
Texte numérisé et mis en page par Thierry Vebr et François-Dominique FOURNIER
AUSONE

IDYLLES.
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IDYLLES[1] I. Vers sur la Pâque[2]. Voici revenir les saintes solennités du Christ sauveur, et ses pieux ministres célèbrent les jeûnes que leur vœu leur impose[3]. Mais nous, qui renfermons son culte éternel en notre âme[4], nous lui continuons l’effusion perpétuelle de nos hommages sans tache. Aux temples les cérémonies annuelles, à nous l’adoration de chaque jour. Souverain père des choses, à qui la terre, l’océan et les airs, le Tartare et la plage lactée du ciel étoilé obéissent ; que redoute la plèbe coupable des pécheurs, et qu’en retour la troupe immaculée des âmes pieuses glorifie en ses prières, tu donnes à nos jours de si courte durée, à notre âme caduque et si tôt exhalée, le bienfait de la vie éternelle ; tu accordes au genre humain les doux préceptes de ta loi et les sacrés prophètes ; tu sauves la postérité d’Adam ; tu as pitié d’Adam trompé par Ève, qui, prise au piège empoisonné, enveloppa son compagnon dans l’erreur qui l’avait séduite. Tu envoies au monde, ô bon père, ton Verbe, ton fils, Dieu comme toi, en tout semblable et égal à toi, vrai Dieu né du vrai Dieu, Dieu vivant d’origine vivante. Instruit de tes commandements, il n’y ajoute qu’un précepte, c’est que l’Esprit, qui nageait au-dessus des eaux de la mer, raviverait par un bain régénérateur nos membres languissants. Croire à trois dieux en un seul et procédant d’un seul, c’est assurer le salut qu’on espère, si, à la foi qui confesse ce nombre, on joint la pratique de la vertu. Une image de ce mystère se présente à nos yeux ici-bas : c’est Auguste le père, qui créa deux Augustes[5], et qui, entourant tout ensemble un frère et un fils de son divin amour, partage avec eux l’empire, sans le diviser, conserve seul toute la puissance, et la dispense tout entière. Donc, pour notre bonheur, sur cette trinité terrestre dont l’amour fait la force, sur ces maîtres bienfaisants du monde, sur ces ministres du ciel, ô Christ, appelle par ton intercession les grâces de ton père éternel. II. Ausone à son lecteur, salut. Après Dieu, c’est mon père que j’ai toujours adoré : mon second culte, c’est à mon père qu’il était dû. Ainsi, cet hommage au Dieu très haut sera suivi de l’Épicède[6] de mon père. Ce mot, emprunté aux auteurs grecs, et consacré par eux à honorer les morts, n’est point un titre ambitieux, mais un terme de piété. Je le recommande à mon lecteur, qu’il soit fils, ou père, ou l’un et l’autre. Je n’exige point qu’on loue cet ouvrage[7] ; mais je demande qu’on l’aime. Du reste, je ne fais point ici l’éloge de mon père, il n’en a pas besoin, je ne dois pas écraser un mort de ces jouets qui amusent les vivants. Je ne dis rien qui ne puisse être reconnu de ceux qui ont été les témoins d’une partie de sa vie. Avancer un mensonge, aujourd’hui qu’il n’est plus, n’est pas un moindre crime à mes yeux que de taire la vérité. Ces vers ont été inscrits sous son portrait, ce qui ne m’empêche pas de les comprendre dans le recueil de mes œuvres. Tous mes autres écrits me déplaisent[8] ; celui-là seul, j’aime à le relire - Adieu. Épicède de Julius Ausonius, son père. Ausonius est mon nom : je n’étais point le dernier dans l’art de guérir, et, pour qui connaît mon siècle, j’étais le premier[9]. J’ai eu pour patrie et pour demeure deux villes voisines : je naquis à Vasates, mais j’habitai Burdigala. Une double curie, un double sénat[10] me compta parmi ses membres ; mais, étranger à leurs travaux, je n’y participai que de nom[11]. Ni riche, ni pauvre, je fus économe sans être sordide. Ma nourriture, ma tenue, mes mœurs, n’ont jamais changé. Je parlais difficilement en latin, mais la langue de l’Attique[12] me prêtait pour m’exprimer d’élégantes paroles. J’ai offert gratuitement le secours de mon art à tous ceux qui l’ont réclamé[13], et mes soins n’allaient pas sans la charité. J’ai tâché de répondre à l’opinion des hommes de bien ; jamais, à mon propre jugement, je ne fus content de moi-même. Les services de diverse nature que je dus rendre à plusieurs, je les dispensai toujours selon les personnes, les mérites ou l’occasion[14]. Ennemi des procès, je n’ai accru ni diminué mon bien. Nul n’a dû sa perte à mes délations ou à mon témoignage. Je n’ai envié personne j’ai fui tous désirs et toute ambition - jurer ou mentir, était selon moi la même chose. Factieux ou conjurés ne m’ont jamais rattaché à leur parti. J’ai cultivé l’amitié avec une foi sincère. J’ai reconnu que l’homme heureux était, non celui qui possédait ce qu’il voulait, mais celui qui ne souhaitait pas ce que la fortune lui avait refusé. Je ne fus ni un importun ni un bavard je ne regardais que devant moi, et je ne cherchais point à pénétrer ce qu’une porte ou un voile cachait à mes regards. Je n’ai point forgé de ces bruits qui pouvaient déchirer la réputation d’un honnête homme ; et si j’en ai su de vrais, je les ai tus. J’ai banni la colère, j’ai banni le vain espoir, j’ai banni les soucis inquiets ; les fausses joies des biens de la terre, je les ai bannies. J’ai fui la foule et le tumulte, j’ai repoussé les amitiés des grands toujours mensongères. Je n’ai jamais pensé qu’on pût se faire un mérite de ne point faillir, et je préférais aux lois les bonnes mœurs. Enclin à la colère, j’ai comprimé de bonne heure ces emportements, et je me suis puni de ma légèreté. Je ne me suis marié qu’une fois : de cette union, qui dura neuf lustres sans atteinte et sans nuage, nous avons eu quatre enfants[15]. Ma première fille mourut à la mamelle : celui qui naquit le dernier succomba dans sa puberté ; bien qu’à son enfance encore, ce n’était déjà plus un enfant. L’aîné parvint au comble des honneurs suprêmes ; il fut préfet des Gaules, de la Libye[16], du Latium. Le calme, la douceur, la sérénité de son âme se peignaient dans ses yeux, sur ses traits, dans son langage ; il montra pour son père un cœur, un amour paternel. J’ai vu son fils et son gendre proconsuls[17] ; et j’eus l’espoir certain qu’il serait consul lui-même. Ma fille[18] eut la gloire d’être mère ; elle mérita de nobles éloges comme épouse et comme veuve, et elle vit son fils[19], son gendre[20] et le mari de sa petite-fille[21], illustrer tous ensemble leurs maisons par l’éclat de leurs nombreuses dignités. Moi, sans rechercher ou refuser les honneurs, je fus nommé préfet de la grande Illyrie. Ces immenses faveurs de la fortune m’engagèrent, après avoir remercié la divinité, à la prier de me retirer du monde ; je craignis que quelque jour le destin ne vînt mordre et déchirer la trame encore intacte de cette vie fortunée. J’obtins ce que je demandais : ma prière fut exaucée. Je m’endormis d’un sommeil tranquille, et je laissai à d’autres l’espoir, les désirs et la crainte. Au milieu des regrets de mes amis, je mourus sans regrets, après avoir réglé les dispositions de mes funérailles. Je vécus quatre-vingt-dix ans, sans bâton, et avec l’usage entier de tous mes membres et de toutes mes facultés. Toi qui liras ces vers, tu ne refuseras pas de dire : Telle fut ta vie, qu’elle me fait envie. III. La petite villa d’Ausone. [Après plusieurs années passées dans les honneurs[22], car il avait été consul, Ausone quitta la cour et retourna dans sa patrie[23]. En entrant dans la petite villa que son père lui avait laissée, il s’amusa à faire ces vers, à la manière de Lucilius[24].] Salut, petit héritage, royaume de mes ancêtres, que mon bisaïeul, que mon aïeul, que mon père a cultivé, que m’a laissé mon père enlevé déjà vieux par une mort trop rapide encore. Hélas ! J’aurais voulu pouvoir ne pas sitôt jouir ! Sans doute il est dans l’ordre de la nature qu’on succède à son père ; mais, quand on s’aime bien, il est plus doux de posséder ensemble. A moi maintenant les travaux et les soucis : auparavant le plaisir seul était mon partage ; le reste regardait mon père. Bien petit est mon petit héritage, j’en conviens ; mais rien ne semble petit quand on vit en paix avec soi-même, et, on peut ajouter, en paix avec les autres. Il vaut mieux, je pense, que la chose obéisse à l’esprit, que l’esprit à la chose. Crésus désire tout, et Diogène rien. Aristippe jette son or au milieu des Syrtes, et tout l’or de la Lydie ne suffit pas à Midas. Qui ne met point de borne à ses désirs, n’en sait point mettre à son avoir. Il n’y a de mesure aux richesses, que celle qu’on impose à sa cupidité. Mais apprends quelle est l’étendue de mon domaine : tu apprendras ainsi à me connaître, et à te connaître toi-même, si c’est possible. Car cette connaissance n’est pas chose facile, et ce γνῶθι σεαυτόν que nous lisons si vite, nous l’oublions de même. Je cultive deux cents arpents en terre labourable : j’ai cent arpents en vignes, moitié en prés, et, en bois, au moins deux fois autant qu’en prés, en vigne et en labour. Pour la culture de mon champ, je n’ai ni trop ni trop peu d’ouvriers. Auprès, une source, un puits peu profond, et un fleuve limpide et navigable[25] : son flux et reflux m’amène et me remmène. Je conserve toujours des fruits pour deux ans : qui ne fait pas de longues provisions, sent vite la famine. Ma campagne est située ni trop loin ni trop près de la ville ; j’échappe ainsi aux importuns, et je suis maître de mon bonheur. Et chaque fois que l’ennui me force de changer de place, je pars, et je jouis tour à tour de la ville et des champs. IV. Ausone à son fils Hesperius[26]. Je t’ai envoyé d’avance les vers que je m’étais amusé à composer en forme d’exhortation pour mon petit-fils[27], pour l’enfant de ta sœur : tu les liras avant mon arrivée. J’ai mieux aimé cela que te les réciter moi-même : tu auras plus de liberté pour la critique ; car deux causes l’enchaînent d’ordinaire : d’abord, ce qui frappe notre oreille échappe plus vite à notre esprit qu’une lecture ; et puis la présence de l’auteur impose à la franchise du juge. Ici, pour toi, nulle gêne de part ou d’autre : tu liras toi-même, à ton aise, à loisir ; et tu pourras juger sans te contraindre par égard pour moi. Mais ce n’est pas tout, fils bien-aimé, j’ai un mot encore à te dire. Quelques-uns de ces vers (je crains qu’il n’y en ait beaucoup) te paraîtront arrangés avec plus d’apprêt que de naturel, avoir plus de coloris que de sève : je le sais ; mais je les ai laissés couler sans peine, afin qu’ils aient de la grâce plutôt que de la force ; comme ces jeunes filles Dont les mères ont soin d’écraser les épaules et d’étrangler la poitrine, pour les rendre mignonnes[28]. Tu sais le reste. Mais maintenant tu vas me dire : Pourquoi attendre mon sentiment sur un ouvrage dont tu signales toi-même les défauts ? Je te répondrai que je rougirais de ces vers devant un étranger ; mais entre nous j’ai moins de scrupules. Car je les ai écrits pour l’âge de mon petit-fils plutôt que pour le mien ; peut-être bien aussi pour le mien, puisque “la vieillesse est une seconde enfance.” Au surplus, je me moque de ta sévérité : je ne dois compte de ces vers qu’à un enfant. Adieu, fils bien-aimé. Exhortation à mon petit-fils Ausonius, sur les études de l’enfance. Les Muses ont aussi leurs passe-temps[29] : à leurs travaux, petit-fils, mon doux miel, se mêlent des loisirs, et la voix impérieuse d’un maître acariâtre ne fatigue pas toujours les enfants. Mais la récréation et l’étude se succèdent à des heures fixes et déterminées[30]. C’est assez, pour l’enfant qui a de la mémoire, d’avoir lu de bon cœur : il doit se reposer ensuite. L’école est ainsi appelée d’un mot grec[31], à cause des justes loisirs qu’on doit accorder aux Muses laborieuses. Puisque tu es sûr que le jeu doit venir son tour, apprends avec plaisir : nous accordons des intervalles qui délassent des longues fatigues. Le zèle de l’enfant s’épuise, si quelques heures joyeuses ne varient ses austères journées. Apprends avec plaisir, ô mon petit-fils, et ne maudis pas les rênes d’un précepteur sévère. Jamais l’aspect d’un maître n’est effrayant[32]. Il est vieux et maussade ; sa voix revêche et querelleuse annonce l’orage ; son front renfrogné menace toujours ; et pourtant il n’aura rien de repoussant, une fois qu’il aura su, par le charme de l’habitude, accoutumer l’élève à son visage. Un enfant aimera les rides de sa nourrice, et fuira la vue de sa mère. Les petits-fils préfèrent à leurs pères les grands-papas et les aïeules tremblotantes, pour qui les derniers nés sont un nouveau sujet de sollicitude. Le Thessalien Chiron, à moitié cheval, n’effrayait pas Achille, fils de Pélée, ou Atlas, armé de pins, le fils d’Amphitryon : mais l’un et l’autre, par ses caresses et de doux entretiens, savait gagner l’esprit de ces tendres élèves. Toi non plus ne tremble pas, malgré les coups nombreux qui retentissent dans la classe et la mine rechignée de ton vieux précepteur. La peur décèle une âme dégénérée : sois maître de toi, sois sans crainte ; que les gémissements, que le fouet qui résonne, que l’effroi du châtiment ne t’agitent pas dès le matin, parce que le roi de la férule brandit son sceptre, parce qu’il a une riche provision de verges, parce qu’il a, le traître ! ; affublé son martinet d’une molle lanière, parce que vos bancs bourdonnent d’un frémissement de terreur : oublie ce prestige du lieu, ce vain appareil d’épouvante. C’est ainsi qu’en suivant autrefois ces conseils, ton père et ta mère ont assuré le calme et le bonheur de ma vieillesse. Toi aussi, pour réjouir le peu de vieux jours que le destin m’accorde encore au déclin des années, toi, le premier de mes petits-enfants qui portes au premier âge le nom de ton aïeul, donne-moi sinon des effets, au moins des espérances. Je vois ton enfance aujourd’hui, je verrai ta jeunesse bientôt[33], et puis ton âge mûr, si le sort le permet ; ou, s’il m’envie ce bonheur, j’espérerai du moins, et mes vœux ne seront pas trompés, que tu n’oublieras pas l’exemple de ton père et le mien, que tu sauras aspirer aux difficiles couronnes des Muses, que ton éloquence un jour te conduira dans cette voie où nous t’avons précédé, où marchent ton père proconsul[34], et ton oncle préfet[35]. Étudie tout ce qui est digne de mémoire. Je vais te désigner chaque auteur. Tu liras en entier le créateur de l’Iliade, et les œuvres de l’aimable Ménandre[36]. Que les inflexions et les intonations de ta voix, accentuée avec art, conservent du nombre aux nombres des poètes[37]. Marque bien le sens en lisant : l’idée ressort mieux si on la détache, et une suspension donne de la force aux plus faibles pensées. Quand ma vieillesse jouira-t-elle enfin du bonheur de t’entendre ? Quand ta voix pourra-t-elle réveiller pour moi tant de poèmes oubliés, et toutes ces histoires qui s’enchaînent d’âge en âge, et les socques et les draperies des rois[38], et tous les chants de la muse et de la lyre ? Quand feras-tu rajeunir les sensations énervées du vieillard ? En suivant tes pas, enfant, je puis apprendre encore les vers que modulait Flaccus, et les sublimes accords de Virgile. Et toi aussi, Térence, qui pares d’un style choisi la langue du Latium, toi dont le socque bien attaché ne traîne pas sur le théâtre[39], ramène ma vieillesse oublieuse à tes dialogues[40] presque nouveaux pour elle. Je lis d’abord, Catilina, le récit de tes crimes, et des troubles de Lépide[41], et, à partir de Lépide et de Catulus, je parcours la suite de l’histoire et de la vie de Rome pendant douze ans ; je lis cette guerre, à la fois étrangère et civile, soulevée par Sertorius exilé, associé aux Ibères. Et ces conseils, ce n’est point un aïeul sans expérience qui te les donne ; c’est un maître qui sur mille esprits en a fait l’épreuve. J’ai nourri beaucoup d’enfants de mes leçons : je les prenais à la mamelle ; les réchauffant dans mon sein et leur déliant les lèvres, j’arrachais leurs tendres années aux caresses des nourrices. Puis, un peu plus grands, quelques encouragements flatteurs, un léger sentiment de crainte, les engageaient à tenter, par d’âpres chemins, d’agréables progrès, afin de recueillir un jour de doux fruits d’une racine amère. Et quand la sève de la puberté les couvrait de son duvet, je les dirigeais vers la morale, les beaux-arts, les luttes de l’éloquence, bien que leur tête refusât le joug de l’autorité, et que leur bouche se détournât du mors qu’on lui présentait. Une modération difficile, un rude apprentissage, un succès rare qu’on ne peut attendre que d’un long usage, beaucoup de douceur dans les réprimandés pour venir à bout d’une jeunesse indocile : j’eus à supporter bien des ennuis jusqu’au jour où ce tourment même eut du charme, où la force de l’habitude et de l’usage adoucit ma peine ; jusqu’au jour où je fus appelé aux pieuses fonctions de l’éducation d’un prince[42], et, dans ce poste élevé, revêtu de divers honneurs ; où j’eus le droit de commander dans les palais dorés. Que Némésis me pardonne, et que la Fortune me permette ce badinage. J’ai présidé à l’empire, quand mon élève, en prétexte encore, maître de la pourpre ; du sceptre et du trône, se soumit à la volonté de son précepteur ; quand Auguste estima nos honneurs plus grands que les siens. Mûri par l’âge, il leur donna bientôt un accroissement sublime ; je fus créé questeur par les Augustes, par le père et le fils ; je reçus, pour prix de mes travaux, une double préfecture, et la chaise curule, et la trabée, et la toge peinte ; je fus consul enfin, et inscrit le premier aux fastes de mon année[43]. C’est ainsi que ton aïeul consul attira sur son petit-fils un relief immense ; je suis le flambeau qui éclaire ta vie. Bien qu’illustré déjà par le nom de ton père, qui peut être une parure, qui peut être une charge aussi pour toi, tu reçois de nous encore une éclatante gloire[44]. Fais qu’elle ne soit pas un fardeau pour toi, puise en toi-même la force de t’élever aux grandeurs, et aspire, si tu deviens consul, à ne devoir tes faisceaux qu’à toi-même. V. Au même Ausonius, pour l’anniversaire de sa naissance. Ausone grand-père à Ausone petit-fils[45]. Quand l’apprentissage de la poésie charmait les jours de ton enfance, quand les soins assidus d’un maître pénétraient si bien de ces premières leçons ton oreille novice encore et ton esprit attentif, que les mots, pour répondre, s’échappaient dociles de ta bouche, dont ta langue savait déjà corriger la rudesse ; nous n’avons rien ajouté de triste à ces enseignements : les avis d’un vieillard grondeur pouvaient te blesser, et leur amertume corrompre de si douces saveurs. Mais aujourd’hui que l’élan de ta puberté est dans sa force, que tu sais distinguer la raison d’un enfantillage, que tu peux enfin te tracer à toi-même la règle de tes paroles et de tes actions, reçois de moi, non des leçons, mais les vœux d’un aïeul qui prie pour son petit-fils, et qui le complimente au jour solennel de sa naissance…… ……………… Souris à ma vieillesse qui recule devant le terme fatal, se prolonge sans infirmités, assiste à tes fêtes, et peut contempler encore ces astres presque effacés pour elle, au moment de quitter la vie et d’entrer dans la tombe. Le retour de ton jour natal, petit-fils mon doux miel, m’apporte un double profit, et me fait sentir plus vivement le bonheur de vivre encore : ta gloire grandit avec ton bel âge, et je puis voir en ma vieillesse l’adolescence de mon petit-fils. Ta sixième triétéride commence, et nous ramène les ides de septembre, célèbres par ta naissance ; les ides, noble jour, sanctifié encore par la naissance de plusieurs dieux. Hécate, fille de Latone, revendique les ides de sextilis[46], et Mercure, admis aux honneurs célestes, les ides de mai ; Virgile consacre les ides d’octobre qui l’ont vu naître. Fêtez longtemps toutes les ides des douze mois de l’année, vous qui célébrez les ides de mon Ausone. Adieu, petit-fils bien-aimé. VI. Ausone à son fils Gregorius[47], salut. As-tu jamais vu la nuée peinte sur la muraille[48] ? Oui, tu l’as vue, et tu t’en souviens. C’est à Trèves, dans la salle d’Éole[49] ; c’est là qu’une peinture représente Cupidon mis eu croix par des femmes amoureuses, non de celles de notre âge, qui pèchent sans regret, mais par des Héroïnes qui veulent se justifier, et punissent le dieu. Notre Virgile en a compté quelques-unes dans le champ des Pleurs[50]. Le sujet et l’exécution de ce tableau me ravirent d’étonnement. De cette extase d’admiration, je passai à la sottise de versifier. Ici rien ne me plaît que le titre. Mais je te confie mes erreurs. Nous aimons nos taches et nos cicatrices, et, non contents d’avoir péché seuls et par notre faute, nous cherchons encore à faire aimer nos faiblesses. Mais pourquoi défendre avec tant de chaleur cette églogue[51] ? Je suis sûr que tu aimeras tout ce que tu sauras venir de moi, et j’aspire plus à cela qu’à tes louanges. Adieu. Cupidon mis en croix[52]. Dans ces champs aériens que la Muse de Virgile a chantés, où les âmes aimantes, à l’ombre d’un bois de myrtes, égarent leur délire, les Héroïnes promenaient leurs orgies[53]. Chacune portait la marque du genre de mort qu’elle avait subi jadis. Elles erraient dans la vaste forêt, à la lueur d’une clarté douteuse, parmi les tiges des roseaux, les lourds pavots, des lacs taciturnes sans chute, et des ruisseaux sans murmure. Sur ces rivages, à cette lumière vaporeuse, languissent ces fleurs autrefois pleurées sous des noms de rois et d’enfants, Narcisse qui s’admire, Hyacinthe fils d’Oebale, Crocus aux cheveux dorés, Adonis que la pourpre a rougi, Aeas de Salamine enfin, qui porte gravé le cri de sa douleur. Tous ces tableaux lamentables des larmes et des angoisses de l’amour, et qui réveillent, même après la mort, le souvenir de la souffrance, rappellent les Héroïnes à leurs anciens jours. Sémélé, trompée pendant sa grossesse, pleure son enfantement hâté par la foudre, et, déchirant dans le vide un berceau embrasé[54], secoue les feux impuissants d’une foudre imaginaire. Maudissant une vaine faveur, Cénis, si joyeuse autrefois de son sexe viril, gémit d’être rendue à sa première forme. Procris étanche encore sa blessure ; elle chérit toujours la main sanglante de Céphale qui l’a frappée. La jeune fille qui se précipita de la tour de Sestos, élève sa lampe de terre où fume la flamme, et la mâle Sapho[55], que tueront les traits du Lesbien, menace de s’élancer des sommets nuageux de Leucate. La triste Ériphyle refuse la parure d’Harmonia : malheureuse mère ! Épouse non moins infortunée ! Toute la fable de Minos et de la Crète se dessine dans l’air et perce sous les traits d’une image légère[56]. Pasiphaé suit les traces d’un taureau de neige ; Ariane abandonnée porte un fil roulé dans sa main, et Phèdre regarde avec désespoir sa lettre dédaignée. Celle-ci porte un lacet ; celle-là, le vain simulacre d’une couronne : l’autre rougit de s’être enfermée dans les flancs de la génisse de Dédale. Laodamie plaintive regrette les deux nuits et les caresses perdues de son mari vivant et de son mari mort. D’un autre côté, l’œil menaçant et toutes le fer en main, s’avancent dans un horrible appareil Thisbé, Canacé, Elissa la Sidonienne, tenant le glaive, l’une de son époux, l’autre de son père, la troisième de son hôte. La Lune elle-même erre en ces lieux : comme jadis sur les rochers de Latmos, où elle aimait à caresser le sommeil d’Endymion, elle a son flambeau, son croissant et son diadème étoilé. Cent autres, rouvrant les blessures de leurs amours passés, raniment de douces et tristes plaintes et savourent leurs tourments. Soudain, de ses ailes bruyantes, perçant l’obscurité de la nuit infernale, l’Amour étourdiment arrive au milieu d’elles. Toutes ont reconnu l’enfant. Un souvenir rapide leur rappelle l’auteur commun de tous leurs maux. Malgré l’humide brouillard qui l’entoure et voile l’éclat de son baudrier aux bulles d’or[57], et son carquois, et les feux étincelants de son flambeau, elles le reconnaissent et dirigent contre lui les élans d’une vigueur impuissante. L’ennemi est seul, égaré, loin de son empire ; son vol paresseux se traîne dans l’épaisse vapeur : elles forment une nuée qui l’enveloppe. Il tremble, il veut fuir : vains efforts ! On l’entraîne au milieu de la troupe assemblée en conseil. On choisit, dans la triste forêt, un myrte bien célèbre, témoin maudit du châtiment des dieux : c’est là que Proserpine un jour avait puni les mépris d’Adonis, trop fidèle à Vénus. Au tronc de ce grand arbre, l’Amour est suspendu[58] : les mains enchaînées derrière le dos, les pieds serrés par des liens, il pleure... Point de ménagements : il subira sa peine. Il est accusé sans crime, et condamné sans juge. Chacune a hâte de s’absoudre, et de reporter sur autrui le fardeau de sa propre faute. Toutes l’accablent de reproches, et recourent aux instruments du trépas qu’elles ont souffert. C’est autant d’armes pour elles, c’est une douce vengeance pour chacune de chercher à punir l’Amour avec les tourments dont elles ont péri. L’une tient un lacet, l’autre lève sur lui la vaine image d’une épée ; celle-là montre des fleuves profonds, un roc escarpé, les épouvantements d’une mer en furie, un océan sans flots. Plusieurs secouent des flammes, et menacent l’enfant transi de leurs torches qui pétillent sans brûler. Myrrha déchire ses flancs gonflés de grosses larmes[59], et lance contre le malheureux le succin qui roule en perles de son tronc qui pleure. Quelques-unes, feignant le pardon, veulent seulement se jouer de lui ; elles le piquent de la pointe effilée d’une aiguille, qui fait jaillir ce tendre sang d’où naquit la rose, ou approchent de sa verge les feux effrontés d’une torche. Sa mère aussi, complice du même crime, pénètre d’un pas tranquille au milieu de ce tumulte, et, loin de porter un secours empressé à son fils assailli, elle redouble sa terreur ; elle irrite d’aiguillons plus amers ces nouvelles Furies[60] ; elle fait un crime à son fils de son propre déshonneur, des filets invisibles où Mars fut surpris par son époux, de l’engin honteux qui donne à Priape, enfant de l’Hellespont, un aspect ridicule, de la cruauté d’Éryx, et du sexe demi-mâle d’Hermaphrodite. Et les reproches ne lui suffisent pas : d’un bouquet de roses, la blonde Vénus frappe l’enfant qui pleure et qui craint pis encore. Une sanglante rosée jaillit de ses membres meurtris sous les coups redoublés de la rose flexible, qui, déjà teinté de sa pourpre, rougit de feux plus vifs son vermeil incarnat. Enfin s‘apaisent les fureurs de la rage la vengeance paraît plus grande que le crime, et Vénus, à son tour, va se rendre coupable. Les Héroïnes intercèdent, et chacune, à cette heure, aime mieux attribuer sa mort à la cruauté du destin. La tendre mère alors les félicite de cette pitié qui désarme leur douleur, et qui remet à l’enfant ses fautes pardonnées. De nocturnes fantômes apparaissent parfois sous de telles images, et tourmentent de vaines terreurs le sommeil agité. Après avoir ainsi souffert durant cette longue nuit, Cupidon s’échappe, et dissipant enfin ces prestiges d’un songe, prend son vol vers les cieux, et s’esquive par la porte d’ivoire. VII. Ausone à son fils Paulus[61], salut. Tu l’emportes enfin ; et les mystères de ma muse, voilés jusqu’ici d’une religieuse obscurité, tu les violes, quoique tu ne sois pas un profane, ô mon Paulus bien-aimé. Je ne te range pas avec ce vulgaire dont Horace éloigne les approches : cependant chacun a les secrets de son culte ; autre est celui de Cérès, autre celui de Liber, bien qu’avec les mêmes adorateurs. Je m’étais amusé à chanter ma jeune captive ; et ces vers, imparfaits encore, ébauchés seulement pour me distraire à fredonner au logis, reposaient sans crainte à l’abri du mystère, et voilà que tu forces ces enfants des ténèbres à se produire au jour. Tu ambitionnais les dépouilles de ma modestie ; tu as voulu m’arracher contre mon gré la preuve de ton pouvoir sur moi. Certes, tu as poussé l’obstination plus loin qu’Alexandre de Macédoine, qui, ne pouvant délier les courroies du char fatal, les coupa, et qui pénétra dans l’antre de la Pythie un jour qu’il était défendu de l’ouvrir. Use donc de ces vers comme des tiens, du même droit, mais non pas avec la même confiance car les tiens n’ont rien à craindre du public, et je rougis des miens au dedans de moi-même. Tu l’as voulu, Paulus, tu auras tous les vers de la Bissula, les chants que j’essayais à la louange de la jeune Suève, plutôt pour occuper mes loisirs que dans l’intérêt de ma gloire. Ennuyeux demandeur, lis ces vers ennuyeux : tu as fait la pilule, il faut que tu l’avales. Un vieux proverbe veut que le forgeron s’attache aux pieds les fers qu’il a forgés[62]. Au lecteur Avant de parcourir ces légers essais d’une muse un peu nue, dépose ta gravité, lecteur. Tu fronceras le sourcil pour juger des œuvres sérieuses : nous, nous suivons la Thymélé[63]. C’est Bissula qu’on va chanter dans cette ébauche, ce n’est pas l’Erasinus[64]. J’ai un conseil à te donner, c’est de commencer par boire[65]. Je n’écris pas pour un censeur à jeun. Il faut me lire en quittant la table, pour bien faire. Qu’on fasse mieux encore : qu’on s’endorme, et qu’on se croie sous le charme d’un rêve. La Bissula d’Ausone. En quel pays est née Bissula, et comment elle vint au pouvoir de son maître. Bissula est née, elle a sa famille et son pays au-delà des bords glacés du Rhin ; Bissula connaît la source du Danube[66]. La main la prit[67], mais la main l’affranchit, et elle règne sur le bonheur de celui dont elle fut la proie par les armes. Séparée de sa mère, privée de sa nourrice, elle n’a point connu l’autorité d’une maîtresse ……… …………… ……… Elle n’a point senti l’opprobre de sa destinée et de sa patrie : elle a eu sa liberté sur l’heure, avant de subir l’esclavage. Les bienfaits de l’éducation latine l’ont changée, sans lui enlever ses grâces germaniques, ses yeux bleus et sa blonde chevelure. Son langage et sa beauté donnent à la jeune fille une double origine : la beauté révèle une enfant du Rhin, et le langage une Romaine. Sur la même Bissula. Bonheur, délice, joie, amour, volupté, tu es une barbare, mais tu vaux mieux, mignonne, que les poupées du Latium. Bissula, tel est le nom presque sauvage de la tendre enfant ; il est un peu rude à ceux qui n’y sont pas accoutumés, mais il a bien du charme pour son maître. A un peintre, sur le portrait de Bissula. La cire et les couleurs ne reproduiront jamais l’image de Bissula : sa grâce naturelle ne se prête point aux mensonges de l’art. Céruse et vermillon, dessinez d’autres beautés[68] : les nuances délicates de ces traits échappent à la main de l’homme. A l’œuvre, artiste ! Mêle le lis à la rose de pourpre ; confonds les bien ensemble, et saisis le reflet dont l’air se colore : c’est la teinte de son visage. A un peintre. Le moyen de peindre Bissula. Si tu veux rendre, ô peintre, les traits de ma mignonne, que ton art rival imite les abeilles de l’Attique. VIII. Prière d’Ausone, consul désigné, en recevant les faisceaux la veille des calendes de janvier[69]. Viens, Janus ; viens, nouvel an ; viens, soleil renouvelé ! Tu verras la curule latine du consul Ausone. Mais que peux-tu admirer, après la majesté impériale[70], aujourd’hui que cette Rome, que cette demeure de Quirinus, que ce sénat dont la toge prétexte rayonne de pourpre, marquent de cet auguste nom la date de leurs années dans les Fastes éternels ? Année, qui commences sous d’heureux auspices, donne au printemps salubre les tièdes souffles du zéphyr ; donne la rosée au solstice du Cancer, un frais Borée[71] aux heures de septembre. Qu’un froid modéré morde les frimas de l’automne, et que, par degrés affaibli, l’été lentement se retire. Que le Notus arrose les semailles ; et que l’hiver se couvre de neige jusqu’au retour de mars, père de l’ancienne année. Que mai respire le parfum des fleurs, sa nouvelle parure ; que juillet cuise les moissons, et soumette la mer aux Eurus. Que Sirius n’augmente pas de ses feux les ardeurs du Lion, et que Pomone bigarrée varie les saveurs de ses vergers. Que l’automne attendrisse ce que l’été aura mûri, et que l’hiver, voué aux plaisirs, jouisse des biens dont on l’a doté. Que le monde vive en paix ; et que les astres funestes n’aient plus sur lui d’empire. Que nulle étoile, ô Gradivus, ne heurte tes pénates[72] ; que nulle ne te soit contraire, ni la Cynthienne, ni le rapide Arcadien, voisin de la terre, ni toi, Saturne, le plus reculé et le plus lent dans ta marche. Tu resteras à distance de Pyroïs[73], et tu parcourras tranquillement ton cercle loin de lui. Allez ensemble, salutaire planète de Jupiter, et toi, Vesper, étoile de Cythérée, et que parfois se joigne à vous le Cyllénien, toujours si bien avec ses hôtes. Viens, Janus ; viens, nouvel an ; viens, soleil renouvelé ! Vainqueur de tous nos ennemis ; des Francs, qui, mêlés aux Suèves, s’empressent de se rendre et demandent à combattre dans les rangs latins ; et des hordes vagabondes du Sarmate alliées aux Huns ; et du Gète, qui, ligué aux Alains, bondissait insolemment sur les rives de l’Ister (c’est la Victoire qui, d’une aile rapide, m’apporte ces nouvelles) ; Auguste arrive pour rehausser l’éclat de nos dignités[74] : il veut ennoblir de ses faveurs des honneurs qu’il eût désiré de partager[75]. Viens, Janus ; viens, nouvel an ; viens, soleil renouvelé ! Au prochain retour de Janus, ô soleil, accorde-nous un bonheur doré. Dans un an César succèdera aux faisceaux d’Ausone, et, pour la cinquième fois, il prendra la prétexte du magistrat romain. Voilà ce qui met pour moi le comble aux honneurs de la pourpre (ô Némésis, que ton oreille m’entende sans colère ! ) : Auguste daigne, après moi, devenir consul, il semble faire plus que m’égaler à lui, en voulant que mes faisceaux passent avant les siens. Viens, Janus ; viens, nouvel an ; viens, soleil renouvelé ! Presse par leurs douze issues la fuite des mois qui vont se suivre. Que le soleil dépasse vite un des tropiques, puis qu’il laisse l’autre encore derrière lui, que les deux tropiques subissent ainsi l’influence de cet astre, et que les quatre changements de l’année se succèdent rapidement de trois en trois signes. Hâte la marche des jours de l’été, et que l’hiver aux lentes nuits s’empresse de nous montrer l’année qui nous promet César. Si je puis la voir, alors je serai trois et quatre fois heureux, alors je serai deux fois consul, alors mon front touchera le ciel. IX. Prière du même, pour les calendes de janvier. Année commencée sous de favorables auspices[76], tu vois les heureux débuts du consulat d’Ausone. Découvre, soleil éternel, ton front resplendissant, et, avec plus d’éclat que jamais, épanouis tes rayons de pourpre et la bienfaisante clarté des feux de ton aurore. Année, mère des événements que tu déroules depuis le mois de Janus au double front jusqu’aux derniers jours de décembre glacés par l’hiver, viens, année nouvelle, viens contempler les fêtes du vieux Janus. Parcours tes voies accoutumées, les douze stades de ta carrière, variés d’autant de signes qui se partagent également les saisons, et achève ton cours emporté par une rotation perpétuelle. Roule entraînée sur les pentes du ciel ; que Phébus avec ordre accomplisse sa tâche, en nous ramenant les jours de diverse durée, et renaisse avec de nouvelles clartés au départ de l’hiver. Ainsi, après les trente révolutions successives de chacun des mois, reparaîtra le croissant de la lune, et ta main tournera le cercle des levers et des couchers du jour, contenant dans chacun des signes le cours régulier du soleil. X. La Moselle d’Ausone[77]. J’avais traversé sous un ciel nébuleux la Nava rapide[78], et j’avais admiré les nouveaux remparts ajoutés à cette bourgade antique[79], où les revers[80] de la Gaule balancèrent un jour les désastres de Cannes, où gisent à l’abandon, dans la plaine, des bataillons que nul n’a pleurés[81]. De là, suivant à travers des forêts sauvages un chemin solitaire, où nulle tracé de culture humaine ne s’offrit à mes yeux, je dépasse Dumnissus[82], au sol aride et partout altéré, les Tabernes[83] qu’arrose une source intarissable, et les champs mesurés naguère aux colons sarmates[84] ; et je découvre enfin, sur les premiers confins des Belges[85], Nivomagus, lieu célèbre où campa le divin Constantin[86]. L’air est plus pur en ces campagnes, et Phébus, dont l’éclat resplendit sans nuage, dévoile enfin l’Olympe éblouissant de pourpre. L’œil n’a plus à percer une voûte de rameaux entrelacés, pour chercher le ciel que lui dérobent de verts ombrages ; l’air est libre, et la transparente clarté du jour ne cache plus aux regards ses limpides rayons étincelant dans l’espace. Je revis alors comme une image de ma patrie, de Burdigala, de sa brillante culture, à l’aspect riant de toutes ces villas dont les faîtes s’élèvent au chant des rivages, de ces collines où verdoie Bacchus, et de ces belles eaux de la Moselle qui roulent à leurs pieds avec un doux murmure. Salut, fleuve béni des campagnes, béni des laboureurs ; les Belges te doivent ces remparts honorés du séjour des empereurs[87] ; fleuve riche en coteaux que parfume Bacchus, fleuve tout verdoyant, aux rives gazonneuses[88] : navigable comme l’océan, entraînée sur une douce pente comme une rivière, transparente comme le cristal d’un lac, ton onde en son cours imite le frémissement des ruisseaux, et donne un breuvage préférable aux fraîches eaux des fontaines : tu as seul tous les dons réunis des fontaines, des ruisseaux, des rivières, des lacs, et de la mer même, dont le double flux ouvre deux routes à l’homme. Tu promènes tes flots paisibles[89] sans redouter jamais le murmure des vents ou le choc des écueils cachés[90]. Le sable ne surmonte point tes ondes pour interrompre ta marche rapide[91], et te forcer de la reprendre ; des terres amoncelées au milieu de ton lit n’arrêtent point ton cours, et tu ne crains pas qu’une île, en partageant tes eaux, ne t’enlève l’honneur mérité du nom de fleuve. Tu présentes une double voie aux navires, soit qu’en se laissant aller au courant de ton onde, les rames agiles frappent ton sein agité ; soit qu’en remontant tes bords, attaché sans relâche à la remorque, le matelot tire à son cou les câbles des bateaux. Combien de fois, étonné toi-même du retour de tes eaux refoulées, n’as-tu pas pensé que ton cours naturel s’était ralenti ? L’herbe des marécages ne borde pas tes rives, et tes flots paresseux ne déposent point sur tes grèves un limon impur. Le pied qui t’approche ne se mouille jamais avant d’avoir effleuré tes ondes[92]. Allez, maintenant[93] ! Semez le sol uni des incrustations de la Phrygie, étendez une plaine de marbre sous les lambris de vos portiques ! Moi, je méprise ces magnificences du luxe et de la richesse : j’admire les œuvres de la nature, et non ces recherches des dissipateurs, ce faste d’une folle indigence qui rit de sa ruine. Ici une arène solide recouvre d’humides rivages, et ne retient point l’empreinte fidèle des pas qui l’ont foulée. L’œil plonge à travers ta surface polie dans tes profondeurs transparentes, tu n’as rien de caché, ô fleuve. Ainsi que l’air nourricier étale à ciel ouvert, à tous les yeux, ses fluides clartés, quand les vents endormis ne troublent point les regards dans l’espace ; de même, si la vue pénétrante s’enfonce au loin dans les abîmes du fleuve, nous apercevons à découvert ses retraites mystérieuses, quand ses flots roulent paisibles ; et le cours limpide des eaux nous laisse entrevoir les divers objets qu’il éclaire de ses reflets d’azur : ou le sable qui se ride, sillonné par la vague légère ; ou le gazon qui s’incline et tremble sur un fond de verdure. Au-dessous de ces eaux qui l’ont vue naître, l’herbe s’agite battue par le flot qui passe, le caillou brille et se cache, et le gravier nuance la mousse verdoyante. C’est un tableau connu des Bretons de la Calédonie, quand le reflux laisse à nu l’algue verte et le rouge corail, et ces blanches perles écloses des coquillages, les riches délices des mortels, et tous ces bijoux que façonnent les mers à l’imitation de nos parures. Ainsi, sous le paisible courant de la riante Moselle[94], l’herbe bigarrée découvre les cailloux dont elle est mêlée. Cependant l’œil tendu se fatigue à voir aller et venir ces essaims de poissons qui glissent en se jouant. Mais il ne m’est pas permis de décrire tant d’espèces, et leurs obliques circuits, et ces bandes qui se suivent en remontant le fleuve, et les noms et toutes les familles de ces peuplades nombreuses : un dieu me le défend, le dieu qui reçut en partage le second lot de l’empire du monde et la garde du trident des mers. Ô Naïade qui habites les bords de la Moselle, montre-moi les groupes du troupeau qui porte écaille[95], et décris-moi ces légions qui nagent dans le sein transparent du fleuve azuré. Le Meunier[96] écaillé brille parmi les herbes sablonneuses : sa chair très-molle est criblée d’arêtes serrées, et il ne peut se conserver plus de six heures pour la table. La Truite[97] a le dos étoilé de gouttes de pourpre ; la Loche[98] n’a pas pour nuire la pointe d’une épine, et l’Ombre légère[99] échappe aux regards par la célérité de sa marche. Et toi, longtemps ballotté dans les gorges de l’oblique Saravus[100], où bouillonnent les bouches frémissantes de six piles de pierre, quand tu glisses, ô Barbeau[101], dans de plus nobles ondes, plus libre en ton essor, tu nages au large. Tu as meilleur goût dans le plus mauvais âge, et de tous les êtres qui respirent, tu es le seul dont la vieillesse ne soit pas sans prix. Je ne te passerai pas sous silence, ô Saumon[102], toi dont la chair a l’éclat de la pourpre : du milieu de l’abîme, les coups vagabonds de ta large queue se répètent à la surface, et ton élan caché se trahit sur l’onde endormie. Ta poitrine est cuirassée d’écailles, ton front est lisse : tu peux faire l’ornement d’un repas ambigu[103], et tu supportes sans te corrompre les délais d’une longue attente : ta tête est semée de taches remarquables ; ton large ventre tremble sous le poids d’une panse gonflée de graisse. Et toi, qu’on pêche dans les mers d’Illyrie, dans les flots de l’Ister aux deux noms, Lotte[104], toi qu’on devine à l’écume qui surnage, tu passes aussi dans notre océan pour que le large fleuve de la Moselle ne soit point privé d’un hôte aussi célèbre. De quelles couleurs la nature a su te peindre ! Ton dos est marqué de points noirs qu’un cercle jaunâtre entoure. Le long de ta peau lisse s’étend une teinte bleuâtre : chargé de graisse jusqu’au milieu du corps, de cette partie jusqu’à l’extrémité de la queue, ta peau est sèche de maigreur. Toi non plus, délices de nos tables, je ne t’oublierai pas, ô Perche[105], fille des fleuves comparable aux poissons des mers, et qui seule peux le disputer sans peine au Surmulet[106] pourpré ; car ton goût n’est pas sans saveur : les parties de ton corps charnu se composent de segments[107] divisés par des arêtes. Là aussi, ce poisson plaisamment désigné par un prénom latin, l’hôte des étangs, l’ennemi acharné des criardes grenouilles, le Brochet[108], recherche des trous obscurs dans les herbes et la vase. Sans attraits et sans usage pour nos tables il va bouillir dans les tavernes enfumées de sa vapeur fétide. Qui ne connaît la verte Tanche[109], ressource du vulgaire, et l’Ablette[110], facile proie des hameçons de l’enfant, et l’Alose[111] grillée au foyer pour le régal du peuple ? Et toi, qui participes de deux espèces, qui, sans être ni l’une ni l’antre, es de l’une et de l’autre, toi qui n’es pas encore le Saumon et n’es déjà plus la Truite, tu tiens, Truite saumonée[112], le milieu entre ces deux poissons, et tu dois avoir, pour être pêchée, la moitié de leur âge. Il faut te chanter aussi parmi ces enfants du fleuve, toi dont la longueur n’excède pas deux mains sans les pouces, Goujon au corps très-gras, arrondi, allongé, mais plus trapu quand ton ventre est gonflé d’œufs ; Goujon, dont les barbes imitent les tentacules effilés du Barbeau[113]. A toi mes louanges à présent, gibier de mer, énorme Silure[114], au dos empreint des reflets de l’olive actéenne, et que je regarde comme le Dauphin des rivières, à te voir ainsi promener au large ta vaste masse, ne déroulant qu’à peine toute l’étendue de ton grand corps au sein des eaux trop basses et des herbages qui le gênent. Mais quand tu poursuis majestueusement ta marche dans le fleuve, à ta vue les verts rivages, à ta vue la troupe azurée des poissons, à ta vue l’onde limpide s’émerveille. La vague bouillonne, se divise et reflue en courant sur l’une et l’autre rive. Ainsi parfois, dans les gouffres de l’Atlantique, si, poussée par les vents ou par son élan vers la plage, la Baleine refoule les flots qui se déchirent, les vagues surgissent immenses, et les montagnes voisines tremblent de décroître. Mais lui, mais cette douce Baleine de notre Moselle, loin d’être un fléau, est un bonheur de plus pour ce grand fleuve[115]. Assez longtemps déjà nous avons contemplé les plaines liquides et dénombré leurs légions luisantes et leurs mille cohortes. Que l’aspect de la vigne nous présente d’autres tableaux ; que les dons de Bacchus attirent nos regards errants sur la longue chaîne de ces crêtes escarpées, sur ces rochers, ces coteaux au soleil, avec leurs détours et leurs renfoncements, amphithéâtre naturel où s’élève la vigne. Ainsi la grappe nourricière revêt les coteaux du Gaurus et du Rhodopé, ainsi de son pampre brille le Pangée, ainsi verdoie la colline de l’Ismarus qui domine les mers de Thrace, ainsi mes vignobles se reflètent dans la blonde Garonne. Suivant, du pied de la montagne, le penchant qui monte jusqu’à la dernière cime, le vert Lyéus se montre partout sur les bords du fleuve. Le peuple joyeux à l’ouvrage et l’alerte vigneron parcourent avec empressement, les uns le sommet de la montagne, les autres la croupe inclinée de la colline, et se renvoient à l’envi de grossières clameurs : ici le voyageur qui chemine en bas sur la rive, plus loin le batelier qui glisse sur l’onde, lancent aux campagnards attardés des chants moqueurs que répètent les rochers, la forêt qui frissonne, et la vallée du fleuve. Et la scène de ces paysages ne divertit pas seulement les mortels. Là aussi je croirais voir les rustiques Satyres et les Naïades à l’œil bleu accourir ensemble sur ces bords, quand une folle pétulance agite les Pans aux pieds de chèvres, et qu’ils bondissent sous les eaux, épouvantant leurs sœurs tremblantes au fond du fleuve, dont ils battent les vagues de coups forcenés[116]. Souvent aussi, après avoir dérobé des raisins sur les collines, Panopé, fille de l’onde, se mêle aux Oréades qu’elle aime, pour éviter les Faunes, lascives divinités des campagnes. On dit même qu’à l’heure où le soleil en feu s’arrête au milieu de son cours, les Satyres et leurs humides sœurs se réunissent au bord de leur fleuve commun, pour y former des chœurs, pendant que la chaleur dans toute sa force éloigne de leurs secrets ébats l’approche des mortels. Alors les Nymphes de bondir en folâtrant sur leurs ondes[117], de plonger au fond des eaux les Satyres, sûres d’échapper toujours aux mains de ces inhabiles nageurs, qui, croyant en vain saisir leurs membres glissants, n’embrassent, au lieu d’un corps, que les vagues ruisselantes. Mais ces jeux n’ont jamais eu de témoins, et nul regard n’a osé les surprendre ; si j’ai pu sans crime les révéler en partie, que le reste demeure ignoré, et que le respect couvre à jamais ces mystères confiés au rivage. Voici un spectacle dont l’œil peut jouir en liberté. Quand l’azur du fleuve répète les ombrages de la colline, l’eau paraît avoir des feuilles, la rivière semble plantée de vignes[118]. Quelle teinte colore les ondes lorsque Hesperus allonge les ombres du soir, et projette sur la Moselle la montagne verdoyante ! Tous ces coteaux nagent sous l’ondulation qui les balance, le pampre absent frissonne, et la vendange se gonfle dans le cristal des eaux. Le batelier trompé compte les ceps verdoyants, le batelier qui vogue en sa barque d’écorce au milieu des ondes, là où l’image de la colline se confond avec le fleuve, et où le fleuve reflète la limite des ombres. Quels doux tableaux encore viennent charmer les yeux, quand les batelets que fait marcher la rame joutent sur les flots, décrivent mille détours, ou rasent sur les verts rivages les tendres herbes que les prés tondus laissent poindre encore ! A la vue de ces alertes patrons qui bondissent de la proue à la poupe, de ces jeunes rivaux qui s’ébattent sur le dos du fleuve, on oublie que le jour passe ; à ses travaux on préfère leurs jeux, et le plaisir présent efface les soucis de la veille. Tels sont les jeux que Liber contemple sur la mer de Cumes, en parcourant les coteaux cultivés du Gaurus sulfureux, et les vignes du Vésuve qui vomit la fumée, quand Vénus, dans la joie des triomphes remportés par Auguste près d’Actium, ordonne aux Amours folâtres d’imiter, en se jouant, ces combats furieux que les flottes du Nil et les trirèmes du Latium se livrèrent sous les remparts de Leucade l’Apollonienne ; ou quand, sur l’Averne mugissant, les barques eubéennes retracent la bataille de Myles, si fatale à Pompée[119] : chocs innocents, luttes pour rire ; dont la Sicile et Pélore sont les témoins, et dont la mer azurée répète la verte image. Tel est l’aspect que présente cette pétulante jeunesse, avec sa puberté, son fleuve, et les rostres peints de ses nacelles. Et lorsque le soleil verse sur ces matelots ses flammes verticales, le miroir des eaux réfléchit leurs formes et réduit les ombres écrasées de leurs corps renversés : et, suivant que leurs mouvements agiles s’opèrent ou de la droite ou de la gauche, et qu’ils déposent ou reprennent tour à tour la rame pesante, l’onde dessine d’autres matelots et reproduit, leur humide ressemblance. Les jeunes bateliers s’amusent à voir ainsi leur image ; ils admirent ces figures trompeuses que le fleuve ramène toujours. Ainsi, pour lui montrer l’arrangement de sa chevelure, quand pour la première fois, à son élève chérie, la nourrice présente la blanche surface du miroir dont l’éclat au loin rayonne, l’enfant jouit à plaisir d’un prestige dont elle ignore la cause ; elle croit voir les traits d’une jeune sœur, elle donne au métal brillant des baisers qu’il ne sait pas lui rendre ; elle veut toucher ces aiguilles, et de ses doigts qu’elle porte vivement au bord du front, elle essaye de lisser encore cette chevelure. De même nos matelots, devant ces ombres qui les abusent, jouissent de ces formes indécises de la fiction et de la réalité. Cependant, aux lieux où la rive donne un accès facile, une foule dévastatrice fouille en tous sens les abîmes du fleuve. Pauvre poisson, hélas ! Que protégeront mal ses retraites profondes ! Un pêcheur, traînant au loin en pleine eau ses lins humides, balaye des essaims de poissons qui se prennent en ses mailles noueuses. Un autre, à l’endroit où le fleuve promène des flots paisibles, étend ses filets qui flottent avec leurs signaux de liège. Celui-là, du haut d’un rocher, se penche sur l’onde, incline la tige courbée d’une verge flexible, et lance ses hameçons garnis d’amorces mortelles[120]. Ignorant le piège, le peuple errant des eaux s’y précipite en ouvrant une gueule avide, et sa mâchoire béante a senti, mais trop tard, la piqûre du fer caché. Le blessé se débat : ce mouvement le trahit à la surface ; par secousses la soie tremble, et le roseau qu’elle agite obéit et se balance. Aussitôt la main de l’enfant tire obliquement sa proie, et l’arrache d’un coup de sa ligne qui déchire l’air en criant. Ce bruit frappe l’écho qui le répète, comme parfois les sons brisés du fouet qui claque dans l’espace et fait siffler les airs qu’il ébranle. L’humide butin sautille sur la roche aride, redoutant les traits mortels de la lumière du jour. Ce poisson, que sa vigueur soutenait dans son fleuve, s’affaiblit au dehors, et notre air qu’il aspire consume bientôt sa vie. Déjà son corps épuisé bat le sol de palpitations moins vives : déjà retombent les derniers tremblements de sa queue engourdie ; ses lèvres ne se ferment plus, et l’air que sa gueule béante avait absorbé, ses branchies le rejettent en exhalant le souffle de la mort[121]. Ainsi quand le soufflet allume les feux d’une forge, le tampon de laine, qui joue dans sa prison de hêtre, reçoit et repousse le vent tour à tour. J’ai vu des poissons, palpitant déjà près de mourir, recueillir leurs forces, se soulever d’un bond, et s’élancer pour retomber dans le fleuve, où ils retrouvaient un élément qu’ils n’espéraient plus revoir. Et l’enfant, qui regrette sa proie, se précipite étourdiment du haut de la rive, et tente follement de la ressaisir à la nage. Ainsi Glaucus d’Anthédon, dans les mers de Béotie, après avoir goûté les mortels herbages de Circé, cueillit des plantes que ses poissons mourants avaient touchées, et s’élança dans l’océan de Carpathos, sa nouvelle patrie. Ce pêcheur, si redoutable par ses hameçons et ses filets, qui fouillait les abîmes de Nérée, qui balayait les vagues de Téthys, cet écumeur de mer s’en vint nager lui-même au milieu de ces légions, naguère ses captives. Tels sont les tableaux qui se déroulent sur la longue étendue des eaux, à la vue des villas qui penchent suspendues à la crête des rochers. Le fleuve errant les divise, en promenant ses replis sinueux au milieu d’elles ; et, de chaque côté, des châteaux décorent ses rivages. Qui peut admirer à présent la mer de Sestos, les eaux d’Hellé, fille de Néphélé, et le détroit de l’adolescent d’Abydos ? Et cet océan de Chalcédoine, dont l’œuvre du grand roi réunit les deux rives, à l’endroit même où un euripe partage de ses eaux l’Europe et l’Asie, et leur défend de se rapprocher ? Ici on ne redoute ni la rage des vagues marines, ni les luttes forcenées des Caurus en furie. On peut enchaîner ici de longs entretiens, échanger tour à tour des paroles suivies. Ces complaisants rivages se transmettent les voix qui se saluent, les voix - et presque les mains elles-mêmes : l’écho, qui va et vient au milieu du fleuve, répète les mots partis de l’un et l’autre bord. Qui pourrait, parcourant les ornements nombreux et les beautés de chacun de ces domaines, décrire toutes les formes de leur architecture ? Oeuvre admirable, que ne mépriserait ni l’artiste ailé de Gortyne[122], fondateur du temple de Cumes, qui essaya de graver sur l’or la chute d’Icare, et ne put surmonter sa douleur paternelle ; ni Philon d’Athènes ; ni ce génie, estimé de l’ennemi lui-même[123], qui sut prolonger les nobles luttes de la guerre de Syracuse. Peut-être aussi que ces merveilleux travaux de la main et de la science de l’homme ont eu pour auteurs les sept artistes célébrés au dixième volume de Marcus[124]. Ici s’est révélé dans tout l’éclat de sa vigueur, et l’art de Ménécrate, et la main qui s’illustra dans Éphèse[125], et celle d’Ictinus qui éleva la citadelle de Minerve, où une chouette, enduite d’un appât magique[126], attire à elle les oiseaux de toute espèce, qu’elle tue de son regard. Ici peut-être est venu le fondateur du palais de Ptolémée, Dinocharès, qui dressa cette pyramide dont chaque pan carré s’élève en cône[127], et qui absorbe ses ombres. On lui avait commandé, en mémoire d’une alliance incestueuse, de suspendre Arsinoé dans l’air à la voûte d’un temple égyptien : un Corus d’agate[128] souffle sous cette coupole, et son haleine enlève la jeune reine attirée par un cheveu de fer. Oui, on doit croire que ces artistes, ou d’autres semblables, ont tracé le dessin de ces édifices des campagnes de la Belgique, et disposé ainsi les superbes villas qui sont la parure du fleuve. L’une se dresse sur un massif de roche naturelle ; une autre est assise sur la pointe avancée du rivage ; celle-ci s’éloigne et attire avec elle les replis du fleuve qu’elle captive ; celle-là, occupant une colline qui domine au loin le fleuve, peut à son aise contempler en souveraine les lieux cultivés ou sauvages, et, grâce à la richesse du coup d’œil, jouir de ces terres comme de son domaine. Une autre enfonce son humble pied dans les fraîches prairies ; mais les avantages naturels de la haute montagne sont compensés pour elle par l’élévation de son faîte qui s’élance menaçant dans les airs, et par cette tour colossale qu’elle montre comme Pharos, sœur de Memphis. Cette autre a seule le privilège d’enfermer et de prendre le poisson que la rivière amène entre les cavités de ses rochers, dont les plateaux en culture sont échauffés par le soleil. Une dernière repose sur un pic escarpé, et n’entrevoit qu’à travers un brouillard le fleuve qui roule à ses pieds. Que dirai-je de ces portiques semés sur de vertes prairies, de ces toits soutenus de colonnes sans nombre ? Et de ces bains qui fument sur la grève[129], quand Vulcain, aspiré par l’étuve brûlante, souffle et roule ses flammes dans les conduits cachés de la muraille, et promène partout sa vapeur enfermée dont la chaleur s'exhale au dehors ? J’ai vu des baigneurs, qu’une sueur abondante avait épuisés, dédaigner les froides eaux des cuves et des piscines, pour jouir des eaux courantes, et, retrouvant bientôt leur vigueur dans le fleuve, frapper et refouler en nageant ses vagues rafraîchissantes. Si un étranger arrivait ici des murs de Cumes, il croirait que Baïes l’Eubéenne[130] a voulu donner à ces lieux un abrégé de ses délices tant leur recherche et leur propreté ont de charme, sans que le plaisir qu’on y goûte exige aucun luxe. Mais comment cesser enfin de chanter tes vertes ondes et de vanter ta gloire, ô Moselle, rivale de l’océan, sans dire ces innombrables rivières qui viennent au loin se joindre à toi par diverses embouchures ? Elles pourraient retarder leur jonction, mais elles ont hâte de confondre leur nom dans le tien. Grossie des eaux de la Pronéa et de la Némésa[131], la Sura[132], qui n’a pas démérité, s’empresse de se rendre dans ton sein ; la Sura, qui t’enrichit des affluents qu’elle a reçus, et fait plus pour sa gloire en s’attachant ainsi à ton nom, que si elle allait se perdre par des embouchures ignorées dans l’océan commun. C’est à toi que le Gelbis rapide, à toi que l’Erubrus[133] renommé pour ses marbres, apportent les baisers empressés de leurs ondes esclaves : le Gelbis qui nourrit des poissons si vantés ; l’Erubrus qui tourne avec vitesse la roue de pierre sur le grain qu’elle écrase, et qui traîne sur le marbre poli la lame stridente de la scie, dont le continuel sifflement se fait entendre sur ses deux rives. Je passe la faible Lesura, et le pauvre Drahonus[134], et je ne parle pas du ruisseau méprisé de la Salmona[135]. Chargé de navires, depuis longtemps le Saravus aux larges et bruyantes ondes m’appelle en déployant tous les plis de sa robe[136] : il prolonge exprès son cours pour déverser ses eaux fatiguées sous les remparts de la cité impériale. Non moins forte, et coulant sans bruit à travers de grasses campagnes, l’heureuse Alisontia[137] effleure des rivages couverts de moissons. Mille autres, selon que leur élan les entraîne, veulent s’unir à toi : autant la masse de leurs eaux est grande, autant ces rivières empressées ont d’ambition pour cet honneur. Si Smyrne, si l’illustre Mantoue t’eût donné son poète, divine Moselle, le Simoïs tant vanté sur les plages troyennes te cèderait la palme, et le Tibre n’oserait préférer sa gloire à la tienne. Pardonne-moi, Rome puissante[138] ; repousse, je t’en conjure, et l’envie, et Némésis qui n’a point de nom dans la langue latine : les pères de Rome eux-mêmes ont placé là le siège de l’empire. Salut, mère féconde en fruits comme en grands hommes, ô Moselle, toi qu’une illustre noblesse, toi qu’une jeunesse exercée aux armes, toi qu’un langage rival de la langue du Latium pare de tant d’éclat ! La nature a donné à tes enfants des mœurs douces et un esprit enjoué sous un front sévère. Rome n’est pas la seule qui puisse citer des Catons antiques ; Aristide, ce fidèle observateur de la justice et de l’équité, n’est plus seul digne de ce titre qui honore la vieille Athènes. Mais où vais-je, emporté trop loin par mes rênes flottantes, et subjugué par trop d’amour ? Je compromets ta gloire[139]. Muse, renferme ta lyre, et que nos derniers vers résonnent sur ses cordes vibrantes. Un temps viendra où, charmant mes ennuis dans les travaux d’un obscur loisir, et réchauffant mes derniers beaux jours au soleil de la poésie, je chanterai, soutenu par la grandeur du sujet, les hauts faits de chacun des héros belges, et les vertus et les nobles gloires de ma patrie. Les Piérides me fileront des vers faciles et déliés, elles sèmeront ce fin tissu d’élégantes broderies, et la pourpre même sera donnée à nos fuseaux. Que ne dirai-je pas alors ? Je louerai la paix du laboureur, le savoir du magistrat, la puissante parole de l’orateur, sublime appui des accusés ; je chanterai ces hommes, chefs suprêmes de la curie dans leurs municipes, et sénateurs dans leur propre ville ; ceux que leur éloquence, renommée dans les écoles de la jeunesse, a élevés au rang glorieux du vieux Quintilien ; ceux qui ont gouverné leurs cités, qui n’ont point souillé de sang leur tribunal, et qui ont illustré d’innocents faisceaux ; ceux qui ont régi les peuples de l’Italie ; puis, appelés à la deuxième préfecture[140], ont commandé aux Bretons, enfants de l’Aquilon ; celui enfin qui gouverna Rome, la capitale du monde, et le peuple et le sénat, sous un nom qui n’en avait qu’un avant lui dans l’empire[141] : celui-là, bien qu’il ait été au-dessus des princes[142], il se hâte, ô Fortune, d’abjurer ton erreur ; ces honneurs, qu’il a goûtés à peine, il n’en jouira pleinement qu’en les rendant à leurs vrais maîtres, à ces nobles héritiers des empereurs qui remonteront au faîte des dignités suprêmes. Mais achevons, il en est temps, notre œuvre commencée. Différons l’éloge des hommes, pour revenir à ce fleuve si heureux en sa marche riante au sein des vertes campagnes, et consacrons-le dans les flots du Rhin. A présent, ô Rhin, déroule ta robe d’azur et les verts replis de ton voile, mesure une place à ce nouveau fleuve qui veut t’enrichir de ses ondes fraternelles. Et ses eaux ne sont pas le seul don qu’il t’apporte : mais il vient des murs de la ville impériale ; il a vu les triomphes réunis d’un père et de son fils, vainqueurs partout, sur le Nicer, à Lupodunum[143], aux sources de l’Ister inconnues dans les annales du Latium. Ce dernier laurier de leurs armes t’est venu naguère ; d’autres suivront, puis d’autres encore. Vous, marchez unis, et, de votre double cours, refoulez ensemble la mer étincelante. Ne crains pas, ô Rhin majestueux, de paraître affaibli : ton hôte ne connaît point l’envie. Reste maître à jamais de ton nom : ta gloire est assurée ; ne refuse pas d’adopter un frère. Riche en eaux, riche en Nymphes, ton lit fera la part de chacun ; il divisera sa masse en deux branches, et ouvrira diverses embouchures à vos courants communs. Arriveront sans peine alors des forces qui feront trembler les Francs, les Chamaves et les Germains : tu seras la véritable barrière de l’empire. Tu recevras, de l’union d’un si grand fleuve, un double nom ; et quoique tu coules d’une source unique, on t’appellera le Rhin à deux fronts. Ainsi, Vivisque d’origine[144], moi qui ne suis connu des Belges que par les liaisons récentes de l’hospitalité, moi Ausone, italien par le nom[145], qui ai ma patrie et mes foyers entre l’extrémité des Gaules et les hautes Pyrénées, là où la riante Aquitaine adoucit l'âpreté des mœurs naïves[146], ainsi j’osais chanter sur une faible lyre. Qu’on ne me fasse pas un crime d’avoir essayé, en l’honneur d’un fleuve sacré, cet humble hommage de ma muse. Je ne recherche point la louange, je sollicite un pardon. Beaucoup d’autres, près de toi, fleuve nourricier, aiment à puiser aux saintes sources d’Aonie, et boivent toute l’Aganippé. Moi, pour peu que ma veine me donne de sève encore, quand Auguste le père, quand son fils, si cher à mon amour, me renverront à Burdigala, ma patrie, au nid de ma vieillesse, et m’auront paré des faisceaux d’Ausonie et des honneurs de la curule, après le temps accompli de l’enseignement que j’ai commencé, je reprendrai avec plus d’étendue l’éloge de mon fleuve du nord : je dirai aussi les villes qui se baignent dans tes ondes silencieuses, et les antiques forteresses dont les murailles te contemplent. Je dirai ces asiles construits pour les jours de péril, et qui ne sont plus les arsenaux, mais les greniers de la Belgique pacifiée. Je dirai les heureux laboureurs qui cultivent tes deux rives, et tes flots qui, mêlés aux travaux des hommes et des bœufs, coulent en pressant leurs bords[147], et sillonnent de grasses campagnes. Nul autre ne peut te disputer le pas ; ni la Loire, ni l’Aisne rapide, ni la Marne qui passe aux confins des Gaules et de la Belgique, ni la Charente elle-même, où reflue la mer de Saintonge. Tu lui céderas aussi, Dordogne, qui roules du sommet glacé d’une montagne ; et la Gaule ne pourra lui préférer le Tarn aux sables d’or ; et ce torrent furieux qui se précipite en bondissant au loin de rochers en rochers, l’Adour des Tarbelles devra rendre hommage à la divinité de la Moselle sa souveraine, avant d’entrer dans la mer étincelante. Ô Moselle, parée de cornes[148], on doit te célébrer aux plages étrangères, te célébrer partout et non pas seulement aux lieux où, jaillissant de ta source, tu découvres l’éclat doré de ton front de taureau, où tu traînes à travers les champs tes ondes calmes et sinueuses, aux ports enfin de la Germanie, où s’ouvre ton embouchure. Si quelque souffle de gloire soutient mon humble essor, si quelqu’un daigne perdre ses loisirs à lire ces vers, tu voleras sur les lèvres des hommes, et tu vivras dans mes chants applaudis. Tu seras connue des fontaines, des sources vives, connue des fleuves azurés, des antiques forêts qui font l’orgueil des campagnes ; pour toi la Drôme, pour toi la Durance qui porte çà et là sa course incertaine, pour toi les fleuves des Alpes auront des hommages, ainsi que le Rhône lui-même, qui traverse une cité[149] qu’il partage, pour donner aussi un nom à sa rive droite[150]. Et moi, je te recommanderai aux flots bleus des étangs, aux grandes rivières mugissantes, à l’océan de ma Garonne. XI. Ausone à Symmaque[151], salut. Ignoré jusqu’ici, cet ouvrage restait enfoui avec d’autres bagatelles : plût au ciel qu’il y fût encore, et qu’il ne se perdît pas comme la souris, en se montrant. C’est moi qui, comme le coq d’Euclion[152], le déterrai de la poussière où moisissent mes paperasses : après l’avoir secoué, je le relus ; et, comme un avide usurier, j’aimai mieux placer cette mauvaise pièce que la garder. Puis, repassant en mon esprit, non ce vers de Catulle : A qui donner ce joyeux livre neuf ? mais cet autre, moins poétique et plus vrai : A qui donner ce livre insipide et sans art ? je n’ai pas longtemps cherché ; car tu étais là présent à ma pensée, toi que je choisirais toujours, si je n’avais que le choix d’un seul entre tous les hommes : et je t’ai envoyé ces badinages ! Plus futiles que les claies des Siciliens[153], pour que tu les lises quand tu n’as rien à faire, et pour t’empêcher ainsi de n’avoir rien à faire. Donc, ces pages frivoles, à demi déchirées déjà par des lectures secrètes mais vulgaires, arriveront enfin entre tes mains. Alors, ou comme Esculape[154], tu les rappelleras à la vie, ou comme Platon[155], Vulcain aidant, tu les sauveras de la honte, si elles ne doivent pas parvenir à la renommée. Voici à quel sujet je m’occupai de ces bagatelles. Dans une expédition[156], et tu sais que c’est là une occasion pour la licence militaire, on proposa, à ma table, de boire, non, comme au repas de Rubrius[157], à la manière grecque ; mais comme en cette ode d’Horace[158] où pour célébrer le milieu de la nuit, la lune nouvelle et l’augure Muréna, le poète en son délire demande trois fois trois coupes. A cette citation sur le nombre trois, notre gale poétique se mit à nous gratter, et comme c’est un mal dont la contagion est facile, je souhaite que la démangeaison te gagne aussi, et qu’en ajoutant à cette ébauche le vernis de tes corrections, tu lui jettes l’éponge qui acheva l’imparfaite image du cheval sans écume[159]. Et tu sauras que c’est une œuvre dont je puis être fier ; car ces vers, commencés en dînant, je les ai terminés avant la fin du repas, c’est-à-dire en buvant, ou un peu avant de boire. Il faut donc que la critique ait égard au sujet et au temps. Toi-même, ne lis cela qu’avec une pointe de vin et de gaîté, car il n’est pas juste qu’un poète peu sobre ait pour juge un lecteur à jeun. Je n’ignore pas qu’il se trouvera quelque censeur au nez fin, au front rechigné, pour condamner ce badinage, et dire que je n’ai pas traité tout ce qui avait rapport aux nombres trois et neuf. C’est parler vrai, je l’avouerai ; mais juste, je le nie : car, avec un peu de bon vouloir, il reconnaîtra que ces lacunes ne sont pas des oublis, mais des omissions volontaires. Quel qu’il soit d’ailleurs, qu’il songe, en y réfléchissant, combien de ces rapprochements il n’eût point trouvés, s’il eût cherché lui-même. Qu’il sache aussi que je n’ai point usé de toutes mes découvertes, et que j’ai abusé de quelques bonnes rencontres. Combien de choses, en effet, sur le nombre trois j’ai à dessein négligées ! Les temps[160], les personnes[161], les genres[162], les degrés de comparaison[163], les neuf mètres naturels[164] et les trimètres, et toute la grammaire[165], et la musique[166], et les livres de médecine[167], le trois fois très-grand Hermès[168], et le premier philosophe[169], et les nombres de Varron[170], et tout ce que le profane vulgaire n’ignore pas lui-même. Enfin, ce qui est facile, quand il aura beaucoup trouvé, qu’il établisse une comparaison entre lui et moi, entre un homme occupé et un homme qui prend son temps, entre un homme à table et un homme à jeun, |