AGATHANGE
HISTOIRE DU RÈGNE DE TIRIDATE
ET DE LA PRÉDICATION DE SAINT GRÉGOIRE L’ILLUMINATEUR.
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer


AGATHANGE.INTRODUCTION. Agathange, historien du quatrième siècle de notre ère, qui ouvre la série des annalistes arméniens dont les écrits nous sont parvenus, emplissait auprès du roi Tiridate II (Dertad) les fonctions de secrétaire. Les détails de la vie de ce personnage nous sont complètement inconnus. Cet écrivain est différent d’un autre Agathange, fils de Callistrate, dont parlent Léon Allatius et Fabricius. Les anciens écrivains de l’Arménie, comme Zénob de Glag et Moïse de Khorène, représentent Agathange comme un historien « sincère et très véridique », et Lazare de Pharbe lui décerne le titre « d’homme bienheureux ». Agathange, dans la préface de son Histoire, nous apprend qu’il était né à Rome, où lissait étudié les lettres grecques et latines; mais cette préface, qui se trouve seulement dans deux manuscrits arméniens, passe pour être apocryphe, et il serait téméraire de faire fond sur un document aussi peu certain, n’existant point dans la traduction grecque, plus complète à certains égards que le texte arménien. Le nom d’Agathange, Ἀγαθάγγελος, nous donne à penser que le personnage qui le portait était un Grec, vraisemblablement originaire des contrées occidentales de l’Arménie, situées sur la frontière des possessions byzantines en Asie. Toutefois ce nom, dont les Arméniens ont parfaitement connu le sens, puisqu’ils en donnent l’équivalant dans leur idiome, pari-hretchdag, « bon ange », paraît dire une traduction de l’appellation perse Οἰβάρας, mentionnée par quelques écrivains de l’antiquité, notamment par Ctésias, Nicolas de Damas, et par l’abréviateur de l’histoire de Trogue-Pompée, sous une forme un peu altérée, Sœbarès. Nicolas de Damas dit en effet : Ὁ γὰρ Οἰβάρας δύναται ἑλλάδι γλώσσῃ Ἀγαθάγγελος. Dans les additions qu’il a jointes à son édition de la Vie de César par Nicolas de Damas, M. Alfred Didot rapporte l’opinion d’Eugène Burnouf sur l’origine du nom d’Οἰβάρας, où le savant indianiste a reconnu le mot rend hubdra, signifiant « celui qui apporte le bien, le porte-bonheur. » L’histoire qui nous est parvenue sous le nom d’Agathange nous a été conservée dans les deux langues arménienne et grecque. Il est aujourd’hui démontré que le texte arménien a servi de prototype à la version grecque. Mgr Sukiaz de Somal avait d’abord formulé cette opinion avec réserve, et les savants Mékhitaristes vénitiens l’exprimèrent plus tard d’une façon formelle, dans la préface de l’édition italienne de l’Histoire d’Agathange, qui parut à Saint Lazare, sous le nom de M. Tomasseo. Les doctes religieux ont reconnu en effet que le texte arménien d’Agathange est conçu dans l’idiome le plus pur, et qu’il ne contient aucune trace d’hellénisme, tandis qu’au contraire le texte grec présente des différences sensibles avec l’arménien, et paraît en être la version due à un traducteur qui n’aurait pas toujours rendu avec fidélité le sens du document qu’il avait sous les yeux. L’opinion des savants Mékhitaristes, en ce qui concerne les deux textes de l’Histoire d’Agathange qui nous sont parvenus, est à l’abri de toute critique. Mais ce point établi ne constitue qu’un côté de la question; et, après avoir fait une étude approfondie des deux textes arménien et grec qui nous ont été conservés, nous avons cru découvrir que ces deux rédactions ne sont pas l’œuvre originale d’Agathange et qu’elles ont dû être précédées d’un texte plus ancien qui a disparu aujourd’hui. Ce qui nous fait supposer l’existence d’une première rédaction de l’Histoire du secrétaire de Tiridate, c’est la présence, dans les deux textes bilingues que nous possédons, d’une notable quantité d’interpolations, indiquant un remaniement général de l’œuvre d’Agathange, et la mention de personnages historiques qui ont vécu un siècle et demi après l’époque où florissait notre auteur. En outre, dans les deux rédactions qui nous sont parvenues sous le nom d’Agathange, le secrétaire de Tiridate se sert d’expressions tellement peu en rapport avec le respect dû à la majesté du roi d’Arménie, qu’il n’est pas possible d’admettre qu’un historien chargé par son souverain d’enregistrer tous les actes de sa vie, ait pu rédiger une biographie aussi peut édifiante de son maître, avant sa conversion au christianisme. Enfin, il est impossible d’admettre qu’Agathange ait pu dire qu’il fut témoin oculaire des événements et des prodiges qu’il raconte, et qu’il soit l’auteur de cette longue digression renfermant toute l’exposition de la doctrine de S. Grégoire l’Illuminateur, qui n’a dû être coordonnée et rédigée dans les termes qui nous ont été transmis, qu’à une époque où la foi chrétienne avait jeté déjà de profondes racines dans l’Arménie. Toutes ces raisons nous autorisent donc à supposer que les textes bilingues de l’Histoire d’Agathange que nous possédons actuellement sont l’œuvre d’un écrivain chrétien postérieur, qui aura fait subir à l’ouvrage original du secrétaire de Tiridate une transformation complète. En effet, l’Histoire d’Agathange, telle que nous la lisons aujourd’hui dans les textes arménien et grec, est bien plutôt l’œuvre d’une hagiographe, qui a voulu retracer le martyre de S. Grégoire, celui de sainte Hripsimè et de ses compagnes, qu’une histoire particulière du premier roi chrétien de la Grande Arménie. Au surplus, les doutes que nous émettons sur l’authenticité de l’Histoire d’Agathange avaient déjà été énoncés par le cardinal Baronius, et par les PP. Papebrock et Stilting, dans les Acta Sanctorum, qui firent de grandes réserves touchant l’authenticité des faits rapportés par le secrétaire de Tiridate. Il est fort difficile, dans l’état actuel de nos connaissances, de se faire une idée bien nette des raisons qui firent préférer par les Arméniens le texte remanié d’Agathange à la composition originale de l’auteur. Pour ce qui est de l’époque de la seconde rédaction, il semble qu’elle a dû être entreprise au commencement du cinquième siècle, c’est-à-dire au moment où la littérature arménienne acquit les développements considérables dus au zèle des saints traducteurs. En effet, au commencement du quatrième siècle, un des premiers annalistes arméniens, Zénob de Glag, dont l’Histoire fut d’abord écrite en syriaque, eut sous les yeux le texte original du livre d’Agathange, différent de celui qui nous est parvenu, comme on peut s’en convaincre en comparant le passage où cet historien renvoie au livre du secrétaire de Tiridate, passage qu’on chercherait vainement dans les deux textes que nous possédons. On ne saurait induire du témoignage de Lazare de Pharbe, écrivain du cinquième siècle qui, au commencement de son Histoire, parle assez longuement de celle d’Agathange, si cet annaliste a eu sous les yeux le texte original du secrétaire de Tiridate ou bien la seconde rédaction. Cependant nous sommes disposé à croire que déjà, du temps de Lazare, le texte primitif d’Agathange avait disparu, car il semble faire allusion plutôt à la seconde rédaction qu’au texte original, puisqu’il désigne l’histoire de Tiridate sous le nom de « Livre de S. Grégoire », ce qui impliquerait déjà l’existence de l’écrit hagiographique qui nous a été transmis sous le nom d’Agathange. Moïse de Khorène, qui vivait au commencement du cinquième siècle, paraît n’avoir également connu que la seconde rédaction d’Agathange. En effet, les cinq passages de son Histoire où il renvoie au livre de cet annaliste se trouvent exactement mentionnés dans la double rédaction, arménienne et grecque, de l’œuvre du secrétaire de Tiridate. On ne peut donc plus avoir de doutes sur l’existence d’une rédaction originale du livre d’Agathange qui a disparu et a été remplacée, environ un siècle et demi plus tard, par une seconde rédaction très différente de la première, où l’élément historique a fait place à toute une série de légendes rédigées après coup par un hagiographe anonyme. Au surplus, l’existence de deux textes différents de l’Histoire d’Agathange n’a rien qui doive nous surprendre, car le même fait s’est produit également pour l’histoire du syrien Zénob de Glag, écrivain contemporain du secrétaire du premier roi chrétien de la Grande Arménie. A partir du cinquième siècle, les écrivains arméniens qui ont fait usage du livre d’Agathange n’ont eu très certainement à leur disposition que la seconde rédaction; et, bien que les mentions très abrégées qu’ils font de cette Histoire ne nous permettent pas, en ce qui les concerne, de trancher la question d’une manière absolue, toutefois il semble fort naturel de croire que les panégyristes, que Jean Catholicos et qu’Étienne Orbélian par exemple, ne connurent pas l’Histoire originale d’Agathange. L’histoire qui nous est parvenue sous le nom d’Agathange a toujours joui chez les Arméniens d’une très grande réputation, car ils la considèrent comme le plus ancien monument de leurs annales nationales. Telle que nous la possédons actuellement, l’Histoire d’Agathange s’est vulgarisée chez les Grecs, qui la firent entrer dans leurs Ménologes, chez les Egyptiens, les Arabes et les Chaldéens. La première édition grecque de l’Histoire du secrétaire de Tiridate, ou plutôt la seconde rédaction due à un hagiographe anonyme, est celle d’Agapius. Ensuite vient l’édition du P. Stilting, qui s’est servi du plus ancien manuscrit connu, appartenant à la bibliothèque des Médicis de Florence, copié par le P. Papebrock, et qui est bien préférable à celui donné dans le Paradisius d’Agapius. Le P. Stilting a donné également, à la suite du texte grec d’Agathange, une Vie abrégée de S. Grégoire, en latin, qui paraît avoir été rédigée au douzième siècle, d’après l’original grec, et qui se trouve à Rome, dans la bibliothèque Barberini. Le texte arménien d’Agathange a été plusieurs fois réimprimé; la première édition parut à Constantinople en 1709, et fut réimprimée dans la même ville en 1824. Le manuscrit dont se servirent les éditeurs fut copié à Amid, et appartient aujourd’hui à la bibliothèque du monastère de S. Lazare de Venise. La troisième édition est celle des Mékhitaristes de Venise, qui parut en 1835 et qui a été réimprimée en 1862. Des sept manuscrits dont les savants religieux se servirent pour donner leur édition, celui de la Bibliothèque impériale de Paris fut préféré, comme étant le texte dont la rédaction paraissait la plus parfaite. L’édition de Venise, quoique infiniment plus soignée que celle de Constantinople, pourra cependant être améliorée par la suite, lorsqu’il sera permis de transcrire le précieux palimpseste conservé dans la bibliothèque du monastère des Mékhitaristes de Vienne, et qui est sans contredit le texte le plus ancien que l’on connaisse de l’Histoire d’Agathange, en arménien. L’œuvre originale d’Agathange, retouchée par l’hagiographe anonyme, a servi de prétexte à une foule de biographies de S. Grégoire et des SS. Hripsimè et Gaïanè, qu’on rencontre principalement dans les Panégyriques, dans les Martyrologes et dans d’autres écrits appartenant la littérature religieuse de l’Arménie. Un prêtre de cette nation, Jacques Balthazarian, traduisit en beaucoup de ces compositions, qui offrent un caractère plutôt religieux qu’historique. Son travail existe à Rome, dans les Archives des Jésuites, et à Naples, dans celles du couvent de S. Grégoire l’Arménien. C’est principalement en Italie qu’a été imprimée le plus souvent la Biographie de S. Grégoire l’Illuminateur, d’après le texte du Paradisius. Dès l’année 1576, Blaise Acciaiuolo composa en italien une Vie de l’apôtre de l’Arménie, qu’il dédia à Lucrèce Caracciolo, abbesse du monastère de S. Grégoire. En 1630, Dominique Gravina, de l’ordre des frères prêcheurs, publia également une Vie du même apôtre. En 1636, Ange Volpe de Montepeloso, frère mineur, écrivit en italien une Vie de S. Grégoire qui fut imprimée à Naples. Enfin, en 1717, Antoine-Marie Bonacci publia à Rome, en italien, une vie de l’Illuminateur de l’Arménie. La traduction latine, mise en regard du texte grec donné par le P. Stilting, fut, durant de longues années, la seule version qui existât de l’Histoire d’Agathange. En 1841, les savants religieux de S. Lazare de Venise traduisirent en italien le texte arménien d’Agathange, dans la Collection des historiens arméniens, confiée aux soins de M. Tomasseo. La partie dogmatique du livre fut supprimée avec intention dans cette édition, comme n’appartenant pas directement aux faits purement historiques, que les éditeurs avaient principalement en vue de faire connaître au monde savant. Telle que nous la possédons aujourd’hui, l’Histoire d’Agathange, qui s’étend depuis l’an 226 à l’an 330 de notre ère, se compose de trois parties comprenant: 1° l’histoire et le martyre de S. Grégoire, des SS. Hripsimè et Gaïanè et de leurs compagnes, y compris la délivrance de l’apôtre de l’Arménie; 2° la doctrine de S. Grégoire; 3° enfin, l’histoire de la conversion de l’Arménie, qui se termine par le récit du voyage du roi Tiridate et de S. Grégoire à Rome, et de leur visite à l’empereur Constantin le Grand et au pape S. Sylvestre. L’édition que nous publions aujourd’hui comprend [le texte grec et la version latine, donnés par le P. Stilting, ainsi que] la traduction française inédite du texte arménien de l’histoire d’Agathange, faite sur l’édition de Venise. Nous avons fait précéder notre version d’une traduction de la préface arménienne attribuée à Agathange, qui figure en tête de l’édition des Mékhitaristes. Si nous avons cru devoir faire des suppressions dans plusieurs endroits de l’Histoire du secrétaire de Tiridate, c’est afin d’éviter des longueurs qui n’ont aucun intérêt historique. Toutefois les coupures ne portent que sur les passages purement religieux, parce que les questions qui y sont traitées eussent été déplacées dans une collection qui est destinée à faire connaître spécialement les productions profanes du génie grec et les faits relatifs à l’histoire de l’antiquité. Afin de rendre notre publication aussi complète que possible, nous avons joint au livre d’Agathange un fragment d’une Histoire d’Arménie attribuée à cet écrivain par un annaliste du septième siècle, Sébéos, évêque de la satrapie des Mamigoniens, dont l’unique manuscrit découvert, il y a quelques années, dans la bibliothèque d’Edchmiadzin, a été signalé à l’attention des savants par M. Brosset, et dont le texte a été publié à Constantinople par M. Thaddée Mihrtadian. Cette Histoire de Sébéos n’a pas encore été traduite en français, mais il en existe une version russe, publiée par les soins et sous le patronage de l’Académie impériale des sciences de S. Pétersbourg. Nous n’avons pas cru devoir joindre à l’ouvrage d’Agathange la Lettre d’alliance de Tiridate et de Constantin, qui est comme un complément de ce livre, parce que ce document est apocryphe, et qu’il est démontré que c’est l’œuvre d’un écrivain du douzième ou du treizième siècle. Au surplus, cette composition n’a aucun caractère historique, et appartient spécialement à la littérature religieuse de l’Arménie. NOTE ADDITIONNELLE.Le P. Sukias Baron, Mékhitariste, chargé de la rédaction du catalogue des manuscrits arméniens de la Bibliothèque impériale de Paris, a découvert dans le manuscrit, ancien fonds, n°51, que le texte arménien d’Agathange qui nous est parvenu est une traduction faite sur une version grecque par un écrivain du septième siècle, Eznig le prêtre, auteur différent de Eznig de Goghp, qui vivait au cinquième siècle. Eznig a entrepris, à ce qu’il paraît, sa traduction à l’occasion de la première invention des reliques de sainte Hripsimè, sous le patriarcat de Gomnidas (cf. Sébéos, Histoire d’Héraclius en arm., ch. 35, p. 139; Cple, 1851, in 8°), qui a composé une hymne sur cette vierge et ses compagnes (Storia di Agatangelo, Venise, 1843, in 8°, p. 209-222, traduction italienne de Louis Carrer). — Mes doutes sur l’authenticité des textes arménien et grec d’Agathange qui nous sont parvenus sont donc parfaitement justifiés, puisque nous avons la preuve actuellement que l’Histoire de Tiridate, attribuée jusqu’à présent au secrétaire de ce prince, est l’œuvre d’un hagiographe dont le travail a été mis en lumière au septième siècle seulement, par Eznig le prêtre, à l’occasion de la découverte du corps de sainte Hripsimè. HISTOIRE DU RÈGNE DE TIRIDATEET DE LA PRÉDICATION DE SAINT GRÉGOIRE L’ILLUMINATEUR.Préface attribuée à Agathange[1] (Traduction faite sur le texte arménien.) L’ardent désir des navigateurs est d’arriver heureusement au port; c’est pourquoi ils s’efforcent, dans leur avidité pour les richesses et le gain, de combattre les caprices des flots, des tempêtes et des ouragans. Au moment propice, ils se réunissent plusieurs, et, à force de rames, ils dirigent ces coursiers de bois et de fer; ils s’encouragent tour à tour, et, le cœur rempli d’incertitude et de crainte, ils marchent sur la plaine d’azur, sans que leurs pieds fassent un mouvement, et ils volent sur la surface des eaux agitées. Les vagues furieuses se relèvent comme des montagnes, et puis s’abaissent peu à peu, comme David le chante sur sa harpe : « Elles s’élèvent et s’amoncellent; elles s’abaissent et s’aplanissent. »[2] Enfin, à l’abri de l’agitation des flots, ils se hâtent d’arriver dans leur pays; là, ils racontent à leurs proches, à leurs voisins, les vicissitudes cruelles de leur voyage, leur ballottement continuel sur les flots inconstants, en vue de recueillir quelque gain, car, en exposant leur vie et en la disputant à la mort, leur but est de s’enrichir. Et, bien que les vagues soulevées par un vent impétueux prennent diverses couleurs, semblables aux agitations de la jeunesse; et que, blanchies d’écume, elles se repoussent pour s’avancer ensuite sur le sable du rivage, cependant les matelots, en arrivant au port, sourient de leur frayeur. Ceux-là aussi, qui mesurent la profondeur de l’abîme, tantôt uni, tantôt s’affaissant avec fracas, tremblent devant le danger, en se voyant ainsi suspendus sur les eaux; mais, en songeant à la possibilité du succès, ils s’efforcent de résister à la fureur de la mer en courroux, et se disent : « Quand nous serons de retour avec nos richesses, nous montrerons avec joie à nos parents et à nos voisins le prix de nos labeurs. » Ils veulent s’affranchir du nom de pauvres et délivrer les leurs de la tyrannie des princes qui les accablent d’impôts; [ils veulent] leur donner de quoi satisfaire leurs obligations et les débarrasser du joug de la servitude; enfin [ils veulent] devenir les bienfaiteurs de leurs voisins, avoir un nom respecté de leurs ennemis, et faire la joie de tous ceux qui leur sont chers. Pour cela, ils déclarent une guerre terrible à l’immensité de la mer, en vue de trouver la sécurité de leur existence, lorsque, loin des abîmes écumants, ils seront à l’abri dans le port. Contraints ainsi par le danger de leur profonde misère, ils ont hâte de satisfaire à la loi du devoir, peut-être pour racheter leurs personnes et s’exonérer de leurs charges; peut-être aussi se sont-ils endettés, et veulent-ils obtenir un double gain, afin de désintéresser les exacteurs et de se procurer quelques ressources. Il s’en trouve aussi beaucoup qui, à cause de semblables malheurs, s’adonnent à la profession pénible du négoce. Il y en a qui emploient leurs richesses au profit de leur pays, [ou bien] pour orner la personne des rois de perles précieuses, de pierreries et d’étoffes de diverses couleurs. Ils sont aussi utiles aux pauvres et vendent à bas prix les marchandises; et, avec de nouvelles et merveilleuses découvertes, ils font avancer la civilisation. Ils pourvoient aux besoins de l’humanité par un bien-être nécessaire; ils nourrissent beaucoup de monde; ils garnissent les maisons des médecins d’aromates odorants et de racines efficaces; ils donnent des vêtements aux gens nécessiteux, et de la célébrité aux provinces. Ils mesurent la longueur de l’espace, eux qui sont voyageurs dans l’univers; ils apportent avec eux la joie avec ses bienfaits. A d’autres, ils donnent la force; au monde, la puissance; ils rassasient ceux qui ont faim; ils désaltèrent ceux qui ont soif, et ils comblent les riches de trésors. Cependant, sous le coup de la violence, ils parviennent à se sauver de la détresse, et assurent aux autres le bien-être. Leur industrie habituelle les rend familiers et agréables. Ces voyages continuels au moyen desquels on met à profit les sommes les plus minimes, ils les augmentent à l’infini. Pour cela, ils pénètrent avec ardeur dans la vaste mer, non pas suivant leur volonté, mais suivant l’impulsion du vent qui, en soufflant, les pousse et les repousse sur l’immensité des eaux, à la recherche du gain, entre la vie et la mort. Il est une nécessité analogue, plus grande même encore, qui force l’homme à naviguer sur la mer de la science; car il n’y a personne qui puisse s’imposer un travail aussi fatiguant, s’il n’y est sollicité par l’ordre impérieux d’un homme tout-puissant. Et quel est donc celui qui se plaît à mesurer la profondeur des abîmes de la mer? Dans ces longs voyages, on ne cherche qu’à se procurer quelque profit. Ainsi, pour nous, ce n’est pas une orgueilleuse résolution qui nous pousse à entreprendre témérairement ce travail; mais nous sommes contraints malgré nous, par les ordres formels des princes, à naviguer sur la mer des lettres. Un ordre royal a forcé le pauvre fonds de notre intelligence à payer l’impôt, à consigner dans la forme historique les vicissitudes arrivées de nos jours. A ceux qui viendront après nous, nous laissons cependant l’immense travail de confier avec ordre, à la mémoire, les événements accomplis dans le cours des siècles. Ce n’est pas non plus de notre plein gré que nous nous mettons à ce travail,[3] mais, ne pouvant pas nous opposer à un commandement royal, nous raconterons les choses de notre mieux. Prêtons-nous donc à ce commerce des traditions, abordons le péril mortel, et présentons la série des événements politiques que nous avons minutieusement recherchés et examinés, suivant l’ordre des temps et conformément au commandement que nous avons reçu. Quant à l’excellence des événements spirituels qui sont les véritables richesses de ceux qui aiment Dieu, nous les offrons comme des perles précieuses, perles fines, brillant d’une rare beauté, n’ayant ni taches ni défauts dans leur pure blancheur, pour orner les couronnes des monarques, ou bien, comme les perles précieuses de l’inde, pour garnir le bandeau royal. Certes, elles ne sont pas trouvées facilement même par les souverains; mais on les découvre avec beaucoup de dépenses, à la suite de longs voyages et de grandes fatigues. Aussi la splendeur des pierreries de ces hommes spirituels, mises en vente par nous, n’orne pas seulement la tête du roi en présence des autres, mais elle embellit, elle élève, elle satisfait, elle console chacun en particulier. Ces parures donnent aux princes la majesté, comme le diadème de la couronne aux bandeaux resplendissants; et en même temps elles enrichissent le pauvre, elles le délivrent, l’arrachent de son fumier, et le rendent illustre à l’égal [des rois]. Elles comblent les nations de bénédictions et l’année de douceur,[4] elles remplissent les indigents d’une céleste abondance; elles offrent le repos à ceux qui sont fatigués, et à tous les maux un remède efficace; elles peuvent guérir sans le secours des racines et des aromates, donner aux villes la prospérité par les faveurs du Seigneur, et obtenir par leurs prières la grandeur de la nation. Ils indiquent le bonheur de s’élever jusqu’à Dieu, par les voies célestes, eux qui sont les voyageurs du royaume de Dieu. Ce sont eux qui, pleins de zèle pour le Seigneur, moururent et passèrent à la vraie vie, en léguant au monde leurs noms et leurs mérites, ils sont la vie et le salut de ceux qui sont appauvris par le péché; ils sont les trésors cachés de la richesse du roi céleste. Ils réjouissent par leur foi ceux qui, comme Adam, ont perdu le vêtement de la lumière. Ils rassasient ceux que le péché de l’ignorance a affamés, et ils désaltèrent ceux qui ont soif à la coupe de la vérité, ils présentent en abondance le trésor céleste à ceux qui en ont le plus besoin, puisqu’ils ouvrent à tous les portes de la miséricorde de J.-C. Et pour cela, ils aimèrent leur Seigneur, et ils furent aimés de lui; ils intercèdent et ils obtiennent pour tous les faveurs dont ils ont besoin. C’est par leur entremise que Dieu accorde de telles paroles et une si grande prospérité, non seulement aux âmes, mais encore aux corps, pour que la divine miséricorde descende sur eux et distribue au monde une indulgente piété. Pour cela, naviguant sur la mer orageuse du monde pécheur, ils surmontèrent le danger, combattirent contre les flots et arrivèrent au port tranquille du céleste nocher. Ils offrirent une couronne de gloire au roi de la lumière, à l’abri des orages du mal, aussitôt qu’ils furent parvenus à la cité, prêts pour la joie éternelle, ornés de pierres précieuses et couronnés de perles d’une splendeur spirituelle; après qu’ils eurent abandonné leur propre vie à ceux qui les martyrisaient, pour se procurer la richesse qui ne passe pas; portant hautement, solidement et entièrement la prospérité humaine sur le navire de la foi. Et quel prix pourrait égaler une telle récompense? Un seul pourrait l’égaler d’une manière parfaite: la volonté du cœur, en se confiant avec foi et amour aux oracles. Aussitôt la brillante et précieuse perle, attachée à la bonne volonté, y restera fixée comme un joyau. Baisse la tête, et tu auras sur le champ une couronne spirituelle qui t’ornera beaucoup plus que des pierres précieuses. Aspire au banquet royal, et tu goûteras aussitôt la saveur des mets. Aie seulement soif d’amour, et la source de vie te désaltérera entièrement. Lave-toi de tes souillures, et aussitôt tu seras paré d’un vêtement plus éclatant que la fleur du lis. C’est pourquoi, voulant entrer dans la profondeur du discours historique, je dis à ceux qui voudront écouter attentivement cette utile narration : L’ordre m’en a été donné, à moi Agathange, originaire de la grande ville de Rome, instruit dans la science des anciens, ayant appris les lettres romaines et grecques, et n’ignorant pas l’art d’écrire en abrégé. Ainsi, étant arrivé dans le royaume des Arsacides, au temps du brave, du vertueux, du fort, du belliqueux Tiridate (Dertad), qui surpassa en valeur tous ses ancêtres, qui déploya une vigueur d’athlète et fit des entreprises de géant, il nous a imposé de raconter, non pas ses hauts faits, ni des fictions ou des fables embellies par des récits exagérés et mensongers, mais les épisodes des diverses expéditions, les événements des temps de troubles et de guerres, de dire tout le sang répandu, les armées massacrées, les révoltes militaires, les incursions, la ruine des provinces, la chute des villes, la prise des bourgs, la lutte des hommes, leur héroïsme et leurs vengeances. Cet ordre m’a été donné par le grand roi Tiridate, en vue de raconter d’après la succession des temps, d’abord les exploits de son père Chosroès (Khosrov), les guerres heureuses à l’époque des troubles du royaume et de la confusion des peuples, puis la mort du valeureux Chosroès, qui en fut la cause; comment s’accomplit cet événement et ce qui en advint; la valeur dont hérita Tiridate, et tout ce qu’il fit durant son règne; de quel endroit et comment arrivèrent les martyres aimées de Dieu, qui brillèrent presque du même éclat que des flambeaux, pour dissiper les sombres nuages qui obscurcissaient l’Arménie; comment elles donnèrent leur vie pour la vérité de Dieu; comment le Seigneur eut pitié de l’Arménie, en la visitant et en opérant, par le moyen d’un homme, tant de miracles; avec quelle patience et par quel triomphe celui-ci souffrit tant d’épreuves pour le Christ; ses tourments dans la fosse ses combats comme un lutteur de profession dans la ville d’Artaxate (Ardaschad); comment il mérita le nom de martyr; comment on le crut mort, et son retour à la vie par la volonté de Dieu; les soins qu’il prit de l’Arménie; comment il devint le messager de la doctrine du Christ et de la bonté divine, après le châtiment miraculeux; comment Tiridate bienfaisant, en embrassant une vie inespérée, devint bon pour tous, et, par la grâce divine, le fils de sa patrie régénérée, en jouissant de la véritable existence. Ainsi donc, comme nous l’avons dit, nous allons écrire, non pas d’après les renseignements puisés à d’anciennes traditions, mais après avoir vu nous-mêmes, de nos propres yeux, les personnages; après avoir été témoin des vicissitudes spirituelles et de la lumineuse et glorieuse doctrine placée au-dessus de toutes les autres, à laquelle le roi soumettait tout son peuple, au joug imposé par Dieu; ou plutôt, ce n’était pas lui, mais bien la volonté du Christ tout-puissant. Quand ils travaillèrent à renverser les édifices et à fonder les saintes églises, ils l’érigèrent ensuite (S. Grégoire l’Illuminateur), comme pasteur de l’Eglise, et ils jouirent de sa doctrine. Lorsque Tiridate retourna au pays des Romains, au temps du pieux Constantin, empereur (roi) des Grecs et des Romains, il entra avec lui en relations de foi, revint avec de riches présents, au comble de l’allégresse, et consacra à Dieu beaucoup de temples. Nous raconterons toutes ces circonstances avec ordre et en détail; nous donnerons la doctrine du saint, qui fut trouvé digne d’être élevé au siège épiscopal, d’avoir le titre de patriarche, lui, le grand défenseur de la vertu. Nous dirons aussi ce qu’il était, de qui il fut fils, et comment il avait mérité de faire le bien qu’il avait reçu par la grâce de Dieu. Je monterai donc le coursier de l’esprit, je parcourrai le champ de l’intelligence, je viserai au but de la pensée, je voguerai avec le bras de la mémoire et je m’avancerai bravement avec le calam.[5] J’exprimerai par mes paroles, mes pensées, et je ferai sortir de mes lèvres les vérités de la science. Puis, me dirigeant avec force, je tournerai rapidement la roue de ces narrations historiques, et, de bon cœur, je naviguerai sur les eaux de la mer des âges. Car, ayant consulté les documents écrits de ma patrie, il faut que je dise par ordre comment fut prêché l’Evangile du Verbe de vie donné par Dieu à la race de Thorgom[6] dans l’Arménie; comment et par qui les Arméniens l’ont reçu, et quel est celui qui apparut comblé des grâces divines. Quelle fut aussi la lumineuse doctrine et la vie angélique, remplie de vertu, d’une noble patience et de la grâce du très fort champion, du confesseur du Christ et du martyr de la vérité; et combien Dieu accorda de prospérité, de paix, d’abondance, de fertilité et de santé, grâce à ses prières. Comment, par son amour pour Dieu et par la force que le Christ lui avait accordée, les vains cultes tombèrent et se brisèrent, et la religion divine se répandit sur toute l’Arménie. Comment, ayant construit des églises dans tout le pays, ayant démoli les temples de la vanité, dans lesquels se trouvaient accumulées les erreurs de la fausse religion des anciens; l’inutile adoration des pierres et du bois; la stupide invocation des fantômes, lorsqu’ils étaient ivres de mensonge et des impuretés de l’idolâtrie, et que, semblables à la lie, ils tombaient dans les abîmes de l’Océan du mal. C’est alors que le juste S. Grégoire, étant devenu le prédicateur et le maître de toute l’Arménie, enseigna à ne pas s’arrêter dans les sentiers des péchés de ce monde semblable à la mer, et qu’étant entré dans le port sûr et tranquille de la vie du Père, il y prépara leur demeure. Or, nous, ayant traversé d’un vol rapide les tourbillons profonds, les ondes immenses toujours agitées, qui coulent avec la fureur de torrents déchainés; ayant parcouru les cités, les îles et les pays lointains; ayant trouvé des marchandises en grande quantité et des objets d’un grand prix, très ornés et procurant d’immenses bénéfices, nous les avons apportés au lieu sûr de votre profit. Hâtons-nous d’ouvrir les dépôts de nos marchandises; vendons aux auditeurs le fruit de nos pénibles recherches; captivons leur attention et offrons notre histoire, surtout d’après ton ordre, très puissant Tiridate, roi de la Grande Arménie! afin que la prospérité du pays, qui est le produit de cette vente, et que le fruit de nos fatigantes navigations, viennent s’ajouter à ton trésor. AGATHANGE.HISTOIRE DE TIRIDATE LE GRAND ET DE LA PRÉDICATION DE SAINT GRÉGOIRE L’ILLUMINATEUR.(Traduction de l’arménien.) CHAPITRE I.[7]Lorsque[8] le royaume des Parthes penchait vers sa ruine, Ardaschir, fils de Sassan,[9] satrape de la province de Sdabr,[10] tua Artaban (Ardavan), fils de Vologèse (Vagharsch),[11] et lui ravit le pouvoir. Puis il attira dans son parti les armées perses, qui abandonnèrent et repoussèrent avec mépris la souveraineté des Parthes, et ils choisirent d’un commun accord Ardaschir, fils de Sassan, pour leur souverain. Chosroès (Khosrov),[12] roi des Arméniens, apprit la nouvelle de la mort d’Artaban.[13] Chosroès occupait le deuxième rang dans la monarchie perse (car le roi d’Arménie était considéré comme le second).[14] Bien qu’il eût connu sans tarder cette nouvelle, il ne put faire aucun préparatif de guerre. Il rentra donc dans son pays, plongé dans une tristesse profonde, sans avoir pu prévenir ces événements et y porter remède. [§ 10.] Mais,[15] au commencement de l’année suivante, Chosroès, roi d’Arménie, fit une levée de soldats. Il réunit les armées des Aghouank et des Géorgiens, ouvrit la porte des Alains[16] et leur[17] défilé, et en fit sortir les Hum pour attaquer les frontières de la Perse. Il dévasta la contrée d’Assyrie jusqu’aux portes de Ctésiphon (Dispon); il saccagea et livra au fer et au feu les villes populeuses et les bourgs florissants, il ruina le pays et le laissa sans habitants. Il ne cherchait qu’à tout détruire; il abattait les villes jusque dans leurs fondements et prétendait même changer les lois de la monarchie perse. Il avait juré de venger sa race, qui avait été privée de ce royaume. Se fiant sur le nombre de ses soldats, et espérant beaucoup de leur valeur, il s’enorgueillissait et brûlait de haine et du désir de se venger. Il lui arriva donc rapidement comme auxiliaires les nombreuses et braves cohortes de cavalerie bien armée des Aghouank, des Lepin, des Djgheb, des Gasp,[18] avec beaucoup d’autres de ces contrées, pour venger le sang d’Artaban. Il était si affligé que les Perses, ayant abandonné ses parents, se fussent soumis comme vassaux à la nouvelle domination des Sdahr (Perses), qu’il envoya également une ambassade à ces mêmes parents, pour qu’ils s’assemblassent avec le concours des belliqueuses populations et des courageux soldats des Kouschans[19] et d’au-delà, et de leurs propres sujets. Mais ses parents, les chefs des familles et les principaux d’entre les Parthes, ne l’écoutèrent pas, parce qu’ils étaient déjà soumis à Ardaschir et satisfaits d’être ses sujets, plutôt que de le devenir de leur compatriote et de leur parent.[20] [§ 11.] Cependant Chosroès rassembla la multitude de ses soldats et tous ceux qui étaient arrivés de différents côtés pour le secourir à la guerre. Quand le roi des Perses vit cette masse fondre sur lui avec tant d’impétuosité, il s’avança aussi contre elle en déployant toutes ses forces. Mais, comme il ne put leur opposer d’obstacle, il se mit à fuir. Les autres le poursuivirent et mirent en déroute toute l’armée des Perses, qui couvrit la campagne et les chemins de cadavres épars de tous côtés; puis ils dispersèrent tous ceux que le fer épargna. Le roi des Arméniens, après cet exploit meurtrier, retourna joyeux en Arménie, dans la ville de Vagharschabad,[21] située dans la province d’Ararat, ayant remporté la victoire et ramassé un butin considérable.[22] Il ordonna qu’on expédiât des messagers et qu’on écrivit des lettres en différents lieux, pour adresser des actions de grâces aux divinités dans les Temples des Sept autels.[23] Il gratifia les localités de la race arsacide consacrées au culte national d’offrandes de taureaux blancs et de chèvres blanches, de chevaux et de mulets blancs, d’ornements d’or et d’argent avec des franges éclatantes, de tissus de soie, ornés de guirlandes et de festons, de couronnes d’or et d’ornements d’argent, de magnifiques vases d’argent et d’or enrichis de pierreries, de vêtements splendides et de superbes parures. Il y ajouta en outre la cinquième part du butin qu’il avait enlevé, et fit de grandes largesses aux prêtres. Il en fit également aux soldats qui l’avaient accompagné, et ensuite il les congédia. CHAPITRE II.[§ 12.] Au commencement de l’année suivante, Chosroès rassembla une armée considérable, la partagea en cohortes, et, outre ses soldats, il en leva beaucoup d’autres et les envoya dans les contrées de l’Assyrie et même chez les Arabes (Dadjik)[24] qui s’étaient armés pour prêter leur concours. Ils dévastèrent tout le pays et revinrent triomphants. Si bien que, ravageant sans relâche pendant dix ans, ils ruinèrent tout le pays placé sous la dépendance du roi des Perses. Celui-ci, voyant tous ces désastres, en fut accablé, abattu et troublé, et il ne savait quel parti prendre. Il fit venir près de lui tous les rois et les gouverneurs, les satrapes et les généraux, les chefs et les princes de son royaume, pour tenir conseil avec eux. Il les conjura tous de s’efforcer à trouver quelque moyen de défense. « Si on trouve un moyen, disait-il, je vous promets une grande récompense; si on découvre, disait-il encore, quelqu’un qui puisse me venger et calmer ma colère, je lui donnerai le second rang dans mon empire et il n’aura au-dessus de lui que le trône. S’il est ou d’un rang élevé ou d’une condition inférieure, je le récompenserai par les plus grands honneurs. [§ 13.] Alors un de ceux qui assistaient au conseil, et qui était un des principaux gouverneurs de l’empire des Parthes, nommé Anag, se leva, et, se tenant au milieu de l’assemblée, il promit à son maître de le venger de sa famille comme de ses propres ennemis. Le roi se tourna vers lui et lui dit: « Si tu te charges de ma vengeance de toute ton ardeur, je t’accorde de nouveau le pays de Pahlav[25] comme patrimoine de ta famille;[26] je te décore d’une couronne, je te comble d’honneurs et de gloire durant tout mon règne, et tu seras le second après moi.[27] » —« Prends soin des miens, répliqua le Parthe, car aujourd’hui même, accompagné de mon frère, je prends congé de toi. » Alors le Parthe, ayant fait tous ses préparatifs, s’en alla avec son frère, ses serviteurs, leurs femmes et leurs enfants et avec toute sa suite, du côté de l’Arménie, comme s’il émigrait et s’il se révoltait contre le roi des Perses, et il vint se présenter au roi Chosroès,[28] [§ 14.] dans la province d’Oudi, dans la ville de Khaghkhagh,[29] où se trouvait le palais d’hiver du roi d’Arménie.[30] Ce qu’ayant entendu, le roi d’Arménie s’en réjouit; il vint à sa rencontre et l’accueillit avec une joie extrême, surtout lorsqu’Anag commença à lui parler par feinte, et lui expliqua les secrètes intentions de son arrivée. Je suis venu vers toi, dit-il, pour que nous nous vengions ensemble de notre ennemi commun. Le roi, le voyant arriver avec toute sa famille, le crut sincère; il lui accorda des honneurs comme à un souverain et lui donna le second rang dans son royaume. Tout le temps des jours rigoureux et glacés de l’hiver se passa ainsi dans la joie. Lorsqu’arrivèrent ensuite les jours qui ouvrent les portes du printemps et que tempèrent le souffle des zéphyrs, le roi quitta cette région, et descendit avec les siens à la ville de Vagharschabad, dans la province d’Ararat. Tandis que, là, il se reposait dans la joie, il lui vint à l’esprit de lever des troupes avec lesquelles il résolut de parcourir et de ravager de nouveau les domaines des Perses. Le Parthe, ayant appris cette résolution, se souvint de l’engagement qu’il avait contracté envers le roi des Perses, et se rappela aussi les promesses qu’il lui avait faites. Aussi, désirant recouvrer son propre pays appelé Pahlav, [§ 15.] il médita un projet criminel. Ayant pris à l’écart le roi et son propre frère, comme pour faire une promenade et s’entretenir d’affaires secrètes, ils se munirent d’épées tranchantes. Tout à coup ils tirèrent leurs armes et en frappèrent le roi.[31] Aussitôt la nouvelle de cet assassinat se répandit partout; la foule et les lamentations allèrent en grossissant; mais les meurtriers, durant ce temps, étant montés sur leurs chevaux, prirent la fuite. Les satrapes de l’armée arménienne, ayant appris leur fuite, se partagèrent en différentes troupes et les poursuivirent. Les uns coururent au pont même qui mène à la ville d’Ardaschad,[32] parce que le fleuve Araxe était gonflé jusqu’au bord de ses rives, et ses eaux étaient troublées et grossies par la fonte des neiges et des glaces. Les autres, ayant franchi le pont de la ville de Vagharschabad, appelé pont de Medzamor,[33] coururent aussi à l’extrémité du pont d’Ardaschad, et, ayant cerné les fugitifs dans un étroit passage, ils les précipitèrent du pont de Dapher[34] dans le fleuve. Ensuite ils s’en retournèrent en poussant des cris de douleur, et tout le pays de concert pleurait son roi. Celui-ci, avant de rendre le dernier soupir, ordonna qu’on exterminât toute la famille [de son assassin]. Alors on commença à faire un grand carnage, et on n’épargna ni les hommes mûrs, ni l’âge qui ne sait pas encore distinguer la main droite de la gauche.[35] Les femmes mêmes tombèrent sous le fer; deux petits enfants, arrachés par leurs nourrices au massacre des fils du Parthe, échappèrent seuls à la mort. L’un fut conduit en Perse et l’autre en Grèce.[36] CHAPITRE III.[§ 16] Or il advint que le roi des Perses, ayant appris ces événements, se livra à la joie;[37] il y eut des danses et une fête de triomphe, et il accomplit les vœux nombreux qu’il avait faits aux Temples du Feu. Il enrôla des soldats, entra en campagne, lança des partis armés dans le royaume d’Arménie et enleva des hommes et des chevaux, des vieillards et des enfants, des jeunes filles et des jeunes gens.[38] Cependant un des fils de Chosroès roi des Arméniens, qui était encore en bas âge et qui s’appelait Tiridate (Dertad), échappa aux envahisseurs, car ses gouverneurs[39] s’enfuirent avec lui à la cour de l’empereur du pays des Grecs. Ensuite le roi de Perse, étant venu en Arménie, s’empara du pays et lui imposa son nom. Il mit en fuite les troupes grecques, les repoussa jusqu’à leurs frontières,[40] fit creuser des fossés pour marquer leurs limites,[41] et nomma Porte du fossé l’endroit qui s’appelait auparavant Ojdz.[42] Il emmena avec lui le reste des habitants, et s’empara du pays. Pendant ce temps, Tiridate vint chez un comte appelé Licinius (Ligianès)[43] et trouva chez lui la nourriture et l’instruction. [§ 17.] Cependant le fils du Parthe, qui s’était réfugié en Grèce, grandit et étudia à Césarée, ville de Cappadoce, et sa gouvernante[44] l’élevait sans cesse dans la crainte du Christ. Avant été instruit dans les doctrines de la foi chrétienne, l’Ecriture-Sainte lui devint familière, et il grandit dans la crainte de Dieu. Son nom était Grégoire. Lorsqu’il eut appris par sa gouvernante l’acte commis par son père, il s’en alla vers le roi Tiridate[45] avec la libre volonté de le servir.[46] Toutefois il se cachait, ne voulait pas faire savoir de qui il était fils, et il refusait de dire d’où et comment il était venu. S’étant consacré au service du roi, il lui était soumis entièrement. Dans ce temps-là, l’Eglise de Dieu était persécutée par le prince des Grecs.[47] Tiridate, s’étant aperçu que Grégoire appartenait au culte chrétien, commença à lui faire des reproches et des menaces et le mit souvent en prison, couvert de chaînes, pour qu’il abandonnât le culte du Christ et qu’il lui obéit, en adorant de fausses et impures divinités. [§ 18.] A cette époque le prince des Goths[48] rassembla des soldats, et, ayant réuni une armée considérable, déclara la guerre au prince des Grecs.[49] Il lui envoya des ambassadeurs pour lui dire: « Pourquoi mettons-nous tant de gens en campagne, tant d’hommes hors de combat, et ruinons-nous le pays en y jetant la consternation? Me voici seul, loin de mes cohortes et marchant contre toi. Avance-toi de ton côté, et trouvons-nous ensemble en champ clos. Si je triomphe, les Grecs resteront soumis à sua domination; si au contraire tu es victorieux, nous serons soumis à tes lois pour la vie, et, au lieu de répandre du sang, nous ne songerons qu’au bien général. » Ayant entendu ces paroles, le roi des Grecs fut effrayé, puisque son adversaire ne voulait pas livrer de bataille rangée et qu’il refusait de consentir aux propositions de l’ambassade, n’étant pas d’une complexion vigoureuse. Aussi, saisi de terreur, il ne savait que répondre. A ce moment l’empereur ordonna d’expédier des messagers et des décrets aux princes et aux officiers de son empire, pour qu’ils se hâtassent de venir le trouver. Tous les princes, les troupes et les satrapes arrivèrent sans retard. Licinius se hâta de rejoindre également le camp du roi avec son armée. [§ 19.] Tandis que les corps d’armée étaient en marche, accompagnés de Tiridate, il arriva qu’ils entrèrent dans un chemin resserré par des haies de vignes et des blés, près des portes de la ville[50] qui, à cette heure de la nuit, étaient fermées. Ne trouvant pas à ce moment des fourrages pour les chevaux de l’armée, on découvrit, dans une étable à bœufs, une grande quantité de foin amoncelé; mais personne ne pouvait arriver jusqu’â la hauteur de l’enceinte. Tiridate, y étant monté et y ayant pénétré ensuite, jetait aux soldats botte par botte, jusqu’à ce qu’ils en eussent leur suffisance; puis il lança également au milieu de l’armée les gardiens du grenier et même les ânes,[51] et franchit ensuite la muraille.[52] Licinius, voyant cette force extraordinaire, en fut étonné. Le matin, comme le jour paraissait, on ouvrit les portes de la ville et toutes les troupes y entrèrent. Licinius se présenta au roi,[53] avec tous les grands, les généraux, les capitaines et les princes. [§ 20.] Le roi lui fit part de la proposition du roi des Goths. Licinius lui répondit: « Que mon seigneur soit sans aucune inquiétude; il y a à sa porte un homme capable de lui résister; c’est Tiridate qui descend des rois du pays d’Arménie. Et il se mit à raconter l’acte audacieux de la nuit précédente. Le roi ordonna aussitôt qu’on amenât Tiridate en sa présence, et lui fit part du défi qu’on lui avait jeté. On fit ensuite tous les préparatifs pour la rencontre qui devait avoir lieu le jour suivant. Le lendemain, à l’aube [du jour], le roi ordonna qu’on revêtit Tiridate de la pourpre et des ornements royaux. Ils lui mirent l’emblème de la dignité souveraine, et comme personne ne le connaissait, le bruit courut que c’était l’empereur lui-même. Il traversa la masse des troupes, et, accourant au bruit de la trompette, il arriva en face des ennemis. Le roi des Goths et le prétendu empereur s’avancèrent, en aiguillonnant les flancs de leurs coursiers, et se heurtèrent. Tiridate, triomphant, saisit le roi et le conduisit en face de l’empereur.[54] [§ 21.] Alors ce prince le combla d’honneurs, lui fit de riches présents, lui ceignit la tête du diadème, lui donna la pourpre et le décora des ornements impériaux.[55] Il lui confia une armée nombreuse pour son service, et le renvoya dans sa patrie, en Arménie. Après avoir remporté cette victoire, Tiridate, roi de la Grande Arménie, prit la route de la Grèce. Arrivé dans ce pays, il rencontra beaucoup de soldats perses qui avaient soumis le pays à leur domination. Il en tua un grand nombre, et mit le reste en fuite en les repoussant jusqu’aux frontières des Perses. Tiridate reconquit le domaine de ses pères, et étendit sa puissance jusqu’aux confins de son empire.[56] V.La première année de son règne dans la Grande Arménie, Tiridate se rendit dans la province d’Acilicène (Eghéghiatz)[57] au village d’Erez,[58] dans le temple d’Anahid,[59] pour y faire des sacrifices. Ayant rempli cet indigne ministère, il descendit et campa sur la rive du fleuve Lycus (Kaïl).[60] Étant entré dans sa tente et s’étant mis à table, au moment où tout le monde se préparait à boire, le roi donna l’ordre à Grégoire (Krikor) de faire à l’autel d’Anahid une offrande de couronnes et d’épais rameaux. Mais celui-ci refusa de rendre aucun hommage aux divinités. [§ 22.] Alors le roi commença à parler à Grégoire en ces termes : « Tu es étranger et ignoré parmi nous; comment oses-tu donc adorer un Dieu que je n’adore pas? » Ensuite il ordonna de le mettre en prison durant tout le jour. Le lendemain, il commanda qu’on amenât Grégoire en sa présence. Le roi lui parla alors de cette manière : « Il y a déjà tant d’années que je te connais, tu m’as toujours servi fidèlement; j’ai toujours été satisfait de tes services, et mon intention était de t’accorder la vie (des faveurs). Pourquoi donc refuses-tu d’exécuter ma volonté? » Grégoire lui répondit: « Dieu a commandé que les serviteurs obéissent à leurs maîtres sur la terre, et tu conviens que je t’ai servi de tout mon pouvoir. Mais le respect et le service que l’on doit à Dieu, on ne peut les accorder à aucun autre, parce que lui seul est le Créateur du ciel et de la terre, des anges qui glorifient sa majesté, des hommes qui sont son ouvrage et qui doivent l’adorer et accomplir sa volonté, et de tout ce qui est dans la mer et sur la terre. » Le roi répliqua: « Sache que tu as rendu inutile le mérite de tes services auxquels je rends témoignage. Donc, au lieu de faveurs que tu avais méritées, je multiplierai tes disgrâces; au lieu d’honneurs, je te couvrirai de honte; tu n’auras plus ni charges, ni dignités, mais je te donnerai la prison, des chaînes et une mort terrible, si tu refuses de rendre un culte aux divinités, et surtout à la noble darne Anahid, la gloire et la vie de notre nation,[61] qui a été honorée par tous les rois et en particulier par le roi des Grecs; car elle est mère de toute science, bienfaitrice du genre humain, et fille du grand et fort Aramazd. »[62] [§ 23.] Grégoire reprit: « Je t’ai obéi autant qu’il était en moi, je n’ai pas perdu le mérite de mes services, puisque le Seigneur a prescrit d’obéir aux maîtres de la terre. Donc c’est Dieu qui récompense lui-même les services. Je n’attendais aucune récompense de toi, mais de mon Créateur de qui dépendent tous les êtres visibles et invisibles. Quant à ce que tu me dis, que tu multiplieras mes disgrâces au lieu de doubler mes faveurs, en me privant de cette vie, tu augmentes la joie qui m’a été préparée par le Christ, dont la félicité est éternelle, dont le règne n’a pas de fin et dont les joies ne diminuent point. Si, au lieu d’honneurs, tu m’accables de ton mépris, tu m’accordes par là la splendeur des anges, adorateurs bienheureux de leur Créateur. Et pour ce qui est de me menacer de la prison et des chaînes, au lieu de m’élever en dignité, tu me rends heureux, car de cette manière, je ressemblerai à mon Seigneur par ses liens et je me réjouirai avec lui le jour de son avènement. En me chassant de ta table, tu me prépares une place au banquet d’Abraham, père des croyants et de tous les justes qui jouiront du royaume de Dieu. Me menaces-tu de la mort? voici que tu me fais entrer dans le chœur du Christ, où sont tous ceux qui ont été appelés, les patriarches, les justes, les prophètes, les apôtres, les martyrs et tous les élus. Tu me menaces de m’enlever par la mort l’espérance de la vie, parce qu’en vérité tu n’as point d’espérance. Ne sais-tu pas que l’espérance de ceux qui adorent Dieu se raffermit? Tous ceux qui, comme toi, adorent des dieux muets, et les ouvrages inanimés faits par la main des hommes, désespèrent véritablement de la vraie vie de Dieu.... [§ 24.]. « Quant à la noble dame Anahid que tu appelles Grande-Déesse, il y eut peut-être jadis une femme de ce nom, à qui des hommes, au moyen d’enchantements idolâtriques et de fantômes représentant différentes figures de démons, imaginèrent de faire élever des temples et des statues, pour les adorer. Ces simulacres n’ont pas de vie; ils ne peuvent faire ni le bien ni le mal, ils ne peuvent honorer leurs ministres, ni punir ceux qui les outragent. Il n’y a qu’un esprit aveugle qui puisse adorer les dieux que vous honorez. » CHAPITRE IV.VI.[§ 28.] Le roi prit la parole et dit : « Combien de fois t’ai-je averti et ordonné de ne puis répéter en ma présence ces fables que tu as trouvées et apprises, et qu’il ne t’appartient pas de me raconter? Je t’ai ménagé à cause de tes services et parce que j’espérais que tu reviendrais au vrai culte, en adorant les divinités dont tu offenses de nouveau l’honneur. Tu invoques un autre Créateur inutile, et tu outrages ceux qui sont vraiment créateurs, même la grande Anahid qui vivifie et protège l’Arménie. Tu en fais de même pour le grand et fort Aramazd, créateur du ciel et de la terre. Nos autres divinités, tu les appelles muettes et insensées. Dans ton arrogance, tu nous as outragés, en nous appelant chevaux et mulets. Or, puisque tu as accumulé tant d’offenses, en nous comparant même à des animaux, je te livrerai aux tourments, je mettrai un frein à ta langue, afin que tu saches que ce sont les paroles que tu as osé répéter devant moi qui en sont cause. Je t’ai fait un grand honneur en daignant parler avec toi, et tu m’as répondu comme à un égal. » [§ 29.] Et il ordonna qu’on lui attachât les mains derrière le dos, qu’on lui mit un mors dans la bouche, une grande quantité de sel sur le dos, qu’on lui liât la poitrine; et, au, moyen d’une corde attachée aux mains et aux pieds, qu’on le hissât avec une machine, à l’endroit le plus élevé des murs du palais. Il resta ainsi lié très-étroitement pendant sept jours. Après ce temps, le roi ordonna qu’on le délivrât de ses liens cruels et qu’on l’amenât devant lui. Il commença à lui parler ainsi : « Comment as-tu pu souffrir, supporter, résister et vivre jusqu’à aujourd’hui? as-tu senti au moins que, comme un âne et un mulet, tu as véritablement porté ta charge et que tu es resté courbé dessous? C’est parce que tu as osé insulter nos Dieux, en disant qu’ils étaient insensibles, qu’ils t’ont infligé ce châtiment. Maintenant, si tu ne veux pas rendre un culte aux idoles, si tu continues à les outrager, tu endureras des tourments encore plus cruels … » VII.[§ 30.] Alors le roi commanda qu’on le suspendit par un pied la tête en bas; que, dans cette position, on brûlât sous lui du fumier et qu’on le frappât fortement avec des verges mouillées. D’après l’ordre du roi, dix hommes le martyrisèrent, et il resta ainsi suspendu durant sept jours CHAPITRE V.VIII.[§ 47.] Et il commanda qu’on apportât des entraves de bois, pour les lui mettre aux os des jambes et qu’on les serrât avec de fortes cordes qui faisaient couler le sang à l’extrémité inférieure de ses doigts de pieds. Alors le roi lui dit : « Ne ressens-tu aucune douleur? » Il répondit en ces termes: « La force m’est donnée, puisque j’ai prié le Créateur de l’univers, l’architecte et le constructeur de toutes les choses visibles et invisibles. » Le roi alors ordonna qu’on lui ôtât ses liens, et, ayant fait apporter des coins de fer, on les lui enfonça dans la plante des pieds. Ensuite on le prit par la main et on le faisait courir çà et là d’un côté à l’autre. Le sang coulait de ses pieds et arrosait la terre en abondance. [§ 48.] Le roi dit alors : « Maintenant frappez-le, pour que de ses larmes il ressente de l’allégresse. » Et ils lui donnèrent des coups sur la tête et le frappèrent cruellement. Le roi lui demanda alors : « Est-ce de l’allégresse ? » — Il lui répondit : « Sans doute, car, si le laboureur ne suait pas sous l’ardeur brûlante du soleil, il n’aurait pas la joie de jouir du fruit de son labeur durant le repos de l’hiver. » Le roi reprit ensuite: « Tu vas aussi travailler dans la position terrible où tu te trouves. » Et il fit apporter du sel, du nitre et du vinaigre, le fit coucher à terre, le visage tourné en l’air, la tête serrée dans un étau de menuisier, et lui fit mettre un roseau dans les narines pour lui faire absorber ce mélange. Puis il fit apporter des sacs faits de peaux de brebis remplis des cendres d’un brasier, pas assez remplis pour qu’il ne pût respirer, mais suffisamment pour que la cendre, lui montant au cerveau, pût le tourmenter. On les lui mit sur la tête, et on lui serra l’ouverture du sac autour du cou; il resta ainsi pendant six jours. IX.[§ 49.] ….. Et le roi, s’irritant de plus en plus, lui fit lier les pieds avec des courroies, et le fit suspendre la tête en bas; il lui fit mettre un entonnoir à l’anus, et, avec des outres, il lui fit verser de l’eau dans les entrailles ……. X.[§ 50.] Et il ordonna qu’on lui déchirât les flancs avec des crochets de fer, jusqu’à ce que le sol fût arrosé de son sang ……………. Puis il commanda qu’on apportât des clous et des crochets de fer dans beaucoup de paniers, qu’on les dispersât par terre très rapprochés, et, après avoir enlevé à Grégoire ses vêtements, on le jeta dessus. On lui perça tous les membres, on le traîna, on l’ensevelit presque dans les pointes de fer, et on le roula de telle sorte qu’il ne resta plus une seule partie de son corps qui ne fût couverte de blessures ………. [§ 51.] ………Et le roi ordonna, qu’après lui avoir mis des cercles de fer aux genoux, on le frappât avec des marteaux, et qu’on le suspendit jusqu’à ce qu’on lui eût brisé les genoux. Et il demeura ainsi suspendu pendant trois jours. Le quatrième jour, il ordonna qu’on l’amenât en sa présence ……………. [§ 53.] ……….Et il ordonna qu’on fit fondre du plomb dans des chaudières de fer; et, quand il fut bouillant et liquide comme de l’eau, on le répandit sur lui. Tout son corps fut couvert de brûlures. Mais Grégoire n’en mourut pas et il résista avec un grand courage. Et, à quelques demandes qu’on lui adressât, il répondait aussitôt …………. XI.[§ 54.] Tandis que Tiridate s’attachait à lui parler avec douceur et à lui promettre des richesses et des honneurs, en disant : « S’il ne m’écoute pas, j’augmenterai encore ses souffrances et je le tourmenterai de telle façon qu’il ne pourra plus les supporter, voici qu’un des satrapes[63] se présenta devant le roi pour lui donner cet avis : « Cet homme est indigne de vivre, c’est pourquoi il ne veut plus exister ni voir la lumière; depuis longtemps il habite parmi nous, et nous ne le connaissions point. C’est le fils du perfide Anag, qui tua ton père Chosroès, dévasta l’Arménie et la livra au pillage et à la captivité. Or le fils de ce criminel est indigne de vivre. » Après tant de tortures, de souffrances, de fléaux, de gibets et de douleurs atroces qu’il supporta avec tant de résignation pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le roi, ayant su d’une manière positive qu’il était fils d’Anag le Parthe, meurtrier de son père Chosroès, ordonna qu’on le conduisit pieds et mains liés, dans la province d’Ararat, qu’on l’enfermât dans le donjon du château de la ville d’Ardaschad, et qu’on le descendit dans une caverne très profonde[64] pour qu’il y mourût. Il y resta durant treize ans.[65] [§ 55.] Le roi s’en vint ensuite dans son palais d’hiver de la ville de Vagharschabad, dans la province l’Ararat, située dans la partie orientale de l’Arménie. Ensuite, durant tout le temps de son règne, le roi Tiridate détruisit et dévasta le pays placé sous la domination des Perses, ruina l’Assyrie et y fit un grand carnage. A cause de cela, ceci passa en proverbe: « Comme le fier Tiridate, qui, dans son impétuosité, renversa les digues des fleuves, et, dans son audace, arrêta leurs cours vers la mer. » Et en vérité, il était audacieux, magnanime et doué d’une grande vigueur. Sa taille était très élevée; il était très robuste et très fort; c’était un vaillant et courageux guerrier. Il avait passé toute sa vie au milieu des batailles, et avait toujours remporté la victoire. Il s’acquit une grande renommée, et l’éclat de ses triomphes se répandit par toute la terre. Il mit en déroute tous ses ennemis, et vengea ses ancêtres. Il fit d’immenses ravages dans toute l’Assyrie, et partout il enlevait du butin. Il passa au fil de l’épée les armées perses, rassembla des dépouilles considérables, et, à la tête de la cavalerie grecque, il culbutait les cohortes ennemies. Il fit une levée d’hommes parmi les Huns, et réduisit en servitude une grande partie de la Perse.[66] [§ 56.] Pendant les treize années que Grégoire séjourna dans la caverne profonde du château, une veuve qui était dans ce château, ayant appris en songe sa captivité, préparait chaque jour un petit pain et le lançait dans la caverne. Par un effet de la divine Providence, il s’en nourrit durant toutes les années qu’il y fut enfermé. Par une faveur du Seigneur, il demeura vivant dans cette caverne, où tous ceux qu’on y jetait moururent par suite de l’odeur fétide de la fange de ce bourbier, de la quantité de reptiles et de la profondeur de la caverne. En effet, ce lieu était particulièrement destiné à ceux qui s’étaient rendus coupables d’homicides en Arménie. XII.[§ 57.] A cette époque, le roi Tiridate expédia un édit dans toutes les contrées soumises à sa domination dont voici la teneur : « Tiridate, roi de la Grande Arménie, aux grands, aux princes aux satrapes, aux préfets et à tous ceux qui sont sous ma puissance, dans les bourgs, dans les villes, dans les villages, dans les campagnes, aux nobles et au peuple, à tous salut également. Puissent la santé et la prospérité vous arriver avec l’aide des dieux; une abondante fertilité par le puissant Aramazd, la protection de la grande déesse Anahid, et un grand courage par le vaillant Vahk’n,[67] à tous les Arméniens de notre pays;[68] la sagesse aux Grecs du pays des empereurs, et protection à ceux des divins Parthes, descendants de nos aïeux. Sachez, chacun en particulier, par cet ordre, tout ce que nous avons fait pour votre prospérité. Quand nous étions dans le pays des Grecs, nous vîmes la sollicitude des rois pour procurer la félicité dans leur pays, honorant le culte des dieux par des sacrifices, par des offrandes magnifiques, des dons différents, toutes sortes de fruits et leur offrant toute espèce de présents; observant leur culte très pieusement et avec amour, adorant et vénérant de toutes les manières les dieux illustres, magnifiques et immortels. Nous avons vu également comment ces mêmes dieux donnaient la tranquillité, la prospérité, la richesse et l’abondance au pays, et une population florissante, comme la récompense de leur zèle pour le culte des dieux. C’est pourquoi les rois du pays, pour leur en inspirer la crainte, choisirent des hommes pour veiller au culte des dieux, parce que, si le vulgaire par ignorance, ou si quelqu’un par oubli ou par démence, voulait mépriser leur culte, les préfets, selon l’ordre établi par les rois, les extermineraient dans leurs provinces, afin que les dieux augmentent la félicité du royaume. Car, si quelqu’un les méprisait, il exciterait leur colère contre nous, il se perdrait lui-même, en provoquant de grands dommages et d’irréparables malheurs. C’est précisément à cause de cela que les rois des Grecs donnèrent, dans leur royaume, l’ordre menaçant de condamner à mort les coupables.[69] Or, nous aussi, jaloux de votre félicité et désirant que les dieux augmentent avec abondance leurs dons envers vous, nous ordonnons que vous restiez fidèles à leur culte et à leur glorification, pour obtenir par leur intervention la prospérité, l’abondance et la paix. De même que chaque père de famille prend soin de sa maison et des siens, nous aussi, nous veillons avec sollicitude à la prospérité de l’Arménie. Ainsi donc vous tous, nos grands bien-aimés, satrapes, nobles, préfets, villageois et citadins, et vous, nos sujets arsacides (Arschagouni), élevés et nourris pour le bien de votre roi, honorez les dieux. S’il se trouve quelqu’un qui les offense, s’il tombe entre vos mains, prenez-le, et, après lui avoir lié les pieds, les mains et le cou, conduisez-le à la Porte Royale; et ses biens, ses récoltes, ses terres, ses possessions et ses trésors, tout sera pour ceux qui l’auront dénoncé. Soyez satisfaits avec l’aide des dieux et de votre roi; soyez aussi heureux, car nous le sommes. » Ensuite le roi Tiridate, pendant tout le temps de son règne, guerroya avec la Perse et tira vengeance des anciennes batailles. Ainsi, pendant les treize ans que Grégoire resta dans la caverne, il y eut une guerre continuelle et terrible entre Tiridate et le roi des Perses.[70] Il ordonna encore qu’on expédiât un autre édit dans les provinces de son royaume et qui était conçu en ces termes: « Tiridate, roi de la Grande Arménie, aux pays tributaires et aux provinces, aux satrapes, aux soldats, aux villageois et à tous, salut. Soyez satisfaits, car nous aussi sommes satisfaits. Vous savez comment, dès le temps de nos ancêtres, nous obtînmes la victoire et la paix avec l’aide des dieux, comment nous avons subjugué toutes les nations, et nous les avons conservées sous notre obéissance. Mais quand nos hommages ne furent plus agréables aux dieux et que nous ne savions plus les apaiser dans leur courroux, ils nous renversèrent de force du faite de notre puissance. [§ 58.] « Et cela à cause de la secte des chrétiens. Or nous vous commandons que, s’il s’en trouvait quelques-uns (puisqu’il n’est que trop vrai que ce sont eux qui s’opposent au culte des dieux), on les dénonce aussitôt; et, à ceux qui le feront, il sera distribué des présents et des largesses de notre trésor royal. Mais celui qui les cacherait ou qui ne les dénoncerait pas, s’il est découvert ensuite, qu’il soit condamné à mort, et envoyé au tribunal du roi; il mourra, et sa maison sera dévolue au fisc. De même que je n’ai pas épargné mon fidèle Grégoire que j’aimais infiniment, puisque, précisément pour cela, je lui fis endurer d’atroces tourments, et puis ensuite je l’ai fait jeter dans une caverne profonde pour y servir aussitôt de pâture aux serpents, sans avoir égard à ses grands services, dès qu’il s’agissait de l’amour et de la crainte des dieux. Que ceci serve d’exemple, et redoutez une mort semblable. Ainsi vous vivrez sous la protection des dieux, et vous pourrez attendre de nous des bienfaits. Soyez satisfaits, car nous le sommes aussi. » XIII.[§ 59.] En ce temps-là, il arriva que l’empereur (Dioclétien, Tioghlidianos) voulut prendre une épouse; or, des peintres allèrent dans toutes les parties de son empire, pour retracer exactement sur des tableaux la beauté du sujet, les charmes du visage, les yeux grands et noirs, le teint de la peau, afin d’exposer ensuite au roi ces images agréables à sa vue. En ce temps-là aussi, il y avait dans la ville des Romains un monastère de vierges solitaires, mortifiées, qui ne vivaient que de légumes. C’étaient des chrétiennes chastes, pures, saintes et fidèles, qui, le jour et la nuit, à toute heure, étaient dignes d’adresser au ciel une sainte prière, des louanges et des actions de grâces. La supérieure s’appelait Gaïanè, et une de ses disciples avait nom Hripsimè; elle était fille d’un homme de race royale, et pieux.[71] [§ 60.] Les peintres entrèrent de force dans l’habitation de ces saintes femmes; et, voyant la beauté modeste de Hripsimè, ils en furent frappés, ils la peignirent avec différents autres portraits, et les envoyèrent au roi. Lorsque le roi vit la rare beauté de Hripsimè, retracée sur le tableau, il fut pris d’un amour insensé, et voulut fixer sans retard le jour de ses noces, attendant avec impatience le moment de la fête. Ensuite on envoya en toute hâte des ambassadeurs et des messagers dans tout l’empire, afin que tous apportassent des présents et des cadeaux pour les noces royales, et que leur joie rendit plus solennelles les cérémonies, suivant l’usage des princes. Quand les pieuses femmes virent les flèches de l’Ennemi (le démon) lancées selon la coutume, contre les saints adorateurs du Christ, elles comprirent que [§ 61.] l’Ennemi avait choisi le roi comme l’instrument de sa malice, comme déjà, dans le Paradis, il se servit du serpent tour insinuer l’oubli du précepte dans l’oreille insensée de la première femme. Ainsi, se cachant sous les traits du roi impie, il voulait combattre les églises fondées par Dieu. Quant au roi, enorgueilli par les insinuations insidieuses de l’Ennemi, il suscitait des persécutions aux églises de Dieu; insensé et stupide, il adorait les fantômes des morts, les statues muettes d’idoles d’or, d’argent, de bois, de pierre, de cuivre, et leur rendait un culte impur. Il s’en glorifiait, et il voulait ébranler la pierre sur laquelle repose l’Église; mais, ne pouvant y parvenir, il fut écrasé.[72] Cependant, dans son orgueil, il causait beaucoup de dommages aux églises de Dieu. [§ 62.] Mais la bienheureuse et vertueuse Gaïanè, avec Hripsimè, élevée dans la sainteté, et ses autres compagnes, en pensant au vœu religieux de chasteté qu’elles avaient fait, pleuraient ensemble sur cet ordre du roi impie et dépravé, qui exigeait de faire leurs portraits. Elles se mirent donc à prier avec une grande ferveur, et sollicitèrent l’aide du Dieu miséricordieux, pour qu’il les délivrât du danger qui les menaçait …………….. [§ 65.] Après cela, sainte Gaïanè et sa compagne Hripsimè, avec leurs vertueuses compagnes, prirent la fuite et vinrent dans un pays lointain pour conserver leurs âmes dans la sainteté, loin de ces hommes grossiers ……. [§ 66.] ……………… Elles arrivèrent ensuite en Arménie dans la province d’Ararat, dans la ville de Vagharschabad, aussi appelée Norkaghakn (Ville Neuve), capitale du roi d’Arménie. Elles se retirèrent dans un endroit où l’on réunissait les cuves pour les vignes qui sont situées entre l’Orient et le Nord, et elles vivaient ensemble des choses qu’elles achetaient à la ville; elles n’avaient point d’autres provisions. Une d’elles seulement savait travailler le verre, et fabriquait des perles, dont le prix servait pour leur nourriture quotidienne.
XIV.[§ 67.] En ce temps-là, une grande perturbation se manifesta dans le pays des Romains, et on expédiait de tous les côtés des courriers et des messages, afin de pouvoir retrouver les fugitives. Alors un ambassadeur fut envoyé à Tiridate, roi de la Grande-Arménie, et vint trouver ce prince dans la ville de Vagharschabad. Quand l’envoyé lui remit l’édit, le roi le prit de sa main avec joie. Voici ce qu’il contenait: « L’empereur Dioclétien (Tioghlidianos) César à notre bien-aimé frère Tiridate, notre collègue, salut. Ta fraternité doit connaître les dommages qui nous sont causés toujours par la secte perfide des chrétiens, parce qu’en toutes choses notre majesté et notre gouvernement sont méprisés par eux et par leur religion. Ils n’ont aucune retenue; ils adorent un crucifié; ils révèrent aussi un bois, et ils honorent également les ossements de ceux qui ont été tués; ils pensent que c’est une gloire et un honneur de mourir pour leur Dieu. Ils ont été condamnés par la justice de nos lois, parce qu’ils insultèrent et tourmentèrent nos ancêtres et nos prédécesseurs dans ce royaume. Le fil de nos épées s’est émoussé, et ils n’ont pas redouté la mort. Séduits par un Juif crucifié, ils enseignent à mépriser les rois, et à ne se point soucier des statues des dieux. Ils ne tiennent aucun compte de l’influence des astres, du soleil, de la lune et des étoiles, qu’ils regardent comme créés par ce crucifié. Ils enseignent aussi à mépriser les images des dieux; ils les ont tous repoussés de leur culte; ils engagent même les femmes à abandonner leurs maris, et les maris leurs femmes. [§ 68.] « Et cependant, bien que nous leur ayons infligé des peines et des supplices, ils s’enflamment encore davantage, et leur secte se répand partout. J’ai vu une jeune et belle vierge de leur secte, j’ai voulu en faire mon épouse, et ils ont osé me la ravir. Non seulement elle ne fut point dans le ravissement de devenir ma compagne, moi son roi, mais elles toutes ne craignirent point mes menaces; et comme je n’appartiens point à leur secte, elles me regardèrent comme un être impur, souillé et abominable, et on l’a fait fuir dans les pays soumis à ta domination. Maintenant, mon frère, fais en sorte de les retrouver partout où elles seront, tire vengeance de celles qui sont avec elle et de sa supérieure, et fais-les mourir. Quant à la belle et divine fugitive, envoie-la près de moi. Cependant, si sa beauté te charmait, garde-la, car on n’a jamais rencontré chez les Grecs une beauté qui lui soit comparable. Sois en paix avec le culte des dieux et avec toute félicité. » xv.[§ 69.] Or il arriva qu’après avoir pris lecture de cet édit, le roi donna aussitôt des ordres sévères pour qu’on fit sans tarder des recherches dans tous les pays soumis à sa domination. Il expédia des messagers de différents côtés, pour qu’on lui amenât les fugitives aussitôt qu’on les aurait trouvées, et il promit en récompense des présents magnifiques. Pendant qu’ils s’empressaient, aux confins de l’Arménie, dans l’espoir de semblables promesses, ces saintes martyres se tenaient cachées dans la ville royale de Vagharschabad, capitale du royaume. Peu de jours après, à la suite de recherches incessantes, elles furent découvertes ………... [§ 70.] ................ Or, on les trouva dans l’endroit où l’on met les cuves en réserve. Car, quand l’édit du grand roi des Grecs fut remis à Tiridate, il s’éleva un grand tumulte dans le pays des Arméniens. On fit fermer toits les chemins et toutes les issues des provinces, et on fit partout des recherches. Lorsque quelqu’un fit savoir qu’il les avait vues, et que la chose se fut vérifiée, on ordonna de suite à une légion de troupes à pied de cerner pendant deux jours le lieu où elles se trouvaient. Trois jours après, la renommée de la modeste et admirable beauté de Hripsimè se répandit parmi le peuple et sur toutes les places. Tout le monde était dans l’agitation, et l’unanimité des louanges augmentait l’étonnement. Une foule immense accourait de toutes parts pour rendre hommage à sa beauté. Les satrapes et les grands accouraient aussi à l’envi pour la voir. Les nobles, confondus avec le peuple, se pressaient les uns les autres, à cause du dérèglement de leurs mœurs et de l’impureté effrénée des païens. Quand ces saintes femmes virent la malice de ces hommes insensés et dépravés, elles se mirent à se lamenter et à sangloter tout haut; elles élevaient leurs mains au ciel, en demandant leur salut au Seigneur tout-puissant qui les avait déjà sauvées de la malice impure des païens. Puisse Dieu leur accorder la victoire en l’honneur de la foi! Et, s’étant voilé le visage, elles se prosternaient à terre, par honte de ces hommes dissolus qui faisaient foule pour les voir. CHAPITRE VII.[§ 71.] Beaucoup de ceux qui étaient les confidents du roi, ayant vu la beauté de Hripsimè, en parlèrent au prince qui en fut émerveillé. Le lendemain, dès le matin, le roi ordonna qu’on conduisit la bienheureuse Hripsimè au palais royal, et qu’on retint Gaïanè et ses compagnes dans le lieu où elles se trouvaient. Aussitôt on fit venir du palais des litières couvertes de plaques d’or; des serviteurs arrivèrent à la porte de l’endroit où l’on mettait les cuves en réserve et qui leur servait de demeure hors de la ville. Par ordre du roi, on apprêta également des vêtements magnifiques, brillants, splendides, éclatants, des ornements très riches pour qu’elle s’en parât et qu’elle entrât avec pompe dans la ville, pour être présentée au roi; car, avant de l’avoir vue, il av.it songé à la prendre pour épouse, à cause du récit qu’on lui avait fait de sa beauté ………………….. XVI.[§ 74.] Les choses en étant à ce point, une foule immense de peuple se réunit aux ministres du roi, qui étaient venus pour conduire Hripsimè à la cour, ainsi que les satrapes, les principaux d’entre les grands qui étaient arrivés pour lui faire honneur et pour l’escorter jusqu’au palais, comme épouse du roi Tiridate et reine des Arméniens ……………….. [§ 75.] A ce moment, on entendit dans le ciel un grand éclat de tonnerre; tous en furent épouvantés, et on entendit une voix qui leur dit: « Prenez courage, soyez fermes; parce que je suis avec vous, je vous ai gardées dans toutes vos voies, je vous ai conduites en sûreté jusqu’ici, pour que mon nom soit glorifié devant les peuples de ces contrées septentrionales. Surtout toi, Hripsimè, ainsi que le dit ton nom, tu fus véritablement jetée[73] de la mort à la vie avec Gaïanè et ses compagnes bien-aimées. Ne craignez point, mais venez dans le lieu de l’ineffable allégresse, que mon Père et moi nous avons préparé à vous et à ceux qui vous ressemblent. Et il tonna si longtemps que les hommes en furent saisis d’effroi; beaucoup de chevaux de la troupe se cabrèrent de frayeur, et, en bondissant et en ruant, ils renversèrent à terre beaucoup de leurs cavaliers, en foulèrent plusieurs aux pieds et les tuèrent. La foule épouvantée se pressa tellement que plusieurs furent étouffés; il y eut un grand massacre, et on entendit des cris et des lamentations. Tous furent saisis de confusion et de terreur, beaucoup de gens moururent, et plusieurs teignirent la terre de leur sang. Dans ce désordre et dans ce massacre de la multitude, quelques-uns des officiers du roi coururent aussitôt, et lui rapportèrent ce qu’ils avaient entendu; ils arrivèrent avec des signes d’écriture[74] et, après avoir enregistré toutes les paroles [de la sainte], ils les lurent en présence du roi. Le roi dit alors : « Puisqu’elle ne vient pas de bon gré en grande pompe, qu’on la transporte de force au palais, et qu’on la conduise dans mes appartements royaux. » [§ 76.] Alors les soldats du roi emmenèrent sainte Hripsimè, tantôt la traînant à terre, tantôt la portant dans leurs bras ……………….. [§ 77.] Pendant que sainte Hripsimè offrait à Dieu ses prières, le roi Tiridate entra dans la chambre où elle était renfermée. Or, quand il fut entré, la foule qui était au dehors du palais et dans les rues dansait, sautait et chantait des chansons. Beaucoup encombrèrent de tables le milieu de la ville, les autres le palais. Ils voulaient célébrer ainsi les noces, en excitant à danser. Mais le Seigneur Dieu regarda sa bien-aimée Hripsimè afin de la sauver; il prêta l’oreille à ses prières, il lui donna la force, comme il l’avait donnée à Jaël et à Debbora,[75] pour qu’elle fût délivrée du tyran injuste et violent. Or le roi, étant entré, voulut la saisir pour satisfaire sa passion; mais elle, enveloppée de la force de l’Esprit-Saint, résista avec un courage viril, et lutta depuis la troisième jusqu’à la dixième heure, et le roi fut vaincu. Celui qu’on réputait avoir une force extraordinaire, qui chez les Grecs avait donné tant de preuves de sa vigueur, qui avait rempli tout le monde d’étonnement, et qui dans son propre royaume, lorsqu’il fut revenu dans sa patrie, avait déployé son courage et sa valeur,[76] cet homme si remarquable en toutes choses fut ce jour-là vaincu par une jeune fille, par la volonté et la grâce du Christ. Et quand il fut vaincu et harassé, il perdit courage, et il sortit de la chambre. [§ 78.] Et il fit venir la bienheureuse Gaïanè, et après lui avoir fait mettre un carcan de bois au cou, il la fit amener à la porte de la chambre. Lui-même y rentra et ordonna à ses serviteurs de forcer l’inflexible Gaïanè de dire à Hripsimè: « Accomplis la volonté du roi, tu vivras et nous vivrons aussi. » Gaïanè consentit à parler à sa compagne, et, s’étant approchée de la porte, elle dit à Hripsimè qui était dans la chambre : « Ma fille, que le Christ t’épargne une pareille honte et vienne à ton secours; qu’il ne soit jamais vrai, ma fille, que tu renonces à l’héritage de la vie éternelle de Dieu, pour une vie fugitive qui n’est rien, qui est aujourd’hui et qui demain n’existe plus. » Lorsqu’on entendit quels conseils elle lui donnait, on prit des pierres et on l’en frappa sur la bouche, de manière à lui briser les dents, pour la forcer de dire à Hripsimè de faire la volonté du roi. Mais elle l’encourageait encore davantage, en lui disant « Prends courage, ……………………. » [§ 80.] Sainte Gaïanè dit toutes ces choses en langue romaine (latine) à sa fille, lorsqu’elle était à la porte de la chambre, et durant que le roi luttait avec sainte Hripsimè. Mais, parmi les serviteurs du roi, il s’en trouvait quelques-uns qui comprirent ce discours prononcé dans le langage des Romains. Or, quand ils surent ce que Gaïanè disait à sa compagne, ils l’arrachèrent de la porte; car, bien qu’ils la frappaient cruellement, qu’ils lui hachaient le visage avec une pierre, de manière à lui casser les dents, qu’ils lui brisaient la mâchoire, elle ne changea pas de langage, ne dit pas autre chose à la jeune fille, mais elle répéta ce qu’elle avait commencé à formuler devant eux. Hripsimè lutta de nouveau avec le roi depuis la dixième heure jusqu’à la première veille de la nuit, et elle resta triomphante. La jeune fille était fortifiée par l’Esprit-Saint en luttant contre le roi; elle le repoussait, elle le domptait, jusqu’à ce qu’enfin, fatigué et languissant, elle le terrassa. Elle lui enleva et lui déchira ses vêtements, elle lui arracha le bandeau royal, et elle le laissa couvert de honte. Elle lui mit son manteau en lambeaux et remporta la victoire, en conservant sa pureté. Elle ouvrit les portes du palais et en sortit de vive force, en fendant la foule du peuple, sans que personne pût la retenir. Puis, courant par la ville, elle sortit par la porte d’orient. Etant venue à l’endroit où l’on serrait les cuves, où était d’abord leur demeure, elle jeta un cri pour avertir ses compagnes. [§ 81.] Ensuite, s’étant éloignée de la ville, elle alla vers l’endroit situé entre le nord et l’orient, sur un point montant et sablonneux, près la grande route qui conduit à la ville d’Ardaschad. Là, s’agenouillant pour prier ……………….. [§ 83.] Pendant que sainte Hripsimè parlait ainsi, les ministres du roi, les chefs des gardes et les bourreaux, avec des torches allumées devant eux, arrivèrent en toute hâte cette nuit-là même. Ils parurent à l’improviste, lui lièrent les mains derrière le dos et voulurent lui couper la langue. Mais elle ouvrit la bouche et leur présenta sa langue à couper. Ils la dépouillèrent de ses vêtements, et, ayant enfoncé quatre pieux en terre, ils l’attachèrent par les pieds et par les mains, et, en ayant approché les torches, ils lui brûlèrent le corps avec la flamme pendant longtemps; puis ils la tuèrent à coups de pierre. Pendant qu’elle vivait encore, ils lui arrachèrent les yeux, et ensuite ils mirent son corps en pièces, en disant: « Que tous ceux qui oseront mépriser la volonté du roi et n’en tenir aucun compte périssent de la sorte. » Il y avait avec les compagnes de Hripsimè plus de soixante et dix personnes, tant hommes que femmes. Les compagnes cherchèrent à ensevelir leurs corps, car il y en eut trente deux qui furent massacrées en même temps …………….. Et, ayant prononcé ces paroles toutes ensemble, elles expirèrent. [§ 84.] Une autre, qui fut tuée aussi dans leur demeure de la resserre aux cuves, dit en laissant le monde: « Je te remercie, ô Dieu bienfaisant, qui ne m’as point exclue; j’étais malade et je n’ai pu me mettre à la suite de mes compagnes. Pourtant, Seigneur doux et miséricordieux, reçois mon âme, et mets-la avec la troupe de tes saintes martyres, mes compagnes et mes sœurs, près de ta servante, et de notre guide Gaïanè, et de ta bien-aimée Hripsimè, notre fille. » Et en disant ces mots, elle mourut. On prit leurs corps et on les jeta en pâture aux chiens de la ville, aux bêtes féroces de la terre et aux oiseaux du ciel. XIX.[§ 85.] Quant au roi, il ne prenait nul souci de sa honte, comme il l’aurait dû. Célèbre comme il l’était à la guerre, et s’étant montré fort comme un géant, aux jeux Olympiques des Grecs; ayant remporté tant de victoires au-delà de l’Euphrate; dans les pays des Dadjik (Arabes) il eut un cheval gravement blessé; ayant pris le cheval et ses harnais, il serra sa cuirasse et passa l’Euphrate à la nage. Cependant ce prince si fort et si vigoureux qui fut, par la volonté de Dieu, vaincu par une jeune fille, ne songeait plus à la honte qui le couvrait, mais, épris ardemment de sa beauté, il était triste et accablé après la mort de la jeune fille, et il éclatait en lamentations : Voyez, disait-il, cette secte abominable des chrétiens, comme elle égare les hommes en les éloignant du culte des dieux. Ils les privent des jouissances de cette vie, et les empêchent de redouter la mort. Ils ont fait de même pour l’admirable Hripsimè, qui n’a pas sa pareille parmi toutes les femmes qui sont sur terre. Mon cœur a brûlé pour elle, et moi, le roi Tiridate, tant que je vivrai, elle ne s’effacera point de ma mémoire. Je connais bien le pays des Grecs et des Romains, les contrées des Parthes qui nous appartiennent, et l’Assyrie, et le pays des Dadjik (Arabes), et l’Adherbadagan (Adherbeidjan). Mais pourquoi les énumérer les uns après les autres? Les pays que j’ai visités pendant la paix, beaucoup d’autres que j’ai parcourus pendant la guerre, en les saccageant, sont en nombre considérable; mais dans aucun d’eux je ne vis une semblable beauté, et elle a été perdue par les séductions de ses compagnes. Leurs sortilèges ont été tellement puissants, que moi-même j’ai été vaincu. [§ 86.] Le jour d’après, le chef des archers se présenta pour obtenir l’ordre de tuer sainte Gaïanè. Le roi, en entendant cela, troublé par l’amour, consterné, stupéfait, anéanti, ne se souvenant plus de ce qui était advenu à sainte Hripsimè, la croyait encore vivante. Il promettait d’élever à de grandes dignités et à de grands honneurs quiconque parviendrait à séduire la jeune fille et la persuaderait de venir à lui. Celui à qui il s’adressait lui dit « Ainsi périssent, ô roi, tous les ennemis, et ceux qui méprisent les dieux et la volonté des rois. Mais celle qui perdit l’admirable Hripsimè vit, ainsi que deux de ses compagnes. » Ayant appris que sainte Hripsimè était morte, le roi retomba de nouveau dans sa tristesse, se roula à terre, versa des larmes, et entra dans une fureur terrible. Puis il ordonna qu’on arrachât la langue à la vertueuse Gaïanè, avant de la tuer, parce qu’elle avait osé perdre par de perfides conseils celle qui parmi les mortels avait la beauté d’une déesse (et cette beauté, les déesses la lui avaient donnée), et qu’on la fit mourir dans d’atroces tourments, Le chef des bourreaux se présenta alors, et il se vanta de la faire mourir cruellement. Il les fit sortir chargées de chaînes, par la porte méridionale de la ville, vers le chemin conduisant au pont de Medzamor, dans le lieu où l’on avait coutume d’exécuter tous les condamnés; c’était un endroit marécageux, proche dit fossé qui entourait la ville. [§ 87.] Ils enfoncèrent en terre quatre pieux pour chacune d’elles, et tandis qu’ils les préparaient, sainte Gaïanè et ses compagnes parlèrent ainsi : « Nous te remercions, Seigneur …………………. » [§ 88.] Après cela, les bourreaux vinrent, et leur arrachèrent leurs vêtements. Ils les attachèrent chacune solidement aux quatre pieux; ils leur firent des incisions dans la peau des jambes, y placèrent des tubes de roseaux, et, en soufflant, ils les écorchèrent, pendant qu’elles respiraient encore, depuis les pieds jusqu’aux seins. Ils leur percèrent la nuque, et leur arrachèrent par cette ouverture la langue. Ils leur entrèrent des pierres dans le corps, et leur firent sortir les entrailles. Et comme elles étaient encore vivantes, ils leur tranchèrent enfin la tête avec le glaive. Ceux qui les avaient accompagnées du pays des Romains dans la contrée d’Arménie étaient au nombre de soixante dix personnes. Mais celles qui furent massacrées avec les saintes femmes Gaïanè et Hripsimè, et celles qui partagèrent avec elles le martyre, étaient seulement trente sept. Donc le vingt-sixième jour du mois d’Hori,[77] sainte Hripsimè fut martyrisée avec la sainte cohorte des trente trois martyres ses compagnes; et le vingt-septième jour du même mois, sainte Gaïanè avec deux de ses compagnes, qui combattaient avec elles reçurent la couronne de la victoire.[78] CHAPITRE VIIIXX.[§ 89.] Durant six jours, le roi fut plongé dans le deuil et dans aine sombre tristesse, par suite de son amour passionné pour la beauté de Hripsimè puis il prit la résolution d’aller chasser dans la plaine de Paragan Nechamag (?).[79] Il fixa l’heure et commanda sa garde de prendre des rets, des cordes, des lacets, et beaucoup de pièges. Le roi, monté sur son char, était sur le point de sortir de la ville, quand le châtiment du Seigneur s’appesantit sur lui. Un démon immonde s’empara du roi et le renversa à terre de son char. Aussitôt il entra dans une grande fureur, et il s’arrachait les chairs. Semblable à Nabuchodonosor, roi des Babyloniens,[80] n’ayant plus rien d’humain, il prit la forme des sangliers et habitait avec eux. Puis, étant entré dans un lieu couvert de roseaux, il paissait l’herbe comme une brute, et il se roulait complètement nu dans les champs. Cependant, comme on voulait le retenir dans la ville, on ne put y parvenir, d’abord à cause de sa vigueur naturelle, ensuite par la force des démons qui s’étaient emparés de tout son être.[81] Les habitants de la ville, également possédés du démon, devenaient furieux, et une infinité de malheurs fondait sur tout le pays. Toute la famille royale, serviteurs et ministres, étaient frappés de semblables châtiments, et un deuil immense était répandu en tous lieux. [§ 90.] Dans ce temps-là, la sœur du roi, nommée Khosrovitoukhd, eut un songe inspiré par Dieu. Elle vint parler au peuple auquel elle raconta sa vision, disant: « J’ai eu cette nuit un songe. Un homme au visage radieux vint et me dit : Il n’y a pas d’autre moyen de faire cesser les châtiments qui vous accablent, que d’envoyer à la ville d’Ardaschad, pour y chercher le prisonnier Grégoire. Dès qu’il sera arrivé, il vous indiquera un remède à vos souffrances. Lorsqu’ils eurent entendu ces paroles, ils en rirent et lui dirent: Es-tu donc devenue folle, es-tu donc possédée aussi? Comment cela se peut-il, puisqu’il y a quinze ans qu’on l’a jeté dans une caverne profonde, et tu dis qu’il est encore vivant? Qui sait seulement si ses os se trouvent encore dans cet endroit? car, le jour où il y fut jeté, il sera mort sur le champ, à la vue des reptiles. » Cependant la sœur du roi eut encore la même vision au moins cinq fois de suite, avec menace, si elle ne la racontait pas, d’un grand châtiment, et de voir les souffrances du roi et des autres hommes augmenter jusqu’à la mort, avec un accroissement de douleurs. Khosrovitoukhd, étant rentrée, répéta les paroles de l’ange avec une grande terreur et une insistance particulière. [§ 91.] Ils envoyèrent aussitôt un grand satrape, nommé Oda,[82] qui arriva à la ville d’Ardaschad, afin de tirer Grégoire de la caverne où il était renfermé. Or, quand Oda fut venu à la ville d’Ardaschad, les habitants allèrent à sa rencontre, en lui demandant la cause de son arrivée, Il répondit: « Je suis venu pour chercher le prisonnier Grégoire. » Et eux très étonnés répondirent: « Qui peut savoir s’il est encore là? Il y a bien longtemps qu’on l’a enfermé dans ce lieu. » Alors Oda raconta le songe et les événements qui étaient arrivés. Puis on apporta de longues et solides cordes, et, quand on les eut nouées, ils les descendirent dans la caverne. Oda appela à haute voix et dit: « Grégoire, où que tu sois, sors, parce que le Seigneur Dieu, que tu adores, a commandé qu’on te tirât de ce lieu. » Et Grégoire, s’étant levé aussitôt, prit la corde, la secoua et s’y cramponna. Et ceux qui étaient au dehors, l’ayant entendu, le hissèrent et virent tout son corps noir comme du charbon; on lui apporta des habits et on l’en revêtit. Puis on l’accompagna avec joie dans la ville d’Ardaschad, et on se mit en route pour le conduire à Vagharschabad. [§ 92.] Alors le démon, s’étant emparé du roi, le conduisit au-devant de lui, tout brisé par ses souffrances; et les satrapes attendaient Grégoire hors de la ville. Or, quand ils le virent venir de loin avec Oda et beaucoup d’autres hommes de la ville d’Ardaschad, ils se précipitèrent à sa rencontre, et, se dévorant les chairs avec une épouvantable fureur, ils écumaient devant lui. Le saint, s’agenouillant aussitôt, se mit en prières, et ils revinrent à la raison tout à coup. Grégoire commanda qu’on leur mit des vêtements et qu’on cachât leur nudité. Le roi et les satrapes, s’étant approchés, embrassaient les pieds de saint Grégoire, disant: « Nous te supplions de nous pardonner tout le mal que nous t’avons fait. » Il les releva et leur dit : « Je suis un homme semblable à vous, et j’ai un corps pareil au vôtre. Mais vous, reconnaissez votre Créateur qui a fait le ciel, la terre, le soleil, la lune, les étoiles, la nier et le désert, car lui seul peut vous guérir. » [§ 93.] Grégoire se mit à les interroger : « Où sont déposés les corps des martyres de Dieu? » ils répondirent : « De quelles martyres veux-tu nous parler? » Il reprit : « De celles que vous fîtes mourir pour Dieu. » Et ils lui montrèrent l’endroit où elles étaient. Alors le saint courut recueillir les corps à l’endroit où elles avaient été suppliciées. Elles étaient restées là, en plein air, près de la ville. Et ils virent que la toute-puissance de Dieu avait conservé leurs corps durant neuf jours et neuf nuits, et qu’aucune bête féroce, aucun chien, aucun oiseau, ne s’était approché pour les dévorer, enfin que la corruption ne s’y était pas mise. Ils apportèrent beaucoup d’étoffes pour les envelopper. Mais le bienheureux Grégoire ne trouva pas les brocarts apportés par le roi et par les autres personnes, dignes de ces corps sacrés, et il enveloppa chaque sainte dans sa robe déchirée, « Pour le moment, que tout reste dans cet état, jusqu’à ce que vous soyez dignes d’envelopper leurs corps. » Puis, les ayant pris avec lui, il se transporta dans l’endroit où l’on emmagasinait les cuves et qui servait de demeure aux saintes femmes, et lui-même y resta pour y fixer sa résidence. Et toute la nuit, saint Grégoire priait Dieu pour leur salut, afin qu’ils se convertissent, et qu’ils trouvassent le moyen de faire pénitence. Le jour suivant, le roi, les satrapes, les grands avec une grande foule de peuple vinrent se prosterner à genoux devant saint Grégoire et devant les restes saints des martyres du Seigneur. Ils priaient en disant : « Pardonne-nous tout le mal que nous t’avons fait, et demande pour nous à ton Seigneur que nous ne périssions point. » [ 108.] …………… Et ayant dit cela, saint Grégoire les congédia. Mais le roi et les grands, frappés par le châtiment, ne le quittaient jamais, et le jour et la nuit; ils restaient dans la vigne avec lui, près de la porte de rendrait où l’on resserrait les cuves, revêtus d’un cilice et assis sur la cendre, et ils jeûnèrent durant soixante six jours. Et le bienheureux Grégoire, sans prendre de repos, ne cessa jour et nuit durant soixante-cinq jours de discuter, d’avertir, d’enseigner et de persuader. En sage médecin, il s’efforçait de trouver le remède efficace, pour qu’ils se confiassent à lui comme malades. CI.[§ 109.] …………… Or les soixante six jours étant écoulés, le roi, les princes, les satrapes avec leur peuple,[83] vinrent au lever du soleil se prosterner devant saint Grégoire; les femmes y étaient également avec leurs jeunes enfants pleins d’innocence; tous le priaient de les délivrer des châtiments qui s’étaient appesantis sur eux et de la verge terrible dont les avait frappés le juge inflexible; et, plus que tous les autres, le roi, qui avait pris la forme des pourceaux immondes. En effet, ses membres s’étaient couverts de poils, et sur tous ses os il lui était poussé des soies comme aux sangliers sauvages, les ongles de ses pieds et de ses mains s’étaient durcis comme les ongles des animaux qui labourent la terre avec leur groin et se nourrissent de racines. Ainsi les traits de son visage s’étaient allongés en forme de museau, semblable à celui des brutes qui vivent au milieu des roseaux. [§ 110.] A cause de sa féroce nature et de ses actes abominables, le roi, déchu des honneurs du trône, et semblable aux brutes privées de raison, errait avec elles dans les buissons, se dérobant à la vue des hommes. Quand le saint confesseur du Christ, |