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Appien

guerres civiles

livre i

TEXTE GREC

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APPIEN d'Alexandrie (né sous Trajan, mort après 160 P.C.N.) qui devint "procurateur" dans l'administration impériale sous Antonin, a écrit une histoire romaine en divisant son oeuvre en fonction des guerres. Il a intercalé cinq livres de Guerres civiles (des Gracques à Auguste).

Il y a un mélange de plusieurs traductions, celle de Combes-Doubius et pour certains chapitres une traduction d'une édition anglaise trouvée sur Internet (à propos de Drusus et de la guerre sociale).

APPIEN, Histoire des guerres civiles de la république romaine, Livre premier, traduction Combes-Dounous, imprimerie des frères Mame, 1808.

 


 

1. Chez les Romains, le peuple et le sénat eurent de fréquentes altercations au sujet de la confection des lois, de l'abolition des dettes, du partage des terres et des élections aux magistratures. Mais ces altercations ne dégénéraient point en guerre civile. On n'en venait point aux mains. Ce n'étaient que de simples dissentiments, des contentions autorisées par les lois, où l'on avait soin de conserver les égards et le respect que l'on se devait lis uns aux autres. Dans une circonstance où l'on avait fait prendre les armes au peuple pour marcher centre l'ennemi de la république, il ne fit pas usage des armes qu'il avait à sa disposition, mais il se retira sur le mont qui prit de là le nom de Sacré. Là, sans se livrer à aucun acte de violence, il créa des magistrats spécialement destinés à veiller à la conservation de ses droits. Ces magistrats furent appelés tribuns du peuple. Leur principale attribution fut de mettre un frein à l'autorité des consuls choisis parmi les membres du sénat et d'empêcher qu'ils n'exerçassent un pouvoir absolu dans la république. Dès lors les magistratures furent séparées par des sentiments encore plus vifs de haine et de rivalité, et le sénat et le peuple se les répartirent, chacun des deux avec l'idée que l'avantage pour le nombre des magistrats lui assurerait la supériorité sur ceux de l'autre parti. Au milieu de ces dissensions, Coriolan fut injustement chassé de Rome. Il se retira chez les Volsques, et prit les armes contre sa patrie.

2. C'est le seul exemple de ce genre qu'offrent les anciennes querelles des Romains; encore fut-il donné par un banni. Jamais d'ailleurs glaive ne fut porté dans les assemblées politiques. Jamais meurtre n'y fut commis. Tibérius Gracchus fut le premier qui, alors qu'il était tribun de la plèbe et pendant qu'il proposait des lois, périt dans une sédition. Avec lui furent massacrés, dans le sein même du Capitole, plusieurs de ceux qui s'y trouvèrent enfermés. Après ce tragique événement, les séditions n'eurent plus de terme. L'esprit de discorde s'exalta également des deux côtés. On s'arma fréquemment de poignards, et il y eut dès lors peu d’assemblées, soit dans les temples, soit au Champ-de-mars, soit au Forum, qui ne fussent ensanglantées par le meurtre des tribuns, des préteurs, des consuls, des candidats pour ces magistratures ou de tout autre personnage considérable. Chaque jour on s'insultait avec plus d'audace, et le honteux mépris des lois et de la justice allait en croissant. Le mal fit enfin de si grands progrès que l'on conspira ouvertement contre la république. De nombreuses, de fortes armées furent dirigées contre la patrie. On vit ceux qui se disputaient ou les magistratures, ou la confiance des légions, s’exiler, se condamner, se proscrire réciproquement. Déjà existaient des hommes puissants, et des chefs de parti avides de la monarchie. Les uns ne déposaient plus le commandement des armées qui leur avaient été confiées par le peuple ; les autres levaient des troupes sans autorisation légale, dans la vue de se mettre en mesure contre leurs adversaires, puis s'opposaient entre eux. Chaque fois qu'un groupe s'emparait de Rome, les autres entraient en lutte, soi-disant pour combattre leurs rivaux, mais, en effet, pour anéantir la république. De là les invasions de Rome à force ouverte ; de là le massacre impitoyable de tout ce qui se présentait; de là les proscriptions, les exils, les confiscations ; de là les affreuses tortures que l'on fit souffrir à quelques citoyens.

3. Tous ces genres de cruauté furent prodigués jusqu'à ce qu'un des chefs de parti, cinquante ans au plus après Gracchus, Cornélius Sylla, guérissant le mal par le mal, s'empara pour longtemps de la monarchie, en envahissant ce qu'on appelait la dictature, magistrature formidable à laquelle on avait recours pour six mois dans les circonstances les plus critiques, et dont on n'avait point usé depuis de longues années. Sylla donc, moitié violence, moitié nécessité, quoique l'on dît que c'était par élection, s'étant emparé de la dictature perpétuelle, fut le premier, que je sache, des tyrans qui ait osé abdiquer spontanément le pouvoir suprême parce qu'il s'en était lassé. Il osa même annoncer hautement qu'il serait prêt à répondre à ceux qui se présenteraient pour lui demander compte de sa conduite. Pendant longtemps, tous les Romains le virent, devenu homme privé, se promener au milieu du Forum, et rentrer chez lui sans éprouver insulte quelconque : tant il en imposait encore à tous les esprits, soit par la terreur de son ancienne autorité, soit par l'étonnante magnanimité de son abdication, soit par la circonspection qu'inspirait la déclaration qu'il avait faite, qu'il serait toujours prêt à rendre raison de tous les actes de sa dictature, soit par l'impression de tout autre sentiment philanthropique, soit enfin par la considération du bien public qui était résulté de sa tyrannie. Sous Sylla, en effet, l'activité des factions resta suspendue, et ce soulagement compensa les maux de son despotisme.

4. Après lui les factions s'agitèrent de nouveau, comme elles avaient fait auparavant, jusqu'à ce que Caïus César, investi depuis longues années du commandement des Gaules, sur l'ordre que lui fit notifier le sénat de déposer ce commandement, s'y refusa, en donnant pour raison, "que cet ordre n'émanait point du sénat, mais qu'il voyait que Pompée, étant son ennemi personnel, visait à le dépouiller de son commandement, pendant qu'il demeurerait lui-même à la tête de l'armée qu'il commandait en Italie : qu'en conséquence il proposait, ou que l'un et l'autre conservât son autorité militaire, afin de n'avoir rien à redouter de son antagoniste, ou que Pompée licenciât ses légions, et que rentrant dans la condition d'homme privé, ainsi qu'alors il y rentrerait lui-même de son côté, il se replaçât, comme lui, sous l'empire des lois." Ni l'une ni l'autre de ces propositions n'ayant été acceptée, César partit des Gaules et marcha contre sa patrie pour y combattre Pompée. Arrivé à Rome enseignes déployées, il résolut de poursuivre son ennemi qui avait fait retraite en Thessalie. Après avoir gagné contre lui une grande bataille, il prit le chemin de l'Égypte, où Pompée vaincu s'était réfugié. L'assassinat commis par les Égyptiens sur la personne de ce dernier permit à César de retourner bientôt à Rome. Il ne fit en Égypte que le séjour nécessaire pour y établir son autorité, et pour y consolider celle des rois qui la gouvernaient. César venait de se montrer supérieur, par les talents militaires, au plus renommé des chefs du parti qui lui était opposé, à celui auquel les plus brillants exploits avaient fait donner le surnom de Grand. Personne ne devait donc plus oser prétendre mettre un frein à sa puissance. A l'exemple donc de Sylla, il s'investit de la dictature perpétuelle. Cet événement enchaîna de nouveau toutes les factions, jusqu'à ce que Brutus et Cassius, soit jalousie de l'excès de l'autorité de César, soit zèle pour la liberté politique du peuple romain, assassinèrent, en plein sénat, le dictateur, comblé de la faveur populaire, et devenu très habile dans la science de gouverner. Les plébéiens donnèrent les témoignages des plus grands regrets à sa mort. On fit de tous les côtés des perquisitions contre ses assassins. Ses restes furent inhumés au milieu du Forum. Un temple fut bâti sur le lieu même où avait été son bûcher, et on lui décerna un culte et des sacrifices ainsi qu'à un Dieu.

5. Les factions, encore un coup, réveillées et puissamment accrues, firent d'énormes progrès. On vit reparaître les meurtres, les exils, les proscriptions des sénateurs et de ceux qu'on appelait chevaliers, horreurs que chacun des partis se prodiguait réciproquement. Les factieux s'abandonnaient leurs ennemis respectifs, sans aucun égard pour les droits du sang ni de l'amitié : tant les affections naturelles et domestiques étaient étouffées par la frénésie de l'esprit de faction! On porta l'audace jusqu'au partage que firent entre eux de l'empire romain, comme d'une propriété particulière (chose épouvantable), les triumvirs, Antoine. Lépide, et celui qui, d'abord nommé Octave, prit ensuite le nom de César, soit parce qu'il était son parent, soit parce qu'il avait été institué son héritier. Ce partage consommé, ils ne tardèrent pas à s'attaquer l'un l'autre, connue de raison. Octave, plus habile et plus expérimenté que ses deux rivaux, commença par enlever à Lépide la Libye qui lui était échue: et à peine il l'eut dépouillé de toute autorité, qu'il marcha contre Antoine, le battit à Actium, et lui ôta toutes les provinces, depuis la Syrie jusqu'au golfe Adriatique. Après ces succès, dont l'importance excita l'admiration des uns et la terreur des autres, Octave s'embarqua et alla conquérir l'Égypte, le plus ancien des royaumes alors existants, celui qui avait été le plus puissant depuis la mort d'Alexandre, et le seul qui manquât aux Romains pour élever leur empire au point où il est aujourd'hui. De si grandes choses lui firent donner le surnom d'Auguste de son vivant, phénomène dont les Romains n'avaient point encore eu d'exemple. Elles l'élevèrent aux yeux de Rome, et de toutes les nations auxquelles elle donnait des lois, à un degré de puissance supérieur même à celui où César était parvenu. Il n'eut plus besoin ni d'élection ni de suffrage, pas même de dissimulation ni d'hypocrisie. La perpétuité du pouvoir entre ses mains, la consistance qu'il sut lui donner, son bonheur en toutes choses, et le poids imposant de son nom, firent qu'il laissa l'empire à ses descendants comme un patrimoine.

6. Ce fut ainsi qu'après la tourmente successive de plusieurs factions, la forme du gouvernement de l'État ramena la concorde par la monarchie. J'entreprends d'écrire l'histoire de ces événements mémorables. Elle doit intéresser ceux qui se plaisent à contempler, d'un côté, le tableau de l'amour démesuré de la domination, du désir effréné de la puissance: de l'autre, celui de la plus patiente inertie, et des maux sans nombre qui résultent de toutes ces causes. Je me livre à ce travail d'autant plus volontiers, que plusieurs de ces événements ayant précédé ceux qui changèrent le sort de l'Égypte, et finissant ensuite par se mêler avec eux, il était dans l'ordre de les faire marcher les premiers. Car l'Égypte fut conquise pendant la querelle d'Antoine et d'Octave. L'appui que Cléopâtre prêtait à Antoine en fut le motif. Je diviserai les matières, à cause de leur abondance. Je renfermerai dans la première partie les choses qui se passèrent depuis Sempronius Gracchus jusqu'à la mort de Sylla. J'embrasserai dans la seconde celles qui eurent lieu depuis la mort de Sylla jusqu'à la mort de César. Les trois autres parties embrasseront tout ce que firent les triumvirs l'un contre l'autre, et contre le peuple romain, jusqu'au dénouement de toutes les séditions qui en fut l'acte le plus important, c'est-à-dire jusqu'à la bataille d'Actium, gagnée par Octave contre Antoine et Cléopâtre, et qui nous servira de début pour l'histoire d'Égypte.

7. En s'emparant progressivement de l'Italie par les armes, les Romains avaient l'habitude de confisquer une partie du territoire du peuple vaincu pour y bâtir une ville, ou de fonder, dans les villes déjà existantes, une colonie composée de citoyens romains. Ils imaginèrent de substituer cette méthode à celle des garnisons. La partie de territoire dont ils s'étaient rendus propriétaires par conquête, ils la distribuaient immédiatement, si elle était cultivée, à ceux qui venaient s'y établir ; sinon ils la vendaient ou la donnaient à ferme : si, au contraire, elle avait été dévastée par la guerre, ce qui était le plus souvent le cas, sans attendre le moment de la distribuer par le sort, ils la mettaient aux enchères telle qu'elle était, et n'importe qui pouvait l'exploiter, moyennant une redevance annuelle en fruits : à savoir un dixième pour des terres susceptibles d'être ensemencées, un cinquième pour les terres à plantations. Celles qui ne pouvaient servir qu'au pâturage, il demandaient comme impôt une partie du gros et du petit bétail. Leur idée était de multiplier la population des peuples de l'Italie, qui leur paraissait la plus apte à supporter les travaux pénibles, afin d'avoir des auxiliaires pour leurs armées.
Mais ce fut le contraire qui se produisit. Les citoyens riches s'emparèrent de la plus grande partie des terres incultes, et, à la longue, ils se considérèrent comme des propriétaires immuables. Ils acquirent par persuasion, ou ils prirent par violence les petites propriétés des citoyens pauvres qui étaient leurs voisins. De vastes domaines succédèrent à de minces héritages. Les terres et les troupeaux furent mis dans les mains d'agriculteurs ou de pasteurs de condition servile, afin d'éviter les inconvénients que le service militaire faisait courir sur les hommes libres. Cette ruse des propriétaires amena une augmentation énorme des esclaves, qui, puisqu'il ne faisaient pas de service militaire, se multipliaient à leur aise. Le résultat fut que les riches devinrent plus riches et que les pauvres plus pauvres, et que la population des esclaves dans les campagnes augmenta tandis que celle des hommes libres diminua à cause du malaise, des contributions et du service militaire qui les accablaient ; et quand bien même ils jouissaient de quelque tranquillité, ils ne pouvaient que perdre leur temps dans l'oisiveté, parce que, d'un côté, les terres étaient entièrement dans les mains des riches, et que, de l'autre, ceux-ci employaient pour les cultiver des esclaves de préférence à des hommes libres.

8. Cet état de chose excitait le mécontentement du peuple romain. Car il voyait que les auxiliaires pour le service militaire allaient lui manquer, et que le maintien de sa puissance serait compromis au milieu d'une si grande multitude d'esclaves. On n'imaginait pas néanmoins de remède à ce mal, parce qu'il n'était ni facile, ni absolument juste de dépouiller de leurs possessions, de leurs propriétés agrandies, améliorées, enrichies de bâtiments, tant de citoyens qui en jouissaient depuis si longues années. Les tribuns du peuple avaient en effet anciennement éprouvé de grandes difficultés pour faire passer une loi, qui portait que nui citoyen ne pourrait posséder de ces terres au-delà de cinq cents arpents, ni avoir en troupeaux au-dessus de cent têtes de gros et de cinquante têtes de menu bétail. La même loi avait enjoint aux propriétaires de prendre à leur service un nombre déterminé d'hommes libres, pour être les surveillants et les inspecteurs de leurs propriétés. Ces dispositions de la loi furent consacrées par la religion du serment. Une amende fut établie contre ceux qui refuseraient de s'y conformer; et les portions de terres récupérées en conséquence, l'on devait en disposer sur-le-champ en faveur des citoyens pauvres et les leur aliéner à vil prix. Mais ni la loi ni les serments ne furent respectés. Quelques citoyens, afin de sauver les apparences, firent, par des transactions frauduleuses, passer leur excédent de propriété sur la tête de leurs parents; le plus grand nombre bravèrent la loi complètement.

9. Tel était l'état des choses, lorsque Tiberius Sempronius Gracchus, citoyen noble, animé de la plus noble ambition, singulièrement distingué par son éloquence, et, à tous ces titres, le plus renommé de tous les Romains, étant arrivé au tribunat, fit un discours solennel touchant la situation des peuples de l'Italie.
Il représenta que c'étaient eux qui rendaient le plus de services dans les armées ; qu'ils tenaient aux habitants de Rome par les liens de sang ; que néanmoins ils étaient sur le point de périr de misère et d'être anéantis par la dépopulation, sans que leur sort parût avoir nulle amélioration à attendre. D'un autre côté il jeta des regards d'animadversion sur les esclaves ; il parla de leur inutilité militaire, de leur perpétuelle infidélité envers leurs maîtres ; il exposa ce que venaient d'éprouver tout récemment, en Sicile, les propriétaires de cette contrée de la part de leurs esclaves, dont le nombre s'était grandement accru à l'ombre des travaux rustiques ; il rapporta que la guerre que les Romains avaient été obligés de porter dans cette île contre ces rebelles n'avait été ni facile, ni expéditive, mais qu'elle avait traîné en longueur, et même que les succès y avaient été mêlés de beaucoup de revers. A la faveur de ce discours, il proposa le renouvellement de la loi qui réglait que nul citoyen ne pourrait posséder au-delà de cinq cents arpents de terre ; il ajouta à ses anciennes dispositions que les enfants des propriétaires pourraient posséder la moitié de cette mesure ; et que trois citoyens, alternant chaque année, seraient nommés pour distribuer aux citoyens pauvres les terres dont la récupération serait opérée par la loi.

10. Ce fut ce dernier article de la loi qui excita principalement le mécontentement et l'animosité des riches. Ils ne pouvaient plus espérer tourner la loi comme auparavant, puisque l'exécution en était confiée à trois commissaires, et que, d'un autre côté, il leur était défendu d'acquérir ; car Gracchus y avait pourvu par la prohibition de toute espèce de vente. Aussi les voyait-on de toutes parts se réunir en particulier, se répandre en doléances, représenter aux citoyens pauvres qu'ils avaient arrosé leurs propriétés de leur propres sueurs ; qu'ils en avaient planté les arbres, construit les édifices; qu'ils avaient payé à quelques-uns de leurs voisins des prix d'acquisition qu'on leur allait enlever avec la terre achetée. Les uns disaient que leurs pères étaient inhumés dans leurs domaines; les autres, que leurs propriétés toutes patrimoniales n'étaient qu'un lot de succession entre leurs mains. Ceux-ci alléguaient que leurs fonds de terre avaient été payés avec les dots de leurs femmes, et que l'hypothèque dotale de leurs enfants reposait dessus. Ceux-là montraient les dettes qu'ils avaient contractées en devenant propriétaires. De tous les côtés on n'entendait que plaintes de cette nature, que clameurs mêlées d'indignation. Les citoyens pauvres répondaient à toutes ces doléances, que de leur ancienne aisance ils étaient tombés dans une extrême misère ; que cette détresse les empêchait de faire des enfants, faute d'avoir de quoi les nourrir ; ils alléguaient que les terres conquises avaient été le fruit de leurs expéditions militaires ; ils s'indignaient de se trouver privés de leur proportion dans ces propriétés ; en même temps ils reprochaient aux riches d'avoir préféré à des hommes de condition libre, à leurs concitoyens, à ceux qui avaient l'honneur de porter les armes, des esclaves, engeance toujours infidèle, toujours ennemie de ses maîtres, et par cette raison exclue du service militaire. Tandis qu'à Rome tout retentissait ainsi de plaintes et de reproches, les mêmes scènes s'offraient dans toutes les colonies romaines, dans toutes les villes, qui jouissaient du droit de cité. Partout la multitude, qui prétendait avoir un droit de communauté sur les terres conquises, était en scission ouverte avec les propriétaires, qui craignaient d'être spoliés. Les uns et les autres, forts de leur nombre, s'exaspéraient, provoquaient des séditions continuelles, en attendant le jour où la loi devait être présentée ; bien décidés, les uns à ne consentir d'aucune manière qu'elle fût sanctionnée, les autres à tout mettre en oeuvre pour la faire passer. Ils s'évertuèrent et se piquèrent d'émulation dans leurs intérêts respectifs, et chacun se prépara des deux côtés pour le jour des comices.

11. Quant à Gracchus, il avait principalement en vue d'augmenter non l'aisance, mais la population des citoyens romains. C'était là le point d'utilité le plus important de son entreprise ; et comme rien ne pouvait plus hautement ni plus puissamment intéresser l'Italie, il ne pensait pas qu'il y rencontrerait des obstacles.
Le jour donc où la loi devait être soumise aux suffrages étant arrivé, il prononça, avant toute chose, un long discours où étaient développés plusieurs motifs en faveur de la loi. Il demanda aux uns s'il n'était pas juste que des biens communs subissent une répartition commune. Il demanda aux autres s'ils n'avaient pas, dans tous les temps, plus à attendre des liens qui les unissaient à un concitoyen, qu'ils n'avaient à espérer d'un esclave. Aux uns il demanda si celui qui servait dans les armées de la république n'était pas plus utile que celui qui en était exclu : aux autres, si celui qui était personnellement intéressé au bien public, n'y était pas plus affectionné que celui qui n'y avait point de part. Sans s'arrêter longtemps sur ces comparaisons, comme peu susceptibles de controverse, il entra dans le détail des espérances et des craintes que devait avoir la patrie ; il exposa que la plus grande partie du territoire de la république était le fruit de la guerre, et que la conquête du reste de l'univers était promise aux Romains ; que dans ces circonstances, ils avaient sur toutes choses à réfléchir qu'ils étaient placés entre l'espérance et la crainte, ou de conquérir le reste du monde par l'accroissement de la population des plébéiens, ou de perdre par sa décadence, ainsi que par la jalousie de leurs ennemis, les conquêtes déjà consommées; il exalta la splendeur et la gloire de la première de ces perspectives; il exagéra les craintes et les dangers à l'égard de la seconde ; il invita les citoyens riches à considérer s'il ne convenait pas qu'à l'aspect de ces brillantes espérances de la patrie, ils consentissent à transmettre l'excédent de leurs propriétés à ceux qui donneraient des enfants à la république, et que, dans l'alternative d'un faible avantage et d'un très grand bien, ils donnassent la préférence à ce dernier. Il leur fit en même temps envisager qu'ils seraient suffisamment récompensés des soins qu'ils avaient donnés à leurs possessions, par la propriété imprescriptible que la loi assurait à chacun, à titre gratuit, de cinq cents arpents de terre, et de la moitié de cette quantité à chacun des enfants de ceux qui étaient pères de famille. Gracchus ayant par ce discours échauffé l'énergie des citoyens pauvres, et de tous ceux des autres citoyens qui étaient plus accessibles à la force de la raison qu'à l'amour de la propriété, ordonna au greffier de lire la loi.

12. Alors un des collègues de Gracchus, le tribun Marcus Octavius, qui s'était laissé gagner par les citoyens riches, ordonna, de son côté, au greffier de garder le silence. Or, chez les Romains, le tribun qui interposait son veto contre la loi proposée en arrêtait absolument l'émission. Gracchus, après avoir éclaté en reproches contre son collègue, ajourna l'assemblée au lendemain. Il s'entoura d'un appareil militaire important, dans la vue de forcer Octavius à se contraindre malgré lui. Il ordonna au greffier d'un ton menaçant de lire la loi à l'assemblée ; et le greffier se mit à lire. Mais Octavius lui ordonna de nouveau de se taire, et il obéit. Un combat de propos et d'invectives réciproques s'engagea soudain entre les tribuns. Le tumulte qui s'y mêla ne permettant point de mettre la loi en délibération, les grands conseillèrent aux tribuns de référer de leurs différends au sénat. Gracchus adopta cette proposition. Il ne doutait pas que les plus sensés d'entre les sénateurs ne fussent disposés en faveur de la loi. Il se rendit donc au sénat ; mais dans cette assemblée où l'on était moins nombreux que dans le Forum, les riches l'attaquèrent de manière qu'il se retira du sénat, et revint à l'assemblée du peuple, où il annonça que le lendemain on voterait sur la loi, ainsi que sur la question de savoir si un tribun qui, comme Octavius, se montrait l'ennemi des plébéiens, devait conserver ses fonctions. Les choses effectivement se passèrent de la sorte. Octavius, que rien ne pouvait intimider, renouvela son opposition à la loi ; et Gracchus fit alors, avant toute chose, délibérer sur son compte. Après qu'on eut recueilli les suffrages de la première tribu, qui vota la destitution d'Octavius, Gracchus se tourna de son côté et l'invita à se départir de son opposition. Sur son refus, on continua à recueillir les suffrages. Les tribus étaient alors au nombre de trente-cinq. Les dix-sept premières, dans leur animosité contre Octavius, avaient été unanimes ; et les suffrages de la dix-huitième devaient emporter la décision. Gracchus, encore une fois, se tournant du côté de son collègue, à la vue de l'assemblée, lui représenta l'extrême danger qui le menaçait ; il le pria avec instance de cesser de mettre obstacle à la loi la plus sacrée, et en même temps la plus importante pour toute l'Italie ; de ne pas contrarier plus longtemps l'intérêt qu'y attachait le peuple, à la cause duquel sa qualité de tribun lui faisait d'ailleurs un devoir de céder, et de ne pas braver la condamnation qui allait le dépouiller de sa magistrature. En terminant ce discours, Gracchus prit les dieux à témoin que c'était à contre-coeur qu'il provoquait le déshonneur d'un citoyen, son collègue ; mais Octavius demeura inébranlable ; et l'on continua de prendre les voix. A l'instant même, le décret du peuple fit rentrer le tribun dans la condition d'homme privé; et il s'échappa clandestinement de l'assemblée.

13. Quintus Mummius fut élu pour le remplacer et la loi agraire sanctionnée. Afin d'en assurer l'exécution, on nomma d'abord Gracchus, de qui elle était l'ouvrage, son frère qui portait le même nom que lui, et Appius Claudius son beau-père ; car le peuple craignait que la loi ne fût encore un coup éludée, si l'on ne confiait le soin de l'exécuter à Gracchus et à toute sa famille. Ce tribun, triomphant dans son succès et comblé d'éloges par le peuple, non pas comme le fondateur d'une seule cité, non pas comme le père d'un seul peuple, mais comme le père de tous les peuples de l'Italie, fut reconduit en pompe à sa maison. Cela fait, ceux dont les suffrages avaient décidé la victoire en faveur de la loi s'en retournèrent dans leurs foyers rustiques qu'ils avaient quittés pour ce motif. Leurs adversaires, encore mécontents, restèrent à Rome, et divulguèrent qu'aussitôt que l'année du tribunat de Gracchus serait expirée, ils se garderaient bien de réélire celui qui avait attenté à une sainte, à une inviolable magistrature, et qui avait jeté au milieu de l'Italie tant de germes de sédition.

14. On était déjà en été, et les élections pour le tribunat étaient prochaines. A mesure que l'époque de ces élections s'avançait, les citoyens riches parurent avoir manifestement agi pour que les suffrages fussent donnés de préférence à ceux qui se montreraient les plus ardents ennemis de Gracchus.
Celui-ci, de son côté, à l'aspect du danger qui s'approchait, craignant pour lui s'il n'était pas réélu tribun, fit inviter tous les citoyens des champs à se rendre à Rome pour donner leurs voix ; mais ils n'en eurent pas le temps, à cause des travaux de la saison. Pressé par le court intervalle qui devait s'écouler de là au jour des comices, Gracchus eut recours aux plébéiens de la ville ; il s'adressa à chacun d'eux tour à tour, les suppliant de le nommer tribun à la prochaine élection, afin de le mettre à couvert des périls auxquels il s'était exposé pour eux. Le jour des comices étant arrivé, les deux premières tribus donnèrent leurs suffrages à Gracchus. Les riches réclamèrent ; ils prétendirent que les lois ne permettaient pas que le même citoyen fût élu tribun deux fois de suite.
Cependant le tribun Rubrius, à qui la présidence de ces comices était échue par le sort, ne savait quel parti prendre sur cette question. Mummius, celui qui avait été nommé tribun en remplacement d'Octavius, invita son collègue Rubrius à lui céder la présidence, et il le fit. Les autres tribuns prétendirent que la présidence devait être réglée par le sort, et que, puisque Rubrius, à qui elle était d'abord échue, la quittait, le sort devait être de nouveau tiré entre tous. Une très vive altercation s'étant élevée à ce sujet, et Gracchus voyant qu'il avait le dessous, il renvoya l'élection au lendemain ; et n'ayant plus aucune espérance, il prit les vêtements noirs, quoique encore tribun. Il employa tout le reste de la journée à promener son fils dans le Forum, à le présenter et à le recommander à tous ceux qu'ils rencontrait, comme étant près lui-même de périr victime du ressentiment de ses ennemis.

15. Ce discours excitait parmi les citoyens pauvres une vive commisération, d'abord pour eux-mêmes, parce qu'ils sentaient que désormais toute égalité de droit serait anéantie, et qu'ils tomberaient nécessairement dans la dépendance des citoyens riches ; ensuite pour Gracchus personnellement, parce qu'il ne s'était exposé que pour leur avantage aux dangers qui le menaçaient. Aussi le reconduisirent-ils le soir en foule jusqu'à sa maison en l'invitant à prendre courage pour le jour suivant.
Gracchus reprit courage ; il réunit ses partisans de grand matin pendant qu'il était nuit encore; et après être convenu avec eux d'un signal, dans le cas où il faudrait en venir aux mains, il alla s'emparer du Capitole où devait se faire l'élection, et il occupa le lieu qui devait former le centre de l'assemblée. Pendant que les tribuns, ses collègues, lui cherchaient querelle d'un côté, et que de l'autre les citoyens riches intriguaient pour lui enlever les suffrages, il donna le signal convenu. Sur-le-champ ceux de son parti répondirent à ce signal par une énorme vocifération, et aussitôt les voies de fait se mirent de la partie. Un certain nombre de ses partisans l'entoura pour lui faire un rempart de leurs corps, tandis que les autres, retroussant leurs robes, s'emparant des verges qui étaient entre les mains des licteurs, et les mettant en pièces à force de frapper à tort et à travers, chassèrent les citoyens riches de l'assemblée avec tant de fracas, et chargés de tant de blessures, que les tribuns épouvantés prirent la fuite, et que les prêtres fermèrent la porte du temple. De toute part on courait, on se sauvait en désordre, on répandait des bruits vagues, tantôt que Tibérius avait fait destituer les autres tribuns (car on n'en voyait nulle part, c'est pourquoi on le présumait ainsi), tantôt qu'il s'était nommé lui-même tribun sans élection.

16. Sur ces entrefaites, le sénat s'assembla dans le temple de Fides ; et je suis singulièrement étonné qu'on n'ait point songé alors à nommer un dictateur, mesure qui plusieurs fois, dans des circonstances semblables, avaient sauvé la république, à la faveur de la toute-puissance attachée à cette magistrature, et que ce remède, dont on avait antérieurement éprouvé l'efficacité avec tant de succès, ne se soit présenté à la mémoire de personne, parmi un si grand nombre de citoyens, ni à cette époque, ni au milieu des troubles suivants. Après avoir arrêté ce qu'ils jugèrent convenable, les sénateurs prirent le chemin du Capitole. Ils avaient à leur tête Cornelius Scipion Nasica, Grand Pontife, qui criait à haute voix, tout en marchant : "Suivez-nous, citoyens, qui voulez sauver la patrie." Il avait relevé sur sa tête l'extrémité de sa robe sacerdotale, soit afin que l'étrange nouveauté de la chose attirât plus de monde à sa suite, soit afin que ce fût aux yeux des Romains comme une espèce de signal de ralliement et de bataille, soit afin de dérober aux regards des dieux ce qu'il allait faire. En entrant dans le Capitole, Scipion Nasica se jeta sur les partisans de Gracchus, qui ne firent nulle résistance, à cause de la vénération qu'inspirait un si grand personnage, et en même temps à cause que le sénat était avec lui. Ceux des citoyens qui s'étaient rangés sous l'étendard du Grand Pontife leur arrachèrent leurs bâtons, les débris des sièges dont ils s'étaient armés, et toutes les autres espèces d'armes qu'ils avaient apportées avec eux à l'assemblée. Ils assommèrent les partisans de Gracchus ; ils poursuivirent les fuyards, et les jetèrent du haut en bas des précipices qui environnaient le Capitole. Plusieurs de ces malheureux périrent dans cette bataille, Gracchus lui-même, atteint dans l'enceinte sacrée, fut égorgé près de la porte, à côté de la statue des rois. La nuit suivante, tous les cadavres furent jetés dans le Tibre.

17. C'est ainsi que Tibérius Sempronius Gracchus, fils de Gracchus qui avait été deux fois consul, et de Cornélie, fille de celui des Scipions qui avait anéanti Carthage, fut immolé dans le Capitole, pendant qu'il était encore tribun ; et cela pour avoir employé la violence dans l'émission d'une excellente loi. Ce crime, le premier de tous qui fut commis dans les assemblées du peuple, ne devait pas manquer d'être suivi d'autres attentats tout à fait semblables. La mort de Gracchus partagea Rome entre le deuil et la joie. Les uns déplorèrent leur sort, celui du tribun, et la condition présente de la république, où les lois allaient céder la place aux voies de fait et aux actes de violence. Les autres avaient l'espérance de faire désormais tout ce qu'ils voudraient. Ces événements correspondent à l'époque où Aristonicos disputait au peuple romain la domination de l'Asie.

18. Après la fin tragique de Tibérius Gracchus, et la mort d'Appius Claudius, on leur substitua Fulvius Flaccus et Papirus Carbon, pour opérer l'exécution de la loi agraire, conjointement avec le jeune Gracchus. Les possesseurs de terres négligèrent de fournir l'état de leurs propriétés. On fit une proclamation pour les traduire devant les tribunaux. De là une multitude de litiges très embarrassants. partout où, dans le voisinage des terres que la loi atteignait, il s'en trouvait d'autres qui avaient été, ou vendues, ou distribuées aux alliés, pour avoir la mesure d'une partie, il fallait arpenter la totalité, et examiner ensuite en vertu de quoi les ventes ou les distributions partielles avaient été faites. La plupart n'avaient, ni titre de vente, ni acte de concession; et lorsque ces documents existaient, ils se contrariaient l'un l'autre. Était-on parvenu à débrouiller les dissensions? les uns avaient mis à nu des terres antérieurement plantées et agencées; d'autres avaient laissé des terres en labour dégénérer en friches, en landes, en marécages... D'un autre côté, un décret qui avait ordonné de mettre en valeur certaines terres incultes, avait fourni l'occasion à plusieurs de défricher les terres limitrophes de leur propriété et de confondre ainsi l'apparence extérieure des unes et des autres. Le laps du temps avait d'ailleurs donné à toutes ces terres une face nouvelle; et les usurpations des citoyens riches, quoique considérables, étaient difficiles à déterminer. De tout cela, il ne résultait qu'un remuement universel, un chaos de mutations et de transferts respectifs de propriétés.

19. Impatientés de toutes ces entraves, ainsi que de la précipitation avec laquelle les triumvirs, juges de ces affaires, les expédiaient, les Italiens furent d'avis, pour se prémunir contre toutes les injustices, de mettre leurs intérêts entre les mains de Cornelius Scipion, le destructeur de Carthage. Les témoignages de bienveillance qu'ils avaient reçus d'eux, durant le cours de sa carrière militaire, ne lui permirent pas de s'y refuser. Il se rendit donc au Sénat ; et sans blâmer ouvertement la loi de Gracchus, par égard pour les plébéiens, il ne laissa pas de faire un long tableau des difficultés d'exécution et de conclure à ce que la connaissance de ces contestations fût ôtée au tribunal spécialement créé pour cette attribution, comme suspect à ceux qu'il s'agissait d'évincer, et qu'on la mît en d'autres mains ; ce qui fut d'autant plus promptement adopté que cela paraissait très juste. Le consul Tuditanus fut chargé de cette fonction ; mais il n'en eut pas plutôt commencé l'exercice, qu'effrayé des difficultés dont elle était hérissée, il se mit en campagne, et marcha contre l'Illyrie, pour avoir un prétexte de ne point se mêler de ces affaires. Ce résultat commença d'exciter contre Scipion de l'animosité, de l'indignation, de la part des plébéiens. Les ennemis de Scipion, qui entendaient ces reproches, disaient hautement qu'ils étaient entièrement décidé à abroger la loi agraire, et qu'il devait, à cette occasion, prendre les armes, et répandre beaucoup de sang.

20. Ces bruits étant parvenus aux oreilles du peuple, ils lui inspirèrent des craintes, jusqu'à ce que Scipion, s'étant un soir pourvu de tablettes sur lesquelles il devait passer la nuit à écrire ce qu'il avait à dire le lendemain à l'assemblée du peuple, fut trouvé mort sans nulle blessure ; soit que ce fût un attentat de Cornélie, la mère de Gracchus, pour l'empêcher de provoquer l'abrogation de la loi de son fils, et qu'elle y eut été aidée par sa fille Sempronia, femme de Scipion, qui n'en était point aimée à cause de sa laideur et de sa stérilité et qui ne l'aimait pas non plus ; soit, ainsi que d'autres le crurent probable, qu'il se fût tué lui-même, après avoir réfléchi qu'il n'était pas capable d'accomplir les promesses qu'il avait faites. D'autres ont dit que ses esclaves, mis à la torture, avaient révélé que des inconnus s'étaient nuitamment introduits chez lui, par les derrières de sa maison, et l'avaient étranglé; et que lorsqu'on les avait d'abord interrogés là-dessus, ils avaient craint de le déclarer, attendu que le peule était irrité contre lui, et qu'il de réjouissait de sa mort. Scipion fut donc trouvé mort, et quoiqu'il eût rendu de très grands services à la patrie, on ne lui fit point de funérailles aux dépens des deniers publics. Ce fut ainsi que les haineuses affections du moment étouffèrent tout souvenir de bienveillance antérieure. Un événement de cette importance devint une sorte d'accessoire aux tragiques résultats de la sédition de Gracchus.

21. Au milieu de ces circonstances, les possesseurs des terres, à la faveur de divers prétextes, traînaient le plus qu'ils pouvaient en longueur l'exécution de la loi. Quelques-uns d'entre eux proposèrent d'accorder d'accorder le droit de cité à tous les alliés, qui étaient leurs plus ardents antagonistes au sujet de la loi agraire ; et cela, dans la vue d'opérer une diversion, par la perspective d'un avantage plus considérable. Cette proposition plaisait en effet aux alliés, qui préféraient la prérogative en question à de petites propriétés foncières. Elle était même puissamment appuyée par Fulvius Flaccus, qui était en même temps consul et triumvir pour l'exécution de la loi agraire ; mais le sénat trouva très mauvais qu'on voulût élever à son niveau ceux qu'il regardait comme ses sujets. Cette proposition n'eut donc point de suite ; et le peuple, qui jusqu'alors avait compté sur le partage des terres, commençait à perdre toute espérance.
Pendant que le peuple se décourageait, Caius Gracchus, le plus jeune frère de l'auteur de la loi agraire, l'un des triumvirs chargés de son exécution, après s'être longtemps tenu à l'écart depuis la catastrophe de son frère Tiberius, se mit sur les rangs pour le tribunat ; et quoique les sénateurs parussent mépriser ses prétentions, il fut élu de la manière la plus brillante. Aussitôt il se mit à tendre des pièges au sénat. Il fit décréter que chaque plébéien de la classe des pauvres recevrait, par mois, aux frais du trésor public, une mesure de froment, genre de libéralité jusqu'alors sans exemple ; et cet acte de son administration, dans lequel il fut secondé par Fulvius Flaccus, échauffa en sa faveur l'affection du peuple : en conséquence, il fut élu tribun une seconde fois ; car on avait déjà fait une loi portant que si l'un des tribuns avait besoin d'être réélu pour accomplir ce qu'il avait promis d'exécuter, dans l'intérêt des plébéiens, le peuple pourrait lui donner la préférence sur tous les autres concurrents.

22. Caius Gracchus fut donc élu une seconde fois tribun. Sûr de l'affection des plébéiens qu'il s'était attachés par des bienfaits, il travailla à se concilier ce qu'on appelait l'ordre des chevaliers, classe de citoyens d'un rang et d'une dignité intermédiaire entre les sénateurs et les plébéiens.
Par un autre décret, il fit passer des sénateurs aux chevaliers la judicature, dans laquelle les premiers s'étaient couverts d'opprobre à force de vénalité. Il leur reprocha, à cet effet, les exemples récents de ce genre de prévarication, celui d'Aurelius Cotta, celui de Salinator, et enfin celui de Manlius Aquilius, le conquérant de l'Asie, qui avaient manifestement acheté les juges par lesquels ils avaient été absous; si bien que les députés qui étaient venus de cette dernière région poursuivre Manius Aquilius, et qui étaient encore à Rome, témoins de cette iniquité, s'en étaient hautement et amèrement plaints. Le sénat, dans la honte du reproche qu'il venait d'essuyer, accepta la loi, qui reçut ensuite la sanction du peuple. Ce fut ainsi que le pouvoir judiciaire fut transféré des sénateurs aux chevaliers. L'on prétend qu'immédiatement après la loi, Gracchus dit : "Je viens d'enterrer tout à fait le Sénat". En effet, l'expérience prouva par la suite la vérité de la réflexion de Gracchus. Par la juridiction universelle que les chevaliers acquirent sur tous les citoyens romains, soit de la ville, soit du dehors, et sur les sénateurs eux-mêmes, pour toute somme quelconque en argent, pour tous les cas d'infamie et d'exil, ils devinrent en quelque façon les arbitres suprêmes de la république ; et les sénateurs se trouvèrent descendus, envers eux, au rang de subordonnés. Dès lors les chevaliers firent cause commune avec les tribuns dans les élections. A leur tour, les tribuns leur accordèrent tout ce qu'ils voulurent ; et ce concert jeta les sénateurs dans la plus sérieuse consternation. En peu de temps la prépondérance politique fut déplacée. La considération resta du côté des chevaliers. A la longue même, non seulement les chevaliers exercèrent presque toute l'autorité, mais ils poussèrent les choses jusqu'à insulter publiquement les sénateurs du haut des tribunaux. Ils se laissèrent aussi gagner par degré à la vénalité ; et lorsqu'ils eurent une fois tâté de ces gains illicites, ils s'y livrèrent avec plus de turpitude, avec une cupidité plus démesurée que ne faisaient leurs devanciers. Ils apostaient des accusateurs contre les citoyens riches ; et tantôt avec circonspection, tantôt sans ménagement, ils violaient dans tous les cas les lois contre la vénalité ; de manière que ce genre de responsabilité politique tomba entièrement en désuétude ; cette révolution dans l'ordre judiciaire prépara de longs et nouveaux sujets de sédition non moindres que les précédents.

23. Cependant Gracchus fit tracer de grandes routes en Italie et mit ainsi dans ses intérêts des multitudes d'ouvriers et de travailleurs de tout genre, prêts à faire tout ce qu'il voudrait. Il voulut faire décréter l'établissement de plusieurs colonies, faire admettre les Latins aux mêmes droits politiques que les citoyens de Rome, sans que le sénat pût décemment refuser cette prérogative à des citoyens qui avaient pour eux les liens de consanguinité. Ceux des autres alliés qui n'avaient pas le droit de suffrage dans les élections aux magistratures, il songeait à leur faire accorder pour l'avenir, dans la vue d'augmenter par là le nombre de ses propres auxiliaires en faveur des lois qu'il présenterait. Cette dernière mesure excita particulièrement la sollicitude du sénat. Il ordonna aux consuls de faire une proclamation pour empêcher qu'aucun de ceux qui n'avaient pas le droit de suffrage ne se rendit à Rome ; et pour leur défendre même de s'en approcher en deçà de quarante stades, les jours de comices qui auraient lieu sur les projets de loi en question. D'un autre côté, il détermina Livus Drusus, l'un des tribuns, à se déclarer contre les projets de loi de Gracchus, sans en rendre d'ailleurs aucune raison au peuple ; car, en pareil cas, le tribun qui émettait son veto pouvait, d'après la loi, se dispenser de rien dire. On suggéra au même tribun de proposer l'établissement de douze nouvelles colonies, afin de se concilier le peuple avec d'autant plus de succès : et, en effet, le peuple reçut cette dernière proposition avec tant de joie, qu'il ne prit plus aucun intérêt aux projets de loi de Gracchus.

24. Caius déchu de sa popularité s'embarqua pour la Libye avec Fulvius Flaccus, qui, après son consulat, lui avait été donné à cet effet pour collègue. La réputation de fertilité de cette contrée lui avait fait assigner une colonie ; et on les avait chargés l'un et l'autre d'aller organiser cet établissement, tout exprès pour les éloigner de Rome pendant quelque temps, et afin que leur absence, apaisant la fermentation populaire, le sénat eût quelque relâche. Gracchus et Fulvius tracèrent l'enceinte de la ville destinée à la colonie sur le même terrain où était autrefois Carthage. Ils n'eurent aucun égard à ce que Scipion, lorsqu'il avait ruiné cette dernière cité, avait condamné son sol à ne plus servir que de pâturage. Ils la disposèrent pour six mille colons, au lieu du nombre inférieur réglé par la loi, afin de se concilier le peuple d'autant. De retour à Rome, ils composèrent leur six mille hommes de citoyens romains de toutes les parties de l'Italie. Cependant les commissaires qui avaient été chargés dans la Libye de continuer la circonscription de la ville, ayant donné pour nouvelle que des loups avaient arraché et dispersé les bornes plantées par Gracchus et par Fulvius, les augures consultés répondirent qu'une colonie ne pouvait être fondée dans cette contrée. En conséquence, le sénat convoqua une assemblée du peuple, pour y proposer une loi tendant à abroger celle qui avait déterminé l'établissement de cette colonie. Gracchus et Fulvius, que cet événement faisait déchoir de leurs fonctions, semblables à des énergumènes, répandirent que ce que le sénat avait annoncé du ravage des loups n'était qu'un mensonge. Les plus audacieux des plébéiens se mirent de leur parti ; et, armés de petits glaives, ils se rendirent dans le Capitole, où l'on devait s'assembler pour prononcer sur le sort de la colonie.

25. Les plébéiens y étaient déjà réunis, et Fulvius commençait à leur adresser la parole, lorsque Gracchus arriva au Capitole, accompagné de ses partisans en armes. Un des siens l'ayant engagé à ne pas entrer comme pour seconder d'autres vues, il n'entra pas en effet dans le lieu de l'assemblée, et il se mit à se promener sous le portique, en attendant les événements.
Cependant un homme du peuple, nommé Attilius, qui faisait un sacrifice dans ce lieu-là, voyant Gracchus dans un état de trouble et d'agitation, le saisit de sa main, et, soit qu'il fût instruit de quelque chose, soit qu'il n'eût que des soupçons, ou que tout autre motif le portait à lui adresser la parole, il le supplia d'épargner la patrie. Gracchus, dont ce mot augmenta le trouble, et dont la terreur s'empara comme s'il eût été découvert, jeta sur Attilius un coup-d'oeil terrible, et sur-le-champ, un des plébéiens qui en fut témoin, sans que d'ailleurs aucun signal eût été fait, sans que nul ordre eût été donné, jugeant au seul regard que Gracchus avait lancé sur Attilius que c'était le moment d'agir, et se flattant peut-être de faire la cour à Gracchus, s'il était le premier à engager l'action, dégaina, et étendit Attilius raide mort. Une grande clameur s'étant élevée, et le cadavre d'Attilius frappant tous les yeux, chacun se sauva du Capitole, dans la crainte de périr ainsi. Gracchus courut au Forum ; il voulait rendre compte de ce qui s'était passé ; mais personne ne resta pour l'entendre. Tout le monde s'éloigna de lui comme d'un assassin. Fulvius et lui, ne sachant alors quel parti prendre, après avoir manqué l'occasion de faire réussir leurs projets, se retirèrent chacun dans sa maison, où ils furent accompagnés par leurs adhérents. Le reste des plébéiens, dans l'appréhension de quelque événement sinistre, se hâta, dès le milieu de la nuit, de s'emparer du Forum. Le consul Opimius, qui n'avait pas bougé de Rome, ordonna à quelques troupes d'occuper le Capitole, dès le point du jour, et il fit convoquer le sénat officiellement. Il se plaça, lui, entre le Forum et le Capitole dans le temple de César et Pollux, pour agir selon les occurrences.

26. Or voici ce qui se passa. Le Sénat manda Gracchus et Fulvius, pour rendre compte de leur conduite. Mais ils étaient accourus l'un et l'autre en armes sur le Mont Aventin, dans l'espérance que, s'ils s'en emparaient les premiers, ils forceraient le sénat à traiter avec eux. En s'y rendant, ils avaient appelé à eux les esclaves, en leur promettant la liberté ; mais aucun esclave ne les avait écoutés. Ils se jetèrent dans le temple de Diane avec ceux de leurs adhérents qui étaient avec eux, et ils s'y fortifièrent. Alors ils envoyèrent Quintus, le fils de Fulvius, vers le sénat, pour demander que l'on se réconciliât, et que l'on vécût en bonne intelligence. Le sénat ordonna qu'ils missent bas les armes, qu'ils se rendissent dans le lieu de ses séances, où ils pourraient dire tout ce qu'ils voudraient, et qu'autrement ils n'envoyassent plus personne. Ils envoyèrent Quintus une seconde fois. Mais le consul Opimius, qui ne le regarda plus comme un parlementaire, après ce que le sénat lui avait notifié à lui-même, le fit arrêter ; et en même temps il donna l'ordre aux troupes qu'il commandait de marcher contre Gracchus. Celui-ci s'échappa par le pont de bois au-delà du Tibre, accompagné d'un seul esclave auquel, lorsqu'il fut parvenu dans le bois sacré, se voyant près d'être arrêté, il présenta la gorge avec l'ordre de lui donner la mort. Fulvius se réfugia dans la boutique de quelqu'un de sa connaissance. Ceux qui eurent l'ordre de le poursuivre ne sachant point distinguer la maison où il s'était caché, menacèrent de mettre le feu à tout le quartier. Celui qui lui avait donné asile se fit scrupule de le déceler, mais il chargea quelqu'un de le déceler à sa place. Fulvius fut donc saisi et égorgé. Les deux têtes de Gracchus et de Fulvius furent portées au consul, qui en fit donner le poids en or, à ceux qui les présentèrent. Leurs maisons furent saccagées par le peuple. Opimius fit arrêter, jeter en prison et étrangler leurs complices. Quant à Quintus, le fils de Fulvius, le choix du supplice lui fut laissé. Rome fut ensuite solennellement purifiée de cette effusion de sang, et le sénat fit élever, dans le Forum, un temple en l'honneur de la Concorde.

27. Ce fut ainsi que se termina la sédition du second des Gracques. Peu de temps après, on fit une loi pour autoriser les assignataires à vendre leur propre lot, inaliénabilité sur laquelle on discutait et qui avait été décidée par le premier des Gracques. Sur-le-champ, les riches se mirent à acquérir les lots des pauvres, ou les dépouillèrent avec violence, sous divers prétextes. La condition de ces derniers fut encore empirée, jusqu'à ce que le tribun Spurius Thorius fit passer une loi selon laquelle l'ager publicus ne serait plus distribué, mais deviendrait propriété de ses occupants, et qui établissait sur ces terres, au profit du peuple, une contribution pécuniaire qui devait être distribuée. Par cette distribution la détresse de ces malheureux se trouva bien un peu soulagée ; mais on n'en recueillit aucun fruit sous le rapport de la population. La loi de Gracchus, si utile et si avantageuse, si son exécution avait été praticable, ayant été une fois anéantie par ces astucieuses dérogations, un autre tribun ne tarda pas à supprimer la contribution complètement frustré de toutes ses espérances. Il résulta de tout cela que le nombre des citoyens en mesure d'être soldats se réduisit encore davantage ; que le produit de l' ager publicus fut diminué; que le peuple vit disparaître les distributions, et enfin la loi elle-même, dans l'espace de quinze ans au plus, qui s'écoulèrent depuis sa promulgation; et cela parce qu'on était resté inerte pour l'exécution des mesures judiciaires.

28. A cette même époque, le consul Scipion fit démolir le théâtre dont Lucius Cassius avait jeté les fondements, et qui était près d'être achevé ; soit qu'il regardât ce monument comme propre à fournir matière à de nouvelles séditions, soit qu'il crût dangereux pour le peuple romain de s'accoutumer aux voluptés de la Grèce. Le censeur Quintus Caecilius Métellus entreprit de faire chasser du sénat Glaucias, sénateur, et Apuléius Saturninus, qui avait déjà été tribuns, pour cause de dérèglement de moeurs ; mais il ne put en venir à bout, parce qu'il ne fut point secondé par son collègue. Peu de temps après, Apuléius, qui voulait se venger de Métellus, se mit de nouveau sur les rangs pour le tribunat, saisissant l'occasion où Glaucias était préteur désignés et chargé en même temps de présider les comices pour l'élection des tribuns. D'un autre côté, Nonius, citoyen très recommandable, qui s'était exprimé avec beaucoup de liberté sur les moeurs désordonnées d'Apuléius et qui avait adressé des reproches à Glaucias, fut élu tribun. Apuléius et Glaucias, craignant donc que Nonius, devenu tribun, ne se vengeât d'eux, apostèrent une bande de coupe-jarrets pour se jeter sur lui, en tumulte, au moment où il se retirerait de l'assemblée ; et, en effet, en exécutant ce complot, ces coupe-jarrets l'assassinèrent au moment où il se sauvait dans une hôtellerie. Comme ce meurtre était de nature à susciter la pitié et l'horreur, les partisans de Glaucias, dès le point du jour, avant que le peuple se fût rendu dans le lieu de l'assemblée, firent proclamer l'élection d'Apuléius en qualité de tribun. Pendant le cours de l'année du tribunat d'Apuléius, le silence fut gardé sur l'assassinat de Nonius. Car on craignait toujours d'attaquer ce tribun sur ce délit. Apuléius et Glaucias parvinrent en outre à faire condamner Métellus à l'exil, servis en cela par Marius, qui faisait alors son sixième consulat, et qui avait contre Métellus de secrets motifs de ressentiment". C'est ainsi qu'ils se secondèrent réciproquement.

29. Métellus aussi fut banni par ses ennemis avec l'aide de Caius Marius, qui était alors consul pour la sixième fois et qui était en secret son ennemi. C’est pourquoi ils travaillèrent main dans la main. Apuleius proposa une loi pour diviser la terre que les Cimbres (une tribu celtique récemment battue par Marius) avaient prises dans le pays que les Romains appellent maintenant la Gaule et qui était devenu à ce moment non plus un territoire gaulois mais romain. Cette loi prévoyait que, si le peuple la votait, les sénateurs devaient prêter serment dans les cinq jours de lui obéir et que ceux qui refusaient de le faire seraient expulsés du Sénat et devraient payer une amende de 20 talents au profit du peuple. Ainsi ils avaient l’intention de punir ceux qui ceux qui s’opposaient et particulièrement Métellus, qui était trop orgueilleux pour se soumettre au serment. Telle était la proposition de loi. Apuleius choisit le jour pour tenir les comices et envoya des messagers pour rameuter de tribus rustiques ceux en qui il avait le plus confiance parce qu'ils avaient servi dans l'armée de Marius. Car la loi faisait la part belle aux alliés italiens alors qu’elle ne plaisait aux habitants de la ville.

30. Des troubles éclatèrent le jour des comices. Ceux qui tentèrent d'empêcher le vote des lois proposées par les tribuns furent insultés par Apuleius et écartés des rostres. La foule urbaine hurla qu’on avait lors de l'assemblée entendu le tonnerre et que la coutume romaine, dans ce cas-là, n’autorisait pas de terminer ce jour-là les affaires en cours. Malgré cela les partisans d'Apuleius persistèrent. Les habitants de la ville se regroupèrent, saisirent des morceaux de bois qui se trouvaient à portée de main et dispersèrent les gens de la campagne. Ces derniers furent rassemblés par Apuleius et attaquèrent à leur tour les gens de ville avec des massues, les repoussèrent et firent voter la loi. Aussitôt après, Marius, comme consul, proposa au sénat d’examiner la question. Sachant que Métellus était un homme avec des opinions bien arrêtées et résolu à dire ce qu’il pensait, Marius donna lui-même en premier lieu publiquement son propre avis, mais hypocritement en disant qu’il ne prêterait jamais lui-même ce serment volontairement. Métellus fut d’accord avec lui et tous les autres les approuvèrent tous les deux. Marius renvoya le sénat. Le cinquième jour (le dernier jour prescrit par la loi pour prêter le serment) il les appela tous ensemble dans la précipitation à la dixième heure en disant qu'il avait peur du peuple parce que celui-ci voulait absolument la loi. Il dit qu’il connaît un subterfuge pour se tirer d'affaire : de jurer qu'ils obéiraient à la loi dans la mesure où c'était une loi et immédiatement après ils disperseraient par ce stratagème les gens de la campagne. Ensuite on pourrait facilement montrer que cette loi, qui avait été votée par violence, après que le tonnerre ait grondé et contrairement à la coutume de leurs ancêtres, n'était pas vraiment une loi.

31. Après avoir dit cela il ne perdit pas de temps. Tandis que tout le monde était muet de stupéfaction devant ce subterfuge Marius ne leur donnant pas le temps de penser se leva et alla au temple de Saturne, où les questeurs reçoivent d’habitude les serments. Il prêta d’abord serment avec ses amis. Le reste suivit son exemple parce que chacun craignait pour sa propre sécurité. Seul Métellus refusa de jurer et avec intrépidité maintint son premier avis. Apuleius, sans tarder, lui envoya le jour suivant son représentant et essaya de le chasser du Sénat. Mais comme les autres tribuns le défendaient, Glaucia et Apuleius se précipitèrent chez les gens de la campagne et leur dirent qu'ils n'obtiendraient jamais de terres, que la loi ne pourrait pas être votée à moins que Métellus ne soit banni. Alors ils proposèrent un décret d'exil contre celui-ci et ordonnèrent aux consuls de lui interdire le feu, l'eau et l'asile. Ils fixèrent un jour pour que les gens de la ville ratifient le projet. Ceux-ci escortaient constamment Métellus en portant des poignards. Il les remercia et les félicita pour leurs bonnes intentions mais a dit qu'il ne pouvait permettre que le pays soit en danger à cause de lui. Après avoir dit cela, il se retira de la ville. Apuleius obtint la ratification du décret et Marius fit la proclamation du contenu du décret.

32. C’est ainsi que Métellus, un homme admirable, fut envoyé en exil. Alors Apuleius fut nommé tribun une troisième fois et eut comme collègue ce qu’on pense être un fugitif, mais qui prétendait être un fils de Tibérius Gracchus. La foule le soutint pour l’élire parce qu’elle regrettait Gracchus. Quand arriva l'élection pour le consulat, Marcus Antonius fut choisi par consentement commun, alors que Glaucia et Memmius mentionnés plus haut se disputaient l’autre place. Memmius était de loin l'homme le plus recommandable. Glaucia et Apuleius avaient des doutes sur le résultat. Aussi ils envoyèrent une troupe de voyous pour l'attaquer avec des massues au moment de l’élection. Ils tombèrent sur lui au milieu des comices et le battirent à mort sous les yeux de tout le monde. L'assemblée fut remplie de terreur. Il n’y avait plus ni lois ni tribunaux ni sentiment de honte. Le peuple accourut en colère le jour suivant pour tuer Apuleius, mais celui-ci avait rassemblé une foule de gens de la campagne. Avec Glaucia et Gaius Saufeius, le questeur ils s’emparèrent du Capitole. Le sénat décréta qu’ils étaient des ennemis publics. Marius était fâché; néanmoins c’est à contre-coeur qu’il arma certaines de ses forces, et, alors qu'il tardait, quelques autres personnes coupèrent l’alimentation du temple du Capitole. Saufeius se voyant mourir de soif proposa de mettre le feu au temple, mais Glaucia et Apuleius, qui espéraient que Marius les aiderait, se rendirent les premiers et après ce fut le tour de Saufeius. Tout le monde exigea leur mise à mort immédiate, mais Marius les enferma la maison du Sénat comme s'il avait l'intention d’agir eux d'une façon plus légale. La foule considéra cela comme un affront, enleva les tuiles du toit, et les lapida jusqu’à la mort, y compris un questeur, un tribun et à un préteur, qui portaient sur eux les insignes de leur fonction.

33. Un grand nombre d'autres personnes furent exterminées lors de cette sédition. Parmi elles il y avait l’autre tribun qui se faisait passer pour le fils de Gracchus et qui périt le premier jour de son entrée en fonction. La liberté, la démocratie, les lois, la réputation, la position officielle, ne servaient plus à rien depuis que même la fonction de tribun, qui avait été conçue pour réprimer les malfaiteurs et pour protéger les plébéiens et qui était sacrée et inviolable, maintenant s’était rendue coupable de tels méfaits et avait supporté de telles indignités. Quand le parti d'Apuleius fut détruit le sénat et le peuple demandèrent le rappel de Métellus, mais Publius Furius, un tribun qui n'était pas le fils d'un citoyen libre mais d'un affranchi s’y opposa farouchement. En vain Métellus, le fils de Métellus, qui implorait devant le peuple son retour les larmes aux yeux et qui se jetait à ses pieds, ne put le faire changer d’avis. Cette façon de faire dramatique valut au fils le surnom de Metellus Pius. L'année suivante Furius fut attaqué en justice par le nouveau tribun Gaius Canuleius pour expliquer son entêtement. Le peuple n'attendit pas ses explications mais mit Furius en morceaux. Ainsi chaque année une nouvelle abomination se passait dans le forum. On permit à Métellus de rentrer et une journée ne fut pas suffisante pour que ceux qui étaient venus à la porte de la ville pour le rencontrer puissent le saluer. Telle fut la troisième sédition (celle d’Apuleius) qui succéda à celle des deux Gracques et tels furent les conséquences sur Rome.
Cette sédition d’Apuléius fut la troisième, après les deux des Gracques. Les conséquences furent les suivantes.

34. Pendant ce temps éclata ce qu’on appela la Guerre Sociale qui impliqua beaucoup de peuples italiens. Elle commença inopinément, se développa rapidement, prit de grandes proportions. C’est une nouvelle terreur qui assoupit pendant longtemps les guerres civiles romaines. Son achèvement provoqua immédiatement de nouvelles guerres civiles avec des chefs plus puissants qui ne se préoccupèrent plus de faire voter de nouvelles lois ni de jouer aux démagogues mais qui mirent face à face des armées entières. J’en parle dans mon livre parce qu'elle a son origine dans la guerre civile à Rome et que le résultat fut encore pire. Voila son origine. Durant son consulat Fulvius Flaccus encouragea de plus en plus les Italiens à désirer la citoyenneté romaine afin de devenir associés de l'empire au lieu de n’être que des sujets. Quand il présenta cette idée et qu’il persista, le sénat, pour cette raison, l’envoya au loin à la tête de l’armée. Durant son commandement, son consulat prit fin mais il obtint ensuite le tribunat et trouva le moyen d’avoir le plus jeune des Gracques comme collègue. Avec son aide il proposa d'autres mesures en faveur des Italiens. Quand tous les deux furent tués, comme je l’ai raconté plus haut, les Italiens s’agitèrent de plus en plus. Ils ne pouvaient pas accepter d’être considérés comme des sujets mais voulaient l’être comme des égaux et ne supportaient pas que Flaccus et Gracchus, alors qu’ils se battaient pour leur obtenir des avantages politiques, aient souffert de tels malheurs.

35. Après eux le tribun Livius Drusus, un homme de haute naissance, promit, à la demande pressante des Italiens, de proposer une nouvelle loi pour leur donner la citoyenneté. Ils le souhaitaient tout particulièrement parce que de cette façon ils deviendraient des dirigeants et non plus des sujets. Afin de faire accepter à la plèbe cette mesure il installa plusieurs colonies hors de l'Italie et en Sicile : il y avait déjà eu vote pour ces colonies mais elles n’avaient jamais été installées. Il tenta d’obtenir l’accord du sénat et de l'ordre équestre qui étaient alors absolument opposés entre eux pour la possession des jurys. Comme il ne pouvait rétablir les jurys aux sénateurs, voici l’artifice qu’il eut pour les réconcilier. Comme les sénateurs avaient été réduits à 300 à peine lors des guerres civiles, il proposa une loi qui stipulait qu'un nombre égal de chevaliers, choisis selon leur mérite, y serait ajouté et que les jurys seraient composés de l’ensemble. Il ajouta une clause à cette loi : elle devrait s’occuper des affaires de corruption (cette d’accusation était presque inconnue auparavant puisque la coutume du pot-de-vin était la règle).
C’était la plan qu’il avait imaginé pour les sénateurs et les chevaliers. Mais le résultat ne fut pas celui qu’il escomptait : les sénateurs s’indignèrent qu’on ajoute en une seule fois un si grand nombre de nouveaux membres et que des chevaliers accèdent à un rang le plus élevé. Ils considéraient qu’ils formeraient probablement leur propre parti dans le Sénat et combattraient les anciens sénateurs avec plus de violence que jamais. De leur côté les chevaliers soupçonnaient que, par ce tout de passe-passe, les Tribunaux passent de leur ordre au sénat exclusivement. Il avaient pris le goût aux grandes fortunes et à la puissance des tribunaux : ce soupçon les troubla. Alors la plupart d'entre eux commença à se méfier les uns des autres et à se disputer pour savoir qui serait plus digne d’occuper une des 300 places; et la jalousie contre les meilleurs emplit le coeur des autres. Les chevaliers étaient surtout irrités qu’on reprenne l’accusation corruption qu'ils considéraient, en ce qui les concernait, comme déjà entièrement supprimée.

36. L'effet de ces diverses considérations fut que l'ordre équestre et le sénat, quoique d'ailleurs en dissension, se déclarèrent d'un commun accord contre Drusus, tandis que le peuple seul trouvait un sujet de satisfaction dans l'établissement des colonies. Cependant les alliés, vers l'intérêt desquels les vues de Drusus étaient principalement dirigées, redoutaient beaucoup, de leur côté, la loi sur l'établissement des colonies. Plusieurs d'entre eux s'étaient en effet emparés des terres publiques des Romains qui n'avaient pas encore fait l'objet d'un partage, les uns par la force, les autres clandestinement, et ils virent qu'ils allaient en être évincés, et que, dans de nombreux cas, ils seraient inquiétés même pour la terre qui leur appartenait en propre. Les peuples de l'Étrurie et de l'Ombrie partageaient les mêmes craintes ; de sorte qu'appelés' à Rome de la part des consuls, sous prétexte, à ce qu'il paraît, de parler contre la loi, mais en effet pour massacrer le tribun Drusus, ils déclamèrent hautement contre son projet, en attendant le jour des comices. Drusus, ayant pénétré ces projets, cessa de paraître fréquemment en public. Il se mit à donner audience habituellement chez lui, dans une pièce de sa maison, qui n'était que faiblement éclairée ; et un soir, pendant qu'il reconduisait son monde, il s'écria qu'il avait été frappé, et tout en poussant son cri il tomba mort. On lui trouva dans le flanc un tranchet de cordonnier. Telle fut donc aussi la fin tragique de ce tribun.

37. Les chevaliers ne laissèrent pas de tirer parti de son projet de loi, pour traduire leurs propres ennemis en jugement. Ils persuadèrent au tribun Quintus Varius de présenter une loi' pour qu'on fit le procès à ceux qui favorisaient, soit manifestement, soit clandestinement, l'ambition qu'avaient les alliés d'obtenir les droits de cité. Ils se flattaient de soumettre aussitôt à une accusation odieuse tous les personnages les plus considérables, de les juger eux-mêmes, et après s'en être débarrassés, de don­ner un plus grand essor à leur autorité. Les autres tribuns s'opposèrent à cette loi ; mais les chevaliers qui étaient présents aux comices, armés de glaives nus, la firent passer. Incontinent, les accusateurs se jetèrent avec impétuosité sur les plus illustres des sénateurs. Bestia, pour ne pas comparaître et se livrer lui-même à ses ennemis, se condamna à un exil volontaire. Cotta, après lui, se présenta devant le tribunal, parla avec éloge de ce qu'il avait fait dans les fonctions publiques qu'il avait remplies, se livra ouvertement à l'invective contre les chevaliers ; et, cela fait, à son tour il s'exila lui-même, avant que ses juges eussent prononcé. Memmius, le conquérant de la Grèce, ignominieusement joué par les chevaliers qui lui avaient promis de l'absoudre, fut condamné à l'exil, et il finit ses jours à Délos.

38. Et ce ressentiment contre l'aristocratie s’accrut de plus en plus. Le peuple s’en affligeait car il était privé en une fois de tant de grands hommes qui avaient fourni d’immenses services. Quand les Italiens apprirent le meurtre de Drusus et les raisons alléguées pour bannir les autres, ils ne supportèrent plus que ceux qui travaillaient pour leur avancement politique souffrent de tels outrages. Comme ils voyaient qu’ils n’avaient aucun autre moyen d'acquérir la citoyenneté, ils décidèrent de se révolter contre les Romains et de leur faire la guerre de toutes leurs forces. Ils envoyèrent secrètement des messagers les uns chez les autres, formèrent une ligue et échangèrent des otages en guise de bonne foi. Pendant longtemps les Romains restèrent dans l'ignorance : ils étaient occupé par leurs procès et les guerres civiles dans la ville. Quand ils s’en aperçurent ils envoyèrent des hommes dans les villes, cherchant ceux qui étaient le mieux au fait de ce qui se passait pour recevoir assembler tranquillement l'information. Un de ces agents vit un jeune homme d’une autre ville qui était comme otage dans la ville d'Asculum. Il en informa le préteur Servilius qui s’occupait de cela. (Il s'avère qu'il y avait à ce moment-là des préteurs avec la puissance consulaire agissant dans les diverses régions de l'Italie ; l'empereur Hadrien rétablit la coutume longtemps après, mais elle n’a pas duré longtemps.) Servilius se rendit immédiatement à Asculum et parla d’une façon très menaçante au peuple, qui célébrait une fête. Les habitants supposant que le complot était découvert le mirent à mort. Ils tuèrent également son légat Fonteius - on appelle légats ceux qui font partie de l'ordre sénatorial et qui accompagnent les gouverneurs des provinces. Après ce massacre, aucun Romains d’Asculum ne fut épargné. Les habitants tombèrent sur eux, les abattirent et pillèrent leurs marchandises.

39. L'insurrection n'eut pas plus tôt éclaté à Asculum, que tous les peuples de son voisinage déployèrent en même temps l'étendard : les Marses, les Pélignes, les Vestins, les Marrucins, et après eux les Picentins, les Férentins, les Hirpins, les Pompéiens, les Vénusiens, les Iapyges, les Lucaniens, et les Samnites, peuples qui déjà auparavant s'étaient montrés hostiles envers les Romains. La révolte embrasa aussi toutes les autres nations qui occupaient l'Italie, depuis le fleuve Liris, qu'on croit aujourd'hui être le Literne, jusqu'au fond de la mer d'Ionie, à la fois à l'intérieur des terres et sur les côtes. Des ambassadeurs furent envoyés à Rome pour y exposer leurs griefs, qui étaient que, quoiqu'ils concourussent en toutes choses avec les Romains pour accroître leur empire, on ne daignait pas les admettre à partager les droits politiques de ceux dont ils étaient les auxiliaires. Le sénat répondit très durement qu'on ne devait lui envoyer des ambassadeurs que pour témoigner du repentir du passé ; qu'autrement il n'en voulait point admettre. Les alliés, n'ayant donc plus aucune espérance, se disposèrent à la guerre. En plus de l'armée affectée à la défense de chaque cité, ils avaient une armée commune d'environ cent mille hommes composée de cavaliers et de fantassins. Les Romains en mirent sur pied une autre de pareille force, composée de Romains et d'auxiliaires fournis par les autres peuples d'Italie qui étaient encore leurs alliés.

40. Elle fut commandée par les consuls Sextus Julius César, et Publius Rutilius Lupus. Ils se mirent tous les deux en campagne pour cette guerre civile importante, tandis que le reste des Romains gardait les murs et les portes de Rome, comme cela se pratique dans une guerre intestine et très proche. La diversité d'opérations auxquelles cette guerre devait donner lieu, et la différence des localités firent penser au sénat qu'il fallait donner ou associer aux consuls des lieutenants choisis parmi les plus distingués d'entre les citoyens. Il associa donc à Rutilius Cnéius Pompée, le père de celui qui fut depuis surnommé le Grand, Quintus Caepio, Caius Perpenna, Caius Marius, et Valérius Messala. A Sextus Julius César, il associa Publius Lentulus, son frère, Titus Didius, Licinius Crassus, Cornélius Sylla, et, en outre, Marcellus. Tous ces chefs, entre lesquels le pays était distribué, agissaient sous les ordres des consuls, qui se transportaient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; et les Romains jugèrent cette guerre si importante, qu'ils leur envoyèrent d'autres hommes en toute occasion. Quant aux alliés, les corps de chaque cité avaient des commandants particuliers ; mais le commandement en chef de toute l'armée était entre les mains de Titus Lafrénius, de Caius Pontilius, de Marius Égnatius, de Quintus Popaedius, de Caius Papius, de Marcus Lamponius, de Caius Vidacilius, d'Erius Asinius, et de Vétius Scaton. Ils distribuèrent leurs forces de manière à se trouver, sur tous les points, en mesure contre les Romains. Beaucoup de succès se mêlèrent à beaucoup de revers. Voici l'abrégé de ce qui se passa de plus remarquable des deux côtés.

41. Vétius Scaton mit en déroute le consul Sextus Julius, après lui avoir tué deux mille hommes, et le força de se sauver dans Esernie, ville qui était restée fidèle aux Romains. Lucius Scipion et Lucius Acilius, qui avaient mis cette ville en mesure de résister, s'échappèrent en habits d'esclaves. Pressés par la famine, les ennemis finirent par capituler. Marius Egnatius s'empara de Vénafre, par trahison, et passa au fil de l'épée deux cohortes romaines qu'il y trouva. Publius Présentius battit Perpenna qui commandait dix mille hommes, lui en tua autour de quatre mille, et s'empara des armes de la plus grande partie des autres ; échec qui fut cause que le consul Rutilius ôta tout commandement à Perpenna, et fit passer les débris de son corps de troupes sous les ordres de Caius Marius. Marcus Lamponius tua environ huit cents hommes à Licinius Crassus, et poursuivit le reste de ses forces jusqu'à la ville de Grumente.

42. Caius Papius se rendit maître par trahison de la ville de Nole, et proposa aux deux mille Romains qui l'occupaient de passer sous ses drapeaux ; ce qu'ils acceptèrent, à l'exception de leurs chefs, qui, n'ayant pas voulu en faire autant, furent traités en prisonniers de guerre, et condamnés par Papius à mourir de faim. Papius prit en outre Stabie, Minervium, et Salerne, colonie romaine, et grossit son armée des prisonniers de guerre qu'il y fit, et de tous les esclaves qu'il y trouva. Il ravagea ensuite tous les environs de Nucérie. La terreur qu'il inspira aux villes de ce voisinage leur fit embrasser son parti, et, sur sa demande, elles lui fournirent à peu près dix mille hommes de pied et mille hommes de cavalerie. Avec ce renfort, Papius vint mettre le siège devant Acerrie. Sextus César accourut avec dix mille Gaulois d'infanterie et des cavaliers et des fantassins numides et mauritaniens au secours de cette place. Papius fit venir à Vénuse Oxyntas, le fils de Jugurtha, autrefois roi de Numidie, que les Romains y tenaient prisonnier. Il le fit revêtir de la pourpre royale, et le montra souvent aux Numides qui étaient sous les ordres de César, et comme plusieurs d'entre eux allaient d'eux-mêmes se ranger sous les drapeaux de leur roi, César renvoya les autres en Afrique comme suspects. Papius attaqua le consul dans ses retranchements avec beaucoup de confiance. Il était même déjà en train de forcer sur un point ses lignes de circonvallation, lorsque la cavalerie du consul, qui était sortie par d'autres issues, vint tomber sur Papius, et lui tua environ six mille hommes. Après ce succès, César s'éloigna d'Acerrie ; cependant Vidacilius, en Apulie, entraînait les Canusiens, les Vénusiens et beaucoup d'autres cités dans le parti des alliés. Il s'emparait par un siège de celles qui ne suivaient pas cet exemple ; et lorsqu'il y trouvait des Romains, il faisait mettre à mort les patriciens, et incorporait dans son armée les plébéiens et les esclaves.

43. D'un autre côté, le consul Rutilius et Caius Marius jetèrent sur le fleuve Liris deux ponts à une petite distance l'un de l'autre, pour le passer. Vétius Scaton vint camper auprès d'eux, du côté du pont le plus voisin de Marius; et, la nuit, il plaça dans quelques ravins des troupes en embuscade, du côté du pont de Rutilius. Au point du jour, après que Scaton eut laissé passer le fleuve à Rutilius, il découvrit son embuscade, massacra plusieurs de ceux qui étaient déjà passés, et culbuta les autres dans le fleuve. Au milieu de cet échec, Rutilius lui-même fut blessé d'un coup de flèche à la tête, et mourut de sa blessure bientôt après. Marius, qui était près de l'autre pont, jugeant de ce qui s'était passé par les cadavres qu'emportaient les eaux du Liris, fit marcher ce qu'il avait de troupes, passa le fleuve, et s'empara du camp de Scaton, qui n'était gardé que par peu de monde : de manière que Scaton fut obligé de coucher sur le champ de bataille où il avait vaincu, et de se retirer dès le point du jour, faute de vivres. Le corps de Rutilius et celui de plusieurs autres patriciens furent rapportés à Rome pour y recevoir les honneurs funèbres. Le spectacle du consul et de tant d'autres morts répandit beaucoup de tristesse et plongea Rome dans un deuil de plusieurs jours. Le sénat en prit occasion de faire un sénatus-consulte, portant qu'à l'avenir ceux qui périraient dans les expéditions militaires seraient inhumés dans les lieux où ils se trouveraient, pour éviter que l'aspect de leurs funérailles ne dégoûtât les autres citoyens du métier des armes. Aussitôt que les alliés eurent connaissance de cette mesure, ils l'adoptèrent.

44. On ne donna point à Rutilius de successeur pour le reste de l'année, parce que Sextus César n'eut pas le loisir de se rendre à Rome pour la nouvelle élection des consuls. Le sénat déféra le commandement des troupes de Rutilius à Caius Marius et à Quintus Caepio. Quintus Popaedius, l'un des chefs des alliés, chargé de faire face à Caepio, se donna l'air d'un transfuge qui venait embrasser le parti des Romains. Il envoya pour otages à Caepio, comme s'ils eussent été ses propres enfants, deux enfants d'esclave qu'il avait fait habiller de pourpre ; et, pour lui inspirer plus de confiance, il fit remettre en son pouvoir des masses de plomb couvertes de plaques d'or et d'argent. Cela fait, il invita Caepio à le suivre sur-le-champ avec son armée, pour surprendre ses propres troupes, pendant qu'elles étaient encore dépourvues de chef. Caepio, tout à fait convaincu, se mit en effet en marche. Aussitôt que Popaedius fût proche de l'embuscade qu'il avait préparée, il se détacha, soins prétexte de monter sur une éminence pour observer les ennemis, et il donna aux siens le signal convenu. Ceux-ci se montrèrent à découvert, tombèrent sur Caepio qui fut tué, et qui perdit beaucoup de monde. Le reste de ses troupes passa, par ordre du sénat, sous le commandement de Marius.

45. D'un autre côté, Sextus César, à la tête de trente mille hommes d'infanterie et de cinq mille hommes de cavalerie, filait au travers de quelques gorges escarpées, lorsque Marius Égnatius se jeta sur lui à l'improviste. Refoulé dans ces gorges, Sextus César se sauva en litière (car il était malade) vers une rivière qui n'avait qu'un pont. Il perdit dans cette défaite la plupart de ses troupes ; le reste fut désarmé. Il eut de la peine à se réfugier dans Téanum, où il réarma comme il put le peu de monde qu'il avait encore. Il rassembla à la hâte de nouvelles forces pour marcher au secours d'Acerrie, devant laquelle Papius venait de mettre encore une fois le siège. Ils campèrent l'un en face de l'autre, et craignirent respectivement de s'attaquer.

46. Ailleurs Cornélius Sylla et Caius Marius pourchassèrent sans relâche les Marses qui les avaient attaqués jusqu'au moment où ceux-ci tombèrent sur des murs qui entouraient des vignobles. A grand mal les Marses les escaladèrent. Mais Marius et Sylla ne furent pas d'avis de les poursuivre plus avant. Cornélius Sylla, qui avait son camp du côté des vignobles, comprenant ce qui s'était passé, se mit aux trousses des fuyards et en fit à son tour un grand carnage, de sorte que, ce jour-là, plus de six mille hommes furent tués à l'ennemi et que l'on ramassa sur le champ de bataille les armes d'un bien plus grand nombre. Les Marses, semblables à des bêtes féroces, écumants de rage de leur échec, s'armèrent de nouveau, et se disposèrent à attaquer de nouveau les Romains, qui n'osèrent rien entreprendre de leur côté, ni engager l'action les premiers : car les Marses sont extrêmement belliqueux. On dit que c'est la seule et unique fois qu'ils furent battus; et qu'auparavant c'était un proverbe, qu'on n'avait jamais triomphé ni des Marses, ni sans les Marses.

47. Du côté du mont Falérin, Vidacilius, Titus Lafrénius, et Publius Ventidius s'étant réunis, battirent Cneius Pompée, et le forcèrent de chercher un asile dans la ville de Firmum . Après ce succès, les deux autres se dirigèrent sur divers points, tandis que Lafrénius tint Pompée bloqué dans Firmum. Pompée arma de nouveau les troupes qui lui restaient et s'abstint d'en venir aux mains. Lorsqu'un corps d'armée se fut avancé pour le dégager, il ordonna à Sulpicius, qui le commandait, de se placer sur les arrières de Lafrénius, et il se mit lui-même en mouvement pour l'attaquer de front. L'action étant engagée, et pendant que Pompée et Lafrénius étaient aux prises, Sulpicius mit le feu au camp ennemi. A cet aspect les alliés, en désordre et sans leur général, se sauvèrent dans Asculum. Lafrénius périt sur le champ de bataille. Pompée accourut et mit le siège devant Asculum.

48. Cette ville était la patrie de Vidacilius, qui, craignant pour elle, vola à son secours à la tête de huit cohortes. Il fit entrer quelqu'un des siens dans la place, pour y donner l'ordre de faire une sortie contre les assiégeants aussitôt qu'on le verrait paraître de loin, afin que l'ennemi se trouvât attaqué en queue et de front en même temps. Mais les assiégés ne bougèrent pas. Alors Vidacilius, malgré cela, se fit jour au travers de l'ennemi, et pénétra dans la place avec ceux qui purent le suivre. Il reprocha à ses concitoyens leur lâcheté et leur désobéissance. Quand il ne vit plus d'espoir de sauver sa patrie, il fit égorger ceux de ses concitoyens qui étaient ses ennemis personnels, qui jusqu'alors avaient contrarié ses vues, et qui, dans la circonstance présente, avaient empêché, par jalousie, que les citoyens d'Asculum n'exécutassent l'attaque dont il leur avait envoyé l'ordre. Il fit ensuite préparer un bûcher dans l'enceinte sacrée d'un temple, et placer un lit sur ce bûcher. Il donna un festin juste à côté à ses amis. Après avoir bu jusqu'à un certain point, il avala un poison, et s'étant allé étendre dans le lit placé sur le bûcher, il ordonna à ses amis d'y mettre le feu. Ce fut ainsi que périt Vidacilius, cet homme qui considérait comme un honneur de mourir pour sa patrie. Cependant le consulat de Sextus César' étant expiré, le sénat l'avait nommé proconsul. Il attaqua quelque part vingt mille ennemis pendant qu'ils levaient leur camp. Il en tua environ huit mille et recueillit les armes d'un bien plus grand nombre. Pendant que le siège d'Asculum traînait en longueur, il mourut de maladie, après avoir nommé Caius Bébius pour le remplacer.

49. Tandis que ces événements se passaient dans cette partie de l'Italie, du côté de la mer Ionienne, les peuples qui étaient de l'autre côté de Rome, les Etrusques, les Ombriens, et tous les autres peuples de leur voisinage, lorsqu'ils en eurent connaissance, se préparèrent aussi à la défection. Le sénat commença de craindre que, cerné d'ennemis sur tous les points, il ne demeurât sans défense. Il garnit les rivages de la mer, depuis Cumes' jusqu'à Rome, de troupes dans lesquelles on fit entrer pour la première fois des affranchis, à cause de la pénurie des citoyens. Il accorda les droits de cité à ceux des alliés qui lui étaient jusqu'alors restés fidèles ; prérogative unique qui faisait l'objet de l'ambition de tous. Il se hâta d'en faire donner la nouvelle aux Étrusques, qui la reçurent avec beaucoup de satisfaction. Par cette faveur, le sénat resserra les liens de ceux qui lui étaient affectionnés, se rattacha ceux qui se préparaient à les rompre, et diminua, par l'espérance d'une semblable admission, l'exaspération de ceux qui avaient pris les armes. Mais les Romains ne distribuèrent point ces nouveaux citoyens dans les trente-cinq tribus qui existaient déjà, de peur que, par la supériorité du nombre, ils ne se rendissent les maîtres des élections. Mais, en choisissant une tribu sur dix, ils les déclarèrent spécifiques', et c'est là que votèrent les derniers inscrits, de sorte que, la plupart du temps, leur suffrage était nul, parce que les trente-cinq anciennes tribus devant voter avant les autres formaient, à elles seules, plus que la majorité : artifice qui ne fut pas d'abord aperçu, ou que les alliés, satisfaits d'ailleurs pour le moment, dissimulèrent, mais qui, dévoilé par la suite, devint la cause de nouvelles séditions.

50. Les autres alliés qui habitaient les bords de la mer Ionienne n'étant pas encore informés du changement opéré dans les intentions des Étrusques, leur envoyèrent, par des chemins longs et non frayés, quinze mille auxiliaires. Cnéius Pompée, déjà consul, les attaqua, en tua environ cinq mille, et la moitié du reste périt, en regagnant ses foyers au travers des régions inconnues, au milieu des rigueurs de l'hiver, et n'ayant que le gland des forêts pour nourriture. Ce même hiver, Porcius Caton, le collègue de Pompée, fut tué dans un combat contre les Marses. Lucius Cluentius eut la hardiesse de venir camper seulement à trois stades de distance de Sylla, qui lui-même était campé sur les monts Pompéiens. Sylla ne put tolérer cette insolence ; et sans attendre celles de ses troupes qu'il avait envoyées fourrager, il marcha contre Cluentius ; mais il fut obligé de se replier. Après le retour de ses fourrageurs, il força Cluentius à quitter la place. Pour le moment donc, Cluentius campa plus loin. Mais il n'eut pas plus tôt reçu un renfort de Gaulois, qu'il s'approcha de nouveau de Sylla. Au moment où les deux armées allaient en venir aux mains, un Gaulois d'une énorme taille s'avança, et provoqua à un combat singulier le plus hardi des Romains. Un Mauritanien de petite stature se présenta. Il tua ce Gaulois ; et la terreur s'étant emparée des autres sur-le-champ, ils prirent la fuite. Cet événement rompit l'ordre de bataille de Cluentius : ses autres troupes se débandèrent également, et se sauvèrent en désordre dans la ville de Nole. Sylla se mit à leurs trousses. Il en tua environ trente mille dans la poursuite; et comme les habitants de Nole ne laissaient entrer les fuyards que par une seule porte, de peur que l'ennemi n'entrât avec eux, il en tua vingt mille de plus autour des murailles, du nombre desquels se trouva Cluentius, qui périt en combattant.

51. Sylla se dirigea alors vers les Hirpins, autre peuple, et bloqua Aeclanum. Les habitants, qui attendaient ce jour-là même un renfort de Lucaniens, demandèrent à Sylla quelque temps pour délibérer. Mais Sylla, se doutant de la ruse, ne voulut donner qu'une heure, et, dans l'intervalle, ayant fait apporter des fascines au pied des murailles qui n'étaient que de bois, il ordonna qu'on y mît le feu aussitôt que l'heure fut écoulée. Alors les citoyens effrayés capitulèrent. Mais Sylla livra la ville au pillage, parce qu'elle s'était rendue moins par bienveillance que par nécessité. Il épargna les autres villes des Hirpins, et tout ce peuple vint à résipiscence. Dès lors Sylla marcha contre les Samnites, mais non pas par la route le long de laquelle Mutilus, leur chef, gardait les passages. Il fit un détour pour en prendre une autre, par où Mutilus ne l'attendait pas. Tombant ainsi sur les Samnites à l'improviste, il tua beaucoup d'ennemis. Le reste prit la fuite en désordre, et Mutilus, blessé, réfugia avec peu de monde dans Ésernie. Sylla n'eut pas plus tôt forcé Mutilus dans son camp, qu'il prit le chemin de Bovianum, où se tenait le conseil des insurgés. Cette ville avait trois forteresses, et pendant que les habitants de Bovianum lui résistaient d'un côté, Sylla détacha quelques cohortes avec ordre de s'emparer de celle des deux autres forteresses dont il serait le plus facile de se rendre maître, et d'annoncer le succès en faisant de la fumée. A l'aspect de ce signal, Sylla attaqua la ville de front; et, après un rude combat de trois heures, il y entra en vainqueur. Tels furent les exploits de Sylla pendant cet été. A l'approche de l'hiver, il se rendit à Rome pour demander le consulat.

52. Cnéius Pompée, de son côté, avait réduit les Marses, les Marrucins, et les Vestiniens. Ailleurs Caius Cosconius, autre préteur romain, avait pris et incendié Salapie, fait rentrer Cannes dans l'obéissance, mis le siège devant Canuse, et livré une sanglante bataille aux Samnites qui étaient accourus au secours de cette place. Dans cette action il y eut beaucoup de morts de part et d'autre, et Cosconius, vaincu, fit sa retraite sur Cannes. Un fleuve le séparait de Trébatius, général des Samnites. Celui-ci lui fit dire, ou de passer le fleuve pour en venir aux mains avec lui, ou de s'éloigner pour le laisser passer lui-même. Cosconius prit ce dernier parti : mais pendant que Trébatius passait, il lui tomba dessus, le battit, et, comme il fuyait vers le cours d'eau, il lui fit perdre quinze mille hommes, et Trébatius se réfugia à Canuse avec les restes de son armée. Cosconius, après avoir ravagé les terres des Larinates, des Vénusiens, et d'Asculum, entra dans le pays des Pédicles et, en deux jours, il les eut soumis.

53. Cécilius Métellus, qui lui succéda dans le commandement, entra en Apulie et en vainquit à son tour les habitants dans une bataille où Popaedius, un autre des chefs des insurgés, perdit la vie. Le reste des vaincus passa par groupes sous les drapeaux du vainqueur. Tels furent les principaux événements de la Guerre Sociale en Italie qu'on poussa des deux côtés avec une grande vigueur jusqu'au moment où le droit de cité fut enfin accordé à tous les alliés, à l'exception des Lucaniens et des Samnites, qui pour lors furent laissés de côté : car je crois que ceux-là même les obtinrent également dans la suite. On les distribua dans les tribus de la même façon que ceux qui avaient les premiers obtenu cette prérogative, de peur que, confondus avec les citoyens de longue date, ils n'acquissent, par leur majorité numérique, la prépondérance dans les élections.

54. A cette époque, une nouvelle sédition éclata à Rome entre ceux qui étaient créanciers et ceux qui étaient débiteurs. Ceux-là ne prêtaient leur argent qu'avec intérêt, tandis qu'une ancienne loi prohibait l'usure sous peine d'une amende. Il paraît, en effet, que les anciens Romains, de même que les Grecs, avaient proscrit l'usure ; qu'ils l'avaient regardée comme un profit illicite, comme une chose onéreuse aux pauvres, et féconde en querelles et en inimitiés. C'était ainsi que les Perses avaient proscrit le prêt, comme une source de fraude et de mensonge. Cependant l'usage de l'usure reposait sur une pratique immémoriale. Les créanciers demandaient donc ce qui leur était dû, conformément à la pratique. De leur côté, les débiteurs différaient de payer, sous prétexte des calamités de la guerre et des séditions. Quelques-uns même menaçaient leurs créanciers de les faire condamner à l'amende. Le préteur Asellius, à qui toutes ces contestations étaient dévolues, renvoya les parties, faute de pouvoir les concilier, à se pourvoir respectivement par-devant les tribunaux ; et il laissa aux juges à prononcer entre la loi et l'usage. Les créanciers, furieux de ce qu'il avait ressuscité une loi tombée en désuétude, conjurèrent sa mort; et voici comment ils exécutèrent leur complot. Asellius faisait un sacrifice public, sur le Forum, en l'honneur de Castor et Pollux. Il était environné, comme on l'est d'ordinaire en pareil cas, de beaucoup de monde. On n'eut pas plutôt commencé par lui jeter une pierre, qu'il jeta sa fiole, prit la fuite à toutes jambes, pour se sauver dans le sanctuaire de Vesta. On le poursuivit; on le devança; on l'empêcha d'entrer dans le temple, et on l'égorgea dans une hôtellerie où il s'était réfugié. Plusieurs de ceux qui s'étaient mis à ses trousses pensant qu'il avait gagné en fuyant l'enceinte même des Vestales, pénétrèrent jusqu'où il n'était point permis aux hommes de pénétrer. Ce fut ainsi qu'Asellius, pendant sa préture, au milieu d'un acte religieux, revêtu de sa robe d'or et du costume sacerdotal, comme l'exigeait la cérémonie, fut égorgé en public, vers la deuxième heure, au pied des autels. Le sénat fit, à ce sujet, une proclamation portant que ceux qui feraient une révélation concernant le meurtre d'Asellius seraient récompensés, savoir, les hommes libres avec de l'argent, les esclaves par le don de la liberté, et les complices par l'impunité. Mais personne ne fit la moindre dénonciation, à cause des efforts que firent les créanciers pour que ce crime demeurât enveloppé de ténèbres.

55. Tels étaient les meurtres et les attentats séditieux dont Rome offrait le spectacle encore sporadique. Mais ensuite, les chefs de parti ne tardèrent point à s'attaquer les uns les autres, comme lors d'une guerre, avec de fortes armées, et la patrie était entre eux la palme de la victoire. Voici ce qui conduisit, et ce qui servit comme de passage, à ce nouvel ordre de choses, dès que la Guerre Sociale eut été terminée. Lorsque Mithridate, roi du Pont et de plusieurs autres pays, eut fait une irruption dans la Bithynie, dans la Phrygie, et dans les régions de l'Asie qui en sont voisines (événements dont j'ai raconté l'histoire dans le livre précédent), le commandement de l'Asie et de la guerre contre ce prince échut à Sylla, qui était alors consul, et encore à Rome. D'un autre côté, Marins, qui pensait que cette guerre était aussi facile que lucrative, et qui désirait d'en être chargé, engagea par de grandes promesses le tribun Pilblius Sulpicius à le servir dans ce dessein. En même temps, il fit espérer aux alliés, à qui l'on venait d'accorder les droits de cité, et qui ne formaient que la minorité dans les élections, qu'il les ferait distribuer dans toutes les tribus ; et afin d'être secondé par eux dans toutes ses vues, il s'abstint de faire rien pressentir touchant son intérêt personnel. Sulpicius présenta sur-le-champ une loi à ce sujet; et si cette loi eût été votée, tout devait tourner au gré de Marius et de Sulpicius, parce que les nouveaux citoyens étaient en bien plus grand nombre que les anciens. Ceux-ci, qui prévoyaient qu'ils auraient le dessous dans les assemblées publiques, conçurent une vive inimitié contre les autres. Ils se harcelaient réciproquement à coups de bâton, à coups de pierres. Le mal empirait chaque jour; de manière que les consuls, redoutant le jour du vote de la loi, qui approchait, proclamèrent un iustitium pour plusieurs jours, ainsi qu'on est dans l'usage de le faire à l'occasion des grandes solennités ; et cela dans la vue de reculer le jour des comices et le danger.

56. Sulpicius, impatient de cette mesure, ordonna à ceux de son parti de se rendre dans le Forum, armés de glaives sous leurs habits, et d'exécuter tout ce qu'exigeaient les circonstances, sans même respecter les consuls, s'il fallait aller jusqu'aux actes de violence. Après qu'il eut fait toutes ces dispositions, il attaqua, en pleine assemblée, la proclamation du iustitium, comme contraire aux lois ; et il enjoignit aux consuls Cornélius Sylla et Quintus Pompée de le révoquer sur-le-champ, afin qu'il pût mettre ses projets de loi en délibération. Un tumulte s'étant élevé, ceux qui étaient pourvus de glaives s'en armèrent, et menacèrent de faire main basse sur les consuls, qui contrariaient les intentions de Sulpicius. Là-dessus, Pompée s'échappa clandestinement; Sylla, de son côté, se retira comme pour délibérer sur ce qu'il avait à faire. Cependant les séditieux égorgèrent le fils de Pompée, gendre de Sylla, qui osa s'ingérer de parler avec trop de liberté et d'énergie. Un moment après, Sylla reparut, révoqua le iustitium, et partit pour Capoue rejoindre son armée qui l'y attendait pour marcher en Asie contre Mithridate ; car il ne se doutait pas le moins du monde de ce que l'on machinait contre lui. Mais Sulpicius, aussitôt qu'il eut obtenu la révocation du iustitium, et qu'il se vit favorisé d'ailleurs par l'absence de Sylla, fit passer sa loi et donner incontinent à Marius le commandement de la guerre contre Mithridate, à la place de Sylla; ce qui était l'objet de toutes ses manoeuvres

57. Lorsque Sylla en fut informé, il jugea qu'il n'avait plus d'autre ressource que celle des armes. Il réunit son armée pour la haranguer. Les troupes qui la composaient étaient elles aussi avides de l'expédition contre Mithridate, qu'elles regardaient comme lucrative; et elles craignaient que Marius, s'il partait en effet pour l'Asie, ne prît avec lui de préférence d'autres légions. Dans sa harangue à son armée, Sylla ne parla que de l'injure qu'il recevait de la part de Sulpicius et de Marius. Il ne s'expliqua ouvertement sur rien de plus, car il n'osa point proposer la guerre contre ses ennemis. Il se contenta d'inviter son armée à être prête à marcher au premier ordre. Ses soldats, pénétrant sa pensée, craignant d'ailleurs pour eux-mêmes que l'expédition en Asie ne leur échappât, mirent hautement à découvert l'intention de Sylla, et lui commandèrent de les mener hardiment à Rome. Joyeux de ces dispositions, Sylla se mit incontinent en marche à la tête de six légions. Tous les officiers supérieurs de l'armée, à l'exception d'un seul questeur, l'abandonnèrent. Ils s'enfuirent à Rome, révoltés de l'idée de conduire une armée contre la patrie. Des députés vinrent à sa rencontre sur sa route, lui demander pourquoi il marchait enseignes déployés contre Rome. Il répondit que c'était pour la délivrer de ses tyrans. Après avoir fait jusqu'à trois fois la même réponse à d'autres députations, il déclara néanmoins que, si le sénat, Marius et Sulpicius voulaient se réunir avec lui dans le Champ de Mars, il se soumettrait à ce qui serait déterminé. Comme il ne cessait de s'avancer, Pompée, son collègue, vint le joindre, le loua du parti qu'il avait pris, et le seconda dans toutes ses opérations. Marius et Sulpicius, qui avaient besoin de quelque délai pour se mettre pleinement en mesure, lui envoyèrent une autre députation, comme de la part du sénat, pour l'inviter à ne pas s'approcher de Rome en deçà de quarante stades, jusqu'à ce qu'on eût délibéré sur l'état actuel des choses. Sylla et Pompée, qui pénétrèrent l'intention de cette démarche, promirent qu'ils n'avanceraient pas davantage ; mais lorsque la députation eut tourné le dos, ils continuèrent d'aller en avant.

58. Sylla s'empara de la porte Esquiline et des murs qui l'avoisinaient. Pompée, avec une autre légion, s'empara de la porte Colline. Une troisième légion occupa le pont de bois, et une quatrième fut postée en réserve auprès des murailles. Sylla entra dans la ville à la tête des deux autres, avec l'allure et le comportement d'un ennemi. Les citoyens l'assaillirent sur son passage du haut de leurs maisons, jusqu'à ce qu'il les eût menacés d'incendier les maisons. Ils cessèrent alors. Marius et Sulpicius marchèrent contre lui avec le peu de monde qu'ils avaient armé à la hâte. Ils le rencontrèrent au marché Esquilin. Ce fut là que s'engagea le premier combat de citoyen à citoyen, dans le sein de Rome. Ce n'était plus s'attaquer sous des formes séditieuses; c'était ouvertement, au bruit des trompettes et enseignes déployées, comme en plein champ de bataille. C'est à cet excès que furent portés les maux de la république, faute d'avoir mis bon ordre aux séditions antérieures. Les troupes de Sylla furent d'abord repoussées. Alors il prit de sa propre main une enseigne, et affronta le péril, afin que la honte d'abandonner leur chef et l'opprobre attaché à la perte de leur enseigne, si elle leur était enlevée, ramenassent immédiatement les fuyards à la charge. En même temps, Sylla fit avancer des troupes fraîches du camp, et envoya ordre à une autre légion de prendre par la voie de Suburre pour attaquer les arrières de l'ennemi. Les adhérents de Marius, pressés par les renforts de Sylla, commencèrent à fléchir. Ils craignirent, d'un autre côté, d'être cernés par ceux qui venaient les prendre en queue. Ils appelèrent à leur secours les citoyens, qui combattaient encore depuis leurs maisons. Ils promirent la liberté à tous les esclaves qui viendraient prendre part au danger. Quand ils virent que personne ne bougeait, ayant perdu toute espérance, ils s'échappèrent immédiatement de la ville, et avec eux tous les patriciens qui avaient combattu pour la même cause.

59. Sylla se rendit alors à la Voie Sacrée et fit punir sur-le-champ les pillards, en présence de tout le monde. Il plaça des postes dans les différents quartiers de la ville. Pompée et lui passèrent la nuit à faire le tour de tous ces postes, pour veiller à ce que l'ordre ne fût troublé ni par ceux des citoyens dont la terreur s'était emparée, ni par les vainqueurs. Dès le point du jour, ils convoquèrent une assemblée du peuple. Ils déplorèrent la condition de la république, qui, depuis longtemps, était livrée à l'influence des démagogues; et ils s'excusèrent de ce qu'ils venaient de faire, sous l'empire de la nécessité. Ils firent régler qu'à l'avenir nul projet de loi ne serait présenté au peuple avant que d'avoir été agréé par le sénat, règlement qui avait anciennement existé, et qu'on avait depuis longtemps laissé tomber en désuétude. Ils firent statuer également que, dans les élections, on voterait, non point par tribus, mais par centuries, ainsi que le roi Tullus Hostilius l'avait établi. Ils s'imaginèrent que, de ces deux mesures, il résulterait que nulle loi ne serait présentée au peuple qu'elle n'eût préalablement été admise par le sénat; et que, dans les élections, l'influence étant transférée des citoyens les plus pauvres et les plus audacieux à ceux qui avaient de la fortune et de la prudence, il n'y aurait plus de ferment de sédition. Après avoir ainsi atténué la puissance des tribuns, laquelle était vraiment dégénérée en une sorte de despotisme, ils recrutèrent le sénat, réduit à un très petit nombre, et, pour cette raison, beaucoup déchu de sa considération. Ils y firent entrer à la fois trois cents des citoyens le plus gens de bien ; et tout ce que Sulpicius avait fait passer depuis la révocation du iustitium ordonné par les consuls, fut déclaré nul, comme fait au mépris des lois.

60. Ce fut ainsi qu'au milieu de ces séditions, des rixes et des querelles, on en vint aux meurtres, et des meurtres à des guerres proprement dites. Cette armée de citoyens fut la première qui entra dans Rome comme dans une ville ennemie. Depuis cet événement, on ne cessa point de voir intervenir les légions dans les débats des séditieux. Rome fut désormais continuellement livrée à des invasions, à des combats devant ses murs, à toutes les autres calamités de la guerre, sans que nulle pudeur, nul respect pour les lois, pour la république, pour la patrie, en imposassent à ceux qui faisaient usage de la violence. Cependant on fit, par décret public, déclarer ennemis du peuple romain Sulpicius, qui était encore tribun, Marius, qui avait été six fois consul, le fils de Marius, Publius Céthégus, Junius Brutus, Cnéius et Quintus Granius, Publius Albinovanus, Marcus Laetorius, et quelques autres, au nombre de douze en tout, qui s'étaient sauvés avec Marius. Ce décret fut motivé sur ce qu'ils avaient provoqué la sédition, porté les armes contre les consuls, et appelé les esclaves à la révolte par la promesse de la liberté. Il fut permis à qui les rencontrerait de les tuer impunément, à quiconque les saisirait de les traduire devant les consuls. Leurs biens furent confisqués. Des perquisiteurs furent mis à leurs trousses, et Sulpicius, ayant été découvert, fut égorgé.

61. Quant à Marius, il se déroba à toute perquisition en allant chercher un asile à Minturnes, seul, n'ayant personne à sa suite, ni appariteur, ni esclave. Les magistrats de cette ville, instruits qu'il était caché dans une maison obscure, redoutant le décret du peuple romain, mais voulant se garder d'être les meurtriers d'un citoyen qui avait été six fois consul et qui avait fait beaucoup de grandes choses, n'osèrent point agir à découvert, et chargèrent un Gaulois qui habitait là de prendre un glaive et de l'aller égorger. On dit que ce Gaulois, en s'approchant, au milieu des ténèbres, de Marius étendu sur la paillasse, avait pris peur en voyant sortir de ses yeux comme des éclairs ou des rayons de lumière, pendant que Marius, se mettant sur son séant, lui cria d'une voix de tonnerre : "C'est toi qui oses venir égorger Caius Marius ?" Le Gaulois recula d'effroi, et sortit de la maison en fuyant, semblable à un dément, s'écriant "qu'il n'avait pas pu égorger Caius Marius". Les magistrats, qui, d'ailleurs, n'avaient ordonné ce meurtre qu'avec répugnance, furent saisis d'une sorte de terreur religieuse. Ils se rappelèrent en même temps un pronostic qui avait promis à Marius sept consulats, pendant qu'il était encore enfant ; car à cette époque, en effet, sept poussins d'aigle tombèrent, dit-on, dans son giron, et les devins prédirent, en conséquence, qu'il arriverait sept fois à la suprême magistrature.

62. En réfléchissant là-dessus, et pensant, d'un autre côté, que c'était quelque Dieu qui avait épouvanté le Gaulois, les magistrats de Minturnes firent dire à Marins de sortir sur-le-champ de leur ville, et de chercher un autre asile où il pourrait. Marins, qui savait que Sylla le faisait poursuivre, et qu'il avait mis de la cavalerie à ses trousses, gagna du côté de la mer, par des chemins infréquentés. Il rencontra une espèce de grotte, où il se reposa, en se couvrant tout le corps de feuillage. Il entendit quelque bruit, et se couvrit en entier de feuilles. Sentant que le bruit se renforçait, il alla se jeter dans la petite barque d'un vieux pécheur, malgré la résistance de ce dernier ; et, quoique la mer fût houleuse, il coupa l'amarre, hissa la voile, et s'abandonna à la merci de la fortune. Il fut porté dans une î1e, d'où il fut retiré par un vaisseau qui portait plusieurs de ses amis, et qui l'emmena en Libye. Repoussé de la Libye, comme ennemi, par Sextilius qui y commandait, il passa l'hiver dans une île, à la hauteur des montagnes de la Numidie, un peu au-dessus de la Libye. Dans cette station maritime, vinrent le joindre, aussitôt qu'ils eurent de ses nouvelles, plusieurs de ceux qui avaient été enveloppés dans sa proscription ; savoir: Céthégus, Granius, Albinovanus, Laetorius, et, parmi d'autres, son propre fils, lesquels étaient parvenus à se sauver de Rome dans les États d'Hiempsal, roi de Numidie, et qui, craignant d'être livrés par lui aux Romains, se hâtèrent d'en sortir. Ainsi réunis, ils méditèrent sur les moyens de s'emparer de Rome à force ouverte, comme l'avait fait Sylla; mais, faute d'armée, ils restèrent à l'affût des événements.

63. Cependant Sylla, le premier des Romains qui se fût rendu maître de Rome par la force des armes, et qui pouvait peut-être, après avoir vaincu ses ennemis, se faire déclarer monarque, renonça volontairement à la force. Il renvoya son armée à Capoue, et continua ses fonctions en qualité de consul. D'un autre côté, les partisans des bannis, ceux surtout qui avaient le plus de fortune, plusieurs femmes riches, délivrées de la crainte des troupes, commencèrent à respirer, et à se remuer avec beaucoup de zèle pour le retour de ces citoyens. Ils n'épargnaient pour cela ni soins, ni dépenses. Ils environnaient d'embûches même la personne des consuls, parce qu'ils sentaient que, tant qu'ils seraient en vie, le retour des bannis serait impossible. À l'expiration de son consulat, Sylla eut pour sauvegarde le commandement de l'armée destinée contre Mithridate; quant à Quintus Pompée, l'autre consul, le peuple eut pitié de sa peur et lui décerna le commandement de l'Italie, ainsi que de l'autre armée qui y était alors, sous les ordres de Cnéius Pompée. Ce dernier apprit cette nouvelle avec déplaisir, et néanmoins il fit un bon accueil à son successeur lorsqu'il arriva dans son camp. Le lendemain, au moment où il entrait en fonction, Cnéius se tint éloigné de lui, comme un homme privé ; là-dessus, plusieurs soldats cernèrent leur nouveau chef, comme ayant l'air de vouloir entendre de plus près ce qu'il allait dire, et ils le massacrèrent. Chacun alors prenant la fuite, Cnéius Pompée vint à la rencontre des assassins de Quintus ; il leur reprocha d'avoir violé les lois en massacrant le proconsul ; et, tout en faisant éclater son indignation, il reprit de suite le commandement.

64. Aussitôt que l'on sut à Rome la fin tragique de Pompée, Sylla, commençant à craindre pour lui, ne se montra plus nulle part qu'escorté par ses amis. Il se fit garder par eux pendant la nuit, et, sans tarder longtemps, il partit pour Capoue, alla se mettre à la tête de son armée, et s'embarqua de là pour l'Asie. Les amis des bannis reprirent courage sous le consulat de Cinna, qui succédait à Sylla. Ils réchauffèrent le zèle des nouveaux citoyens pour les projets de Marius, qui consistaient à les distribuer également dans toutes les tribus, pour éviter qu'en votant les derniers, leur droit de suffrage ne fût réduit à n'être en effet qu'une chimère. Tel fut le prélude du retour de Marius lui-même et de ses compagnons d'infortune. Les citoyens des anciennes tribus s'y opposaient de toutes leurs forces ; et tandis que Cinna, gagné, à ce qu'on croit, moyennant trois cents talents, servait la cause des premiers, les intérêts des autres étaient soutenus par Octavius, l'autre consul. Les partisans de Cinna s'emparèrent les premiers du Forum, avant des glaives cachés, demandant à grands cris d'être également répartis dans toutes les tribus. Les plus sains d'entre les plébéiens se rendirent auprès d'Octavius, armés de glaives comme les autres. Pendant qu'Octavius attendait les événements sans bouger de sa maison, on vint lui annoncer que la plupart des tribuns se prononçaient contre ses adversaires ; que les nouveaux citoyens faisaient un grand tumulte ; qu'ils avaient déjà dégainé leurs glaives en pleine rue et qu'ils allaient attaquer aux rostres les tribuns qui parlaient contre la loi. Octavius, informé de tous ces détails, se mit en mouvement lui-même. Il prit par la Voie Sacrée, accompagné d'une multitude de citoyens extrêmement pressés l'un contre l'autre ; et, se précipitant comme un torrent dans le Forum, il se fit jour au milieu de ceux qui l'occupaient, et les sépara les uns des autres. Après avoir ainsi créé la stupeur, il poussa jusque vers le temple de Castor et Pollux, pour en chasser Cinna. Alors les partisans d'Octavius firent main basse, sans ordre préalable, sur les nouveaux citoyens, en tuèrent plusieurs, et poursuivirent les fuyards jusqu'aux portes de Rome.

65. Cependant Cinna, fort du nombre des nouveaux citoyens et espérant d'avoir le dessu