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MITHRIDATE
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cette traduction se rapproche le plus possible du texte grec : elle ne cherche pas à la beauté littéraire. J'espère ne pas avoir fait de contresens et ne pas avoir réinventé l'histoire (Philippe remacle)
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CHAPITRE I Prusias, roi de Bithynie - Son attaque contre Attale - Son fils Nicomède - Conspiration contre Prusias - Mort de Prusias [1] Les Grecs pensent que les Thraces ont participé à la guerre de Troie avec Rhésus qui fut tué de nuit par Diomède de la façon décrite dans les poèmes d'Homère. Ils s'enfuirent jusqu'à la sortie du Pont-Euxin à l'endroit où le passage vers la Thrace est le plus étroit. Certains disent que comme ils ne trouvaient pas de navires, ils restèrent là et s'emparèrent du pays appelé Bébrycie. D'autres prétendent qu'ils firent voile vers une contrée située au delà de Byzance et appelée le pays des Traces Bithyniens et s'installèrent le long du fleuve Bithya, mais qu'ils furent forcés par la faim de retourner en Bébrycie à laquelle ils donnèrent le nom de Bithynie à cause du fleuve où ils s'étaient justement installés ; à moins qu'ils ne changeassent ce nom insensiblement au fil du temps, car il n'y a pas beaucoup de différence entre Bithynie et Bébrycie. C'est ce que certains pensent. D'autres disent que leur premier roi fut Bithys, fils de Zeus et de Thrace, et que les deux pays prirent leurs noms du roi et de la mère. [2] Voilà ma préface sur la Bithynie. Des quarante-neuf rois qui se succédèrent dans le pays avant les Romains, il ne convient pas d'en faire mention dans mes écrits sur l'histoire romaine. Prusias, surnommé le Chasseur, fut celui à qui Persée, roi de Macédoine, donna sa sœur en mariage. Quand Persée et les Romains, peu de temps après, se firent la guerre, Prusias ne prit pas parti entre les deux belligérants. Quand Persée fut fait prisonnier, Prusias alla trouver les généraux romains, revêtu d'un habit qu'ils appellent tebennus (toge), chaussé à la mode italienne, la tête rasée et coiffé d'un pileus (sorte de bonnet phrygien) à la façon des esclaves qui ont été affranchis par testament, et son apparence était sale et insignifiante. Quand il les rencontra il leur fit en latin, « Je suis le libertus des Romains », ce qui voulait dire affranchi. Ils en rirent et l'envoyèrent à Rome. Comme là, il paraissait ridicule, il obtint son pardon. [3] Un peu plus tard, irrité contre Attale, roi du territoire de l'Asie, au sujet de Pergame, Prusias ravagea son territoire. Quand le Sénat romain apprit cela, il envoya un mot à Prusias lui disant de ne pas attaquer Attale qui était leur ami et leur allié. Comme il tardait à obéir, les ambassadeurs lui firent des recommandations sévères pour qu'il obéît aux ordres du Sénat et pour qu'il allât avec mille cavaliers jusqu’à la frontière pour discuter d'un traité de paix avec Attale, qui, disaient-ils, l'attendait là avec un nombre égal de cavaliers. Dédaignant la poignée d'hommes qui accompagnaient Attale et espérant le capturer, Prusias envoya les ambassadeurs devant lui pour dire qu'il arrivait juste derrière avec mille hommes, alors qu'en réalité il avait mis en route son armée entière et s'avançait comme s'il allait au combat. Comme Attale et les ambassadeurs ayant appris la chose, avaient pris la fuite, chacun, comme il le pouvait, Prusias se saisit des bêtes de charge appartenant aux Romains qui avaient été abandonnées, captura et détruisit la forteresse de Nicéphore, y brûla les temples, et assiégea Attale, qui s'était sauvé à Pergame. Quand ces choses furent connues à Rome, une nouvelle ambassade fut envoyée, ordonnant à Prusias de dédommager Attale pour les dégâts qu'il avait subis. Alors Prusias prit peur, obéit aux ordres et se retira. Les ambassadeurs décidèrent que, comme pénalité il devait donner immédiatement à Attale vingt vaisseaux pontés et lui payer un peu plus tard cinq cents talents d'argent. C'est pourquoi il lui laissa les navires et commença à effectuer les paiements au moment prescrit. [4] Comme Prusias était détesté à cause de son extrême cruauté, ses sujets s'attachèrent beaucoup à son fils Nicomède. Aussi Prusias commença à se méfier de lui et l'envoya habiter à Rome. Apprenant qu'il y était fort estimé également, Prusias insista pour qu'il demandât au Sénat de le libérer du paiement de l'argent qu'il devait encore à Attale. Il envoya Ménas pour le seconder en tant qu'ambassadeur, et lui dit que s'il obtenait une remise des paiements il devait épargner Nicomède, mais dans le cas contraire, il devait le tuer à Rome. Pour ce faire, il le fit accompagner d'un certain nombre de petits navires et de deux mille soldats. Comme l'amende infligée à Prusias ne fut pas annulée -Andronicus, envoyé par Attale pour défendre sa cause, prouva que l’amende n’atteignait pas la valeur du pillage- Ménas, voyant que Nicomède était un jeune homme estimé et séduisant, ne savait plus que faire. Il n'osait ni le tuer ni retourner lui-même en Bithynie. Le jeune homme remarqua son embarras et chercha à lui parler : c'était juste ce que Ménas voulait. Ils formèrent un complot contre Prusias et y entraînèrent Andronicus, le légat d'Attale : il devrait persuader Attale de faire revenir Nicomède en Bithynie. Ils se donnèrent rendez-vous à Bernicé, une petite ville d'Épire, où ils montèrent dans un navire durant la nuit pour discuter sur ce qu'ils devaient faire et se séparèrent avant le jour. [5] Le matin, Nicomède sortit du navire revêtu de la pourpre royale et portant un diadème sur la tête. Andronicus le rencontra, le salua comme roi, et lui donna une escorte de cinq cents soldats qu'il avait avec lui. Ménas, feignant d'apprendre pour la première fois la présence de Nicomède, se précipita vers ses deux mille hommes et dit avec une fausse agitation : « Puisque nous avons deux rois, un chez nous et l'autre qui arrive, nous devons considérer nos propres intérêts, et nous former un jugement sûr pour l'avenir, parce que notre sécurité est assurée si nous prévoyons correctement lequel des deux sera le plus fort. L'un d'entre eux est un vieil homme, l'autre est jeune. Les Bithyniens sont opposés à Prusias ; ils sont attachés à Nicomède. Les Romains influents adorent ce jeune homme, et Andronicus lui a déjà donné une garde, ce qui prouve que Nicomède est l'allié d'Attale, qui possède un royaume étendu à côté de la Bithynie et est un vieil ennemi de Prusias. » En plus de cela, il insistait sur la cruauté de Prusias, sur sa conduite indigne envers tout le monde et sur la haine générale que pour cette raison lui vouaient les Bithyniens. Quand il vit que les soldats aussi détestaient la méchanceté de Prusias, il les mena immédiatement à Nicomède et le salua comme roi, ainsi qu'Andronicus venait de le faire, et lui fournit une garde avec ses deux mille hommes. [6] Attale accueillit le jeune homme chaleureusement et demanda à Prusias de lui donner certaines villes pour y résider et de lui fournir un territoire pour ses approvisionnements. Prusias répondit qu'il donnerait immédiatement à son fils tout le royaume d'Attale : il avait prévu de le donner à Nicomède quand auparavant, il avait envahi l'Asie. Après cette réponse, il accusa formellement à Rome Nicomède et Attale et les cita en jugement. Les forces d'Attale envahirent immédiatement la Bithynie et les habitants prenaient peu à peu le parti des envahisseurs. Prusias, ne faisant confiance à personne et espérant que les Romains le sauveraient de la conspiration, demanda et obtint de son gendre, Diegylis, cinq cents Thraces, et avec eux seuls comme gardes du corps, il se réfugia dans la citadelle de Nictæa. Le préteur romain, pour favoriser Attale, tarda à présenter les ambassadeurs de Prusias au Sénat à Rome. Quand il les présenta, le Sénat décréta que le préteur lui-même devait choisir des légats et les envoyer pour résoudre les problèmes. Il choisit trois hommes, un qui par le passé avait reçu une pierre sur la tête, de laquelle il avait gardé des séquelles ; un autre était malade de la goutte, et le troisième était considéré comme complètement idiot si bien que Caton fit une remarque cinglante sur cette ambassade, disant qu'elle n'avait ni jugement, ni pieds, ni tête. [7] Les légats arrivèrent en Bithynie et ordonnèrent la fin de la guerre. Nicomède et Attale feignirent de donner leur accord. On avait chargé les Bithyniens de dire qu'ils ne pouvaient plus supporter la cruauté de Prusias, d'autant qu'ils s'étaient plaints ouvertement de lui. Sous prétexte que ces plaintes n'étaient pas encore parvenues à Rome, les légats repartirent sans résoudre les problèmes. Comme Prusias désespérait de l'aide des Romains -il avait tellement confiance en eux qu'il avait négligé de se doter des moyens de sa propre défense- il se retira à Nicomédie afin de fortifier la ville et de résister aux envahisseurs. Mais les habitants le trahirent et ouvrirent les portes, et Nicomède y entra avec son armée. Prusias se sauva dans le temple de Zeus, où il fut poignardé par des gens de Nicomède. C'est ainsi que Nicomède remplaça Prusias comme roi de Bithynie. À sa mort, son fils Nicomède, surnommé Philopator, lui succéda, et le Sénat confirma son pouvoir héréditaire. Voilà pour la Bithynie. Pour anticiper sur la suite, un autre Nicomède, petit-fils de celui-ci, laissa par testament son royaume aux Romains. CHAPITRE II La Cappadoce dans les temps anciens - Le premier Mithridate :Mithridate Eupator - Ses premiers problèmes avec les Romains - Il leur envoie un ambassadeur - Sa dispute avec Nicomède - Duplicité des légats romains [8] Qui étaient les rois de Cappadoce avant les Macédoniens je ne peux le dire exactement. Y a-t-il eu un gouvernement propre ou étaient-ils sujets de Darius ? Je pense qu'Alexandre laissa les dirigeants des nations conquises, leur demandant simplement un tribut, pressé qu'il était de marcher contre Darius. Mais il s'avère qu'il rétablit à Amisos, une ville du Pont d'origine attique, sa forme originale de gouvernement qui était la démocratie. Hieronymos prétend quant à lui qu'il n'a pas eu de contact du tout avec ces nations, mais qu'il alla chez Darius par une autre route, le long du littoral de la Pamphylie et de la Cilicie. Mais Perdiccas, qui régna sur les Macédoniens après Alexandre, captura et fit mettre en croix Ariarthe, gouverneur de Cappadoce soit parce qu'il s'était révolté soit pour régir ce pays selon la règle macédonienne, et plaça Eumène de Cardie pour gouverner ces peuples. Eumène fut considéré comme ennemi de la Macédoine et mis à mort, et Antipater, qui succéda à Perdiccas comme administrateur du territoire d'Alexandre, nomma comme satrape Nicanor de Cappadoce. [9] Peu après, des dissensions éclatèrent entre Macédoniens. Antigone expulsa Laomédon de Syrie et gouverna lui-même. Il avait avec lui un Mithridate, rejeton de la maison royale de Perse. Antigone vit en rêve qu'il semait un champ avec de l'or, et que Mithridate le récoltait et l'emportait dans le Pont. Il l'arrêta donc, projetant de le mettre à mort, mais Mithridate s'échappa avec six cavaliers, équipa une forteresse de Cappadoce, où beaucoup le rejoignirent à cause de l'affaiblissement de la puissance macédonienne, et il s'empara de la totalité de la Cappadoce et des pays voisins le long du Pont-Euxin. Cette grande puissance, qu'il avait acquise, il la laissa à ses enfants. Ils régnèrent l'un après l'autre jusqu'au sixième Mithridate qui succéda au fondateur de la maison, et qui allait faire la guerre aux Romains. Comme il y avait des rois de cette maison en Cappadoce et dans le Pont, je crois qu'ils en ont divisé le gouvernement, l'un régnant sur un pays et l'autre sur l'autre. [10] En tout cas, un roi du Pont, Mithridate surnommé Evergète (le bienfaiteur) fut le premier de ceux qui conclurent un traité d'amitié avec Rome, et qui même envoya des navires et quelques auxiliaires pour les aider contre les Carthaginois. Il envahit la Cappadoce comme si c'était un pays étranger. Lui succéda son fils Mithridate, surnommé Dionysos, et aussi Eupator. Les Romains lui ordonnèrent de rendre la Cappadoce à Ariobarzane, qui s'était sauvé chez eux et qui paraissait avoir plus de droits sur le gouvernement de ce pays que Mithridate ou peut-être se méfiaient-ils de la puissance croissante de cette grande monarchie et pensaient-ils qu'il valait mieux la diviser en plusieurs parties. Mithridate obéit, mais il mit une armée au service de Socrates, surnommé Chrestus, frère de Nicomède, roi de Bithynie, qui renversa ce dernier et usurpa le gouvernement. Ce Nicomède était le fils du Nicomède, fils de Prusias, qui avait reçu le royaume de Bithynie en héritage des mains des Romains. En même temps Mithraas et Bagoas chassèrent Ariobarzane que les Romains avaient confirmé comme roi de Cappadoce, et Ariarthe prit sa place. [11] Les Romains décidèrent de restaurer Nicomède et Ariobarzane en même temps, chacun dans son propre royaume, envoyèrent à cette fin une ambassade, commandée par Manius Aquilius et ordonnèrent à Lucius Cassius, qui gouvernait l'Asie autour de Pergame et qui avait une petite armée sous son commandement, de l'aider dans leur mission. Des ordres semblables furent envoyés à Mithridate Eupator lui-même. Mais ce dernier, fâché sur les Romains à cause de leur intervention en Cappadoce, et pour avoir été récemment dépouillé de la Phrygie par ceux-ci, comme je l'ai raconté dans mon Histoire hellénique, refusa de coopérer. Néanmoins, Cassius et Manius, avec l'armée de ce dernier, et une force nombreuse composée de Galates et de Phrygiens, rétablirent Nicomède en Bithynie et Ariobarzane en Cappadoce. Et en même temps, ils leur demandèrent, comme ils étaient voisins de Mithridate, de faire des incursions dans son territoire et de le pousser à la guerre, leur promettant l'aide des Romains. Les deux rois hésitèrent à commencer une guerre si importante à leurs propres frontières parce qu'ils craignaient la puissance de Mithridate. Comme les ambassadeurs l'exigeaient, Nicomède, qui avait accepté de verser une grande somme d'argent aux généraux et aux ambassadeurs pour récupérer son territoire et qui la devait encore, et qui devait aussi d'énormes sommes empruntées à intérêt aux Romains de son pays lesquels l'importunaient pour cela, attaqua à contre- cœur le territoire de Mithridate et le pilla jusqu'à la ville d'Amastris sans rencontrer de résistance. Bien que Mithridate tînt ses forces prêtes, il se retira, parce qu'il voulait avoir une raison bonne et valable de faire la guerre. [12] Nicomède s'en retourna avec un butin abondant et Mithridate envoya Pélopidas auprès des généraux et des ambassadeurs romains. Il n'ignorait pas qu'ils voulaient lui faire la guerre, et qu'ils étaient à la base de cette attaque contre lui, mais il le dissimula afin d'obtenir plus de motifs valables pour la guerre à venir. C'est pourquoi il leur rappela les liens d'amitié et l'alliance conclue par lui même et par son père. En échange de cela, dit Pélopidas, on lui avait enlevé la Phrygie et la Cappadoce. Or la Cappadoce avait toujours appartenu à ses ancêtres et lui avait été laissée par son propre père. « La Phrygie, continua-t-il, lui a été donnée par votre propre général comme récompense de sa victoire sur Aristonicos ; néanmoins, il a versé une forte somme d'argent pour celle-ci au même général. Et maintenant, vous permettez à Nicomède de fermer les détroits du Pont-Euxin et d'envahir le pays jusqu'à Amastris, et vous le voyez emporter un vaste butin en toute impunité. Mon roi n'était pas en état de faiblesse, il était préparé à se défendre, mais il attendait que vous fussiez les témoins oculaires de ces événements. Puisque vous avez tout vu, Mithridate, qui est votre ami et votre allié, vous prie comme amis et alliés, ainsi que le veut le traité, de nous défendre contre les dommages causés par Nicomède ou d'empêcher ces dommages. » [13] Quand Pélopidas eut fini de parler, les ambassadeurs de Nicomède qui étaient présents pour lui répondre, dirent : « Mithridate complote contre Nicomède depuis longtemps et a mis Socrates sur le trône par la force des armes, bien que Socrates eût bon caractère et jugeât normal que son frère aîné eût le pouvoir. Telles furent les exactions de Mithridate contre Nicomède que vous, Romains, avez établi sur le trône de Bithynie, exactions qui vous visaient évidemment autant que nous. De la même manière, après que vous avez ordonné aux rois asiatiques de ne pas attaquer l'Europe, il s'est emparé de presque toute la Chersonèse. Ces actes sont des exemples de son arrogance, de son hostilité, de sa désobéissance envers vous-mêmes. Regardez ses grands préparatifs. Il est tout à fait prêt, comme pour une grande guerre déjà décidée, non seulement avec sa propre armée, mais avec un grand renfort d'alliés, des Thraces, des Scythes, et beaucoup d'autres peuples voisins. Il a formé une alliance matrimoniale avec l'Arménie, et il a envoyé des émissaires en Égypte et en Syrie pour rechercher l'amitié des rois de ces pays. Il possède trois cents navires de guerre et en a d'autres en chantier. Il a envoyé des gens en Phénicie et en Égypte pour recruter des officiers et des pilotes. Ces appuis que Mithridate rassemble en si grandes quantités, ne sont pas accumulés contre Nicomède, Romains, mais contre vous. Il est fâché sur vous parce que, quand il a acheté la Phrygie en corrompant l'un de vos généraux, vous lui avez ordonné d'abandonner ce qu'il avait malhonnêtement acquis. Il est fâché à cause de la Cappadoce que vous avez donnée à Ariobarzane. Il craint votre puissance croissante. Il fait des préparatifs prétextant qu'ils sont contre nous, mais en réalité il se prépare à vous attaquer s'il le peut. C'est le fait du parti de la sagesse de ne pas attendre qu'il vous déclare la guerre, mais de considérer ses actes plutôt que ses paroles, et de ne pas abandonner les amis authentiques et éprouvés pour un hypocrite qui vous offre le nom trompeur de l'amitié, et de ne pas permettre que votre décision au sujet de notre royaume soit annulée par quelqu'un qui est également notre ennemi commun. » [14] Quand les ambassadeurs de Nicomède eurent terminé, Pélopidas s'adressa de nouveau devant l'assemblée romaine, disant que si Nicomède se plaignait de faits anciens, il acceptait la décision des Romains, mais sur la situation actuelle « tout se passe sous vos yeux : le dépècement du territoire de Mithridate, la fermeture de la mer, et tout ce butin emmené ». Il n'y avait nul besoin de discussion ni de jugement. «Romains, nous vous demandons, une fois encore, dit-il, soit d’ empêcher de tels outrages soit d’aider Mithridate qui est leur victime soit de vous tenir à l'écart de tous ces événements et de lui permettre de se défendre sans aider l'une ou l'autre partie. » Pélopidas répéta sa demande. Les généraux romains qui avaient décidé d’avance d'aider Nicomède, faisaient semblant d'écouter les arguments de celui-ci, mais les paroles de Pélopidas et l'alliance de Mithridate, qui était toujours en vigueur, les mettaient mal à l'aise, et ils se demandèrent pendant un moment quelle réponse lui faire. Finalement, après avoir longuement réfléchi, ils firent cette réponse astucieuse : « Nous ne souhaiterions pas que Mithridate souffrît le moindre mal de la part de Nicomède, mais nous n'acceptons pas qu'on fasse la guerre à Nicomède parce que nous ne pensons pas que ce serait l'intérêt de Rome qu'il fût affaibli. » Après cette réponse, ils renvoyèrent Pélopidas de l'assemblée bien que celui-ci eût voulu montrer l'insuffisance de leur réponse. CHAPITRE III Mithridate s'empare de la Cappadoce - Envoi d'une autre ambassade - Première guerre de Mithridate - Les Romains sont battus - Retraite des forces romaines - Les généraux romains sont capturés [15] Mithridate, traité injustement et ouvertement par les Romains, envoya son fils Ariarthe avec de grandes forces pour s'emparer du royaume de Cappadoce. Ariarthe prit rapidement le pouvoir et chassa Ariobarzane. Alors Pélopidas revint devant les généraux romains et leur dit : « Comment Mithridate a supporté patiemment vos injustices quand il a été privé de la Phrygie et de la Cappadoce, il y longtemps qu'on vous l'a dit, Romains. Vous avez vu les dommages que Nicomède lui a infligés, et vous n'avez pas réagi. Et quand nous avons fait appel à votre amitié et à votre alliance, vous nous avez répondu comme si nous n'étions pas des accusateurs mais des accusés, en disant que ce ne serait pas dans votre intérêt que Nicomède subît des dommages comme s'il en subissait. Vous êtes donc responsables envers la République romaine de ce qui s'est passé en Cappadoce. Mithridate a fait ce qu'il a fait parce que vous nous avez méprisés et raillés dans vos réponses. Il a l'intention d'envoyer une ambassade à votre Sénat pour se plaindre de vous. Il vous enjoint d'être présents pour vous défendre et de ne rien faire à la hâte ni de commencer une guerre d'une telle ampleur sans un décret de Rome elle-même. Vous devez considérer que Mithridate règne sur son domaine héréditaire qui a deux mille stades de longueur et qu'il a acquis beaucoup de régions voisines, les Colchidiens, un peuple très belliqueux, les Grecs autour du Pont-Euxin, et les tribus barbares au delà de ceux-ci. Il a des alliés également prêts à obéir à ses demandes, les Scythes, les Taures, les Bastarnes, les Thraces, les Sarmates et tous ceux qui demeurent dans la région du Don, du Danube et de la mer d'Azov. Tigrane d'Arménie est son genre et Arsace le Parthe son allié. Il a aussi un grand nombre de navires, prêts et d'autres en chantier, et des armements de toutes sortes en abondance. [16] « Les Bithyniens ne vous trompaient pas sur ce qu'ils vous ont dit récemment au sujet des rois d'Égypte et de Syrie. Non seulement il est probable qu'ils nous aideront si la guerre éclate, mais également nous aiderons votre province d’Asie récemment acquise, et la Grèce, et l'Afrique, et une partie considérable de l'Italie elle-même qui vous livre maintenant encore une guerre implacable parce qu'elle ne peut pas supporter votre avidité. Avant d'avoir pu résoudre vos problèmes, vous attaquez Mithridate en envoyant contre lui Nicomède et Ariobarzane, chacun à son tour, et vous dites cependant que vous êtes nos amis et nos alliés. Vous faites semblant qu'il en est ainsi, mais vous agissez comme des ennemis. Souffrez maintenant de voir si les conséquences de vos actes vous ont enfin mis dans un meilleur état d'esprit : empêchez Nicomède de blesser vos amis et alliés -dans ce cas, je promets que le roi Mithridate vous aidera à mâter la rébellion en Italie- ou jetez le masque de l'amitié envers nous ou allons à Rome et réglons le conflit là-bas. » Ainsi parla Pélopidas. Les Romains jugèrent le discours insolent et ordonnèrent à Mithridate de laisser Nicomède et la Cappadoce tranquilles où ils avaient de nouveau ramené Ariobarzane. Ils ordonnèrent également à Pélopidas de quitter leur camp immédiatement et de ne pas y revenir à moins que le roi n'obéît à leurs ordres. Après avoir fait cette réponse, ils le renvoyèrent, escorté, de peur qu'il n'attirât dans son camp des gens en cours de route. [17] Après ces pourparlers, ils n'attendirent pas de savoir ce que le Sénat et les Romains penseraient d'une si grande guerre, mais ils commencèrent à rassembler des forces de Bithynie, de Cappadoce, de Paphlagonie et des Galates de l'Asie. Comme Lucius Cassius, gouverneur de l'Asie, avait sa propre armée, toutes les forces alliées furent réunies en hâte. Ils les divisèrent en corps séparés et les envoyèrent dans des camps, Cassius à la frontière de la Bithynie et de la Galatie, Manius sur le trajet de Mithridate pour se rendre en Bithynie, et Oppius, le troisième général, dans les montagnes de Cappadoce. Chacune avait environ quarante mille hommes, fantassins et cavaliers confondus. Ils avaient également une flotte sous le commandement de Minucius Rufus et de Gaius Popillius à Byzance, gardant les bouches du Pont-Euxin. Nicodème était là, commandant cinquante mille fantassins et six mille cavaliers. Telles étaient l'ensemble des forces rassemblées. Mithridate avait sa propre armée de deux cent cinquante mille fantassins et quarante mille cavaliers, trois cents bateaux pontés, cent birèmes et le matériel en proportion. Il avait comme généraux Néoptolème et Archélaos, deux frères. Le roi était le plus souvent présent. Comme troupes auxiliaires, Arcathias, le fils de Mithridate, amenait dix mille cavaliers de la Petite Arménie, et Doryalos commandait la phalange. Crateros avait le commandement de cent trente chars de guerre. Tels étaient les préparatifs de chaque côté quand les Romains et Mithridate en vinrent aux mains pour la première fois, vers la 173e olympiade. [18] Quand Nicomède et les généraux de Mithridate arrivèrent en face l'un de l'autre, dans une large plaine bordée par le fleuve Amnias, ils rangèrent leurs forces en ordre de combat. Nicomède avait toutes ses troupes ; Néoptolème et Archélaos n'avaient que leur infanterie légère, la cavalerie d'Arcathias et quelques chars ; la phalange n'était pas encore arrivée. Ils envoyèrent en avant une petite force pour s'emparer d'une colline rocheuse dans la plaine de peur d'être encerclés par les Bithyniens, qui étaient beaucoup plus nombreux. Quand Néoptolème vit ses hommes délogés de la colline, il craignit davantage encore d'être encerclé. Il se hâta de venir à leur aide, tout en demandant des secours à Arcathias. Quand Nicomède vit le mouvement, il chercha la bataille. Un combat farouche et sanglant s'ensuivit. Nicomède prit le dessus et mit les troupes de Mithridate en fuite jusqu'au moment où Archélaos, avançant sur le flanc droit, tomba sur les poursuivants, qui furent obligés de se porter contre lui. Il se retira peu à peu afin que les forces de Néoptolème pussent se rassembler. Quand il jugea que cela suffisait, il avança de nouveau. En même temps, les chars armés de faux chargèrent les Bithyniens, firent une brèche au milieu, tranchant les uns et déchirant les autres en morceaux. L'armée de Nicomède fut terrifiée de voir des hommes coupés en deux et qui respiraient toujours, ou taillés en morceaux, leurs restes accrochés aux faux. Atterrés davantage par l’horreur du spectacle que par la perte du combat, leurs rangs furent pris de peur. Tandis qu'ils étaient en pleine confusion, Archélaos les attaqua de front et Neoptolème et Arcathias, qui avaient fait demi-tour, attaquèrent leurs arrières. Ils combattirent, longtemps attaqués de deux côtés. Lorsque la plupart de ses hommes furent tombés, Nicomède s'enfuit avec le reste en Paphlagonie, bien que la phalange de Mithridate ne fût pas encore intervenue du tout. Son camp fut pris, ainsi qu'une grande somme d'argent et beaucoup de prisonniers. Mithridate les traita tous avec bonté et les renvoya chez eux avec des vivres pour le voyage, d'où il gagna la réputation de clémence chez ses ennemis. [19] Ce fut la première bataille de la guerre de Mithridate et elle alarma les généraux romains parce qu'ils s'étaient engagés dans une si grande guerre dans la précipitation, sans réfléchir, et sans un décret du peuple romain. Un petit nombre de soldats avaient battu des forces beaucoup plus nombreuses sans avoir une meilleure position, sans erreur de l'ennemi, mais par la bravoure des généraux et la qualité des combattants. Nicomède maintenant campait à côté de Manius. Mithridate gravissait le mont Scoroba, qui se trouvait sur la frontière entre la Bithynie et le Pont. Cent cavaliers Sarmates en avant-garde tombèrent sur huit cents cavaliers de Nicomède et en firent quelques-uns prisonniers. Mithridate les renvoya aussi chez eux et leur fournit des vivres. Néoptolème et Nemanès l'Arménien, rattrapèrent Manius qui faisait retraite vers la forteresse de Protophachium aux environs de la septième heure alors que Nicomède s'en allait rejoindre Cassius, et le contraignirent à combattre. Il avait quatre mille cavaliers et dix fois plus de fantassins. Il tua dix mille de ces hommes et fit trois cents prisonniers. Quand on les amena chez Mithridate, il les libéra de la même manière, gagnant par là la popularité chez ses ennemis. Le camp de Manius fut également pris. Il se sauva vers le fleuve Sangarius, y arriva de nuit, et s'enfuit à Pergame. Cassius, Nicomède et tous les ambassadeurs romains présents transportèrent leur camp à un endroit appelé la Tête du Lion, une forteresse très puissante en Phrygie où ils commencèrent à entraîner la foule nouvellement rassemblée d'artisans, de paysans et d'autres recrues qui n'y connaissaient rien et ils recrutèrent pour les compléter des Phrygiens. Les trouvant incapables, ils abandonnèrent l'idée de combattre avec de tels hommes dépourvus d’ expérience, les licencièrent et se retirèrent, Cassius avec sa propre armée à Apamée, Nicomède à Pergame et Manius à Rhodes. Quand ceux qui gardaient les bouches du Pont-Euxin apprirent la chose, ils se dispersèrent également et livrèrent les détroits et tous les bateaux qui s'y trouvaient à Mithridate. [20] Renversant en une seule fois tout le royaume de Nicomède, Mithridate en prit possession et mit de l'ordre dans les villes. Il envahit alors la Phrygie et logea dans une auberge qu'avait occupée Alexandre le Grand, pensant que cela lui porterait bonheur de s'arrêter où Alexandre s'était arrêté lui-même. Il envahit le reste de la Phrygie, ainsi que la Mysie et les régions de l'Asie qui avaient été récemment acquises par les Romains. Alors, il envoya des émissaires aux provinces contiguës et subjugua la Lycie, la Pamphylie, et le reste jusqu'en Ionie. Aux habitants de Laodicée, sur le fleuve Lycos, qui lui résistaient toujours -le général romain, Quintus Oppius était arrivé dans cette ville avec sa cavalerie et des mercenaires, et la défendait- il envoya un héraut devant les murs pour proclamer : « Le roi Mithridate promet que les habitants de Laodicée ne souffriront aucun dommage s'ils lui livrent Oppius. » A cette annonce, ils renvoyèrent les mercenaires sains et saufs, mais ils amenèrent Oppius lui-même à Mithridate avec ses licteurs marchant devant lui pour le ridiculiser. Mithridate ne lui fit aucun mal, mais il le promenait avec lui, enchaîné, pour exhiber un général romain prisonnier. [21] Peu après, ayant capturé Manius Aquilius, grand responsable de l’ ambassade et de la guerre, Mithridate le promena, enchaîné sur un âne, et faisant proclamer au public que c'était Manius. Finalement, à Pergame, Mithridate fit verser de l'or fondu dans sa bouche, voulant par cela sans doute rappeler aux Romains leur vénalité. Après avoir nommé des satrapes à la tête des diverses nations, il se rendit à Magnésie, à Éphèse et à Mytilène, qui le reçurent avec joie. Les Éphésiens renversèrent les statues romaines qui avaient été érigées dans leurs villes. Ils le payèrent peu après. A son retour d'Ionie, Mithridate prit la ville de Stratonicée, lui infligea une amende et y plaça une garnison. Voyant une belle jeune fille, il l'ajouta à la liste de ses épouses. Si quiconque souhaite savoir son nom, elle s'appelait Monime, fille de Philopœmen. Contre les Magnésiens, les Paphlagoniens et les Lyciens qui s'opposaient toujours à lui, il laissa à ses généraux la direction de la guerre. CHAPITRE IV Mithridate ordonne le massacre des Romains en Asie - Scènes épouvantables à Éphèse et dans d'autres villes - Mithridate attaque Rhodes - Il est défait sur mer - Il attaque sur terre - Il est battu [22] Telle était la situation avec Mithridate. Dès qu'on apprit à Rome son offensive et l'invasion de l'Asie, on lui déclara la guerre, bien qu'on fût occupé par de pénibles dissensions dans la Ville et par une énorme guerre sociale : presque toutes les régions de l'Italie s'étaient révoltées les unes après les autres. Quand les consuls tirèrent au sort, le gouvernement de l'Asie et la guerre contre Mithridate furent confiés à Cornelius Sylla. Comme on n'avait pas d'argent pour payer ses dépenses, on vota de vendre les trésors que le roi Numa Pompilius avait destinés aux sacrifices des dieux, si grand était le manque de moyens à ce moment-là et si grande leur ambition pour l'Empire. Une partie de ces trésors, vendus aussitôt, rapporta neuf mille livres d'or, et ce fut tout ce qu'ils purent dépenser pour une si grande guerre. D'ailleurs, Sylla fut longtemps occupé par les guerres civiles, comme j'e l'ai raconté dans mes Guerres civiles. Pendant ce temps, Mithridate fit construire un grand nombre de navires pour attaquer Rhodes, et il écrivit secrètement à tous ses satrapes et magistrats que le trentième jour suivant, ils devraient attaquer tous les Romains et tous les Italiens dans leurs villes, et aussi leurs épouses, leurs enfants et tous les affranchis de naissance italienne, les tuer, laisser leurs corps sans sépulture et se partager leurs biens avec lui. Il menaça de punir ceux qui enseveliraient les morts ou cacheraient les vivants et il offrit des récompenses aux délateurs et à ceux qui tueraient les gens qui se cacheraient ainsi que la liberté aux esclaves qui trahiraient leurs maîtres. Aux débiteurs qui massacreraient leurs créanciers, il offrit l'annulation de la moitié de leurs dettes. Ces ordres, Mithridate les envoya secrètement à toutes les villes en même temps. Quand le jour fixé arriva, les calamités s'abattirent sur la province d'Asie : en voici quelques exemples. [23] Les Éphésiens arrachèrent les fugitifs qui s'étaient réfugiés dans le temple d'Artémis des statues même de la déesse et les tuèrent. Les habitants de Pergame tirèrent des flèches sur ceux qui s'étaient réfugiés dans le temple d'Esculape alors qu'ils s'accrochaient toujours à la statue du dieu. Les habitants d'Adramyttion poursuivirent dans la mer ceux qui cherchaient à s'échapper à la nage, les tuèrent et noyèrent leurs enfants. Les Cauniens qui étaient devenus sujets de Rhodes après la guerre contre Antiochus et qui venaient d'être libérés par les Romains, poursuivirent les Italiens qui s'étaient réfugiés près de la statue de Vesta du Sénat, les arrachèrent à l'autel, tuèrent les enfants sous les yeux de leurs mères et puis tuèrent les mères elles-mêmes et leurs maris en dernier lieu. Les habitants de Tralles, pour s'en laver les mains, louèrent un monstre sauvage appelé Theophilus, un Paphlagonien, pour effectuer ce travail. Il conduisit les victimes au temple de la Concorde, et c'est là qu'il les assassina, coupant en outre les mains de ceux qui embrassaient les statues des dieux. Tel fut le destin terrible qui arriva aux Romains et aux Italiens dans toute la province d'Asie, aux hommes, aux femmes, aux enfants, à leurs affranchis et à leurs esclaves, à tout ce qui était de sang italien, ce qui rendit évident que c'était plus la haine des Romains que leur crainte de Mithridate qui poussait les Asiatiques à commettre ces atrocités. Mais ils furent doublement châtiés de leur crime – une première fois des mains de Mithridate lui-même, qui dans sa perfidie peu de temps après, se déchaîna contre eux, et une seconde fois des mains de Cornelius Sylla. En attendant, Mithridate arriva dans l'île de Cos où il fut accueilli avec bienveillance par les habitants et où il reçut- et ensuite éleva comme un roi- un fils d'Alexandre, ancien souverain d'Égypte, qui avait été laissé là par sa grand-mère Cléopâtre, ainsi qu'une grande somme d'argent. Des trésors de Cléopâtre, il envoya des objets de valeur, des oeuvres d'art, des pierres précieuses, des ornements féminins et beaucoup d'argent dans le Pont. [24] Pendant ce temps, les Rhodiens renforçaient leurs murs et leur port et érigèrent partout des machines de guerre, recevant de l'aide de Telmessos et de la Lycie. Tous les Italiens qui s'étaient échappés d'Asie, se rassemblèrent à Rhodes, et parmi eux, Lucius Cassius, le proconsul de la province. Quand Mithridate approcha avec sa flotte, les habitants détruisirent les faubourgs pour qu'ils ne pussent être utiles à l'ennemi. Alors, ils prirent la mer pour un combat naval, avec une partie de leurs navires rangés de front et les autres de flanc. Mithridate, qui naviguait dans une quinquérème, ordonna à ses navires de gagner en colonne la haute mer et d'augmenter la cadence pour encercler l'ennemi parce qu'ils étaient inférieurs en nombre. Les Rhodiens comprirent cette manœuvre et se retirèrent lentement. Enfin, ils firent demi-tour et se réfugièrent dans le port, fermèrent les portes, et combattirent Mithridate du haut de leurs murs. Celui-ci plaça son camp près de la ville et tentait continuellement de gagner l'entrée du port, mais comme il n'y arrivait pas, il attendit l'arrivée de son infanterie d'Asie. Entre-temps, il y avait des engagements continuels entre les assaillants et les gardiens des murs. Comme les Rhodiens l'emportaient sur lui dans ces affrontements, ils reprirent graduellement courage et gardèrent leur navires disponibles afin d'attaquer l'ennemi quand l'occasion s'en présenterait. [25] Comme un des navires marchands du roi se déplaçait près d'eux à la voile, une birème rhodienne avança contre lui. Beaucoup de navires des deux côtés allèrent au secours des leurs, et un rude combat naval s'engagea. Mithridate l’emportait sur ses adversaires par sa fureur et la multitude de ses navires, mais les Rhodiens l'encerclèrent et enfoncèrent ses bateaux avec une telle expérience qu'ils prirent une de ses trirèmes et la remorquèrent avec son équipage, les ornements de poupe et beaucoup de butin, et ramenèrent le tout au port. Au même moment, une de leurs quinquérèmes fut prise par l'ennemi, et les Rhodiens, ne le sachant pas, envoyèrent six de leurs navires les plus rapides pour aller à sa recherche, commandés par leur amiral Démagoras. Mithridate envoya vingt-cinq de ses navires contre lui. Démagoras se déroba jusqu'au coucher du soleil. Quand l'obscurité tomba, il attaqua les vaisseaux du roi qui faisaient demi-tour, il en coula deux, en poursuivit deux autres jusqu'en Lycie et rentra chez lui ayant passé la nuit en haute mer. Tel fut le résultat du combat naval, résultat inattendu pour les Rhodiens en raison de la faiblesse de leurs effectifs, inattendu pour Mithridate en raison de l’importance des siens. Au cours de ce combat, tandis que le roi inspectait sa flotte dans son navire et exhortait ses hommes, un bateau allié de Chios éperonna le sien dans un bruit fracassant. Le roi fit semblant de rien au moment même, mais plus tard, il punit le pilote et l'homme de vigile, et conçut une haine pour tous les habitants de Chios. [26] A peu près au même moment, les forces terrestres de Mithridate longeaient la côte dans des navires marchands et des trirèmes, et un vent, soufflant de Caunos, les amena à Rhodes. Les Rhodiens aussitôt sortirent à leur rencontre, les attaquèrent alors qu'ils étaient encore dispersés, et souffrant des effets de la tempête, en prirent certains, en défoncèrent et en brûlèrent d'autres, et firent environ quatre cents prisonniers. Sur quoi, Mithridate se prépara à un second combat naval et à un siège en même temps. Pour détruire les murs, il fit construire une sambuque, immense machine montée sur deux navires. Quelques déserteurs lui montrèrent une colline facile à escalader et où se trouvait le temple de Zeus Atabyrios, entourée par un mur peu élevé. Durant la nuit, il fit embarquer une partie de son armée dans des navires, fit distribuer des échelles à une autre partie, et ordonna aux deux parties de se déplacer silencieusement jusqu'à ce qu'elles vissent un feu allumé comme signal depuis le temple d'Atabyrios, de faire alors le plus de bruit possible, et aux uns d’attaquer le port, aux autres le mur. Ils approchèrent donc dans un profond silence. Les sentinelles rhodiennes comprirent ce qui se passait et allumèrent un feu. L'armée de Mithridate, croyant que c'était le signal lumineux d'Atabyrios, rompit le silence et se mit à crier, tant ceux qui portaient les échelles que le contingent qui se trouvait dans les navires. Les Rhodiens, sans être impressionnés du tout, leur répondirent par des cris et se précipitèrent en foule sur les murs. Les forces du roi ne firent rien durant la nuit, et le jour suivant, elles furent repoussées. [27] Les Rhodiens eurent plus peur de la sambuque qui avançait vers le mur où se trouvait le temple d'Isis. Elle fonctionnait avec des armes de diverses sortes, des béliers et des projectiles. Les soldats transportant des échelles dans de petits navires l'entouraient, prêts à escalader le mur. Néanmoins, les Rhodiens attendirent son attaque de pied ferme. Finalement, la sambuque s'effondra sous son propre poids, et on vit Isis apparaître, lançant un torrent de feu sur celle-ci. Mithridate désespéra de son entreprise et quitta Rhodes. Il fit alors le siège de Patara et commença à faire couper un bois consacré à Latone pour obtenir des matériaux pour ses machines jusqu'à ce qu'il fût averti en rêve d'épargner les arbres sacrés. Laissant Pélopidas continuer la guerre contre les Lyciens, il envoya Archélaos chez les Grecs pour gagner leur amitié par la persuasion ou par la force selon son bon vouloir. Après que Mithridate se fut déchargé de la plupart des tâches sur ses généraux, il s'appliqua à lever des troupes, à faire fabriquer des armes et à passer du bon temps avec son épouse Stratonice. Il dirigeait les procès contre ceux qui étaient accusés de conspirer contre lui ou contre ceux qui incitaient à la révolte, ou tout simplement contre ceux qui favorisaient les Romains. CHAPITRE V Athènes passe du côté de Mithridate - D'autres états grecs suivent son exemple - Cornelius Sylla marche contre Mithridate - Il assiège le Pirée - Archélaos fait une sortie - Sylla envoie Lucullus pour obtenir des navires - Combats violents sur les murs - Famine à Athènes - Batailles en sous-sol - Sylla repoussé du Pirée.
[28]
Tandis que Mithridate
s'occupait ainsi, voici ce qui se passait en Grèce. Archélaos, qui naviguait
avec des vivres en abondance et une grande flotte, s'empara par la force et la
violence de Délos et d'autres places qui s'étaient révoltées contre Athènes. Il
tua vingt mille hommes dans ces places, la plupart étaient des Italiens, et fit
rendre les places aux Athéniens. De cette façon, en vantant Mithridate et en le
célébrant, il réussit à faire entrer les Athéniens dans son alliance. Archélaos
leur envoya le trésor sacré de Délos par les mains d'Aristion, citoyen athénien,
accompagné de deux mille soldats pour surveiller l'argent. Aristion se servit de
ces soldats pour se rendre maître du pays, mettant à mort immédiatement certains
Athéniens qui favorisaient les Romains et en envoya d'autres à Mithridate. Et
cela, bien qu'il eût professé d'être un philosophe de l'école d'Epicure. Il
n'était pas le seul à Athènes à avoir pactisé avec les tyrans : ainsi avant lui,
Critias et ses disciples. Mais en Italie aussi, une partie des Pythagoriciens et
ceux qu'on connaît sous le nom des Sept Sages dans d'autres régions du monde
grec, se sont mis en tête de s'occuper des affaires publiques, ont régné
cruellement et sont devenus de plus redoutables tyrans que les despotes qu’on
avait vus avant eux. C'est pourquoi on s'est mis à soupçonner les autres
philosophes : leurs discours sur la sagesse procèdent-ils de l’amour de la vertu
ou est-ce leur manière de se consoler de leur pauvreté et de leur échec ? Nous
voyons beaucoup de ces derniers, encore maintenant, obscurs et dans la gêne, se
draper, par nécessité, de la philosophie et faire d'amers reproches aux riches
et aux puissants, non parce qu'ils méprisent vraiment la richesse et la
puissance, mais parce qu'ils envient ceux qui possèdent les deux. Ceux qui sont
diffamés par eux montrent bien plus de sagesse qu’eux dans le mépris qu’ils leur
portent. [29] Archélaos fit passer les Achéens du côté de Mithridate, les Lacédémoniens et toute le Béotie à l'exception de Thespies, qu'il continuait à assiéger. En même temps, Métrophanès, envoyé par Mithridate avec une armée, ravagea l'Eubée, le territoire de Démétrias et celui de Magnésie, états qui refusaient d'embrasser sa cause. Bruttius avança contre lui depuis la Macédoine avec une petite force, engagea un combat naval, coula un grand navire et une hemiolia, et tua tous ceux qui s'y trouvaient sous les yeux de Métrophanès. Ce dernier, pris de peur, se sauva et, comme le vent était favorable, Bruttius ne put le rattraper, mais il donna l'assaut à Sciathos qui était un entrepôt de butin pour les Barbares, crucifia certains d'entre eux qui étaient des esclaves et coupa les mains aux hommes libres. Alors, il se dirigea vers la Béotie, ayant reçu les renforts de mille cavaliers et fantassins de Macédoine. Près de Chéronée, il engagea un combat qui dura trois jours contre Archélaos et Aristion, sans résultat probant. Comme les Lacédémoniens et les Achéens venaient en aide à Archélaos et à Aristion, Bruttius jugea qu'il ne pouvait s'opposer à tous et se retira au Pirée jusqu'à ce qu'Archélaos fût rejoint par sa flotte et se fût emparé aussi de cet endroit. [30] Sylla, qui avait été nommé par les Romains général pour la guerre contre Mithridate, passa alors pour la première fois en Grèce avec cinq légions, quelques cohortes et escadrons, et immédiatement réclama de l'argent, des renforts et des vivres de l'Étolie et de la Thessalie. Dès qu'il se crut assez fort, il avança pour attaquer Archélaos. Pendant qu'il traversait le pays, toute la Béotie se joignit à lui sauf quelques villes, entre autres, la grande ville de Thèbes qui avait pris avec une certaine légèreté le parti de Mithridate contre les Romains, mais qui changea alors allégrement de camp pour passer d'Archélaos à Sylla avant l'affrontement général. Quand Sylla atteignit l'Attique, il détacha une partie de son armée pour assiéger Aristion à Athènes, et lui-même descendit attaquer le Pirée où Archélaos s'était abrité derrière le mur avec toutes ses forces. La hauteur du mur était d'environ vingt mètres et il était construit de grandes pierres carrées. C'était le travail de Périclès du temps de la guerre du Péloponnèse, et comme il mettait ses espoirs de victoire dans le Pirée, il l'avait fortifié du mieux possible. Malgré la taille des murs, Sylla y fit appliquer des échelles immédiatement. Après avoir infligé et reçu beaucoup de dommages -les Cappadociens repoussèrent bravement son attaque- il se retira épuisé à Éleusis et à Mégare où il fit construire des machines pour une nouvelle attaque contre le Pirée et imagina de l'assiéger avec une terrasse. Des machines et des appareils de toutes sortes, du fer, des catapultes et autres matériels étaient fournis par Thèbes. Sylla fit couper le bois de l'Académie et y fit construire ses plus grandes machines. Il fit démolir les Longs Murs et employa les pierres, le bois de construction et la terre pour les remblais de sa terrasse. [31] Deux esclaves athéniens du Pirée - soit qu'ils favorisaient les Romains soit qu'ils s'occupaient de leur propre sûreté dans le cas où cela tournerait mal- inscrivaient ce qui se passait sur des boules de plomb qu’ils lançaient aux Romains avec une fronde. Comme ils le faisaient continuellement, cela arriva aux oreilles de Sylla qui prêta attention aux missives et en trouva une qui disait : « Demain, l'infanterie fera une sortie de front sur vos ouvriers, et la cavalerie attaquera l'armée romaine sur ses deux flancs. » Sylla plaça en cachette en embuscade des troupes en nombre adéquat, et quand l'ennemi sortit, pensant prendre les Romains par surprise complète, il fut fort étonné de la force cachée qui l’ attendait. Sylla tua beaucoup d’ennemis et repoussa le reste jusqu'à la mer. Voilà comment se termina cet engagement. Comme les terrasses s'élevaient de plus en plus, Archélaos s'y opposa en érigeant des tours et y plaçant une très grande quantité de traits à l'intérieur. Il fit venir des renforts de Chalcis et des autres îles et arma ses marins parce qu’il se considérait vraiment en danger. Son armée était supérieure en nombre à celle de Sylla, elle le devint encore beaucoup plus par ces renforts. Il fit une sortie au milieu de la nuit avec des torches et brûla une des tortues et des machines qui la jouxtaient, mais Sylla en reconstruisit de nouvelles en dix jours et les replaça aux mêmes endroits que les anciennes. En face d’elles, Archélaos plaça une tour sur cette partie du mur. [32] A l'arrivée par mer d'une nouvelle armée envoyée par Mithridate sous le commandement de Dromichaitès, Archélaos fit sortir toutes ses troupes pour engager le combat. Il plaça des archers et des frondeurs au milieu d'elles et les plaça juste sous les murs de sorte que la garnison au-dessus du mur pût atteindre l'ennemi avec ses traits. D'autres furent postés autour des portes avec des torches en attendant l'occasion de faire une sortie. La bataille resta indécise pendant longtemps, chacun reculant à son tour. D'abord ce furent les Barbares jusqu'à ce qu'Archélaos les eût arrêtés et les eût ramenés. Les Romains en furent effrayés au point de fuir à leur tour jusqu'à ce que Murena les rattrapât et les ramenât. Une autre légion qui revenait d'avoir été cherché du bois ainsi que quelques soldats qui avaient été dégradés prirent part au combat avec empressement, chargèrent avec violence les troupes de Mithridate, tuèrent environ deux mille hommes et firent reculer le reste à l'intérieur des murs. Archélaos essaya de les rassembler une nouvelle fois et tint sa place si longtemps qu'il se retrouva dehors et dut être hissé par des cordes. En considération de leur comportement splendide, Sylla leva les punitions de ceux qui avaient été dégradés et donna de grandes récompenses aux autres. [33] Déjà, l'hiver arrivait. Sylla établit son camp à Éleusis et le protégea par un fossé profond, s'étendant de l'intérieur des terres jusqu'à la mer pour que la cavalerie ennemie ne pût aisément l'atteindre. Tandis qu'il poursuivait ce travail, on se battait tous les jours, tantôt le long du fossé, tantôt devant les murs de l'ennemi qui sortait fréquemment et attaquait les Romains avec des pierres, des javelots et des balles de plomb. Sylla, ayant besoin de navires, envoya des ambassadeurs à Rhodes pour les obtenir, mais les Rhodiens ne pouvaient pas lui en envoyer parce que Mithridate tenait la mer. Il ordonna alors à Lucullus, un noble romain qui plus tard remplaça Sylla comme commandant de cette guerre, de se rendre secrètement à Alexandrie et en Syrie, et d'obtenir une flotte des rois et des villes maritimes, et de ramener avec elle le contingent naval des Rhodiens. Lucullus n'eut aucune crainte de la flotte ennemie. Il s'embarqua dans un vaisseau rapide et changeant sans cesse de navire afin de cacher ses mouvements, il arriva à Alexandrie. [34] A ce moment, les traîtres du Pirée jetèrent un autre message au-dessus des murs, disant qu'Archélaos, cette nuit-là, enverrait un convoi de soldats avec des vivres à la ville d'Athènes qui souffrait de la faim. Sylla tendit un piège et s'empara des vivres et des soldats. Le même jour, près de Chalcis, Minucius blessa Néoptolème, un autre général de Mithridate, tua mille cinq cents de ses hommes et fit encore plus de prisonniers. Peu de temps après, durant la nuit, alors que les gardes des murs du Pirée dormaient, les Romains prirent des échelles et des machines qui se trouvaient tout près, escaladèrent les murs et tuèrent les gardes qui se trouvaient à cet endroit. Sur quoi, certains des Barbares abandonnèrent le rempart et se sauvèrent vers le port, pensant que tout le mur avait été pris. D'autres, reprenant courage, tuèrent le chef des envahisseurs et basculèrent les autres par dessus le mur. D'autres encore firent une sortie par les portes et faillirent brûler une des deux tours romaines et ils l'auraient brûlée si Sylla n’était sorti du camp et ne l'avait sauvée au cours d'un combat farouche qui dura toute la nuit et le jour suivant. Alors, les Barbares se retirèrent. Archélaos plaça une autre grande tour sur le mur vis-à-vis de la tour romaine, et ces deux tours se combattaient, lançant sans arrêt toutes sortes de traits jusqu'à ce que Sylla, grâce à ses catapultes qui lançaient vingt balles de plomb très lourdes à chaque fois, ne tuât un grand nombre d'ennemis et ne fît vaciller la tour d'Archélaos qu'il rendit instable, et Archélaos fut obligé, par crainte de son écroulement, de la retirer rapidement en arrière. [35] Comme la famine augmentait de plus en plus à Athènes, les lanceurs de balle du Pirée donnèrent l'information que des vivres seraient envoyées de nuit. Archélaos soupçonna qu'un traître fournissait des informations à l'ennemi sur ces convois. C'est pourquoi, pendant qu'il envoyait des vivres, il posta une force aux portes avec des torches pour attaquer les machines romaines au cas où Sylla attaquerait le convoi de vivres. C'est ainsi que Sylla s'empara du convoi de vivres et qu'Archélaos brûla certaines machines romaines. En même temps, Arcathias, fils de Mithridate, envahit la Macédoine avec une armée et sans difficulté, battit la petite force romaine qui s'y trouvait, subjugua tout le pays, nomma des satrapes pour la commander, et s'avança contre Sylla, mais il tomba malade et mourut près de Tisaeos. Pendant ce temps, la famine à Athènes augmenta très fort. Sylla construisit des palissades autour de la ville pour empêcher quiconque de sortir afin que la faim devînt fort gênante pour les assiégés en raison de leur nombre. [36] Quand Sylla eut élevé sa terrasse à la hauteur appropriée au Pirée, il y mit ses machines. Mais Archélaos avait miné la terrasse et enlevé la terre sans que les Romains ne soupçonnassent rien pendant longtemps. Soudain, la terrasse s'affaissa. Se rendant rapidement compte de la situation, les Romains retirèrent leurs machines et remblayèrent la terrasse, et, suivant l'exemple de l'ennemi, commencèrent de la même façon à miner les murs. Les sapeurs se rencontrèrent sous terre et combattirent là avec des épées et des lances comme ils le pouvaient, dans l'obscurité. Pendant ce temps, Sylla frappait le mur avec des béliers placés sur la terrasse jusqu'à ce qu'une partie de celui-ci s'écroulât. Alors, il s'empressa de brûler la tour voisine, déchargea un grand nombre de traits incendiaires et ordonna à ses soldats les plus courageux de grimper aux échelles. Les deux camps combattirent bravement, mais la tour fut brûlée. Une autre petite partie du mur s'écroula également. Sylla y disposa aussitôt un poste de garde. Après avoir miné une partie du mur qui n'était plus soutenu que par les madriers, il plaça au-dessous une grande quantité de soufre, de chanvre et de poix, et y mit le feu immédiatement. Les murs tombèrent entraînant çà et là dans le vide les défenseurs qui s'y trouvaient. Cet accident inattendu démoralisa les forces qui gardaient les murs, car chacun croyait que la terre allait s'effondrer sous lui. La crainte et la perte de confiance les mirent dans un tel état qu'ils n’offraient plus qu’une faible résistance à l'ennemi. [37] Contre ces forces démoralisées, Sylla continua un combat incessant, relevant continuellement ses propres troupes, amenant des soldats frais avec des échelles, une division après l'autre, tout en criant et en les exhortant, les poussant en avant, les menaçant et les encourageant à la fois, et leur disant que la victoire était à leur portée. Archélaos, de son côté, faisait monter de nouvelles forces pour remplacer celles qui faiblissaient, lui aussi renouvelant sans cesse le combat, encourageant et poussant au combat tous les soldats, leur disant que leur salut serait bientôt assuré. Il y avait dans les deux armées un haut degré d'ardeur et de courage, et le combat devint acharné, le carnage était identique des deux côtés. Enfin, Sylla, qui était l’attaquant et qui donc s’épuisait le plus vite, fit sonner la retraite et ramena ses forces, félicitant plusieurs de ses hommes pour leur courage. Archélaos répara immédiatement les dommages faits à son mur durant la nuit, protégeant une grande partie de celui-ci par un dispositif en croissant recourbé vers l'intérieur. Sylla attaqua aussitôt ce mur nouvellement construit avec son armée entière, pensant que, comme il était encore humide et faible, il pourrait facilement le démolir, mais comme il devait s’activer dans un espace étroit et était exposé aux traits venant d'en haut, sur ses avants et sur son flanc, comme c'est habituel avec des fortifications en croissant, il fut de nouveau repoussé. Alors, il abandonna l'idée de prendre le Pirée d'assaut et en fit le siège afin de le réduire par la famine. CHAPITRE VI Prise d'Athènes - Carnage - Sylla revient au Pirée - Il fait fuir Archélaos - Il brûle le Pirée - Il poursuit Archélaos - Bataille de Chéronée - Archélaos est battu - Grand carnage des Barbares [38] Sachant que les défenseurs d'Athènes étaient sévèrement accablés par la faim, qu'ils avaient dévoré tout leur bétail, bouilli le cuir et les peaux, léché ce qu'ils pouvaient en obtenir, et que certains avaient même essayé de la chair humaine, Sylla ordonna à ses soldats d'entourer la ville d'un fossé pour que pas un des habitants ne pût s'échapper secrètement. Ceci fait, il y fit amener ses échelles et en même temps commença à percer le mur. Les défenseurs affaiblis furent bientôt mis en fuite et les Romains entrèrent dans la ville. Il s'ensuivit un grand carnage sans pitié à Athènes, les habitants, par manque d'alimentation, étant trop faibles pour fuir. Sylla ordonna un massacre aveugle, qui n'épargnait ni les femmes ni les enfants. Il était irrité qu'ils se fussent joints aussi vite aux Barbares sans aucune raison et eussent montré une aussi violente animosité contre lui. La plupart des Athéniens, en entendant la proclamation, se précipitèrent volontairement sur les épées des tueurs. Quelques-uns se hâtèrent vers l'Acropole, et parmi eux Aristion, qui avait brûlé l'Odéon pour que Sylla ne pût avoir aussitôt du bois de construction pour donner l'assaut à l'Acropole. Sylla interdit de brûler la ville, mais permit aux soldats de la piller. Dans beaucoup de maisons, ils trouvèrent de la chair humaine prête à être mangée. Le jour suivant, Sylla vendit les esclaves aux enchères. Aux hommes libres qui avaient échappé au carnage de la nuit précédente, il en restait peu, il promit la liberté, mais il leur enleva le droit de vote par bulletin ou à main levée parce qu'ils avaient fait la guerre contre lui. Les mêmes restrictions furent appliquées à leur progéniture. [39] C'est ainsi qu'Athènes eut son plein d'horreurs. Sylla posta une garnison autour de l'Acropole, où Aristion et ses compagnons furent bientôt obligés de se rendre, accablés par la faim et la soif. Sylla condamna à mort Aristion, ses gardes du corps, et tous ceux qui avaient exercé une autorité ou qui avaient fait n'importe quoi de contraire aux dispositions prises par les Romains après la première conquête de la Grèce par ceux-ci. Sylla pardonna aux autres et donna à tous presque les mêmes lois que celles précédemment établies par les Romains. Il retira environ quarante livres d'or et six cents livres d'argent de l'Acropole, mais ces événements sur l'Acropole se passèrent un peu plus tard. [40] Après la prise d'Athènes, Sylla, ne supportant plus le long siège du Pirée, y fit venir des béliers, des projectiles de toutes sortes, un grand nombre de soldats qui creusaient les murs à l'abri des tortues, et de nombreuses cohortes qui lançaient des javelots et tiraient des flèches en grand nombre sur les défenseurs des murs pour les repousser. Il fit écrouler une partie de l’ouvrage en forme de croissant nouvellement construit, qui était encore humide et peu résistant. Archélaos avait prévu cela dès le début et en avait construit plusieurs autres semblables à l'intérieur de sorte que, quand Sylla en avait fini avec un, il en trouvait un autre, et il n'en arrivait jamais à bout. Mais il continuait avec une inlassable énergie, il remplaçait souvent ses hommes, il était partout présent au milieu d'eux, les exhortant et leur montrant que tout leur espoir de récompense dépendait de l'accomplissement du reste de leurs travaux. Les soldats aussi croyant que ce serait en fait la fin de leurs dures épreuves, étaient stimulés au travail par l’amour de la gloire et à la pensée que ce serait un exploit splendide de s'emparer de murs tels que ceux-là, c'est pourquoi ils pressaient l'adversaire vigoureusement. Finalement, Archélaos, effrayé par leur persistance insensée et folle, leur abandonna les murs et se replia lui-même dans cette partie du Pirée qui avait été fortifiée et qui était baignée de tous les côtés par la mer. Comme Sylla n'avait pas de navires, il ne pouvait pas l'attaquer. [41] De là, Archélaos se retira en Thessalie par la Béotie et rassembla la totalité de ce qui lui restait aux Thermopyles avec les forces amenées par Dromichiaitès. Il prit aussi sous son commandement l'armée qui avait envahi la Macédoine avec Arcathias, le fils du roi Mithridate. C’étaient des troupes fraîches et presque au grand complet, et il venait de recevoir de nouvelles recrues de Mithridate. Celui-ci n'avait jamais cessé de lui envoyer des renforts. Tandis qu'Archélaos rassemblait à la hâte ses forces, Sylla fit brûler le Pirée, qui lui avait donné plus d'ennuis que la ville d'Athènes, n'épargnant ni l'arsenal, les hangars pour les navires, ni aucun autre édifice célèbre. Alors, il marcha contre Archélaos, passant également par la Béotie. Comme ils se rapprochaient, les forces d'Archélaos quittèrent les Thermopyles et se replièrent en Phocide. Ces troupes se composaient de Thraces, de gens du Pont, de Scythes, de Cappadociens, de Bithyniens, de Galates, de Phrygiens, et d'autres venant de territoires nouvellement acquis à Mithridate, au total cent vingt mille hommes. Chaque nationalité avait son propre général, mais Archélaos avait le commandement suprême. Les forces de Sylla se composaient d'Italiens, de quelques Grecs et Macédoniens qui avaient récemment abandonné Archélaos et étaient passés de son côté, et des gens de quelques autres pays environnants, mais elles ne s’élevaient pas au tiers de celles des ennemis. [42] Quand ils eurent pris position les uns vis-à-vis des autres, Archélaos fit sortir à plusieurs reprises ses forces et demanda le combat. Sylla hésitait à cause de la nature du terrain et du nombre des ennemis. Comme Archélaos se retirait vers Chalcis, Sylla le suivit de près, cherchant le moment et l'endroit propices. Quand il vit l'ennemi campant dans une région rocheuse près de Chéronée où le vaincu n'avait aucune chance d'évasion, il s'empara d'une large plaine voisine et plaça ses forces de manière à contraindre Archélaos au combat, qu'il le voulût ou non. A cet endroit, la pente de la plaine favorisait les Romains dans leur avance ou leur repli. Archélaos était entouré de rochers qui, dans une bataille, ne permettraient pas à son armée entière d'agir de concert, car il ne pouvait pas la reformer en raison de l'inégalité du terrain, et si elle prenait la fuite, celle-ci était empêchée par les rochers. Voyant pour ces raisons les avantages de la position, Sylla avançait sachant que la supériorité numérique de l'ennemi ne lui donnerait aucun atout. Archélaos n'avait pas l'intention d'engager le combat à ce moment-là, et c'est la raison pour laquelle il avait négligé le choix de l'emplacement de son camp. Comme les Romains avançaient, il s'aperçut avec peine, et trop tard, de l'état de ses positions, et il envoya en avant un détachement de cavalerie pour empêcher le mouvement des troupes ennemies. Le détachement fut mis en fuite et se brisa parmi les rochers. Il envoya soixante chars, espérant par leur choc diviser et briser la formation des légions. Les Romains ouvrirent leurs rangs et les chars dans leur élan, ratèrent leur but et arrivèrent à l'arrière, et avant qu'ils ne pussent faire demi-tour, ils furent encerclés et détruits par les javelots de l'arrière-garde. [43] Bien qu'Archélaos eût pu combattre sans risque de son camp retranché où les rochers l'auraient peut-être défendu, il se hâta de faire sortir sa vaste multitude d'hommes qui n'avaient pas prévu de combattre là, et les emmena de là dans un endroit qui était beaucoup trop étroit parce que Sylla était déjà proche. Il fit charger avec force sa cavalerie qui coupa en deux la formation romaine, et en raison du petit nombre de celle-ci, il encercla complètement les deux parties. Les Romains firent front à l'ennemi de tous les côtés et combattirent bravement. Les troupes de Galba et d'Hortensius souffrirent beaucoup plus, car Archélaos avait engagé la bataille contre eux en personne, et les Barbares combattant sous l'œil de leur commandant étaient stimulés par le désir de se comporter le plus bravement possible. Mais Sylla se déplaça pour venir à leur aide avec un grand corps de cavalerie, et Archélaos, sûr que c'était Sylla qui approchait parce qu'il voyait les enseignes du commandant en chef, et un plus grand nuage de poussière, cessa l'encerclement et commença à reprendre sa première position. Sylla, amenant l'élite de sa cavalerie et choisissant deux nouvelles cohortes qui avaient été placées en réserve, frappa l'ennemi avant qu'ils n'eût terminé sa manœuvre et reformé ses lignes. Il jeta la confusion, les mit en fuite et les poursuivit. Tandis que la victoire se dessinait de ce côté, Murena, qui commandait l'aile gauche, n'était pas de reste. Réprimandant ses soldats pour leur négligence, il se lança vaillamment à son tour sur l'ennemi et le mit en fuite. [44] Comme les deux ailes d'Archélaos étaient enfoncées, le centre ne tint plus en place et se débanda. Alors, tout ce que Sylla avait prévu arriva. N'ayant pas la place pour faire demi-tour ni une plaine pour s'enfuir, ils furent repoussés par leurs poursuivants au milieu des rochers. Certains d'entre eux se précipitèrent sur les Romains. D'autres, avec plus de sagesse, s’enfuirent vers leur propre camp. Archélaos se plaça devant eux, en barra l'entrée, leur ordonna de faire demi-tour et de faire face à l'ennemi. Il montrait par là une très grande inexpérience de la stratégie en temps de guerre. Ils lui obéirent à contrecœur, mais ils n'avaient plus de généraux pour les mener ou de chefs pour les aligner ou de gens pour leur montrer où se trouvaient leurs enseignes et ils étaient dispersés çà et là comme dans une déroute désordonnée, sans aucun espace pour fuir ou pour combattre parce que la poursuite les avait amenés dans l'endroit le plus étroit. Ils se laissèrent tuer sans résistance, certains par l'ennemi, contre lequel ils ne pouvaient exercer de représailles, et d'autres par leurs propres amis dans la débandade et la confusion. De nouveau, ils se sauvèrent vers les portes du camp où il y eut encombrement. Ils invectivaient les gardes des portes. Ils faisaient appel à eux au nom des dieux et des liens communs de leur pays et leur reprochaient qu’ils périssaient moins par les épées de l'ennemi que par l'indifférence de leurs amis. Enfin, Archélaos, plus tard qu'il n'eût fallu, fit ouvrir les portes, et ils se ruèrent à l'intérieur dans une désorganisation totale. Comme les Romains observaient la chose, ils poussèrent de grands cris, se précipitèrent dans le camp avec les fugitifs et remportèrent une victoire complète. [45] Archélaos et le reste de ceux qui avaient fui chacun de son côté, arrivèrent ensemble à Chalcis. Il n'en restait pas plus de dix mille sur les cent vingt mille. Les pertes romaines ne furent que de quinze hommes, et deux de ces derniers reparurent peu après. Tel fut le résultat de la bataille de Chéronée entre Sylla et Archélaos, général de Mithridate. La sagacité de Sylla et le manque de réflexion d'Archélaos contribuèrent d'une égale façon au résultat de cette bataille. Sylla fit un grand nombre de prisonniers et s’empara d’une grande quantité d'armes et de butin. Il fit un tas de ce qui était inutile. Alors, il se ceignit de sa tunique selon la coutume romaine, et la brûla en sacrifice aux dieux de la guerre. Après avoir accordé à son armée un court repos, il se hâta de poursuivre avec ses meilleures troupes Archélaos, mais comme les Romains n'avaient pas de navires, Archélaos navigua impunément parmi les îles et ravagea les côtes. Il débarqua à Zacynthe et en fit le siège, mais attaqué de nuit par des Romains qui séjournaient là, il réembarqua à la hâte et retourna à Chalcis plutôt comme un pirate que comme un guerrier. CHAPITRE VII Fureur et cruauté de Mithridate - Le lugubre destin de Chios -Terreur dans les villes grecques d'Asie - Conspiration contre Mithridate - Bataille d'Orchomène - Archélaos de nouveau battu par Sylla [46] Quand Mithridate apprit ce grand désastre, il fut étonné et frappé de terreur, comme c'était normal. Néanmoins, il poursuivit en toute hâte le recrutement d'une nouvelle armée dans toutes les nations à lui soumises. Pensant que certaines personnes seraient susceptibles de se retourner contre lui à cause de sa défaite, maintenant ou plus tard, s'ils en avaient l'occasion, il fit arrêter tous les suspects avant que la guerre ne s'étendît. D'abord, il fit mettre à mort les tétrarques de Galatie avec femmes et enfants, non seulement ceux qui étaient chez lui en amis, mais aussi ceux qui n'étaient pas sous sa sujétion, tous sauf trois qui s'échappèrent. Certains de ces derniers furent pris par ruse, les autres furent tués une nuit lors d'un banquet. Il croyait qu'aucun d'eux ne lui resterait fidèle si Sylla approchait. Il confisqua leurs biens, établit des garnisons dans leurs villes et nomma le satrape Eumachos pour commander cette nation. Mais les tétrarques qui s'étaient échappés recrutèrent immédiatement une armée des gens de la campagne, l'expulsèrent lui et ses garnisons, et les chassèrent de la Galatie, de sorte que Mithridate ne posséda plus rien de ce pays sauf l'argent qu'il s'était approprié. Fâché sur les habitants de Chios, dont un navire avait accidentellement éperonné son bateau royal lors de la bataille navale près de Rhodes, il confisqua d'abord les biens de tous les habitants de Chios qui avaient rejoint Sylla et il envoya ensuite des gens pour s'enquérir des biens que les Romains possédaient à Chios. En troisième lieu, son général, Zénobios, qui conduisait une armée en Grèce, s'empara de nuit des murs de Chios et de tous les endroits fortifiés, plaça des gardes aux portes et fit une proclamation demandant à tous les étrangers de rester tranquilles et aux habitants de Chios de se rassembler pour leur communiquer un message du roi. Quand ils furent rassemblés, il leur dit que le roi soupçonnait la ville à cause de la faction romaine qui s'y trouvait, mais qu'il serait satisfait s'ils lui livraient leurs armes et donnaient en otages les enfants des principales familles. Voyant que leur ville était déjà dans ses mains, ils lui accordèrent les deux. Zénobios les envoya à Erythrée, et indiqua aux habitants de Chios que le roi leur écrirait incessamment. [47] Une lettre arriva de Mithridate qui disait : « Vous favorisez maintenant encore les Romains, et plusieurs de vos concitoyens séjournent toujours chez eux. Vous récoltez les revenus des biens romains au lieu de nous les donner. Votre trirème a heurté et secoué mon navire lors de la bataille devant Rhodes. J'ai volontairement imputé cet incident aux seuls pilotes, espérant que vous observeriez les règles de sécurité et resteriez mes sujets dociles. Vous avez maintenant envoyé en secret la fleur de votre noblesse chez Sylla et vous n'avez jamais signalé ni déclaré que cela s'était fait sans autorisation officielle. C'est comme si vous aviez coopéré avec eux. Bien que mes amis considèrent que ceux qui conspirent contre mon pouvoir et qui ont l'intention de conspirer contre ma personne, doivent être punis de mort, je vous condamne à une amende de deux mille talents. » Telle était la teneur de la lettre. Les habitants de Chios voulurent envoyer des ambassadeurs au roi, mais Zénobios le leur interdit. Comme ils étaient désarmés et avaient cédé en otages les enfants des familles en vue, et qu'une grande armée barbare s'était emparée de la ville, tout en gémissant, ils rassemblèrent les ornements des temples et tous les bijoux des femmes pour arriver aux deux mille talents. Quand cette somme fut rassemblée, Zénobios leur reprocha que le poids n'y était pas et les convoqua au théâtre. Alors, il disposa ses soldats, épées dégainées, autour du théâtre lui-même et le long des rues qui menaient de là à la mer. Ensuite, il emmena un à un les habitants de Chios hors du théâtre et les mis dans les navires, les hommes séparés des femmes et des enfants, et tous furent traités avec violence par leurs ravisseurs barbares. C'est de cette manière qu'ils furent traînés devant Mithridate qui les déporta vers le Pont-Euxin. Telles furent les malheurs qui s'abattirent sur les citoyens de Chios. [48] Comme Zénobios approchait d'Éphèse avec son armée, les citoyens lui demandèrent de laisser ses armes aux portes et d'entrer avec seulement quelques hommes. Il obéit et fit une visite à Philopœmen -le père de Monima, l'épouse préférée de Mithridate- que ce dernier avait nommé surveillant d'Éphèse, et il appela les Éphésiens à une assemblée. Ils ne s'attendaient à rien de bon de sa part et renvoyèrent la séance au jour suivant. Mais pendant la nuit, ils se réunirent et s'encouragèrent mutuellement. Après quoi, ils jetèrent Zénobios en prison et le mirent à mort. Ils fortifièrent alors leurs murs, firent faire des exercices aux citoyens, firent venir des vivres du pays et mirent la ville en état de siège. Quand les habitants de Tralles, d’Hypaipa, de Métropolis et de plusieurs autres villes entendirent parler de cela, ils prirent peur de subir le même destin que celui de Chios et suivirent l'exemple d'Éphèse. Mithridate envoya une armée contre les rebelles et infligea des punitions terribles à ceux qu'il captura, mais comme il craignait d'autres défections, il donna la liberté aux villes grecques, proclama l'annulation des dettes, donna le statut de citoyenneté à tous ceux qui y séjournaient, et fit libérer les esclaves. Il faisait cela en espérant (et c'est ce qui se produisit) que les débiteurs, les étrangers et les esclaves considéreraient que leurs nouveaux privilèges leur resteraient seulement sous la règne de Mithridate, et qu’ainsi ils seraient bien disposés à son égard. Pendant ce temps, Mynnio et Philotimos de Smyrne, ainsi que Clisthène et Asclépiodote de Lesbos, tous intimes du roi, Asclépiodote avait par le passé été son invité, s'associèrent dans une conspiration contre Mithridate. Asclépiodote lui-même la dénonça, et afin de confirmer son histoire, il s'arrangea pour que le roi se cachât sous un divan et entendît ce que disait Mynnio. Le complot ainsi découvert, une partie des conspirateurs fut mise à mort au milieu des tortures, et beaucoup d'autres furent soupçonnés de menées semblables. Ainsi quatre-vingts citoyens de Pergame furent arrêtés pris sur le fait, voulant faire la même chose, et d'autres dans d'autres villes. Le roi envoya partout des espions qui dénoncèrent leurs propres ennemis, et de cette façon, environ mille cinq cents hommes perdirent la vie. Certains de ces accusateurs furent capturés par Sylla un peu plus tard et mis à mort, d'autres se suicidèrent, et d'autres encore se réfugièrent chez Mithridate lui-même dans le Pont. [49] Tandis que ces événements se passaient en Asie, Mithridate rassembla une armée de quatre-vingts mille hommes, que Dorylaos conduisit à Archélaos en Grèce, qui avait toujours les dix mille hommes qui lui restaient de son ancienne armée. Sylla avait pris position face à Archélaos près d'Orchomène. Quand il vit arriver un grand nombre d'ennemis, il fit creuser un certain nombre de fossés de dix pieds de large et il aligna son armée pour rencontrer Archélaos quand ce dernier avança. Les Romains, craignant la cavalerie ennemie, combattaient mal. Sylla allait ici et là le long de la ligne, encourageant et menaçant ses hommes. Ne parvenant pas à leur faire entendre raison de cette manière, il sauta de son cheval, saisit un étendard, se plaça entre les deux armées avec ses gardes du corps, hurlant : « Si jamais on vous demandait, Romains, où vous avez abandonné Sylla, votre général, vous répondrez que c'était à la bataille d'Orchomène. » Comme les officiers voyaient qu'il était en danger, ils sortirent de leurs propres rangs pour venir à son aide, et les troupes, remplies de honte, les suivirent et repoussèrent l'ennemi jusqu'à leur tour. Ce fut le début de la victoire. Sylla sautant sur son cheval, parcourut ses troupes les félicitant et les encourageant jusqu'à la fin du combat. L'ennemi perdit quinze mille hommes, dont dix mille cavaliers, et parmi eux Diogène, fils d'Archélaos. L'infanterie se réfugia dans son camp. [50] Sylla, qui n’avait aucun vaisseau, craignait qu'Archélaos ne lui échappât encore et ne se réfugiât à Chalcis comme naguère. C'est pourquoi, la nuit, il posta des gardes par intervalles dans toute la plaine et le jour suivant, il encercla Archélaos avec un fossé à moins de six cents pieds de son camp pour l'empêcher de s'échapper. Alors, il fit appel à son armée pour terminer cette guerre puisque l'ennemi ne s'exposait même plus à résister, et ainsi, il les mena contre le camp d'Archélaos. Des scènes pareilles se passèrent chez l'ennemi. Un changement amené par la nécessité s'opéra. Les chefs se hâtaient çà et là, montrant l’imminence du danger et ridiculisant les hommes de ne pouvoir défendre leur camp contre des assaillants inférieurs en nombre. Il y eut de chaque côté une grande précipitation et des cris : c'était un concours d'exploits de part et d'autre. Les Romains, protégés par leurs boucliers, démolissaient une saillie du camp quand les Barbares sautèrent du parapet à l'intérieur, et prirent position autour de ce saillant, épées dégainées, pour arrêter les envahisseurs. Personne n'osa entrer jusqu'à ce que le tribun militaire, Basillus, sautât le premier et tuât l'homme qui se trouvait devant lui. Puis l'armée entière le suivit. Il s'ensuivit la fuite et le carnage des Barbares. Certains furent capturés et d'autres repoussés dans le lac voisin, ne sachant pas nager, périrent tout en suppliant en leur langue barbare qu’on leur laissât la vie sauve, ce que ne comprenaient pas leurs tueurs. Archélaos se cacha dans un marais où il trouva un petit navire dans lequel il rejoignit Chalcis. Tout ce qui restait des forces de Mithridate sous forme de détachements séparés, il les rassembla ici et là en toute hâte.
CHAPITRE VIII Sylla déclaré ennemi public - Flaccus et Fimbria - Fimbria détruit Ilion -Mithridate demande la paix - Réponse de Sylla - Termes du traité de paix offert par Sylla - Mithridate tarde et Sylla marche sur l'Asie - Réunion au sommet - Ce que Sylla dit a Mithridate - Mithridate accepte les termes [51] Le jour suivant, Sylla couronna le tribun Basillus, et donna à d'autres des récompenses pour leur bravoure. Il ravagea la Béotie qui changeait continuellement de camp, puis se dirigea vers la Thessalie, y installa ses quartiers d'hiver, et attendit Lucullus et sa flotte. Comme il n'avait aucune nouvelle de Lucullus, il commença à faire construire des navires pour lui. A la même époque, Cornelius Cinna et Gaius Marius, ses rivaux à Rome, le déclarèrent ennemi des Romains, firent détruire ses maisons à Rome et à la campagne, et assassiner ses amis. Mais cela ne l'affaiblit pas puisqu'il avait une armée bien disposée à son égard et dévouée. Cinna envoya en Asie, Flaccus, qu'il avait choisi comme collègue dans son consulat, avec deux légions pour prendre la charge de cette province et de la guerre contre Mithridate à la place de Sylla qui fut alors déclaré ennemi public. Comme Flaccus ne connaissait pas grand-chose dans l'art de la guerre, un sénateur du nom de Fimbria, expert ès affaires militaires, l'accompagna comme volontaire. Tandis qu'ils arrivaient de Brindes, plusieurs de leurs navires furent détruits par une tempête, et certains qui étaient devant furent brûlés par une nouvelle armée envoyée par Mithridate. Flaccus n'était qu'un misérable, maladroit dans les punitions et avide de gain. Il était détesté par l'armée entière. C'est pourquoi une partie de celle-ci qui avait été envoyée en avant-garde en Thessalie passa à Sylla, mais Fimbria empêcha le reste de déserter, les soldats le tenant pour plus humain et meilleur général que Flaccus. [52] Un jour, dans une auberge, il y eut une dispute entre lui et un questeur à propos de leurs logements. Flaccus, qui se proposa comme arbitre de leur différend, montra peu de considération pour Fimbria, et ce dernier, vexé, menaça de rentrer à Rome. Aussi Flaccus nomma-t-il un successeur à Fimbria pour assurer les fonctions dont ce dernier avait alors la charge. Fimbria attendit son heure, et comme Flaccus naviguait vers la Chalcédoine, il prit d'abord les faisceaux de Thermus, que Flaccus avait laissé comme préteur, comme si l'armée lui avait confié le commandement, et quand Flaccus rentra peu après et se fâcha contre lui, Fimbria le contraignit à fuir. Flaccus trouva refuge dans une maison et durant la nuit monta au-dessus du mur et se sauva d'abord en Chalcédoine, ensuite à Nicomédie, et il fit fermer les portes de la ville. Fimbria le suivit, le trouva caché dans un puits et le tua bien que ce fût un consul romain et le général en chef de cette guerre et que Fimbria lui-même ne fût qu'un simple citoyen qui avait accompagné Flaccus en tant qu'ami invité. Fimbria lui coupa la tête, la jeta dans la mer, et laissa le reste du corps sans sépulture. Alors, il se proclama commandant de l'armée, et remporta quelques victoires contre le fils de Mithridate. Il poursuivit le roi lui-même jusqu'à Pergame. Ce dernier s'enfuit de Pergame à Pitanè. Fimbria le poursuivit et commença à encercler l'endroit avec un fossé. Alors, le roi se sauva à Mytilène sur un navire. [53] Fimbria traversa la province d'Asie, châtia les Cappadociens, et dévasta le territoire des villes qui ne lui ouvrirent pas leurs portes. Les habitants d'Ilion, assiégés par Fimbria, lancèrent un appel à Sylla pour obtenir de l'aide. Ce dernier promit qu'il allait arriver et leur enjoignit, en attendant, de dire à Fimbria qu'ils s'étaient remis aux mains de Sylla. Fimbria, entendant cela, les félicita d'être déjà les amis des Romains, et leur ordonna de l'admettre dans leurs murs parce qu'il était également Romain. Il leur parla ironiquement aussi des rapports existant entre Ilion et Rome. Quand il fut entré, ce fut un carnage aveugle, et il brûla entièrement la ville. Ceux qui avaient été en communication avec Sylla furent torturés de diverses manières. Il n'épargna ni les objets sacrés ni les gens qui s'étaient sauvés dans le temple d'Athéna, mais les brûla avec le temple lui-même. Il fit démolir les murs, et le jour suivant, fit rechercher si quelque chose restait encore debout. Cette ville fut traitée alors plus mal qu'elle ne l'avait été par Agamemnon : pas une maison, pas un temple, pas une statue ne fut épargné. Certains disent que la statue d'Athéna, appelée le palladium, qui, disait-on, était tombée du ciel, fut retrouvée intacte, les murs en tombant ayant formé une voûte au-dessus d'elle, et c'est peut-être vrai à moins que Diomède et Ulysse ne l'eussent emportée d'Ilion pendant la guerre de Troie. Ainsi fut détruite Ilion par Fimbria à l'issue de la 173e olympiade. Certains pensent que cette calamité eut lieu mille cinquante ans après celle qu'elle endura des mains d'Agamemnon. [54] Quand Mithridate entendit parler de la défaite d’Orchomène, il se mit à réfléchir sur l'énorme quantité d'hommes qu'il avait envoyés en Grèce depuis le début, et le désastre continuel et rapide qui s'en était suivis. C'est pourquoi il envoya une lettre à Archélaos afin de proposer la paix aux meilleures conditions possibles. Ce dernier eut une entrevue avec Sylla au cours de laquelle il dit : « Le roi Mithridate était l'ami de ton père, Sylla. Il est entré dans cette guerre à cause de la rapacité d'autres généraux romains. Il a confiance en ton caractère vertueux pour faire la paix si tu lui offres des conditions justes. » Sylla n'avait pas de navires, car ses ennemis à Rome ne lui avaient envoyé ni argent ni rien, mais l'avaient proscrit. Il avait déjà dépensé l'argent qu'il avait pris dans les temples de Pytho, d'Olympie et d'Épidaure, en échange duquel il avait cédé la moitié du territoire de Thèbes à cause de ses défections fréquentes, et comme il était pressé de ramener en Italie une armée fraîche et intacte contre la faction ennemie, il approuva la proposition, et dit : « Si une injustice a été faite à Mithridate, Archélaos, il aurait dû envoyer une ambassade pour exposer ses griefs. Au lieu de cela, il s'est mis dans son tort en s'emparant d'un si vaste territoire qui appartenait à d'autres, tuant un si grand nombre de personnes, s'emparant des biens publics et des fonds sacrés des villes, et confisquant les biens de ses victimes. Il a usé autant de la même perfidie envers ses propres amis qu'envers nous, il en a fait mettre beaucoup à mort, y compris les tétrarques qu'il avait invités à un banquet, ainsi que leurs épouses et leurs enfants bien qu'ils n'eussent commis aucun acte hostile. Envers nous, il a manifesté une hostilité viscérale, plus grande que ne nécessitaient les aléas de la guerre, infligeant toutes les calamités possibles aux Italiens dans l'ensemble de l'Asie, torturant et assassinant tous les Italiens ainsi que leurs épouses, leurs enfants et leurs esclaves. Voilà la haine que portait cet homme contre l'Italie, qui feint maintenant l'amitié pour mon père, amitié dont il ne se souvenait plus avant que je n'eusse anéanti cent soixante mille hommes. [55] Au lieu de traiter de paix avec lui, nous devrions être absolument implacables, mais dans votre intérêt, je m'engage à obtenir son pardon à Rome s'il se repent réellement. Mais s'il fait encore l'hypocrite, je te conseille, Archélaos, de t'occuper de toi-même et de considérer comment se passent actuellement les choses entre toi et lui. Considère comment il a traité ses autres amis et comment nous avons traité Eumène et Masinissa. » Alors qu'il parlait encore, Archélaos rejeta l'offre avec indignation, disant qu'il ne trahirait jamais quelqu'un qui lui avait donné le commandement d'une armée. « J'espère, dit-il, parvenir à un accord avec toi si tu offres des conditions acceptables. » Après un court instant de réflexion, Sylla répondit : « Si Mithridate me livre toute la flotte dont tu disposes, s'il rend nos généraux, nos ambassadeurs et tous les prisonniers, déserteurs et esclaves fugitifs, et s'il renvoie en outre chez eux les habitants de Chios et tous les autres qu'il a déportés dans le Pont, s'il retire ses garnisons de tous les endroits sauf celles qu'il avait avant le début des hostilités, s'il paye le coût de la guerre qu'il a lui même déclarée, et s'il se contente de ses possessions héréditaires, j'espère persuader les Romains d’oublier les dommages qu'il a causés. » Tels étaient les termes de son offre. Archélaos retira immédiatement les garnisons de tous les endroits qu'il occupait et s'en référa au roi pour les autres conditions. Afin de s’occuper en attendant, Sylla marcha contre les Enètes, les Dardaniens et les Sintes, tribus à la frontière de la Macédoine qui envahissaient continuellement ce pays et le dévastaient. De cette façon, il donna de l'exercice à ses soldats et les enrichit en même temps. [56] Les ambassadeurs de Mithridate se mirent d'accord sur tous les termes sauf ceux qui concernaient la Paphlagonie, et ils ajoutèrent que Mithridate pouvait obtenir de meilleures conditions « s'il entrait en pourparlers avec votre autre général, Fimbria. » Sylla fut indigné d'une telle comparaison, dit qu'il punirait Fimbria, irait lui-même en Asie, et verrait si Mithridate voulait la paix ou la guerre. Ceci dit, il marcha à travers la Thrace sur Cypsella après avoir envoyé Lucullus en avant-garde à Abydos. Celui-ci venait de rentrer enfin après avoir couru le risque plusieurs fois d'être capturé par des pirates. Il avait rassemblé une flotte assez importante, composée de navires de Chypre, de Phénicie, de Rhodes et de Pamphylie, avait ravagé une grande partie de la côte ennemie et avait affronté des navires de Mithridate en cours de route. Alors, Sylla venant de Cypsella, et Mithridate de Pergame, se réunirent pour discuter. Chacun avait avec lui une petite force dans une plaine à la vue des deux armées. Mithridate commença par rappeler l'amitié et l'alliance de son père avec les Romains. Ensuite, il accusa les ambassadeurs, les membres de la commission et les généraux romains de l'avoir lésé en mettant Ariobarzane sur le trône de la Cappadoce, en le privant de la Phrygie, et en permettant à Nicomède de lui nuire. « Et tout ceci, dit-il, ils l'ont fait pour de l'argent, le recevant de moi et de ceux-là tour à tour. Ce qu'on reproche à la majorité d'entre vous, Romains, c'est la cupidité. Quand la guerre a éclaté du fait de vos généraux, je ne faisais que me défendre, et c’était davantage par nécessité que par volonté. » [57] Quand Mithridate finit de parler, Sylla répondit : « Bien que tu m'aies appelé ici, dit-il, dans un autre but, à savoir, accepter nos conditions de paix, je ne refuserai pas de parler brièvement de ces sujets. J'ai remis Ariobarzane sur le trône de Cappadoce par décret du Sénat quand j'étais gouverneur de Cilicie, et tu as obéi au décret. Tu aurais pu t'opposer à lui et en donner tes raisons ou alors rester en paix pour toujours. Manius t'a donné la Phrygie par concussion, ce qui était un crime de notre part. Par le fait même que tu l'as obtenu par corruption, tu admets que tu n'y avais aucun droit. Manius a été convaincu à Rome d’avoir agi pour de l'argent, et le Sénat a tout annulé. Pour cette raison, il a décidé de faire de la Phrygie, qui t'avait été donnée à tort, non une tributaire de Rome, mais de lui donner la liberté. Si nous, qui l'avons prise par guerre, nous ne jugeons pas bon de la gouverner, de quel droit pourrais-tu l'obtenir ? Nicomède t'accuse d’avoir envoyé contre lui un assassin du nom d'Alexandre, et puis Socrates Chrestus, pour lui disputer son royaume, et dit que c'était pour venger ces maux qu'il avait envahi ton territoire. Cependant, s'il te faisait du tort, tu aurais dû envoyer une ambassade à Rome et attendre une réponse. Mais bien que tu te sois vengé rapidement de Nicomède, pourquoi as-tu attaqué Ariobarzane, qui ne t'avait rien fait ? Quand tu l'a bouté hors de son royaume, tu as obligé les Romains qui étaient là, à le remettre sur son trône. En les empêchant de le faire, tu as fait une déclaration de guerre. Cette guerre, tu la méditais depuis longtemps parce que tu espérais gouverner le monde entier si tu arrivais à battre les Romains, et les raisons que tu donnais étaient des prétextes pour cacher tes véritables intentions. La preuve de tout cela, c'est que toi, bien que tu ne fusses pas encore en guerre avec aucune nation, tu recherchais l'alliance des Thraces, des Sarmates et des Scythes, tu recherchais l'aide des rois voisins, tu construisais une marine et tu enrôlais des pilotes et des hommes de barre. [58] « Le moment que tu as choisi démontre surtout ta trahison. Quand tu as entendu que l'Italie s'était révoltée contre nous, tu as saisi l'occasion alors que nous étions occupés, pour tomber sur Ariobarzane, Nicomède, la Galatie, la Paphlagonie, et finalement sur notre province asiatique. Quand tu t'en es emparé, tu as commis toutes sortes d'exactions sur les villes, nommant des esclaves et des débiteurs à la tête de certaines d'entre elles, libérant des esclaves et supprimant les dettes dans d'autres. Dans les villes grecques, tu as fait tuer mille six cents hommes sur de fausses accusations. Tu as invité les tétrarques de Galatie à un banquet et tu les as fait exécuter. Dans la même journée, tu as envoyé à la boucherie ou tu as fait noyer tous les résidents de sang italien, y compris les mères et les enfants, n'épargnant même pas ceux qui s'étaient réfugiés dans les temples. Quelle cruauté, quelle impiété, quelle haine illimitée n'as-tu pas manifestées envers nous ! Après avoir confisqué les biens de toutes tes victimes, tu t'es dirigé vers l'Europe avec de grandes armées bien que nous eussions interdit l'invasion de l'Europe à tous les rois de l'Asie. Tu as envahi notre province de Macédoine et tu as privé les Grecs de leur liberté. Tu n'as commencé à te repentir et tu n'as demandé à Archélaos d'intervenir en ta faveur que quand j'ai repris la Macédoine et la Grèce livrées à ta violence, tué cent soixante mille de tes soldats, et pris tes camps avec tout leur matériel. Je suis étonné que tu veuilles maintenant chercher à justifier les actes pour lesquels tu as demandé le pardon par l’intermédiaire d’Archélaos. Si tu me craignais à distance, penses-tu que je sois venu près de toi pour avoir une discussion ? Le moment de celle-ci est passé quand tu as pris les armes contre nous, et nous avons vigoureusement repoussé tes assauts et nous les repousserons jusqu'au bout. » Alors que Sylla parlait toujours avec véhémence, le roi prit peur, et consentit aux conditions faites à Archélaos. Il livra ses navires et tout ce qu'on exigeait de lui, et garda son royaume du Pont hérité de son père comme seule possession. Et ainsi se termina la première guerre entre Mithridate et les Romains. CHAPITRE IX Sylla exige la reddition de Fimbria - Suicide de Fimbria - Sylla arrange les affaires de l'Asie - Son discours au peuple - Il impose des impôts de cinq ans et le coût des années de guerre - Piraterie en Méditerrané - Seconde guerre de Mithridate - Agressions de Murena - Mithridate fait appel à Rome - Attaques et défaites de Murena - Sylla met fin à la guerre [59] Sylla s'avança alors à moins de deux stades de Fimbria et lui ordonna de livrer son armée, jugeant qu’il la commandait en violation de la loi. Fimbria répondit ironiquement que Sylla lui-même commandait illégalement. Sylla traça une ligne de retranchement autour de Fimbria, et plusieurs des soldats de ce dernier désertèrent. Fimbria rassembla le reste et les invita à rester avec lui. Comme ils refusaient de lutter contre des concitoyens, il déchira sa tunique et implora ses hommes un par un. Comme ils se détournaient toujours de lui et qu'ils désertaient en plus grand nombre, il circula parmi les tentes des tribuns, acheta certains d'entre eux à prix d'argent, convoqua de nouveau une assemblée et obtint qu'ils jurassent de rester avec lui. Ceux qui avaient été subornés, crièrent que tous devaient être appelés un par un pour prêter serment. Il appela ceux qui avaient reçu de lui par le passé des faveurs. Le premier appelé s'appelait Nonius qui avait été son compagnon de toujours. Comme même lui refusait de prêter serment, Fimbria dégaina son épée, menaça de le tuer et il l'aurait fait s'il n'avait pas été alarmé par les cris des autres et n'avait été obligé de renoncer. Alors, il persuada un esclave, avec de l'argent et la promesse de la liberté, d'aller chez Sylla en faisant semblant de déserter et de l'assassiner. Mais cet esclave au moment de passer à l'action, prit peur, et c'est ainsi qu'on le soupçonna. Il fut arrêté et avoua. Les soldats de Sylla qui étaient postés autour du camp de Fimbria furent emplis de colère et de mépris à son égard. Ils l'invectivaient et le surnommaient Athénion, un homme qui par le passé avait été pendant quelques jours le roi des esclaves révoltés en Sicile. [60] Sur quoi, Fimbria, par désespoir, alla jusqu'à la ligne du retranchement et demanda un entretien avec Sylla. Ce dernier envoya Rutilius à sa place. Fimbria fut déçu d'abord de ne pas être considéré digne d'une entrevue alors qu'on en donnait à l'ennemi. Comme il demandait le pardon pour des offenses dues à la jeunesse, Rutilius promit que Sylla lui permettrait d'aller jusqu'à la mer en toute sécurité s'il prenait un navire pour quitter la province d'Asie dont Sylla était le proconsul. Fimbria répondit qu'il avait un meilleur itinéraire. Il alla à Pergame, entra dans le temple d'Esculape et se tua avec son épée. Comme la blessure n'était pas mortelle, il demanda à un esclave d'enfoncer l'arme. Ce dernier tua son maître, et puis se tua lui-même. Ainsi périt Fimbria, qui après Mithridate, fit le plus de dégâts en Asie. Sylla donna son corps à ses affranchis pour l'ensevelir, ajoutant qu'il n'imitait pas Cinna et Marius, qui avaient privé beaucoup de gens à Rome de leurs vies et de sépulture après leur mort. L'armée de Fimbria passa de son côté, lui jura fidélité, et il les adjoignit à ses propres troupes. Alors, il ordonna à Curion de remettre Nicomède sur le trône de Bithynie, Ariobarzane sur celui de Cappadoce, et rapporta le tout au Sénat, ignorant qu'il avait été déclaré ennemi public. [61] Après avoir réglé les affaires de l'Asie, Sylla accorda la liberté aux habitants d'Ilion, de Chios, de Lycie, de Rhodes, de Magnésie et à quelques autres, en récompense de leur coopération ou des grandes souffrances qu'ils avaient endurées pour lui, et les inscrivit comme amis du peuple romain. Alors, il répartit son armée dans toutes les villes, et fit une proclamation disant que les esclaves qui avaient été libérés par Mithridate devaient être immédiatement renvoyés à leurs maîtres. Beaucoup désobéirent et certaines villes se révoltèrent, plusieurs massacres s'ensuivirent, massacres d’hommes libres et d'esclaves, sous divers prétextes. Les murs de beaucoup de villes furent démolis. Beaucoup d'autres villes furent pillées, et leurs habitants vendus comme esclaves. Les partisans des Cappadociens, hommes et villes, furent sévèrement punis, et particulièrement les Éphésiens, qui dans leur adulation servile pour le roi, avaient profané les offrandes romaines dans leurs temples. Après cela, une proclamation fut envoyée aux principaux citoyens, leur enjoignant de venir à Éphèse au jour fixé pour rencontrer Sylla. Quand ils furent présents, Sylla s'adressa à eux de la tribune et leur dit : [62] « Nous sommes venus la première fois en Asie avec une armée quand Antiochos, roi de Syrie, vous dépouillait. Nous l'avons chassé et avons fixé les frontières de son territoire au delà du fleuve Halys et du mont Tauros. Nous n'avons pas pris possession de vous quand nous vous avons délivrés de lui, mais vous avons libérés, sauf que nous avons attribué quelques territoires à Eumène et aux Rhodiens, nos alliés dans la guerre, non comme tributaires, mais comme clients. En voici la preuve : quand les Lyciens se sont plaints des Rhodiens, nous avons privés ces derniers de leur autorité. Telle fut notre conduite envers vous. Mais vous, quand Attale Philomêtôr nous a laissé son royaume en héritage, vous avez aidé Aristonicos contre nous pendant quatre ans. Quand il fut capturé, la plupart d'entre vous, poussés par la nécessité et la crainte, sont revenus dans le droit chemin. Malgré tout cela, vingt-quatre ans plus tard, quand, arrivés à une grande prospérité, vous avez embelli vos édifices publics et privés, vous vous êtes de nouveau laissés aller à la facilité et au luxe, et vous avez saisi l'occasion, alors que nous étions occupés en Italie, pour appeler Mithridate et invité d'autres à le rejoindre quand il est arrivé. Le plus infâme de tout, c'est que vous avez obéi à l'ordre qu'il a donné de tuer dans la même journée tous les Italiens de vos villes, y compris les femmes et les enfants. Vous n'avez pas même épargné ceux qui s'étaient réfugiés dans les temples consacrés à vos propres dieux. Vous avez été d'une certaine façon punis pour ce crime par Mithridate lui-même, qui s'est renié, vous a donné une indigestion de pillage et de carnage, a redistribué vos terres, a remis les dettes, libéré vos esclaves, désigné des tyrans chez certains, commis des vols partout sur terre et sur mer. Vous avez alors compris immédiatement par l’expérience et la comparaison quel genre de défenseur vous aviez choisi à la place de l’ancien. Les instigateurs de ces crimes ont subi de notre part un châtiment. Il est nécessaire aussi que vous subissiez un châtiment commun, car vous êtes tous coupables, et qui corresponde à vos crimes. Mais plaise au ciel que les Romains n'aient plus jamais à imaginer de carnage, de confiscation aveugle, d'insurrections serviles ou d'autres actes de barbarie. J'épargnerai donc maintenant la nation grecque et son nom tellement célébré dans l'ensemble de l'Asie, et pour cette juste réputation qui est à jamais chère aux Romains, je vous ferai payer seulement les impôts de cinq ans à verser immédiatement, ainsi que le coût des dépenses de la guerre que j'ai faite, et de celles que je ferai pour régler les affaires de la province. Je répartirai ces impôts entre vous, selon les villes, et fixerai la date du paiement. Je punirai ceux qui désobéissent comme s'ils étaient mes ennemis. » [63] Sur ces paroles, Sylla répartit l'amende entre les délégués et envoya des hommes pour récupérer l'argent. Les villes, accablées par la pauvreté, empruntèrent à des taux élevés et hypothéquèrent leurs théâtres, leurs gymnases, leurs murs, leurs ports et toute autre propriété publique, pressées par des soldats plein de mépris. L'argent fut donc rassemblé et apporté à Sylla. La province d'Asie eut sa suffisance de misère. Elle fut envahie ouvertement par un grand nombre de navires de pirates, ressemblant plus à des flottes régulières qu'à des bandes de voleurs. Mithridate les avait une première fois mis en branle au moment où il ravageait toutes les côtes, pensant qu'il ne pourrait pas garder longtemps ces régions. Leur nombre avait alors considérablement augmenté, et ils ne se confinaient pas aux seuls bateaux, mais attaquaient ouvertement les ports, les fortins et les villes. Ils prirent Iassos, Samos et Clazomène ainsi que Samothrace où se trouvait alors Sylla, et on dit qu'ils y volèrent dans le temple des ornements évalués à mille talents. Sylla, soit qu'il voulait que ceux qui l'avaient offensé fussent maltraités, soit parce qu'il était pressé de s'attaquer à la faction ennemie à Rome, les laissa et partit pour la Grèce, et de là, passa en Italie avec une grande partie de son armée. C'est ce que j'ai rapporté dans mon histoire des Guerres civiles. |