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Appien
guerres civiles
livre IV
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cette traduction se rapproche le plus possible du texte grec : elle ne cherche pas à la beauté littéraire. J'espère ne pas avoir fait de contresens et ne pas avoir réinventé l'histoire (Philippe remacle)
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1. Ainsi furent punis deux des meurtriers de César, battus dans leurs propres provinces, Trebonius en Asie et Decimus Brutus en Gaule. La façon dont la vengeance rattrapa Cassius et Marcus Brutus, les principaux chefs de la conspiration contre César, qui commandaient le territoire de la Syrie à la Macédoine, qui possédaient une forte cavalerie et une puissante marine, ainsi que plus de vingt légions, des bateaux et de l'argent, ce quatrième livre des guerres civiles va le montrer. Durant le déroulement de ces événements, il y eut la poursuite et la capture des proscrits à Rome et les douleurs qui s'en suivirent, dont on ne peut trouver rien de semblable lors des révolutions ou lors des guerres des Grecs ni chez les Romains eux-mêmes sauf lors de la période de Sylla qui fut le premier à mettre ses ennemis sur une liste de proscrits. Marius recherchait et punissait ceux qu'il trouvait, mais Sylla proposa de grandes récompenses à ceux qui tuaient les proscrits et une punition terrible à ceux qui les cachaient. Mais ce qui s'est passé au temps de Marius et de Sylla a été précédemment relaté dans la partie historique qui les concerne. Voici la suite de mon troisième livre. 2. Octave et Antoine mirent fin à leurs différends sur un îlot plat du fleuve Lavinius, près de la ville de Modène. Chacun possédait cinq légions qu'ils placèrent de chaque côté du fleuve. Alors chacun d'eux traversa avec trois cents hommes les ponts au-dessus du fleuve. Lépide y était allé seul avant eux, avait fouillé l'île avec soin, et avait brandi son manteau militaire comme signal de leur arrivée. Chacun laissa ses trois cents amis sur les ponts et avança au milieu de l'île à la vue de tous, et là, les trois se mirent à délibérer. Octave se trouvait au milieu parce qu'il était consul. Ils restèrent en conférence du matin au soir pendant deux jours et se mirent d'accord sur ces points : Octave devait démissionner du consulat et Ventidius le remplacer pour le reste de l'année; une nouvelle magistrature devait être créée légalement pour apaiser les dissensions civiles ; Lépide, Antoine et Octave posséderaient pendant cinq ans la puissance consulaire (ce nom semblait préférable à celui de dictateur, peut-être à cause du décret d'Antoine abolissant la dictature); les trois nommeraient immédiatement les magistrats annuels de la ville pour les cinq ans à venir; une distribution des provinces serait faite, donnant à Antoine la totalité de la Gaule sauf la partie qui borde les Pyrénées, appelée la Vieille Gaule; celle-ci, ainsi que l'Espagne, seraient assignées à Lépide alors qu'Octave aurait l'Afrique, la Sardaigne, la Sicile, et les autres îles à proximité. 3. Telle fut le partage de l'empire romain par les triumvirs eux-mêmes. Seulement l'attribution des parties au delà de l'Adriatique fut remise à plus tard parce qu'elles étaient toujours sous le commandement de Brutus et de Cassius, à qui Antoine et Octave devaient faire la guerre. Lépide serait consul l'année suivante et resterait en ville pour y faire ce qui était nécessaire, tout en régissant l'Espagne par procuration. Il maintiendrait trois de ses légions pour garder la ville, et partagerait les sept autres entre Octave et Antoine, trois à Octave et quatre à Antoine, de sorte que les deux eussent vingt légions pour la guerre. Pour encourager l'armée par l'espérance de butin ils lui promirent, entre autres cadeaux, dix-huit villes de l'Italie comme colonies, villes renommées pour leur richesse, pour la splendeur de leurs domaines et de leurs maisons, et qui seraient divisées pour eux (terre, bâtiments, et tout le reste), comme si elles avaient été prises à l'ennemi lors d'une guerre. Les plus renommées parmi ces dernières étaient Capoue, Rhegium, Venusia, Bénévent, Nuceria, Ariminum et Vibo. Ainsi les plus belles régions de l'Italie furent distribuées aux soldats. Mais ils décidèrent d'abord de se débarrasser de leurs ennemis personnels pour que ces derniers ne pussent s'opposer à leurs arrangements pendant qu'ils poursuivraient la guerre à l'étranger. Après avoir pris ces décisions, ils les mirent par écrit, et Octave comme consul les communiqua toutes aux soldats, sauf la liste des proscriptions. Quand les soldats les entendirent, ils applaudirent et tombèrent dans les bras les uns des autres en marque de réconciliation mutuelle. 4. Durant ces transactions, on observa beaucoup de prodiges et d'augures terribles à Rome. Les chiens hurlaient sans arrêt comme des loups, présage affreux. Les loups s'élancèrent dans le forum, animal inhabituel en ville. Les bœufs prirent voix humaine. Un nouveau-né se mit à parler. La sueur suinta des statues, certaines même suèrent du sang. On entendit des voix fortes d'hommes, le cliquetis des armes et le bruit de chevaux qu'on ne voyait pas. Beaucoup de signes terribles furent observés autour du soleil, il y eut des pluies de pierres, et la foudre tomba sans arrêt sur les temples et sur les images sacrées. C'est pourquoi le Sénat fit venir des prêtres et des devins d'Étrurie. Le plus vieux d'entre eux déclara que la royauté des anciens temps revenait, et qu'ils seraient tous esclaves sauf lui-même, sur quoi il se tut et retint son souffle jusqu'à ce qu'il mourût. 5. Dès qu'ils se furent proclamés triumvirs, ils se réunirent pour faire la liste de ceux qui devaient être mis à mort. Ils mirent en tête de liste ceux qu'ils suspectaient en raison de leur puissance, et aussi leurs ennemis personnels et ils s'échangèrent leurs propres parents et amis pour les faire mourir, à ce moment et plus tard. Ils ajoutaient de temps en temps à la liste certains par hostilité, d'autres uniquement pour une rancune ou parce que les victimes étaient des amis de leurs ennemis ou des ennemis de leurs amis ou à cause de leur richesse : les triumvirs avaient grand besoin d'argent pour continuer la guerre, depuis que les revenus d'Asie avaient été donnés à Brutus et à Cassius qui les recevaient encore, et les rois et les satrapes y contribuaient aussi. Aussi les triumvirs étaient serrés sur le plan financier parce que l'Europe, et particulièrement l'Italie, étaient épuisées par les guerres et les exactions; c'est pourquoi ils prélevèrent des contributions très lourdes chez les plébéiens et finalement même chez les femmes, et envisagèrent des taxes sur les ventes et les loyers. À ce moment aussi, certains furent proscrits parce qu'ils possédaient de belles villas ou de belles résidences en Ville. Le nombre des sénateurs qui furent condamnés à mort et à la confiscation de leurs biens fut d'environ trois cents et celui des chevaliers aux environs de deux mille. Il y eut des frères et des oncles des triumvirs dans la liste des proscrits et aussi des officiers qui étant à leur service, avaient eu des difficultés avec leurs chefs ou avec leurs camarades. 6. Ils abandonnèrent leur conférence pour rentrer à Rome et postposèrent donc la proscription d'un plus grand nombre de victimes, mais ils décidèrent d'envoyer des exécuteurs devant eux et, sans avertissement, de mettre à mort douze personnes ou, comme certains l'indiquent, dix-sept, des plus importantes, et parmi celles-ci Cicéron. Quatre de ces derniers furent massacrés immédiatement lors de banquets ou en rue, et quand on se mit à rechercher les autres dans les temples et dans les maisons, il y eut une panique soudaine qui dura toute la nuit et des courses en tous sens au milieu de cris et de lamentations comme lors de la prise d'une ville. Quand on sut que des hommes étaient arrêtés et massacrés, bien qu'il n'y eût aucune liste de ceux qui avaient été précédemment condamnés, chacun pensa qu'on le poursuivait. Aussi par désespoir certains étaient-ils sur le point de brûler leurs propres maisons, et d'autres les bâtiments publics ou de choisir de faire quelque chose de terrible dans leur état de folie avant que le coup ne s'abattît sur eux. Et ils l'auraient peut-être fait si le consul Pedius ne s'était dépêché vers eux avec des licteurs et ne les avait dissuadés de le faire, leur disant d'attendre jusqu'au jour pour obtenir des informations plus précises. Le matin venu, Pedius, contrairement à l'intention des triumvirs, fit publier la liste des dix-sept qui étaient considérés comme les auteurs uniques des troubles de la cité et qui étaient les seuls condamnés. Pour le reste, il engagea sa foi publique, ignorant les intentions des triumvirs. 7. Pedius mourut d'épuisement la nuit suivante, et les triumvirs entrèrent dans la ville séparément les trois jours suivants, Octave, Antoine et Lépide, chacun avec sa cohorte prétorienne et une légion. A leur arrivée, la ville fut rapidement remplie d'armes et d'insignes militaires disposés dans les endroits stratégiques. Une assemblée du peuple fut immédiatement convoquée au milieu d’hommes en armes, et un tribun, Publius Titius, proposa une loi instaurant une nouvelle magistrature pour réprimer les désordres actuels : elle se composait de trois hommes pour une charge de cinq ans, à savoir, Lépide, Antoine et Octave, avec les mêmes pouvoirs que des consuls (chez les Grecs on les appellerait des harmostes, nom donné par les Lacédémoniens à ceux qui gouvernent ceux qui leur sont soumis). On ne laissa pas le temps pour un examen minutieux de cette mesure et on ne désigna pas un jour déterminé pour voter, mais on fit passer la loi immédiatement. La même nuit, on établit une liste de cent trente hommes en plus des dix-sept dans diverses parties de la ville et un peu plus tard de cent cinquante autres, et des additions aux listes furent faites constamment comprenant ceux qui furent condamnés plus tard ou qui avaient été tués précédemment par erreur, pour que leur mort parût juste. On ordonna que les têtes de toutes les victimes fussent apportées aux triumvirs pour toucher la récompense, laquelle était payée en argent pour une personne libre et pour un esclave en argent et en liberté. Tous pouvaient perquisitionner les maisons. Ceux qui recevaient des fugitifs ou les cachaient ou refusaient la perquisition étaient exposés aux mêmes rigueurs que les proscrits, et ceux qui donnaient des informations sur ceux qui se cachaient recevaient les mêmes récompenses (que ceux qui tuaient un proscrit). 8. Voici les termes de la proscription: « Marcus Lepidus, Marcus Antonius et Octavius Caesar, choisis par le peuple pour gouverner et mettre la République sur le droit chemin, déclarent que, si de perfides traîtres n'avaient pas demandé grâce et, quand ils l'ont obtenue, n'étaient devenus les ennemis de leurs bienfaiteurs et n'avaient pas conspiré contre eux, Gaius Caesar n'aurait pas été massacré par ceux que sa clémence a sauvés après leur capture lors de la guerre, ceux qu'il a considérés comme des amis et à qui il a donné des charges, des honneurs et des cadeaux; et nous ne serions pas obligés d'user de pareille sévérité contre ceux qui nous ont insultés et nous ont déclarés ennemis publics. Maintenant, puisque la malignité de ceux qui ont conspiré contre nous et des bourreaux de Gaius Caesar, ne peut être adoucie par la bonté, nous préférons prévenir nos ennemis plutôt que de souffrir de leurs mains. Que personne, en voyant ce que César et nous-mêmes avons souffert, ne considère notre action injuste, cruelle ou disproportionnée. Bien que César fût revêtu du pouvoir suprême, bien qu'il fût Pontifex Maximus, bien qu'il ait renversé et ajouté à notre influence les nations les plus redoutables aux Romains, bien qu'il ait été le premier homme à parcourir une mer inconnue au delà des colonnes d'Hercule et qu'il ait découvert un pays inconnu jusqu'ici des Romains, cet homme a été tué en plein Sénat, lieu considéré comme sacré, sous les yeux des dieux, ayant reçu vingt-trois blessures horribles d’hommes qu'il avait faits prisonniers lors de la guerre et qu'il avait épargnés, faisant de certains d'entre eux les cohéritiers de sa richesse. Après ce crime exécrable, au lieu d'arrêter les misérables coupables, les autres les ont envoyés comme commandants et gouverneurs là où ils pouvaient s'emparer de l'argent public avec lequel ils rassemblent une armée contre nous et cherchent des renforts chez les Barbares toujours hostiles au pouvoir romain. Les villes sujettes de Rome qui ne voulaient pas leur obéir, ils les ont brûlées ou ravagées ou rasées; d'autres villes, ils les ont forcées par la terreur à prendre les armes contre leur patrie et contre nous. 9. « Nous avons déjà puni certains d'entre eux; et avec l'aide de la providence, vous verrez les autres punis. Bien que la partie principale de ce travail ait été achevée par nous et soit bien sous notre contrôle, à savoir le contrôle de l'Espagne, de la Gaule aussi bien qu'ici de l’Italie, il nous reste une tâche à accomplir : marcher contre les assassins de César au delà des mers. Pour nous qui allons faire la guerre pour vous à l'extérieur, il n'y a pas de sécurité ni pour vous ni pour nous à laisser un autre ennemi derrière nous tirer profit de notre absence et attendre une occasion pendant guerre; et nous ne pensons pas qu'il faille davantage tergiverser sur leur compte, mais il faut plutôt les balayer de notre chemin une fois pour toutes, considérant qu'ils ont commencé la guerre contre nous quand ils ont voté que notre armée et nous étions des ennemis publics. 10. « Combien de citoyens n'ont-ils pas, de leur côté, condamnés à mort avec nous, sans tenir compte de la vengeance des dieux et de la réprobation de l'humanité! Nous ne traiterons pas durement l'ensemble, et nous ne considérerons pas comme ennemis tous ceux qui se sont opposés à nous ou ont comploté contre nous ou tous ceux qui se signalent simplement par leurs richesses, leurs biens ou leur position élevée; nous ne massacrerons pas autant qu'un autre homme qui avait le pouvoir suprême avant nous, quand lui, aussi, commandait l'Etat lors de guerres civiles, et que vous avez appelé Felix à cause de ses succès. Mais il est évident que trois personnes ont plus d'ennemis qu'une seule. Nous nous vengerons seulement des plus pervers et des plus coupables. Nous le ferons autant dans votre intérêt que dans le nôtre parce que, aussi longtemps que nous restons en conflit, vous encourez les plus grands dangers, et il est nécessaire pour nous aussi de faire quelque chose pour calmer l'armée qui a été insultée, offensée, et décrétée ennemi public par nos ennemis communs. Bien que nous puissions arrêter sur place ceux que nous avons décidé de punir, nous préférons les proscrire plutôt que de saisir des gens qui ne s'y attendent pas; et ceci aussi avec votre accord, pour que des soldats enragés n'en arrivent pas à outrepasser les ordres contre des personnes innocentes, mais afin que, les représailles étant limitées à un certain nombre de personnes désignées nommément, ils épargnent les autres selon l'ordre reçu. 11. « Qu'il en soit ainsi ! Que personne ne reçoive aucun de ceux dont les noms sont inscrits ici ni ne les cache ni ne les éloigne, que personne ne se laisse corrompre par de l'argent. Celui qu'on trouvera essayant de les sauver, de les aider ou de conniver avec eux, nous l'ajouterons à la liste des proscrits sans accepter ni excuse ni pardon. Que ceux qui tuent les proscrits nous apportent leurs têtes et reçoivent les récompenses suivantes : un homme libre percevra vingt-cinq mille drachmes attiques par tête; un esclave sa liberté et dix mille drachmes attiques et le droit de cité de son maître. Les délateurs recevront les mêmes récompenses. Pour garder l'anonymat, les noms de ceux qui reçoivent les récompenses ne seront pas inscrits dans nos registres. » Tels étaient les termes de la proscription des triumvirs traduite du latin en grec. 12. Lépide fut le premier à proscrire, et son frère Paulus fut le premier sur la liste des proscrits. Antoine s'y mit après, et le deuxième nom sur la liste fut celui de son oncle, Lucius Caesar. Ces deux hommes avaient été les premiers à décréter Lépide et Antoine ennemis publics. Les troisième et quatrième victimes furent les consuls élus pour l'année suivante, à savoir, Plotius, le frère de Plancus, et Quintus, le beau-père d'Asinius. Ces quatre furent placés en tête de liste, non pas tant à cause de leur dignité que pour la terreur et le désespoir produits, afin qu'aucun des proscrits n'eût l'espoir d'échapper. Parmi les proscrits se trouvait Thoranius qui, dit-on, fut le précepteur d'Octave. Quand les listes furent publiées, les portes et toutes les autres sorties de la Ville, le port, les marais, les mares et tous les endroits susceptibles d'accueillir un fuyard ou de le dissimuler furent occupés par des soldats; les centurions furent chargés de parcourir le pays environnant. Tous ces événements eurent lieu en même temps. 13. Aussitôt, dans toute la ville et le pays, selon l'endroit où chacun se trouvait, il y eut des arrestations et des meurtres soudains sous diverses formes, décapitations pour les récompenses quand il fallait montrer la tête, et fuites indignes sous des déguisements fort différents de l'ancienne splendeur. Certains descendirent au fond des puits, d'autres dans des égouts répugnants. Certains se réfugièrent dans des cheminées. D'autres se tapirent dans le silence le plus profond sous les tuiles épaisses de leurs toits. Certains craignaient plus leurs épouses et leurs enfants mal intentionnés que les meurtriers, alors que d'autres craignaient leurs affranchis et leurs esclaves; les créanciers craignaient leurs débiteurs et les voisins craignaient leurs voisins qui convoitaient leurs terres. Il y eut un accès soudain de haines accumulées et un changement choquant de la façon de faire des sénateurs, des consulaires, des préteurs, des tribuns (ceux qui allaient exercer la charge ou ceux qui les avaient déjà exercées) : ils se jetèrent avec des lamentations aux pieds de leurs propres esclaves, donnant à leurs serviteurs le rôle de sauveurs et de maîtres. Mais chose lamentable : même après cette humiliation, ils n'obtinrent aucune pitié. 14. Toutes sortes de calamités s'étaient répandues, mais non comme dans une sédition ordinaire ou dans une prise lors d'une guerre: dans ces cas, le peuple ne doit craindre que les membres de la faction opposée ou l'ennemi, mais peut compter sur sa propre famille; mais maintenant il la craignait plus que les assassins, celle-ci n'ayant plus rien à craindre de sa part. Comme dans les séditions ou les guerres ordinaires, les domestiques devinrent tout à coup des ennemis, mus par une haine cachée ou avides d’obtenir les récompenses prescrites, de posséder l'or et l'argent des maisons de leurs maîtres. Pour ces raisons, chaque esclave trahit son maître, préférant son propre profit à la compassion, et ceux qui restaient fidèles et bien disposés craignaient de faciliter l'évasion des victimes, d’y participer ou de les cacher parce que de tels actes les exposaient aux mêmes punitions. C'était tout à fait différent de ce qui était arrivé aux dix-sept premiers condamnés. Alors il n'y avait aucune proscription, mais des personnes arrêtées inopinément, et comme tout le monde craignait le même traitement, chacun s'entraidait, mais dans les proscriptions, certains deviennent immédiatement la proie de tous, d'autres, exempts eux-mêmes du danger et désireux de profit, deviennent pour les meurtriers des chasseurs par appât du gain; tandis que dans le reste de la foule, les uns pillaient les maisons des gens massacrés et leurs gains privés détournaient leurs pensées des calamités publiques; d'autres, plus prudents et plus honnêtes, étaient emplis de consternation. Il leur semblait fort étonnant à la réflexion que, quand d'autres états infectés de guerres civiles s'étaient sauvés en mettant d'accord les différentes factions, dans ce cas-ci, les dissensions des chefs eussent été le début d’une ruine consommée par leur accord. 15. Certains moururent en se défendant contre leurs tueurs. D'autres ne firent aucune résistance, considérant qu'ils n'avaient subi aucune injustice de leurs assaillants. Certains moururent de faim, se pendirent, se noyèrent ou se jetèrent de leurs toits dans le feu. Certains s'offrirent à leurs meurtriers ou les firent venir quand ils tardaient. D'autres se cachèrent et supplièrent honteusement, refusèrent le danger ou essayèrent de soudoyer. Certains furent tués par erreur ou par la méchanceté privée contrairement à l'intention des triumvirs. Il était clair qu'un cadavre n'était pas un proscrit si sa tête était encore attachée. Les têtes des proscrits étaient exposées aux Rostres sur le forum : il fallait les y apporter pour obtenir les récompenses. La fidélité et le courage d'autres personnes furent aussi remarquables, épouses, enfants, frères, esclaves, qui sauvèrent des proscrits ou firent des plans pour eux de diverses sortes et moururent avec eux quand elles ne réussissaient pas à les réaliser. Certains aussi se tuèrent sur les cadavres des massacrés. Parmi ceux qui avaient fui, une partie périt lors d'un naufrage, la malchance les poursuivait partout. D'autres furent sauvés, contrairement à tout espoir et devinrent des magistrats urbains, des commandants lors de la guerre, et jouirent aussi des honneurs d'un triomphe. C’était un temps de situations paradoxales. 16. Ces choses se passaient non dans une ville ordinaire, ni dans un petit royaume affaibli, mais la divinité secoua la très puissante maîtresse de tant de nations sur terre et sur mer, et installa après une longue période le bon ordre qui préside maintenant. D'autres événements de ce genre se passèrent du temps de Sylla et même avant lui, du temps de Marius. J'ai relaté les plus remarquables de ces calamités dans mon histoire de ces périodes, où régnait une horreur supplémentaire à savoir que les morts restaient sans sépulture. Le sujet que nous traitons maintenant est fort remarquable en raison de la dignité des triumvirs et particulièrement du caractère et de la bonne fortune d'un de ceux-ci, qui a établi un gouvernement sur de bonnes bases et a laissé sa lignée et le nom qui après lui a désigné le souverain. Je vais maintenant parcourir les plus remarquables aussi bien que les plus choquants des événements qui sont restés le plus en mémoire parce qu'ils furent les derniers de ce genre. Je ne parlerai pas cependant de tous parce qu'un seul massacre, la fuite ou le retour plus tard de ceux qui furent pardonnés par les triumvirs et passèrent une vie oubliée chez eux, n'est pas à raconter. Je me contenterai seulement de ce qui est le plus à même d'étonner par sa nature extraordinaire ou à confirmer ce qui a été déjà dit. Ces événements sont nombreux et ils ont été écrits dans beaucoup de livres par beaucoup d'historiens romains successivement. Pour abréger et pour raccourcir mon récit, j'en citerai quelques-uns de chaque sorte afin de confirmer la vérité de chacun et illustrer le bonheur de l'époque actuelle. 17. Le massacre commença par hasard par ceux qui étaient toujours en charge, et le premier à être massacré fut le tribun Salvius. Sa charge était, selon les lois, sacrée et inviolable, dotée des plus grandes pouvoirs : on avait même vu des tribuns faire emprisonner des consuls. Salvius, aussi, était le tribun qui avait d'abord empêché le Sénat de déclarer Antoine ennemi public, mais plus tard il avait coopéré avec Cicéron en toutes choses. Quand il entendit parler de l'accord des triumvirs et de leur marche vers la Ville, il donna un banquet à ses amis, croyant qu'il n'aurait plus beaucoup d'occasions de le faire. Les soldats firent irruption au milieu du festin. Ccertains des invités commencèrent à s'alarmer dans la cohue, mais le centurion qui les commandait leur ordonna de reprendre leurs places et de se taire. Puis saisissant Salvius par les cheveux à l'endroit où il se trouvait, le centurion le tira à travers la table juste ce qu'il fallait et lui coupa la tête, et commanda aux invités de rester où ils étaient et de ne faire aucune bruit à moins de souhaiter subir le même sort. Ils restèrent ainsi même après le départ des centurions, étourdis et sans voix, jusqu'au plus profond de la nuit, couchés près du corps sans tête du tribun. Le second assassiné fut le préteur Minucius qui tenait les comices au forum. Apprenant que les soldats le cherchaient, il bondit, et tandis qu'il courait toujours à la recherche d'un endroit pour se cacher, il changea de vêtements, et se précipita dans un magasin, renvoyant ses gardes et les insignes de sa charge. Les gardes, pris de honte et de pitié, s'attardèrent près de l'endroit, et facilitèrent involontairement ainsi sa découverte par les tueurs.
18.
Annalis, un autre préteur, circulait avec son fils, candidat à la questure et
sollicitait des voix pour lui. Quelques amis qui l’accompagnaient et ceux qui
portaient les insignes de sa charge, quand
ils entendirent
qu'il était sur la liste des proscrits, s'enfuirent. Annalis se réfugia chez un
de ses clients qui avait dans la banlieue un petit appartement de peu de valeur,
complètement anonyme, où il resta caché sans risque jusqu'à ce que son fils, le
soupçonnant de s’être sauvé chez ce client, y guidât les meurtriers. Les
triumvirs lui donnèrent la fortune de son père et l'élevèrent à l'édilité. Comme
il rentrait chez lui ivre, il se querella fortuitement et fut tué par les mêmes
soldats qui avaient tué son père. 19. Cicéron qui avait le pouvoir suprême depuis la mort de César autant que pouvait en avoir un orateur public, fut proscrit, ainsi que son fils, le fils de son frère, et toute la famille de son frère, sa faction, et ses amis. Il se sauva dans un petit bateau, mais comme il ne pouvait supporter le mal de mer, il débarqua et alla dans sa propriété près de Caieta, une ville d’Italie, que j'ai visitée pour mieux connaître cette affaire lamentable, et là, il se tint tranquille. Tandis que les poursuivants approchaient (de tous, c'était Antoine qui le poursuivait le plus ardemment, les deux autres le faisant aussi pour plaire à Antoine), des corbeaux entrèrent dans sa chambre et le réveillèrent par leurs croassements, et enlevèrent la couverture du lit, jusqu'à ce que ses domestiques, devinant que c'était un avertissement d'un des dieux, le missent dans une litière et aussitôt le transportassent vers la mer, passant avec précaution à travers d'épais fourrés. Beaucoup de soldats se déplaçaient en pelotons et demandaient si Cicéron avait été vu quelque part. Quelques personnes, poussées par la bonté et la pitié, dirent qu'il avait déjà pris la mer; mais un cordonnier, un client de Clodius, qui avait été un des pires ennemis de Cicéron, montra le chemin à Laena, le centurion, qui était à sa poursuite avec quelques hommes. Ce dernier se précipita derrière lui et voyant des esclaves se rassembler pour le défendre en nombre supérieur à ses propres forces, cria en rusant : « Centurions de l'arrière, à l'avant! »
20.
Alors les esclaves croyant qu'il y avait plus de soldats qu'en réalité, furent
frappés de terreur, et Laena, qui par le passé avait été sauvé par Cicéron lors
d'un procès, tira sa tête de la litière et la coupa, le frappant par trois fois,
ou plutôt la scia en raison de son inexpérience. Il coupa également la main avec
laquelle Cicéron avait écrit les discours contre la tyrannie d'Antoine qu'il
avait appelés Philippiques par imitation de ceux de Démosthène. Des
soldats se hâtèrent à cheval et d'autres sur des navires pour aller donner
rapidement la bonne nouvelle à Antoine. Ce dernier se reposait devant le
tribunal dans le forum quand Laena, de loin, montra la tête et la main en les
soulevant et en les secouant. Antoine fut ravi. Il couronna le centurion et lui
donna deux cent cinquante mille drachmes attiques en plus de la récompense
normale pour avoir tué l'homme qui avait été son plus grand et plus terrible
ennemi. La tête et la main de Cicéron furent suspendues pendant longtemps aux
rostres dans le forum où autrefois il avait l'habitude de prononcer ses discours
devant le peuple, et beaucoup de gens se réunirent pour assister à ce spectacle,
eux qui précédemment étaient venus l'écouter. On dit même que lors de ses repas
Antoine avait placé la tête de Cicéron devant sa table jusqu'à ce qu'il fût
rassasié de cette vue horrible. 21. Les Egnatii, père et fils, tout en s'embrassant, furent tués d'un seul coup, et leurs têtes étaient coupées que leurs corps décapités étaient encore enlacés. Balbus envoya son fils avant lui vers la mer pour ne pas être trop remarqués en voyageant ensemble et il le suivit peu après. Quelqu'un lui dit, par dessein ou par erreur, que son fils avait été capturé. Il retourna et se livra aux meurtriers. Et son fils périt dans un naufrage. Ainsi le destin s'ajoutait aux calamités du temps. Arruntius avait un fils qui n'était pas disposé à fuir sans son père. Ce dernier le persuada à grand-peine de chercher sa sécurité parce qu'il était jeune. Sa mère l'accompagna aux portes de la Ville et retourna enterrer son mari massacré. Quand elle apprit que son fils aussi avait péri en mer, elle se laissa mourir de faim. 22. Assez d'exemples de bons et mauvais fils. Passons aux frères : deux frères, du nom de Ligarius, furent proscrits ensemble, se cachèrent dans un four jusqu'à ce que leurs esclaves les trouvassent, l'un d'eux fut tué et l'autre se sauva; quand il apprit que son frère avait péri, il se jeta du pont dans le Tibre. Quelques pêcheurs le repêchèrent pensant qu'il était tombé dans l'eau au lieu de s'y être jeté. Il s'opposa avec force à son sauvetage et essaya de nouveau de se jeter dans le fleuve; mais quand il fut remonté par les pêcheurs, il s'écria « Ne me sauvez pas, vous vous perdez en aidant un proscrit. » Néanmoins, ils eurent pitié de lui et le sauvèrent. Mais quelques soldats qui gardaient le pont le virent, accoururent et lui coupèrent la tête. Un frère se jeta dans le fleuve et un de ses esclaves rechercha le corps pendant cinq jours. Enfin, il le trouva et comme il était encore possible de l'identifier, il lui coupa la tête pour avoir la récompense. Son frère se cacha dans un tas d'excréments et un autre esclave le trahit. Les meurtriers ne voulurent pas entrer dans le tas d'ordures, mais y enfoncèrent leurs lances, le tirèrent dehors, et alors, ils lui coupèrent la tête telle qu’elle était, sans l'avoir lavée. Un autre, voyant son frère arrêté, le rejoignit, ne sachant pas que lui-même était proscrit également et il dit : « Tuez-moi avant lui. » Le centurion, regardant la liste mise à jour des proscriptions dit : « Ta demande est juste parce que ton nom vient avant le sien. » Et disant cela, il les tua tous les deux dans l'ordre prescrit. 23. Voilà des exemples de frères. Ligarius fut caché par son épouse qui mit dans le secret une seule esclave. Trahie par cette dernière, elle suivit en pleurant la tête de son mari quand on l'emporta :« Je l'ai abrité. Ceux qui abritent doivent partager la punition. » Comme personne ne la tuait ni ne la dénonçait, elle alla trouver les triumvirs et s'accusa devant eux. Émus par son amour pour son mari, ils firent semblant de ne pas la voir. Aussi, elle se laissa mourir de faim. Je l'ai mentionnée ici parce qu'elle n'a pas sauvé son mari et ne lui a pas survécu. Je parlerai de celles qui réussirent dans leur dévouement à leurs maris quand je parlerai des hommes qui s’échappèrent. D'autres femmes trahirent leurs maris d'une façon infâme. Parmi celles-ci, il y eut l'épouse de Septimius qui était amoureuse d'un ami d'Antoine. Impatiente de passer de cet amour au mariage, elle sollicita Antoine par son amant de la débarrasser de son mari. Septimius immédiatement fut mis sur la liste des proscrits. Quand il l'apprit, ignorant cette trahison familiale, il se sauva dans la maison de son épouse. Elle, comme si elle s'inquiétait affectueusement pour lui, ferma les portes et le retint jusqu'à l'arrivée des meurtriers. Le jour même de la mort de son mari, elle se remaria. 24. Salassus ayant pris la fuite et ne sachant que faire, revint en Ville la nuit, pensant que le gros du danger était déjà passé. Sa maison avait été vendue. Le portier, qui avait été vendu avec la maison, fut seul à le reconnaître et le reçut dans sa chambre, promettant de le cacher et de le nourrir comme il le pouvait. Salassus demanda au portier de faire venir son épouse de sa propre maison. Elle fit semblant d'être impatiente de venir, mais prétendit qu'elle avait peur de la nuit, qu’elle se méfiait de ses domestiques et qu'elle viendrait au lever du jour. Quand le jour se leva, elle alla chercher les meurtriers. Le portier, parce qu'elle se faisait attendre, courut chez elle pour qu'elle se dépêchât de venir. Quand Salassus vit sortir le portier, il craignit que celui-ci ne complotât contre lui et monta sur le toit pour observer ce qui se passait. Voyant que ce n'était pas le portier mais son épouse qui amenait les meurtriers, il se jeta du toit. Fulvius se sauva chez une servante qui avait été sa maîtresse et à qui il avait donné la liberté et une dot pour son mariage. Bien qu'il l'eût si bien traitée, elle le trahit, jalouse qu'elle était de la femme avec qui Fulvius s'était marié après avoir été l'amant de sa servante. 25. En voilà assez sur les femmes dépravées. Statius, le Samnite, qui avait eu une grande influence chez le Samnites lors de la guerre sociale et qui avait été porté au rang de sénateur romain pour ses exploits, sa richesse et sa noble lignée, et qui avait maintenant quatre-vingts ans, fut proscrit à cause de ses richesses. Il ouvrit sa maison au peuple et à ses propres esclaves pour qu'ils emportassent tout ce qu'ils voulaient. Il dispersa lui-même ses biens de ses propres mains. Quand enfin la maison fut vide, il ferma les portes, y mit le feu et périt, et le feu s'étendit à beaucoup d'autres parties de la Ville. Capito, ayant entrouvert sa porte, résista longtemps à ceux qui avaient été envoyés contre lui, les tuant un à un. Finalement, il fut maîtrisé par le nombre et massacré après avoir tué plusieurs de ses assaillants. Vetulinus rassembla autour de Rhegium une grande troupe de proscrits et de ceux qui s'étaient sauvés avec eux, et d'autres des dix-huit villes qui avaient été promises comme récompenses aux victoires des soldats et qui étaient indignées d'un tel traitement. Avec ce groupe, Vetulinus tua les centurions qui surveillaient cet endroit jusqu'à ce que de plus grandes forces fussent envoyées contre lui, et même alors, il ne renonça pas, mais passa en Sicile et rejoignit Sextus Pompée qui était maître de cette île et qui reçut les fugitifs. Là, il combattit bravement jusqu'à ce qu'il fût défait dans plusieurs engagements. Alors, il envoya ses fils et le reste des proscrits avec eux à Messine, et quand il vit que leur bateau passait les détroits il se jeta sur les ennemis et se fit tailler en pièces. 26. Naso, trahi par un affranchi qui avait été son favori, prit l'épée d'un des soldats, et, après avoir tué le traître avec celle-ci, il la rendit aux meurtriers. Un esclave qui était dévoué à son maître laissa ce dernier sur une colline pendant qu'il allait au bord de la mer louer un bateau. A son retour, il vit que son maître avait été tué, et tandis que le maître rendait son dernier souffle l'esclave lui dit : « Attends un peu, maître », sur quoi il s'élança soudain sur le centurion et le tua. Puis, il se tua disant à son maître : « Maintenant, tu es vengé. » Lucius donna de l'argent à ses deux plus fidèles affranchis et partit pour le bord de mer. Ils s'enfuirent avec l'argent, mais revinrent sur leurs pas craignant pour leur vie et le dénoncèrent aux meurtriers. Labienus, qui avait capturé et tué beaucoup de gens lors des proscriptions de Sylla, pensa qu'il serait déshonoré s'il n'acceptait pas bravement le destin. Aussi, il sortit devant sa porte, s'assit sur une chaise, et attendit les meurtriers. Cestius se cacha dans ses domaines au milieu d'esclaves fidèles. Quand il vit des centurions aller çà et là en armes avec les têtes des proscrits, il ne put supporter cette crainte incessante. Il ordonna à ses esclaves d'allumer un bûcher funèbre pour qu'ils pussent prétendre avoir rendu les derniers hommages à Cestius qui était mort. Trompés par ce qu'il disait, ils allumèrent donc un bûcher, et Cestius sauta dedans. Aponius se cacha très bien, mais, comme il ne pouvait supporter son mode de vie misérable, il sortit et se laissa tuer. Un autre proscrit s'installa à la vue de tous et comme les meurtriers tardaient à venir, il s'étrangla en public. 27. Lucius, le beau-père d'Asinius, alors consul, s'enfuit par mer, mais, comme il ne pouvait supporter l'angoisse d'une tempête, il se jeta dans la mer. Caesennius fuyait ses poursuivants, criant qu'il n'était pas proscrit, mais qu'on lui dressait des embûches à cause de son argent. On lui apporta la liste des proscrits et on lui dit que son nom y était, et pendant qu'on la lisait, on le tua. Aemilius, ignorant qu'il était proscrit et voyant un autre homme poursuivi, demanda au centurion qui le poursuivait qui était l'homme proscrit. Le centurion, reconnaissant Aemilius, lui répondit : « Lui et toi », et il les tua tous les deux. Cillo et Decius sortaient du Sénat quand ils apprirent que leurs noms avaient été ajoutés à la liste des proscrits, mais que personne n'était encore à leur poursuite. Ils se sauvèrent immédiatement par les portes de César, mais leur course les trahit aux centurions rencontrés sur la route. Icelius qui était un des juges du procès de Brutus et de Cassius quand Octave dirigeait le tribunal avec son armée et qui, alors que tous les autres juges avaient voté en secret la condamnation, fut le seul qui publiquement avait demandé l'acquittement, oubliant à présent son ancienne grandeur d'âme et son ancienne indépendance, prit sur ses épaules le corps d'un mort qu'on enterrait, et prit place parmi les porteurs de ce dernier. Les gardes aux portes de la Ville s'aperçurent que le nombre de porteurs dépassait d'une personne le nombre habituel, mais ne suspectèrent pas les porteurs. Ils regardèrent simplement la bière pour s'assurer que ce n'était pas un faux cadavre, mais, comme les porteurs indiquèrent qu'il ne faisait pas partie de leur confrérie, il fut reconnu par les meurtriers et tué.
28.
Varus, trahi par un affranchi s'enfuit, et après avoir erré de montagne en
montagne, arriva aux marais de Minturnes où il s'arrêta pour se reposer. Les
habitants de Minturnes parcouraient le marais à la recherche de voleurs, et
l'agitation des roseaux leur indiqua l'endroit où se cachait Varus. Il fut pris
et dit qu'il était un voleur. Il fut condamné à mort en ce lieu et s'y résigna,
mais comme on se préparait à le soumettre à la torture pour le contraindre à
indiquer ses complices, il ne put soutenir une telle indignité et dit : « Je
vous interdis, citoyens de Minturnes de torturer ou de tuer quelqu'un qui a été
consul et, ce qui est plus important dans les circonstances actuelles, qui
également a été proscrit! S'il ne m'est pas permis d'échapper, je préfère
souffrir des mains de mes égaux. » Les habitants de Minturnes ne le crurent pas.
Ils refusèrent son récit jusqu'à ce qu'un centurion, qui était en reconnaissance
dans le voisinage, le reconnut et lui coupa la tête, laissant le reste de son
corps aux habitants de Minturnes. 29. Rufus possédait un beau bâtiment près de celui de Fulvia, l'épouse d'Antoine : elle voulait l'acheter, mais il refusait de le vendre, et bien qu'à ce moment il lui en fît cadeau, il fut proscrit. Sa tête fut apportée à Antoine qui dit que cela ne le concernait pas et la fit envoyer à son épouse. Elle ordonna de la faire attacher devant sa propre maison au lieu de la mettre aux rostres. Un autre homme possédait un terrain très beau et ombragé où se trouvait une belle grotte profonde, ce qui lui valut probablement d'être proscrit. Il prenait l'air dans cette grotte quand un esclave vit au loin les meurtriers qui arrivaient vers lui. L'esclave le transporta dans la cavité la plus secrète de la grotte, mit les habits de son maître, fit semblant d'être l'homme recherché et simula la peur. Il aurait été tué à la place de son maître si un autre esclave n'avait pas dévoilé la supercherie. C'est pourquoi le maître fut tué, mais le peuple fut si indigné qu'il ne laissa aucun repos aux triumvirs avant d'obtenir d'eux la crucifixion de l'esclave qui avait trahi son maître, et la liberté de celui qui avait essayé de le sauver. Un esclave indiqua l'endroit où s'était caché Haterius et obtint donc la liberté. Il enchérit sur les fils lors de la vente de la propriété de l'homme mort, et les insulta grossièrement. Ils le suivirent partout silencieusement en larmes jusqu'à ce que le peuple en fût exaspéré, et les triumvirs le replacèrent de nouveau comme esclave des fils du proscrit pour avoir abusé de sa part. 30. Telles furent les malheurs des adultes, mais la barbarie s'en prit aussi aux enfants orphelins pour leur richesse. Un de ces derniers, qui allait à l'école, fut tué, ainsi que son précepteur, qui entourait de ses bras le garçon et ne voulait pas le lâcher. Atilius, qui venait de prendre la toge virile, participait, comme c'était l'usage, à un cortège avec des amis pour aller sacrifier dans les temples. Son nom fut soudain mis sur la liste des proscrits, ses amis et ses esclaves s'enfuirent. Laissé seul et privé de son escorte fournie, il alla chez sa mère. Elle eut peur de le recevoir. Comme il pensait qu'il n'y avait aucune sécurité à demander de l'aide à quelqu'un d'autre puisque même sa mère avait refusé, il se sauva dans la montagne. Affamé, il redescendit dans la plaine où il fut capturé par un brigand, accoutumé à voler les passants et à les mettre au travail dans les usines. Le garçon sensible, incapable de supporter un travail pénible, s'échappa sur la grand-route avec ses chaînes, se dénonça à quelques centurions qui passaient et fut tué. 31. Tandis que se passaient ces événements, Lépide célébra un triomphe pour ses exploits en Espagne, et un édit fut proclamé : « Que la Fortune nous favorise ! Que tous les hommes et toutes les femmes célèbrent ce jour par des sacrifices et des festins ! Celui qui ne le fera pas sera mis sur la liste des proscrits. » Lépide mena le cortège triomphal au Capitole, accompagné de tous les citoyens, qui montraient extérieurement de la joie, mais qui avaient le cœur triste. Les maisons des proscrits furent pillées, mais il n'y eut pas beaucoup d'acheteurs pour leurs terres parce qu'on avait honte d'alourdir le fardeau des malheureux. D'autres pensaient qu'une telle acquisition leur porterait malheur ou qu'ils ne seraient pas du tout en sécurité si on les voyait posséder or et argent ou que, comme ils n'étaient pas à l'abri des dangers avec leurs possessions actuelles, ce serait ajouter un risque à les augmenter. Seuls les plus audacieux osèrent et achetèrent à vil prix parce qu'ils étaient les seuls acheteurs. Ainsi, aux triumvirs, qui avaient espéré réaliser une somme suffisante pour leurs préparatifs de guerre, il manquait toujours deux cents millions de drachmes. 32. Les triumvirs s'adressèrent au peuple à ce sujet et publièrent un édit demandant à quatorze cents des femmes les plus riches de faire une évaluation de leurs biens et de fournir pour les besoins de la guerre la quote-part que les triumvirs exigeraient de chacune d'elles. Il était prévu aussi que si elles cachaient leurs biens ou si elles faisaient une fausse déclaration, elles seraient condamnées à une amende, que des récompenses seraient accordées aux délateurs, que ce fussent des personnes libres ou des esclaves. Les femmes résolurent d'aller trouver les femmes de l'entourage des triumvirs. Elles eurent du succès auprès de la sœur d'Octave et de la mère d'Antoine, mais elles furent repoussées du seuil de Fulvia, l'épouse d'Antoine, dont elles supportèrent difficilement l'orgueil. Alors, elles se forcèrent un chemin vers le tribunal des triumvirs dans le forum, le peuple et les gardes ouvrant leurs rangs pour les laisser passer. Là, par la bouche d'Hortensia, qu'elles avaient choisie comme porte-parole, elles dirent: « Quand des femmes de notre rang ont besoin de vous adresser une pétition, nous nous adressons à vos femmes; mais comme nous avons été traitées par Fulvia d'une manière inconvenante, nous sommes venues au forum. Vous nous avez déjà privées de nos pères, de nos fils, de nos maris et de nos frères que vous avez accusés de vous avoir nui; si vous prenez aussi nos biens, vous nous ramenez à une condition indigne de notre naissance, de nos manières, de notre sexe. Si nous vous avons fait tort comme l’ont fait, selon vous, nos maris, proscrivez-nous comme vous l'avez fait pour eux. Mais si nous, les femmes, nous n'avons pas voté pour que vous soyez déclarés ennemis publics, si nous n'avons pas détruit vos maisons, si nous n'avons pas anéanti votre armée ou conduit une autre contre vous, si nous ne vous avons pas gênés en obtenant des charges et des honneurs, pourquoi devons nous partager la punition alors que nous n'avons pas partagé la faute? 33. . « Pourquoi devrions-nous payer des impôts alors que nous n'avons aucune part aux honneurs, aux commandements, au gouvernement pour lesquels vous vous battez les uns contre les autres avec les résultats néfastes qui en découlent? Mais c'est la guerre, dites-vous? Mais quand n'y a-t-il pas eu de guerres ? quand des impôts ont-ils jamais été infligés aux femmes, qui en sont exemptées par leur sexe dans toute l'humanité? Nos mères par le passé ont dépassé une fois leur sexe et ont apporté leur contribution quand vous courriez le danger de perdre tout votre empire et la Ville elle-même lors du conflit contre les Carthaginois. Mais alors, elles l'ont fait volontairement, non en abandonnant leurs propriétés, leurs champs, leurs dots ou leurs maisons, sans lesquels la vie n'est pas possible pour des femmes libres, mais uniquement leurs propres bijoux, et non pas après les avoir fait évaluer ni par crainte des délateurs ou des accusateurs ni par force ni par violence, mais elles ont laissé ce qu'elles étaient disposées à donner. Quelle crainte y a-t-il maintenant pour l'empire ou le pays? Que la guerre avec les Gaulois ou les Parthes commence et notre zèle pour la sécurité commune ne sera pas inférieur à celui de nos mères, mais pour des guerres civiles, nous n’apporterons jamais de contributions et nous ne vous aiderons jamais à vous battre les uns contre les autres! Nous n'avons pas contribué ni pour César ni pour Pompée. Ni Marius ni Cinna ne nous ont infligé d’ impôts ni même Sylla qui possédait le pouvoir d'un despote dans l'état, alors que vous prétendez rétablir le gouvernement. » 34. Pendant qu'Hortensia parlait, les triumvirs étaient furieux que des femmes osassent tenir une réunion publique quand les hommes étaient silencieux; qu'elles demandassent aux magistrats les raisons de leurs actes et qu'elles ne voulussent pas fournir de l'argent alors que les hommes servaient dans l'armée. Ils ordonnèrent aux licteurs de les éloigner du tribunal : ils commencèrent à le faire jusqu'à ce que les licteurs renonçassent à cause des cris poussés par la multitude et que les triumvirs décidassent de remettre au lendemain l'examen de la proposition. Le jour suivant, ils réduisirent de quatorze cents à quatre cents le nombre de femmes qui devaient présenter une évaluation de leurs biens et décrétèrent que tous les hommes qui possédaient plus de cent mille drachmes, qu'ils fussent citoyens, étrangers, affranchis, prêtres, de quelque nationalité que ce fût sans aucune exception, leur prêteraient (avec même crainte de pénalité et également des délateurs) à intérêt la cinquantième partie de leur propriété et fourniraient le revenu d'un an pour les dépenses de la guerre. 35. Voilà les calamités qui s'abattirent sur les Romains sur l’ordre des triumvirs, mais l'armée fit pire encore par manquement aux ordres. Considérant que c'était grâce à eux que les triumvirs agissaient en toute impunité, certains soldats réclamèrent les maisons confisquées, des champs, des villas ou la propriété entière du proscrit. D'autres exigèrent d'être les fils adoptés des hommes riches. D'autres, de leur propre initiative, tuèrent des gens qui n'étaient pas proscrits et pillèrent les maisons de ceux qui n'étaient pas accusés de sorte que les triumvirs furent obligés de faire publier un édit qui ordonnait à un des consuls de châtier ceux qui outrepassaient leurs ordres. Le consul n'osa pas s'attaquer aux soldats de peur d'avoir à encourir leur fureur, mais il fit arrêter et crucifier quelques esclaves qui se faisaient passer pour des soldats et commettaient des exactions en leur compagnie. 36. Voilà des exemples de malheurs extrêmes que les proscrits ont subis. Les cas où certains ont été inopinément sauvés et plus tard ont obtenu des positions assez importantes me sont plus agréables à raconter et seront plus utiles à mes lecteurs pour prouver qu'ils ne doivent jamais désespérer, mais qu'il y a toujours de l'espoir. Certains qui pouvaient le faire, fuirent chez Cassius, chez Brutus ou en Afrique où Cornificius soutenait la cause républicaine. Mais le plus grand nombre alla en Sicile en raison de sa proximité avec l'Italie où Sextus Pompée les reçut amicalement. Ce dernier montra le plus grand zèle possible à aider les malheureux, proclamant qu’il les invitait tous à venir chez lui et offrait à ceux qui sauvaient des proscrits, esclaves et hommes libres, le double des récompenses qui étaient offertes pour les tuer. Ses petits bateaux et ses navires marchands allaient à la recherche de ceux qui fuyaient par mer, et ses vaisseaux de guerre naviguaient le long du rivage et faisaient des signaux à ceux qui erraient, et sauvaient ceux qu'ils trouvaient. Pompée lui-même allait à la rencontre des nouveaux venus et leur donnait immédiatement des habillements et d'autres choses nécessaires. À ceux qui en étaient dignes, il donna des commandements dans ses forces terrestres et navales. Quand, plus tard, il engagea des négociations avec les triumvirs, il ne conclut pas de traité sans y avoir inséré ceux qui s'étaient réfugiés chez lui. C'est ainsi qu'il rendit à son malheureux pays le plus grand service et il gagna grâce à cela par lui-même une grande réputation en plus de celle qu'il avait héritée de son père, et aussi grande que celle-là. D'autres échappèrent en se cachant de diverses façons, certains dans des domaines ou dans des tombeaux, d'autres dans la Ville même, vivant dans une cruelle inquiétude jusqu'à ce que la paix fût revenue. On a montré des exemples remarquables d’amour d’épouses pour leurs maris, de fils pour leurs pères et d’esclaves pour leurs maîtres, chose qui dépasse l'entendement. Je vais en rapporter maintenant les exemples les plus remarquables. 37. Paulus, le frère de Lépide, s'échappa chez Brutus avec l'aide des centurions qui le respectaient comme frère d'un triumvir. Après la mort de Brutus, il alla à Milet qu'il refusa de quitter après que la paix fut conclue bien qu'on lui eût demandé de rentrer. La mère d'Antoine reçut son frère Lucius, l'oncle d'Antoine, sans se cacher, et les centurions eurent pendant longtemps du respect pour elle comme pour la mère d'un triumvir. Quand plus tard ils essayèrent de le prendre de force, elle courut au forum où Antoine se trouvait avec ses collègues et s'écria : « Je m’accuse devant toi, triumvir, d'avoir accueilli Lucius sous mon toit et de l'avoir encore, et je le garderai jusqu'à ce que vous nous tuiez tous les deux ensemble, parce qu'il a été décrété que ceux qui abritent des proscrits auront le même châtiment qu’eux. » Antoine lui reprocha d'être une mère peu raisonnable bien qu'elle fût une bonne sœur, lui disant qu'elle aurait dû empêcher Lucius d'abord de voter que son fils était un ennemi public au lieu de chercher à le sauver maintenant. Néanmoins, il obtint du consul Plancus un décret qui rendait à Lucius sa citoyenneté.
38.
Messala, jeune homme distingué, se sauva chez Brutus. Les triumvirs, craignant
son esprit remarquable, publièrent l'édit suivant: « Comme les parents de
Messala nous ont expliqué qu'il n'était pas en Ville quand Caius César a été
massacré, que son nom soit retiré de la liste des proscrits. » Il n'accepta pas
le pardon, mais après que Brutus et Cassius furent tombés en Thrace, bien qu'il
eût encore une armée considérable ainsi que des navires et de l'argent et bien
il eût encore l'espoir de l'emporter, Messala n'accepta pas le commandement qui
lui était offert, mais il persuada ses amis de se remettre au destin dominant et
de joindre leurs forces à celles d'Antoine. Il devint l'ami intime d'Antoine et
le soutint jusqu'à ce que ce dernier fût devenu l'esclave de Cléopâtre. Alors,
il l'accabla de reproches et rejoignit Octave qui le fit consul à la place
d'Antoine quand ce dernier fut déposé et déclaré de nouveau ennemi public. Après
la bataille d'Actium, où il avait le commandement de la marine contre Antoine,
Octave l'envoya comme général contre les Celtes révoltés et lui attribua le
triomphe pour sa victoire sur ceux-ci. 39. Acilius se sauva en cachette de la Ville. Son abri fut révélé par un esclave aux soldats, mais il les persuada, en leur faisant miroiter une plus grande récompense, d'envoyer une partie des leurs à son épouse avec son sceau privé qu'il leur donna. Quand ils arrivèrent, elle leur donna tous ses bijoux, disant qu'elle le faisait en échange de leur promesse bien qu'elle ne sût pas s'ils respecteraient leur accord. Mais sa fidélité à son mari ne fut pas trompée : les soldats louèrent un navire pour Acilius et l'envoyèrent en Sicile. L'épouse de Lentulus demanda de pouvoir l'accompagner dans sa fuite et surveillait ses mouvements dans ce but, mais comme il n'était pas disposé à partager avec elle ses dangers, il se sauva en cachette en Sicile. Nommé préteur par Pompée, il lui envoya un mot disant qu'il était sain et sauf et avait reçu une charge. Quand elle apprit où se trouvait son mari, elle s'échappa avec deux esclaves de sa mère qui la surveillaient. Avec ces derniers, elle voyagea déguisée en esclave, avec grandes difficultés et à peu de frais jusqu'à ce qu'elle pût passer de Rhegium à Messine à la tombée de la nuit. Elle apprit sans difficulté où était la tente des préteurs et là, elle trouva Lentulus, non dans l'attitude d'un préteur, mais dans un petit lit sur le sol, les cheveux en désordre et se nourrissant misérablement, pleurant son épouse. 40. L'épouse d'Apuleius le menaça que, s'il s'enfuyait sans elle, elle le dénoncerait. Ainsi il la prit avec lui à contrecœur, et il réussit à détourner les soupçons sur sa fuite par son déplacement au vu de tous avec son épouse, ses esclaves et ses servantes. L'épouse d'Antius l'enveloppa dans une couverture de voyage et donna le paquet à des porteurs pour les amener de la maison au bord de la mer d'où il s’évada Sicile. L'épouse de Rheginus le cacha la nuit dans un égout où les soldats ne voulaient pas entrer durant la journée à cause de l'odeur fétide. La nuit suivante, elle le déguisa en marchand de charbon de bois et lui donna un âne à conduire transportant du charbon. Elle marchait devant à une courte distance, portée dans une litière. Un des soldats aux portes de la Ville soupçonna la litière et la fouilla. Rheginus prit peur et accéléra le pas et comme s'il était un simple passant, il demanda au soldat de ne pas ennuyer les femmes. Ce dernier, qui le prit pour un marchand de charbon de bois lui répondit colère, mais soudain le reconnaissant (il avait servi sous ses ordres en Syrie), lui dit, « Valeureux, général, cela me convient encore maintenant de t'appeler ainsi. » L'épouse de Coponius demanda sa sécurité à Antoine, bien qu'elle ait été auparavant sage, soignant le mal par le mal. 41. Le fils de Geta feignit de brûler les restes de son père dans la cour de sa maison pour faire croire qu'il s'était pendu. Ensuite, il l'emmena secrètement dans une maison de campagne qu'il venait d'acheter et l'y laissa. Là, le vieil homme changea d'aspect en se mettant un bandeau sur un œil. Après le retour de la paix il enleva le bandeau et constata que le manque d'usage lui avait fait perdre la vue de cet œil. Oppius, en raison des infirmités de son âge, était peu disposé à s'enfuir, mais son fils le porta sur ses épaules jusqu'en dehors des portes de la Ville. Le reste du voyage jusqu'en Sicile, il l'accomplit tantôt en le conduisant tantôt en le portant, personne ne suspecta sa façon de faire et personne ne le railla. De la même façon, on raconte qu'Enée fut respecté même par ses ennemis en portant son père. En admiration pour sa pitié, plus tard, le peuple élit le jeune homme édile, et comme ses biens avaient été confisqués et qu'il ne pouvait assumer les dépenses de sa charge, les ouvriers effectuèrent le travail qui se rapportait à son édilité sans se faire payer et tous les spectateurs jetèrent tout l'argent qu'ils pouvaient donner dans l'orchestre, de sorte qu'il devint riche. Arrianus fit inscrire sur le tombeau du père: « Ci-gît quelqu'un qui, proscrit, fut caché par son fils, qui n'était pas proscrit, mais qui s'enfuit avec lui et le sauva. » 42. Il y avait deux hommes du nom de Metellus, le père et le fils. Le père avait commandé sous les ordres d'Antoine à la bataille d'Actium et avait été fait prisonnier, mais on ne l'avait pas reconnu. Le fils combattit du côté d'Octave et commandait sous ses ordres à la même bataille. Octave faisait le tri de ses prisonniers à Samos et le fils était assis avec lui. Le vieil homme fut amené, les cheveux en broussaille, misérable et couvert de crasse, complètement transformé. Quand son nom fut crié par le héraut dans la rangée des prisonniers, le fils bondit de son siège, et, identifiant avec difficulté son père, il l'embrassa avec un cri d'angoisse. Alors retenant ses larmes, il dit à Octave, « C'était ton ennemi, j'étais ton compagnon de combat. Il mérite ta punition, je mérite ta récompense. Je te demande d'épargner mon père pour apurer mon compte ou de me tuer avec lui pour apurer le sien. » Il y eut beaucoup d'émotion de chaque côté et Octave épargna Metellus bien qu'il fût son ennemi et qu'il eût dédaigné beaucoup de propositions pour abandonner Antoine.
43.
Les esclaves de Marcus le gardèrent avec fidélité et succès dans sa propre
maison pendant toute la période de la proscription et quand il n'y eut plus de
danger, Marcus sortit de chez lui comme s'il rentrait d'exil. Hirtius s'échappa
de la Ville avec ses domestiques et traversa l'Italie libérant des prisonniers,
rassemblant des fugitifs et ravageant d'abord de petites villes et ensuite de
grandes, jusqu'à ce qu'il possédât assez de forces pour s'emparer du Bruttium.
Quand une armée fut envoyée contre lui, il passa les détroits avec ses forces et
rejoignit Pompée.
44.
Appius se reposait dans sa maison de campagne quand des soldats firent
irruption. Un esclave vêtit les vêtements de son maître, se mit sur son lit et
mourut volontairement pour son maître qui se tenait près de lui habillé en
esclave. Quand les soldats firent irruption dans la maison de Menenius, un de
ses esclaves entra dans la litière de son maître et se fit porter par ses
compagnons d'esclavage, et de cette façon il se fit tuer à la place de Menenius
qui à la suite de cela s'enfuit en Sicile. Vinius avait un affranchi du nom de
Philémon, propriétaire d'une villa splendide : ce dernier le cacha au plus
profond des caves dans un coffre de fer utilisé pour mettre de l'argent ou des
manuscrits et lui donna de la nourriture la nuit jusqu'au retour de la paix. Un
autre affranchi qui gardait le tombeau de son maître, garda le fils de son
maître qui avait été proscrit dans le tombeau avec son père.
45.
Sergius fut caché dans la maison même d'Antoine jusqu'à ce qu'Antoine persuadât
le consul Plancus d'obtenir pour lui un décret d'amnistie. Plus tard, quand
Octave et Antoine furent en désaccord, et quand le Sénat décréta Antoine ennemi
public, seul Sergius vota contre. 46. Apuleius et Arruntius firent semblant d'être des centurions, armèrent leurs esclaves comme des soldats et traversèrent les portes feignant de poursuivre d'autres personnes, et pour le reste de leur périple, ils prirent des routes différentes, libérant des prisonniers et rassemblant des fugitifs jusqu'à ce qu'ils obtinsent chacun une force suffisante possédant des étendards, l'équipement, et l'aspect d'une armée. Chacun arriva séparément le long de la mer et prit position de chaque côté d'une colline et ils se regardèrent avec grande appréhension. Au lever du jour, le matin suivant, après avoir fait une reconnaissance, chaque armée prit l'autre pour une armée envoyée contre elle-même, et ils en vinrent aux mains et combattirent réellement jusqu'à ce qu'ils s'aperçussent de leur erreur : alors, ils cessèrent le combat et se mirent à se lamenter, blâmant le destin cruel qui les poursuivait partout. Ils s'embarquèrent ensuite, et l'un rejoignit Brutus et l'autre Pompée. Ce dernier fut réhabilité lors de la réconciliation avec Pompée. Le premier prit le commandement de la Bithynie pour Brutus, et quand Brutus mourut, il rendit la Bithynie à Antoine et retrouva sa citoyenneté. Quand Ventidius fut proscrit, un de ses affranchis lui mit des chaînes comme s'il voulait le livrer aux meurtriers. Mais la nuit, il donna des instructions à quelques esclaves qu'il arma comme des soldats et alors, il emmena son maître déguisé en centurion et traversa toute l'Italie jusqu'en Sicile, et souvent il passait la nuit en compagnie d'autres centurions qui étaient à la recherche de Ventidius. 47. Un autre proscrit fut caché par un affranchi dans un tombeau, mais comme il ne pouvait supporter l'horreur de l'endroit, il fut installé dans un misérable taudis loué. Un soldat logeait à côté de lui, et comme il ne pouvait supporter cette crainte, il passa de la poltronnerie à l'audace la plus remarquable. Il se coupa les cheveux et ouvrit une école à Rome même où il enseigna jusqu'au retour de la paix. Volusius fut proscrit alors qu'il était édile. Il avait un ami, prêtre d'Isis à qui il demanda une robe longue. Il se para de ce vêtement de toile qui lui tombait jusqu'aux pieds, mit la tête de chien, et c'est en célébrant ainsi les mystères d'Isis qu'il rejoignit Pompée. Les habitants de Cales protégèrent Sittius, un de leurs concitoyens qui avait fait pour eux des dépenses somptueuses de ses propres deniers et lui fournirent des gens en armes. Ils firent taire ses esclaves par des menaces et empêchèrent les soldats d'approcher leurs remparts jusqu'au moment où la situation s'améliora : alors, ils envoyèrent des messagers aux triumvirs en son nom et obtinrent que Sittius pût rester chez lui, mais il fut exclu du reste de l'Italie. Sittius fut le premier ou le seul homme qui fût jamais un exilé dans son propre pays. Varro était philosophe et historien, soldat et général distingué, et c'est sans doute pour ces raisons qu'il fut proscrit comme ennemi de la monarchie. Ses amis désiraient lui donner abri et chacun se disputait cet honneur. Calenus gagna ce privilège et l'emmena dans sa maison de campagne où Antoine avait l'habitude de s'arrêter lorsqu'il voyageait. Pourtant aucun esclave, ni de Calenus ni de Varron lui-même, n'indiqua que Varro se trouvait là. 48. Virginius, un orateur distingué, démontra à ses esclaves que s'ils le tuaient pour une petite récompense incertaine, ils auraient plein de remords et de crainte ensuite alors que s'ils le sauvaient, ils jouiraient d'une excellente réputation et de belles espérances, et, plus tard, ils auraient une récompense beaucoup plus grande et plus sûre. Aussi ils se sauvèrent, le prenant avec eux comme un de leurs compagnons d'esclavage, et quand il fut reconnu sur la route, ils attaquèrent les soldats. Capturé par ces derniers, il leur dit qu'ils n'avaient d’autre raison de le massacrer que l'argent et qu'ils obtiendraient une récompense plus honorable et plus grande en allant avec lui jusqu'à la mer « où, dit il, mon épouse s'est chargée d'amener un navire avec de l'argent. » Ils suivirent sa suggestion et allèrent avec lui au bord de la mer. Son épouse vint au rendez-vous selon leur accord, mais comme Virginius était en retard, elle pensa qu'il avait déjà rejoint Pompée. Aussi elle s'embarqua, laissant un esclave à l'endroit du rendez-vous pour le prévenir s'il arrivait. Quand l'esclave vit Virginius, il courut vers son maître, lui dit que le navire venait de partir, lui raconta ce qui s'était passé avec son épouse et avec l'argent et pourquoi on l'avait laissé là. Les soldats crurent alors tout ce qu'on leur racontait et quand Virginius leur demanda d'attendre jusqu'à ce que son épouse revînt ou de l'accompagner pour obtenir l'argent, ils s'embarquèrent dans un petit navire et l'emmenèrent en Sicile, ramant de toutes leurs forces. Là, ils reçurent la somme promise, mais ne rentrèrent pas et restèrent à son service jusqu'à la conclusion de la paix. Un capitaine de navire accueillit Rebilus dans son navire pour le transporter en Sicile et réclama alors de l'argent, menaçant de le trahir s'il ne l'obtenait pas. Rebilus suivit l'exemple de Thémistocle lors de sa fuite. Il le menaça à son tour de dire que le capitaine aidait un proscrit à s'échapper pour de l'argent. Le capitaine prit peur et emmena Rebilus chez Pompée.
49.
Marcus était un des lieutenants de Brutus et fut proscrit pour cette raison.
Quand Brutus fut défait, il fut capturé. Il fit semblant d'être un esclave et
fut acheté par Barbula. Ce dernier le voyant habile, le plaça plus haut que les
autres esclaves et lui donna la charge de ses finances privées. Comme il était
adroit dans tous les domaines et très intelligent pour un esclave, son maître
eut des soupçons et lui fit espérer obtenir son pardon s'il admettait qu'il
était un proscrit. Il nia de toutes ses forces et s'inventa un nom, une famille
et d’anciens maîtres.
Barbula
l'emmena à Rome, comptant que s'il était proscrit,
il hésiterait à venir, mais il le suivit. Un des amis de Barbula, qu'il
rencontra aux portes, vit Marcus se tenir au côté de son maître comme un
esclave, et indiqua en aparté à Barbula qui il était. Ce dernier obtint
d'Octave, par l'intercession d'Agrippa, de faire effacer le nom de Marcus de la
liste des proscrits. Ce dernier devint un des amis d'Octave, et quelque temps
plus tard, il lui servit de lieutenant contre Antoine lors de la bataille d'Actium.
Barbula était alors au service d'Antoine et la fortune des deux changea. Quand
Antoine fut vaincu, Barbula fut fait prisonnier et il fit semblant d'être un
esclave, et Marcus l'acheta, feignant de ne pas le connaître. Alors, il présenta
toute l'affaire à Octave et lui demanda de pouvoir dédommager Barbula de la même
façon, et on le lui accorda. 50. Balbinus s'enfuit avec Pompée et fut gracié en même temps que lui : il devint consul peu après. Lépide, qui pendant ce temps avait été déposé du triumvirat par Octave et qui en était réduit à une vie de simple particulier, se présenta chez Balbinus au motif suivant : Mécène poursuivait le fils de Lépide pour crime de lèse-majesté contre Octave ainsi que la mère du jeune homme parce qu'elle était au courant du crime. Il ne poursuivait pas Lépide, le considérant comme une personne sans importance. Mécène envoya le fils à Octave à Actium, mais afin d'épargner à sa mère le voyage à cause de son sexe, il exigea qu'elle donnât une caution au consul pour comparaître devant Octave. Comme personne ne voulait offrir de caution pour elle, Lépide alla souvent à la porte de Balbinus et aussi à son tribunal, et bien que les huissiers l'eussent longtemps repoussé, il arriva à ses fins après maintes difficultés: « Les accusateurs témoignent de mon innocence puisqu'ils disent que je n'étais pas complice de mon épouse et de mon fils. Je ne t'ai pas proscrit et pourtant, je suis maintenant moins qu'un proscrit. Considère la versatilité des affaires humaines et celui qui se tient près de toi, fais-moi la faveur que je sois garant de la comparution de mon épouse devant Octave ou laisse-moi partir avec elle. » Quand Lépide eut parlé, Balbinus, pris de pitié pour les revers de la fortune, libéra son épouse de toute caution. 51. Cicéron, le fils de Cicéron, fut envoyé en Grèce par son père qui avait prévu ce qui allait arriver. De Grèce il décida de rejoindre Brutus, et après la mort de ce dernier, il rejoignit Pompée : il obtint des deux un commandement militaire. Ensuite Octave, pour s'excuser d'avoir trahi Cicéron, le fit nommer grand-prêtre, et ensuite, consul et peu après, proconsul de Syrie. Quand les nouvelles de la défaite d'Antoine à Actium furent envoyées par Octave, ce même Cicéron, comme consul, l'annonça au peuple et l'apposa aux rostres où autrefois la tête de son père avait été accrochée. Appius distribua ses biens à ses esclaves et partit avec eux en Sicile. Une tempête éclata : les esclaves complotèrent de s'emparer de son argent et mirent Appius dans une barque, faisant semblant de le transférer vers un endroit plus sûr; mais contre toute attente, il arriva au port alors que leur bateau coula et qu'ils périrent tous. Publius, questeur de Brutus, fut sollicité par le parti d'Antoine pour trahir son chef, mais il refusa, et fut pour cette raison proscrit. Après, il retrouva la citoyenneté et devint l'ami d'Octave. Un jour qu'Octave était venu chez lui, Publius lui montra des images de Brutus, et Octave l'en félicita. VII. 52. Ce qui précède est un résumé des cas les plus remarquables où des proscrits furent perdus ou sauvés. J'en ai omis beaucoup d'autres. En même temps que ces événements se passaient à Rome, toutes les régions en dehors d’Italie furent déchirées par des guerres à cause de cette révolution. Les plus importantes se déroulèrent en Afrique entre Cornificius et Sextius, en Syrie entre Cassius et Dolabella, et en Sicile contre Pompée. Beaucoup de villes souffrirent les horreurs du siège. Je passerai sous silence les plus petits et je ne parlerai que des plus grands, et particulièrement de la prise de Laodicée connue de tous, de Tarse, de Rhodes, de Patara, et de Xanthos. Je vais parler brièvement de chacune d'elles. 53. Cette région de l'Afrique que les Romains prirent aux Carthaginois, ils l'appellent encore la vieille Afrique. La partie qui appartenait au roi Juba et qui fut prise plus tard par Caius César, ils l'appellent pour cette raison la nouvelle Afrique; on peut aussi l'appeler l'Afrique numidienne. Donc Sextius, qui, nommé par Octave, avait la charge de la nouvelle Afrique, somma Cornificius de lui laisser la vieille Afrique parce que tout le pays avait été donné à Octave lorsque les triumvirs se partagèrent l'empire. Cornificius répondit qu'il ne reconnaissait pas cette attribution que les triumvirs avaient faite eux-mêmes, et que puisqu'il avait reçu le gouvernement du Sénat, il ne le rendrait à personne sans l'ordre du Sénat. Ce fut l'origine des hostilités entre eux. Cornificius avait l'armée la plus forte et la plus nombreuse. Celle de Sextius était plus agile bien qu'inférieure en nombre : grâce à cela, il put l'emporter et détacher de Cornificius les régions de l'intérieur jusqu'à ce qu'il fût assiégé par Ventidius, un lieutenant de Cornificius, qui s'attaqua à lui avec des forces supérieures et à qui il résista vaillamment. Laelius, un autre lieutenant de Cornificius, ravagea la province de Sextius, s'installant devant Cirta dont il fit le siège. 54. Tous deux envoyèrent des ambassadeurs pour demander l'alliance du Roi Arabio et de ceux qu'on appelait Sittiens qui reçurent ce nom dans les circonstances suivantes. Un certain Sittius qui était accusé à Rome, s'enfuit pour éviter le procès. Rassemblant une armée en Italie et en Espagne, il passa en Afrique où il s'alliait tantôt avec l'un tantôt avec l'autre des rois qui se faisaient la guerre en ce pays. Comme ceux qui se joignaient à lui étaient toujours victorieux, Sittius acquit de la gloire, et son armée devint fort efficace. Quand Caius César poursuivit les partisans de Pompée en Afrique, Sittius le rejoignit et mit en déroute un général célèbre de Juba, Saburra, et il reçut de César, comme récompense pour ces services, le territoire de Masinissa, pas en entier, mais la meilleure partie. Masinissa était le père de cet Arabio et l'allié de Juba. César donna son territoire à ce Sittius et à Bocchus, roi de Maurétanie, et Sittius partagea sa propre part entre ses soldats. Arabio à ce moment-là s'enfuit chez le fils de Pompée en Espagne, mais revint en Afrique après la mort de César et continua à envoyer des détachements de ses hommes au plus jeune fils de Pompée que celui-ci renvoyait après les avoir bien formés, et ainsi il expulsa Bocchus de son territoire et tua Sittius par ruse. Bien que pour ces raisons son cœur penchât pour les partisans de Pompée, il décida néanmoins de s'opposer à ce parti parce qu'il n'avait pas de chance, et rejoignit Sextius grâce auquel il acquit les faveurs d'Octave. Les Sittiens le rejoignirent également en raison de leur amitié pour César l'Ancien. 55. Ainsi Sextius reprenant courage fit une sortie lors de laquelle Ventidius fut tué et son armée s'enfuit en déroute. Sextius la poursuivit, la massacra et fit des prisonniers. Quand Laelius apprit la nouvelle, il leva le siège de Cirta et rejoignit Cornificius. Sextius, enhardi par son succès, avança contre Cornificus lui-même à Utique et campa en face de lui bien que ce dernier eût des forces supérieures. Cornificius envoya en reconnaissance Laelius avec sa cavalerie, Sextius ordonna à Arabio de l'attaquer avec sa propre cavalerie, et Sextius lui-même avec ses troupes légères attaqua le flanc de l'ennemi et le mit dans une telle confusion que Laelius, bien qu'invaincu, craignit que sa retraite ne fût coupée, et s'empara d'une colline voisine. Arabio attaqua ses arrières, tua beaucoup d’ennemis, et encercla la colline. Cornificius voyant cela fit une sortie avec la plupart de ses forces pour aider Laelius. Sextius, qui était sur ses arrières, se précipita et l'attaqua, mais Cornificius se retourna contre lui et le repoussa en perdant beaucoup d'hommes. 56. Pendant ce temps, Arabio, avec quelques hommes, s'insinua jusqu'au camp de Cornificius sans se faire voir, passant par des rochers escarpés, escaladant un précipice. Quand le camp fut pris, Roscius qui le gardait offrit sa gorge à un de ses écuyers et se tua. Cornificius, fourbu par l'engagement, se retira vers Laelius sur la colline, ne sachant pas encore ce qui était arrivé à son camp. Tandis qu'il se retirait, la cavalerie d'Arabio le chargea et le tua, et quand Laelius, regardant vers le bas de la colline, vit ce qui s'était produit, il se suicida. Comme leurs chefs étaient morts, les soldats s'enfuirent de tous les côtés. Des proscrits qui se trouvaient avec Cornificius, certains partirent pour la Sicile, d'autres cherchèrent refuge partout où ils le purent. Sextius donna beaucoup de butin à Arabio et aux Sittiens, mais il fit passer les villes à Octave et leur accorda à toutes le pardon. 57. Ce fut la fin de la guerre en Afrique entre Sextius et Cornificius qui sembla de peu d'importance en raison de la rapidité avec laquelle elle se fit. En reprenant le récit de Cassius et de Brutus, je vais répéter quelques faits dont j'ai déjà parlé afin de les remettre en mémoire. Quand César fut assassiné, ses meurtriers s'emparèrent du Capitole, et quand l'amnistie leur fut votée, ils en descendirent. Le peuple fut fort triste lors de l'enterrement de César et parcourut la ville à la poursuite de ses meurtriers. Ces derniers se défendirent des toits de leurs maisons et ceux d'entre eux qui avait été nommés par César lui-même comme gouverneurs de provinces, quittèrent immédiatement la ville. Mais Cassius et Brutus étaient encore préteurs de la ville bien que Cassius eût été nommé par César gouverneur de Syrie et Brutus de Macédoine. Comme ils ne pouvaient prendre immédiatement leurs charges et qu'ils avaient peur de rester en ville, ils s'en allèrent bien qu’encore préteurs, et le Sénat, pour leur faire plaisir, leur donna la charge de l'approvisionnement en blé pour qu'on ne pût dire qu'ils s'étaient échappés au cours de leur charge. Quand ils furent partis, les provinces de Syrie et de Macédoine furent données aux consuls Dolabella et Antoine contre la volonté du Sénat. Néanmoins, la Cyrénaïque et la Crète furent données à Brutus et à Cassius en échange. Ils refusèrent ces provinces en raison de leur insignifiance, et c'est pourquoi ils commencèrent à rassembler des troupes et de l'argent afin d'envahir la Syrie et la Macédoine. 58. Pendant qu'ils étaient ainsi occupés, Dolabella tua Trebonius en Asie et Antoine assiégea Decimus Brutus en Gaule Cisalpine. Le Sénat indigné décréta Dolabella et Antoine ennemis publics, et rendit à Brutus et à Cassius leurs anciens commandements et ajouta l'Illyrie à celui de Brutus. Il ordonna en outre à tous les gouverneurs des provinces et aux armées romaines, entre l'Adriatique et la Syrie, d'obéir aux ordres de Cassius et de Brutus. Alors Cassius devançant Dolabella entra en Syrie où il prit les insignes de gouverneur et obtint plus de douze légions qui avaient été enrôlées et formées par Caius César bien auparavant. Une de celles que César avait laissées en Syrie quand il pensait faire la guerre aux Parthes était placée sous le commandement de Caecilius Bassus, mais en pratique c'était Sextus Julius, un jeune homme de sa parenté, qui la commandait. Ce Julius avait de mauvaises habitudes qui menèrent la légion dans des dissipations honteuses, et un jour il insulta Bassus qui lui faisait des remontrances. Ensuite, il convoqua Bassus et comme ce dernier tardait, il ordonna qu'on le fît venir de force. Il y eut alors une bagarre honteuse, et quelques coups furent donnés à Bassus, ce qui offensa l'armée et Julius fut tué. Cet acte fut aussitôt suivi de regrets, et on craignit César, et ils firent alors le serment de combattre à mort si on leur accordait le pardon et la réconciliation; et ils obligèrent Bassus à faire le même serment. Ils débauchèrent une autre légion et toutes les deux s'entraînèrent ensemble. César envoya Staius Murcus contre eux avec trois légions, mais ils résistèrent bravement, Marcius Crispus fut alors envoyé de Bithynie pour aider Murcus avec trois légions supplémentaires, et Bassus fut alors assiégé par six légions au total. 59. Cassius s'occupa rapidement de ce siège et prit aussitôt le commandement de l'armée de Bassus avec son consentement, et ensuite, celui des légions de Murcus et de Marius qui les lui donnèrent amicalement et en obéissant en tous points au décret du Sénat. Presque en même temps, Allienus qui avait été envoyé en Egypte par Dolabella, ramenait de ce pays quatre légions composées de soldats qui s'étaient dispersés après les désastres de Pompée et de Crassus ou qui avaient été laissés avec Cléopâtre par César. Cassius l'encercla inopinément en Palestine alors qu'il ignorait ce qui s'était produit, et le força de s'associer à lui et de lui donner son armée, car il n'osa pas combattre avec quatre légions contre huit. Ainsi, contrairement à toute attente, Cassius prit possession de douze légions d'élite auxquelles s'ajoutèrent un certain nombre d'archers parthes à cheval, attirés par la réputation qu'il avait acquise chez eux quand, questeur de Crassus, il s'était montré plus habile que ce général. 60. Dolabella passait son temps en Ionie où il tua Trebonius, préleva des tributs sur les villes, et loua une force navale avec l'aide de Lucius Figulus, chez les Rhodiens, les Lyciens, les Pamphyliens et les Ciliciens. Quand tout fut prêt, il avança vers la Syrie, conduisant lui-même deux légions par voie de terre alors que Figulus arrivait par la mer. Quand il eut connaissance des forces de Cassius, il se rendit à Laodicée, une ville qui lui était amie, située sur une péninsule, fortifiée du côté terrestre et possédant une rade de sorte qu'on pouvait s'approvisionner facilement par eau et naviguer en sécurité toutes les fois qu'on le souhaitait. Quand Cassius apprit cela, craignant que Dolabella lui échappât, il fit construire un monticule à travers l'isthme, de deux stades de longueur, composé de pierres et de toutes sortes de matériaux pris dans les maisons et les tombeaux situés en dehors de la ville, et en même temps, il manda des navires de Phénicie, de Lycie et de Rhodes. 61. Comme tous refusaient sauf Sidon, il engagea un combat naval contre Dolabella au cours duquel quelques bateaux furent coulés des deux côtés, et Dolabella en captura cinq avec leurs équipages. Puis, Cassius envoya de nouveau des messagers à ceux qui avaient rejeté sa demande, et aussi à Cléopâtre, reine d'Égypte, et à Sérapion, le gouverneur de Cléopâtre à Chypre. Les Tyriens, les Aradiens et Sérapion, sans consulter Cléopâtre, envoyèrent les navires qu'ils avaient à Cassius. La reine s'excusa parce que l'Égypte souffrait alors de la famine et de la peste, mais en fait, elle aidait Dolabella à cause de ses relations avec César l'Ancien. C'était la raison pour laquelle elle lui avait envoyé les quatre légions avec Allienus et elle tenait une autre flotte prête à l'aider qui était retardée par des vents défavorables. Les Rhodiens et les Lyciens répondirent qu'ils n'aideraient ni Cassius ni Brutus dans des guerres civiles et que s'ils avaient fourni des navires à Dolabella, ils l'avaient fait uniquement pour lui fournir une escorte, ne sachant pas qu'ils seraient utilisés pour la guerre. 62. Quand Cassius fut de nouveau prêt avec les forces à sa disposition, il attaqua Dolabella une seconde fois. La première bataille fut douteuse, mais lors de la seconde Dolabella fut battu sur mer. Alors, Cassius termina son monticule et attaqua les murs de Dolabella jusqu'à ce qu'ils fussent ébranlés. Il essaya sans succès de suborner Marsus, le capitaine de nuit, mais il soudoya les centurions de la garde de jour, et alors que Marsus se reposait, il entra de jour par quelques petites portes qui lui furent secrètement ouvertes les unes après les autres. Quand la ville fut prise, Dolabella offrit sa tête à son garde du corps et lui dit de la couper et de la porter à Cassius pour garder la vie. Le garde la coupa, mais se tua aussi, et Marsus se suicida. Cassius fit prêter serment à l'armée de Dolabella pour son propre service. Il pilla les temples et le trésor de Laodicée, punit les premiers citoyens et exigea des autres de très lourdes contributions de sorte que la ville fut réduite à une extrême misère. 63. Après la prise de Laodicée, Cassius s'élança sur l'Égypte. Ayant appris que Cléopâtre était sur le point de rejoindre Octave et Antoine avec une flotte puissante, il décida de l'empêcher de lever l'ancre et de punir la reine pour son intention. Il avait pensé auparavant que la situation de l'Égypte se prêtait fort bien à ses projets parce qu'elle était ruinée par la famine et n'avait aucune armée étrangère considérable, maintenant que les forces d'Allienus étaient parties. Alors qu'il était plein d'ardeur, d'espoirs, et que le moment était favorable, Brutus le rappela à la hâte en lui disant qu'Octave et Antoine naviguaient sur l'Adriatique. Cassius, à contrecœur, renonça à ses espérances sur l'Égypte. Il renvoya également les archers parthes avec des présents, envoya avec eux des ambassadeurs à leur roi pour demander beaucoup de troupes auxiliaires. Cette force arriva après la bataille décisive, ravagea la Syrie et plusieurs provinces voisines jusqu'à l'Ionie, et alors rentra chez elle. Cassius laissa son neveu en Syrie avec une légion et envoya d'abord sa cavalerie en Cappadoce : ils tuèrent Ariobarzane pour avoir comploté contre Cassius et ils se saisirent de ses grands trésors et d'autres approvisionnements militaires et les apportèrent à Cassius. 64. Les habitants de Tarse étaient divisés en factions. Une de ces factions avait couronné Cassius qui fut le premier sur place. L'autre avait fait la même chose pour Dolabella qui était arrivé après. Toutes les deux avaient agi ainsi au nom de la ville. Comme les habitants avaient honoré chacun à son tour, l’un et l’autre traitèrent la ville avec mépris pour sa versatilité. Quand Cassius battit Dolabella, il préleva un impôt de quinze cents talents. Ne pouvant trouver l'argent, et pressés de payer à cause de la violence des soldats, les habitants vendirent d'abord tous les biens publics et ensuite, ils transformèrent en argent tous les ustensiles sacrés utilisés lors des cortèges religieux et les cadeaux faits au temple. Comme ce n'était pas suffisant, les magistrats vendirent les personnes libres comme esclaves, d'abord les filles et les garçons, ensuite les femmes et les vieillards malheureux qui rapportèrent très peu, et finalement les jeunes gens. La plupart de ces derniers se suicidèrent. Enfin, Cassius, à son retour de Syrie, s'apitoya sur leurs douleurs et les libéra du reste de la contribution. 65. Telles furent les calamités qui s'abattirent sur Tarse et sur Laodicée. Alors, Brutus et Cassius se réunirent. Brutus voulait réunir leurs armées et faire de la Macédoine leur principal objectif puisque l'ennemi avait quarante légions dont huit avaient déjà franchi l'Adriatique. Cassius était d'avis que l'on pouvait encore négliger l'ennemi, croyant qu'elles dépériraient d'elles-mêmes par manque d'approvisionnements en raison de leur grand nombre. Il pensait qu'il valait mieux réduire les Rhodiens et le Lyciens qui étaient alliés d'Octave et d'Antoine et qui possédaient des flottes de peur qu'elles n'attaquassent les arrières des républicains tandis que ces derniers étaient occupés avec l'ennemi. C'est ce qu'ils décidèrent. Ils se séparèrent, Brutus se dirigeant contre les Lyciens et Cassius contre Rhodes, ville où il avait été élevé et instruit dans la littérature de la Grèce. Comme il devait faire face à des hommes supérieurs dans les questions navales, il prépara ses propres navires avec soin, les remplit de troupes et alla les entraîner à Myndus.
66.
Les notables rhodiens étaient effrayés de la perspective d'un conflit avec les
Romains, mais les gens du peuple en étaient fiers parce qu'ils se rappelaient
les anciennes victoires remportées par des hommes de caractères différents. Ils
mirent à la mer leurs trente-trois meilleurs navires, mais ce faisant, ils
envoyèrent quand même des messagers à Myndus pour demander à Cassius de ne pas
mépriser Rhodes qui s'était toujours défendue contre ceux qui la méprisaient, et
de ne pas négliger le traité qui avait été conclu entre Rhodes et Rome selon
lequel ils ne devaient pas porter les armes les uns contre les autres. S'il les
accusait de ne pas l'aider militairement, ils seraient heureux d'en être
informés par le Sénat romain, et si celui-ci le leur demandait, ils
apporteraient leur aide. 67. Alors ils élurent Alexandre prytane, c'est le magistrat qui exerce le pouvoir suprême parmi eux, et Mnaseas amiral de la flotte. Cependant, ils envoyèrent encore un autre ambassadeur à Cassius en la personne d'Archelaos qui avait été son professeur de littérature grecque à Rhodes pour lui présenter une requête plus sérieuse. Celui-ci, prenant la main droite de Cassius d'une façon familière lui dit : « Toi, l'ami des Grecs, ne détruis pas une ville grecque. Toi, l'ami de la liberté, ne détruis pas Rhodes. Ne ternis pas la gloire d'un état dorique invaincu jusqu'ici. N'oublie pas les histoires célèbres que tu as apprises à Rhodes et à Rome : à Rhodes, ce que les Rhodiens ont accompli contre des états et des rois (et particulièrement contre Demetrius et Mithridate, qui étaient considérés invincibles), au nom de cette liberté au nom de laquelle tu prétends te battre maintenant ; à Rome, les services que nous vous avons rendus parmi d'autres quand nous avons combattu avec vous contre Antiochus le Grand, et grâce auxquels notre nom est inscrit sur des monuments en notre honneur. 68. « Et cela, Romains, pour notre race, pour notre dignité, pour notre indépendance jusqu'ici, pour notre alliance et pour notre bienveillance envers vous ; quant à toi, Cassius, tu dois un respect particulier à cette ville où tu as été élevé et instruit, où tu as vécu, où tu as habité et où tu as fréquenté ma propre école. Tu me dois le respect à moi qui espérais m'enorgueillir de cela en d'autres moments alors que maintenant je me sers de cette relation au nom de mon pays afin qu'il ne soit pas obligé de faire la guerre avec toi qui y as été éduqué et nourri. De deux choses l'une : ou les Rhodiens périront tous ou ce sera toi, Cassius. Outre ma supplication, je te conseille de prendre comme guides les dieux à chaque moment tant que tu es occupé à des tâches si importantes au nom de l'empire romain. Vous, Romains, vous avez juré par les dieux quand Caius César a récemment conclu le traité avec nous, et aux serments vous avez ajouté des libations et avez donné votre main droite, assurances valables même parmi les ennemis; doivent-elles ne pas l'être pour des amis et des gens qui vous ont nourris? Sans compter la crainte du jugement des dieux, respectez les avis de l'humanité qui ne considère rien de plus vil que la violation des traités, raison pour laquelle les violateurs ne sont respectés ni par leurs amis ni par leurs ennemis. » 69. Quand le vieil homme eut fini de parler, il ne lâcha pas la main de Cassius, mais y laissa tomber des larmes de sorte que Cassius rougit à ce spectacle et en eut quelque honte. Alors, il retira sa main et dit : « Si tu n'as pas conseillé aux Rhodiens de me faire du mal, je ne te ferai pas de mal. Si tu leur as montré le bon chemin et qu'ils ne t'ont pas suivi, je te vengerai. Il est clair que j'ai subi des injustices. La première, c'est quand j'ai demandé de l'aide et que je fus injurié par mes instructeurs et nourriciers. Ensuite, quand ils ont préféré Dolabella à moi-même, Dolabella, qu'ils n'avaient ni nourri ni éduqué. Et le pire, Rhodiens, qui aimez la liberté, c'est que moi, Brutus et les hommes les plus nobles du Sénat, que vous voyez ici, nous étions des fugitifs de la tyrannie essayant de libérer leur pays alors que Dolabella cherchait à l'asservir pour d'autres que vous favorisez également tout en feignant de rester neutres dans nos guerres civiles. Ce serait une guerre civile si nous aussi nous visions la puissance suprême, mais c'est uniquement une guerre de la république contre la monarchie. Et vous, qui faites appel à moi au nom de votre propre liberté, vous avez refusé votre aide à la république. Tout en professant l'amitié pour les Romains, vous n'avez aucune pitié de ceux qui sont condamnés à mort et à la confiscation sans procès. Vous feignez de vouloir entendre la voix du Sénat qui souffre de ces maux et ne peut encore se défendre. Mais le Sénat vous avait répondu à l'avance quand il a décrété que tous les peuples de l'Orient devraient aider Brutus et moi-même. 70. « Tu rappelles que vous nous avez aidés quand nous nous étendions (vous en avez reçu des bienfaits et des récompenses en abondance), mais tu oublies que dans notre adversité vous n'avez pas combattu avec nous pour la liberté et la sécurité. Même si nous n'avions eu aucune relation avec vous, vous auriez dû, comme doriens, au moins combattre volontairement pour la défense de la république romaine. Au lieu de penser et faire ainsi, vous nous citez des traités - traités conclus avec vous par Caius César, le chef de la monarchie - et ces traités aussi indiquent que les Romains et les Rhodiens se porteront mutuelle assistance en cas de besoin. Aidez d |