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FAUSTUS DE BYZANCE
 

BIBLIOTHÈQUE HISTORIQUE.

 

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

FAUSTUS DE BYZANCE

 

INTRODUCTION.

 

De tous les monuments historiques de l’Arménie, l’ouvrage de Faustus de Byzance est assurément celui qui a été le plus sévèrement jugé par les écrivains nationaux. Déjà, à une époque fort ancienne, les Arméniens, par un sentiment exagéré de patriotisme, avaient témoigné leur mécontentement contre Faustus, en accusant cet historien de s’être fait l’écho de récits mensongers et d’appréciations calomnieuses. Lazare de Pharbe, auteur du cinquième siècle, qui avait compris l’injustice de ses compatriotes envers Faustus, s’appliqua à le défendre et à le justifier. Cet historien, qui fit preuve en cette circonstance d’une louable impartialité, n’hésita pas à reconnaître que l’ouvrage de Faustus avait subi d’importantes modifications, et que l’ignorance et l’esprit de parti n’étaient point étrangers aux interpolations qu’on remarque, à première vue, dans l’histoire de cet écrivain. Au surplus, ces altérations des textes originaux des plus anciens prosateurs de l’Arménie sont assez fréquentes, et la critique a déjà signalé des additions et des changements introduits dès le quatrième siècle, dans les ouvrages historiques qui nous sont parvenus sous les noms d’Agathange et de Zénob de Glag. Il est curieux de voir qu’au cinquième siècle, comme de nos jours, les Arméniens se sont toujours blessés des attaques dirigées contre leur nation, et qu’il est fort difficile de faire taire chez eux les rancunes qu’ils conservent contre plusieurs de leurs écrivains, accusés d’avoir flétri ou stigmatisé les défauts de leurs compatriotes. Lazare de Pharbe qui, de son côté, s’est montré impitoyable envers ses nationaux, et qui a pris à tâche de justifier Faustus, en le représentant comme un écrivain supérieur, d’une rare érudition, incapable de descendre jusque dans les basses régions de la calomnie, n’a pu, malgré ses efforts, ramener les Arméniens à des sentiments plus justes envers cet historien. Ce préjugé a subsisté même jusqu’à présent, et les savants religieux de la congrégation de Saint-Lazare de Venise, notamment Indjidji et Tchamitch, n’hésitent point à déclarer que tout le récit de Faustus, à quelques exceptions près, est dépourvu d’authenticité et ne mérite aucune confiance. Il est vraiment regrettable que les éditeurs de l’Histoire de Faustus n’aient attaché qu’une médiocre importance au témoignage de Lazare de Pharbe qui place cet auteur au même rang qu’Agathange, en donnant aux livres de ces deux annalistes la préférence sur cette quantité d’ouvrages historiques arméniens qu’il avait à sa disposition, en composant son livre. Toutefois l’ouvrage de Faustus, auquel nous accordons une véritable importance, n’est pas exempt de défauts, et il est vrai de dire qu’on y trouve des erreurs capitales, de fréquents anachronismes, une absence complète de chronologie et des exagérations inexplicables sur le nombre et l’importance des armées dont il fait l’énumération. Mais ces défauts qui, il faut bien le reconnaître, sont communs aux écrivains de cette époque, et dont la faute retombe en partie, soit sur les traducteurs, soit sur les copistes, sont du reste excusables chez un écrivain du quatrième siècle, d’autant plus qu’à côté de quelques taches, nous trouvons des indications précieuses et exactes qu’on chercherait en vain chez les contemporains de Faustus; nous voulons parler des détails que donne cet historien sur les mœurs, les usages, les coutumes, les superstitions, les croyances populaires, les cérémonies du paganisme arménien, les relations des satrapes avec le roi, le système féodal introduit en Arménie par les Arsacides, les commencements du christianisme et ses luttes, les rapports de l’Eglise avec l’Etat, enfin sur les relations du patriarche avec le pouvoir royal, etc. Non seulement Faustus nous apparaît dans son livre comme un historien savant et fort au courant des événements qu’il raconte, mais encore il déploie un véritable talent de narrateur lorsqu’il trace les portraits de quelques-uns des personnages dont il a esquissé l’histoire. Les biographies des patriarches Verthanès, Grigoris, Iousig, Jacques de Medzpin, Daniel, Nersès, Khad, et des généraux Vasag, Mouschegh, Manuel, sont rédigées de main de maître, et nous représentent avec une vérité parfaite ces personnages peu connus et dignes de l’admiration de la postérité.

Les récits de Faustus, comparés à ceux de Moïse de Khorène qui a rapporté également quelques-uns des faits historiques racontés par son prédécesseur, offrent de différences sensibles, et ce désaccord a été l’un des principaux arguments mis en avant par les critiques arméniens pour accuser Faustus de s’être écarté de la vérité. Cependant, dans l’état actuel de nos connaissances, il est fort difficile de dire auquel des deux historiens il faut accorder le plus de confiance, et on doit attendre, pour se prononcer à cet égard, que la critique, à l’aide de données nouvelles, soit en mesure de contrôler avec une entière certitude les récits de ces deux grands écrivains.

Quoi qu’il en soit, l’Histoire de Faustus de Byzance est, avec celle de Moïse de Khorène, la source capitale qui fournit les renseignements les plus abondants pour les annales de l’Arménie dans les deux premiers siècles de la conversion de ce pays au christianisme. Le récit de Faustus s’étend depuis l’année 344 de notre ère jusqu’en 392. Le savant Saint-Martin faisait grand cas de l’Histoire de Faustus, à laquelle il a emprunté une foule d’informations qui ont trouvé place dans les notes dont il a enrichi les premiers volumes de la nouvelle édition de l’Histoire du Bas-Empire de Lebeau. Du reste, dans un autre ouvrage, Saint-Martin s’était plu à rendre justice à cet historien, en disant « qu’il est facile de voir, par l’attention scrupuleuse qu’il prend de rappeler jusqu’aux moindres détails des événements, qu’il doit donner une connaissance plus exacte de l’Arménie au quatrième siècle de notre ère, que Moïse de Khorène, dont l’Histoire est écrite avec une extrême brièveté. » Il n’est pas douteux que Moïse de Khorène ait fait de larges emprunts à l’Histoire de Faustus qu’il n’a pas nommé, et du reste son exemple a été suivi par Lazare de Pharbe, Sébéos, Moïse de Gaghangaïdoutz, Jean Catholicos, Mesrob, Etienne Assoghig, Guiragos de Gantzag, Vartan le Grand, et tant d’autres encore, qui citent Faustus sans le nommer, et rapportent même quelques-unes de ses expressions.

Bien que Faustus de Byzance fasse partie de la pléiade des historiens classiques de l’Arménie, on ne connait que fort peu de chose de sa biographie. Son origine grecque, qui n’est pas douteuse, l’a fait considérer comme un étranger, et aucun écrivain national ne s’est spécialement attaché à nous conserver des détails particuliers sur sa vie. Dans un seul passage de son Histoire, Faustus, en énumérant les grands satrapes convoqués par le roi Diran (353-363), mentionne un certain prince de la famille des Saharouni qu’il dit être de sa famille « l’ischkhan de notre famille, dit-il, de la race des Saharouni ». On ne saurait dire si c’était par son père ou par sa mère, qu’il appartenait à cette illustre maison, mais ce qu’on peut avancer avec certitude, c’est qu’il était originaire de Byzance, comme l’indique son surnom de Pouzantatzi, qui veut dire en arménien « natif de Constantinople ou de Byzance ». Il reçut une instruction solide dans cette capitale, comme l’assure Lazare de Pharbe, mais il n’appartenait pas vraisemblablement à la caste sacerdotale, car notre auteur n’a rien de commun avec l’évêque Faustus dont il est question dans son Histoire, et avec lequel on a cherché à l’identifier.

L’instruction brillante que Faustus avait acquise dans les écoles de la capitale de l’empire des Césars ne permet pas de douter que cet écrivain n’ait composé son livre dans l’idiome grec, et en effet son style diffère essentiellement, même dans la traduction arménienne qui nous est seule parvenue, de celui des autres écrivains de son époque. De plus, les derniers mots qui terminent le troisième livre de son Histoire ne peuvent laisser subsister aucune incertitude sur la langue dans laquelle il rédigea son livre, puisque Faustus y est désigné par cette épithète « grand historien et chronographe grec ».

On doit croire que l’Histoire de Faustus de Byzance fut traduite dans la première moitié du cinquième siècle, immédiatement après l’introduction ou la mise en usage de l’alphabet national, dont l’invention est attribuée à S. Mesrob, et ce qui nous autorise à avancer cette hypothèse, c’est la mention que fait Lazare de Pharbe de la mutilation qu’aurait subie le texte original de Faustus de la part des falsificateurs grecs ou syriens qui abondaient à cette époque.

La version arménienne de l’Histoire de Faustus, répandue en grand nombre d’exemplaires en Arménie, contribua sans aucun doute à la perte du texte original grec, comme cela avait eu lien déjà pour une foule d’ouvrages du même genre, dont il ne reste que des versions syriaques, arméniennes, coptes, etc. Cependant le texte primitif de Faustus, qui avait eu un certain retentissement en Grèce, existait encore au sixième siècle, puisque Procope l’a connu, et qu’on trouve dans son Histoire de la Guerre Persique, des détails précis sur les événements qui précédèrent et suivirent la détention d’Arschag II dans le château de l’Oubli (φρούριον τῆς λήθης), détails qui sont textuellement empruntés à notre auteur. En effet, Procope nomme la source à laquelle il a puisé les renseignements qu’il donne sur Arschag II une Histoire d’Arménie, et c’est le même titre que nous trouvons dans Lazare de Pharbe. L’édition de Venise donne une rubrique différente: « Histoire d’Arménie de Faustus de Byzance, en 4 livres ». Il serait curieux de savoir si ce titre existe réellement sur les manuscrits dont se sont servis les savants éditeurs, car il est à remarquer qu’en tête des quatre livres de l’Histoire de Faustus, on lit les mots Pouzantaran Badmouthiounk, qui sont fort importants. S’il est vrai, comme le dit Lazare de Pharbe, que l’ouvrage de Faustus portait la rubrique d’Histoire d’Arménien, on se demande ce que pourrait signifier alors le terme Pouzantaran, et pourquoi le mot Badmouthiounk qui le suit écrit immédiatement, est au pluriel au lieu d’être exprimé au singulier. Pour répondre à cette question, il faut avant tout expliquer le mot Pouzantaran. Cette expression fort singulière se compose de deux éléments, d’abord Pouzant, surnom de Faustus qui est l’abrégé de Pouzantazi, « originaire ou natif de Byzance », et ensuite la particule ran qui, en arménien, exprime l’idée de lieu. C’est le seul et unique cas où cette particule entre dans la composition d’un nom propre. Or, en présence d’un fait aussi rare dans la langue arménienne, on peut hasarder une conjecture, c’est que le mot composé Pouzantaran doit signifier « Bibliothèque de Pouzant » ou de Faustus de Byzance. A l’appui de cette hypothèse, nous voyons le mot Badmouthiounk « histoires » employé au pluriel, ce qui nous permet de conjecturer que les expressions Pouzantaran Badmouthiounk veulent dire « Bibliothèque historique de Faustus de Byzance », et que cette Bibliothèque renfermait l’histoire de plusieurs nations et notamment celle de l’Arménie. Au surplus, ce titre n’a rien d’insolite, puisque déjà il avait été pris à une époque plus ancienne par Diodore de Sicile, dont les œuvres, soit dit en passant, étaient complètes à l’époque où vécut Faustus.

Faustus a divisé son ouvrage en quatre livres; cependant le premier livre est nommé, par l’auteur ou par son traducteur, le 3e, le second devient le 4e, le troisième est appelé le 5e, et enfin le quatrième est désigné sous le nom de 6e. Cette division, qui peut paraître singulière de prime abord, est cependant facile à expliquer. En effet, les premières lignes de l’avis préliminaire que Faustus a placé en tête de son Histoire, quoique assez confuses, nous permettent de reconnaître que l’ouvrage de cet annaliste, tel qu’il nous est parvenu, ne forme que la troisième partie de la « Bibliothèque historique », et que les deux parties précédentes devaient être divisées en deux livres distincts, traitant de l’histoire d’autres nations. L’Histoire d’Arménie venait ensuite; elle formait la continuation de la « Bibliothèque » de Faustus, et devait par conséquent commencer par le troisième livre. En effet, pour que le lecteur ne pût avoir de doutes sur cette division en livres, l’auteur, après avoir écrit, en tête de son Histoire d’Arménie, la rubrique « troisième livre », se hâte d’ajouter le mot « commencement », puis vient le premier chapitre de ce même livre. De cette façon, on doit écarter la supposition des savants Mékhitaristes qui croyaient à l’existence d’une autre Histoire d’Arménie du même auteur, qui serait aujourd’hui perdue. En résumé, si le mot Pouzantaran, dont le sens a été expliqué plus haut, a la valeur que nous lui avons attribuée, les mots « voici ce qui se trouve dans les livres de cette troisième Histoire » se comprennent aisément sans qu’il soit besoin de recourir à une autre explication.

M. Neumann, de Munich, a cependant donné une explication différente de la nôtre, et que nous croyons utile de rappeler, malgré son peu de vraisemblance. Selon lui, le livre de Faustus serait appelé le 3e, parce que cet historien aurait considéré son ouvrage comme faisant suite au récit d’Agathange. Mais cette supposition, tout ingénieuse qu’elle paraisse, ne repose sur aucune preuve et se trouve en désaccord avec le texte même de l’Avis préliminaire de Faustus.

Les quatre livres de Faustus ont subi de la part des copistes de fâcheuses mutilations, comme on peut s’en assurer en lisant la table des matières qui termine le sixième livre. En effet, Faustus donnait, dans cette partie de son Histoire, des détails sur lui-même en dix versets bien complets, qui manquent actuellement dans tous les manuscrits.

L’Histoire de Faustus embrasse l’espace d’environ un demi-siècle, et traite des règnes de huit souverains arméniens de la dynastie arsacide. Après avoir dit quelques mots sur le roi Tiridate, sur S. Grégoire l’Illuminateur et son fils Rhesdaguès, notre auteur raconte le règne de Chosroès II, fils de Tiridate; puis il passe à ceux de Diran II, d’Arschag II, de Bab, de Varazadt, d’Arschag IV, de Vagharschag ou Valarsace II. Il termine son Histoire par un exposé de la division politique de l’Arménie arrêtée par Sapor, roi de Perse, et par Arcadius, empereur des Grecs, en faveur d’Arschag IV et de Chosroès III.

Le style de Faustus est irréprochable comme pureté de langue, et en cela il ne le cède en rien pour l’élégance aux traductions arméniennes faites pendant le cinquième siècle. Cependant Faustus a le défaut d’allonger ses périodes, ce qui rend son style parfois très languissant, et le sens des mots difficile à saisir au premier abord. Aussi on doit comprendre que de difficultés il nous a fallu vaincre, pour rendre dans un idiome européen l’ouvrage de cet auteur, qui jusqu’à présent n’avait pas encore été soumis à l’épreuve d’une traduction.

Le texte de Faustus n’a eu encore que deux éditions; la première a paru à Constantinople en 1730; la seconde a vu le jour un siècle plus tard à Venise en 1832. L’édition princeps est fort rare, et il nous a été impossible de nous la procurer; c’est sur le texte de Venise que nous avons fait notre traduction.

En terminant, nous ferons observer que Faustus ne donne dans son livre aucune date, ce qui rend la chronologie des Arsacides très difficile à établir. Pour entreprendre la restitution des époques de chaque règne, il aurait fallu entrer dans une série de longues discussions qui nous eussent entraîné au-delà des bornes qui nous ont été tracées. Dans un ouvrage spécial, pour lequel nous avons rassemblé des documents assez nombreux, nous aborderons la question de la chronologie des Arsacides d’Arménie qui, jusqu’à présent, n’a pas été étudiée avec le soin qu’elle mérite, et nous avons tout lieu d’espérer que ce travail, entrepris en dehors du domaine par trop fréquenté des hypothèses, offrira au public savant quelque intérêt et sera consulté avec une sympathique indulgence.

J.-B. Emin.


 

FAUSTUS DE BYZANCE.

 

BIBLIOTHÈQUE HISTORIQUE.

 

(Traduction de l’arménien.)

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AVIS PRÉLIMINAIRE DE L’AUTEUR.

 

Voici ce qui se trouve dans les livres de cette troisième Histoire:[1] les canons chronologiques des trois ouvrages, puis les quatre livres [suivants], qui ne renferment que des mémoires sur la même matière; l’histoire de la nation arménienne, issue des enfants de Thorgom;[2] c’est-à-dire les faits et gestes accomplis autrefois; les actions et la biographie des saints pontifes, hommes de Dieu, jusqu’au moment de la mort de chacun d’eux; [les exploits] des rois arsacides, maîtres du pays, et ceux des hommes illustres placés à la tête de l’armée et issus du nombre des vaillants satrapes (nakharar); [le tableau] de la paix, de la guerre, de la prospérité, de la dévastation, de la justice, de l’iniquité, de la foi et de l’impiété. A partir du règne de Chosroès (Khosrov), fils de Tiridate (Dertad), jusqu’au dernier temps de la décadence de la royauté en Arménie, et du pontificat de Verthanès, fils du premier pontife Grégoire, enfin jusqu’aux principaux et derniers évêques arméniens, j’ai décrit [tout] en détail, selon l’ordre chronologique et dans des chapitres rigoureusement divisés. j’ai fait précéder ces quatre livres de quatre tables des matières, que je reproduis en tête de chaque chapitre, jusqu’à la fin de cet [ouvrage], afin d’en faciliter [la lecture] à tous ceux qui voudront étudier ce que je vais raconter.


 

LIVRE TROISIÈME.

 

Canons de ce livre; vingt et un chapitres.

 

I. Ce qu’il advint en Arménie après la prédication de l’apôtre Thaddée (Thatéos). Canons des livres chronologiques.

II. Du premier grand pontife Grégoire; [de son fils] et de leurs sépultures.

III. Règne de Chosroès (Khosrov), fils de Tiridate (Dertad); Patriarcat de Verthanès, fils du grand pontife Grégoire.

IV. Des deux familles des Manavazian et des Ouortouni, qui s’entretuèrent en Arménie.

V. Des deux fils de Verthanès, dont le premier se nommait Grigoris et le second Iousig.

VI. De Grigoris, fils de Verthanès; sa mort; sa sépulture.

VII. Grand combat livré à la suite de l’invasion du roi des Massagètes (Mazkhouth) dans les États du roi d’Arménie. Comment il périt, lui et ses troupes.

VIII. Plantation d’une forêt. Guerre avec les Perses et extermination de la race satrapale des Peznouni.

IX. Le ptieschkh Bacour se révolte contre le roi d’Arménie; il est remplacé par le ptieschkh Vaghinag de Siounik.

X. De Jacques (Agop), évêque de Medzpin.

XI. Grande guerre entre les Perses et les Arméniens, où succomba le commandant Vatché. Mort du roi Chosroès (Khosrov) et passage de ce monde à l’autre du patriarche Verthanès.

XII. Diran règne après son père. Iousig, après la mort de son père Verthanès, occupe le siège patriarcal; de quelle manière il fut tué par le roi Diran, dont il avait censuré la conduite.

XIII. Commirent, après la mort de Iousig, l’Arménie resta sans chef [spirituel], ses fils n’étant pas dignes d’occuper le siège de leur père.

XIV. Vie et actions du grand Daniel; comment il réprimanda le roi Diran qui, pour se venger, le fit mourir.

XV. Des fils de Iousig; comment ils foulèrent aux pieds l’honneur du divin sacerdoce.

XVI. De Pharin qui occupa le siège patriarcal.

XVII. De Schahag, issu de la race de l’évêque Albin (Aghpianos), qui occupa le siège patriarcal. Comment l’Arménie entière abandonna le Seigneur et ses commandements.

XVIII. Le chef des eunuques, Haïr, fait mourir les familles satrapales.

XIX. De Bab et d’Athanakinès, fils de Iousig, et de quelle manière ils moururent dans leur iniquité.

XX. Le roi Diran est trahi par son chambellan Phisig de Siounie, et fait prisonnier par Varaz. Le pays partage le sort de son roi.

XXI. Les satrapes arméniens se réunissent d’un consentement unanime et engagent l’empereur des Grecs à venir en Arménie pour les secourir. Le roi des Perses, accouru avec une nombreuse armée, est contraint de s’enfuir seul dans son royaume sur un cheval.

 

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LIVRE TROISIÈME.

 

COMMENCEMENT.

 

CHAPITRE I.

Ce qu’il advint en Arménie après la prédication de l’apôtre Thaddée. Canon des livres chronologiques.

La prédication de l’apôtre Thaddée depuis son début; son martyre et sa mort jusqu’à la fin de la prédication et de la mort de saint Grégoire;[3] le meurtre de l’apôtre commis par le roi Sanadroug[4] jusqu’au moment où celui-ci fut obligé d’embrasser la foi [chrétienne];[5] la mort du roi Tiridate (Dertad);[6] les faits accomplis par les anciens; la vie des hommes illustres, celle de leurs adversaires, tout cela a été décrit par d’autres [historiens].[7] Néanmoins nous allons relater succinctement tous ces faits dans le cours de notre Histoire, pour ne pas en intervertir l’ordre. Dans notre narration, nous examinerons et l’époque primitive et les derniers temps; quant à l’époque intermédiaire, elle a été écrite par d’autres, et nous la mentionnons seulement pour ne point laisser de lacunes dans notre ouvrage. C’est ainsi qu’une brique placée au milieu d’un mur achève la construction de l’édifice entier. Cela dit, nous allons entrer immédiatement en matière.

CHAPITRE II.

Du premier grand pontife Grégoire; [de son fils] et de leurs sépultures.

Pendant le règne de Tiridate (Dertad), fils de Chosroès (Khosrov), [l’Arménie] embrassa la foi chrétienne,[8] grâce au zèle du grand prêtre Grégoire, fils d’Anag.

Aristaguès,[9] fils cadet de ce dernier, pendant l’apostolat de son père, fut son coopérateur actif durant toute sa vie, jusqu’au jour de sa mort, quand il fut rappelé par le Christ.[10] On avait préparé pour tous les deux des sépultures dignes de les recevoir Grégoire le Grand fut enterré dans le village de Thortan, au canton de Taranagh. Quant à son fils Aristaguès, après sa mort de confesseur, son corps fut emporté du canton de Dzop et enseveli dans le bourg de Thil au canton d’Eghéghiatz, dans les domaines de son père Grégoire.[11]

CHAPITRE III.

Règne de Chosroès, fils de Tiridate. Patriarcat de Verthanès, fils du grand pontife Grégoire.

Aussitôt après, le trône [d’Arménie] fut occupé par Chosroès [II] Kotac,[12] petit-fils de Chosroès [I], fils du vaillant et vertueux roi Tiridate. Sous son règne, vivait Verthanès, fils ainé de Grégoire, qui, à l’exemple de son père et de son frère, occupa le siège du premier et devint [grand] pontife.[13] En ce temps-là, régnaient la paix, l’ordre, la fécondité, la santé, la richesse, un zèle et un grand amour pour le bien qui se propageaient partout. Saint Verthanès, suivant l’exemple de son père et de son frère, ne faisait qu’éclairer le peuple et le guider [dans la voie du bien]. C’était une époque où la justice et la probité florissaient. Vers ce même temps, le pontife Verthanès, partit pour aller visiter la première et grande mère des églises arméniennes, dans le pays de Daron, où jadis, du temps du grand pontife Grégoire, les autels des temples païens furent détruits par l’effet d’un miracle.[14] Arrivé là, il se préparait, comme il avait l’habitude de le faire, à renouveler le sacrifice que le Seigneur avait offert sur la croix pour notre salut et communier en souvenir de la Passion, c’est-à-dire avec le corps et le sang vivifiants du Fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car c’est ainsi que les pontifes arméniens, avec les rois, les grands, les satrapes et une foule immense de gens du pays, venaient ordinairement honorer les localités où, dans le commencement, on ne voyait érigées que les statues des idoles, les localités qui, purifiées au nom de la divinité, devenaient une maison de prières et un lieu de dévotion pour tous. Là surtout, dans ce centre principal de l’Eglise, on se réunissait sept fois l’année en commémoration des saints qui y reposaient; c’était avec une prédilection prononcée qu’on se rendait aussi à la chapelle du grand prophète saint Jean-Baptiste. Ce rendez-vous se faisait chaque année dans les églises placées sous l’invocation des apôtres, disciples du Seigneur, et dans celles consacrées aux martyrs, où on venait fêter avec allégresse le jour de leur mort.

Il arriva une fois que le grand pontife Verthanès, accompagné d’une suite peu nombreuse, était venu offrir le sacrifice de la bénédiction. Des gens, qui jusqu’alors gardaient en secret le culte invétéré du paganisme et de l’idolâtrie, s’étant réunis au nombre de deux mille, convinrent entre eux de tuer Verthanès, le pontife de Dieu. Ils étaient un peu encouragés dans leur dessein par l’épouse du roi, que le saint réprimandait sans cesse au sujet de sa conduite déréglée. Cette foule cernait déjà la grande muraille de l’église d’Achdichad; et, tandis que Verthanès, entré dans le temple, célébrait la messe, la troupe se prépara à l’assiéger du dehors. Mais ici un miracle s’accomplit; les bras des gens qui faisaient partie de la troupe se replièrent sur leurs dos; et de cette manière tous se sentirent attachés, sans avoir été liés par personne. C’est ainsi que tous ces gens frappés de stupeur, pliés, garrottés, accroupis, gisaient sur le sol, ne pouvant bouger de leur place: c’étaient des hommes de la race sacerdotale qui ne faisaient que saccager et dévaster le pays par leur cruauté. Toute cette foule restait entassée pêle-mêle dans l’enceinte de l’église, quand Verthanès en personne, s’approchant d’elle, demanda: « Qui êtes-vous, d’où venez-vous et qui cherchez-vous? » Ils commencèrent à lui confesser la vérité en disant: « Nous sommes venus pour ravager cet endroit et pour vous tuer, encouragés que nous étions par l’ordre et à l’instigation de la reine de la Grande Arménie. Mais le Seigneur Dieu vient de manifester sa puissance et de nous prouver que c’est lui seul qui est Dieu. Et maintenant nous sommes convaincus et nous croyons que c’est bien lui seul qui est Dieu. Nous voilà garrottés, ne pouvant même bouger de cette place. »

Alors le bienheureux Verthanès commença à leur enseigner la foi et à les fortifier dans la croyance du Seigneur Jésus-Christ; et il leur parla longuement. Après quoi, s’adressant à Dieu, il lui adressa des prières, puis, après avoir guéri [cette multitude], il la délivra de ses liens invisibles et de ses souffrances insupportables. Toute cette multitude, une fois libre, se prosterna devant Verthanès en lui demandant, comme remède, la pénitence; le saint homme leur en désigna le terme. Instruits dans la foi de la Trinité une et sainte, ils reçurent le baptême, au nombre de deux mille environ, sans compter leurs femmes et leurs enfants. Verthanès, après les avoir réunis aux fidèles, les congédia, purifiés et fermes dans leur croyance.[15]

CHAPITRE IV.

Des deux familles des Manavazian et des Ouortouni qui s’entretuèrent en Arménie.

Vers ce temps-là, un grand conflit éclata dans le pays des Arméniens: deux grands satrapes et princes, maîtres et seigneurs de provinces et de pays entiers, étant aux prises, se firent l’un contre l’autre une guerre cruelle avec une violente inimitié. D’un côté, le prince de la maison des Manavazian,[16] de l’autre, le chef de la famille des Ouortouni,[17] ne cessèrent de troubler le vaste pays des Arméniens.[18] C’était une guerre acharnée entre eux, qui fut la cause d’une ruine et d’un massacre immense d’individus. Enfin le roi Chosroès et le grand pontife Verthanès se décidèrent à envoyer le vénérable archevêque Albin[19] pour rétablir la paix entre eux. On le traita avec mépris et on rejeta son intervention, en se moquant de ceux qui l’avaient envoyé. L’évêque ayant été congédié avec des injures, [les princes ennemis] se mirent à dévaster la maison du roi. Acharnés comme ils l’étaient, ils continuèrent à se faire la guerre avec plus de violence. Alors le roi, courroucé, envoyé contre eux le commandant en chef de l’armée arménienne, Vatché, fils d’Ardavazt, chef de la maison des Mamigoniens, pour tuer et exterminer entièrement les deux familles. Le commandant Vatché, aussitôt arrivé, tomba sur les deux familles, les combattit et les mit en fuite, n’épargnant pas même un seul enfant mâle. Après quoi il revient auprès de Chosroès, roi des Arméniens, et du grand pontife Verthanès. Le roi fit don du bourg et du village, résidence du chef des Manavazian, à l’église de l’évêque Albin, ainsi que de Manavazakert[20] avec tous ses alentours et son petit canton, situé sur les confins de ce dernier, et s’étendant vers les rives de l’Euphrate. Le propre village des Ouortouni, nommé Ouortorou, fut aussi cédé:[21] il se trouvait dans le pays de Pasan,[22] où l’évêque de Pasan avait son siège.

CHAPITRE V.

Des fils de Verthanès, dont le premier se nommait Grigoris et le second Iousig.

Verthanès et Rhesdaguès (Aristaguès) étaient les fils du grand pontife Grégoire. Rhesdaguès était vierge et pur dès son enfance; quoique fils cadet, il occupa le premier le siège épiscopal de son père. Bien que marié, Verthanès n’avait point de postérité. Pendant bien des années, il pria Dieu de ne pas le priver de la bénédiction d’avoir un « enfant qui se consacrerait un jour au service du Seigneur, comme étant son héritier. Dans sa vieillesse, le Seigneur exauça ses prières; son épouse conçut et engendra deux fils jumeaux; Verthanès donna à l’aîné le nom de son père Grigoris, au cadet celui de Iousig. Elevés en présence du roi d’Arménie, ils se voyaient entourés de soins pour leur éducation. Dans la suite, le fils aîné, Grigoris, occupa le siège épiscopal dans les contrées des Aghouank et des Ibériens (Virk), quand il fut d’âge à faire de bonnes actions et à porter en lui la science de Dieu. Il ne voulut pas contracter mariage; et, dans sa seizième année, il monta sur le siège épiscopal dans les pays des Ibériens et des Aghouank, c’est-à-dire dans le voisinage des Massagètes (Mazkouth).[23] Aussitôt installé, son premier soin fut de rétablir l’ordre dans les églises, en suivant l’exemple de Grégoire premier.[24]

Ce fut Diran,[25] fils du roi Chosroès, qui éleva Iousig.[26] Le prince royal Diran donna sa fille en mariage à Iousig, fils de Verthanès. Comme c’était un jeune homme, la première nuit qu’il connut sa femme, elle conçût. Immédiatement, il aperçut dans une vision, qu’il avait deux enfants et tous deux indignes du service du Seigneur Dieu; alors il se repentit de s’être marié. Il versa des larmes, implora Dieu, et, abreuvé de chagrin, il fit pénitence. Comme jeune homme, il ne s’était marié qu’en cédant aux instances du roi. Ceci même ne se fit que par la grâce de Dieu; car plus tard devaient naître de lui de grands pasteurs qui se voileraient au bien de leur pays et à l’intérêt du service de l’Eglise, d’après les préceptes de l’Evangile. Après cette première et unique nuit, il ne connut plus sa femme. La femme engendra pour ce monde, comme cela avait été déjà montré d’avance à Verthanès, dans la vision. L’un des fils s’appela Bab, l’autre Athénogène (Athanakinès).

Iousig, jeune homme resté pur, à la suite de la première nuit [de ses noces], n’approcha plus sa femme, non pas qu’il considérât le mariage comme une chose impure, mais parce qu’il avait souci de la vision qu’il avait eue, et il ne voulut plus donner le jour à des enfants indignes. Or ce n’était pas pour ce monde qu’il désirait avoir un enfant, mais il le souhaitait pour le consacrer au service du Seigneur Dieu. Il comptait pour rien tout ce qui était terrestre; il préférait aux choses passagères ce qui venait d’en haut; il n’avait qu’une seule aspiration, celle de la vie céleste. Servir Jésus-Christ était son seul désir et son unique gloire. Il ne s’arrêtait ni sur l’amitié du roi, ni sur les honneurs et les grandeurs qui venaient de lui, ni sur ce qu’il était son gendre. Il renonça à tout, comme à des choses inutiles, abominables et trompeuses. La première déception éprouvée, il ne fut jamais enclin à la séduction comme un adolescent; dès lors il parut avoir l’esprit d’un vieillard, ne méditant que l’immortalité. Il préféra le blâme, par amour du Christ, aux grandeurs des rois. Il se consacra à la vie austère et, dès l’âge de douze ans, il n’endura que des mortifications. En tout il suivait [la doctrine de] ses pères, et l’exemple de son frère Grigoris vivait en lui. Il a supporté le joug du Christ jusqu’à la fin de sa vie sans la moindre paresse.

La maison royale s’était posée vis-à-vis de Verthanès dans une situation hostile, et, tandis que ses beaux-parents (beaux-pères) le tracassaient à cause des faits que je viens de raconter, la mort atteignit sa femme, et [de cette manière] Iousig se trouva libre d’engagement. Préoccupé comme il l’était du sort de ses enfants, il passait des heures entières à prier Dieu; l’ange du Seigneur lui apparut dans une vision et lui dit: « Iousig, fils de Grégoire, sois sans crainte, car le Seigneur a exaucé ta prière, et de tes enfants naîtront d’autres enfants qui apporteront la lumière de la science à l’Arménie; ils seront pour ce pays la source de la sagesse spirituelle. Ce sera d’eux que jaillira la grâce des commandements de Dieu; par leur intermédiaire, le Seigneur accordera une paix abondante et une prospérité durable aux églises triomphantes et fortes; nombre d’égarés rentreront dans la voie de la vérité et le Christ sera glorifié par beaucoup de nations. Ils seront les colonnes de l’église, les dispensateurs de la parole de vie, les bases de la foi, les serviteurs du Christ et du Saint-Esprit; car ce qui servira de fondement à l’édifice doit en servir aussi pour le couronnement. Leur main laborieuse plantera beaucoup d’arbres fructueux et utiles, qui obtiendront la bénédiction de Dieu. Ceux d’entre eux qui ne consentiront pas à être plantés par elle, qui ne voudront pas s’abreuver de la rosée de la science, seront rejetés avec mépris et malédiction et consumés par le feu. Souvent, pour le nom du Seigneur, ils seront enviés et haïs par les indignes; mais ils resteront cependant inébranlables dans leur foi comme un rocher, et triompheront de leurs ennemis par leur longanimité. Après eux commencera à régner le mensonge engendré par des gens qui ne connaîtront pas de frein, égoïstes, intéressés, sans asile, indignes et fourbes, et le nombre de ceux qui ont fait vœu de conserver fermement la foi sera très restreint. » Le jeune Iousig, après avoir entendu tout cela de la bouche de l’ange, se consola et rendit grâces au Seigneur Dieu, qui le jugea digne d’une pareille révélation. Dès lors, il ne fit que rendre grâces au ciel à chaque heure de sa vie.

CHAPITRE VI.

Fin de Grigoris.

L’évêque Grigoris, fils de Verthanès et frère d’Iousig, étant encore un jeune homme, fut nommé catholicos des pays des Ibériens (Virk) et des Aghouank, où il fit construire et restaurer beaucoup d’églises, dans les districts limitrophes de l’Adherbeidjan (Aderbadagan). Prédicateur de la vraie foi chrétienne, il se présentait, admirable et sublime, devant tout le monde; il menait une vie d’une austérité indicible; jeûnant, se sanctifiant, veillant durant toute la nuit, et priant avec ferveur le Seigneur Dieu pour le salut de chacun. D’après les prescriptions de l’Evangile, aidé par les grâces de Dieu, il surveillait sans cesse la sainte Eglise. Il travaillait surtout sans relâche à convaincre chacun de la nécessité de faire le bien, à passer le jour et la nuit dans le jeûne et dans les prières, et à remplir les prescriptions sublimes de la foi. Il faisait cela également et avec la même ardeur spirituelle, pour ceux qui étaient près et pour ceux qui étaient loin. Comme un athlète jaloux de combattre, il s’exerçait sans cesse et était prêt à aller au-devant des tentations et des dangers, à répondre avec hardiesse et à lutter pour la vérité de la foi chrétienne.

Après avoir édifié et restauré toutes les églises des pays dont il a été question, Grigoris arriva au camp du roi arsacide des Massagètes, qui se nommait Sanesan.[27] Il y avait parenté entre les rois Massagètes et ceux des Arméniens, parce qu’ils tiraient leur origine de la même race. Grigoris se présente au roi des Massagètes qui commandait l’immense année des Huns. Debout devant eux, il commença à leur prêcher l’Evangile du Christ en disant: « Reconnaissez Dieu. » Au commencement, les Huns l’écoutèrent avec attention, acceptèrent [la foi] et se soumirent à lui. Ensuite, en examinant la religion du Christ, ils apprirent que Dieu déteste le pillage, le meurtre, l’avarice, le désir de s’emparer et de s’approprier ce qui appartient à autrui. Quand ils apprirent cela, ils dirent avec emportement: « Si nous cessons de piller, de dépouiller les autres, de nous emparer de leurs biens, comment subsistera alors une armée aussi nombreuse que la nôtre? » Avec beaucoup de bonnes paroles, Grigoris essaya de les convaincre, mais personne ne voulut l’écouter. Ils se disaient entre eux: « Le voilà arrivé chez nous pour nous empêcher avec de semblables discours de pratiquer ce que nous avons fait jusqu’à présent. Si nous prêtons l’oreille à ce qu’il dit et si nous embrassons la religion chrétienne, qu’est-ce que nous deviendrons, sans pouvoir monter à cheval comme c’est chez nous la coutume? » Ils ajoutèrent: « C’est la pensée du roi d’Arménie, qui, en l’envoyant chez nous, a voulu, par la propagation de cette doctrine, nous faire renoncer à nos incursions dans son propre royaume. Eh bien ! tuons-le, recommençons nos invasions en Arménie, et enrichissons notre pays d’un butin abondant. »

Le roi [des Massagètes] se tourna vers eux et se plaça du côté de sa troupe. Alors on amena un cheval fougueux; on attacha le jeune Grigoris à la queue de ce cheval et on le lança sur le littoral de la grande mer septentrionale,[28] qui s’étend au-delà de leur camp situé dans la plaine de Vadnian. C’est ainsi qu’on tua le vertueux prédicateur du Christ, le jeune Grigoris. Ceux qui l’avaient accompagné du canton de Hapant enlevèrent son corps, le transportèrent dans leur propre district, dans le pays des Aghouank sur les confins de l’Arménie, à Hapant, dans le village qui se nomme Amaraz. On le déposa près de l’église qui fut construite par le premier Grégoire, surnommé le Grand, lequel était l’aïeul de Grigoris, grand pontife du vaste pays des Arméniens. Chaque année, les habitants de tous les cantons du pays se réunissent pour fêter la mémoire et le jour de son martyre.[29]

CHAPITRE VII.

Grand combat livré à la suite de l’invasion du roi des Massagètes dans les Etats du roi d’Arménie. Comment il périt, lui et ses troupes.

Dans ce temps-là, Sanesan, roi des Massagètes, nourrissait une animosité et une haine implacables contre son parent le roi d’Arménie Chosroès (Khosrov). Il réunit ses troupes composées des Huns, des Phokh,[30] des Thavasbar, des Hedjmadag, des Ijmakh, des Kath, des Teghouar, des Koukar, des Schischp, des Dchighp, des Paghasdj, des Ekersouan,[31] celles des autres peuplades innombrables, non habituées à avoir un domicile fixe et vivant sur des chariots, et tout ce que le roi avait de gens de guerre sous son commandement. Laissant derrière lui ses frontières, il franchit la grande rivière Cyrus (Gour), entra dans l’Arménie et envahit [avec ses troupes] tout le pays. Les cohortes de cette immense cavalerie étaient innombrables, et même on ignorait le nombre des fantassins armés de lances. Ces peuplades elles-mêmes n’étaient pas en état de connaître le chiffre de leurs troupes. Seulement, quand, dans des localités indiquées, on passait en revue ces cohortes, dont chacune avait son drapeau et ses armes particulières, ordre était donné à chaque homme d’apporter une pierre et de ha jeter dans un endroit désigné pour en former un monceau. C’est de cette manière qu’on indiquait la quantité de cette masse d’hommes, et par ce moyen on voulait inspirer l’épouvante à ceux qui devaient passer le lendemain par cet endroit. Chemin faisant, ils laissaient [cette indication] aux carrefours, des grandes routes. Enfin ils entrèrent dans le pava d’Arménie, qui bientôt se trouva envahi par ces barbares dans toute son étendue. Ils ne cessaient de détruire, de porter la dévastation partout et de réduire les habitants en captivité. Ils se répandirent vers les frontières [du pays] jusqu’à la petite ville de Sadagh et jusqu’à Kandsag d’Adherbeidjan (Aderbadagan).[32] Alors on ordonna [à toutes ces troupes] de se réunir dans un même lieu, et ce rendez-vous général était fixé dans la province d’Ararat.

A la nouvelle de l’invasion de son frère Sanesan, roi des Massagètes, le roi d’Arménie Chosroès prit la fuite et se jeta dans le château inaccessible de Tarioun,[33] dans le territoire de Gok (Govk), suivi par le vieux Verthanès, grand pontife des Arméniens. Alors on commença à jeûner, à prier Dieu pour qu’il les délivrât de ce bourreau implacable, qui déjà depuis une année entière tenait sous sa main tout le pays qui était couvert de ses guerriers. C’est alors qu’on vit arriver Vatché, fils d’Ardavazt, de la maison des Mamigoniens, commandant en chef de toutes les armées de la Grande Arménie, qui, dans ce temps-là, revenait d’un voyage lointain, entrepris dans les provinces grecques.[34] Il rassembla les vaillants satrapes (nakharar), improvisa un corps nombreux, et le lendemain, à l’heure des matines, il tomba sur le camp des ennemis, établi au pied de la montagne nommée Tzlou-kloukh (tête de taureau). Après avoir passé tout le monde au fil de l’épée, de telle sorte que personne ne put échapper au massacre, il emmena avec lui de nombreux captifs. Chargé du butin, il descend dans la plaine de la province d’Ararat, y rencontre le roi des Massagètes, Sanesan, avec son armée principale qui était considérable [et qui occupait] la ville de Vagharschabad.[35] Vatché, à la tête de son corps d’armée, fond sur la ville à l’improviste, et le Seigneur lui livre les ennemis.

L’ennemi, se voyant ainsi attaqué, sort de la ville et se dirige vers les endroits escarpés du château d’Oschagan, cherchant asile dans ces lieux déserts et couverts de blocs de pierres. Cependant il s’y livra un combat des plus acharnés. Les compagnons d’armes du commandant en chef des Arméniens, c’est-à-dire Bagrat Bagratide (Pakratouni), Méhountag et Karékin Reschdouni, Vahan, chef de la famille des Amadouni, et Varaz Gaminagan, arrivés à temps, se mettent à frapper et à tuer les troupes des Alains, des Massagètes, des Huns et des autres peuplades, jusqu’à ce que cette plaine couverte de pierres se trouvât encombrée de cadavres; le sang coulait comme un fleuve et il n’y avait pas moyeu de préciser le nombre des tués. Le peu de gens échappés à la mort étaient poursuivis par les Arméniens qui les chassèrent devant eux jusqu’au pays des Paghasidj. On apporta la tête du grand roi Sanesan et on la présenta au roi d’Arménie qui, à cette vue, commença à pleurer, en disant: « Oui, c’était un frère pour moi, un prince d’origine arsacide. » Ensuite le roi, accompagné du grand pontife arménien, se rendit sur le lieu du combat où ils virent un nombre immense de guerriers morts de leurs blessures: l’endroit était empesté par les cadavres en putréfaction. Ils donnèrent l’ordre d’amener un nombre considérable d’hommes robustes pour qu’ils les ensevelissent en entassant sur eux de grands blocs de rochers, afin de préserver le pays de la peste qui pouvait se propager. Pendant plusieurs années, aucun événement ne vint troubler la paix de l’Arménie.

C’est ainsi que la mort de saint Grigoris fut vengée sur le roi Sanesan et sur toute son armée, car il ne resta pas un seul homme en vie.[36]

CHAPITRE VIII.

Plantation d’une forêt. Guerre avec les Perses et extermination de la race satrapale des Peznouni.

Quand la paix fut rétablie pour quelque temps dans le pays des Arméniens, le roi d’Arménie, Chosroès, ordonna de distribuer des présents à tous les hommes vaillants, qui l’avaient servi et qui s’étaient exposés dans tous les combats pour [le salut] de la Grande Arménie.[37] Il fit don au commandant Vatché des sources de Tchantchanag, Tcherapachkhik et de Tzlou-kloukh (tête de taureau) avec tous leurs cantons; il en fit autant aux autres grands satrapes. Le roi donna ordre à son commandant de faire venir beaucoup de palissades de tout le pays, d’apporter des noisetiers sauvages et de planter une forêt de noisetiers dans la province d’Ararat, à commencer du solide château royal, nommé Karni, jusqu’à la plaine de Medzamor qui s’étend au pied de la colline appelée Tevin, située au nord de la grande ville d’Ardaschad. Cette forêt suivait le courant du fleuve jusqu’au palais de Dignouni, que le roi nomma Dadjar-maïri (palais du bosquet). Une autre forêt fut plantée au sud de la première, dans la plaine qui s’étend depuis l’endroit où croit le roseau: on la nomma Khosrovakert (plantée par Chosroès). C’est ici qu’on construisit un palais royal. Les deux forêts étaient entourées de palissades, et on ne les avait pas réunies pour laisser libre la grande route qui les traversait. Quand les forêts eurent pris racine et grandi, le roi ordonna de les remplir de bêtes fauves de toute espèce, pour qu’elles puissent servir aux chasses royales. Le commandant Vatché exécuta l’ordre du roi avec la plus grande diligence.[38] Tandis que Chosroès était occupé à planter la forêt, il arriva tout à coup chez lui, pendant son séjour dans le canton de Her et de Zararand,[39] un messager [avec la nouvelle] que l’armée perse, prête à entrer en campagne, allait bientôt lui déclarer la guerre. Alors le roi Chosroès ordonna à Tadapé, chef de la famille des Peznouni, de réunir un nombre considérable d’hommes les plus vaillants du pays, et d’aller avec ce corps d’élite au-devant de l’ennemi afin de l’arrêter dans sa marche. Tadapé, à la tête de cette nombreuse armée arménienne, alla à la rencontre des Perses. Quand il rencontra l’ennemi, il entra en négociation avec les chefs de l’armée perse, afin de leur livrer le roi d’Arménie, son maître. Il donna l’ordre à l’ennemi de se tenir en embuscade, de se jeter sur les Arméniens et de les passer au fil de l’épée. Au moment où les Arméniens s’y attendaient le moins, quarante mille hommes furent massacrés et les autres prirent la fuite. Alors, le traître Tadapé, ayant pris le commandement de l’armée perse, se prépara à attaquer le roi d’Arménie. Mais les fugitifs, arrivés au camp du roi des Arméniens, lui apportèrent la funeste nouvelle du grand désastre et de l’exécrable trahison du perfide Tadapé.

Alors le roi d’Arménie, Chosroès, avec Verthanès, le grand pontife, se prosternant devant Dieu, commença à lui adresser de ferventes prières accompagnées de larmes abondantes. Après quoi il se bâta de rassembler autour de lui une armée d’environ trente mille hommes; le commandant Vatché fut mis à leur tête. C’est ainsi que le roi alla à la rencontre de l’ennemi avec tous ses grands satrapes. Les deux armées se heurtèrent sur le bord de la mer de Peznouni dans le bourg d’Aresd,[40] près de la petite rivière où se trouvait la pêcherie royale. C’est de là qu’ils virent l’armée perse qui était innombrable; c’était comme des étoiles dans le ciel et comme le sable sur le bord d’une mer. Il était impossible de compter les guerriers, ni de préciser le nombre des éléphants. Mettant leur espérance en Dieu, ils se précipitèrent sur le camp ennemi; ils frappèrent, ils hachèrent, ils tuèrent de telle sorte que personne ne put échapper. Ils firent un grand butin et emmenèrent les éléphants et tout ce qui formait la force [ennemie]. Tadapé, pris par le commandant en chef Vatché et par le vaillant Vahan Amadouni, fut amené devant le grand roi Chosroès et lapidé comme un homme qui avait trahi sa patrie, son armée et son maître. Vatché, apprenant que tous les parents, la femme et les enfants [de Tadapé] se trouvaient au château du prince des Reschdouni, dans l’île d’Aghthamar,[41] s’embarqua pour cette île, où il massacra hommes et femmes sans exception. C’est ainsi que la race des Peznouni fut exterminée. On confisqua la maison [de Tadapé] pour le fisc.

Après cela, les Perses ne discontinuèrent pas de guerroyer avec le roi Chosroès, qui établit la loi suivante « Dorénavant les grands et les satrapes, maîtres et possesseurs des provinces, commandant une troupe de mille à dix mille hommes, seront obligés de rester auprès du roi, et de former sa suite, et aucun d’eux ne devra se trouver dans l’armée royale. » Le roi, se méfiant de leur fidélité, pensait qu’à l’exemple de Tadapé, il leur serait facile de se révolter contre lui. Il n’avait de confiance que dans le vieux Vatché, le fidèle généralissime de la Grande Arménie, et que dans le vaillant Vahan Amadouni. Après avoir réuni les troupes de toutes les anciennes familles à l’armée royale, il leur transmit le commandement. Dès lors cette armée ne cessa de se couvrir de gloire dans les guerres incessantes qu’elle faisait sur le territoire de la Perse, empêchant l’ennemi d’envahir et de dévaster l’Arménie, à cause de l’inaction [des généraux de ce royaume]. Durant la vie de ces deux chefs, le pays jouit de la paix et le roi d’une parfaite sécurité.

CHAPITRE IX.

Le ptieschkh Bacour se révolte contre le roi d’Arménie; il est remplacé par le ptieschkh Vaghinag.

Vers ce temps-là, le grand prince d’Aghdsnik, un des vassaux qu’on nommait ptieschkh, se révolta contre le roi d’Arménie. C’était un des quatre [personnages] occupant la première place et le premier coussin au palais du roi.[42] Il se rangea du côté du roi des Perses,[43] et trahit la maison royale qui avait en lui une confiance parfaite.[44] Il demanda au roi des Perses une troupe auxiliaire, et, se détachant du royaume d’Arménie, il commença contre son roi, avec le secours des Perses, une guerre qui, chaque jour, devenait de plus en plus acharnée. Alors le roi d’Arménie, à la tête d’une nombreuse armée, expédia ses fidèles vassaux, notamment le prince de Gortouk,[45] Tchonn; le prince du grand Dzop,[46] Mar; le prince de Dzop,[47] Schahéi Nersèh; le prince de Siounik, Vaghinag; le prince de Hachdiank,[48] Tad; et le prince de Pasèn,[49] Manag,[50] qui, étant partis, prirent [non seulement] le dessus sur l’armée perse, mais exterminèrent [encore] tous les combattants, en les faisant passer au fil de l’épée.

Le ptieschkh, ainsi que ses frères et ses fils, furent tués.[51] On présenta au roi la tête de Bacour, et sa jeune fille. Comme de toute la famille, il ne restait que cette jeune fille, le roi la donna en mariage à son favori Vaghinag de Siounik avec toute la maison d’Aghdsnik en l’élevant à la dignité de ptieschkh et en le déclarant héritier de la maison de ce dernier. Vaghinag, le ptieschkh, eut beaucoup d’héritiers, et, quoiqu’il possédât de vastes domaines et une troupe nombreuse, il resta toujours fidèle au roi. Seulement un des fils du ptieschkh, Bacour, jeune encore, s’enfuit et se réfugia chez le commandant arménien Vatché, dans la maison duquel il fut caché et sauvé. Dans la suite, il devint héritier de la maison de Vatché, et après quelque temps il reparut et rentra en possession de sa propre maison. Ce jeune homme se nommait Hécha.

CHAPITRE X.

De Jacques, évêque de Medzpin (Nisibe).

Vers ce temps-là, le grand évêque de Medzpin, cet admirable vieillard, infatigable dans les œuvres de la vérité [chrétienne], cet élu de Dieu, Jacques (Agop) de nom, Perse d’origine,[52] partit de sa ville, se dirigeant vers les montagnes d’Arménie, c’est-à-dire vers le mont de Sararat,[53] dans le territoire de la principauté d’Ararat, au canton de Gortouk. C’était un homme rempli des grâces du Christ, qui possédait la puissance de faire des miracles et des prodiges. Arrivé [sur la place], il s’adressa à Dieu avec le plus vif désir d’obtenir la possibilité de voir l’arche de délivrance construite par Noé, qui s’était arrêtée sur cette montagne pendant le déluge.[54] Jacques obtenait de Dieu tout ce qu’il lui demandait. Tandis qu’il montait les côtés pierreux de l’inaccessible et aride montagne de Sararat, lui et ceux qui l’accompagnaient se sentirent altérés par suite de la fatigue. Alors le grand Jacques fléchit les genoux et resta en prières devant le Seigneur, et, à la place où il posa sa tête, jaillit une source dont lui et ceux qui l’accompagnaient étanchèrent leur soif: [c’est pour cela que] jusqu’à ce jour on la nomme « source de Jacques ». Cependant il ne discontinua pas de s’appliquer avec zèle à voir l’objet de son désir, et il ne cessa de prier le Seigneur Dieu.

Déjà il était près du sommet de la montagne, et, exténué et fatigué comme il était, il s’endormit. Alors l’ange de Dieu vint et lui dit: Jacques! Jacques! Il répondit: « Me voici Seigneur. » Et l’ange dit: « Le Seigneur exauce ta prière et accomplit ta demande; ce qui se trouve sur ton chevet est du bois de l’arche. Le voilà; je te l’apporte, il vient de là. Dorénavant tu cesseras de désirer de voir l’arche, car telle est la volonté du Seigneur. » Jacques se réveilla avec la plus grande joie, adorant le Seigneur en lui rendant grâce; il vit la planche qui paraissait avoir été enlevée d’un coup de hache à un grand morceau de bois. L’ayant prise, il rebroussa chemin, avec ce qui lui était accordé, suivi de ses compagnons de voyage. La joie qu’éprouva le grand [prophète] Moïse, cet homme qui avait vu Dieu, n’avait pas été plus grande [que celle de Jacques], peut-être même fut-elle moindre, quand, après avoir reçu les commandements écrits avec le doigt de Dieu, et les ayant entre les mains, il descendait de la montagne de Sinaï, avec les tables qu’il apportait au peuple rebelle; à ce peuple qui, s’étant détourné des saints lieux, la face prosternée contre terre, ayant quitté la voie du Seigneur, adorait le veau de métal et attristait profondément le porteur des commandements; car les tables brisées prouvaient déjà le chagrin de celui qui les apportait. Mais quant à ce bienheureux [Jacques], l’objet de notre discours, ce n’était pas le même cas; car, rempli de consolation spirituelle, il revenait en apportant la bonne nouvelle à toutes les nations de la terre, accordée évidemment et secrètement par le Dieu tout-puissant.

Pendant que l’homme de Dieu apportait le bois de la délivrance, ce symbole de l’arche construite par notre père Noé, ce symbole éternel du grand châtiment infligé par Dieu aux êtres raisonnables et à ceux privés de raison, les habitants de la ville et des alentours venaient à sa rencontre avec une joie et une allégresse sans bornes. Dès qu’on eut aperçu le saint homme, on l’entoura comme un envoyé du Christ et comme un ange du ciel; on envisageait ce vaillant pasteur comme le prophète qui avait vu Dieu; on l’embrassait et on baisait les traces de ses pieds fatigués. On recevait avec empressement ce bois, ce gracieux présent, conservé jusqu’à ce jour chez eux comme le signe visible de l’arche du patriarche Noé.[55]

Après cela l’admirable évêque Jacques apprit une nouvelle venant du pays des Arméniens; il partit vers le grand prince Manadjihr Reschdouni, grand vassal du roi d’Arménie,[56] et il entra sur son territoire. Il avait entendu parler de lui comme d’un homme méchant et cruel, qui, dans des accès d’emportement, faisait périr à tort quantité de gens. Il était venu pour le réprimander et l’édifier, afin que Manadjihr, se rappelant la crainte du Seigneur, devint plus docile et renonçât ses habitudes de férocité. Quand l’impie Manadjihr vit l’homme de Dieu, l’évêque Jacques, il commença à se moquer de lui avec mépris. Entraîné par le penchant naturel de ses mœurs indomptables, il donna ordre d’amener devant le saint homme huit cents individus qui se trouvaient mis aux fers, sans avoir commis de crime, et, comme par dérision, il chargea un bourreau de les jeter tous dans la mer. Après avoir fait périr tant d’âmes innocentes, il ordonna de chasser de ses domaines le saint évêque, le couvrant d’injures et de moqueries: « Tu vois bien, lui dit-il, que je fais grand cas de ton intercession: je les ai délivrés tous de leurs chaînes et les voilà qui nagent dans la mer.[57] »

Plongé dans une profonde tristesse, Jacques quitta ces lieux et, selon l’ordre du Seigneur, en secouant sur eux la poussière de ses pieds. Lui et ses compagnons atteignirent la montagne de Reschdouni, où se trouvent les mines de fer et d’étain. C’est une haute montagne, qu’on nomme Endsakiar;[58] elle se divise en deux, et, de son sommet, on peut voir tout le territoire du canton. Pendant plusieurs jours, Jacques n’avait pris aucune nourriture; une soif brûlante le tourmentait, et comme il était déjà arrivé au pied de la montagne, il se mit en prières à genoux devant le Seigneur. Au moment où il posait sa tête sur la terre, il vit jaillir une source, dont lui et ceux qui étaient avec lui étanchèrent leur soif. Ce qui s’était passé sur la montagne de Sararat se répétait au pied d’Endsakiar, au bord de la mer de Reschdouni. Cette source, comme la première, se nomme également jusqu’à ce jour « source de Jacques ».

Jacques, le grand pontife de Dieu, monté au sommet de la montagne d’Endsakiar, maudit toute la contrée, afin que la discorde n’y cessât jamais, puisqu’on avait rejeté la paix du Seigneur. Le saint évêque, ce pasteur de la bonne nouvelle, retourna ensuite dans sa ville. Deux jours après son départ, la femme de Manadjihr et ses sept fils moururent dans ce même canton; puis, par suite d’une maladie horrible, Manadjihr lui-même eut son corps rongé de vers et sortit de ce monde dans d’affreuses souffrances.[59] Selon la parole qui a été dite, depuis ce jour et après, il n’y a pas eu de paix dans ce pays. Jacques faisait de grands miracles. Il assista au grand concile de Nicée qui eut lieu pendant le règne de l’empereur grec Constantin, où se réunirent trois cent dix-huit évêques, à cause de la maudite hérésie d’Arius d’Alexandrie, de la province d’Egypte. Tous les évêques étaient déjà assis devant Constantin, et parmi eux se trouvait aussi Rhesdaguès (Aristakès), fils du merveilleux Grégoire, premier catholicos de la Grande Arménie. C’est ici que les actions inconnues de ce souverain admirable furent, par un miracle du Saint-Esprit, dévoilées à Saint-Jacques, qui vit le cilice que l’empereur Constantin portait sous la pourpre et sous l’habit royal, et l’ange gardien qui le servait.[60] L’évêque Jacques, frappé d’admiration, révéla aux autres évêques du concile la présence de l’ange, mais personne ne voulut y croire. Cependant il ne discontinua pas de discuter avec eux, en disant: « Puisque vous connaissez les choses secrètes, dites-moi avant tout ce que le souverain porte sous son habit royal? » Alors il se leva, et, avec le secours du Saint-Esprit, il leur montra le signe qui prouvait l’humilité de l’empereur, son ascétisme et son amour pour Dieu. C’est ainsi qu’il prouva et montra à tous que Constantin, à cause de sa foi fervente en Jésus-Christ, portait le cilice sous sa pourpre. A son tour, l’empereur Constantin vit l’ange qui servait Jacques; il se jeta aux pieds de ce dernier et l’honora par de grands présents.

L’empereur ordonna que son siège fût placé au-dessus de celui de beaucoup d’autres [évêques] qui assistaient au concile.

Les ossements de Jacques, donnés à la ville d’Amid, y furent transférés par les habitants de Medzpin, pendant les guerres des empereurs grecs avec les rois perses.[61]

CHAPITRE XI.

Grande guerre entre les Perses et les Arméniens, où succomba le commandant Vatché. Mort du roi Chosroès, et passage de ce monde à l’autre du patriarche Verthanès.

Après cela, la guerre entre les Arméniens et les se renouvela avec encore plus de violence. Les Perses réunirent une armée nombreuse pour envahir tout le territoire du pays des Arméniens. De son c6té Vatché, chef de la cavalerie de la Grande Arménie, rassembla les satrapes avec toutes leurs troupes et marcha à leur tête contre les Perses: un combat eut lieu; des deux côtés le carnage fut immense, et plusieurs des anciens les plus marquants y trouvèrent la mort. Dans ce combat fut tué Vatché, le chef illustre de la cavalerie arménienne, ce qui causa un grand deuil dans tout le pays, car c’était par lui que le Seigneur avait plus d’une fois sauvé l’Arménie. Alors Verthanès, le grand pontife, invita le roi Chosroès et rassembla tout le monde et toute l’année; tous, plongés dans une tristesse profonde, versant des torrents de larmes, en proie aux plus vives angoisses, pleurèrent amèrement la perte irréparable de ceux qui, abandonnant cette vie, en laissèrent les pénibles soins à ceux qui restaient. Le grand Verthanès, visitant tout le monde, consolait chacun en disant: « Consolez-vous en Christ, car ceux qui sont morts ont péri pour sauver leur pays, leurs églises et les lois dictées par la Providence divine, pour que notre patrie ne tombe pas dans la servitude, que nos églises ne soient plus profanées, que nos martyrs ne soient plus voués au mépris, que nos vases sacrés ne tombent pas entre les mains impures des infidèles, que notre clergé ne se désorganise point et que ceux qui ont reçu le baptême, réduits en captivité, n’embrassent pas les abominations des cultes impies. Si nos ennemis étaient parvenus à s’emparer de notre pays, ils y auraient sans doute établi leur religion impie qui renie le vrai Dieu: nous implorons [le ciel] pour que cela ne s’accomplisse jamais. C’est pour cela que nos pieux athlètes ont combattu avec courage; ils n’ont embrassé la mort que pour détourner le mal de leur pays, pour que l’impiété ne s’introduise pas dans une contrée où fleurissent l’amour et le culte du vrai Dieu pour que le malin [esprit] n’asservisse pas à sa volonté et ne sème pas la discorde dans les cœurs liés entre eux par un amour ardent. Durant leur vie, ils n’ont fait que travailler dans cette vue avec équité, et en mourant ils se sont sacrifiés avec une fermeté unanime pour la vérité du Seigneur, pour les églises, pour les martyrs, pour la sainte loi, pour la foi, pour le clergé, pour les innombrables néophytes baptisés au nom du Christ et enfin pour l’année du Seigneur de notre pays. Puisqu’ils n’ont pas épargné leurs propres personnes, ils méritent d’être rangés au nombre des confesseurs du Christ. Eh bien! cessons de les pleurer, honorons-les pour leur foi inébranlable, comptons-les au nombre de nos martyrs, et que la mémoire de leur vertu soit dorénavant célébrée dans notre pays avec celle des confesseurs du Christ, dans les siècles des siècles. Célébrons donc leur fête, réjouissons-nous pour complaire à Dieu, afin qu’il nous accorde la paix. »

Le grand pontife Verthanès établit comme loi dans toute l’Arménie que l’église célébrât chaque année la mémoire de ces martyrs, et que le souvenir de ceux qui, à leur exemple, tomberaient dans le combat pour la délivrance du pays, fût célébré aussi devant le saint autel de Dieu, pendant la messe, immédiatement après la commémoration des saints, afin que les vivants reçoivent des trépassés sollicitude et miséricorde; « car, disait Verthanès, ils sont tombés dans la guerre comme les frères de Judas et de Matathias Macchabée. »

Le fils du commandant Vatché, jeune enfant qu’on nommait du nom de son aïeul, Ardavazt, fut élu à sa place et mis en possession du coussin de son père. En présence du roi, on posa sur sa tête les insignes portés par son père et on l’éleva à la dignité de chef de la cavalerie, puisqu’il était le représentant d’un homme et d’une famille qui avaient rendu de grands services. Tout ce qu’il y avait d’hommes vaillants dans sa famille avait péri dans cette bataille sanglante. On transmit le commandement de l’armée à Arschavir Gamsaragan, prince de Schirag et de la province d’Archarounik,[62] ainsi qu’à Antov, prince de Siounie, parce que tous deux étaient les beaux-fils de la famille des Mamigoniens. Le grand pontife Verthanès, de concert avec le roi, chargea Arschavir et Antov d’élever le jeune Ardavazt, afin qu’il pût occuper la place de ses ancêtres et celle de son père, et accomplir de grandes actions pour le Christ, Seigneur de tous, ainsi que pour ses propres maîtres, les héros arsacides, en défendant leur vie et leur maison; qu’il fût le protecteur des veuves et des orphelins, et qu’enfin, durant toute sa vie, il restât le digne successeur de son illustre père dans la fonction de chef de la cavalerie.

Après cela Chosroès, roi de la Grande Arménie, ce héros qui ne rêvait que le bien de son pays, passa de ce monde dans l’autre.[63] Les habitants de toutes les contrées et de toutes les provinces de la Grande Arménie se réunirent et firent de grandes lamentations; après quoi on le porta et on le mit avec ses ancêtres à Ani, dans le canton de Taranagh.

Après lui, passa de ce monde dans l’autre Verthanès, le grand pontife.[64] Tout le pays se rassembla, profondément consterné, versant des larmes abondantes sur ce qu’il était privé de son maître et de son enseignement spirituel; et avec une grande cérémonie et des chants spirituels, avec des candélabres, des cierges et de l’encens, on transporta sur un char royal le corps de saint Verthanès jusqu’au village de Thortan, dans le district de Taranagh. Et là on posa près du grand patriarche Grégoire ses saints ossements, et, après avoir chanté des prières funèbres, chacun retourna dans son foyer.[65]

CHAPITRE XII.

Diran règne après son père. Iousig, après la mort de son père Verthanès, occupe le siège patriarcat; de quelle manière il fut tué par le roi Diran dont il avait censuré la conduite.

Le roi Chosroès étant mort, son fils Diran lui succéda dans le royaume de la Grande Arménie.[66] En même temps le saint et bienheureux jeune homme Iousig occupa le siège des patriarches d’Arménie.[67] Alors le roi Diran manda Vagharsch, prince d’Andzith,[68] grand intendant de l’Arménie et réunit chez Iousig, comme c’était l’usage, les grands satrapes dont les noms suivent: le prince Zarèh, chef de la famille du Grand Dzop; Varaz Schahouni, prince du pays de Dzop; Guénith, de la race des Gaminagan, prince de la province de Haschdiank; Voroth, prince de la province de Vanant; Schahèn, prince de la race d’Andsevatzi; Adam, prince de Koghthen; Manavaz, prince de Goghp; Korouth, prince du pays de Dzork,[69] Manasb, prince de Khorkhorouni,[70] de la maison de Maghkhazouni; le prince de notre famille, de la race des Saharouni,[71] et Apa, prince de la famille de Kenouni. Le roi ordonna à tous ces satrapes d’aller avec le grand intendant Vagharsch chez le bienheureux Iousig, de le conduire sur un char royal à Césarée, capitale de la Cappadoce, limitrophe de l’Arménie, pour qu’il fût élevé au siège apostolique des patriarches. Arrivé dans la ville de Césarée, on fit sacrer catholicos Iousig fils de Verthanès. Il fut élevé sur le siège de l’apôtre Thaddée, occupé jadis par son bisaïeul Grégoire le Grand; après quoi tous revinrent sains et saufs dans la province d’Ararat, avec la plus vive allégresse. On dépêcha d’avance les deux princes des deux provinces de Dzop chez le roi, comme messagers apportant la bonne nouvelle.

Le roi, ayant appris cette nouvelle, passa par le pont de Dapher au-delà de la rivière, dans la plaine, et alla en personne à la tête d’une troupe nombreuse à la rencontre de Iousig. Après s’être salués mutuellement, on traversa le pont de Dapher, on entra dans la grande ville d’Ardaschad, en se dirigeant vers l’église, où il fit asseoir le jeune Iousig sur le siège épiscopal. Digne fils de son père, Iousig hérita de la mission apostolique de Verthanès. Il menait une vie angélique, remplissant ses devoirs, selon les grâces divines. Il mettait un grand zèle à faire paître le troupeau des êtres raisonnables du Christ, en lui proposant les préceptes de l’Evangile. C’était un jeune homme de haute taille et d’une beauté telle que rien ne l’égalait sur toute la terre. Avec son âme sainte et pure, il ne s’occupa jamais des choses d’ici-bas, mais, comme un vaillant guerrier du Christ, comme un athlète, dès l’âge le plus tendre, il ne cessa de combattre et de vaincre l’ennemi invisible. Pour lui, craindre ou favoriser qui que ce fût, était chose inconnue; il portait toujours le glaive de la parole du Saint-Esprit à ses côtés. Le Saint-Esprit l’avait rempli de ses grâces, et son savoir se répandait comme une rosée sur ses ouailles, en arrosant la terre de leurs cœurs.

Cependant le roi Diran, les satrapes les plus marquants, et en général le pays entier, menaient une vie contraire à la volonté de Dieu. Le roi surtout et ses princes ne faisaient que donner l’ordre de commettre des meurtres, d’odieux forfaits et de répandre le sang des innocents. Ils ne faisaient pas attention aux commandements du très Haut, quoiqu’on leur rappelât chaque jour ce qu’ils devaient attendre de Dieu. Le bienheureux patriarche Iousig s’opposait à tout cela; il réprimandait sans relâche avec de douces paroles pénétrées de l’esprit chrétien, en rappelant à tous les tourments éternels du feu inextinguible qui les attendaient après le dernier jugement. Quoique jeune, Iousig portait en lui la sagesse de la vieillesse et remplissait le devoir du pasteur avec un courage admirable. Ce jeune homme, par sa sagesse, ne le cédait en rien à ses pères: leur raison, leur esprit pénétrant, leur génie, vivaient en lui, et, à la fleur de ses jours, il était prêt à combattre pour la vérité jusqu’à la mort. Il n’était préoccupé que d’une seule chose: sauver son âme ainsi que celles des autres. La crainte du Seigneur était tellement grande en lui, qu’il n’estimait ni l’amitié, ni le courroux du roi. Il était plein de la sagesse divine et profondément versé dans l’Ecriture-Sainte. Armé de ces vertus, il réprimandait incessamment; enfin il donna l’ordre d’interdire au roi ainsi qu’aux grands, l’entrée de l’église.

C’est ainsi qu’il châtiait, en liant par sa parole de pontife, le roi et les grands, à cause de l’iniquité, de l’adultère, des vices contre nature, de l’effusion du sang, de la rapine, du manque d’amour pour les pauvres, enfin pour beaucoup d’autres péchés semblables. En voulant observer strictement les lois du Seigneur et en frappant impitoyablement ceux qui transgressaient les préceptes du Christ, Iousig était devenu leur ennemi commun. De cette manière, durant toute sa vie, il faisait une guerre constante à tout le monde. Il advint que, le jour d’une fête annuelle, le roi Diran, accompagné des grands, allait entrer dans l’église. Iousig lança contre lui ces mots: « Tu es indigne; pourquoi es-tu venu? n’entre pas dans le temple ! A cause de ces paroles, on le traîna hors de l’église, on lui asséna des coups de bâton, et le grand pontife de Dieu, le bienheureux Iousig, abattu et blessé, resta sur la place à demi mort. Les prêtres attachés à l’église du palais, dans le château royal de Penapegh du canton du Grand Dzop, le relevèrent et le portèrent dans le village de Thortan, au canton de Taranagh, où, peu de jours après, il mourut. Il fut enterré auprès de Grégoire et de ses pères.[72]

CHAPITRE XIII.

Comment, après la mort de Iousig, l’Arménie resta sans chef [spirituel], ses fils n’étant pas dignes d’occuper le siège de leur père.

Après cette mort que le bienheureux Iousig subit sous des coups de bâton redoublés, tous les habitants du pays de Thorgom (l’Arménie), restés sans chef spirituel, erraient comme des aveugles. Car il leur avait été donné l’esprit de l’erreur et des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre et un cœur pour ne pas comprendre et ne pas se repentir. Ils se sont frayé les voies qui les conduisaient tout droit dans l’abîme ténébreux de la perdition, dans lequel ils sont tombés. Restés sans pasteur, ils n’avaient personne pour retenir leur fureur effrénée à commettre le péché. Etant devenus des enfants rebelles, ils allaient à leur gré dans la voie de la perdition, et c’était sans Dieu que la perverse nation arménienne vivait sur la terre. Ils ressemblaient à ce troupeau de brebis qui, après avoir rejeté la surveillance des chiens vigilants, est devenu la proie des loups ravisseurs, à l’exemple de la grande ville d’Athènes.

En ce temps-là, le roi Diran leur servait de mauvais exemple tous commencèrent à l’imiter et à agir comme lui. Depuis longtemps les Arméniens avaient embrassé le christianisme, mais extérieurement et seulement pour avoir un culte quelconque; ils l’envisageaient comme un égarement humain qu’ils avaient été contraints d’accepter; car le nombre de ceux qui avaient embrassé le christianisme avec espoir, foi et conscience était très restreint et se bornait seulement aux personnes initiées à la littérature grecque et syriaque, ou bien à ceux qui étaient un peu versés dans l’un ou l’autre idiome. A ceux qui n’étaient pas du nombre des initiés, c’est-à-dire à la multitude du peuple, soit satrapes, soit sujets, les docteurs prenaient la peine d’enseigner jour et nuit, de verser sur eux leurs enseignements, comme les nuages versent une pluie abondantes Personne d’eux ne comprenait ni un mot, ni un demi-mot, pas même un soupçon de ce qu’ils entendaient dire. La mémoire leur faisait défaut, et ils ne pouvaient absolument rien retenir dans leur esprit; car cet esprit n’était occupé que de choses inutiles et vaines. Comme des enfants gâtés dans leur enfance par des jouets, et peu habitués à songer à l’utile et au nécessaire, ils dépensaient, avec leur esprit inculte et barbare, leur temps et leurs facultés à étudier les usages et coutumes du paganisme ancien, cette œuvre d’un esprit pauvre et superficiel. Ils s’adonnaient au contraire aux études de leur mythologie et de leurs chants épiques avec un amour vif et constant, avec une foi ardente, d’où découlaient la haine, l’envie, la discorde, l’animosité qu’ils nourrissaient avec constance. S’entretuer et trahir son prochain et son frère était pour eux une occupation de prédilection. Ils étaient prêts à se tendre des piéges les uns aux autres, les amis aux amis, les proches aux proches, les familiers aux familiers, les parents aux parents et les alliés aux alliés. Altérés de sang, ils le versaient en profusion et il leur était aussi facile de commettre des forfaits, qu’aux gens privés de culture morale et spirituelle. Dans l’obscurité des nuits, ils rendaient un culte à leurs anciennes divinités, comme on commet l’adultère en se livrant à des débauches abominables. C’est pour cela qu’ils ne prêtèrent pas l’oreille aux conseils des sages et n’écoutèrent pas les chefs spirituels qui leur rappelaient les commandements de Dieu. A cause des conseils qu’ils donnaient, ceux-ci étaient haïs, persécutés et tués, et, comme dit le prophète: « Ils haïssent ceux qui les reprennent à la porte des villes et ils ont en abomination celui qui rend la justice.[73] » La connaissance de la vraie foi n’était pas prêchée parmi eux, comme elle était propagée par la voie de la parole divine parmi les nations des croyants et des sages qui, en l’embrassant, l’acceptèrent avec reconnaissance, y crurent et jouirent des grâces de la miséricorde. Non, ils l’avaient acceptée, comme les Hébreux, avec un esprit boiteux et aveugle. C’est peut-être à cette nation [arménienne] que se rapportait la parole du prophète: « Ce sont des enfants insensés, des enfants qui ne sont pas dociles; ils sont sages pour faire le mal, ils n’ont jamais su faire le bien »; et encore: « Ce sont des enfants effrontés dont le cœur est obstiné ... ; eux et leurs pères ont péché contre moi. » Cette nation fut délaissée parce qu’elle ne voulut pas saisir les choses invisibles que Dieu lui faisait comprendre par les choses visibles; elle n’a pas voulu s’élever par les êtres créés jusqu’au Créateur, qui coordonne et protège tout, et qui ne cessa de multiplier le nombre de ses prodiges et de ses signes visibles jusqu’à changer même l’image de l’homme en une figure de bête. C’est par cette voie que Dieu a sauvé cette nation. Le règne du roi Diran, ce règne qui passa sans rien produire d’utile ni de sage, n’avait d’autre but [que ce que nous venons de décrire]. Il surpassa tous les règnes précédents, par ses méchancetés, dont la plus grave a été la mort que subit le chef spirituel, sous les coups de bâton. Après cela, les Arméniens n’agissaient que d’après leur volonté, puisqu’il n’y avait personne dont les conseils sévères pussent leur servir de frein et les empêcher d’aller dans la voie de l’iniquité. Alors le Seigneur, les abandonnant, leur laissa suivre le désir de leur cœur. Mais, comme il n’y avait pas de chef du sacerdoce, les Arméniens commencèrent à chercher un pasteur ou un chef qui pût occuper la place de pontife, non pas pour [enseigner] la vérité [chrétienne], mais pour avoir un complice qui consentit à faire leur volonté.

Alors le roi, les princes et en général tous [les grands] délibérèrent sur le choix d’un homme digne [d’occuper le siège patriarcal], car les deux jumeaux de Iousig, qui étaient restés après leur père, l’un nommé Bab, l’autre Athanakinès, étaient des jeunes gens indociles et rebelles, nullement versés dans la science de l’Ecriture divine, ni élevés dans les principes de la vertu. Ils ne voulurent pas imiter l’exemple de leur père, ni s’arrêter sur la vie vertueuse de Grégoire le Grand, ni penser à l’honneur spirituel [de leur famille], ni même à la vie éternelle. Ils suivirent de préférence les habitudes de leur siècle, et, fiers de leur parenté vaine et passagère, ils embrassèrent l’état militaire. A caisse de cela et de leur orgueil, ils ne furent pas élus et furent rejetés d’après la vision de leur père; de cette manière ils n’entrèrent pas sous le joug du culte divin. [Excepté ces deux jeunes hommes], il n’y avait personne de la maison des enfants de saint Grégoire qui pût hériter de la dignité de grand pontife dans la maison du Seigneur.

CHAPITRE XIV.

Vie et actions du grand Daniel; comment il réprimanda le roi Diran qui, pour se venger, le fit mourir.

En ce temps-là, vivait encore l’homme admirable, le saint vieillard, le grand chorévèque Daniel, disciple du grand Grégoire, qui l’avait nommé surintendant principal du district de Daron, dans la province d’Eghéghiatz.[74] Investi du pouvoir, Daniel avait l’administration de la juridiction ecclésiastique sur tout le pays, où il était chef indépendant. Outre cela, il avait la surveillance, l’inspection et la sollicitude pastorale sur toutes les églises de la Grande Arménie. Il prêcha l’Evangile jusque dans les lieux les plus lointains de la Perse, où il convertit au christianisme un nombre immense d’égarés. Syrien d’origine, il occupa le siège de Daron, où était la mère, la première et la plus grande de toutes les églises de l’Arménie, le siège principal le plus honoré. Car c’est ici que, pour la première fois, la sainte église fut construite et l’autel érigé au nom du Seigneur. Plus loin se trouvait l’église du prophète [Jean-Baptiste], et près de la maison du Seigneur, l’église où reposent les apôtres. Les patriarches et les rois avaient ordonné d’honorer ces lieux à cause de leur priorité, de même que dans le district de Taranagh, on honorait l’église de Thortan qui renfermait le tombeau du patriarche Grégoire. Les mêmes honneurs se rendaient à la mémoire du roi Tiridate, qui le premier, contraint ou de bon gré, se trouva digne d’embrasser la foi du Christ. C’est pour cela que tout le pays voulut honorer les lieux où reposaient les évêques des temps anciens; il lui était aussi agréable de rendre les mêmes honneurs à son roi Tiridate, le premier voué au Christ, à son premier évêque Grégoire, aux premières martyres Gaïanè et Hripsimè, qui, avec leurs compagnes, subirent le martyre dans la province d’Ararat,[75] qu’à la première église [de l’Arménie].

Touts ces lieux avec leurs districts étaient confiés aux soins de Daniel, de cet homme fidèlement attaché non seulement à la première église, mais aussi au pouvoir du siège patriarcal et à la stabilité de l’union de l’église catholique. Il avait reçu du grand Grégoire la dignité de chorévèque même, par l’imposition des mains, quand celui-ci détruisit les autels du temple d’Hercule, c’est-à-dire de Vahakn, à l’endroit nommé Achdichad, où étaient posés les fondements de la première église.[76]

Daniel était lui homme admirable, doué de la vertu d’opérer de grands miracles au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il marchait sus les eaux des fleuves avec ses chaussures, sans les mouiller. S’il lui arrivait dans les jours d’hiver de se frayer un passage dans ces montagnes couvertes d’une neige profonde et abondante, les monceaux de neige, ayant acquis de la solidité, s’aplanissaient tout à coup sous ses pas. Voulant entreprendre un voyage lointain, il le faisait sans efforts, avec la vitesse de l’éclair. Dans l’endroit où il voulait se rendre, on l’y voyait paraître au moment où il y était le moins attendu, connue s’il avait été apporté sur des ailes. Il ressuscitait les morts, il guérissait les malades et opérait beaucoup d’autres prodiges plus grands que ceux-là, que ma parole n’est pas en état de transcrire. Pour demeure il choisissait les montagnes inhabitées par l’homme, d’où il venait cependant s’informer des besoins de son troupeau avec une sollicitude admirable. Il ne portait qu’un habit, un manteau de cuir et des sandales; il se nourrissait de racines, d’herbes, et ne se servait même jamais de bâton. Il obtenait tout ce qu’il demandait de Dieu, et sa parole était pénétrée d’une puissance tellement divine, que ce qu’il disait s’accomplissait. Quand il quittait les déserts et qu’il descendait dans les villages pour faire de bonnes œuvres, il s’arrêtait dans les principales églises et souvent à l’origine de la source, au pied de la hauteur qui servait jadis d’emplacement au temple d’Hercule et qui, en s’élevant en face de la grande montagne, nommée Tzoul (taureau), se trouve éloignée du lieu de l’autel, du côté inférieur, d’environ un jet de pierre. [Cette source est] dans l’étroit ravin entouré d’un bocage riche en frênes, qui pour cette raison s’appelait Hatsiats-trakhd (jardin des frênes); c’est à cette source que jadis saint Grégoire baptisa un grand nombre de soldats. Saint Daniel avait ici une petite cellule, creusée dans la terre, d’où il ne sortait que pour aller inspecter son diocèse.

Ainsi les plus grands des satrapes, réunis dans un même endroit, après avoir délibéré entre eux, engagèrent le roi à faire venir le vieillard Daniel dans le camp, pour le désigner comme chef spirituel et l’élever au siège patriarcal. On envoya vers lui un des princes de la race des Saharouni, Artaban (Ardavan), prince de Vanand, Garen, prince de la race des Amadouni, et Varaz, prince de la race des Timakhsian. Tous ces satrapes arrivés dans le district d’Eghéghiatz, trouvèrent le saint homme à Thil, village appartenant aux domaines de l’église, où il était occupé à faire la moisson de Dieu. C’est ici qu’il fut rencontré et ameuté au bourg de Paraedch, au canton d’Aghdsnik, où se trouvait alors le roi Diran. Aussitôt qu’il fut en présence du roi Diran, le grand chorévèque Daniel débuta par le réprimander.

C’est ainsi qu’il parla en s’avançant « Pourquoi avez-vous oublié Dieu, votre Créateur, les châtiments, les signes et les prodiges qu’il a faits pour vos pères et pour vous? pourquoi êtes-vous retombés dans l’erreur de l’idolâtrie de vos ancêtres, dans la haine, dans l’avarice, dans la violence, dans la persécution des pauvres, dans l’adultère, dans la perfidie, dans la vexation mutuelle et dans le meurtre? Pourquoi avez-vous abandonné la voie de la justice? pourquoi vous êtes-vous détournés de Dieu, votre bienfaiteur, qui vous a tirés du néant et que vous oubliez dans vos erreurs, lui, qui est venu vous chercher quand vous étiez plongés encore dans l’éternelle perdition? Fils de Dieu, il est descendu pour enseigner ses créatures; elles n’ont pas voulu l’entendre, elles t’ont tourmenté jusqu’à la mort; cependant il a supporté des tourments, et en même temps il n’a caché sa puissance à personne, puisqu’il a voulu être cause de la vie de tous. Il a élu ceux qu’il trouva après sa résurrection, prêts et dignes; il les enseigna et les envoya comme des prêcheurs et comme des solliciteurs pour vous inviter à jouir de la lumière de la délivrance,

Mais vous, vous avez payé d’ingratitude les bienfaits; vous avez tué celui qui fut envoyé vers vous comme prédicateur et incitateur pour vous appeler aux grâces salutaires du royaume de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Dans votre démence, vous êtes devenus complices de la nation déicide des Hébreux, car ceux-ci tuèrent le Seigneur, tandis que vos pères ont tué son apôtre et ont fait subir les mêmes souffrances à un autre apôtre et pour la même cause. Après quoi est venue une multitude de saints martyrs de Dieu qui subirent le même martyre qu’avaient embrassé ces apôtres: ils subirent non seulement de cruels supplices, mais la mort même, pour vous faire voir la vérité et vous convaincre de retourner vers la connaissance de la sagesse du Fils de Dieu. C’est par son sang, comme je viens de dire, et par divers prodiges que Dieu vous a châtiés, mais il ne vous a pas fait périr à cause de sa grande miséricorde; il a voulu vous faire approcher de lui et, par la connaissance de sa doctrine, vous faire entrer dans la demeure de la vie, à cause de son grand amour pour son fils bien-aimé.

Après cela, Dieu, en vous pardonnant vos méfaits, vous donna pour docteurs ses [créatures] bien-aimées; vous les avez non seulement oubliés, mais vous ne vous en souvenez plus; vous imitez les Hébreux que vous avez pris pour modèles dans toutes vos actions. Vous devriez bien garder dans vos cœurs les bienfaits de Notre Seigneur Jésus-Christ qui n’a pas voulu se rappeler les péchés de vos pères ainsi que vos iniquités. Impossible à vous d’oublier les soins que les saints-pères ont eus pour vous; eux qui, par leurs conseils et leurs enseignements ont pensé jour et nuit qu’à sauver vos âmes. Vous devriez avoir de l’affection pour eux comme pour des personnes qui vous ont enfanté et régénérés spirituellement par leur enseignement; et quand vous êtes retombés dans vos erreurs, les saints-pères, voyant quelques-uns de vos proches se repentir, se sont décidés à vous enfanter de nouveau, à inculquer en vous le Christ, pour vous rendre dignes du royaume du ciel. Pour votre part, vous devriez aussi avoir de la sollicitude pour leurs fils et leurs disciples, qui ont été vos guides et vos chefs pendant la propagation de la parole divine parmi vous; je ne parle pas déjà de ceux d’entre ces derniers qui, quoique leurs descendants par la chair, ne leur étaient nullement inférieurs par leurs œuvres spirituelles.

Ainsi, après avoir abandonné Dieu, vous vous êtes rappelé vos méchancetés d’autrefois et vous avez comblé la mesure des crimes de vos pères qui, ne voulant pas prêter l’oreille aux bons et utiles conseils des saints-pères, les ont fait périr dans