne voulut point voir Sichaire, et ne lui permit pas de venir vers lui. Sichaire ayant revêtu des habits d’Esclavon, parvint ainsi en présence de Samon, et lui dit tout ce qu’il avait reçu l’ordre de déclarer, mais, comme il arrive parmi les païens et les méchants orgueilleux, Samon ne répara rien du mal qui avait été commis, disant seulement qu’il avait intention de tenir un plaid pour que la justice fût réciproquement rendue sur ces contestations et d’autres qui s’étaient élevées en même temps. Sichaire, envoyé insensé, adressa alors à Samon des paroles et des menaces qu’on ne lui avait point ordonné de faire, disant que lui et son peuple devaient soumission à Dagobert. Samon offensé lui répondit : La terre que nous habitons est à Dagobert, et nous sommes ses hommes, mais à condition qu’il voudra conserver amitié avec nous. Sichaire dit : Il n’est pas possible que des Chrétiens, serviteurs de Dieu, fassent amitié avec des chiens. Samon lui répliqua alors : Si vous êtes les serviteurs de Dieu, nous sommes les chiens de Dieu ; et puisque vous agissez continuellement contre lui, nous avons reçu la permission de vous déchirer à coups de dents. Et Sichaire fut chassé hors de la présence de Samon. Lorsqu’il vint annoncer ces choses à Dagobert, celui-ci ordonna avec orgueil de lever, dans tout le royaume d’Austrasie, une armée contre Samon et les Wénèdes ; trois troupes marchèrent alors contre eux. Les Lombards, à l’appui de Dagobert, s’avancèrent de leur côté. Les Esclavons de tous les pays se préparèrent à résister. Une armée d’Allemands, commandée par le duc Chrodobert, remporta une victoire dans les lieux où elle entra. Les Lombards remportèrent aussi une victoire, et emmenèrent, ainsi que les Allemands, un grand nombre de captifs Esclavons. Mais les Austrasiens ayant entouré Wogastiburg, où s’étaient renfermés la plupart des plus braves Wénèdes, après avoir combattu pendant trois jours, ils furent taillés en pièces, et abandonnant, pour fuir, leurs tentes et tous leurs équipages, s’en retournèrent dans leur pays. À la suite de cela, les Wénèdes, ravageant à plusieurs reprises la Thuringe et les lieux voisins, se jetèrent sur le royaume des Francs. Dervan, duc des Sorabes, peuple d’origine esclavonne, et qui avait autrefois été soumis aux Francs, se rendit, avec ses sujets, sous le pouvoir de Samon. Ce ne fut pas tant le courage des Wénèdes qui leur fit remporter cette victoire sur les Austrasiens, que l’abattement de ceux-ci qui se voyaient haïs de Dagobert et continuellement dépouillés par lui.. Cette année Charoald, roi des Lombards, envoya secrètement des messagers au patrice Hisace, pour le prier de tuer, comme il pourrait, Tason, duc de la province de Toscane. Pour ce bienfait, le roi Charoald promit de remettre à l’Empire cent livres d’or d’un tribut annuel de trois cents livres qu’il en recevait. À cette proposition, le patrice Hisace réfléchit sur la manière dont il pourrait exécuter cette action. Il manda artificieusement à Tason que, puisqu’il avait encouru la haine de Charoald, il n’avait qu’à lier amitié avec lui, et que lui le secourrait contre le roi. Séduit par cette ruse le duc Tason vint à Ravenne. Hisace ayant envoyé au-devant de lui, lui fit dire qu’il n’osait, par crainte de l’empereur, le recevoir armé avec sa suite dans les murs de Ravenne. Tason, plein de confiance, fit quitter aux siens leurs armes hors de la ville, et entra dans Ravenne. Aussitôt des hommes apostés à cet effet se jetèrent sur lui et le tuèrent ainsi que tous les siens. Le roi Charoald remit, comme il l’avait promis, à Hisace et à l’Empire cent livres d’or. Tous les ans le patrice romain ne paya plus aux Lombards que deux centeniers d’or. Un centenier vaut cent livres d’or. Le roi Charoald mourut aussitôt après. La reine Gondeberge, à qui les Lombards avaient prêté serinent de fidélité, fit venir vers elle un certain Chrotaire[xxvi], un des ducs du territoire de Brescia, et l’engagea à abandonner une femme qu’il avait pour l’épouser elle-même, promettant qu’avec son aide il serait élevé au trône par tous les Lombards. Chrotaire y ayant consenti volontiers, jura, dans les saintes églises, qu’il ne mépriserait jamais Gondeberge, n’abaisserait en rien la dignité de son rang, et que, la chérissant uniquement, il lui rendrait en tout de justes honneurs. Séduits par Gondeberge, tous les Grands lombards élevèrent Chrotaire au trône. Lorsqu’il eut commencé à régner, il fit périr un grand nombre de nobles lombards qu’il savait lui être ennemis. Recherchant la paix, il établit dans tout le royaume de Lombardie une discipline très forte, et inspira une grande crainte. Oubliant les serments qu’il avait jurés à Gondeberge, il la relégua clans une seule chambre à la cour de Pavie, et lui fit mener une vie obscure. Il la retint clans cette retraite pendant cinq ans. Chrotaire se livrait sans cesse au concubinage. Gondeberge étant chrétienne, bénissait le Dieu tout puissant dans cette affliction, et s’adonnait assidûment aux jeûnes et à l’oraison. Quand il plut à Dieu de mettre à ceci la main, Aubedon, envoyé par le roi Clotaire en ambassade auprès de Chrotaire, roi des Lombards, vint à Pavie, ville d’Italie. Voyant enfermée la reine qu’il avait souvent vue dans ses ambassades, et par qui il avait toujours été bien reçu, il insinua au roi Chrotaire, comme s’il en eût reçu l’ordre, qu’il ne devait pas maltraiter cette reine, parente des Francs, et qui l’avait fait monter sur le trône ; car les rois Francs et leurs sujets en seraient très mécontents. Chrotaire, craignant les Francs, ordonna sur-le-champ que la reine fût tirée de sa retraite, et Gondeberge, après environ cinq ans, parcourut la ville dans un appareil royal, pour aller prier dans les lieux saints. Chrotaire lui fit rendre tous ses domaines et les trésors qu’elle avait possédés, et jusqu’à sa mort elle conserva heureusement son rang, riche en biens, et servie avec pompe. Aubedon fut généreusement récompensé par la reine Gondeberge. Chrotaire, à la tête d’une armée, enleva à l’Empire Gênes, Varicotte, Albenga, Savone, Oderzo et Sarzane, villes maritimes ; il les ravagea, les détruisit en y mettant le feu, pilla et dépouilla le peuple qu’il condamna à la captivité ; et détruisant de fond en comble les murs de ces villes, il voulut qu’on les appelât des bourgs. Cette année, s’éleva une violente querelle en Pannonie, dans le royaume des Avares, surnommés les Huns : il s’agissait de savoir qui succéderait au trône, et si ce serait un des Avares ou un des Bulgares ; et des deux parts ayant rassemblé des troupes, ils en vinrent aux mains. Les Avares vainquirent les Bulgares. Les Bulgares, vaincus et chassés de la Pannonie, au nombre de neuf mille, avec leurs femmes et leurs enfants, se réfugièrent auprès de Dagobert, le priant de les recevoir pour qu’ils habitassent dans la terre des Francs. Dagobert ordonna qu’on les reçût pour passer l’hiver chez les Bavarois, en attendant qu’il pût délibérer avec les Francs sur ce qu’il ferait ensuite. Lorsqu’ils furent dispersés dans les maisons des Bavarois pour y passer l’hiver, par le conseil des Francs, Dagobert ordonna aux Bavarois de tuer de nuit, et dans leurs maisons, les Bulgares avec leurs femmes et leurs enfants ; ce qui fut aussitôt exécuté. Il ne resta des Bulgares qu’Altiæus, avec sept cents hommes, leurs femmes et leurs enfants, qui se sauvèrent sur la frontière des Wénèdes. Altiæus vécut plusieurs années avec les siens chez Walluc, duc des Wénèdes. Je rapporterai ce qui arriva cette année aux Espagnols et à leurs rois. Sisebod, roi très clément, étant mort, Suintila lui avait succédé l’année précédente. Comme Suintila était très sévère, et haï de tous les grands de son royaume, Sisenand, l’un d’eux, et de l’avis des autres, alla trouver Dagobert pour en obtenir une armée, afin de détrôner Suintila. En récompense de ce bienfait, il promit de donner à Dagobert un superbe missoire en or, des trésors des Goths, qui avait été donné au roi Thorismund par le patrice Aetius, et qui pesait cinq cents livres d’or. À cette proposition, Dagobert, qui était avide, fit lever une armée dans tout le royaume de Bourgogne, pour marcher à l’appui de Sisenand. Dès qu’on sut en Espagne l’approche des Francs au secours de Sisenand, toute l’armée des Goths se soumit à lui. Abundance et Vénérande, partis de Toulouse avec leurs troupes, ne s’avancèrent avec Sisenand que jusqu’à Saragosse, où tous les Goths du royaume d’Espagne proclamèrent Sisenand roi. Abundance et Vénérande, comblés de dons, s’en retournèrent à Toulouse avec leur armée. Dagobert envoya en ambassade à Sisenand le duc Amalgaire et Vénérande pour qu’il leur remît le missoire qu’il lui avait promis. Le missoire ayant été remis aux députés par le roi Sisenand, les Goths s’en emparèrent de force, et ne voulurent pas le rendre. Ensuite Dagobert reçut des députés de Sisenand deux cent mille sous d’or, prix de ce missoire qu’il fit peser. Dans la dixième année de son règne [632], Dagobert ayant appris que l’armée des Wénèdes était entrée dans la Thuringe, fit lever des troupes en Austrasie, et se mettant à leur tête dans la ville de Metz, passa les Ardennes, et s’approcha de Mayence, se disposant à passer le Rhin. Il commandait un bataillon de braves guerriers d’élite de la Neustrie et de la Bourgogne, avec des durs et des comtes. Les Saxons envoyèrent des messagers auprès de Dagobert, le priant de leur remettre les tributs qu’ils payaient au fisc, et promettant de s’opposer aux Wénèdes avec zèle et courage, et de garder de ce côté les frontières des Francs. Dagobert, par le conseil des Neustriens, souscrivit à ces propositions des Saxons. Leurs envoyés prêtèrent serment pour tous les Saxons sur des armes, selon la coutume ; mais cette promesse eut peu d’effet. Cependant Dagobert remit aux Saxons le tribut qu’ils devaient lui payer : ils donnaient tous les ans, depuis Clotaire, cinq cents vaches ; ce qui cessa avec Dagobert. La onzième année du règne de Dagobert, comme les Wénèdes, par l’ordre de Samon, faisaient de grands ravages, et passant souvent la frontière pour dévaster le royaume des Francs, se répandaient dans la Thuringe et les autres cantons, Dagobert, venant à Metz, parle conseil et du consentement des évêques, des seigneurs et de tous les grands de son royaume, établit sur le trône d’Austrasie son fils Sigebert, et lui permit de fixer sa résidence à Metz. Chunibert, évêque de Cologne, et le duc Adalgise furent choisis pour gouverner le palais et le royaume. Ayant donné à son fils un trésor suffisant, il l’éleva à ce rang avec la splendeur qui convenait, et confirma, par des ordres munis de son sceau, tous les dons qu’il lui avait faits. On dit qu’ensuite les Austrasiens défendirent courageusement contre les Wénèdes leur frontière et le royaume des Francs. Dans la douzième année de son règne, Dagobert ayant eu de la reine Nantéchilde un fils nommé Clovis, on sait que, par le conseil des Neustriens, il s’unit avec son fils Sigebert par les liens d’un traité. Tous les grands d’Austrasie, les évêques et les autres Leudes de Sigebert, les mains levées en l’air, jurèrent qu’après la mort de Dagobert, la Neustrie et la Bourgogne appartiendraient à la domination de Clovis ; que l’Austrasie, qui était égale pour le peuple et l’étendue du territoire, appartiendrait en entier à Sigebert, et que le roi Sigebert posséderait et barderait éternellement tout ce qui avait autrefois appartenu au royaume d’Austrasie, excepté le duché de Dentelin, jadis enlevé injustement par les Austrasiens, et qui serait de nouveau soumis aux Neustriens et à la domination de Clovis ; mais les Austrasiens furent forcés par Dagobert de conclure bon gré mal gré ce traité. On verra comment il fut observé clans la suite par les rois Sigebert et Clovis. Le duc Radulf fils de Chamer, et créé par Dagobert duc de Thuringe, combattit plusieurs fois les Wénèdes, les vainquit et les mit en déroute. Rempli d’orgueil par ces victoires, il tendit des embûches en diverses occasions au duc Adalgise, et bientôt commença à se soulever contre Sigebert. Il agissait ainsi parce que, comme on dit, celui qui aime les combats cherche les querelles. La quatorzième année de son règne [636], comme les Gascons s’étaient révoltés, et faisaient de grands ravages dans le royaume des Francs qu’avait possédé Charibert, Dagobert fit lever une armée dans tout le royaume de Bourgogne, et mit à la tête un référendaire nommé Chadoinde, clin, sous le règne de Théodoric, avait clans un grand nombre de combats, montré beaucoup de bravoure. Étant passé en Gascogne avec dix ducs et leurs armées, savoir, Arimbert, Amalgaire, Leudebert, Wandalmar, Walderic, Hermenric, Baronte, Chairard, Franc d’origine, Chramneléne, Romain d’origine, Wisibad, patrice Bourguignon d’origine, Æginan, Saxon d’origine, et plusieurs comtes qui n’avaient pas de duc au-dessus d’eux, il inonda tout ce pays de son armée. Les Gascons étant sortis des rochers de leurs montagnes, se préparèrent à la guerre. Le combat s’étant engagé, selon leur coutume lorsqu’ils virent qu’ils allaient être vaincus, ils prirent la fuite et, se réfugiant dans les go |