Digénis

ANONYME

 

LES EXPLOITS DE DIGÉNIS AKRITAS

Livres II et III

introduction - livres IV à VI

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

 

 

 

 

 

introduction

 

BASILE DIGÉNIS AKRITAS.

Le premier livre, le commencemencement du second et le titre ci-dessus manquent dans le manuscrit.

 

 

Frappés de stupeur à cette vue, ils étendent les mains, saisissent les têtes des cadavres et regardent les visages, afin de reconnaître leur sœur, cette admirable jouvencelle qu'ils recherchaient. Mais, ne la trouvant pas, ils ramassèrent aussitôt de la terre et la répandirent sur les têtes ; puis ils se mirent à pleurer, à pousser des gémissements et à exhaler des plaintes profondes. Ils prenaient le soleil à témoin et ils lui disaient : « O soleil très resplendissant, flambeau de l'univers entier, montre-nous quel est parmi ces cadavres celui de notre sœur, afin que nous la pleurions et que nous l'ensevelissions avec les autres victimes. Quelle tête prendre? Quelle main saisir? Quelles raisons donner à notre bonne mère? Et comme elle se lamentera et s'arrachera les cheveux! O soleil, pourquoi nous as-tu causé cette affliction? Il ne nous sied plus dorénavant de vivre en ce monde. Ce n'est pas seulement la vie qu'ils ont voulu ravir à notre sœur, mais ils ont détruit sa beauté ; elle est devenue méconnaissable. Nous voyons bien des cadavres mais nous n'apercevons pas le sien. O sœur tendrement chérie, comment as-tu été condamnée? Malheur à nous, infortunés ! Tu as quitté ce monde, et, quand ton âme s'est envolée, ta beauté s'est évanouie ! Comment, [ô étoile], t'es-tu couchée avant l'heure et as-tu éteint notre lumière ? Comment des mains barbares t'ont-elles coupée en morceaux? Comment ne s'est-il pas engourdi, le bras de ce cruel bourreau qui n'a pas eu pitié de ta ravissante jeunesse? Oui, âme généreuse, tu as mieux aimé mourir pernicieusement immolée que de vivre dans le déshonneur. Mais, ô sœur toute charmante, notre cœur et notre âme, comment, parmi tant de cadavres, retrouverons-nous le tien? Comment nous procurer cette légère consolation? Il t'a donc égorgée, le chien? Il t'a donc envoyée dans la tombe? ô cruauté scélérate! Comment, fille magnanime, les étrangers t'ont-ils réduite par la violence à subir cette iniquité? Reçois les nombreux gémissements de tes frères, jeune fille. Tu étais en ce monde notre seule consolation, et, nous en sommes convaincus, tu es morte sans cesser d'être vierge. » Après avoir ainsi pleuré leur sœur, ils ensevelirent ensemble toutes les victimes.

Comment les frères de la jouvencelle vont trouver l'émir et lui réclament leur sœur.

Les cinq frères rebroussèrent chemin, se rendirent chez l'émir, tirèrent leurs épées et lui parlèrent ainsi en face : « O émir, premier émir, chien de la Syrie, ne nous prive pas davantage de la sœur que tu nous as ravie. Si tu commets quelque acte déloyal, tu es un homme mort. Aucun de nous ne veut repartir sans notre sœur, mais nous nous ferons plutôt tuer tous pour elle. » [Et, en prononçant ces mots,] ils versent du fond du cœur des larmes brûlantes.

Comment l'émir dit à ses beaux-frères de quelle race il est.

En entendant cette déclaration, l'émir fut vivement effrayé et se mit à les questionner : « Qui et d'où êtes-vous ? De quelle famille de la Romanie êtes-vous membres ? » L'ainé des frères lui fit alors cette réponse : « Émir, nous sommes originaires d'une contrée de l'Orient et issus de nobles parents. Aaron, notre père, est de la race des Ducas et descend des fameux Cinnames. Le père de notre père était le célèbre Mousélom, et notre mère appartient par sa naissance à la riche famille des Kyrmagastres. Nous avions douze oncles et six cousins. Notre père, exilé pour quelques folies, se rendit aux frontières pour former des bandes; si ces gens-là te rencontraient, tu ne verrais plus ce monde. Lors de l'enlèvement] nous étions tous à l'étranger; si nous eussions été présents, ce malheur ne fût point arrivé, notre sœur n'eût point été ravie par tes mains, et vous n'auriez pas même approché de notre maison. Notre mère a donné naissance aux cinq frères que tu vois ; nous avions aussi une sœur, un rayon de soleil, et nous vivions heureux avec elle en ce monde ; et maintenant, toi, rends-nous notre sœur. Ne sais-tu pas que nous enverrons nos gens chercher nos troupes qui sont en expédition et ramener d'exil notre père, pour que nous te trouvions n'importe où tu sois? Car, nous te l'affirmons tous, nous ne laisserons pas impunie l'insulte qui nous est faite. »

L'émir répondit : « Excellents jeunes gens, moi, je suis fils de Chrysocherpos et de Spathia. Mon père mourut, me laissant enfant; je fus remis par ma mère à mes oncles, des Arabes qui m'élevèrent dans l'amour de Mahomet. Ambron était mon aïeul, Caroès mon oncle. Me voyant réussir dans toutes les guerres, ils me créèrent chef suprême de toute la Syrie et me donnèrent trois mille pallikares d'élite. J'ai entièrement subjugué la Syrie, j'ai fait Koufer, j'ai pillé Héraclée, Amorium et Iferium. Et, moi que n'effrayèrent jamais ni armées ni bêtes féroces, j'ai été vaincu par cette femme que vous nommez votre sœur. Je ne vous mettais à l'épreuve que pour acquérir la certitude. Ses charmes m'enflamment, ses larmes me consument; elle ne cesse de pleurer et de gémir sur vous. Maintenant je fais des aveux et je dis la vérité : si vous daignez m'agréer pour votre beau-frère, alors, à cause de toutes les beautés que possède la noble fille, je renierai ma foi et j'irai en Romanie. Ayez l'assurance de ceci, soyez persuadés de cette vérité : elle ne m'a pas donné un baiser, je le jure par le glorieux Prophète ; mais, nuit et jour, elle soupire après vous. Entrez dans ma tente et vous l'y trouverez. »

Comment les frères de la jeune fille la trouvèrent couchée sur un lit doré, et l'embrassèrent.

En entendant ces paroles, ils soulevèrent la tente avec joie et y entrèrent. Ils trouvèrent un magnifique lit doré tout autour. Dans ce lit, posé à terre, était couchée la jeune fille. Ses frères arrosèrent la terre d'abondantes larmes, tant était immense la tristesse qui leur rongeait le cœur. Quand la jeune fille les vit ainsi entrer subitement et comme succomber sous le poids de leur affliction, elle se leva aussitôt, s'avança vers eux et les embrassa tous avec saisissement. Ainsi que la douleur et le chagrin, une joie imprévue et inespérée fait couler les pleurs. Tandis donc que la jouvencelle embrassait ses frères avec allégresse, ceux-ci fondaient en larmes, poussaient de grands gémissements, et lui adressaient des paroles de deuil : « Tu es donc vivante, sœur captive, âme chérie? Nous t'avions crue morte, moissonnée par le glaive, et nous supposions que tu te trouvais parmi les morts. Mais, ô sœur, tu dois la vie à ta beauté, car la grande beauté adoucit les chagrins, et les ennemis épargnent la jeunesse et la grâce. »

Comment les frères de la jeune fille firent serment de prendre l'émir pour beau-frère.

Ensuite ils affirmèrent avec serment à l'émir qu'ils le prendraient pour beau-frère, s'il venait en Romanie. Ils sonnèrent de la trompette et repartirent aussitôt. Tout le monde était ravi d'admiration, et l'on se disait l'un à l'autre : « De quels prodiges sommes-nous témoins? Quelle est la puissance de l'amour qui délivre les captifs, arrête des armées en marche, et décide quelqu'un à renier sa croyance et à braver la mort? » Et la renommée publia par le monde entier qu'une charmante jouvencelle avait, grâce à sa ravissante beauté, mis en déroute les fameuses armées de la Syrie.

Lorsqu'ils eurent fait serment à l'émir de le prendre pour beau-frère, il réunit aussitôt ses pallikares et partit pour la Romanie avec la jeune fille. Et, quand ils atteignirent le territoire de la Romanie, l'émir mit en liberté tous les prisonniers et donna à chacun d'eux des provisions suffisantes pour la route.

Et les frères de la jeune fille firent connaître par lettre à leur mère l'arrivée de leur sœur, l'amour de l'émir, amour pour lequel il avait renoncé à sa foi, à ses parents et à ses amis : « Notre mère, bannis tout chagrin. Tu as le gendre que nous voulions, un gendre d'une beauté ravissante. Prépare donc tout ce qui est nécessaire pour les noces. »

Celle-ci, à cette nouvelle, remercia le Christ en disant : « O Christ, gloire à ton amour pour les hommes, gloire à ta puissance, espoir des désespérés ; tu peux tout ce que tu veux, rien ne t'est impossible. Tu as rendu doux notre ennemi et délivré ma fille de l'esclavage. O fille bien-aimée, lumière de mes yeux, quand te verrai-je vivante? Quand entendrai-je de nouveau ta voix? Je vais faire pour ton mariage les plus magnifiques préparatifs, si ton époux est ton égal en beauté et possède les facultés intellectuelles des nobles Grecs. Mais je crains, ma chère enfant, qu'il ne soit sans affection, qu'il ne se courrouce comme un païen, et ne fasse aucun cas de ta vie. » Et puis, dans sa joie, la générale chantait ceci : ...

Lacune.

Comment l'émir fit route avec ses compagnons et comment la générale alla à leur rencontre.

L'émir, ses compagnons et les frères de la jeune fille cheminaient ensemble, avec joie, mais non sans fatigue. Quand on fut arrivé près de la maison de ceux-ci, leurs parents et une foule de peuple vinrent à leur rencontre, ainsi que la générale, avec un grand déploiement de majesté. Quel discours pourrait exprimer ou dépeindre complètement la joie qui éclata alors? Les fils embrassaient affectueusement leur mère, et la mère se réjouissait avec ses enfants. C'était comme l'accomplissement de ces paroles de David : Une mère joyeuse d'avoir des fils. A la vue de la belle et élégante prestance de son gendre, elle remercia Dieu de tout son cœur en disant : « Christ, mon Dieu, ma lumière, ceux qui croient en toi ne seront jamais confondus dans leurs désirs. »


 

TROISIÈME LIVRE DE DIGÉNIS.

La mère de l'émir, l'aïeule d'Akritas, ayant appris ce qui la concernait, elle et son fils, lui envoya une lettre pleine de gémissements, de reproches et de tristesse. Cette missive était ainsi conçue : « O mon fils bien-aimé, consolation de ta mère, comment, contrairement à mon attente, t'es-tu séparé de moi, mon enfant? Tu as aveuglé mes yeux, tu as éteint ma lumière ! Comment as-tu renoncé à tes parents, à ta foi et à ta patrie ? Je suis devenue un objet d'opprobre dans toute la Syrie, tout le monde nous exècre pour avoir renié notre croyance, transgressé la loi, mal observé les décrets du Prophète. Que t'est-il arrivé, mon enfant, et comment m'as-tu oubliée? Comment ne t'es-tu pas rappelé les actions de ton père ? Combien de Grecs a-t-il égorgés? Combien en avait-il pour esclaves ? N'a-t-il pas rempli les prisons de vaillants gouverneurs et ravagé de nombreux thèmes de la Romanie? Est-ce que. lui comme toi, on n'essaya pas de le faire apostasier? Est-ce que, quand les légions grecques l'environnèrent, les généraux ne lui faisaient pas les plus effroyables serments? — « L'empereur t'honorera du titre de patrice ; tu deviendras général, si tu jettes ton épée ! » Et lui, fidèle aux préceptes du Prophète, plein de mépris pour les honneurs et de dédain pour les richesses, il fut haché en morceaux, mais il ne jeta pas son épée. Et toi, tu as, sans y être contraint, méprisé ta foi, tes parents et ta mère elle-même. Ton oncle, le fameux Mouzour, le Tarsiote, fit une expédition contre Smyrne, la maritime, ravagea Ancyre, la ville d'Akinas, l'Afrique, la Térente, la Heptakomie, et, ces contrées soumises, il revint en Syrie. Et toi, infortuné, au moment de devenir roi de Syrie, tu as fait une expédition, et tu t'es laissé charmer par l'amour d'une étrangère, par les sortilèges d'une enchanteresse; tu t'es perdu toi-même, tu t'es entièrement avili, tu es devenu pour tout le monde un être maudit. Mais, si tu ne te hâtes pas de revenir en Syrie, les Arabes veulent me tuer ; ils égorgeront tes enfants, comme fils d'un père infidèle, et livreront à d'autres tes charmantes filles, qui soupirent nuit et jour après toi. Oui, mon très doux enfant, aie pitié de ta mère, ne précipite pas avec les chagrins ma vieillesse dans la tombe ; tu ne voudras pas que tes fils soient injustement mis à mort et que tes filles passent entre des mains étrangères. Et alors Dieu ne te précipitera pas tout vivant de ce monde dans l'abîme.

« Je t'ai, comme tu le vois, envoyé des chevaux de choix ; monte le bai et conduis l'alezan ; si tu chevauches sur le noir avec prudence, il vole comme un aigle, et nul ne pourra jamais te rejoindre. Pour éviter la tristesse, prends avec toi la jeune fille ; mais, si tu persistes à me désobéir, sois maudit. »

Des Arabes d'élite, porteurs de cette dépêche et guidés par un Grec instruit, se rendirent promptement et avec joie en Romanie. Loin de la maison de la jeune fille, il y avait un endroit nommé Leucopétra ; ce fut là qu'ils campèrent, afin de ne point être vus.

Comment les Arabes portèrent à l'émir la lettre de ta mère.

Les Arabes envoyèrent secrètement porter à l'émir la lettre de sa mère et lui firent dire par le messager : « La lune brille toute la nuit, et, si tu le veux, mettons-nous en route. » Quand l'émir eut pris connaissance de la missive, son âme fut attristée et son cœur blessé ; il eut compassion de sa mère et pitié de ses enfants et de leurs mères. A la pensée que d'autres allaient s'emparer de ses enfants, de ses provinces, de ses villes, une grande et ardente jalousie s'alluma en lui, et son âme fut bourrelée de remords. Un premier amour ne s'oublie pas, mais son affection pour la jouvencelle l'avait affaibli, de même qu'une douleur plus vive efface une moindre douleur. Et il se tenait debout, réfléchissant à ce qu'il ferait.

Comment l'émir entra dans la chambre de la jeune fille, et s'entretint avec elle.

Et, rugissant comme un lion, il entre dans la chambre de la jouvencelle, la consulte et lui parle ainsi : « Jeune fille, je veux te confier un secret. J'ai dans le cœur une insupportable tristesse, mais je crains, ma toute charmante, de te paraître désagréable. Je puis maintenant apprendre sûrement, jouvencelle, si tu as pour moi un pur amour ; voici l'occasion d'éprouver ton amitié. » Ces paroles blessèrent le cœur de la jeune fille ; elle poussa un profond soupir et prononça ces mots : « O mon très doux époux, lumière de mes yeux, quand t'ai-je entendu me dire des choses désagréables? Quelle circonstance me pourrait séparer de ton amour? S'il me faut mourir pour toi, je ne m'y refuserai pas. »

« Il ne s'agit pas de la mort, ma bien-aimée, répondit l'émir. Il n'est pas question de ce que tu as pensé, à Dieu ne plaise, ô mon âme. Mais ma mère m'a expédié une lettre de Syrie ; ils sont en danger, et je veux partir. Elle m'a envoyé de jeunes guerriers avec des chevaux de choix pour me prendre et aller la retrouver. Si tu veux bien, ô ma maîtresse, venir avec moi dans le charmant pays de Syrie, nous verrons ma mère et puis nous reviendrons ici avec joie. Je ne veux point me séparer de toi, pas même une heure. »

À ces mots, la jeune fille soupire profondément, ses larmes coulent, son esprit se bouleverse, et elle veut aussitôt dire à ses frères que l'émir a l'intention de partir. Mais, redoutant des altercations et des querelles, elle évite de révéler les secrets desseins de son bien-aimé. Bien plus, elle lui promet de partir avec lui et lui parle ainsi : « O mon maître, c'est avec joie que j'irai où tu l'ordonnes, que j'irai où tu désires. » L'émir ne voulait pas attendre, mais aller promptement trouver sa mère, revoir ses enfants et leurs mères chéries, ses parents, ses amis, ses proches et son pays ; et, après les avoir vus, après leur avoir parlé, il se proposait de revenir avec sa famille vers son épouse, la royale jouvencelle, cette jeune fille ravissante et pétrie de grâces. Tels étaient les projets que l'émir formait dans sa pensée, mais il n'eût voulu pour rien au monde que l'on connût clairement la lettre de sa mère et l'intention qu'il avait de partir. Mais Dieu est, comme créateur, un artisan de merveilles, et il dissipe en songe les desseins cachés.

Comment pendant son sommeil le petit frère de la jeune fille vit en songe ce qui se passait.

Le plus jeune frère de la jouvencelle vit donc toute cette affaire en songe. Il se lève dans l'obscurité et dit à ses frères : « J'ai eu une vision cette nuit. Des éperviers me sont apparus sur Leucopétra ; j'ai vu aussi un aigle aux ailes d'or poursuivre une colombe blanche comme la neige et entrer dans la chambre où dort notre beau-frère avec notre sœur. Et moi, je me suis aussitôt élancé pour le prendre ; j'ai étendu mes mains, je les ai saisis tous deux, et, dans ma grande précipitation, je me suis réveillé. » Alors Constantin, l'aîné des frères, expliqua le songe de cette façon : « Les éperviers que tu as vus sont des hommes ravisseurs ; l'aigle que tu as vu est, ce me semble, notre beau-frère, et la colombe que tu as vue est notre sœur. Veillez, mes bons amis, à ce qu'il ne la maltraite pas. Montons à cheval et allons faire un tour là où tu as vu en songe les éperviers. »

Ils montèrent tous cinq à cheval et se rendirent à Leucopétra. Conformément au songe, ils y trouvèrent les Arabes et leur dirent en raillant : « Soyez les bienvenus, seigneurs, éperviers de notre beau-frère. Pourquoi êtes-vous descendus ici au lieu de venir à la maison? » Ceux-ci, ne sachant quoi répondre, leur avouent bon gré mal gré la vérité. Une frayeur soudaine produit la franchise, tandis qu'une crainte prévue enfante les excuses.

« Hier, dirent-ils, nous nous sommes attardés, et nous avons fait halte ici. »

Les cinq frères les prirent avec eux et allèrent trouver l'émir ; ils l'injurièrent, comme c'était leur droit, et lui adressèrent ces propos ironiques.

Comment les frères de la jouvencelle insultèrent leur beau-frère, à cause de ses mystérieux desseins.

« O émir, sont-ce là les promesses que tu nous as faites? Tu veux donc nous séparer à l'avenir de notre ravissante et bien-aimée sœur? On t'a envoyé des chevaux de choix, de rapides coursiers et de jeunes guerriers arabes. Si tu te proposes de quitter secrètement la Romanie, si telle est ta résolution, délaisse notre sœur, abandonne ton enfant, nous l'élèverons, et que Dieu soit notre vengeur ! Quant à toi, cher beau-frère, le premier de la Syrie, reprends ce que tu as apporté et va-t'en où tu voudras. »

L'émir, entendant ces paroles accusatrices, n'eut pas le courage de prononcer un mot, d'articuler une réponse ; mais, couvert de confusion, en proie à la crainte et à la tristesse, dévoré d'inquiétude, comme un étranger, muet, terrine, il se tenait debout, considérant comme le plus grand des malheurs d'être séparé de la jeune fille.

Comment l'émir s'entretint avec la jouvencelle de l'insulte qu'il avait reçue.

L'émir prend son épouse et entre dans sa chambre, convaincu que c'était elle qui avait tout révélé, car il ignorait que Dieu avait dévoilé en songe à ses frères cette mystérieuse affaire. Il lui dit avec larmes : « Comment as-tu fait cela? Est-ce donc ainsi, ma bien-aimée, qu'agissent les gens bien nés ? Ne t'ai-je pas confié tout mon projet, à toi seule? Ne m'as-tu pas promis de m'accompagner avec joie? T'y ai-je contrainte ? Ai-je usé de violence ? Ne t'ai-je pas au contraire suppliée de me suivre, afin de te faire partager mes joies et de revenir ensuite avec toi ? Mais toi, n'ayant pas la crainte de Dieu devant les yeux, tu as tout appris à tes frères, et ils veulent me tuer. Ne te rappelles-tu pas ce qui s'est passé dans le principe entre nous ? As-tu oublié tous mes bienfaits ? Je t'ai tenue captive et tu es devenue ma maîtresse. Je t'ai prise esclave à ta famille et je suis devenu en quelque sorte ton esclave. Ta volonté a été faite, tes désirs accomplis ; j'ai, tu le sais, été ton prisonnier. Pour ton amour, je suis venu en Romanie, pour toi j'ai renoncé à mes parents et à ma croyance, et pour tout cela, toi, tu as causé ma mort. Prends bien garde de ne pas violer nos serments, de ne pas renier l'amour que nous avons l'un pour l'autre ; si tu m'exaspères, si tu affliges mon âme, je tirerai mon épée pour me donner la mort ou pour la donner ! Car la guerre tue les hommes de cœur, et la maladie, les lâches. Quant à toi, ô ma bien-aimée, les gens de bien t'insulteront éternellement pour n'avoir pas gardé les secrets de ton époux. Celui qui était ton souffle, ta consolation, jeune fille, tes frères vont le faire mourir injustement. Comme Dalila livra Samson à ses bourreaux, ainsi tu livres ton chéri, ton bien-aimé. » L'émir parla ainsi avec tristesse à la jeune fille, dans la pensée qu'elle avait révélé ses projets, car l'amour outragé engendre les paroles injurieuses. La jouvencelle, entendant ces reproches, resta muette, debout, et merveilleusement calme pendant de longues heures ; car le coupable a toujours une excuse toute prête, et l'innocent ne sait que garderie silence.

Comment la jeune fille intervient par ses prières entre ses frères et son époux.

A peine revenue à elle, la jouvencelle lui répondit, en versant d'abondantes larmes : « Je n'ai pas, ô mon maître, révélé tes desseins. Si je l'ai fait, puissé-je être brûlée et servir ainsi d'exemple à tout le reste du monde, pour avoir divulgué les secrets de mon mari ! »

Voyant croître la douleur de l'émir, le voyant affolé par les pleurs (car un chagrin excessif produit la démence), et craignant que, dans un accès de délire, il ne la tuât avec son épée, la jouvencelle, jetant des cris, épuisée, alla trouver ses frères, [et leur dit] :

« O mes très doux frères, pourquoi tourmenter inutilement celui qui n'est pas coupable ? Car sa mort est certaine ; il va se tuer dans une attaque de folie. Au nom de Dieu, mes bons frères, qu'il ne" meure pas injustement, celui qui a renoncé pour moi à sa famille et à sa patrie, car il ne m'a jamais voulu de mal. Mais maintenant, redoutant la malédiction de sa mère, il se rend en Syrie et il reviendra dans un bref délai ; il m'a fait connaître ses projets et m'a aussi montré la lettre. Et, vous autres, ne craignez-vous pas comme lui la malédiction maternelle? Vous avez osé affronter seuls des myriades d'ennemis, engager dans les défilés une guerre acharnée, et vous n'avez pas eu peur de la mort, mais des anathèmes de notre mère. Et, lui aussi, c'est par crainte de pareils anathèmes qu'il veut partir. »

Et, en parlant ainsi à ses frères, la jouvencelle versait des larmes brûlantes et s'arrachait les cheveux. Mais eux, ne pouvant supporter de voir leur sœur chérie se lamenter, ils lui adressent ces paroles de consolation : « Toi seule, tu es notre vie et notre joie à tous, et notre plus cher désir est d'écarter de toi toute chose fâcheuse. Puisque tu veux partir avec lui, qu'il jure devant Dieu de revenir et nous prierons ardemment pour que votre voyage soit heureux. »

Ils allèrent aussitôt tous deux trouver l'émir et lui demandèrent pardon de ce qui avait été dit précédemment. « Oublie, beau-frère, tout ce que nous t'avons dit; nous n'en sommes pas la cause, mais le seul coupable c'est toi, qui ne nous as pas laissé connaître ce que tu voulais faire. »

Et l'émir leur pardonna sur-le-champ et les embrassa tous. Puis, debout, tourné vers l'orient, les mains levées au ciel, il dit : « Christ mon Dieu, Verbe fils de Dieu, toi qui m'as conduit à la lumière de la vraie religion, toi qui m'as délivré des ténèbres et des vaines erreurs, si j'oublie jamais mon épouse chérie, mon fils bien-aimé, cette fleur charmante, et si je ne reviens pas promptement dans notre maison, puissé-je devenir la pâture des bêtes féroces et des oiseaux dans les montagnes, puissé-je n'être pas au nombre des chrétiens élus ! »

Il commença alors à s'occuper des préparatifs du voyage ; et, tout se trouvant terminé au bout de dix jours et son départ étant connu de tout le monde, il accourut une foule énorme de parents et d'amis. On put voir alors de quel amour leurs cœurs étaient embrasés, car l'émir, tenant la jeune fille par la main, entra seul avec elle dans sa chambre et versa des larmes du fond du cœur, et leurs bruyants soupirs se succédaient tour à tour.

« Donne-moi ta parole, ma très douce amie, et donne-moi un anneau pour que je le porte, femme au noble cœur, jusqu'à mon retour. » Et avec un soupir la toute belle jeune fille lui disait : « Garde-toi bien, seigneur, mon trésor, de violer tes serments et d'encourir la punition du Christ, qui juge tout avec justice ; car il est un juge équitable, et, au jour terrible, il traitera chacun justement et selon ses mérites. »

« Si je fais cela, ma bien-aimée, répondit l'émir, et si je méconnais notre mutuel amour et si j'attriste ton cœur, ô ma toute belle, que le Christ qui juge la justice me châtie ! J'ai reçu de Syrie une lettre de ma mère et je me suis décidé à partir par crainte de sa malédiction, car il est juste que tous obéissent à leurs parents. » On tint donc conseil, des serments furent prêtés, et tous firent leurs adieux à l'émir avec une grande joie. Et il commença à chanter et dit ceci : ...

Lacune.

[Elle jure] de mépriser tout et de n'appartenir qu'à lui. Témoins de l'échange, les esclaves de l'émir lui tiennent ce langage : « Maître, dressons les tentes où tu désires. Tu ne nous verras pas céder à la paresse. » Ils parcoururent chaque jour trois étapes.

Comment l'émir tua un lion sur sa route.

Lorsqu'ils atteignirent les terribles défilés, ils trouvèrent un lion redoutable qui tenait une biche. A cette vue, les gens de l'émir furent tous saisis de frayeur et se cachèrent dans les bois. L'émir, vivement irrité, dit au lion : « Comment, bête très féroce, as-tu osé barrer le chemin à l'amoureuse affection ? Je vais t'en récompenser comme tu le mérites. » Et, lui assénant un coup de massue sur le front, il l'étendit raide mort à terre. Et l'émir dit à ses gens : « Arrachez à l'animal toutes ses dents et les ongles de sa patte droite, afin que nous les portions à mon fils chéri, le Cappadocien Basile Digénis Akritas, quand, avec la volonté de Dieu, nous retournerons en Romanie. » Et ils s'empressèrent de se remettre en route, s'exhortant entre eux à marcher résolument. Personne n'était paresseux, personne ne prenait de sommeil. Il y avait en eux une affection telle que jamais on n'en vit de semblable. Quand ils furent près du château d'Édesse, l'émir donna ordre de dresser les tentes hors des murs et envoya dans la forteresse deux de ses gens annoncer son retour à sa mère. Ils s'y rendirent en toute hâte et exécutèrent les ordres de l'émir.

Comment l'émir arriva au château d'Edesse, et comment sa mère et ses gens allèrent à sa rencontre.

A la nouvelle de l'arrivée de l'émir son fils, le célèbre étranger, sa mère éprouva une allégresse inexprimable ; peu s'en fallut qu'elle ne dansât de joie. Tous les parents et les proches de l'émir, au comble de la joie, vinrent également au-devant de lui ; ils mirent pied à terre et le saluèrent en versant des larmes de joie, contrairement à leurs prévisions. Leurs gémissements de quelques jours firent place à une immense allégresse, et ils l'embrassèrent affectueusement comme un étranger. D'un côté ses parents, de l'autre sa mère l'enlaçaient de leurs étreintes, se félicitaient mutuellement, et ne se souvenaient plus du temps qu'il était resté absent et séparé d'eux. Cependant tous l'accompagnèrent dans son palais. Et quel serait L'homme capable de dire et d'exposer tout ce qui se passa dans cette demeure? Eût-il un cœur de fer, eût-il dix bouches, eût-il dix langues, une voix puissante, une poitrine de bronze, il ne pourrait énumérer tous les mets et sorbets, et les danses au son des cithares, des lyres, des flûtes et des tambours. Quand tous se furent livrés au plaisir du boire et du manger, quand ils furent repus de ces choses savoureuses, la mère de l'émir se mit à le questionner : « Mon fils bien-aimé, lumière de mes yeux, consolation de mon âme dans ma vieillesse, ô mon allégresse et ma joie, pourquoi, mon enfant, es-tu si longtemps resté en Romanie ? Privée de te voir, je n'avais plus de lumière, il m'était impossible de regarder le soleil et de vivre en ce monde. En quels termes es-tu, je te prie, mon fils, avec cette jeune fille que tu aimes, cette ravissante jouvencelle, pour laquelle tu as renié ta foi, abandonné ta patrie, tes femmes, tes enfants, tous tes parents et tous tes amis, celle pour laquelle tu as tout oublié, méprisé le pouvoir et dédaigné les richesses ? Tous te donnaient leurs suffrages pour être roi, toute la Syrie te tenait pour un brave, et c'est toi-même, mon fils, qui as mis des entraves à ta prospérité, car, à cause d'une Grecque, tu as tout perdu. Pourquoi as-tu agi de la sorte, mon enfant? Ne crains-tu pas que les Arabes ne te dépouillent de tout ? »

Comment l'émir raconte ses aventures à sa mère.

« Ma douce mère, répondit l'émir, après avoir pris connaissance de ta lettre, et redoutant ta malédiction, je résolus aussitôt, de concert avec la jeune fille, de venir ici avec elle, si elle y consentait. Mais ses frères apprirent, je ne sais comment, ma résolution ; j'ignore qui la leur révéla, peut-être est-ce Dieu qui la leur fit connaître en songe, mais ce n'est pas, je le sais, la jeune fille qui les en informa, car elle garde au fond de son cœur tous nos secrets. Aussitôt, pleins de courroux et outrés de colère, ils m'accablèrent de reproches et de menaces ; puis, me lançant des regards farouches, ils me parlèrent de la résolution que je tenais cachée. Et si je leur eusse alors répondu une seule parole, ils m'auraient, je crois, transpercé de leurs épées ou de leurs lances. Mais moi, accablé de honte et saisi de crainte, en présence de leurs accusations, je me tenais debout, silencieux. Quand la jouvencelle eut appris ces faits, elle alla trouver ses frères et leur dit ceci : « O mes frères chéris, ne tracassez pas inutilement un homme qui ne vous a pas causé la moindre peine, car, chacun le sait, il a pour moi tout abandonné : foi, patrie, parents, amis. Et si, redoutant la malédiction de sa mère, il part pour la Syrie, il reviendra bientôt. » En parlant ainsi, la jeune fille répandait des larmes, et ses frères, ne pouvant supporter de la voir se désoler, vinrent tous vers moi avec la jouvencelle, et l'on se pardonna ce qui avait été dit précédemment. Ainsi absous, et tenant par la main la noble fille, nous nous embrassâmes mutuellement; après elle, j'embrassai ses frères, et puis je me mis en route. »

Telles sont les explications que donna l'émir à tous les convives de ce splendide festin. Quand il eut régalé tous ses parents et ses amis, il parla de nouveau à sa mère en ces termes : « Ma douce mère, je suis allé dans beaucoup de pays, je suis passé par beaucoup de villes, j'ai vu et lu de nombreux écrits en cette présente vie, et tout est ridicule et mensonger, mais j'aime de toute mon âme les pratiques religieuses des chrétiens, et ce paradis est en Romanie. Les chrétiens possèdent la véritable croyance ; et, si quelqu'un veut marcher dans la voie droite, qu'il me suive et allons dans ce pays; mais, s'il en est qui n'aient pas le moindre désir de le voir, qu'ils restent ici dans les ténèbres avec tous ceux qui s'y trouvent. Je connais parfaitement la religion des Sarrasins, elle est digne de ces ténèbres et de toute perdition. Puisqu'il a plu au fils du très Haut de supporter volontairement pour moi la pauvreté, puisqu'il a bien voulu endurer les infirmités humaines et m'arracher aux mensonges, aux dangereuses erreurs, et me juger digne du bain de la régénération, c'est pour ce motif que j'abandonne les niaiseries et les contes qui ont fait de moi une future victime du feu éternel ; car ceux qui professent cette croyance sont en enfer, et toujours et toujours ils endureront les plus cruels tourments.

« Et moi, je crois en un Dieu, père de toutes choses, créateur du ciel et de la terre et de toutes les créatures. Je crois en un Seigneur, fils du Dieu très haut, engendré de son père avant tous les siècles, lumière de lumière, Dieu vraiment grand, par lequel tout a été fait pour nous autres hommes; qui est né de sa mère la vierge Marie; qui, dans son excessive miséricorde, a souffert le crucifiement, a été enseveli dans un tombeau, est ressuscité, est monté corporellement au ciel, avec, la gloire de Bon père, et est maintenant glorifié à la droite du très Haut; qui doit, au dernier jour, juger tous les hommes, et dont le règne n'aura pas de fin. Je crois au Saint-Esprit, le vivificateur de toutes choses.

« Je confesse un baptême, qui nous lave des péchés ; et, attribuant à chacun la juste récompense de ses œuvres, j'attends la résurrection de tous les morts et la vie sans fin du siècle à venir.

« Quiconque croit et a été baptisé en son nom possédera la vie éternelle, mais celui qui ne connaît pas ces dogmes, ô ma douce mère, sera éternellement puni dans la géhenne de feu, là où il y a des pleurs, des lamentations, des grincements de dents, un ver venimeux, le Tartare et les ténèbres. Mais toi, mère bien-aimée, tu iras devant moi en Romanie ; je veux que nous y allions, afin que tu voies ma belle. Et, si tu ne viens pas avec moi, donne-moi ta bénédiction, parce que je pars. »

Après que l'émir eut ainsi parlé et entr'ouvert à sa mère la route de la parfaite croyance, elle lui fit aussitôt cette affectueuse réponse : « Et moi aussi, mon enfant, je crois maintenant au baptême, et, par tendresse pour toi, je pars et je vais où tu désires, et j'embrasse la religion du Christ, ami des hommes. Pour ton amour, je renonce à ma famille, je renonce même à Mahomet, le grand prophète. »

Et l'émir lui répondit : « Crois maintenant au Christ, ô ma douce mère, et ne damne pas ton àme dans les ténèbres extérieures ; le monde entier ne vaut pas ton âme, car si tu gagnes toutes choses et que tu perdes ton âme, cela ne te sera d'aucune utilité le jour où Dieu viendra du ciel juger le monde, lorsque devant lui se tiendront des myriades d'anges et que les uns entendront une voix leur dire : « Allez dans le feu extérieur et maudit, là où est le ver venimeux, avec les damnés, vous qui avez transgressé les commandements du Christ. » Mais ceux qui ont cru au Christ, le seul vivificateur, et ont observé les préceptes de sa charité, brilleront en ce jour comme le soleil, et ils entendront le Seigneur leur dire ceci : « Venez, les bénis de mon père, hériter du royaume des cieux pour des années sans fin. » Et ils iront ainsi dans la joie éternelle. Là, personne ne protège, personne ne sauve, car Dieu est un juge qui rend la justice équitablement à tous. Et, si tu veux, ma mère, être jugée digne de la vie, abandonne les erreurs, les mensonges, les fables frivoles, adore un Dieu en trois personnes, ô ma mère, et fais-toi baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; c'est moi qui serai ton parrain à la régénération baptismale. »

Ainsi catéchisée, la mère de l'émir ne rejeta pas les conseils de son enfant ; mais, semblable à une bonne terre qui reçoit aussitôt le grain, elle accueillit les paroles de son fils. Elle lui dit : « Je crois, mon enfant, en un Dieu en trois personnes, et je vais en Romanie avec toi, mon fils, et je veux être baptisée en rémission de mes nombreux péchés ; et je te remercie, c'est grâce à toi que j'aurai reçu le baptême. »

Tous les parents de l'émir, qui se trouvaient là par hasard, s'écrièrent aussi d'une voix forte et unanime : « Nous allons tous avec toi en Romanie, afin d'être baptisés et d'acquérir la vie éternelle. » L'émir, ravi de ce zèle général, glorifia Dieu, le seul ami des hommes, Dieu qui accueille toujours tous les cœurs repentants.

Et aussitôt il sauta à cheval, prit avec lui ses pallikares, sa mère et quelques autres parents, c'est-à-dire ses frères ; ils se rendirent à Bagdad et mirent tous pied à terre ; là, tous les prisonniers furent partagés, et l'émir envoya à sa bien-aimée des serviteurs et des servantes ; il lui envoya aussi deux cents chameaux et cent mulets chargés d'or et d'argent ; il envoya encore à la jeune fille des soieries précieuses, ainsi que deux cents chevaux sellés et bridés. Ensuite ils se mirent en chemin pour la Romanie ; devant l'émir marchaient mille Arabes, tout équipés, admirables, revêtus de cuirasses dorées, et, à sa suite, il en venait deux autres milliers. Cavales et destriers hennissaient, les pallikares jouaient des instruments et chantaient d'une voix forte. Et le jeune homme et sa mère se réjouissaient intérieurement.

Comment l'émir, sa mère et ses parents allèrent en Cappadoce.

Quand ils eurent atteint les frontières de la Cappadoce, l'émir parla à sa mère et à ses amis et leur dit ceci : « Mes amis, je me hâte d'aller en avant recevoir les félicitations de ma bien-aimée, de peur qu'un autre ne me devance et ne les reçoive, et que je ne passe pour manquer d'empressement et de zèle en amour. » Et ceux-ci lui répondirent : « Tu as raison. Ce que tu as résolu de faire est un devoir d'amour, un acte de dignité et d'affection, exécute-le promptement. »

A ces mots, le jeune homme se met à l'œuvre; il se coiffe d'un turban ruisselant d'or et enrichi de purs diamants ; il met par-dessus sa cuirasse une grande pelisse de castor, admirable, précieuse, superbement belle, avec des franges agrémentées de perles. Il monte sur un cheval alezan, au front étoile, et, comme un rapide épervier, il arrive à la forteresse, suivi seulement par trois hommes de sa nombreuse escorte. Bientôt ils furent à la maison de la bien-aimée de l'émir, et alors celui-ci, transporté de joie, poussa un cri et dit : « Sors, blonde dame, sors pour voir ton bien-aimé et le consoler à son retour de l'étranger. » Les nourrices, entendant ces paroles, se penchèrent aussitôt [par les fenêtres], et, à la vue de l'émir, dirent à la jeune fille : « Réjouissons-nous ensemble, notre maîtresse ; ton bien-aimé est de retour. » Mais la jouvencelle n'ajouta pas foi au dire de ses servantes (car quiconque voit subitement réalisé l'objet de ses vœux, s'imagine dans son allégresse être le jouet d'un songe), et elle leur répondit : « N'est-ce pas un fantôme que vous voyez? » Et elles vinrent de nouveau lui affirmer que l'émir était revenu.

Comment l'émir entra dans la chambre de la jeune fille et l'embrassa.

Et il entra aussitôt dans la chambre de la jeune fille ; celle-ci, voyant le retour inattendu de son bien-aimé, lui entoura le cou avec ses bras et s'y suspendit devant tout le monde, en pleurant. Le merveilleux émir agit de même envers elle ; il serra la jeune fille entre ses bras, lui baisa la poitrine, et ils restèrent enlacés pendant de longues heures.

Les voyant en cet état, la générale les aspergea d'eau ; beaucoup d'accidents de ce genre sont la conséquence d'un amour poussé à l'excès, et souvent cette passion a la mort pour dénouement. Peu s'en fallut que pareil malheur ne leur arrivât, et l'on eut grand-peine à rappeler leurs esprits au sentiment de l'existence. Et la joie immense que ressentit la famille, quel discours pourrait en faire une description fidèle?

Des servantes se tenaient en avant, d'autres en arrière, et, tout en répandant sur eux de l'eau de roses, elles disaient à la jouvencelle : « Bonne maîtresse, réjouis-toi avec notre maître, bannis toute tristesse, chasse tout souci. » Et alors la jeune fille soupira du fond de son cœur, elle fondit en larmes et prononça ces mots : « Gloire à toi, seigneur Christ, d'avoir accordé à ta pauvre créature la satisfaction de revoir son bien-aimé ! » Et, l'enlaçant de ses bras, elle l'embrassait tendrement, et, de son côté, l'émir lui baisait les yeux.

Quant aux frères de la jeune fille, ils n'eurent pas plutôt appris l'arrivée de l'émir, leur beau-frère, que tous se rendirent immédiatement dans sa chambre pour le voir; mais, à la vue de leur beau-frère et de leur sœur étroitement embrassés et se prodiguant les plus doux baisers, ils eurent honte et restèrent dehors; et grande fut la joie qu'ils ressentirent à cette heure.

Et les servantes apportèrent Digénis dans la chambre. Quand l'émir son père le vit, il le serra dans ses bras et le couvrit de baisers, et fit partager sa joie à sa bien-aimée, à ses beaux-frères, à sa mère et à tous les autres.

Cependant les gens de l'émir arrivèrent à la forteresse, amenant les chameaux et les mulets ; ils placèrent les objets dans des armoires et mirent les chevaux dans les grandes écuries. L'émir combla de présents tous ses braves pallikares, Persans et Arabes, et les renvoya en Syrie. Il ne retint que cent Arabes, et avec eux leur mère et leurs frères, et leur donna une province à habiter. Quant à lui, il jouissait de la ravissante jouvencelle, et sa renommée était répandue par tout l'univers.

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