
ÉLISÉE
HISTOIRE DE VARTAN ET DE LA GUERRE DES ARMÉNIENS
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

ELISEEINTRODUCTION.Elisée appartient à la classe des seconds traducteurs. On ignore le lieu et la date de sa naissance; toutefois les biographes rapportent que, dans sa jeunesse, il fit partie des milices à la tête desquelles Vartan le Mamigonien lutta si vaillamment contre les Perses, et qu’il put voir par lui-même une foule d’événements qu’il a racontés dans son Histoire. Selon d’autres écrivains, Elisée aurait été le secrétaire de Vartan, et il paraît même que des liens de parenté l’unissaient au défenseur de l’indépendance nationale. Tous les historiens s’accordent à donner à Elisée le titre de vartabed ou docteur; et quelques-uns même prétendent qu’il exerça les fonctions épiscopales dans la satrapie des Amadouni, et que c’est lui qui est mentionné dans la liste des évêques assemblés à Aschdischad. Elisée, qui avait assisté aux événements qui signalèrent le grand soulèvement national de l’Arménie, pendant le cinquième siècle, ne put voir sans un profond sentiment de tristesse les malheurs sans nombre qui désolaient sa patrie. Après avoir payé de sa personne dans les combats, et servi avec loyauté le généralissime Vartan, il résolut de renoncer au monde et d’embrasser la vie cénobitique. Fuyant tout ce qui pouvait rappeler à son souvenir les hommes et les événements de son temps, il se retira dans la solitude, afin d’y terminer ses jours, et choisit pour le lieu de sa retraite une caverne creusée dam les flancs de la montagne de Mog, et qui s’appela, de son nom, la caverne d’Elisée. Là, se nourrissant d’herbes et de racines, se mortifiant par l’austérité et la prière, il fuyait la société des hommes et attendait dans le calme et le silence l’heure de la délivrance. Cependant des bergers, qui fréquentaient la montagne où Élisée s’était réfugié, découvrirent par hasard le lieu de sa retraite. Ils furent frappés d’admiration en apercevant le solitaire qui, depuis plusieurs années, ne vivait que de privations et montrait l’exemple de la plus grande vertu. Les bergers, malgré les supplications d’Elisée, répandirent bientôt dans tous les cantons d’alentour le bruit de l’existence du saint ermite, qui, pour éviter les ovations dont il était l’objet, quitta secrètement sa retraite, et vint chercher une autre solitude dans le canton des Reschdouni. « Là, il se livra de nouveau au jeûne, aux mortifications, à la prière, en fuyant, comme dit un de ses biographes, les flots de la mer pour s’abriter dans le désert comme dans un port. » La caverne qu’il avait choisie pour demeure était située prés du lac, et elle fut également désignée, comme la précédente, sous le nom de « caverne d’Élisée ». Peu de temps après son arrivée dans cette nouvelle solitude, Elisée, dont la vie avait été abrégée par des fatigues de tout genre, mourut.[1] Des gens qui passaient par hasard près de l’endroit où le corps inanimé d’Elisée reposait sans sépulture le découvrirent, et une apparition leur révéla que ce cadavre était celui du saint ermite. Le bruit de cette découverte se répandit bientôt dans tous les pays environnants. On éleva un tombeau près de la caverne, et on y plaça le corps d’Elisée. Beaucoup de guérisons s’opérèrent en ce lieu, et on accourait de tous côtés en pèlerinage au tombeau du serviteur de Dieu. Dès que le prince de Mog eut appris que le corps d’Elisée avait été trouvé dans le pays des Reschdouni, il se rendit en pèlerinage à l’endroit où s’élevait son tombeau, et fit halte auprès de la caverne. Puis, s’étant emparé en cachette de la tête et d’une des mains du saint docteur, il regagna sans plus tarder ses domaines, afin d’échapper aux représailles du prince des Reschdouni et des fidèles qui habitaient ce pays. Dès que le bruit de cette profanation se répandit dans la contrée, une grande clameur s’éleva parmi le peuple; mais on parvint à apaiser le ressentiment des fidèles. Le prince de Mog, afin de calmer celui des Reschdouni, fit construire une chapelle près de la caverne qui avait servi de première retraite à Elisée, et là il enferma les reliques qu’il avait dérobées. Cet endroit devint aussi un lien de pèlerinage très-fréquenté par les fidèles qui accouraient en foule pour y chercher la guérison de leurs maladies, surtout à l’époque de l’anniversaire de la mort d’Elisée, qui fut érigée en fête solennelle. Si les renseignements que les biographes nous ont transmis sur la vie d’Elisée sont peu étendus, nous avons en revanche des ouvrages en grand nombre qui sont sortis de la plume du saint ermite. A part son Histoire qui est l’œuvre capitale de cet illustre docteur, d’autres écrits, également importants, sont parvenus jusqu’à nous. Celui que les Arméniens considèrent à juste titre comme une œuvre des plus remarquables, tant sous le rapport du style que des pensées, est le Discours adressé aux solitaires. Elisée avait écrit ce livre en vue d’exhorter ceux de ses compagnons d’étude qui avaient embrassé la vie cénobitique à imiter l’exemple des premiers anachorètes et à chercher à atteindre leur perfection. Il les encourageait à se consoler des malheurs qui avaient désolé la patrie, en se livrant avec ardeur à la prière pour obtenir dans une vie meilleure le soulagement des peines qu’ils avaient endurées ici-bas. Un autre ouvrage, mais qui semble avoir été composé par Elisée avant le Discours adressé aux solitaires a, pour titre « Commentaires sur la Genèse et les livres de Josué et des Juges ». Le style est moins châtié et indique qu’il fut écrit à une époque où l’auteur n’avait pas encore acquis ce talent remarquable qu’on se plaît à admirer dans le « Discours adresse aux solitaires ». Élisée composa aussi une « Explication de l’oraison dominicale », quelques homélies et des prières. Plusieurs critiques semblent douter de l’authenticité de ces derniers écrits; cependant des historiens nationaux en font mention, et Guiragos lui-même a donné l’indication précise de plusieurs des livres que composa Elisée. Enfin, on sait encore qu’Elisée avait écrit des « Commentaires sur la création » qui sont aujourd’hui perdus, et dont Vartan a cité des passages dans un ouvrage qui porte le même titre. L’Histoire des Vartaniens d’Elisée devait, à ce qu’il nous apprend lui-même dans son introduction, se composer primitivement de sept livres. Cependant il ajouta un assez long supplément, pour compléter l’histoire des événements qui suivirent la mémorable résistance que le peuple arménien opposa au despotisme brutal des Perses. Quelques critiques sont d’avis que le supplément de l’Histoire d’Elisée est l’œuvre d’un continuateur anonyme, et ils s’appuient sur un passage de Thomas Ardzrouni qui considère l’ouvrage de l’annaliste des Vartaniens comme ayant subi des remaniements et éprouvé des suppressions. Cette raison n’est pas suffisante, selon nous, pour rejeter, parmi les écrits apocryphes, les additions à l’Histoire des Vartaniens et bien que Thomas s’étonne de ne pas rencontrer dans cet ouvrage le récit du martyre de Vahan Ardzrouni qui devait en effet y trouver place, cet historien se charge lui-même de nous en donner la raison: « Au temps de Firouz, roi des Perses, l’hérétique nestorien Barsouma vint dans le pays de Mog afin d’y propager son hérésie, et, comme en ce moment Élisée résidait dans ce canton, Barsouma lui demanda son livre d’Histoire et en obtint communication. Le prince des Ardzrouni, Nerschapouh, qui s’était retiré dans la forteresse de Dmoris, ayant appris la venue de Barsouma sur les terres de son domaine, donna l’ordre de le menacer de punitions terribles et de l’exiler, s’il ne se conformait point à ses ordres. Alors Barsouma, par esprit de vengeance, effaça toutes les mentions relatives à la maison des Ardzrouni qui se trouvaient dans le livre d’Elisée, y compris le martyre de Vahan Ardzrouni. Elisée, qui s’était retiré sur les bords du lac du canton des Reschdouni, n’eut pas le temps de revoir son Histoire, car presque aussitôt il mourut. C’est pour cela, à ce que dit Thomas Ardzrouni, que le saint docteur laissa son livre inachevé. L’Histoire d’Élisée a été publiée à différentes reprises. Abraham d’Edchmiadzin donna, en 1764, à Constantinople, une édition de ce livre qui est considérée comme la première. Depuis, en 1823, on a réimprimé dans la même ville une nouvelle édition; mais ces deux textes sont fort incorrects. Je ne saurais rien dire d’une autre édition du même ouvrage, imprimée à Nakhitchévan en 1787, et que je trouve citée dans le Catalogue de la littérature arménienne rédigé par M. Patkanian. L’archevêque Joseph Argoutiantz (Argoutinsky) réimprima en 1787, à Saint-Pétersbourg, l’Histoire d’Élisée. Cette édition est fort rare et il m’est impossible de dire si elle est préférable aux précédentes. Les Mékhitaristes de Venise ont, de leur côté, publié de nombreuses éditions de l’Histoire d’Élisée. Ainsi, la première édition qui parut à Saint-Lazare, en 1825, offre déjà un texte pur, bien que des améliorations très-sensibles aient été introduites dans les éditions postérieures, et notamment dans celle de 1864. En 1861, M. Khorène Calfa a donné une édition de l’Histoire d’Élisée, à Théodosie de Crimée (Caffa), d’après le célèbre manuscrit des Antzévatzi. Cette édition est curieuse à cause des variantes qu’elle renferme et que les autres éditions ne donnent pas. Enfin, une édition de l’Histoire des Vartaniens a été imprimée en 1865, au couvent de Saint-Jacques à Jérusalem, par les soins du patriarche Esaïe. Cette édition fait partie d’une Collection d’auteurs choisis que ce savant prélat se propose de publier, en mettant à profit les précieux manuscrits conservés dans la bibliothèque de son monastère patriarcal. L’Histoire d’Elisée a été traduite en plusieurs langues européennes. La première traduction est en anglais; elle fut donnée à Londres, en 1830, par M. Neumann, aux frais du Comité des traductions. L’abbé Cappelletti a publié à Venise, en 1840, une excellente version italienne de l’Histoire d’Elisée. Le P. Garabed Kabaradji, pendant le long séjour qu’il fit à Paris, traduisit le même ouvrage en français; mais cette version est très infidèle et doit être plutôt considérée comme une paraphrase que comme une traduction. M. Pierre Chancheïef, Arménien de Tiflis, a publié dans cette ville, en 1853, une traduction russe du livre d’Elisée qui est assez estimée. Enfin, on a édité à Moscou, en 1863, une traduction en arménien vulgaire de la même Histoire, qui est plus intelligible à la lecture que le texte original d’Elisée écrit, comme on le sait, dans le style classique le plus pur. Telles sont, à ma connaissance, les éditions et les traductions de l’Histoire des Vartaniens, ouvrage remarquable au point de vue littéraire, et précieux surtout à cause des données qu’il nous fournit sur les événements accomplis en Arménie au milieu du cinquième siècle, et sur quelques particularités de la religion de Zoroastre, qui ne se rencontrent point dans le chapitre II du livre d’Eznig. Comme œuvre littéraire, l’Histoire d’Elisée est considérée à juste titre, par les Arméniens, comme un des morceaux les plus brillants de leur littérature classique. En effet, bien que l’annaliste des Vartaniens fasse partie de la classe des traducteurs, cependant il a su résister, plus qu’aucun autre de ses compagnons d’étude, à l’introduction de l’hellénisme dans le langage national. Il est fort rare de rencontrer dans les différents ouvrages d’Elisée des mots grecs, et on reconnaît bien vite, en lisant son histoire, qu’il fut un des savants opposés à l’influence que l’hellénisme exerça au cinquième siècle sur la langue nationale. Malheureusement, son exemple ne fut point imité. L’Histoire d’Elisée nous offre un magnifique spécimen du langage arménien exempt d’influences étrangères; c’est comme un écho sonore de l’idiome national, exhalant ses derniers soupirs avec cette pureté de style et cette richesse de pensées et d’expressions que nous admirons dans les versions des premiers traducteurs. HISTOIRE DE VARTAN ET DE LA GUERRE DES ARMÉNIENS.[2][ÉCRITE] A LA DEMANDE DE DAVID MAMIGONIEN.
J'ai terminé l'ouvrage que tu m'as commandé d'écrire. Tu m'as ordonné de raconter les guerres des Arméniens, dans lesquelles le plus grand nombre combattit vaillamment. Je les ai écrites en sept chapitres: le premier traite des époques; le deuxième, des faits accomplis par le prince de l'Orient[3]; le troisième, de l'union du clergé; le quatrième, de la défection de ceux qui se séparèrent de l'Eglise; le cinquième, de l'invasion des Orientaux; le sixième, des prouesses des Arméniens dans les combats; le septième, de la longue durée de cette lutte désastreuse. Dans ces sept chapitres, j'ai disposé et consigné avec des détails circonstanciés l'origine, la marche et la fin des événements, pour que, par une lecture assidue, tu connaisses les actes d'héroïsme des braves et la faiblesse des lâches, non point tant pour satisfaire le désir d'une âme avide de s'instruire des choses terrestres, que pour méditer sur les vues de la céleste providence qui, dans sa prescience, fait à chacun une égale compensation d'avantages et de revers, et se manifeste visiblement, pour faire comprendre l'éternité. Mais toi qui es profondément versé dans la connaissance des choses divines, pourquoi demandes-tu, plutôt que de te laisser demander des choses meilleures[4]? Toutefois, et autant que nous pouvons le comprendre, nous et tous ceux qui se sont occupés de la science, c'est de ta part une preuve d'amour céleste et non point le mobile d'une ambition terrestre, comme l'ont dit aussi quelques historiens illustres. La concorde engendre le bien; la discorde, le mal. C’est pourquoi nous aussi, en réfléchissant à la sainte charité de ton commandement, nous ne nous sommes point découragé, malgré notre ignorance. Quoi qu'il en soit, il est certain que la sainteté est un secours pour la faiblesse, comme la prière vient en aide à la science, et le saint amour, au bien public. Cet ordre nous étant imposé par toi, nous nous résignons de bon gré, pour la consolation des fidèles, pour le zèle de ceux qui espèrent et pour l'encouragement des braves qui marchèrent courageusement à la mort en voyant devant eux Celui qui commande la victoire, qui ne se réjouit pas, comme un ennemi, de la défaite des autres, mais qui leur enseigne son invincible vertu. Quiconque le désire est admis par lui comme un valeureux champion, et, puisque le nom de cet héroïsme se multiplie, il a distribué à chacun de nombreuses grâces; et nous savons que la plus grande est le saint amour qui réside dans un cœur sincère. Cette simplicité porte en elle une ressemblance avec la simplicité suprême, et, la découvrant en toi, nous avons oublié notre misère. Nous voici prenant avec toi notre essor, comme les oiseaux qui planent au-dessus de l’atmosphère orageuse, et, nous nourrissant de l'air céleste et incorruptible, nous acquérons la science, en vue du salut des âmes et de la gloire de l'Eglise toujours victorieuse. C'est ainsi que beaucoup de saints ministres remplissent leur ministère avec félicité, pour la gloire du Père de tous, en bénissant la sainte Trinité qui tressaille d'allégresse dans sa glorieuse essence. Puisque nous avons reçu la tâche honorable que nous a imposée ton esprit bienveillant, nous débutons par où il est utile de commencer, bien qu'il nous soit pénible de retracer les malheurs de notre nation. C'est donc contre notre gré et avec des larmes amères que nous raconterons les tribulations sans nombre qui nous ont frappés, puisque nous en avons été les témoins oculaires. CHAPITRE PREMIERLes époquesLors de l'extinction de la race des Arsacides,[5] la famille de Sassan le Perse s'empara de l'Arménie. Ce prince étendait son pouvoir avec la loi des mages et il avait guerroyé à différentes reprises contre ceux qui ne se soumettaient pas à leurs doctrines. Il commença ses attaques au temps du roi Arsace [III], fils de Diran [II], petit-fils de Tiridate,[6] et il combattit jusqu'à la sixième année du règne d'Ardaschès [IV], fils de Vramschapouh (Sdahr Schabouh).[7] Lorsqu'il eut renversé ce prince, le pouvoir passa aux mains des satrapes arméniens, et, bien que les impôts du pays fussent envoyés au trésor de la Perse, cependant toute la cavalerie arménienne était placée, durant la guerre, sous le commandement des satrapes. C’est pourquoi le culte divin, levant librement la tête, brilla en Arménie depuis le règne du roi des rois Sapor [Schabouh] jusqu'à la seconde année du règne d'Iezdedjerd [II], (Azguerd) roi des rois, fils de Bahram [V] (Vram).[8] Satan le choisit pour son instrument; par lui il lança tout son fiel, et il le remplit de son venin comme un vase bien choisi. Le roi commença à menacer avec colère, et, en rugissant, souleva la poussière aux quatre coins du monde; il regarda comme ses ennemis et ses adversaires ceux qui croyaient dans le Christ, et, rempli de fureur, la paix troublait son repos. Se plaisant au sein de la discorde et plein d’ardeur pour répandre le sang, il cherchait sur qui épancher l’amertume de son venin et choisissait la contrée où il pourrait décocher la multitude de ses flèches. Pour comble de démence et semblable à un animal féroce, il fondit sur le pays des Grecs[9] et s'avança jusqu'à la ville de Medzpin (Nisibe), et dévasta, en les saccageant, plusieurs villes appartenant aux Romains. Il incendia toutes les églises, enleva du butin et des esclaves et jeta l'épouvante parmi toutes les troupes de la province. Cependant le bienheureux empereur Théodose, qui était ami de la paix dans le Christ, ne voulut pas lui opposer de résistance.[10] Il lui envoya des sommes d'argent considérables par un personnage appelé Anatole (Anadol), qui était son général en Orient.[11] Celui-ci arrêta la marche des Perses qui avaient envahi et s’étaient emparés de la ville impériale et remit les trésors entre les mains du roi; il se conforma à toutes ses exigences et apaisa ainsi son implacable colère;[12] ensuite le roi rentra dans sa ville de Ctésiphon (Dizpon).[13] Lorsque ce prince indigne vit les progrès de son iniquité, il voulut l'accroître par un autre moyen, comme lorsqu'on jette du bois sur du feu. Partout où se portaient ses soupçons, il dirigeait ses coups. Il détourna beaucoup de chrétiens de la sainte religion, les uns par des paroles menaçantes, les autres par la prison et les tortures. Il en condamna plusieurs à subir une mort affreuse, et tous furent ignominieusement persécutés.[14] Cependant lorsqu’on vit qu'ils s'étaient dispersés de tous côtés, il manda auprès de lui ses conseillers.[15] Ceux-ci étaient attachés à l'idolâtrie par des liens indissolubles; ils brûlaient d'ardeur comme une fournaise et voulaient réduire en cendre la foi de la sainte Eglise. Ils étaient plongés dans d'horribles ténèbres et leur esprit assoupi dans leur corps ressemblait à un être. vivant enfermé dans le sépulcre, sans qu'aucun rayon de la sainte lumière du Christ vînt les éclairer. Ainsi, au moment d'expirer, les ours combattent avec rage, et les sages, en les évitant, s'enfuient, de même la domination de ces hommes cesse; quand ils sont vaincus, ils ne le sentent pas; et quand ils sont vainqueurs, ils ne le comprennent pas. Lorsqu'ils n'ont pas d'ennemi étranger, ils se battent et se font la guerre à eux-mêmes. C'est à eux que le prophète s'adresse: « L'homme affamé se traîne et dévore la moitié de lui-même ». Le Seigneur a dit aussi: « Toute maison et tout royaume divisés contre eux-mêmes ne peuvent subsister. » Mais pourquoi tant de peines? Pourquoi ces combats? Pourquoi ce courroux et ces flammes qui te consument? Pour appeler au conseil ceux qui ont égaré ton esprit, ont changé l'incorruptible en corruption et entraînent ton corps que la mort corrompra, comme un cadavre que l'on rejette loin de soi? Tu le veux ainsi pour dissimuler tes iniquités; mais quand tes forfaits seront dévoilés, tu verras quel en sera le dénouement. Les mages[16] dirent: « O roi valeureux ! les dieux t'ont donné la puissance et la victoire; ils n'ont pas besoin en retour des hommages terrestres; ils exigent seulement que tu réunisses sous une seule loi tous les peuples qui vivent dans ton empire. La contrée des Grecs elle-même se soumettra à tes lois. C'est pourquoi, ô roi, exécute promptement ton projet. Lève des troupes, rassemble des soldats, marche sur le pays des Kouschans, réunis tous les peuples, et établis-toi au delà des portes.[17] Quand ils seront tous retenus et confinés dans des contrées reculées et inhospitalières, tes projets et ta volonté seront accomplis, et, comme nous l'apprend notre religion, tu domineras aussi sur le pays des Kouschans et les Grecs ne se révolteront plus contre ta puissance. Mais surtout anéantis la secte des chrétiens. » Cet avis plut au roi et aux grands qui partageaient cette manière de voir. Il rédigea un décret et envoya des courriers dans toutes les contrées de son empire. Ce décret était conçu en ces termes: « A toutes les nations de mon empire, aux Arik et aux Anarik, salut et bienveillance de notre part. Soyez heureux, car nous le sommes aussi avec l'aide des Dieux. « Sans rien exiger de vous, nous sommes allé envahir le territoire des Grecs, et là, sans tirer l'épée, mais par l'amour et la clémence, nous avons soumis tout le pays à notre autorité. Vous, soyez heureux et dans l'allégresse, et exécutez promptement ce que nous vous ordonnons. Nous avons conçu le projet formel de nous rendre dans les contrées de l'Orient, et de reconquérir, avec l'aide des dieux, l'empire des Kouschans. Dès que vous aurez reçu ce décret, réunissez sans retard la cavalerie et venez me rejoindre dans la province d'Abar.[18] » Cet édit fut promulgué[19] dans les pays des Arméniens, des Ibères (Virk), des Aghouank, des Lephin, des Dzotek,[20] des Gortouk, des Aghdznik et dans beaucoup d'autres régions éloignées, qui anciennement n'étaient pas tenues de se rendre dans cette contrée. Dans la Grande-Arménie, on fit une levée de nobles et de fils de nobles, d'hommes libres et de personnes de sang royal, on en fit également chez les Ibères, les Aghouank, les Lephin, dans toutes les autres régions méridionales voisines du pays des Dadjik (Dadjgasdan) et du pays des Romains, des Gortouk, des Goths (Ket), des Dzotek et des Arznarz, qui tous étaient fidèles à la seule Eglise catholique et apostolique. C'est alors qu'en pleine sécurité, ignorant les intentions perfides du roi, ces peuples se rendirent promptement à son appel et quittèrent leurs territoires avec une grande joie et avec des sentiments de fidélité pour le souverain, en maintenant avec une ardeur infatigable leur valeur militaire. Ils apportèrent avec eux les Livres-Saints et se firent accompagner par beaucoup de religieux et des prêtres, après avoir réglé les affaires du pays, sans compter sur la vie; mais, en attendant la mort, ils recommandaient tour à tour [à Dieu] leur âme et leur corps. Mais bien que les projets du roi ne leur fussent point connus, tous concevaient des soupçons, surtout lorsqu'ils virent la puissance des Grecs abattue devant lui; alors ils s'affligèrent intérieurement et furent saisis de découragement. Cependant, comme ils étaient fidèles observateurs de la sainte loi de Dieu, ils se souvinrent des paroles de Paul: « Serviteurs, obéissez à vos maîtres temporels, non pas faussement et en apparence, mais de bon cœur, comme si vous serviez Dieu et non un homme, car c'est le Seigneur qui vous récompensera de votre labeur. » Alors avec une grande docilité, ils sortirent de leur pays et, s'étant recommandés au Saint-Esprit, ils se rendirent auprès du roi, accomplissant exactement ses ordres et faisant tout selon sa volonté. Mais le roi commença à mettre à exécution les avis que lui avaient suggérés les complices de sa cruauté. Voyant l'organisation et la multitude de barbares qui étaient venus volontairement pour renforcer son armée, le roi se montra très satisfait en présence des grands et de tous ses soldats. Au dehors, il cachait ses perfides projets, et, malgré lui, il les comblait de présents. Tout à coup il fit irruption sur les terres du pays des Huns[21] qui s'appelaient aussi Kouschans, et guerroya contre eux pendant deux ans sans réussir à les soumettre. Après cela il renvoya les troupes et en convoqua d'autres pour continuer la campagne. De cette manière, d'une année à l'autre, il établit cette coutume, et il fit bâtir une ville pour y établir sa résidence, depuis la quatrième année de son avènement jusqu'à la onzième de son règne. Quand le roi vit que les Grecs tenaient l'alliance qu'ils avaient faite avec lui et que les Khaïlentourk[22] ne faisaient plus d'invasion par le défilé de Djor, que leur pays jouissait d'une paix profonde et qu'en outre il avait réduit à l'extrémité le roi des Huns, en dévastant beaucoup de ses domaines,[23] tandis que sa puissance avait prospéré d'autant, il en donna avis à tous les temples du feu (adrouschan)[24] de son empire. Il fit immoler au feu des taureaux blancs et des boucs à l'épaisse toison, et rendit plus fréquents les sacrifices de l'abomination. Il conféra des dignités et des couronnes aux mages et aux chefs des mages, et ordonna qu'on confisquât aussi les richesses et les biens des chrétiens qui se trouvaient dans le royaume de Perse. De cette manière, le roi s'enorgueillit et s'en imposa tant à lui-même, en se croyant un être supérieur à la nature humaine, non seulement à cause de ses victoires sur la terre, mais encore parce qu'il s'imaginait qu’il était un être supérieur dans l’ordre surnaturel. Aussi il dissimulait hypocritement ses prétentions orgueilleuses; mais, en présence des sages, il se rangeait parmi les dieux. Il se mettait en fureur contre le nom du Christ, lorsqu'il entendait qu'il avait souffert, qu'il avait été crucifié, qu'il était mort et avait été enseveli. Dans son délire, il en parlait chaque jour de ces choses, lorsqu'un des plus jeunes parmi les satrapes arméniens lui dit: « O roi valeureux, d'où as-tu appris ces détails sur le Seigneur? » Le roi lui répliqua en disant: « On m'a lu les livres de votre secte. » Le jeune homme reprit alors: « Pourquoi, Sire, n'as-tu fait lire que jusqu'à cet endroit? Fais poursuivre ta lecture et tu apprendras sa Résurrection, son apparition à beaucoup de personnes, son Ascension au ciel, où il est assis à la droite du Père; la promesse d'une seconde apparition en vue d'opérer pour tous une résurrection miraculeuse et la rétribution définitive de son arrêt équitable. » Quand le roi entendit ces paroles, il se prit à rire aux éclats, et dit: « Tout cela est mensonge !» Le champion du Christ répondit: « Si les souffrances corporelles te semblent croyables, crois encore davantage à sa seconde et redoutable apparition. » Là-dessus le roi s'enflamma de colère comme le feu de la fournaise de Babylone; et ceux qui l'entouraient, ainsi que les Chaldéens furent exaspérés. Le roi fit tomber sa colère sur le bienheureux jeune homme, qui se nommait Karékin. On lui lia les pieds et les mains, on lui fit endurer pendant deux ans de cruels supplices, et, après lui avoir enlevé sa dignité, on le livra à la mort.[25] CHAPITRE DEUXIÈMEDes faits accomplis par le prince de l’Orient.[26]Ceux qui montrent du refroidissement pour les vertus célestes ont un caractère pusillanime; ils tremblent de tout, ils se troublent pour les plus petites choses, ils tournent à tous les vents; leur vie passe comme un songe, et, au moment de la mort, ils prennent le chemin de l'irréparable perdition. Comme il a été dit autrefois: « La mort qu'on ne comprend pas est bien la mort; mais la mort, qu'on comprend, c'est l'immortalité. Celui-là craint la mort qui ne la connaît pas, mais celui qui la connaît, ne la craint pas ». Tous les maux sont entrés dans l'esprit de l'homme par l'ignorance. L'aveugle est privé des rayons du soleil et l'ignorant est privé de la vie parfaite. Il est préférable d'être privé de la vue que de la lumière de l'intelligence. Comme l'esprit est supérieur au corps, la vie de l'esprit est aussi supérieure à celle du corps. Si quelqu'un possédait en abondance des richesses terrestres et qu'il fût pauvre d'esprit, il serait bien à plaindre, comme on le voit non seulement chez les hommes vulgaires, mais encore chez celui qui est plus grand que tous les autres. Le roi qui, sur le trône, ne possède point la sagesse n'est pas digne de son rang. S'il en est ainsi des choses terrestres, il en est bien autrement des choses spirituelles. L'âme est la vie du corps, et l'esprit est le régulateur du corps et de l'âme. Ce qu'on dit d'un individu se dit aussi de tout le monde. Le roi non seulement est responsable de lui-même, mais aussi de ceux dont il a amené la perdition. Bien qu'il ne soit point permis de médire du prince, cependant nous ne pouvons adresser des louanges à celui qui combat contre Dieu; c'est pourquoi je raconte les événements accomplis, qui, à cause de lui, frappèrent la sainte Eglise: je le fais sans plus tarder, non pas dans l'intention de murmurer; mais je romprai le silence et j'exposerai avec sincérité le résultat des événements. Sans être provoqué par des opinions ou des récits brillants, j'ai été moi-même témoin de ces événements, j'ai vu, et j'ai entendu le son de sa voix qui prononçait des paroles pleines d'insolence. De même qu'un vent déchaîné s'abat sur la vaste mer, de même il excitait et mettait en mouvement la multitude de ses troupes. Il étudiait et comparait toutes les religions de son empire avec le magisme, l'art de la divination, et y comprenant avec hypocrisie le christianisme, et disant dans sa colère: « Interrogez, examinez, observez! nous choisirons ce qui nous paraîtra le meilleur. » Et il s'empressait de mettre à exécution avec ardeur ses résolutions. Cependant, de tous côtés, les chrétiens qui étaient dans l'armée soupçonnèrent le feu caché qui devait incendier en même temps les montagnes et les vallées. Alors ils se réchauffèrent au feu inextinguible et se préparèrent courageusement aux épreuves qui les attendaient. Ils commencèrent dès lors à pratiquer leur religion en présence de l’armée, à expliquer leur sainte croyance et à chanter à haute voix des psaumes et des cantiques spirituels. Dépouillant toute crainte, ils enseignaient ceux qui volontairement s'adressaient à eux; le Seigneur les favorisait par des miracles et des prodiges, et même beaucoup de malades de l’armée païenne furent guéris. Lorsque le prince impie sut que ses mauvais desseins avaient été découverts et que la trame qu’il avait ourdie était connue de ceux qui craignaient Dieu, il commença à se sentir tourmenté par des troubles intérieurs, et son corps, de même que son âme furent atteints de mortelles blessures. Tantôt il se tordait comme un serpent venimeux, tantôt il rugissait comme un lion furieux, il se roulait et se terrassait dans [les combats] de ses stériles pensées et il s'efforçait d'exécuter les desseins de sa volonté. Comme sa main était impuissante à atteindre les objets de sa haine, puisqu'ils n'étaient pas près de lui, il commença à favoriser le peuple au détriment des nobles, les gens méprisables plus que ceux qui méritaient le respect, les ignorants plus que les savants, et les lâches plus que les braves. Mais pourquoi les énumérer un par un? Il élevait tous les gens indignes, il abaissait tous les hommes de valeur, au point d'éloigner petit à petit le père de son fils. Tout en causant ces désordres parmi tous ses sujets, il s'acharnait principalement contre le pays des Arméniens parce qu’il voyait [que les habitants étaient] très attachés à leur religion; et principalement ceux qui étaient de la race des satrapes qui observaient fidèlement les saintes prescriptions des apôtres et des prophètes. Il en séduisit quelques-uns à prix d'or, quelques autres par des présents magnifiques; aux uns, il donnait des terres et de riches villages, aux autres des honneurs et un pouvoir considérable, en leur prodiguant encore de vaines espérances. De cette manière, il les excitait et les flattait sans cesse en leur disant: « Si vous confessez seulement les lois du magisme et si, de toute votre âme, vous vous convertissez de votre secte à la vérité du culte de nos illustres divinités, j’augmenterai vos grandeurs et votre autorité, vous deviendrez les égaux de mes satrapes bien-aimés, et vous serez ici en grand nombre. » Il s'humiliait ainsi avec hypocrisie devant tous et leur parlait en apparence avec affection, afin de pouvoir les tromper traîtreusement suivant les avis de ses conseillers. C’est ainsi qu’il agit depuis la quatrième jusqu'à la onzième année de son règne. Ensuite lorsqu’il vit que ses ruses mystérieuses ne réussissaient aucunement, qu’au contraire les [Arméniens] agissaient d’une manière toute opposée, que le christianisme se répandait et se manifestait de tous les côtés et dans les contrées les plus éloignées, le découragement s’empara de lui et il se plaignait et gémissait. Malgré lui, il fut obligé d’avouer ce qu’il avait conçu en secret et il donna ouvertement des cadres, en disant: «Que tous les peuples et toutes les langues qui sont dans mon empire abandonnent leurs fausses doctrines religieuses, et qu’ils viennent adorer le Soleil, en lui offrant des sacrifices comme à leur unique et seul Dieu, et rendre également un culte au Feu. Que de plus ils gardent les lois du magisme, afin qu’elles soient continuellement observées. Ayant dit cela, il publiait des ordres menaçants dans l’armée, en les faisant connaître à tous, et il expédiait en toute hâte des messagers à toutes les nations lointaines, en leur imposant le même commandement. Au commencement de la douzième année de son règne, il fit une levée considérable de troupes, et en avançant il atteignit la terre italienne[27](?) Le roi des Kouschans, voyant cette agression, n’eut pas le courage de lui livrer bataille. Se retirant dans les lieux les plus inaccessibles du désert, et se cachant, ii échappa par la fuite avec toute son armée. Sur ces entrefaites, le roi, en envahissant les provinces et les campagnes, s’emparait de beaucoup de châteaux et de villes, entassait des prisonniers, des dépouilles et du butin, et les envoyait dans son empire. Là, ses vains projets n’ayant pas réussi, il s’obstinait dans ses vues impies, en disant aux ministres du culte idolâtre: « Qu’offrirons-nous aux dieux en échange de cette grande victoire qui prouve que personne n’ose combattre avec nous? » Alors, à ce moment, les mages et les Chaldéens élevèrent ensemble la voix et dirent: « Les dieux qui te donnèrent la victoire et la domination sur tes ennemis, n’ont pas besoin de te demander des biens spirituels, mais [ils désirent] que tu détruises toutes les sectes et que tu les convertisses à la religion de Zoroastre. » Cet avis plut au roi et à tous les grands, surtout à ceux qui avaient un rang élevé dans la religion; puis, ayant tenu conseil entre eux, l’avis des mages prévalut. Aussitôt on fit éloigner de la porte de la montagne[28] la nombreuse cavalerie des Arméniens, des Ibères et des Aghouank, et tous ceux qui étaient fidèles au saint Évangile du Christ. On imposa un ordre sévère aux gardiens du défilé, pour qu’ils laissassent passer ceux qui venaient vers l’orient, mais qu’ils fermassent le chemin à ceux qui se rendaient du côté de l’occident. Lorsqu’ils furent internés dans l’enceinte fortifiée et imprenable, — et c’est en vérité que je le dis, car il n’y avait pas là d’endroit pour se cacher ou pour fuir, parce que les ennemis étaient groupes tout à l’entour, — on les saisissait; ensuite on les faisait cruellement souffrir et, en employant diverses tortures, on les réduisait à une telle misère, qu’on força beaucoup d’entre eux à renier le vrai Dieu et à adorer des éléments visibles. Cependant, ceux qui étaient courageux disaient avec une grande sagesse et l’accent de la conviction: « Nous prenons à témoin le ciel et la terre, que jamais nous n’avons été négligents pour le service du roi, et que la lâcheté ne s’est jamais mêlée à nos actions; donc nous ne méritons en aucune manière ces persécutions. » Le bruit de leurs plaintes grandissait tellement que le roi, qui les entendait, les approuvait en faisant des serments, et disait « Je ne vous laisserai pas en paix tant que vous n’aurez pas accompli les ordres de ma volonté. » Or, les perfides serviteurs du roi obtinrent la permission de soumettre à l’épreuve des tortures quatre des principaux champions. Ils les accablèrent publiquement de coups; puis ils les enchaînèrent et les jetèrent en prison. Le roi sembla accorder à quelques-uns son pardon, en rejetant la faute sur celui qui étaient incarcérés, et il agissait ainsi par une inspiration satanique. Douze jours après, il ordonna de préparer un banquet plus somptueux que de coutume; il y invita beaucoup de guerriers chrétiens. Au moment de prendre place, il désigna à chacun d’eux, avec une grande pompe, le rang [qu’il devait occuper] à la table. Il leur parla en termes affectueux et avec douceur, comme par le passé, afin qu’ils consentissent à manger de la chair immolée, dont les chrétiens ne pouvaient se nourrir. Personne n’ayant voulu y consentir, il n’insista point trop, et même il ordonna qu’on leur servit leur nourriture accoutumée, et il augmenta la gaieté du festin en faisant servir plusieurs vins. Ensuite, les ayant fait passer dans la chambre royale, on en arrêta plusieurs à qui on attacha les mains derrière le dos avec des courroies munies d’un cachet. On les garda de la sorte pendant deux ou trois jours, et on leur fit endurer bien d’autres châtiments infâmes que nous ne croyons pas nécessaire de raconter. Puis, on en éloigna plusieurs après les avoir dégradés, comme indignes de conserver leur rang dans la noblesse. Après cela, on en déporta par troupes dans un pays éloigné, dans un désert impraticable, pour faire la guerre contre les ennemis du roi; on en passait beaucoup au fil de l’épée; on réduisait à tous leurs salaires; on les tourmentait par la faim et par la soif; on leur donnait pour résidences d’hiver des endroits froids, et ils étaient signalés aux yeux de tous comme des lâches et des infâmes. Cependant, fortifiés par l’amour du Christ, ils enduraient avec une grande joie toutes ces souffrances pour son nom et pour la sublime espérance qui est préparée aux patients observateurs de ses commandements. Plus la méchanceté redoublait ses cruautés, plus ils se fortifiaient dans l’amour du Christ, d’autant plus que beaucoup d’entre eux, dans leur jeunesse, avaient appris les saintes Écritures; ils se consolaient et consolaient leurs compagnons, et ils pratiquaient publiquement leur culte. C’est pourquoi les païens, à qui leurs paroles semblaient agréables et consolantes, les exhortaient et les encourageaient, [en leur disant] qu’il valait mieux souffrir jusqu’à la mort que de renier une telle religion. Mais, bien que par l’amour du Christ ils se réjouissaient intérieurement avec beaucoup de courage, cependant leur existence matérielle était très-misérable dans cet exil. Des guerriers si vaillants étaient tombés dans la plus vile condition et la liberté de la patrie gémissait sous le détestable esclavage d’un meurtrier oppresseur qui, en répandant le sang, violait les lois des païens, et ne croyait pas qu’il y eût dans le ciel un vengeur de son iniquité. Il ne tenait même aucun compte du mérite personnel de chacun; et ce qui est plus dans l’ordre naturel, puisqu’il y avait des satrapes arméniens dont les mères avaient nourri les frères [du roi]; et c’est eux qu’il tourmentait encore plus que les autres. Il imagina encore un autre moyen; il envoya dans le pays d’Arménie un de ses fidèles serviteurs, appelé Tenschapouh, afin qu’étant venu avec un ordre royal, il leur offrit les salutations du grand roi, et qu’en simulant la douceur, il fit le dénombrement de toutes les possessions des Arméniens, pour les exempter des tributs et diminuer le contingent de la cavalerie. Bien qu’il usât de finesse, on découvrit cependant ses perfides desseins. Premièrement, il frappa d’un impôt la liberté de l’Eglise; secondement, il comprit dans cette taxe les religieux du Christ qui demeuraient dans des monastères; troisièmement, il augmenta encore les tributs du pays; quatrièmement, en semant la division parmi les satrapes, il suscita des troubles dans toutes les familles. Il agissait ainsi pour rompre l’union, disperser le clergé, chasser les moines et opprimer les agriculteurs, et pour que, dans leur détresse, ils vinssent, malgré eux, demander un refuge auprès des mages. Le cinquième moyen fut encore plus fâcheux. L’intendant général du pays[29] était regardé comme un père pour les chrétiens. On excita et on accumula contre lui des accusations; on le dépouilla de sa charge, et on mit à sa place un Persan comme gouverneur,[30] et comme juge du pays un chef des mages, en vue de troubler la paix de l’Église. Malgré la perfidie de cette conduite, il n’y avait cependant personne qui molestât ouvertement l’Eglise, c’est pourquoi on ne fit point d’opposition, bien que les tributs fussent lourds, et que de ceux qui payaient cent tahégans[31] on en exigeât le double. On imposait des tributs sur les évêques et les prèti.es, non-seulement des contrées prospères, mais encore des contrées dévastées. Mais qui peut raconter cette charge des taxes, des impôts, des tributs, des exactions sur les montagnes, les campagnes et les bois? On ne les exigeait pas suivant la convenance royale, mais suivant la coutume des assassins. Eux-mêmes s’étonnaient que le pays put être encore florissant après qu’on en avait enlevé tous les trésors. Voyant que rien ne pouvait lasser notre constance, on ordonna ouvertement aux mages et aux chefs des mages de rédiger un édit selon les doctrines de leur fausse religion. Voici la teneur de cette ordonnance:[32] « Mihr-Nersèh, gouverneur suprême de l’Iran et de l’Aniran,[33] aux habitants de la Grande Arménie, salut! Sachez que tout homme qui habite sous le ciel et ne suit pas la religion du mazdéisme, est sourd, aveugle et trompé par les dev d’Arimane (Haraman). En effet, tant que les cieux et la terre n’existaient pas, le grand Dieu Zérouan fit des sacrifices pendant mille ans et dit: Si par hasard il me naît un fils du nom d’Ormizd, il créera les cieux et la terre. Or, il arriva qu’il enfanta deux fils, l’un pour avoir fait des sacrifices, l’autre pour avoir dit: Si par hasard. Il dit alors: Je donnerai mon empire à celui qui viendra le premier. Alors celui qui était né sous la parole du doute se présenta. Zérouan lui demanda: Qui es-tu? Il répondit: Je suis ton fils Ormizd. Zérouan lui répliqua: Mon fils est éclatant et répand une odeur agréable, et toi tu es ténébreux et puant. Tout en se lamentant amèrement, il lui accorda son royaume pendant mille ans.[34] Quand son autre fils naquit, il le nomma Ormizd, enleva la royauté à Arimane et la donna à Ormizd en disant: Jusqu’à présent je t’ai offert des sacrifices, dorénavant c’est toi qui m’en offriras. Alors Ormizd créa le ciel et la terre, et Arimane au contraire enfanta tous les maux;[35] en sorte que les créatures se divisent ainsi: les anges appartiennent à Ormizd et les dev à Arimane. De même tout ce qu’il y a de bien sur la terre, c’est Ormizd qui le créa, et tout ce qui est mauvais est la création d’Arimane. Ormizd créa l’homme, et Arimane, les peines, les maladies et la mort. Toutes les misères, les malheurs, les guerres meurtrières sont l’œuvre du créateur du mal; mais le bonheur, la puissance, la gloire, les honneurs, la santé du corps, la beauté du visage, l’éloquence du langage et la longévité sont l’œuvre du créateur du bien. Tout ce qui n’est pas ainsi a été produit par l’auteur du mal.[36] « Les hommes qui disent que c’est l’auteur de la mort et que le bien et le mal proviennent de lui, sont dans l’erreur: surtout les chrétiens qui affirment que Dieu est jaloux et que, pour une seule figue détachée d’un arbre, il a créé la mort et condamné les hommes à la subir. Une telle jalousie n’existe point entre les hommes et encore moins entre Dieu et l’homme. Donc ceux qui disent cela sont sourds et aveugles, et trompés par les dev d’Arimane. Les [chrétiens] professent encore une autre erreur; ils disent: Dieu, qui a crée le ciel et la terre, vint au monde et naquit d’une vierge nommée Marie (Mariant) dont l’époux s’appelait Joseph, [mais la vérité est qu’il était fils de Phantour, par suite d’un commerce illicite.[37]] Il s’en trouva beaucoup qui furent séduits par cet homme. Si le pays des Grecs (Romains), par comble d’ignorance, fut grossièrement trompé et s’éloigna de notre culte parfait, ils sont la cause de leur perte. Pourquoi partageriez-vous leur erreur? Vous devez professer la religion que suit votre maître, d’autant plus que, devant Dieu, nous devons rendre compte de vous. « Ne croyez pas à vos supérieurs spirituels (aradschnort) que vous nommez Nazaréens, car ils sont trompeurs. Ce qu’ils enseignent en paroles, ils le démentent en actions. Ils disent que ce n’est point péché de manger de la chair, et eux refusent d’en manger; qu’il est permis de prendre femme, et eux ne veulent point les regarder; que celui qui amasse des trésors, pèche, et ils exaltent au plus haut degré la pauvreté. Ils aiment les tribulations et méprisent la prospérité; ils dédaignent la fortune et considèrent la gloire comme le néant; ils aiment les vêtements pauvres et estiment les choses communes au-dessus des choses précieuses; ils louent la mort et méprisent la vie; ils blâment la naissance des enfants et regrettent la stérilité; si vous les écoutez, vous ne vous approcherez plus des femmes et la fin du monde arrivera bientôt. Je n’ai pas voulu vous décrire chaque chose en détail, quoiqu’il y ait encore bien d’autres choses qu’ils disent. « Ce qui est encore plus grave que tout le reste, c’est qu’ils prêchent que Dieu a été crucifié par les hommes, qu’il est mort, qu’il a été enseveli et qu’ensuite il est ressuscité et est monté au ciel. Ne devriez-vous pas vous-même faire justice de semblables doctrines? Les dev, qui sont méchants, ne sont pas emprisonnés, ni tourmentés par les hommes; encore moins le Dieu créateur de toutes choses. C’est donc une honte pour vous de dire de pareilles choses, et pour nous c’est tout à fait incroyable. « C’est pourquoi je vous soumets deux questions: ou réfutez tout ce qui est contenu dans mon édit; ou levez-vous, venez à la Porte et présentez-vous devant le tribunal suprême. Noms des évêques qui firent la réponse à cet édit. Joseph, évêque d’Ararat;[38] Sahag, évêque de Daron; Mélidon (Méled), évêque de Manazguerd; Eznig, évêque de Pakrévant; Sourmag, évêque des Peznouni; Dadjad, évêque de Daïk; Tatig, évêque de Pasèn; Kasou, évêque de Douroupéran; Jérémie, évêque de Martasdan; Eulalius (Evghagh), évêque de Martaghi; Anania, évêque de Siounie; Mousché, évêque des Ardzrouni; Sahag, évêque des Reschdouni; Basile, évêque de Mog; Kat, évêque de Vasant; Elisée, évêque des Amadouni;[39] Eghpaïr (Frère), évêque des Antzévatzi; Jérémie, évêque des Abahouni. Tous ces évêques, beaucoup de chorévèques, de vénérables prêtres de différents lieux, d’un commun accord avec le clergé, et réunis ensemble à Ardaschad, avec le consentement des grands satrapes et de toute la multitude [du peuple] du pays, firent la réponse [suivante] à cet édit: « Joseph, évêque, avec le consentement de tous les fidèles, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, à Mihr-Nersèh, grand intendant[40] des Arik et des Anarik, ami sincère de la paix salut à toi et à tous les officiers de haut rang des Arik. En conformité des préceptes divins, nos ancêtres nous ont transmis la coutume de prier pour l’existence du roi, et de demander sans cesse à Dieu qu’il vive longtemps, afin qu’il gouverne avec bonté l’empire que Dieu lui a confié; car c’est dans la paix qu’il nous accorde de paner notre vie dans la santé et dans le service divin. « Relativement à l’édit que tu as adressé à notre pays, il fut un temps où un des chefs de vos mages, qui était un des plus instruits de votre religion et que vous regardiez comme supérieur à la nature humaine, crut au Dieu vivant, créateur du ciel et de la terre, et qui réfuta en détail et fit voir l’erreur de votre culte. Comme vous ne pûtes pas le réfuter par des paroles, il mourut lapidé par ordre du roi Hormisdas (Ormizt). Si tu n’accordes pas foi à nos paroles, lis les livres de ce mage qui se trouvent en divers endroits de ton pays, et tu pourras en acquérir la preuve. « En ce qui concerne notre religion, elle n’est pas invisible, elle n’est pas prêchée dans un seul coin du monde, mais elle est universellement répandue sur toute la terre, sur les mers, sur les continents, dans les îles; non point seulement en occident, mais encore en orient, dans le nord et dans le midi; enfin elle est pratiquée en tous lieux. Elle n’a pas été fondée par l’homme, ni imposée par le moyen de chefs répandus dans l’univers, mais sa force est en elle-même. Elle n’est pas seulement supérieure, si on la compare aux anciennes religions, mais c’est du ciel que lui vient son institution infaillible, non point par convention, puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu et il n’y a personne en dehors de lui qui lui soit supérieur ou inférieur. Car il n’a pas eu de commencement pour être Dieu, il est éternel en lui-même; il n’est pas contenu dans tel ou tel lieu, mais il est contenu en lui-même; il n’est pas soumis au temps, mais le temps n’existe que par lui. Non seulement il est supérieur aux cieux, mais encore à la raison humaine et à celle des anges. Il ne prend aucune forme et n’est pas visible pour les yeux; non seulement la main ne peut point le toucher, mais la pensée de qui que ce soit ne peut le concevoir; je ne parle pas pour nous qui avons un corps, mais pour les anges qui sont incorporels. Cependant, s’il le veut, il se manifeste aux siens qui en sont dignes, sans qu’ils le voient avec leurs yeux; et non pas à ceux qui ont l’esprit mondain, mais ceux qui croient véritablement en Dieu. « Son nom est Créateur du ciel et de la terre, Cependant, comme il existait par lui-même avant le ciel et la terre, c’est lui-même qui est son nom. Il est éternel. Quand il voulut que les créatures eussent un commencement, il les tira, non point avec ce qui existait, mais du néant, car il est le seul être, et de lui toutes les autres choses reçurent l’existence. Il ne les créa pas, après les avoir réfléchies; mais avant de les créer, il les voyait par sa prescience. Comme maintenant aussi, Dieu connait les actions humaines avant leur exécution, et lorsque l’homme agit bien ou mal; ainsi, avant l’existence des choses, il ne connaissait aucun objet incréé qui soit confus; mais, devant lui, toutes les espèces de chaque genre, les races des hommes et des anges s’offraient devant lui en ordre et en catégories, ainsi que tout ce qu’il y aurait dans chaque espèce. « Puisque sa vertu a tout créé, notre malignité ne pouvait empêcher sa bonté, comme cela eut lieu, et nous avons pour juge la main du Créateur. Les mains qui affermirent les cieux et la terre, gravèrent sur des tables de pierre un commandement qui renferme des lois pacifiques et salutaires, afin que nous connaissions le seul Dieu, créateur des choses visibles et invisibles, et non tantôt celui-ci et tantôt celui-là, comme si l’un était bon et l’autre mauvais; mais lui seul est parfaitement bon. « Et s’il te semble qu’il y ait quelque chose de mauvais dans les créations de Dieu, dis-le sincèrement et tu verras peut-être que c’est un bien. Tu as dit que les dev étaient mauvais; il y en a aussi de bons que nous appelons anges. S’ils l’avaient voulu, les dev même auraient été bons et les anges eux aussi seraient devenus mauvais. Cela se voit chez les hommes, et aussi chez les enfants d’un même père, dont l’un est docile et soumis et l’autre pire que Satan. Même on distingue parfaitement deux hommes dans un même individu; quelquefois il est méchant, quelquefois il est bon, et celui qui est bon devient méchant et de nouveau il redevient bon, bien qu’il n’y ait en lui qu’une seule nature. « Quant à ce que tu as dit que Dieu, à cause d’une figue, inventa la mort; [je réponds]: un petit morceau de parchemin est moindre qu’une figue, pourtant si on inscrivait dessus les paroles du roi, et que quelqu’un le déchirât, il mériterait la mort; et pourrait-on blâmer le roi? Que Dieu nous en garde ! Quant à moi, je ne l’oserais pas et j’engagerais même les autres à ne point le faire. Dieu aurait été jaloux s’il n’avait pas défendu de toucher à cet arbre, mais l’ayant défendu et ayant montré la douceur de son amour, l’homme qui n’en a point tenu compte a mérité la mort. « De plus, tu as dit que Dieu était né d’une femme; tu ne dois en éprouver ni horreur, ni mépris. En effet Ormizd et Arimane naquirent d’un père et non d’une mère; si tu y réfléchis, tu ne peux accepter cela. Il est encore une chose plus singulière, le dieu Mihr naissant d’une femme, comme si quelqu’un pouvait avoir commerce avec sa propre mère. « Mais si tu déposais ton royal orgueil et que tu vinsses discuter amicalement, je suis certain que, comme tu es savant en toutes choses, tu ne trouverais rien d’exagéré touchant Notre-Seigneur né de la sainte Vierge, tu reconnaîtrais que cette rédemption est supérieure à la formation de l’univers, du néant; tu attribuerais à la délivrance de l’homme du péché et à la miséricorde de Dieu le terme de la servitude. « Quant à comprendre que Dieu a tiré l’univers du néant, sache qu’il a créé les créatures par sa parole. Mais, puisque Dieu a créé le corps exempt de souffrances, il l’aime comme un père; et comme il est incorruptible, il créa les créatures exemptes de corruption. Cependant celui-ci (Adam), s’étant volontairement perdu, se corrompit; il ne put point se relever de lui-même. Il était poussière, et, s’étant tué lui-même, il retourna en poussière. Le châtiment ne lui vint pas d’une force étrangère de quelque méchant, mais [il lui arriva] par sa désobéissance à ne pas observer l’ordre divin, et sa désobéissance fut punie par la mort à laquelle il fut assujetti. « Mais si la mort a été créée par un Dieu méchant, comment connaît-on l’essence de la mort? D’aucune manière. Seulement on sait qu’elle détruit la créature de Dieu. Et, s’il en était ainsi, ne pourrait-on pas dire que son œuvre n’est pas bonne, mais imparfaite et corruptible? et le Dieu, dont les créations seraient imparfaites et corruptibles, ne pourrait s’appeler incorruptible. Ainsi donc, laissez de côté ces erreurs de la démence. Il n’y a pas deux gouverneurs pour une même province, ni deux dieux dans une même personne; car s’il y avait deux [gouverneurs] qui eussent la hardiesse de devenir rais d’un même pays, la province serait divisée et les royaumes ne pourraient exister. « Ce monde est formé d’éléments divers et opposés les uns aux autres. Mais il n’y a qu’un créateur de ces éléments opposés, qui les oblige à se combiner spontanément. Donc, en les divisant, on adoucit la chaleur par les brises de l’air, de même [on diminue] l’intensité du froid par la chaleur. Ainsi, il pétrit avec l’humidité de l’eau les plus petits atomes; l’eau, dont la nature est liquide, en se combinant avec la terre, se solidifie. Si tous les éléments étaient de même nature, quelque ignorant pourrait les considérer comme un Dieu incorruptible; et, négligeant le Créateur, il adorerait les créatures. Celui qui les créa voulut d’abord que les hommes, en observant le contraste de ces éléments corruptibles, ne reconnussent qu’un seul modérateur du monde; un seul et non pas deux, le même créateur des quatre éléments, d’où sont sortis tous les autres par son ordre. Les quatre saisons qui s’accomplissent tour à tour, forment la période annuelle, et toutes les quatre observent les ordres de leur Créateur; unies sans le savoir pour le bien général, elles n’intervertissent point entre elles l’ordre établi. « Voici une explication facile et que chacun peut comprendre. Le feu, par substance et par force, est encore mêlé aux trois autres éléments; il y a plus de chaleur dans les pierres et dans le fer, et moins dans l’air et dans l’eau; et il ne s’y montre pas par lui-même. L’eau possède en elle une autre qualité; elle est mêlée également aux trois autres éléments; il y en a une très grande quantité dans les végétaux, et il y en a moins dans l’air et dans le feu. L’air pénètre dans l’eau et dans le feu, et par le moyen de l’eau [il entre] dans les aliments nutritifs. Ces éléments sont ensuite mêlés et combinés en un seul corps, sans jamais rien perdre de leur propre nature, et sans se détruire par leur opposition, parce qu’ils obéissent à un maître simple par essence qui en dispose les composés pour la conservation de tous les vivants et pour la stabilité durable de l’univers. « Maintenant, si Dieu prend tant de soin des choses privées de raison, il en prend bien davantage de l’homme, créature raisonnable. C’est ce que disait autrefois un de nos plus grands savants: « Le dieu Mihr était né d’une mère parmi les hommes; il est souverain, fils de Dieu et vaillant auxiliaire des sept dieux. » S’il faut croire à ce mythe que vous admettez dans votre religion comme fait réel; nous, nous ne croyons point à ces fables, mais nous sommes les disciples du grand prophète Moise avec qui Dieu parla dans le buisson et sur le Sinaï, et il traça la loi devant lui et la lui donna. Il lui montra ce monde matériel qui est sa création, et son essence immatérielle, qui a tiré du néant la matière; il lui montra que la terre avec les créatures terrestres et le ciel avec les corps célestes sont l’ouvrage de ses mains; que les anges sont les habitants du ciel et les hommes ceux de la terre; qu’il n’y a que l’homme et l’ange qui soient raisonnables, et que Dieu seul est supérieur aux cieux et à la terre. « Toutes les créatures, sans le savoir, exécutent ses ordres, sans jamais franchir les bornes présentes, Il laissa à l’homme et à l’ange le libre arbitre parce qu’ils sont doués d’intelligence: en observant les commandements, ils deviennent immortels et enfants de Dieu. Il créa toute chose pour leur service, la terre pour les hommes et le ciel pour les anges. Mais en désobéissant, en violant les préceptes et en se révoltant contre Dieu, au lieu de la gloire, ils obtiennent le mépris, afin que la puissance soit irréprochable et que les coupables subissent la boute de leurs fautes. « Si tu es dans l’ignorance, moi qui le sais fermement, je ne puis te suivre. Si je devenais le disciple de ton erreur, nous irions ensemble à la damnation éternelle, et moi encore plutôt que toi, parce que j’ai pour guide la parole même de Dieu: Le serviteur qui ignore la volonté de son maître, s’il commet une faute qui mérite un châtiment, est puni, mais peu sévèrement. Celui au contraire qui connaît la volonté de son roi et la transgresse, est puni durement et sans rémission. « Je t’en conjure donc et je supplie tous ceux qui sont sous ton obéissance, qu’il n’arrive jamais que nous soyons punis durement ou légèrement, mais vous tous et moi, ainsi que votre généreux monarque, soyons de telle sorte les disciples des saintes Ecritures, qu’il nous soit donné de nous soustraire aux tourments de l’enfer et au feu inextinguible, pour hériter du paradis; et grâce à cette vie périssable, de posséder les trésors inépuisables de l’Éternité. Pour cela, que crains-tu? Saisis promptement l’occasion de croire et deviens sans tarder le disciple de la vérité. « Parmi les anges immortels, il y en eut un qui, s’étant révolté, quitta le ciel. Etant venu sur cette terre, il proposa, par des paroles flatteuses et mensongères, un espoir irréalisable à l’homme ignorant et inexpérimenté; comme un enfant avec un jouet, il fit voir à son esprit des choses merveilleuses, pour lui faire manger du fruit d’un arbre auquel il n’était pas permis de toucher, en lui disant qu’il deviendrait Dieu. L’homme, oubliant l’ordre de Dieu, fut séduit par la ruse; celui qui était immortel tomba dans la perdition et n’atteignit point le but trompeur. A cause de cela, expulsé de la terre des vivants, il fut chassé dans ce monde corruptible dans lequel vous habitez aussi, trompés [que vous êtes] par la même erreur, non pas en mangeant [du fruit] de l’arbre défendu, mais en appelant la créature Dieu, en adorant des éléments muets, en fournissant des aliments aux dev qui sont incorporels et en vous éloignant du Créateur de toutes choses. « Cependant le méchant conseiller fut satisfait; il voulut qu’on fit encore plus de mal qu’il n’en avait fait. Les dev en effet n’entraînent personne par la violence à la perdition, mais ils dirigent la volonté de l’homme vers le péché, et par la ruse ils induisent en erreur Les ignorants, de la même manière que les hommes entraînent leurs complices au vol et à l’agression. Ils ne l’y entraînent point par violence; mais par des procédés trompeurs, ils font commettre beaucoup de mal à celui-ci par des sortilèges, à celui-là par la fornication, à d’autres par une multitude de vices. Grâce aux juges équitables, ils subissent leur punition par la mort, non pas que les juges soient des créatures du Dieu bon et que les coupables soient engendrés par le Dieu mauvais, puisqu’il arrive quelquefois que les bons deviennent méchants et que les mauvais redeviennent bons. « Les véritables juges qui condamnent les malfaiteurs ne sont point appelés méchants et on ne dit pas qu’ils font le mal, mais au contraire qu’ils sont bons et qu’ils agissent bien. Pourtant ils n’ont pas deux natures, mais une seule, mais il y a en elle deux opérations; ils condamnent les uns à la mort, et aux autres ils décernent des récompenses. Or, s’il arrive que, par un édit souverain, les hommes s’attribuent le droit [de juger] dans leur propre pays, combien Dieu aura-t-il ce droit bien davantage dans le monde, lui qui veut la vie de tous et non la mort? C’est pourquoi, partout où les crimes se sont multipliés, il les a punis par la mort; et, lorsqu’on a obéi à ses commandements, il a décerné l’immortalité. « Il est le vrai Dieu, Créateur de nous tous, celui que tu blasphèmes sans crainte et sans pudeur. En rejetant le nom salutaire de Jésus-Christ, tu l’appelles le fils de Phantourag,[41] tu le regardes comme un imposteur, tu méprises et tu détruis la rédemption céleste, pour la perte de ton âme et de tout le pays. Tu seras obligé d’en rendre compte et d’en payer la peine par les supplices éternels du feu inextinguible de l’enfer, en compagnie de tous tes satellites, aussi bien les premiers que les derniers. Ainsi nous connaissons Dieu et nous croyons fermement en lui. « Lui-même, qui créa ce monde, est venu, comme l’avaient prédit les anciens prophètes; il est né de la sainte vierge Marie, sans aucun attouchement corporel, parce que du néant il a tiré cet incommensurable univers, sans aucun médiateur corporel; il prit véritablement un corps, de la Vierge immaculée, et non pas sous une apparence fantastique. C’est le vrai Dieu et il s’est fait homme en vérité. En se faisant homme, il n’a point perdu sa divinité, et, en restant Dieu, il n’a pas modifié son humanité; mais il est toujours le même. Comme on ne peut voir ce qui est invisible, ni s’approcher de ce qui est inaccessible, il vient et s’unit à notre humanité, afin que nous nous unissions à sa divinité. Il ne regarda pas comme une ignominie de revêtir un corps qui était son ouvrage, mais comme créateur il l’a ennobli. Il ne lui concéda pas peu à peu le don de l’immortalité, comme aux anges incorporels, mais il en a revêtu tout à coup son essence par le moyen du corps et de l’âme, et il l’a uni à sa divinité, il y a unité et non dualité; depuis lors nous savons qu’il n’y a qu’un Dieu, celui qui existait avant notre monde, et il est le même encore à présent. « Jésus-Christ qui, par son incarnation, sauva le monde, a subi volontairement la mort; et comme il a la conscience de sa propre divinité, il s’est fait chair, il est né de la Vierge immaculée, il a été enveloppé de langes dans une crèche; les mages sont venus de l’Orient pour l’adorer; il a été allaité comme un simple enfant; il a grandi, et à l’âge de trente ans, Jean, fils d’une mère stérile, l’a baptisé dans le Jourdain; il a opéré des miracles et des prodiges parmi les Juifs; il a été trahi par les prêtres et condamné par Pilate; il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli et est ressuscité le troisième jour. Il a apparu à ses disciples et à beaucoup d’autres au nombre de plus de cinq cents. Ayant conversé avec eux pendant quarante jours, il s’éleva de la montagne des oliviers dans le ciel, en présence de ses disciples, et il s’est assis sur le trône de son Père. Il a promis de venir une seconde fois avec toute sa gloire pour ressusciter les morts et renouveler le monde; pour juger avec équité les bous et les méchants, pour récompenser les justes et punir les pécheurs qui ne croient point à tous ses bienfaits. « Personne ne peut nous détourner de notre foi, ni les anges, ni les hommes, ni le feu, ni l’eau, ni toutes les plus horribles tortures. Tous nos biens sont entre vos mains; nous sommes devant toi, dispose de nous comme tu voudras. Si tu nous laisses notre foi, nous ne te changerons point pour un autre maître sur la terre; mais nous ne changerons pas Jésus-Christ pour un autre Dieu, puisqu’il n’y en a point d’autre que lui. Si, après ce solennel témoignage, tu demandes autre chose, nous voici entre tes mains, agis comme il te plaira. Si tu nous offres des supplices, nous devons les accepter; si tu nous présentes le glaive, voici notre tête. Nous ne sommes pas meilleurs que nos ancêtres, qui pour ce témoignage sacrifièrent leurs richesses, leurs biens et même leurs corps. « Quand bien même nous serions immortels, s’il nous fallait mourir pour l’amour du Christ, nous le ferions avec raison, puisque lui qui est immortel nous a aimés à un tel point qu’il s’est soumis à la mort, afin que, par ce moyen, nous soyons délivrés de l’éternelle mort. S’il n’a pas épargné sa propre immortalité, nous qui volontairement avons choisi la mort, nous mourrons pour son amour, afin qu’il reçoive notre mort comme si nous étions immortels. « Après cela, ne nous interroge plus davantage, puisque notre foi n’est pas promise à un homme, mais qu’elle est liée indissolublement à Dieu. Nous ne nous trompons pas comme des enfants; mais il est impossible que nous nous dégagions de nos promesses, ni maintenant, ni après, ni dans l’éternité, ni dans les siècles des siècles. » Dans cette déclaration solennelle, tous furent d’accord, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits; et, avec un serment inviolable, ils jurèrent d’y rester fermes à la vie et à la mort. Lorsque cette lettre parvint à la cour royale, on la lut devant la grande porte sublime, en présence de toute la multitude, et beaucoup de gens approuvèrent cette réponse. Quoiqu’ils craignissent beaucoup la puissance [royale], cependant ils leur rendaient à l’envi le même témoignage d’approbation, et ils s’émerveillaient surtout de leur éloquence et de leur courageuse témérité. Plusieurs, remplis de crainte, commencèrent à prendre tout à coup les armes, et on entendait dans chaque bouche les mêmes murmures. Cependant le perfide chef des mages, d’accord avec le grand ministre du palais, les dénonça secrètement, et il enflamma le roi d’une épouvantable colère, il se mit à grincer des dents comme un homme mortellement blessé, et, élevant la voix dans le conseil suprême, il dit: « Je connais la malice de tous ces hommes qui ne croient point à notre religion et qui s’obstinent dans leur erreur. J’ai décidé que je ne leur épargnerai pas les plus grands supplices tant qu’ils ne se seront point éloignés de leur fausse religion, et quand bien même l’un d’eux serait mon proche parent, je le soumettrais au même châtiment. » Alors le vieillard prit la parole et dit au roi: « Pourquoi cette grande tristesse? Si l’empereur (gaiser) [des Grecs] ne peut résister à tes ordres, si les Huns restent sous ta domination, est-il quelqu’un dans le monde qui puisse s’opposer à ta volonté? Commande en maître, et tout ce que tu diras sera promptement exécuté. » Aussitôt le roi fit appeler son chancelier, et lui ordonna de rédiger un édit, non pas selon la formule ordinaire, mais avec des paroles menaçantes, comme à des êtres méprisables et vils, dont on avait oublié les grands et fidèles services, et en convoquant avec arrogance ceux qu’il connaissait et dont voici les noms Vasag, de la maison de Siounie; Nerschapouh, de la maison des Ardzrouni; Ardag, de la maison des Reschdouni; Katécho, de la maison de Khorkhorouni; Vartan, de la maison des Mamigoniens; Ardag, de la maison de Mog; Manedj, de la maison d’Abahouni; Vahan, de la maison des Amadouni; Kiud, de la maison des Vahévouni; Schmavon, de la maison des Antzévatzi. Ces satrapes furent appelés nominativement à la porte royale. Quelques-uns étaient déjà auprès du roi dans l’armée, les autres étaient cantonnés dans le pays des Huns; enfin il y en avait encore qui étaient restés en Arménie. Quoiqu’ils ne fussent pas tous réunis dans le même lieu, toutefois, connaissant les intentions du perfide tyran, les plus éloignés comme les plus proches se figuraient être rassemblés dans le même endroit. A l’appel de l’évêque Joseph, tous, étant d’accord, se rendirent de leur résidence à la porte royale. Ils étaient tourmentés pour leurs frères, leurs enfants et leurs nationaux bien-aimés qui éprouvaient de terribles angoisses; aussi ils s’exposaient à la mort, ne la redoutant point comme des lâches et des hommes pusillanimes, mais ils se fortifiaient dans l’espoir de pouvoir peut-être les délivrer de leurs cruelles inquiétudes. Lorsqu’ils arrivèrent à la porte royale, le samedi de Pâques, ils se présentèrent au grand roi. Bien que voyant leurs frères dans les dures angoisses des tribulations qu’ils souffraient au nom du Christ, toutefois ils ne témoignaient pas en public la moindre tristesse, et plus ils paraissaient joyeux, plus les méchants s’en étonnaient. Il était d’usage, quand la cavalerie arménienne, commandée par un illustre général, arrivait à la Porte, d’envoyer à sa rencontre un haut fonctionnaire qui s’informait du bien-être et de la situation du pays d’Arménie; il répétait trois et même quatre fois la même question, faisait lui-même l’inspection des troupes, et avant de les envoyer au combat, et pour fêter leur arrivée, on leur prodiguait des remerciements. Le roi, en présence de ses ministres, de tous les grands, leur adressait des éloges, leur rappelait les hauts faits des ancêtres et leur racontait les actes de bravoure de chacun d’eux. Cependant, ce jour-là, on ne fit aucune cérémonie de ce genre; mais, comme un mauvais démon, le roi ne cessait de soulever une infernale tempête, puisque cela ressemblait tout à fait à une bourrasque furieuse. Ce n’était pas seulement dans un seul endroit que le roi exhalait sa colère, il faisait trembler également tout son empire, poussant des hurlements de dragon, comme s’il voulait renverser du même coup les montagnes, les abimes et les vallées, pour détruire en un instant la tranquille étendue des plaines. Plein de fureur, il s’écria: « Je jure par le Soleil, dieu suprême, qui éclaire l’univers de ses rayons, et qui par sa chaleur réchauffe toutes les créatures, que si demain matin, au spectacle merveilleux du lever du soleil, vous ne vous agenouillez pas tous avec moi en le proclamant Dieu, je ne vous épargnerai aucune des plus atroces tortures, jusqu’à ce que vous accomplissiez les ordres de ma volonté. » Cependant les croyants, étant confirmés dans le Christ, n’étaient ni refroidis par les glaces de l’hiver, ni réchauffés par les ardeurs de l’air; ils ne craignaient point les terribles menaces, ni les tourments dont on les effrayait; mais, regardant en haut, ils voyaient la force du Christ qui venait à leur secours. C’est pourquoi, avec un visage souriant et avec des paroles modestes, ils se présentèrent au roi. Ils lui dirent: « Nous te supplions, ô roi vaillant, de prêter l’oreille à nos paroles et d’entendre favorablement ce que nous allons te dire. Nous venons te rappeler les temps du roi Sapor (Schapouh), le père de ton aïeul Iezdedjerd (Azguerd) à qui Dieu donna en héritage la terre d’Arménie, avec la même religion que nous professons aujourd’hui. Nos pères et les ancêtres de nos pères lui furent soumis pendant les durs labeurs de la servitude; ils exécutèrent avec amour tous ses commandements et reçurent à diverses reprises des présents de sa main. Depuis cette époque jusqu’au moment de ton gouvernement paternel, nous avons gardé la même fidélité, encore plus à toi qu’à tes prédécesseurs. En disant cela, ils lui rappelèrent toutes les actions d’éclat qui avaient été faites en plus grand nombre que sous ses prédécesseurs, dans l’ordre militaire; quant aux taxes, aux tributs et aux redevances du pays, le produit versé au trésor était bien plus considérable que sous le règne de son père. « La sainte Eglise, qui dès l’origine a toujours été libre dans le Christ chez nos ancêtres, tu l’as assujettie à un impôt. Et cependant, nous, par attachement pour ton gouvernement, nous ne nous y sommes point opposés. Qui a pu exciter ta colère contre nous? Dis-nous en le motif. C’est peut-être notre religion qui nous a fait perdre ta bienveillance? » Le roi cruel et rempli de malice, en détournant le visage, leur répliqua: « Je regarde comme un mal de recevoir dans le trésor royal les tributs de votre pays, et comme une chose inutile l’éclat de votre bravoure, puisque par ignorance vous vous éloignez de nos lois infaillibles, vous méprisez les dieux, vous tuez le feu,[42] vous souillez l’eau, vous corrompez la terre en y ensevelissant les morts; et, en étant irréligieux, vous faites triompher Arimane. Ce qui est plus grave encore, vous ne vous approchez jamais des femmes et vous réjouissez beaucoup les dev en ne vous corrigeant pas et en n’observant point la discipline des mages. Je vous considère comme des brebis égarées et errant dans le désert, et je redoute fort que les dieux, irrités contre nous, ne nous en fassent porter la peine. Si donc vous voulez vivre et ranimer vos âmes, être de nouveau accueillis avec honneur, faites demain sans retard ce que je vous ai ordonné. » Alors les bienheureux satrapes prirent la parole et dirent en présence de tous: « O roi! ne nous dis pas cela et que personne ne nous demande une telle chose, parce que l’Eglise n’a pas été fondée par l’homme et n’est pas un don du soleil que tu crois faussement être un Dieu. Non seulement ce n’est pas un Dieu, mais ce n’est même pas un être vivant. Les églises ne sont pas le présent des rois, ni l’œuvre des artistes, ni l’invention des savants, ni le butin pris par les soldats, ni un artifice des démons; et quoi que tu en aies dit sur ce qui est terrestre, céleste on réprouvé, ce n’est pas d’eux que l’Eglise tire son existence. C’est une miséricorde de notre Dieu, accordée non seulement à quelques hommes, mais à toutes les nations qui sont sous le soleil. Ses fondements reposent sur la pierre dure, les hommes ne peuvent pas les ébranler et les anges sont impuissants à les renverser. Qu’aucun homme ne se vante jamais de triompher de celle que les cieux et la terre ne peuvent effrayer. Exécute donc ce que tu veux faire; nous sommes prêts à endurer les plus cruels supplices; et non seulement prêts à souffrir, mais aussi à mourir. Si tu nous demandes de nouveau la même chose, tu recevras la même réponse de chacun de nous, et avec plus de fermeté encore. » Le roi, rempli d’amertume et de fiel, était agité par sa colère qu’il exhalait en paroles de feu semblables à la fumée qui sort d’une fournaise ardente. Ne voulant pas se modérer, il manifestait une agitation qui révélait ses perfides desseins. Il les exposait, les expliquait, et, ce qu’il ne voulait point dire à ses favoris, il l’exprimait involontairement en présence des serviteurs du Christ, et il leur détaillait chaque chose. Il répéta par trois et quatre fois le serment solennel qu’il avait fait par le Soleil et dit: « Vous ne pouvez porter atteinte à ma force invincible, et je ne vous accorderai jamais ce que vous désirez. Tous ceux qui sont dans mon armée, je les enverrai chargés de lourdes chaînes, par des localités impraticables, dans le Sagasdan,[43] et beaucoup d’entre vous périront de chaleur pendant la route. Ceux qui survivront, mourront dans la forteresse et dans des prisons d’où l’on ne peut sortir. J’enverrai ensuite dans votre pays d’innombrables armées avec des éléphants, et je ferai transporter dans le Khoujasdan[44] les femmes et les enfants. Je saccagerai vos églises, je démolirai et je ruinerai celles que vous appelez chapelles des martyrs. S’il se trouve quelqu’un qui veuille m’en empêcher, il mourra, écrasé cruellement [sous les pieds] des animaux féroces. Enfin, je ferai et j’accomplirai, dans tout le reste du pays, tout ce que j’ai dit. Aussitôt il ordonna que les honorables satrapes fussent chassés ignominieusement de sa présence, et il commanda sévèrement au chef des gardes qu’on les surveillât sans les enchaîner dans leurs propres maisons. Lui-même, très découragé, s’en alla, au comble de la tristesse, se reposer dans son palais. Cependant les vrais croyants dans le Christ ne se départaient point de la première exhortation de leurs saints docteurs, et même ils cherchaient le moyen de se soustraire, eux et ceux qu’ils aimaient, à cette immense tribulation. Pour réussir, ils faisaient aux grands qui les protégeaient à la porte royale, la promesse de riches espérances, et ils épuisaient à cet effet une grande partie de leurs trésors. Quand ils furent enfermés dans d’impénétrables prisons, rappelant à leur esprit la prière d’Abraham, ils s’écriaient et disaient dans leur cœur: « Reçois, ô Seigneur, le sacrifice volontaire de nous tous qui t’offrons et livrons aux chaînes nos frères et nos enfants, tous ceux enfin qui nous sont chers, comme [te fut offert] Isaac sur le saint autel; et ne livre point ton Eglise aux insultes de ce prince inique. » Un des intimes conseillers du roi possédais en secret l’amour inviolable du Christ, parce qu’il avait été baptisé sur les fonts sacrés; anus Il employait toute son influence à conserva la vie de ces infortunés. Lorsqu’il se fut bien assuré que le roi ferait endurer à l’Arménie tous les maux dont il l’avait si cruellement menacée, il indiqua non pas à tous, mais à quelques-uns, un moyen de se tirer eux-mêmes de leur triste position. Or, tandis qu’on formait une escorte pour les conduire dans l’exil perpétuel, où l’on avait déjà envoyé beaucoup de satrapes de l’Ibérie, il arriva en ce moment la fâcheuse nouvelle que les Kouschans faisaient des incursions et avaient ravage beaucoup de provinces royales. Ce fut pour les exilés un secours du ciel. Le roi impie fit marcher la cavalerie et lui-même la suivit en toute hâte; et, l’âme troublée, il oublia pour le moment les menaces qu’il avait formulées dans un serment solennel. Alors ceux qui craignent le Seigneur, voyant cela, faisaient ensemble la même prière: « O Seigneur de tous, toi qui connais les secrets du cœur humain et à qui sont connues d’avance les pensées cachées, toi qui ne demandes point le témoignage des créatures visibles parce que tes yeux voient nos actions avant qu’elles soient accomplies; c’est à toi que nous offrons nos prières. Reçois, Seigneur! nos vœux secrets, et fortifie-nous pour que nous observions tes préceptes avec docilité et pour que le malin esprit soit humilié, lui qui, avec orgueil, combat contre nous par la puissance de ce roi impie. Renverse les projets insensés de l’imposteur; empêche la malice de sa volonté et fais-nous retourner de nouveau par des pensées de paix à la sainte Église, afin que, persécutée tout à coup, elle ne soit pas encore troublée par tes ennemis. Quand tous eurent fait intérieurement cette promesse à Dieu, qu’ils garderaient fidèlement leurs premières résolutions, ils envoyèrent comme leur interprète au roi celui-là même qui les avait protégés, comme s’ils étaient décidés à partager son impiété.[45] Le roi, en entendant cela, transporté de joie, crut que les divinités lui étaient venues en aide pour changer et modifier les fermes résolutions des serviteurs de Dieu. On offrit alors un tribut d’adoration au Soleil, en l’honorant par des victimes et par toutes les cérémonies du magisme. Cependant l’insensé ne pouvait comprendre que la splendide lumière du Soleil de Justice dissiperait et renverserait ses projets ténébreux et qu’il anéantirait ses désirs pervers. Aveuglé par ce qu’on lui avait dit, il ne soupçonna point l’habile ruse avec laquelle on l’abusait. Il prodiguait à profession en leur faveur des présents et des terres, et il leur rendit de nouveau tous leurs honneurs et tous leurs domaines, en les élevant en rang et en gloire dans toute l’étendue de son empire. A chacun d’eux, il donnait, aux dépens du trésor, des villages et des bourgs; il les appelait ses amis bien-aimés, et, dans l’orgueil insensé de son obstination, il croyait qu’on avait échangé la vérité pour le mensonge. Après cela, il rassembla une cavalerie nombreuse et il envoya non point quelques mages, mais plus de sept cents docteurs (vartabed) ayant à leur tête un grand prince, chef des mages.[46] En s’humiliant et en conjurant, il recommandait que jusqu’à son retour de la campagne suivie de la paix,[47] on eût à exécuter toute chose suivant sa volonté. On les accompagna de nouveau pendant la longueur du trajet, en leur prodiguant des faveurs et des honneurs jusqu’en Arménie. Ensuite le roi fit savoir ces heureuses nouvelles à beaucoup de temples du feu; il écrivait et il rendait compte aux mages et aux chefs des mages, ainsi qu’à tous les grands des diverses provinces, comment, avec l’aide des dieux, la puissance de ses armes avait triomphé. Ces hommes perfides, sortant alors de leurs ténébreuses retraites, voulaient accomplir sans retard l’ordre qu’on leur avait donné. Ils firent savoir aux pays éloignés qu’on viendrait dans les contrées orientales. Avant d’arriver en Arménie, ils tirèrent les baguettes [magiques] et consultèrent le sort afin de savoir quel serait le pays que chacun d’eux devrait enseigner. En effet l’ordre royal était général; c’était le même pour le pays d’Arménie, comme pour les pays des Ibères, des Aghouank, des Lephin, des Aghdznik, des Gortouk, des Dzot et des Tasan[48] et pour tous les pays quelconques qui professaient en secret le christianisme dans l’empire de Perse.[49] Ils se hâtèrent avec un zèle insatiable de s’emparer des richesses de toutes les saintes églises, et, semblables à des démons, tous ensemble déployaient une fureur implacable. Ils rassemblaient beaucoup de soldats, et le perfide Satan, comme leur chef, se mêlait à eux, les exhortant toujours et les excitant à se hâter. Ayant fixé l’époque du sixième mois, ils exigèrent, en vertu de l’ordre royal, que d’un navassart à l’autre, dans tous les lieux soumis à la puissance du grand roi, toutes les cérémonies de l’Église fussent abolies, qu’on fermât les portes des temples sacrés et qu’on y mit les scellés, que, par écrit et par inventaire, on donnât au fisc les ornements sacrés, que les chants des psaumes ne fussent plus entendus, qu’on ne récitât plus les livres des prophètes véridiques, que les prêtres cessassent d’enseigner le peuple dans leurs demeures, que les hommes et les femmes voués au Christ, qui habitent chacun des monastères, changeassent leurs vêtements pour s’habiller comme les séculiers. [Ils exigèrent] aussi en outre que les femmes des satrapes reçussent l’enseignement de la doctrine des mages, que les fils et les filles des nobles et du peuple fussent instruits publiquement par les mages, qu’on abolit et qu’on supprimât l’institution du saint mariage qu’ils avaient reçue de leurs ancêtres, suivant les commandements du christianisme, qu’au lieu d’une femme on en eût plusieurs, afin que la nation arménienne s’augmentât, que les filles s’unissent avec leurs pères, les sœurs avec leurs frères, les mères avec leurs fils et les petites-filles avec leurs aïeux, que les animaux qui servent à la nourriture ne fussent pas tués sans dire immolés, et ceci s’appliquait aussi bien aux agneaux qu’aux chèvres, aux bœufs, aux poules et aux porcs; qu’on ne fit pas de pâte avec de la farine sans employer le phantam;[50] que le fumier et les fientes ne servissent point d’aliment au feu. Ils [exigèrent] que les mains fussent lavées avec de l’urine de vache;[51] qu’on ne tuât point les castors, les renards et les lièvres; qu’on se débarrassât des serpents, lézards, grenouilles, fourmis et de toute espèce de vermine et qu’on les apportât sans tarder, rassemblés et comptés suivant la mesure royale.[52] [Ils exigèrent] enfin que tout ce qui concerne le service des fêtes, et ce qui est relatif aux victimes et aux immolations se fit suivant les rites et à des époques fixes et conformément à la mesure déterminée pour la cendre;[53] que tout ce que nous exigeons, [disaient-ils], soit exécuté de suite au commencement de l’année et qu’ensuite on dispose tout le reste. Alors les mages et les chefs des mages, munis de cet édit, voyageaient nuit et jour pour arriver en Arménie; et, dans leur allégresse, ils ne se plaignaient point de la longueur du voyage.[54] CHAPITRE TROISIÈME.De l’union du saint clergé.Bien que nous soyons incapable de raconter toutes les misères que souffrirent les troupes arméniennes durant [la marche] du détachement, cependant nous ne voulons pas nous taire et dissimuler les amertumes de cette tribulation. Nous en rapporterons même quelques-unes, pour nous unir à ceux qui versaient d’abondantes larmes sur nous et pour que, toi aussi, en les écoutant, tu pleures sur les infortunes de notre nation. En effet, dans l’immense armée des Perses, tous ceux qui croyaient au saint Evangile du Christ, ayant appris l’apostasie odieuse des Arméniens, s’affligèrent beaucoup intérieurement, et ils se prosternèrent le visage [contre terre]. Beaucoup d’entre eux, plongés dans une tristesse profonde, l’esprit abattu, et avec d’abondantes larmes, adressèrent des reproches aux satrapes et blâmèrent l’assemblée du clergé. Ils les raillaient et disaient: « Que ferez-vous de la sainte Bible? ou porterez-vous les ornements de l’autel du Seigneur? peut-être oublierez-voua les bénédictions spirituelles, ou passerez-vous sous silence les paroles des Prophètes? avez-vous fermé vos yeux pour ne pas les voir et bouché vos oreilles pour ne pas les entendre? mais n’avez-vous pas retenu ces paroles dans votre esprit? Que ferez-vous du précepte du Seigneur: Celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans le ciel, et devant les sains anges. » Vous étiez les docteurs de la prédication évangélique; vous allez devenir les disciples de mensonges trompeurs. Vous étiez les maîtres de la vérité, vous allez enseigner les erreurs des mages. Vous étiez les vulgarisateurs de la force créatrice, maintenant vous attribuez cette force aux éléments. Vous étiez les adversaires du mensonge, maintenant vous serez plus faux que le mensonge. Vous avez été baptisés dans le feu et dans l’esprit, maintenant vous vous couvrirez de cendre et de poussière. Vous avez eu pour nourriture un corps vivant et un sang immortel, maintenant vous vous souillerez de la vapeur et de la fumée des victimes et de la corruption. Vous étiez les temples de l’Esprit-Saint, maintenant vous serez les autels des démons. Vous avez été, dès votre enfance, le peuple du Christ; maintenant dépouillés de votre gloire, vous danserez comme des démons en face du Soleil. Vous étiez les héritiers du Paradis, maintenant vous donnez vos âmes en héritage à l’Enfer. Ils sont menacés du feu inextinguible et vous vous consumerez avec eux. Le ver éternel leur est préparé, et vous préparez vos âmes pour le nourrir. Les ténèbres extérieures sont réservées pour eux; et vous, éclairés par la grâce, les accompagnerez-vous dans ces mêmes ténèbres? ils ont toujours été aveugles, et vous, deviendrez-voua aveugles avec eux? Leur fosse était déjà préparée, pourquoi y descendrez-vous les premiers? Comment apprendrez-vous les noms si nombreux de leurs dieux, dont pas un seul n’existe? Allégés de vos lourdes charges, voici que vous vous chargez de poids plus pesants; libres dès l’enfance, vous vous plongez honteusement dans un esclavage éternel. « Si vous saviez et si vous pouviez voir, les cieux sont dans le deuil et la terre tremble sous vos pieds. Au ciel, les anges sont irrités contre vous, et sur la terre, les martyrs sont dans l’affliction. Ceux que vous aimez me font compassion et je gémis sur vous-mêmes. Car si un homme vous avait délivrés, et que vous-mêmes vous vous fussiez remis dans l’esclavage d’un autre maître, le premier ne devrait-il pas être très irrité contre vous? Or que ferez-vous du terrible commandement de Dieu? Je suis Dieu, il n’y en a pas d’autre que moi, et personne ne sera Dieu après moi. Je suis le Dieu jaloux; je punis les péchés des pères dans les enfants jusqu’à la septième génération. » Or, si les fils innocents portent la peine des péchés de leurs pères, quand ensuite ces mêmes enfants commettent le péché, ne leur fera-t-il pas porter en même temps la peine pour eux et pour leurs pères? Vous étiez pour nous un roc inexpugnable de refuge; lorsqu’il y avait danger, nous recourions à vous; maintenant le fondement de cette grande force a été renversé? Vous étiez notre gloire devant les ennemis de la vérité; maintenant vous êtes notre opprobre en face de ses ennemis. Jusqu’à présent, à cause de votre vraie foi, on nous épargnait aussi, et maintenant, par votre faute, nous sommes traités cruellement. Non seulement vous devrez en rendre compte devant le terrible tribunal de Dieu, mais encore vous serez responsables pour tous ceux qui seront tourmentés à cause de vous. Ils dirent ces choses et d’autres encore aux principaux seigneurs, et ils accrurent ainsi leurs douleurs. Ceux-ci ne voulaient pas leur exposer ni leur confier leur projet, et il était impossible de se taire et de ne point répondre; le cœur déchiré, ils pleuraient amèrement. Partageant la même affliction, ceux qui les entendaient et ceux qui les observaient, étaient plongés dans un deuil inconsolable. A ce moment, les prêtres, qui étaient dans l’armée, ne pouvaient cacher leur indignation; s’étant éloignés, ils quittèrent les satrapes et toute la foule, et envoyèrent en toute hâte un messager à cheval en Arménie.[55] Porteur de ces tristes nouvelles et déchirant ses vêtements, il arriva dans le conseil des évêques, et, tout en larmes, il se tenait devant eux, leur racontait toutes les persécutions qu’ils avaient supportées et ne leur communiquait pas leurs résolutions cachées. En ce moment, les évêques partirent chacun pour leur diocèse, envoyèrent leurs chorévèques dans les villages, dans les campagnes et dans beaucoup de châteaux des cantons montagneux. Ils parvinrent à rassembler la foule des hommes et des femmes, des nobles et du peuple, des prêtres et des religieux; ils leur donnèrent des avis, les encouragèrent et les firent tous champions du Christ. Comme première résolution, ils établirent que la main d’un frère se lèverait sur son propre frère qui violerait les préceptes de Dieu; que le père n’épargnerait pas son propre fils et que le fils n’aurait point égard au respect qu’il devait à son père; que la femme s’opposerait à son mari et que le serviteur se tournerait contre son propre maître; qu’enfin la loi divine serait la règle souveraine de tous, et que par cette loi, les coupables subiraient la peine de leurs crimes. Lorsque tout fut arrangé et disposé, ils vinrent tous armés et couverts de leurs casques, l’épée au côté et le bouclier au bras; non seulement il y avait des hommes valeureux, mais il y avait aussi des femmes. Pendant ce temps, les troupes arméniennes, avec tous les alliés et avec une foule de mages, arrivèrent en Arménie, le quatrième mois,[56] dans le grand bourg qui est appelé Ankgh.[57] Ils y campèrent, s'y retranchèrent, et, en se réunissant, ils formèrent une foule considérable. Vingt-cinq jours après, il arriva que le chef des mages, accompagné de beaucoup d'autres mages, alla un dimanche pour enfoncer avec violence les portes de l'église; et il voulait exécuter ce projet. Mais le saint prêtre Léonce (Ghévont), d'accord avec ses conseillers et beaucoup de membres du clergé, se trouva présent à ce moment, et l'en empêcha. Bien qu'il ne fût pas entièrement au courant de ce que pensaient tous les satrapes, ni de la force du chef des mages, cependant il ne voulut point attendre tous les évêques, ni laisser accomplir les ordres de l'injuste souverain. Alors une grande foule repoussa les soldats et les mages. On s'arma de pierres pour casser la tête des mages et du chef des mages, et après qu'on les eut forcés à rentrer dans leurs propres résidences, en exaltant le culte de l'Eglise, ils accomplirent sans interruption les cérémonies sacrées jusqu'au dimanche suivant. Après cette imposante manifestation, il arriva de toutes les parties de l'Arménie une multitude d'hommes et de femmes. C'est alors qu'on put voir leur grand désespoir et leurs tribulations. Il y en avait qui versaient des larmes amères, d'autres poussaient de grands cris qui montaient jusqu'au ciel; d'autres, devenus furieux, saisissaient leurs armes et préféraient la mort à la vie. Quelques-uns des membres du saint clergé, prenant entre leurs mains l'Evangile, priaient Dieu et l'invoquaient; d'autres souhaitaient que la terre s'entrouvrit pour leur servir de sépulture. Aussi ils inspiraient une grande crainte au chef des mages qui suppliait ses confidents de le délivrer de la mort et de le faire arriver en sûreté à la cour du roi. En ce qui concernait le projet pour lequel il était venu, il leur disait: « Laissez-moi écrire au grand roi, pour qu'il sache ce qui arrive, pour qu'il révoque l'exécution de ses projets; puisque, quand même les dieux nous viendraient en aide, il serait impossible d'établir en Arménie la religion des mages, comme j'en ai déjà eu la preuve par l'union du saint clergé. En effet, si les mages étaient les soldats du pays, ils n'en pourraient sauver aucun du massacre, ni les étrangers, ni les frères, ni les enfants, ni tous leurs voisins, ni eux-mêmes. Des hommes qui méprisent les chaînes, qui ne s'effrayent point des tourments, qui ne se soucient pas de leurs biens, et ce qui est le pire de tous les maux, qui préfèrent la mort à la vie, que pourrait-on leur opposer? J'avais déjà entendu dire à nos pères qu'au temps du roi des rois, Sapo |