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TITE-LIVE

Ab Urbe Condita, Livre V

Oeuvres de Tite-Live (Histoire romaine) avec la traduction en français publiée sous la direction de M. Nisard, Tome I, Paris, 1864, p. 55-109. La traduction de M. Nisard a toutefois été légèrement modifiée. On a notamment modernisé l'orthographe, adapté les noms propres aux usages actuels, introduit les divisions modernes en paragraphes et ajouté des intertitres généralement repris à A. Flobert, Tite-Live. Histoire romaine. Livres I à V. Traduction nouvelle,Paris, 1995, 642 p. (Garnier- Flammarion - GF 840).

Repris du site UCL 
Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte 
Pour le texte latin seul

 

Livre cinq. 

I Les Véiens se donnent un roi. Rumeurs de guerre. 

[1] La paix conquise partout ailleurs, les Romains et les Véiens demeuraient seuls sous les armes, mais avec tant d'acharnement et de haine, qu'on pouvait prévoir que cela ne finirait qu'avec la ruine des vaincus. Les comices chez les deux peuples eurent des résultats bien différents. [2] Les Romains augmentèrent le nombre de leurs tribuns militaires avec puissance de consuls; ce qui ne s'était jamais vu jusqu'alors, on en créa huit : M'. Aemilius Mamercus pour la seconde fois, L. Valérius Potitus pour la troisième. Appius Claudius Crassus, M. Quinctilius Varus, L. Julius Iulus, M. Postumius, M. Furius Camille, M. Postumius AIbinus. [3] Les Véiens, au contraire, fatigués de ces brigues annuelles, et des fréquentes dissensions qui en naissaient, élurent un roi. Ce changement déplut aux peuples de l'Étrurie, moins en haine de la royauté que du roi lui-même : [4] car l'homme qu'on avait choisi s'était déjà rendu insupportable à la nation par sa puissance et par son orgueil, ayant, contre toutes les lois, interrompu violemment la solennité des jeux. [5] Irrité qu'on l'eût repoussé du sacerdoce, où un autre lui avait été préféré par le suffrage des douze peuples, il avait brusquement rappelé du milieu du spectacle les acteurs, qui presque tous étaient ses esclaves. [6] En conséquence, l'Étrurie, qui tenait plus que toute autre nation à l'observation des rites religieux, parce qu'elle excellait dans la science du culte, décida qu'on refuserait tout secours aux Véiens, tant qu'ils obéiraient à un roi. [7] La nouvelle de cette décision fut étouffée à Véies par la terreur qu'inspirait le roi, lequel, sans démentir l'auteur d'an pareil bruit, l'eût traité comme un chef de sédition. [8] Les Romains, assurés de l'inaction de l'Étrurie, mais apprenant aussi que dans tous les conseils on s'occupait des intérêts de Véies, se fortifièrent de façon à se ménager une double défense : [9] l'une était tournée contre la ville et les sorties des assiégés; l'autre faisait face à l'Étrurie, et devait arrêter les secours qui pourraient venir de ce côté. 

II Maintien de l'armée devant Véies pendant l'hiver. Protestations des tribuns de la plèbe. 

[1] Comme les généraux romains espéraient moins d'un assaut que d'un blocus, ils firent construire des logements d'hiver, chose inconnue jusque-là au soldat romain : on se proposait de continuer le siège malgré l'hiver. [2] Lorsque la nouvelle en vint à Rome, les tribuns du peuple, qui depuis longtemps n'avaient pas eu l'occasion de s'agiter, assemblent aussitôt le peuple, et s'efforcent d'irriter les esprits : [3] "Voilà, disent-ils, dans quel but on a établi une solde militaire. Eux, ils ne se trompaient pas; ils voyaient bien qu'un poison était caché sous ce présent de l'ennemi. [4] Le peuple a vendu sa liberté. Éloignée pour toujours, reléguée loin de la ville et de la république, la jeunesse n'a pas même l'hiver pour se reposer; elle n'a pas une saison dans l'année pour revenir à sa famille et à ses affaires. Et à quelle cause attribuer cette permanence du service ? [5] On n'en trouvera qu'une seule, à savoir la crainte qu'inspirent cette foule de jeunes hommes, qui sont la véritable force du peuple et qui viendraient servir ses intérêts. [6] Ils endurent là-bas encore plus de souffrances et de privations que les Véiens. Ceux-ci passent l'hiver dans leurs foyers, protégés par d'épaisses murailles et par la position naturelle de leur ville; [7] le soldat romain travaille, fatigue, caché sous les neiges et les frimas, n'ayant que des abris de peaux; et dans ces jours d'hiver où toute guerre cesse sur terre et sur mer, il faut qu'il reste sous les armes. [8] Ni les rois, ni les consuls, qui étaient si orgueilleux avant l'établissement du tribunat, ni cette fatale puissance du dictateur, ni les caprices odieux des décemvirs, n'ont infligé servitude pareille à cette éternité du service, ni fait peser sur le peuple romain la tyrannie royale qu'exerçaient les tribuns militaires. [9] Que feraient-ils donc s'ils étaient consuls ou dictateurs, ceux qui se conduisent avec tant de cruauté et d'atrocité dans leur charge de proconsuls ? Au reste, le peuple méritait bien d'être ainsi traité, puisque sur huit tribuns militaires, pas un plébéien n'a trouvé place. [10] Auparavant, les patriciens pouvaient à peine obtenir trois places, qui encore leur étaient disputées à outrance; aujourd'hui, c'est huit de front qu'ils marchent à la conquête du pouvoir; et dans cette foule il ne se prend pas un seul plébéien [11] qui, s'il ne peut davantage, rappelle du moins à ses collègues que ce sont des hommes libres, des concitoyens, qu'ils ont pour soldats, et non des esclaves; qu'ils les doivent ramener l'hiver dans leurs maisons, dans leurs foyers, [12] et leur accorder au moins quelques jours dans l'année pour visiter leurs parents, leurs enfants, leurs femmes, user en maîtres de leur liberté, et nommer leurs magistrats." [13] Pendant qu'ils déclamaient ainsi, ils rencontrèrent un adversaire digne d'eux dans Appius Claudius, que ses collègues avaient laissé à Rome pour réprimer les séditions des tribuns : c'était un homme habitué, dès sa jeunesse, à lutter contre les plébéiens, [14] et qui, quelques années auparavant, comme on l'a dit plus haut, avait imaginé de renverser la puissance des tribuns par l'opposition de leurs collègues. 

III Discours d'Appius Claudius à l'assemblée du peuple. 

[1] Appius Claudius, qui à une éloquence naturelle joignait l'habitude de la parole, prononça ce discours : [2] "Si jamais on a douté, Romains, que les tribuns du peuple aient constamment agi dans leur intérêt propre et non pas dans le vôtre en soulevant des troubles, le doute s'est dissipé cette année, j'en suis convaincu. [3] Je me réjouis donc de vous voir enfin sortir d'une illusion si longue, et surtout que votre erreur se soit dissipée dans un moment où vos affaires sont prospères; je vous en félicite, vous, et à cause de vous, la république. [4] En effet, est-il quelqu'un parmi vous qui ne sache que jamais injustice, si l'on a pu en commettre à votre égard, ne blessa, n'irrita les tribuns du peuple, autant que cette institution d'une paie aux soldats ? [5] Et que pensez-vous qu'ils aient plus redouté alors, ou qu'ils désirent plus de troubler aujourd'hui que l'union entre les ordres, dont la conséquence doit être, ils ne l'ignorent pas, de ruiner infailliblement la puissance tribunitienne ? [6] On les prendrait, par Hercule, pour de mauvais ouvriers qui cherchent de l'ouvrage; ils ne cessent de souhaiter quelque maladie à la république, afin que vous les appeliez pour la guérir. [7] En effet, êtes-vous les défenseurs ou les ennemis du peuple ? Attaquez-vous l'armée ou plaidez-vous sa cause ? Il me semble que vous répondez : "Tout ce que font les patriciens nous déplaît, que ce soit en faveur du peuple ou contre le peuple." [8] Et comme ces maîtres qui défendent à leurs esclaves toute relation avec des étrangers, pensant qu'il est juste de s'interdire également avec eux et le bien et le mal; de même vous voulez empêcher tout rapport du sénat avec le peuple, de crainte que nous ne venions à séduire le peuple par notre bienveillance et par notre libéralité, et que le peuple ne s'avise d'écouter nos conseils et de les suivre. [9] Que vous feriez bien mieux, s'il y avait en vous, je ne dis pas une âme de citoyen, mais seulement quelque chose d'humain, de favoriser, d'entretenir de tout votre pouvoir et la bienveillance du sénat et la déférence du peuple ! [10] Car si leur union pouvait être durable, qui hésiterait de promettre à cet empire, dans un avenir prochain, la prééminence sur tous ceux qui l'entourent ?

IV Discours d'Appius Claudius à l'assemblée du peuple [suite]. 

[1] "Mes collègues ont refusé de retirer de Véies notre armée avant la fin du siège, ce qui était une mesure, non seulement utile, mais même nécessaire : je le prouverai tout à l'heure; il faut maintenant que je parle de la condition des soldats. [2] Et mon langage qui aura, j'espère, votre approbation, ne paraîtrait pas moins équitable à l'armée elle-même si je parlais dans le camp, et qu'elle pût m'entendre et me juger : aussi bien s'il ne me venait aucune raison valable, les paroles de mes adversaires me suffiraient. [3] Ils ne voulaient pas, dernièrement, qu'on donnât une solde aux troupes, sous prétexte qu'on ne leur en avait jamais donné; mais aujourd'hui, comment osent-ils se plaindre de ce que, à ceux qui ont accepté un nouvel avantage, on impose en proportion un nouveau travail ? [4] Il n'y a point de travail sans récompense; mais, d'ordinaire aussi, une récompense doit être achetée par du travail : ainsi, la peine et le plaisir, de nature si diverse, s'associent l'une à l'autre, et se tiennent comme par un lien naturel. [5] Autrefois, le soldat regardait comme un fardeau de servir la république à ses dépens, et il s'estimait heureux de cultiver son champ une partie de l'année, et de créer par là des ressources, pour la paix et pour la guerre, à lui-même et à sa famille. [6] Il se félicite à présent de gagner quelque chose avec la république, et reçoit avec plaisir sa solde. Qu'il soit donc juste alors; et puisque sa maison et ses biens sont libres de toute charge, qu'il supporte patiemment une plus longue absence. [7] Que si la république l'invitait à compter avec elle, n'aurait-elle pas droit de lui dire : "Tu es payé pour un an, donne-moi un an de ta peine ? Est-il juste, à ton avis, que, pour un service de six mois, tu reçoives solde entière ?" [8] C'est malgré moi, Romains, que je m'arrête à ces détails; car on ne doit traiter dans ces termes qu'un soldat mercenaire. Pour nous, c'est comme avec des concitoyens que nous voulons agir, et il est juste, ce nous semble, qu'on agisse avec nous comme avec la patrie. [9] Ou il fallait ne pas entreprendre la guerre, ou il faut la soutenir avec la dignité qui convient au peuple romain, et la terminer au plus tôt. [10] Or, le moyen de la terminer, c'est de presser le siège, c'est de ne pas le quitter que la prise de Véies n'ait couronné nos espérances. Et, par Hercule, quand nous n'aurions pas d'autre motif, la honte seule de reculer ainsi nous commanderait de persévérer. [11] Jadis, rien que pour une femme, la Grèce entière tint une ville assiégée pendant dix ans; et à quelle distance était-elle de ses foyers ! Que de terres, que de mers l'en séparaient ! [12] Nous, à vingt milles d'ici, à la vue presque de notre ville, nous ne pourrions pas supporter un siège d'une année ! Mais peut-être les motifs qui nous poussent à cette guerre sont-ils trop frivoles; et, comme nous n'avons pas de justes raisons de nous plaindre, rien ne nous excite à poursuivre notre vengeance ? [13] Sept fois ils ont repris la guerre; jamais avec eux de paix sincère; ils ont mille fois dévasté nos campagnes; ils ont forcé Fidènes à se séparer de nous; ils ont exterminé nos colonies; [14] ils ont conseillé, contre le droit des gens, le massacre impie de nos ambassadeurs; ils ont voulu soulever contre nous l'Étrurie entière; aujourd'hui encore ils y travaillent avec ardeur; et quand nos députés leur demandent réparation, peu s'en faut qu'ils ne les outragent. 

V Discours d'Appius Claudius à l'assemblée du peuple [suite]. 

[1] "Et c'est à un pareil peuple que nous ferons une guerre molle et interrompue ! Si des sujets de haine aussi légitimes ne peuvent nous décider, n'est-il pas, je vous prie ? des motifs plus puissants encore ? [2] La ville est entourée d'immenses ouvrages qui resserrent l'ennemi dans ses murs; il n'a pu cultiver ses champs où les cultures ont été détruites par la guerre. [3] Si nous rappelons l'armée, qui doute que, non seulement le désir de la vengeance, mais encore la nécessité de piller le bien des autres après avoir perdu le leur, ne les déchaînent sur nos campagnes ? Adopter ce plan ne serait donc pas différer la guerre, ce serait l'attirer chez nous. [4] Maintenant, quel est en réalité l'intérêt des soldats, à qui ces généreux tribuns du peuple veulent tout à coup tant de bien, après avoir voulu leur extorquer leur solde ? [5] Ils ont, dans une étendue immense, construit un retranchement et creusé un fossé, deux rudes et difficiles travaux; ils ont fait des redoutes, d'abord en petit nombre, mais ensuite en quantité considérable, à mesure que l'armée s'est accrue; ils ont élevé des fortifications, non seulement du côté de la ville, mais en face de l'Étrurie, pour arrêter les secours qui pourraient en venir; [6] enfin, il est inutile de le dire, ils ont préparé des tours, des mantelets, des tortues, tout l'appareil nécessaire au siège des villes. Et, lorsque d'aussi grands travaux sont achevés, lorsqu'une tâche aussi longue est finie, il faudrait tout abandonner pour revenir l'été prochain recommencer le même ouvrage et se consumer dans de nouvelles fatigues ? [7] N'est-il pas bien plus simple de conserver ce qui est fait, de poursuivre, de persévérer, d'en finir avec cette guerre ? car la carrière s'abrège bien, si nous la parcourons d'une haleine, si par nos interruptions et par nos lenteurs nous ne retardons pas nous-mêmes l'accomplissement de nos espérances. Je n'ai parlé jusqu'ici que du travail et du temps perdu. [8] Mais que dirai-je du péril où nous nous mettrions en différant cette guerre, péril sur lequel nous ne pouvons nous abuser après tous ces conseils tenus dans l'Étrurie pour marcher au secours des Véiens ? [9] Dans les circonstances présentes, dépitée, irritée, elle s'y refuse, et, autant qu'il dépend d'elle, vous laisse libres de prendre Véies; mais qui peut répondre que plus tard, si on diffère la guerre, elle sera dans les mêmes sentiments ? [10] Si vous ralentissez le siège, vous ouvrez le passage à de plus nombreuses, à de plus imposantes députations; et d'ailleurs, ce qui choque aujourd'hui les Étrusques, ce roi créé à Véies peut disparaître avec le temps, ou du consentement de la ville, qui cherchera par ce moyen à se concilier le reste de l'Étrurie, ou par l'abdication du roi, qui ne voudra pas que sa royauté soit un obstacle au salut de ses concitoyens. [11] Voyez que de difficultés, que d'ennuis dans la marche qu'on vous conseille ! La perte d'ouvrages construits avec tant de peine, l'inévitable dévastation de nos campagnes; et, au lieu de la guerre contre Véies, la guerre avec l'Étrurie. [12] Voilà, tribuns, les fruits de vos conseils; par Hercule, il me semble voir un homme qui, traitant un malade, qu'un remède énergique allait bientôt rétablir, le rejette dans une longue et peut-être incurable maladie, pour lui faire prendre un aliment ou un breuvage dont la saveur lui plaise un instant. 

VI Discours d'Appius Claudius à l'assemblée du peuple [suite]. 

[1] "Après tout, même en laissant à part l'intérêt de la guerre, il importe à la discipline militaire qu'on habitue nos soldats à ne pas se contenter d'une victoire trop facile; [2] mais, si l'affaire traîne en longueur, à supporter l'ennui, à se résigner à des retards dans l'accomplissement de leurs espérances, et, si l'été ne suffit pas pour achever la guerre, à la continuer l'hiver, au lieu de faire comme ces oiseaux d'été qui, l'automne venu, s'empressent de chercher çà et là un toit et un abri. [3] Eh quoi ! je vous prie, le goût, le plaisir de la chasse entraînent les hommes, malgré les neiges et les frimas, à travers les bois et les montagnes, et les nécessités de la guerre ne trouveraient pas en nous cette patience que les hommes apportent dans leurs amusements et leurs plaisirs ! [4] Supposons-nous donc chez nos soldats des corps assez efféminés, des âmes assez molles, pour qu'ils ne puissent endurer un hiver au camp, hors de leurs maisons ? Faudra-t-il, comme dans les guerres navales, qu'ils consultent les vents et choisissent les saisons ? Ne pourront-ils supporter ni la chaleur ni la froidure ? [5] Ils rougiraient, au contraire, si on venait à leur opposer de pareils obstacles; ils proclameraient hautement qu'ils sont d'une nature virile et patiente et par l'âme et par le corps, qu'ils peuvent supporter la guerre l'hiver comme l'été, qu'ils n'ont pas chargé les tribuns de plaider en leur faveur la cause de la mollesse et de la lâcheté, et qu'ils se souviennent que ce n'est pas en se tenant à l'ombre de leurs toits et dans leurs maisons que leurs ancêtres ont fondé cette puissance des tribuns. [6] Il est digne de la valeur de vos soldats, digne du nom romain, de ne pas considérer seulement Véies et la guerre actuelle, mais de chercher à se faire une réputation pour d'autres guerres et pour d'autres peuples dans l'avenir. [7] Croyez-vous qu'il soit indifférent, dans l'opinion qui s'établira sur votre conduite, que vos voisins pensent qu'il suffit à une ville de soutenir quelques jours le premier choc du peuple romain, pour n'en avoir plus rien à craindre; [8] ou qu'ils conçoivent une telle terreur de notre nom, qu'ils estiment qu'une armée romaine, malgré l'ennui d'un long siège et la rigueur de l'hiver ne peut quitter une place une fois investie, ne connaît d'autre terme à la guerre que la victoire, et n'y porte pas moins de persévérance que d'intrépidité ? [9] Nécessaire dans toute espèce de guerre, la persévérance l'est surtout dans les sièges car presque toutes les villes sont inexpugnables par la force de leurs remparts et la nature de leur position; le temps seul, et avec lui la faim et la soif, peuvent les vaincre et les réduire. [10] C'est le temps qui réduira Véies, à moins que les tribuns du peuple ne viennent en aide à l'ennemi, et que les Véiens ne trouvent dans Rome un appui qu'ils cherchent vainement dans l'Étrurie entière. [11] En effet, que peut-il arriver qui entre mieux dans les voeux des Véiens que de voir la sédition, commençant par la cité romaine, gagner ensuite le camp comme une contagion ? [12] Et, par Hercule ! il y a chez l'ennemi tant de modération que, malgré l'ennui du siège et même de la royauté, aucune nouveauté ne s'est introduite parmi eux; le refus de secours des Étrusques n'a point irrité les esprits; [13] car le premier artisan de sédition serait bientôt puni de mort, et jamais, là, nul n'aura droit de dire ce qu'on dit impunément parmi vous. [14] Nous punissons du bâton celui qui abandonne ses drapeaux ou déserte son poste; et ceux qui conseillent de déserter les drapeaux et d'abandonner le camp, non pas à un ou deux soldats, mais à des armées entières, peuvent élever la voix publiquement et en pleine assemblée : [15] tant il est vrai que les tribuns du peuple, soit qu'ils prêchent la trahison, soit qu'ils veuillent renverser la république, vous ont habitués à les écouter avec faveur; et que séduits, charmés par leur puissance, vous permettez qu'elle couvre et protège tous les crimes. [16] Il ne leur manque plus que de pouvoir déclamer au milieu du camp et de l'armée comme ils font ici, de corrompre les soldats et de leur défendre l'obéissance; [17] puisqu'enfin à Rome la liberté consiste à ne respecter ni le sénat, ni les magistrats, ni les lois, ni les moeurs de nos pères, ni les institutions de nos ancêtres, ni la discipline militaire." 

VII Départ d'une armée de volontaires pour Véies. 

[1] Déjà même, dans les assemblées populaires, Appius luttait sans désavantage contre les tribuns du peuple, quand tout à coup, ce qui pourra paraître incroyable, un échec reçu à Véies assura le triomphe d'Appius, fortifia l'union entre les ordres et redoubla l'ardeur et l'opiniâtreté des assiégeants. [2] La chaussée avait été conduite jusqu'au pied de la ville, et il ne manquait plus que d'appliquer les mantelets contre les murs, quand soudain, comme on était plus soigneux de hâter les travaux pendant le jour que de les garder pendant la nuit, une porte de la ville s'ouvre; une immense multitude, presque tout entière armée de torches, se précipite en lançant des feux, [3] et, dans l'espace d'une heure, la chaussée et les mantelets, qui avaient coûté un si long travail, sont dévorés par l'incendie : nombre de malheureux en essayant, mais en vain, de porter secours, périrent eux-mêmes par le fer ou dans les flammes. [4] Dès que la nouvelle en vint à Rome, elle jeta partout la désolation, et remplit le sénat d'inquiétude et d'effroi; il craignait de ne pouvoir plus contenir la sédition ni à la ville ni au camp, et que les tribuns du peuple n'en triomphassent insolemment comme d'une victoire remportée par eux sur la république; [5] mais, soudain, ceux qui payaient le cens équestre, sans que l'état leur eût encore assigné leurs chevaux, se concertent, se présentent au sénat, et, ayant obtenu audience, proposent de s'équiper et de servir a leurs frais. [6] Le sénat les remercia dans les termes les plus magnifiques, et le bruit de leur démarche ne tarda pas à se répandre dans le forum et par toute la ville. Aussitôt le peuple se rassemble et court à la Curie : [7] "À présent, disent-ils, c'est l'ordre pédestre qui vient, sans attendre son tour, s'engager à servir la république, soit à Véies, soit partout où l'on voudra le mener; si on les mène à Véies, ils promettent de n'en pas revenir avant la prise de cette ville ennemie." [8] C est alors qu'on a peine à contenir une joie qui déborde. En effet, on ne leur envoie pas, comme aux cavaliers, des magistrats chargés de leur adresser des actions de grâces; [9] on ne les mande point dans la Curie pour leur faire réponse; le sénat ne reste plus renfermé dans l'enceinte de la Curie; les sénateurs sortent tous, et, d'un lieu qui domine la multitude assemblée dans le comitium, tous lui expriment de la voix et des mains la publique allégresse. [10] Ils proclament que la ville de Rome est heureuse, invincible, éternelle, grâce à cette concorde : ils glorifient les chevaliers, ils glorifient le peuple, ils glorifient cette journée elle-même; ils confessent que le sénat est vaincu en clémence, en générosité. [11] Patriciens et plébéiens versent à l'envi des larmes de joie; enfin les sénateurs, rappelés dans la Curie, rendent un sénatus-consulte portant [12] "Que les tribuns militaires convoqueront une assemblée, rendront grâces aux fantassins et aux cavaliers, et diront que le sénat promet de n'oublier jamais leur piété envers la patrie : que toutefois il lui plaît d'assigner une solde à tous ceux qui se sont offerts hors de tour pour le service militaire." On donna une paie fixe aux cavaliers : [13] c'est de ce jour qu'ils commencèrent à se monter à leurs frais. Cette armée volontaire, conduite à Véies, non contente de relever les ouvrages détruits, en construisit de nouveaux; et la ville entretint les approvisionnements avec plus de soin que jamais, afin que rien ne manquât aux besoins d'une armée qui méritait si bien de la patrie. 

VIII Entrée en guerre des Capénates et des Falisques. 

[1] L'année suivante eut pour tribuns militaires Gaius Servilius Ahala, pour la troisième fois, Quintus Servilius, Lucius Verginius, Quintus Sulpicius, Aulus Manlius et Manius Sergius, ces deux derniers pour la seconde. [2] Sous leur tribunat, toute l'attention se portant sur Véies, Anxur fut négligé. On accordait beaucoup trop de congés à la garnison; on recevait beaucoup trop de marchands volsques dans la place; tout à coup les sentinelles des portes se trouvent enveloppées et la ville est prise. [3] La perte en hommes fut légère, parce que, à l'exception des malades, tous les soldats, devenus vivandiers, étaient dans les campagnes et dans les villes voisines occupés de leur trafic. [4] On ne fut pas plus heureux à Véies, qui était alors le grand objet des sollicitudes publiques. Nos généraux y montrèrent plus d'animosité les uns contre les autres que de courage contre l'ennemi, et la guerre y devint plus terrible par la jonction imprévue des Capénates et des Falisques. [5] C'étaient deux nations de l'Étrurie qui, étant plus à proximité des Véiens, se voyaient, après la destruction de ce peuple, le plus en butte aux armes romaines. [6] Les Falisques avaient de plus des motifs d'inimitié personnelle; ils s'étaient mêlés dans la guerre des Fidénates, et tous deux, après s'être envoyé, de part et d'autre, de fréquentes députations, et s'être enchaînés par la religion du serment, arrivèrent brusquement sur Véies avec leurs armées. [7] Leur attaque se fit vers la partie du camp où commandait Manius Sergius, et elle y jeta une grande épouvante, parce que les Romains se persuadèrent que c'était toute la confédération des Étrusques qui s'était ébranlée avec la masse entière de ses forces. Cette même persuasion décida aussi du côté des Véiens un mouvement général. [8] Ainsi le camp romain avait à se défendre d'une double attaque; les Romains couraient avec précipitation tantôt d'un côté tantôt d'un autre; mais ils avaient déjà assez de peine à contenir les assiégés, bien loin de pouvoir en même temps se soutenir contre l'ennemi extérieur qui entrait dans leurs retranchements. [9] L'unique ressource eût été que du camp principal on vînt à leur secours, et alors la totalité des légions, se distribuant sur des points si opposés, tandis que les unes auraient tenu tête aux Capénates et aux Falisques, les autres auraient repoussé avec succès la sortie des assiégés. [10] Mais Verginius, qui commandait dans ce camp, était l'ennemi personnel de Sergius qui ne le haïssait pas moins. On eut beau l'informer que la plupart des redoutes étaient attaquées, les retranchements forcés, que des deux côtés l'ennemi avançait, il se contenta de tenir ses troupes sous les armes, disant que si son collègue avait besoin de secours il ne manquerait pas de le lui faire savoir. [11] Mais celui-ci n'avait pas moins d'orgueil que l'autre, et, pour ne pas paraître avoir invoqué l'assistance d'un homme qu'il détestait, il aima mieux laisser la victoire à l'ennemi que de la devoir à un concitoyen. [12] Nos soldats eurent tout le temps, pendant ce conflit, d'être taillés en pièces; ils finirent par abandonner leurs retranchements. Un très petit nombre se sauva dans le camp de Verginius; la plus grande partie, Sergius en tête, n'arrêta sa fuite que sous les murs de Rome. Comme celui-ci rejetait tous les torts sur son collègue, on crut devoir rappeler Verginius; et, dans l'intervalle, le commandement fut donné aux lieutenants. [13] L'affaire fut immédiatement traitée au sénat, et ce fut entre les deux rivaux à qui chargerait le plus son adversaire. Peu d'entre les sénateurs considérant le bien public, la plupart penchaient pour l'un ou l'autre, selon qu'ils y étaient déterminés par leurs affections personnelles. 

IX Élection anticipée des tribuns militaires. 

[1] Les plus sages du sénat, sans vouloir décider si, dans cette déroute ignominieuse, les généraux avaient été coupables ou seulement malheureux, proposèrent de ne point attendre le temps ordinaire des élections, et de nommer sur-le-champ les nouveaux tribuns militaires qui entreraient en exercice aux calendes d'octobre. [2] Cet avis, adopté généralement, ne trouva point de contradicteurs; [3] mais il révolta Sergius et Verginius, c'est-à-dire ceux mêmes qui ne devaient imputer qu'à eux la défaveur qu'on venait de jeter sur les choix de cette année. D'abord ils se bornent à réclamer contre l'humiliation dont on allait les couvrir; ils en viennent ensuite à s'opposer formellement au sénatus-consulte, et protestent qu'ils ne feront point le sacrifice de leur dignité avant les ides de décembre, jour consacré pour l'installation des nouveaux magistrats. [4] Les tribuns du peuple, au milieu de la concorde et de la prospérité générale, s'étaient vus, malgré eux, réduits à garder le silence. Dans ce moment, reprenant toute leur audace, ils osent signifier aux tribuns militaires que, s'ils ne se soumettent à la décision du sénat, ils les feront conduire en prison. [5] Alors Gaius Servilius Ahala, prenant la parole : "Tribuns du peuple, dit-il, s'il n'était question que de vous et de vos menaces, j'éprouverais volontiers si vous auriez plus de résolution pour les soutenir que vous n'avez de droit à vous les permettre. [6] Mais ce serait un crime de résister à l'autorité du sénat. Quant à vous, cessez de chercher à vous rendre puissants à la faveur de nos querelles : ou mes collègues feront ce que le sénat demande, ou, s'ils s'opiniâtrent dans leur refus, je nommerai un dictateur qui saura bien les forcer à obéir." [7] Ce discours de Servilius obtint l'assentiment général, et le sénat se réjouit que, sans recourir à cet épouvantail de la puissance tribunitienne, on eût trouvé un moyen de ramener des magistrats à l'obéissance. [8] Les deux tribuns, n'osant plus lutter contre le vœu général, procédèrent aux élections des tribuns militaires qui devaient entrer en exercice aux calendes d'octobre, et n'attendirent pas même ce jour pour abdiquer.

X Nouveaux troubles à Rome. Élection des tribuns de la plèbe. 

[1] Ce nouveau tribunat militaire, avec puissance de consul, le quatrième de Lucius Valérius Potitus, le troisième de Manius Aemilius Mamercinus, le second de Camille, et de Gnaeus Cornélius Cossus, le premier de Céson Fabius Ambustus et de Lucius Julius Iulus, fut marqué par beaucoup d'événements, tant au-dehors qu'au-dedans. [2] Au-dehors, les guerres se multiplièrent; on eut à combattre à la fois et Véies et Capène, et Faléries, sans compter les Volsques sur qui l'on voulait reprendre Anxur. [3] Au-dedans, la levée du tribut et l'enrôlement des troupes excitèrent de la fermentation; on se querella pour une nomination irrégulière des tribuns du peuple, et le procès des deux tribuns militaires de l'année précédente n'agita pas encore médiocrement les esprits. [4] Le premier soin des tribuns militaires fut de pourvoir à de nouvelles levées; et l'on ne se borna point à enrôler les jeunes gens; ceux même qui avaient passé l'âge du service furent obligés de s'inscrire pour la garde de Rome. [5] Mais plus on augmentait le nombre des soldats, plus il fallait d'argent pour leur solde; et l'on ne pouvait se le procurer que par un impôt que ceux qui restaient à Rome payaient avec d'autant plus de regret que, chargés de la défense de la ville, ils avaient à supporter une corvée militaire, et contribuaient ainsi doublement à la chose publique. [6] Ces charges n'étaient que trop pesantes en elles-mêmes, et les vociférations séditieuses des tribuns tendaient à les faire trouver encore plus rudes. Ils accusaient les patriciens "de n'avoir imaginé la solde que pour épuiser une partie du peuple par la guerre, et l'autre par l'impôt; [7] une seule guerre durait depuis plus de trois ans, et l'on y faisait à dessein faute sur faute, afin qu'elle durât plus longtemps; pour le moment l'on n'en avait que quatre à la fois, et il fallait, dans une seule levée, trouver quatre armées, et enrôler au-dessous de seize ans et au-delà de cinquante. [8] Déjà on ne faisait plus aucune distinction de l'hiver et de l'été, dans la crainte que ce malheureux peuple n'eût un instant de relâche; et voilà qu'on finissait par le surcharger d'impôts; [9] en sorte qu'au moment où il rentrait dans ses foyers, épuisé de fatigue, de blessures et chargé d'années, trouvant dans la ruine la plus complète son misérable héritage, privé si longtemps des regards du maître, il lui faudrait encore trouver dans le délabrement de sa fortune de quoi satisfaire aux impôts qui l'accablaient; ainsi ce don prétendu de la solde n'était au fond qu'un prêt usuraire, qu'il faudrait rendre à la république avec d'énormes intérêts." [10] Au milieu de ces grandes affaires de l'enrôlement, de l'impôt, et les esprits étant occupés d'ailleurs de soins plus importants, on ne put compléter le nombre des tribuns du peuple aux élections. [11] Les patriciens entreprirent alors de faire remplir les places vacantes par ceux qui étaient déjà nommés, et essayèrent de se faire nommer eux-mêmes. Ne pouvant gagner ce dernier point, ils obtinrent du moins, ce qui était une véritable atteinte à la loi Trébonia, que le nombre des tribuns fût complété comme ils l'avaient proposé, et ils firent tomber le choix sur Gaius Lacérius et Marcus Acutius, leurs créatures. 

XI Poursuites contre Verginius et Sergius. 

[1] Le hasard fit que parmi les tribuns de cette année il se trouvait un Gnaeus Trébonius; il crut devoir à sa famille et à son nom de prendre la défense d'une loi qui était l'ouvrage d'un de ses aïeux. [2] Il s'écriait que "si l'on avait repoussé une première attaque de quelques patriciens, les tribuns militaires n'en avaient pas moins consommé leur invasion; que la loi Trébonia était renversée, et que les tribuns du peuple venaient d'être élus, non plus par les suffrages de leurs concitoyens, mais par la voix de leurs collègues et sur un ordre des patriciens : si l'on souffrait un pareil attentat, il faudrait s'attendre à n'avoir plus désormais que des patriciens ou des satellites de patriciens pour défenseurs de la liberté du peuple; [3] c'était là lui reprendre tous les droits qu'il avait conquis sur le mont Sacré; c'était anéantir le tribunat." Tout en inculpant les manoeuvres des patriciens, Trébonius n'éclatait pas moins contre la connivence de ses collègues, l'appelant une infâme trahison. [4] Comme ces déclamations excitaient la haine non seulement contre les patriciens, mais contre tous les tribuns indistinctement, tant ceux qui avaient prêté la main à cette violation de la loi, que ceux qui en avaient profité, trois d'entre eux, Publius Curiatius, Marcus Métilius et Marcus Minacius, imaginent, pour se sauver, de perdre Sergius et Verginius, tribuns militaires de l'année précédente, et les traduisent devant le peuple. En donnant un autre cours a sa haine et à ses vengeances, ils parviennent, en effet, à détourner l'orage qui grondait sur leur tête. [5] "Flattant toutes les préventions populaires, et contre l'enrôlement, et contre l'impôt, et contre la continuité du service, et contre la prolongation de la guerre; aigrissant les douleurs de ceux qu'intéressait plus particulièrement le désastre de Véies, et qui avaient à pleurer la mort ou d'un fils, ou d'un frère, ou d'un proche, ou d'un allié; ils se vantent d'être les seuls qui, en livrant deux têtes coupables au tribunal du peuple, lui eussent donné les moyens de poursuivre la juste vengeance de tant de malheurs publics et de tant de calamités personnelles. [7] Pouvaient-ils, en effet, ne pas regarder Sergius et Verginius comme les auteurs de tous leurs maux; et les charges des accusateurs étaient-elles plus fortes que les aveux des prévenus, qui, coupables tous deux, rejetaient leur faute l'un sur l'autre, Verginius accusant Sergius de lâcheté, et celui-ci reprochant à Verginius sa trahison ? [7] Certes il y avait dans leur conduite une si incroyable démence qu'on ne pouvait raisonnablement l'expliquer qu'en supposant un pacte secret et une conspiration de tous les patriciens. [8] N'était-il pas vraisemblable, en effet, que ceux-là qui, précédemment, à dessein de perpétuer la guerre, avaient ménagé aux Véiens l'occasion de brûler tous les ouvrages, étaient les mêmes qui, depuis, avaient sacrifié l'armée, et livré aux Falisques le camp des Romains ? [9] Et tout cela afin qu'une brave jeunesse se consumât éternellement sous les murs de Véies, et que les tribuns fussent dans l'impuissance de procurer au peuple des terres et d'autres établissements avantageux, leurs projets n'étant plus soutenus par ce concours nombreux qui seul pouvait contrebalancer la ligue patricienne. [10] Déjà les accusés avaient été jugés d'avance, et par le sénat et par le peuple romain, et par leurs propres collègues. [11] Un décret du sénat les avait écartés de l'administration des affaires publiques; sur leur refus d'abdiquer, leurs collègues les avaient menacés d'un dictateur, et le peuple romain avait nommé d'autres tribuns, qui, sans attendre l'époque ordinaire des ides de décembre, étaient entrés en exercice dès les calendes d'octobre, parce que la république était en péril tant que ceux-ci resteraient en place. [12] Et cependant, avec une réputation si flétrie, et déjà condamnés d'avance, ils osaient se présenter au jugement du peuple; ils se croyaient hors de péril et suffisamment punis pour être redevenus simples citoyens deux mois plus tôt; [13] et ils ne songeaient pas qu'on avait moins voulu leur infliger une peine que leur ôter le pouvoir de nuire plus longtemps, puisqu'on avait aussi destitué leurs collègues qui, certes, n'étaient pas coupables comme eux. [14] Mais les Romains auraient-ils donc oublié l'impression d'horreur qu'ils éprouvèrent au moment de cet affreux désastre, lorsqu'ils virent tomber aux portes de Rome l'armée entière, haletante dans sa fuite précipitée, palpitante de frayeur, toute sanglante de blessures, ne s'en prenant ni à la fortune ni aux dieux, mais seulement à ces indignes chefs que le peuple voyait devant lui ? [15] Quant à eux, ils tenaient pour certain que de tous les hommes qui composaient l'assemblée, il n'y en avait pas un seul qui, ce jour-là, n'eût chargé d'imprécations Manius Sergius et Lucius Verginius, et appelé le courroux du ciel sur leur tête, leur famille et leur fortune. [16] Conviendrait-il, après avoir invoqué contre ces coupables la colère des dieux, de ne pas exercer contre eux, aujourd'hui que le peuple en avait le droit, une vengeance que ces mêmes dieux mettaient en son pouvoir ? Jamais le ciel ne se chargeait lui-même de la punition des criminels; il se contentait de préparer les moyens de la vengeance et d'en armer les ressentiments de l'offensé. "

XII Bilan de l'année. Élection des tribuns militaires. 

[1] Animé par ces discours, le peuple condamna les accusés à dix mille livres pesant de cuivre, quoique Sergius eût accusé la chance des batailles et le caprice de la fortune, et que Verginius eût supplié ses concitoyens de ne pas lui être plus contraires que l'ennemi. [2] La colère publique, détournée sur eux, oublia ce qui s'était passé dans l'élection des tribuns et les atteintes portées à la loi Trébonia. [3] Les tribuns vainqueurs, pour récompenser le peuple sans délai de son jugement, proposent une loi agraire, et empêchent la levée du tribut; [4] cela dans un moment où l'on avait besoin d'argent pour la solde de plusieurs armées, et lorsque Rome, malgré le succès de ses armes, ne voyait encore dans aucune guerre l'accomplissement de ses espérances. À Véies, le camp, qu'on avait perdu, fut repris et l'on y établit, pour le défendre, des forts et des garnisons. Il était commandé par les tribuns militaires Manius Aemilius et Céson Fabius. [5] Marcus Furius, chez les Falisques, et Gnaeus Cornélius, chez les Capénates, ne rencontrèrent pas un ennemi hors des murs : contents de faire du butin, de brûler les métairies et les récoltes, de dévaster la campagne, ils n'attaquèrent, n'assiégèrent aucune ville. [6] Chez les Volsques, après avoir ravagé le pays, on attaqua Anxur, sans succès, à cause de l'escarpement de la place; et, n'ayant pu l'emporter de vive force, on commença à l'entourer d'un retranchement et de fossés. Cette campagne était échue à Valérius Potitus. [7] Telle était la situation de nos armes, quand une sédition intestine s'éleva plus menaçante que la guerre elle-même; et, comme les tribuns s'opposaient à ce qu'on acquittât le tribut, que les généraux ne recevaient point d'argent, et que le soldat réclamait hautement sa solde, il s'en fallut de peu que la contagion des séditions intérieures ne gagnât le camp. [8] Au milieu de ces mécontentements du peuple contre les patriciens, les tribuns du peuple ne cessaient de dire : "Qu'il était temps enfin d'affermir la liberté, et de transmettre à des plébéiens, hommes de tête et de coeur, les honneurs suprêmes qu'on avait enlevés aux Sergius et aux Verginius. [9] Mais, malgré leurs efforts, le peuple ne put faire plus pour établir son droit, que nommer un plébéien, Publius Licinius Calvus, tribun militaire avec puissance de consul. [10] Les autres, tous patriciens, étaient Publius Manlius, Lucius Titinius, Publius Maelius, Lucius Furius Médullinus, Lucius Publilius Volscus. [11] Le peuple s'étonnait d'avoir tant obtenu; et le plébéien nommé, étranger jusque-là aux fonctions publiques, ancien sénateur, et déjà vieux, n'était pas moins surpris. [12] On ne sait trop pour quel motif il fut appelé, de préférence à tout autre, à goûter les prémices de cette dignité nouvelle. Selon les uns, ce qui lui valut cet honneur, ce fut le crédit de Gnaeus Cornélius, son frère, qui, tribun militaire l'année précédente, avait donné triple solde à la cavalerie; selon d'autres, il en fut redevable à des paroles de réconciliation entre les ordres qu'il avait fait entendre à propos, et qui avaient flatté également les patriciens et le peuple. [13] Les tribuns du peuple, tout fiers de cette victoire des comices, cessant d'entraver la marche des affaires, consentirent au tribut : il fut perçu sans murmures et envoyé à l'armée. 

XIII Célébration du premier lectisterne. Combats devant Véies. 

[1] Anxur fut bientôt repris sur les Volsques, un jour de fête où la garde de la ville avait été négligée. Il y eut cette année un hiver extraordinairement glacial et neigeux, à tel point que les communications des routes et la navigation du Tibre furent suspendues; cependant des approvisionnements considérables, ménagés d'avance, permirent de ne point hausser le prix des vivres. [2] La magistrature de Publius Licinius, commencée et achevée sans troubles, ayant donné beaucoup de joie au peuple, sans trop déplaire aux patriciens, chacun se laissa prendre au charme de nommer des plébéiens aux prochaines élections des tribuns militaires. [3] Un seul, parmi les candidats patriciens, Marcus Véturius, ne fut point repoussé; les plébéiens eurent les autres places : le choix presque unanime des centuries nomma tribuns militaires avec puissance de consuls Marcus Pomponius, Gnaeus Duillius, Voléron Publilius, Gnaeus Génucius, Lucius Atilius. [4] Après un hiver rigoureux, l'intempérie du ciel et les brusques variations de l'atmosphère, ou toute autre cause, amenèrent un été pestilentiel et funeste à tous les êtres vivants. [5] Comme on ne voyait ni motif ni terme à ce mal incurable, en conséquence d'un sénatus-consulte on eut recours aux livres Sibyllins. [6] Les duumvirs, chargés des cérémonies sacrées, firent, pour la première fois, un lectisterne dans la ville de Rome; et, pendant huit jours, pour apaiser Apollon, Latone et Diane, Hercule, Mercure et Neptune, trois lits demeurèrent dressés dans le plus magnifique appareil. [7] Les particuliers célébrèrent aussi cette fête solennelle : dans toute la ville on laissa les portes ouvertes, et l'on mit à la portée de chacun l'usage commun de toutes choses : tous les étrangers, connus ou inconnus, étaient invités à l'hospitalité : on n'avait plus même pour ses ennemis que des paroles de douceur et de clémence; on renonça aux querelles, aux procès; [8] on ôta aussi, durant ces jours, leurs chaînes aux prisonniers, et depuis on se fit scrupule de remettre aux fers ceux que les dieux avaient ainsi délivrés. [9] Sur ces entrefaites, l'alarme arriva de tous côtés à la fois au camp de Véies, par suite de la réunion de trois guerres en une seule; car les Capénates et les Falisques, revenus brusquement au secours des Véiens, investirent les retranchements comme la première fois; ce qui fit trois armées contre lesquelles on engagea une bataille très disputée. [10] Avant tout, on mit à profit le souvenir de la condamnation de Sergius et de Verginius. Ce fut du camp principal, dont l'inaction avait été naguère si funeste, que sortirent les troupes qui, après un léger détour, vinrent assaillir par derrière les Capénates, occupés à l'attaque des retranchements romains. [11] Ainsi commença le combat; les Falisques eux-mêmes s'effrayèrent et s'ébranlèrent, lorsqu'une sortie du camp, faite à propos, acheva leur déroute : les vainqueurs les poursuivirent et en firent un immense carnage. [12] Bientôt après, même, des fourrageurs romains qui dévastaient le territoire de Capènes, ayant, par hasard, rencontré les débris dispersés de cette armée, les anéantirent. [13] Nombre de Véiens, qui se réfugiaient chez eux en désordre, furent tués aux portes de leur ville : les habitants, craignant que les Romains ne pénétrassent dans la place avec les fuyards, refermèrent les portes sur les soldats de l'arrière-garde. 

XIV Élection des tribuns militaires, tous patriciens. 

[1] Tels furent les événements de cette année. Et déjà approchaient les élections des tribuns militaires, lesquelles inquiétaient peut-être plus les patriciens que la guerre elle-même; car ils se voyaient sur le point, non pas seulement de partager avec le peuple, mais de perdre l'autorité souveraine. [2] Ils présentèrent donc à dessein aux suffrages les personnages les plus considérables, persuadés qu'on n'oserait les repousser; puis, agissant eux-mêmes comme si chacun d'eux eût été candidat, ils mirent tout à profit, les hommes et les dieux, [3] invoquant contre les comices des deux dernières années l'autorité de la religion : "La première année, un cruel hiver avait paru comme un présage sinistre. L'année suivante, aux menaces succédèrent les effets : les champs et la ville furent envahis par une peste, preuve éclatante du courroux des dieux; [4] et, pour en délivrer Rome, il fallut apaiser le ciel, suivant les révélations des livres du destin. Dans ces comices, que les auspices avaient consacrés, les dieux n'avaient vu qu'avec colère les honneurs livrés au peuple et les différences entre les ordres confondues." [5] Grâce à la majesté des candidats et aux scrupules religieux qu'on avait semés dans les esprits, des patriciens seuls, et presque tous déjà faits aux honneurs, furent nommés tribuns militaires avec puissance de consuls : Lucius Valérius Potitus, pour la cinquième fois; Marcus Valérius Maximus et Marcus Furius Camillus, pour la deuxième; Lucius Furius Médullinus, pour la troisième; Quintus Servilius Fidénas et Quintus Sulpicius Camérinus, tous deux pour la seconde. [6] Sous leur tribunat, il n'y eut point d'événement remarquable au siège de Véies; toute la force de nos armes se montra dans les dévastations. [7] Deux habiles généraux, Potitus et Camille, rapportèrent, l'un de Faléries, l'autre de Capènes, un immense butin; ils n'avaient rien laissé debout, que le fer ou le feu eût pu détruire. 

XV Le prodige du lac Albain: interprétation de l'haruspice. 

[1] Cependant on annonçait de nombreux prodiges; mais la plupart furent reçus avec assez d'incrédulité et d'indifférence, soit parce qu'ils n'étaient appuyés que par un seul témoignage, soit parce que la guerre avec les Étrusques éloignait les haruspices capables d'en diriger l'expiation. [2] Un seul attira l'attention générale : un lac, dans la forêt d'Albe, s'accrut et s'éleva à une hauteur extraordinaire, sans que l'on pût expliquer cet effet merveilleux, ni par l'eau du ciel, ni par toute autre cause naturelle. [3] Pour savoir ce que les dieux présageaient par ce prodige, on envoya des députés consulter l'oracle de Delphes. [4] Mais un autre interprète avait été placé plus près du camp par les destins : un vieillard de Véies, au milieu des railleries échangées entre les sentinelles romaines et les gardes étrusques, chanta ces paroles d'un ton prophétique : "Tant que les eaux du lac d'Albe n'auront point disparu, le Romain ne sera point maître de Véies.' [5] On laissa d'abord tomber ces paroles comme jetées au hasard; mais bientôt elles furent recueillies et commencèrent à se répandre. À la fin, comme la durée de la guerre avait établi entre les soldats des deux partis une certaine familiarité, un soldat des postes romains demanda au plus rapproché des gardes de la ville quel était l'homme qui avait émis ces paroles si obscures touchant le lac d'Albe. [6] Ayant appris que c'était un haruspice, ce soldat, dont l'esprit était religieux, sous prétexte d'un prodige qui l'intéressait personnellement, dit qu'il voudrait, s'il était possible, consulter le devin, et l'attira ainsi à une entrevue. [7] Lorsqu'ils furent allés tous deux à l'écart, sans armes et sans méfiance, le jeune Romain, plus vigoureux, s'élança sur le faible vieillard, et l'ayant enlevé à la face de tous, malgré les menaces des Étrusques, le transporta au camp. [8] L'autre, mené au général, fut envoyé à Rome au sénat; et là, interrogé sur le sens de ce qu'il avait dit touchant le lac d'Albe, il répondit [9] "que sans doute les dieux étaient irrités contre le peuple véien le jour où ils lui avaient inspiré la pensée de révéler la ruine que les destins réservent à sa patrie. [10] Il ne pouvait donc revenir aujourd'hui sur des paroles qu'il avait prononcées par une inspiration de l'esprit divin; et peut-être n'y aurait-il pas un moindre crime à taire des choses que les dieux immortels veulent rendre publiques, qu'à divulguer celles qui doivent rester secrètes. [11] Ainsi les livres des destins et la science étrusque enseignent que lorsque les Romains auront épuisé le lac d'AIbe, après une crue de ses eaux, la victoire leur sera donnée sur les Véiens; jusque-là les dieux ne cesseront de protéger les remparts de Véies." [12] Il indiqua quelles solennités devaient accompagner le détournement des eaux. Mais son autorité ne parut ni assez importante ni assez sûre en si grave matière; et le sénat décida qu'on attendrait les députés et la réponse de l'oracle pythien. 

XVI Guerre contre les Tarquiniens. Retour de l'ambassade de Delphes. 

[1] Avant que ces envoyés fussent revenus de Delphes et qu'on eût trouvé les moyens d'expier le prodige d'AIbe, les nouveaux tribuns militaires avec puissance de consuls entrèrent en fonctions : c'étaient Lucius Julius Iulus, Lucius Furius Médullinus, pour la quatrième fois, Lucius Sergius Fidénas, Aulus Postumius Régillensis, Publius Cornélius Maluginensis, Aulus Manlius. [2] Cette année parurent de nouveaux ennemis, les Tarquiniens. Voyant les Romains occupés de tant de guerres à la fois, contre les Volsques à Anxur qu'on assiégeait encore, contre les Èques à Labici, dont la colonie romaine était en péril, et contre les Véiens, les Falisques et les Capénates; et sachant de plus que la paix ne régnait pas davantage dans la ville grâce aux dissensions des patriciens et du peuple, [3] l'occasion leur parut belle pour nous outrager, et ils envoyèrent leurs cohortes légères piller la campagne romaine. Les Romains, pensaient-ils, laisseraient cette injure impunie, pour ne pas se mettre sur les bras une nouvelle guerre, ou ils la poursuivraient avec une armée peu nombreuse et nullement à craindre. [4] Les Romains furent plus indignés qu'effrayés des dévastations commises par les Tarquiniens, et la vengeance ne leur coûta ni de grands efforts ni beaucoup de temps. [5] Comme les tribuns du peuple s'opposaient à toute levée régulière, Aulus Postumius et Lucius Julius rassemblèrent, à force d'encouragement et d'instances, une poignée de volontaires, traversèrent, par des chemins détournés, le territoire de Caeré, et tombèrent sur les Tarquiniens qui revenaient du pillage tout chargés de butin. [6] Ils en tuent un grand nombre, enlèvent à tous leurs bagages, et, après avoir repris sur eux les dépouilles de leurs champs, retournent à Rome. [7] Deux jours furent accordés au possesseur pour reconnaître ce qui lui appartenait : le troisième jour tous les objets non reconnus [et la plupart appartenaient à l'ennemi] furent vendus à l'encan et le prix en fut distribué aux soldats. [8] Les autres guerres, principalement celle de Véies, se prolongeaient incertaines. Et déjà les Romains, désespérant du pouvoir des hommes, s'en remettaient aux destins et aux dieux, lorsque les députés revinrent de Delphes, rapportant la réponse de l'oracle, conforme à celle du devin prisonnier. [9] "Romain, garde-toi de retenir l'eau d'Albe dans le lac; garde-toi de la laisser suivre son cours et s'écouler dans la mer. Fais-la couler au travers de les champs qu'elle arrosera, et qu'elle s'épuise divisée en ruisseaux. [10] Après cela, attaque hardiment les remparts ennemis, te souvenant que les destins, qu'on te révèle ici, te promettent la fin de ce long siège et la ruine de cette ville. [11] La guerre terminée, porte, vainqueur, un riche présent à mes temples; et que les cérémonies sacrées de ton pays, que l'on a trop négligées, soient par toi rétablies dans les formes solennelles." 

XVII Mesures prises pour conjurer le prodige. 

[1] Dès ce moment, le devin prisonnier obtint une grande considération, et les tribuns militaires, Cornélius et Postumius, lui confièrent le soin d'expier le prodige d'Albe, et d'apaiser dûment les dieux. [2] On finit par découvrir que la négligence des cérémonies et l'interruption des solennités dont se plaignaient les dieux tenaient à ce que les derniers magistrats, irrégulièrement élus, n'avaient pas observé les formes prescrites pour la célébration des fêles latines et des rites sacrés sur le mont d'Albe. [3] Il n'y avait qu'une seule expiation, l'abdication des tribuns militaires, la reprise de nouveaux auspices et l'établissement d'un interrègne. [4] Tout cela se fit en vertu d'un sénatus-consulte. Il y eut ensuite trois interrois : Lucius Valérius, Quintus Servilius Fidénas, Marcus Furius Camillus. [5] Au milieu de ces événements, la ville ne cessa pas un jour d'être agitée par les tribuns du peuple, qui s'obstinaient à s'opposer aux comices, tant qu'il n'aurait pas été convenu que "la majorité des tribuns militaires serait tirée du peuple." [6] Sur ces entrefaites, les Étrusques tinrent une assemblée au temple de Voltumna; et comme les Capénates et les Falisques voulaient que tous les peuples de l'Étrurie réunissent leurs conseils et leurs efforts pour arracher Véies du péril, il fut répondu : [7] "Que cela avait été déjà refusé aux Véiens, parce que, ayant agi d'abord sans demander conseil en une chose de cette importance, ils n'étaient plus en droit de demander secours : qu'aujourd'hui encore l'intérêt général voulait qu'on les refusât, surtout dans cette partie de l'Étrurie [8] où venait de s'établir une peuplade inconnue, les Gaulois, nouveaux voisins, avec qui on ne pouvait répondre ni de la paix ni de la guerre : [9] que cependant, en raison de la communauté d'origine et de nom, et des dangers qui menaçaient un peuple sorti du même sang, on consentait à ne point retenir la jeunesse qui voudrait marcher volontairement à cette guerre." [10] La nouvelle arriva à Rome qu'un grand nombre de ces volontaires s'étaient mis en marche, et, comme toujours, la crainte d'un commun danger apaisa quelque temps les discordes civiles. 

XVIII Élection des tribuns militaires. Revers militaires. 

[1] Les patriciens virent sans regret la première centurie nommer tribun militaire, sans qu'il eût brigué cet honneur, Publius Licinius Calvus, personnage qui avait fait preuve de modération dans sa première magistrature et qui d'ailleurs était d'un grand âge. [2] Tout indiquait qu'après lui les autres membres du collège de la même année allaient être réélus : Publius Manlius, Lucius Titinius, Publius Maelius, Gnaeus Génucius, Lucius Atilius. Avant les élections, avant l'appel des tribus à leur rang, P. Licinius Calvus, avec la permission dé l'interroi, parla ainsi : [3] "Romains, je le vois, cette marque éclatante de souvenir donnée à notre magistrature doit être pour l'année qui va suivre un présage de cette concorde qui est si désirable dans les circonstances où nous sommes. [4] Si vous réélisez mes collègues, qui ont pour eux de plus l'expérience, moi je ne suis plus le même; je ne suis plus, vous le voyez, que l'ombre et le nom de Publius Licinius : les forces de mon corps sont épuisées; j'ai perdu les sens de la vue et de l'ouïe; ma mémoire chancelle, et mon intelligence languit sans vigueur. [5] Je vous présente ce jeune homme, continua-t-il en montrant son fils, le portrait, l'image de celui qui, le premier d'entre les plébéiens, obtint de vous le titre de tribun militaire. Ce fils, que j'ai élevé dans mes principes, je le donne et le consacre comme mon remplaçant à la république; et je vous conjure, Romains, de reporter sur lui cet honneur que vous m'avez déféré sans aucune demande de ma part, et que vous ne refuserez pas à ses sollicitations appuyées de mes prières." [6] On accorda au père ce qu'il demandait; son fils Publius Licinius fut nommé tribun militaire avec puissance de consul, ainsi que ceux que nous avons nommés plus haut. [7] Titinius et Génucius, tribuns militaires, partis contre les Capénates et les Falisques, s'étant avancés avec plus d'ardeur que de prudence, donnèrent dans une embuscade. [8] Génucius expia sa témérité par une mort glorieuse; il tomba aux premiers rangs à la tête des enseignes. Titinius rallia sur une éminence ses soldats effrayés, et les rangea en bataille; toutefois il ne crut pas devoir se commettre avec l'ennemi dans la plaine. [9] Cet échec, où il y eut plus de honte que de dommage, faillit causer un grand désastre, tant il inspira de terreur, non seulement à Rome où s'étaient répandus mille bruits, mais au camp devant Véies. [10] Ce ne fut qu'à grand-peine qu'on empêcha le soldat de fuir, lorsque le bruit que les généraux et l'armée avaient été taillés en pièces courut dans le camp, et que les Capénates et les Falisques, vainqueurs, approchaient avec toute la jeunesse de l'Étrurie. [11] À Rome, l'alarme était encore plus vive : on croyait que le camp de Véies avait été emporté d'assaut, et que l'ennemi marchait sur la ville. On courut sur les remparts, et les matrones, arrachées de leurs foyers par la terreur publique, firent des prières dans les temples : [12] on supplia les dieux de préserver de la ruine les maisons, les temples de la ville et les remparts de Rome, et de détourner cette terreur sur les Véiens, en récompense de ce que les cérémonies religieuses avaient été renouvelées et les prodiges expiés.

XIX Dictature de Camille. 

[1] Déjà ou avait célébré les jeux et les fêtes latines, l'eau du lac d'Albe s'était écoulée dans les campagnes, et les destinées de Véies allaient s'accomplir. [2] M. Furius Camillus, qui était lo chef marqué par les destins pour le renversement de cette ville et le salut de sa patrie, est élu dictateur, et nomme Publius Cornélius Scipion maître de la cavalerie. [3] Le général changé, toutes choses changèrent : l'espoir, l'ardeur, revinrent aux soldats; et la fortune même de la ville parut tout autre. [4] Il commence par punir, selon la coutume militaire, ceux qui dans la panique avaient déserté le camp de Véies, et par là il obtint que la crainte de l'ennemi ne fût plus la première dans l'esprit du soldat; puis, ayant fixé un jour pour la levée, il court à Véies, en attendant, raffermir le courage des troupes, [5] de là il revient à Rome pour y lever une nouvelle armée, et nul ne cherche à s'exempter du service. Les jeunes gens du dehors eux-mêmes, les Latins et les Herniques, viennent lui proposer leur concours pour cette guerre : [6] le dictateur leur rend grâce dans le sénat, achève ses préparatifs, et, autorisé par un sénatus-consulte, il fait voeu de célébrer les grands jeux après la prise de Véies, de dédier le temple de Mater Matuta, qu'on avait relevé, et dont le roi Servius Tullius avait fait la première dédicace. [7] Parti enfin avec son armée, en laissant la ville dans l'attente plutôt que dans l'espoir, il commence par livrer bataille aux Falisques et aux Capénates, qu'il rencontre sur le territoire de Népété. [8] La fortune seconda comme d'ordinaire des mesures pleines d'habileté et de prudence : après avoir battu l'ennemi, il lui enleva son camp et s'empara d'un immense butin; la plus grande partie fut remise au questeur, on en laissa peu au soldat. [9] Cela fait, il mena l'armée à Véies, où il augmenta le nombre des redoutes, et comme de fréquentes et inutiles escarmouches avaient lieu entre la ville et le retranchement, il défendit de combattre sans un ordre, et par là ramena les soldats au travail. [10] De tous les ouvrages, le plus long et le plus pénible était un souterrain qu'il faisait conduire sous la citadelle des ennemis : [11] ne voulant pas d'interruption dans cet ouvrage, et craignant qu'un travail continuel sous terre n'épuisât les mêmes soldats, il partagea les travailleurs en six troupes, qui se relevaient tour à tour de six en six heures, et qui ne s'arrêtèrent ni jour ni nuit avant de s'être ouvert un chemin vers la citadelle.

XX Discussions à propos de la distribution du butin. 

[1] Le dictateur, voyant dans ses mains la victoire, et qu'il était déjà maître de cette ville où il trouverait plus de butin qu'on n'en avait conquis dans toutes les autres guerres ensemble, [2] craignit d'encourir ou la colère des soldats par un partage trop avare du butin, ou la haine des patriciens par un trop large abandon de ces richesses. En conséquence il écrivit au sénat [3] "Que, grâce à la bienveillance des dieux immortels, grâce à ses efforts et à la constance des soldats, Véies allait être bientôt au pouvoir du peuple romain : que voulaient-ils qu'on fît du butin ?" [4] Deux avis partageaient le sénat; l'un, qui était du vieux Publius Licinius, interrogé le premier, dit-on, par son fils, proposait "de publier par un édit, au nom de la république, que tous ceux qui voudraient une part du butin n'auraient qu'à se rendre au camp de Véies." [5] L'autre était d'Appius Claudius : il combattait cette largesse comme inusitée, prodigue, inégale et imprudente; et si l'on regardait comme un crime de rapporter au trésor, épuisé par tant de guerres, cet argent pris à l'ennemi, il demandait qu'on l'employât à la solde des troupes, afin de diminuer d'autant les impôts du peuple. [6] "Les avantages d'un pareil don se feront sentir également dans toutes les familles, les mains avides et rapaces des citadins oisifs n'arracheront point à de vaillants guerriers le prix de leurs travaux, puisqu'il arrive d'ordinaire que ceux-là sont les moins empressés au pillage, qui marchent les premiers dès qu'il s'agit de fatigue et de danger." [7] Licinius répliquait "Que cette distribution d'argent serait toujours suspecte et odieuse, et ne cesserait d'être un prétexte d'accusations devant le peuple, de troubles et d'innovations séditieuses. [8] Le mieux était donc de se rattacher le peuple par cette largesse, de lui venir en aide alors qu'il était appauvri, épuisé par les impôts de tant d'années; de sorte que les citoyens trouveraient dans ce butin la récompense d'une guerre dans laquelle ils avaient pour ainsi dire vieilli. Ils seraient plus joyeux et plus fiers de rapporter au logis le peu qu'ils auraient pris eux-mêmes et de leur main à l'ennemi, qu'à en recevoir beaucoup plus du bon plaisir d'un autre. [9] Le dictateur, pour ne pas s'exposer à la haine et aux reproches, en avait référé au sénat : le sénat, à son tour, devait renvoyer l'affaire au peuple, et laisser chacun prendre ce que lui livreraient les chances de la guerre." [10] Cet avis, qui devait rendre le sénat populaire, parut le plus sûr. En conséquence, un édit fut publié par lequel il était permis à tous ceux qui voudraient participer au pillage de Véies, de se rendre au camp, auprès du dictateur.

XXI La prise de Véies. 

[1] Une foule immense se rendit au camp qu'elle remplit tout entier. Alors le dictateur, sortant de consulter les auspices, et après avoir donné l'ordre de prendre les armes : [2] "C'est, dit-il, sous ta conduite, Apollon Pythien, c'est sous l'inspiration de ta divinité que je vais détruire Véies : je te voue d'ici la dixième partie du butin. [3] Et toi, Junon Reine, qui habites encore Véies, je t'en conjure, suis-nous, après la victoire, dans notre ville qui sera bientôt la tienne, et qui te recevra dans un temple digne de ta majesté". [4] Cette prière achevée, comme il avait plus de troupes qu'il ne lui en fallait, il attaqua la ville sur tous les points, afin de détourner l'attention du danger dont menaçait la mine. [5] Les Véiens ignorant que déjà leurs devins et les oracles étrangers avaient prononcé leur condamnation; que déjà des dieux étaient appelés au partage de leurs dépouilles, que d'autres, évoqués par des voeux du sein de leurs murailles, attendaient chez leurs ennemis des temples et de nouvelles demeures, que ce jour enfin était leur dernier jour; [6] ne se doutant pas non plus qu'un souterrain pratiqué sous leurs murailles avait déjà rempli la citadelle de Romains, courent armés, chacun de son côté se placer sur les remparts, [7] étonnés que les assiégeants qui, depuis si longtemps, n'avaient pas bougé de leurs postes, se ruassent sans précaution, comme des insensés, vers les murailles. [8] C'est ici qu'on place un détail fabuleux. Tandis que le roi des Véiens immolait une victime, la voix de l'haruspice annonçait la victoire à celui qui enlèverait les entrailles, fut entendue dans le souterrain, et décida les Romains à percer la mine : ils saisirent les entrailles et les portèrent au dictateur. [9] Mais dans des événements d'une si haute antiquité, c'est assez, ce me semble, d'adopter pour vrai le vraisemblable, et quant à ces détails, plus convenables à l'appareil du théâtre, qui se complaît au merveilleux, qu'à la fidélité de l'histoire, ce serait peine perdue de les affirmer ou de les réfuter. [10] La mine, alors pleine de soldats d'élite, les vomit soudain tout armés dans le temple de Junon, qui se trouvait dans la citadelle de Véies : une partie attaquent par derrière les ennemis sur les murailles; d'autres forcent les portes; d'autres enfin mettent le feu aux maisons d'où les femmes et les esclaves lançaient des tuiles et des pierres. [11] Une clameur immense, formée de cris de menace et de peur, auxquels se mêlent les lamentations des enfants et des femmes, remplit toute la ville. [12] En un moment les défenseurs sont précipités du haut des murailles; une partie des Romains s'élancent par les portes qu'on a ouvertes, les autres franchissent les remparts abandonnés, la ville se remplit d'ennemis, on se bat sur tous les points. [13] Enfin, après un grand carnage, l'acharnement se ralentit; le dictateur fait publier par les hérauts l'ordre d'épargner tout ce qui est sans armes, et le sang cesse de couler. [14] Les habitants désarmés commencent à se rendre, et le dictateur l'ayant permis, les soldats courent de côté et d'autre au pillage. Lorsqu'on apporta devant lui ce butin dont l'abondance et la richesse dépassaient son attente et son espoir, Camille, dit-on, demanda, leva les mains au ciel, [15] "Que si quelqu'un des dieux ou des hommes trouvait excessive sa fortune et celle du peuple romain, la faute en fût expiée au moindre dommage pour lui et pour la patrie." [16] Comme, dit-on, il se tournait en faisant cette prière, il glissa et se laissa tomber; et cette chute fut pour ceux qui établirent les prédictions sur l'événement, le présage de la condamnation de Camille, et de la prise de Rome, malheur qui arriva peu d'années après. [17] Pour en revenir à cette journée, elle fut remplie tout entière par le massacre des ennemis et par le pillage d'une ville si opulente. 

XXII Installation de Junon Reine à Rome. 

[1] Le lendemain le dictateur vendit les têtes libres à l'encan; et ce fut le seul argent qui rentra au trésor. Le peuple s'en irrita; il ne tenait compte du butin qu'il avait emporté, ni au général qui, pour se décharger de la responsabilité d'un mauvais parti, avait renvoyé au sénat la décision d'une affaire dont il était le maître; [2] ni au sénat, mais aux Licinius : au fils, pour avoir engagé la discussion dans le sénat; au père, pour avoir ouvert un avis si populaire. [3] Lorsque toutes les richesses profanes eurent été enlevées de Véies, les Romains s'emparèrent des richesses des dieux, et des dieux eux-mêmes, mais plutôt comme des adorateurs que comme des spoliateurs avides : [4] ainsi, des jeunes gens choisis dans l'armée entière, le corps lavé et purifié, vêtus de blanc, ayant été désignés pour transporter Junon Reine à Rome, ils entrèrent de la façon la plus respectueuse en son temple, et ne portèrent la main sur elle qu'avec piété; [5] car les usages de l'Étrurie n'accordent ce droit qu'à un prêtre d'une certaine famille. Après cela, l'un d'eux, soit par une inspiration divine, soit par une saillie de jeune homme, ayant dit : "Veux-tu aller à Rome, Junon ?" les autres s'écrièrent que la déesse avait, par un signe de tête, exprimé son contentement; [6] et c'est ce qui donna lieu à ce bruit fabuleux, qu'on l'avait entendu parler et dire : "Je le veux." Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on put l'enlever de sa place sans employer de grands efforts; elle semblait suivre, légère et docile, les jeunes gens, plutôt qu'être portée par eux; [7] et elle était intacte lorsqu'elle arriva sur l'Aventin, sa demeure éternelle, où l'avaient appelée les voeux du dictateur romain, où Camille lui dédia par la suite le temple qu'il lui avait voué. [8] Ainsi tomba Véies, la ville la plus opulente du nom étrusque, et dont la ruine même révéla la grandeur : en effet, après dix étés et dix hivers d'un siège sans relâche, après avoir plus porté que reçu de dommage, à la fin, pressée par une destinée supérieure, elle céda aux travaux de l'art, sans que la force eût pu la réduire. 

XXIII Réactions à Rome après la prise de Véies. 

[1] Quand la nouvelle fut apportée à Rome que Véies était prise, malgré l'expiation des prodiges, malgré les réponses des devins et les décisions connues de l'oracle pythien, et malgré le puissant secours qu'ils avaient trouvé dans l'humaine sagesse, en confiant la dictature à Marcus Furius, le plus grand des généraux romains, [2] cette nouvelle, après tant d'années de guerres incertaines et de si nombreux revers, produisit, comme inespérée, une immense joie; [3] et, avant que le sénat eût rendu son décret, les temples se remplirent de matrones romaines, qui s'empressaient de porter aux dieux leurs actions de grâce. Le sénat décréta quatre jours de prières publiques : jamais, après les autres guerres, il n'avait indiqué des prières de cette durée. [4] À l'arrivée du dictateur, tous les ordres se précipitèrent au devant de lui; c'était un concours tel qu'il n'y en avait jamais eu de pareil, et la pompe de son triomphe surpassa la splendeur ordinaire de ces glorieuses journées. [5] Tous les regards se portèrent sur lui, lorsqu'il parcourut la ville, monté sur un char attelé de chevaux blancs : ce n'était plus un citoyen, ce n'était plus même un homme. [6] Comme le dictateur avait usurpé les coursiers de Jupiter et du soleil, on vit là une atteinte à la religion, et, pour cette raison surtout, son triomphe fut plus éclatant qu'applaudi. [7] Alors il traça sur l'Aventin l'enceinte du temple de Junon Reine, et dédia celui de Mater Matuta; puis, ces choses divines et humaines accomplies, il abdiqua la dictature. [8] On s'occupa ensuite du présent qu'on devait à Apollon; et Camille ayant rappelé qu'il avait voué à ce dieu la dixième partie du butin, les pontifes déclarèrent que le peuple devait acquitter cette obligation sacrée. [9] Mais il était difficile de trouver les moyens de contraindre le peuple à rapporter le butin pour en prélever la part promise au dieu. [10] Enfin on décida, et ce parti parut le moins sévère, que celui qui voudrait se libérer, lui et les siens, de cette dette de religion estimerait lui-même la valeur de son butin, pour en rapporter le dixième du prix au trésor : [11] on formerait ainsi une offrande d'or digne de la magnificence du temple, de la majesté du dieu et de la grandeur du peuple romain. Cette contribution aliéna à Camille l'affection du peuple. [12] Sur ces entrefaites, les Volsques et les Èques envoyèrent demander la paix; ils l'obtinrent : non pas qu'ils l'eussent méritée, mais en considération du repos dont la cité avait besoin après les fatigues d'une si longue guerre.

XXIV Premier projet d'abandonner Rome pour Véies. 

[1] L'année qui suivit la prise de Véies eut six tribuns militaires avec puissance de consuls : les deux Publius Cornélius [Cossus et Scipion], puis Marcus Valérius Maximus pour la seconde fois, Céson Fabius Ambustus, pour la seconde, Lucius Furius Médullinus pour la cinquième, Quintus Servilius, pour la troisième. [2] Aux Cornélius échut la guerre des Falisques; à Valérius et à Servilius, celle de Capène. Ils n'essayèrent contre les villes ni assauts, ni sièges; ils se contentèrent de ravager la campagne et d'enlever toutes les richesses, ne laissant pas sur pied un arbre à fruit, pas une récolte dans la plaine. [3] Ces ravages domptèrent le peuple de Capène; il demanda la paix, qui lui fut accordée. Restait la guerre contre les Falisques. [4] Cependant des séditions multipliées éclataient dans Rome : on fut d'avis, pour les calmer, d'envoyer chez les Volsques une colonie de trois mille citoyens romains, et des triumvirs créés à cet effet attribuèrent à chacun, par tête, trois arpents sept douzièmes de terrain. [5] Cette largesse ne tarda pas à tomber en discrédit; on la regardait comme un leurre pour faire renoncer le peuple à de plus hautes prétentions. Pourquoi, en effet, reléguer le peuple chez les Volsques, quand on a Véies sous les yeux, une si belle ville, et cette campagne de Véies, plus fertile et plus étendue que le territoire de Rome ? [6] La ville même, à leur sentiment, était préférable à Rome, et par sa position, et par la magnificence de ses édifices publics et particuliers, et de ses places. [7] On alla même plus loin : on souleva une question qui devait s'agiter plus vivement encore après la prise de Rome par les Gaulois : l'émigration à Véies. [8] On parlait d'établir à Véies une moitié du peuple et une moitié du sénat, de sorte que ces deux villes formeraient la république du peuple romain. [9] Les patriciens combattirent ce projet. "Ils aimeraient mieux mourir à la face du peuple romain que d'accéder jamais à rien de semblable. Lorsqu'il y a déjà tant de troubles dans une seule ville, que serait-ce avec deux ? Qui pourrait préférer la ville vaincue à la patrie victorieuse, et permettre à Véies conquise une plus haute fortune qu'à Véies indépendante ? [10] Enfin, leurs concitoyens sont libres de les laisser seuls dans la patrie, mais eux, nulle force ne pourra les contraindre à quitter la patrie et leurs concitoyens, et jamais pour suivre T. Sicinius [c'était le tribun du peuple auteur du projet de loi], restaurateur de Véies, ils ne laisseront là Romulus dieu, fils d'un dieu, père et créateur de la ville de Rome." 

XXV Consécration d'une partie du butin à Apollon; mécontentement de la plèbe. 

[1] Ces questions s'agitaient au milieu de violents débats, car les patriciens avaient rattaché à leur parti plusieurs tribuns du peuple; [2] une seule chose empêchait le peuple d'ensanglanter la querelle, c'est qu'aussitôt qu'un cri s'élevait précurseur du combat, les principaux sénateurs se jetaient au devant de la multitude, appelant sur eux les coups, les blessures, la mort même; [3] or, leur âge, leurs dignités, leurs honneurs faisaient qu'on n'osait porter la main sur eux, et, dans toutes les tentatives de ce genre, le respect désarmait la fureur. [4] Cependant Camille allait s'écriant en tous lieux : "Qu'il ne fallait plus s'étonner du délire d'une ville qui, bien qu'enchaînée par un serment, préférait tout autre soin à l'acquittement d'une dette sacrée. [5] Il ne parlait pas de la contribution, qui méritait plutôt le nom d'aumône que celui de dîme; l'obligation des particuliers avait dégagé la nation. [6] Mais ce que sa conscience répugnait à taire, c'est qu'on n'avait prélevé la dîme que sur la partie mobilière du butin, et qu'on ne disait rien de la ville et des terres conquises que le voeu comprenait également." [7] Cette nouvelle question parut embarrassante au sénat, qui en renvoya la solution aux pontifes. Camille appelé et entendu, le collège décida que tout ce qui était aux Véiens avant que le voeu eût été formé, comme tout ce qui, après le voeu, était tombé au pouvoir du peuple romain, devait faire partie de la dîme consacrée à Apollon. [8] En conséquence on fit l'estimation de la ville et du territoire : on tira du trésor l'argent nécessaire, et l'on chargea les tribuns militaires d'en acheter de l'or. Comme on n'en trouvait point assez, les matrones s'étant réunies et consultées, vinrent, d'un commun accord, offrir aux tribuns leur or et toutes leurs parures, et les portèrent au trésor. [9] Jamais dévouement n'avait été aussi agréable au sénat : aussi cette générosité des matrones leur valut, dit-on, l'honneur du pilentum aux sacrifices et aux jeux, et pour les jours ordinaires, le droit au carpentum. [10] L'or apporté par chacun fut pesé et compté pour lui être payé en argent, et on en fit faire une coupe pour être envoyée à Delphes, au temple d'Apollon. [11] Dès que les consciences se furent acquittées envers les dieux, les tribuns du peuple recommencent à exciter des troubles : ils excitent la multitude contre les principaux citoyens, et en particulier contre Camille, [12] qui, en vendant pour le trésor, et en consacrant une partie du butin de Véies, l'avait réduit à rien. Absents, ils les déchirent avec furie; présents et s'offrant d'eux-mêmes à leur ressentiment, ils les respectent. [13] Le peuple, voyant que cette affaire traînerait au-delà de l'année, réélut tribuns du peuple pour l'année suivante les auteurs du projet de loi; les patriciens, de leur côté, s'efforcèrent de maintenir les opposants; de sorte que les mêmes tribuns du peuple furent presque tous réélus. 

XXVI Guerre contre les Falisques. 

[1] Aux élections des tribuns militaires, la haute influence des patriciens emporta la nomination de M. Furius Camillus : leur prétexte était le besoin d'un général pour la guerre; mais, au fond, ils ne voulaient qu'un adversaire des largesses tribunitiennes. [2] Outre Camille, on créa tribuns militaires, avec puissance de consuls, Lucius Furius Médullinus pour la sixième fois; Gaius Aemilius, Lucius Valérius Publicola, Spurius Postumius, Publius Cornélius pour la seconde fois. [3] Au commencement de l'année, les tribuns du peuple se tinrent tranquilles, attendant le départ de Marcus Furius Camillus, chargé de la guerre contre les Falisques; depuis, l'affaire languit dans les délais; et cependant, Camille, leur adversaire le plus redoutable, grandissait en gloire chez les Falisques. [4] En effet, comme l'ennemi avait commencé par s'enfermer dans ses murailles, croyant ce parti le plus sûr, Camille, par la dévastation de ses campagnes et l'incendie de ses métairies, le força bientôt de sortir de sa ville. Mais la crainte empêcha les Falisques de s'avancer bien loin : [5] ils campent à environ mille pas de la place, persuadés que leur camp est suffisamment défendu par sa position sur un terrain hérissé de roches et de ravins, et d'un difficile accès à travers des sentiers étroits et escarpés. [6] De son côté, Camille suit l'avis d'un prisonnier qu'il prend comme guide, lève son camp, la nuit déjà fort avancée, et, au point du jour, apparaît sur les hauteurs qui dominent le camp ennemi. [7] Pendant que trois divisions de l'armée romaine élevaient des retranchements, le reste attendait prêt au combat. Les Falisques ayant voulu empêcher les travaux, Camille les défait et les met en fuite; ils furent même saisis d'un tel effroi, qu'emportés par la déroute au-delà de leur camp, qui était plus rapproché, ils rentrèrent dans leur ville. [8] Beaucoup furent tués ou blessés, avant de tomber tremblants aux portes de la place; le camp fut pris, et le butin dut être remis aux questeurs malgré le vif chagrin qu'en eurent les soldats, lesquels, vaincus par l'imposante sévérité du général, haïssaient tout à la fois et admiraient sa vertu. [9] On mit ensuite le siège devant la ville, on retrancha le camp, et parfois les sorties des habitants contre les postes romains amenaient de légers combats : le temps s'usait ainsi sans qu'il y eût plus de chances pour un côté que pour l'autre; et même, les assiégés, grâce à leurs réserves, étaient plus largement pourvus de blé et de vivres que les assiégeants. [10] Tout faisait entrevoir une résistance non moins longue qu'à Véies; quand la fortune, favorable au général romain, ajouta un nouveau lustre à sa vertu déjà éprouvée dans la guerre, et hâta pour lui la victoire. 

XXVII Le maître d'école de Faléries. 

[1] C'était la coutume des Falisques de charger un même maître de l'instruction et de la garde de leurs fils; plusieurs enfants à la fois, usage qui subsiste en Grèce aujourd'hui encore, étaient confiés aux soins d'un seul homme. Les fils des principaux citoyens, comme presque partout, suivaient les leçons du plus savant et du plus renommé. [2] Cet homme, pendant la paix, avait coutume de conduire les enfants hors de la ville pour leurs jeux et leurs exercices. Comme la guerre ne l'avait pas fait renoncer à cette habitude, il les emmenait à des distances plus ou moins rapprochées des portes de la ville, en variant leurs jeux et ses entretiens; et, un jour qu il s'était avancé plus que d'ordinaire, trouvant l'occasion propice, il poussa jusqu'aux postes et au camp des Romains, et les conduisit droit à la tente de Camille. [3] Là, ajoutant à son action infâme un langage plus infâme encore, il dit : [4] "Qu'il remettait Faléries au pouvoir des Romains, en leur livrant les fils des premiers personnages de la ville." [5] À peine Camille eut-il entendu ces paroles : "Tu ne trouveras ici, dit-il, ni un peuple ni un général qui te ressemble, infâme qui viens avec un infâme présent. [6] Nous ne tenons aux Falisques par aucun de ces liens qu'établissent les conventions des hommes; mais ceux qu'impose la nature sont et seront toujours entre eux et nous. La guerre comme la paix a ses lois, et nous avons appris à les soutenir aussi bien par l'équité que par la vaillance. [7] Nous avons des armes, mais ce n'est point contre cet âge qu'on épargne même dans les villes prises d'assaut; c'est contre des hommes armés comme nous, et qui, sans être insultés ni provoqués par nous, ont attaqué à Véies le camp romain. [8] Ceux-là, toi, autant qu'il a été en ton pouvoir, tu les as vaincus par un crime jusqu'ici inconnu; et moi je les vaincrai comme j'ai vaincu Véies, par le courage, le travail et les armes, comme il convient à un Romain." [9] Cela dit, il le dépouille, lui attache les mains derrière le dos, et le fait reconduire à Faléries par ses élèves : il leur avait donné des verges pour en frapper le traître, en le chassant devant eux dans la ville. [10] À ce spectacle, le peuple étant accouru, et ensuite le sénat ayant été invité par les magistrats à délibérer sur cette étrange affaire, il s'opéra un tel changement dans les esprits, que cette cité, qui naguère, emportée par la haine et la rage, aurait préféré presque la ruine de Véies à la paix de Capènes, appelait la paix d'une voix unanime. [11] Au forum, au sénat, on ne parle que de la foi romaine, de l'équité du général, et, d'un commun accord, on envoie des députés à Camille dans son camp, et de là, avec l'autorisation de Camille, à Rome, pour offrir au sénat la reddition de Faléries. [12] Introduits dans le sénat, ils parlèrent, dit-on, en ces termes : "Pères conscrits, c'est par une victoire à laquelle pas un dieu, pas un homme n'oserait porter envie, que vous nous avez vaincus, vous et votre général; nous nous rendons à vous, avec l'assurance [ce qui est le plus glorieux éloge pour un vainqueur] de vivre plus heureux sous votre empire que sous nos lois. [13] Par l'événement de cette guerre, deux salutaires exemples sont offerts au genre humain. Vous, vous avez préféré la loyauté dans la guerre à une victoire certaine; nous, provoqués par votre loyauté, nous vous avons de nous-mêmes déféré la victoire. [14] Nous sommes à vos ordres. Envoyez prendre les armes, les otages, et la ville même, dont les portes vous sont ouvertes. Vous n'aurez pas plus à vous plaindre de notre fidélité que nous de votre empire." [15] Des actions de grâces furent adressées à Camille, et par l'ennemi et par ses concitoyens. Afin de décharger du tribut le peuple romain, on imposa aux Falisques le paiement de la solde militaire de cette année. La paix faite, l'armée fut ramenée à Rome. 

XXVIII Dépôt de l'offrande à Delphes. Guerre contre les Èques. 

[1] Camille reparut à Rome avec une gloire bien plus belle que le jour où des chevaux blancs l'avaient traîné en triomphe par la ville; ses seules distinctions, aujourd'hui, c'était sa justice et sa foi, par lesquelles il avait vaincu l'ennemi. Voyant tant de modestie, le sénat en eut secrètement des remords, et voulut acquitter son voeu sans délai. [2] La coupe d'or destinée à Apollon fut remise aux députés qui devaient la porter à Delphes : c'était Lucius Valérius, Lucius Sergius et Aulus Manlius. Ils partirent sur un vaisseau long; mais, non loin du détroit de Sicile, ils furent pris par des pirates liparotes, qui les transportèrent à Lipari. [3] L'usage de la ville était de partager les prises entre tous, comme si l'on eût fait du brigandage un revenu public. Par hasard cette année, le premier magistrat du pays était un certain Timasitheus, lequel avait l'âme d'un Romain plutôt que d'un pirate : [4] le nom des députés, le présent, le dieu auquel il était destiné, tout le pénètre de respect : il parvint à inspirer à la multitude qui, presque toujours, se modèle sur ceux qui la gouvernent, de justes et religieuses craintes, et après avoir reçu les députés comme hôtes de la nation, il les fit escorter avec ses navires jusqu'à Delphes, et reconduire fidèlement à Rome. [5] Il fut admis par un sénatus-consulte au droit d'hospitalité, et la république lui décerna des présents. La même année on fit la guerre aux Èques avec des chances diverses; ce fut au point qu'à Rome et même à l'armée on n'aurait su dire si l'on était vainqueur ou vaincu. [6] Les généraux romains, Gaius Aemilius et Spurius Postumius, tous deux tribuns militaires, commencèrent par agir ensemble; mais, après avoir défait l'ennemi en bataille, ils trouvèrent bon de se séparer, et Aemilius occupa Verrugo avec une partie des troupes, tandis qu'avec l'autre, Postumius ravagea les campagnes. [7] Comme il marchait sans ordre, s'assurant dans sa victoire, les Èques le surprirent, le mirent en déroute, et le repoussèrent sur les hauteurs voisines : l'alarme se répandit jusqu'à Verrugo, dans l'autre corps d'armée. [8] Postumius, après avoir mis ses troupes en sûreté, leur reprocha, dans une assemblée, leur terreur et leur fuite : elles avaient été battues par l'ennemi le plus lâche, le plus fuyard ! L'armée tout entière s'écrie qu'elle a mérité ces reproches, qu'elle avoue sa faute et sa honte; mais elle veut l'expier, et la joie de l'ennemi ne sera pas longue. [9] Ils demandent qu'on les mène à l'instant contre le camp ennemi, placé sous leurs yeux dans la plaine, et s'ils ne l'ont emporté avant la nuit, ils se soumettent d'avance à tous les supplices. [10] Après les avoir félicités, le général leur commande de prendre du repos et des forces, et d'être prêts à la quatrième veille. L'ennemi craignant que les Romains ne profitassent de la nuit pour quitter leur position et se sauver par la route de Verrugo, voulut la leur fermer et vint à leur rencontre. Le combat s'engagea de nuit; mais alors, comme la lune était dans son plein, on n'y vit pas moins clair qu'en un combat de jour. [11] Cependant, les cris portés à Verrugo, où l'on crut le camp romain assiégé, y jetèrent tant d'effroi, que nonobstant les efforts et les prières d'Aemilius, la garnison se dispersa et s'enfuit à Tusculum. [12] Cela fut cause que le bruit se répandit à Rome que Postumius et son armée avaient été taillés en pièces. Ce général, dès que le jour permit au soldat d'avancer librement sans craindre d'embuscade, courut à cheval au milieu des troupes, leur rappela leur promesse, et leur inspira une telle ardeur, que les Èques ne purent soutenir leur choc. [13] Ils prirent la fuite, et là, comme partout où c'est la rage qui frappe et non plus la valeur, il se fit de l'ennemi un affreux carnage. La nouvelle alarmante de Tusculum, qui avait répandu dans la ville de si vaines terreurs, fut suivie des dépêches de Postumius, enroulées de lauriers : "La victoire est au peuple romain; l'armée des Èques est entièrement détruite." 

XXIX Élections consulaires. Poursuites contre les anciens tribuns de la plèbe, Verginius et Pomponius. 

[1] Comme les tribuns du peuple n'avaient pas encore réussi dans leurs prétentions, le peuple voulut continuer dans le tribunat les auteurs du projet de loi, et les patriciens travaillèrent de tous leurs efforts à la réélection des opposants; mais le peuple l'emporta dans ses comices. [2] Affligés de ce résultat, les patriciens, pour se venger, décrétèrent, par un sénatus-consulte, une nomination de consuls, magistrature odieuse au peuple. Après un intervalle de quinze années, on créa consuls Lucius Lucrétius Flavus et Sergius Sulpicius Camérinus. [3] Au commencement de cette année, tandis que les tribuns, libres de toute opposition dans leur collège, réclament hautement l'adoption de leur loi, que les consuls résistent avec plus de vigueur que jamais, et que l'attention de toute la ville est absorbée par ces débats, les Èques attaquent Vitellia, colonie romaine établie sur leurs terres. [4] La plus grande partie des colons se sauva : la nuit, qui avait favorisé la trahison qui livrait la place, protégea leur évasion, ils purent fuir par les derrières de la ville et se réfugier à Rome. [5] Le consul Lucius Lucrétius fut chargé de cette campagne; partant avec une armée, il battit l'ennemi dans la plaine, et, vainqueur, il revint à Rome pour de plus rudes combats. [6] Deux tribuns du peuple des deux années précédentes, Aulus Verginius et Quintus Pomponius avaient été cités en jugement : il était de la loyauté des patriciens de placer les accusés sous le patronage du sénat, car le seul crime de leur vie et de toute leur magistrature était leur dévouement aux patriciens et leur opposition aux menées tribunitiennes. [7] Le ressentiment du peuple fut plus puissant que le crédit du sénat; les accusés, malgré leur innocence, furent, par un jugement d'un déplorable exemple, condamnés à dix mille livres pesant de cuivre. [8] Les patriciens en éprouvèrent un vif chagrin. Camille s'emportait ouvertement contre cette iniquité du peuple, "qui maintenant s'attaquait aux siens, et ne comprenait point que par ce détestable arrêt il avait enlevé aux tribuns leur droit d'opposition, et par la suppression du droit d'opposition détruit la puissance tribunitienne. [9] Ils s'abusaient d'espérer que les patriciens souffriraient la licence effrénée de leurs magistrats. Si désormais on n'avait plus l'aide de tribuns pour comprimer les violences tribunitiennes, les patriciens trouveraient d'autres armes." [10] En même temps il accusait les consuls d'avoir souffert en silence que la foi publique eût manqué à des tribuns qui avaient toujours agi sous la direction du sénat. Par ces reproches, auxquels il s'abandonnait sans réserve, il accroissait chaque jour le ressentiment des citoyens. 

XXX Le projet d'émigrer à Véies est repoussé par le peuple

[1] D'autre part, il ne cessait d'irriter le sénat contre la loi. "En descendant au forum le jour où l'on votera sur la loi, ils se souviendront sans doute qu'ils vont combattre pour leurs autels et leurs foyers, pour les temples des dieux, pour le sol qui les a vus naître. [2] Quant à lui particulièrement, s'il lui est permis de se souvenir de sa gloire dans ces grandes épreuves de la patrie, son orgueil serait flatté de voir refleurir une ville conquise par lui, d'admirer tous les jours ce monument de sa victoire, d'avoir sous les yeux une ville qui fut l'ornement de son triomphe, et où l'on foulerait à chaque pas les vestiges de sa gloire; [3] mais il regarde comme un crime d'habiter une cité délaissée et désertée par les dieux immortels, de transporter le peuple romain sur un sol conquis, et d'échanger une patrie victorieuse contre une patrie vaincue." [4] Excités par les exhortations de ce grand citoyen, les patriciens jeunes et vieux, le jour du vote de la loi, descendent en rangs serrés au forum; ils se répandent dans les tribus, et abordant chacun leurs tributaires, leur pressent les mains, les supplient avec larmes [5] "de ne pas abandonner celte patrie pour laquelle, eux et leurs pères, ils avaient combattu si bravement, si heureusement." Ils leur montrent le Capitole, le palais de Vesta, et tous les temples des dieux qui les entourent. [6] "Que le peuple romain ne soit point par eux banni, exilé loin du sol paternel et des dieux pénates, dans une ville ennemie; qu'ils ne fassent point regretter la prise de Véies par ceux qui verront l'abandon de Rome !" [7] Comme ils n'usaient point de violence, qu'ils n'employaient que la prière, et dans la prière que l'autorité des dieux, ils soulevèrent les scrupules religieux du plus grand nombre, et il y eut pour le rejet de la loi plus de tribus que pour son admission. [8] Cette victoire causa tant de joie aux patriciens que, le jour suivant, sur la proposition des consuls, parut un sénatus-consulte qui accordait au peuple sept arpents du territoire de Véies. Dans cette distribution on ne tenait pas compte seulement des pères de famille, mais de toutes les têtes libres de chaque maison. L'espoir d'un héritage encouragerait ainsi l'accroissement de la famille. 

XXXI Épidémie à Rome. Guerre contre Volsinies et contre les Sarpinates. 

[1] Le peuple, adouci par cette largesse, ne songea plus à combattre les élections consulaires : [2] on créa consuls Lucius Valérius Potitus et Marcus Manlius, surnommé depuis Capitolinus. Ces consuls célébrèrent les grands jeux que le dictateur Marcus Furius avait solennellement voués pendant la guerre de Véies. [3] La même année, on dédia le temple de Junon Reine, que le même dictateur avait voué pendant la même guerre, et le concours empressé des matrones vint encore, dit-on, ajouter à la pompe de cette dédicace. [4] La guerre que l'on fit aux Èques, en Algide, n'eut rien de remarquable, l'ennemi ayant été battu pour ainsi dire avant d'en venir aux mains. Le triomphe fut accordé à Valérius, pour l'ardeur qu'il avait mise dans le massacre des fuyards; à Manlius on décerna l'ovation. [5] Cette année encore surgit un nouvel ennemi, les Volsiniens : la famine et la peste qui s'étaient répandues sur le territoire romain, à la suite de sécheresses et de chaleurs extrêmes, empêchèrent qu'on ne menât contre eux une armée. Encouragés et enorgueillis par leur impunité, les Volsiniens, auxquels les Salpinates s'étaient réunis, saccagèrent à plaisir la campagne romaine. [6] La guerre fut déclarée aux deux peuples. Un censeur, Gaius Julius, étant mort, on nomma à sa place Marcus Cornélius; mais depuis, la prise de Rome pendant ce lustre attacha une idée funeste à ces substitutions, [7] et, par la suite, on ne subrogea personne au censeur mort en charge. La contagion ayant atteint les deux consuls en même temps, on décida que les auspices seraient renouvelés par un interroi. [8] Comme, sur un décret du sénat, les consuls avaient abdiqué, on nomma interroi Marcus Furius Camillus; celui-ci eut pour successeur Publius Cornélius Scipion, qui fut à son tour remplacé par Lucius Valérius Potitus. [9] Ce dernier créa six tribuns militaires, avec puissance de consuls, afin que, dans le cas même où quelqu'un d'entre eux viendrait à tomber malade, la république ne manquât pas de magistrats. 

XXXII Une voix mystérieuse annonce la venue des Gaulois. Camille part en exil. 

[1] Aux calendes de juillet entrèrent en charge Lucius Lucrétius, Servius Sulpicius, Marcus Aemilius, Lucius Furius Médullinus, pour la septième fois; Agrippa Furius et Gaius Aemilius, pour la seconde. [2] À Lucius Lucrétius et Gaius Aemilius échut la campagne contre les Volsiniens; Agrippa Furius et Servius Sulpicius marchèrent contre les Salpinates. Ce fut aux Volsiniens qu'on livra d'abord bataille; [3] mais, si la multitude des ennemis donnait de l'importance à cette guerre, leur courage ne la rendit pas redoutable. Dès le premier choc ils furent culbutés et mis en fuite; huit mille de leurs soldats, investis par la cavalerie romaine, mirent bas les armes et se rendirent. [4] Â la nouvelle de cette victoire, les Salpinates, craignant de se mesurer avec nous, se réfugièrent en armes dans leurs murs. Alors, les Romains purent dévaster à loisir, sans rencontrer d'obstacles, les terres des Salpinates et des Volsiniens; [5] mais, à la fin, ces derniers, las de la guerre, s'étant soumis à restituer ce qu'ils avaient enlevé au peuple romain, et à payer aux troupes leur solde de l'année, on leur accorda une trêve de vingt ans. [6] La même année, le plébéien Marcus Caedicius déclara aux tribuns que, dans la rue Neuve, à l'endroit où s'élève aujourd'hui une chapelle, au-dessus du temple de Vesta, il avait entendu, dans le silence de la nuit, une voix plus éclatante que la voix humaine, qui lui ordonnait d'annoncer aux magistrats l'approche des Gaulois. [7] Comme de coutume, l'humble position de celui qui avait donné cet avis fut cause qu'on le négligea; et puis ce peuple était si loin qu'à peine on le connaissait. Ce n'était pas assez que Rome méprisât les avertissements des dieux : poussée par le destin, elle rejeta de ses murs le seul homme qui eût pu lui être d'un véritable secours, Marcus Furius. [8] Cité en jugement par le tribun du peuple Lucius Apuléius pour rendre compte du butin de Véies, dans le même temps où il venait de perdre son fils adolescent, Camille convoqua chez lui ses tributaires et ses clients, presque tous plébéiens, et leur demanda leurs intentions : ceux-ci lui ayant répondu "Qu'ils paieraient quelle que fût l'amende qu'on lui imposât, mais qu'ils ne pouvaient l'absoudre," il partit en exil, [9] priant les dieux immortels, "s'il était innocent, s'il n'avait point mérité cet outrage, de forcer au plus tôt son ingrate patrie à le regretter." En son absence il fut condamné à quinze mille livres pesant de cuivre. 

XXXIII Traditions diverses concernant l'arrivée des Gaulois en Italie. 

[1] Après l'expulsion de ce citoyen, qui, autant qu'on peut compter sur les choses humaines, eût, en restant, empêché la prise de Rome, les destins précipitèrent la ruine de cette ville. Des députés de Clusium vinrent demander du secours contre les Gaulois. [2] Cette nation, à ce que la tradition rapporte, séduite par la douce saveur des fruits de l'Italie et surtout de son vin, volupté qui lui était encore inconnue, avait passé les Alpes et s'était emparée des terres cultivées auparavant par les Étrusques. [3] Arruns de Clusium avait, dit-on, transporté du vin dans la Gaule pour allécher ce peuple, et l'intéresser dans sa vengeance contre le ravisseur de sa femme, Lucumon, dont il avait été le tuteur, riche et puissant jeune homme qu'il ne pouvait punir qu'à l'aide d'un secours étranger. [4] Il se mit à leur tête, leur fit passer les Alpes, et les mena assiéger Clusium. Pour moi, j'admettrais volontiers que les Gaulois furent conduits devant Clusium par Arruns ou par tout autre Clusien; [5] mais il est constant que ceux qui assiégèrent Clusium n'étaient pas les premiers qui eussent passé les Alpes : car deux cents ans avant le siège de Clusium et la prise de Rome, les Gaulois étaient descendus en Italie; [6] et longtemps avant les Clusiens, d'autres Étrusques, qui habitaient entre l'Apennin et les Alpes, eurent souvent à combattre les armées gauloises. [7] Les Étrusques, avant qu'il ne fût question de l'empire romain, avaient au loin étendu leur domination sur terre et sur mer; les noms mêmes de la mer Supérieure et de la mer Inférieure qui ceignent l'Italie comme une île, attestent la puissance de ce peuple : [8] les populations italiques avaient appelé l'une mer de Toscane, du nom même de la nation, l'autre mer Adriatique, du nom d'Adria, colonie des Étrusques. Les Grecs les appellent mer Tyrrhénienne et mer Adriatique. [9] Maîtres du territoire qui s'étend de l'une à l'autre mer, les Étrusques y bâtirent douze villes, et s'établirent d'abord en deçà de l'Apennin vers la mer Inférieure; ensuite de ces villes capitales furent expédiées autant de colonies [10] qui, à l'exception de la terre des Vénètes, enfoncée à l'angle du golfe, envahirent tout le pays au-delà du Pô jusqu'aux Alpes. [11] Toutes les nations alpines ont eu, sans aucun doute, la même origine, et les Rètes avant toutes : c'est la nature sauvage de ces contrées qui les a rendus farouches au point que de leur antique patrie ils n'ont rien conservé que l'accent, et encore bien corrompu. 

XXXIV Premières invasions gauloises. 

[1] Pour ce qui est du passage des Gaulois en Italie, voici ce qu'on en raconte : à l'époque où Tarquin l'Ancien régnait à Rome, la Celtique, une des trois parties de la Gaule, obéissait aux Bituriges, qui lui donnaient un roi. [2] Sous le gouvernement d'Ambigatus, que ses vertus, ses richesses et la prospérité de son peuple avaient rendu tout-puissant, la Gaule reçut un tel développement par la fertilité de son sol et le nombre de ses habitants, qu'il sembla impossible de contenir le débordement de sa population. [3] Le roi, déjà vieux, voulant débarrasser son royaume de cette multitude qui l'écrasait, invita Bellovèse et Ségovèse, fils de sa soeur, jeunes hommes entreprenants, à aller chercher un autre séjour dans les contrées que les dieux leur indiqueraient par les augures : [4] ils seraient libres d'emmener avec eux autant d'hommes qu'ils voudraient, afin que nulle nation ne pût repousser les nouveaux venus. Le sort assigna à Ségovèse les forêts Hercyniennes; à Bellovèse, les dieux montrèrent un plus beau chemin, celui de l'Italie. [5] Il appela à lui, du milieu de ses surabondantes populations, des Bituriges, des Arvernes, des Éduens, des Ambarres, des Carnutes, des Aulerques; et, partant avec de nombreuses troupes de gens à pied et à cheval, il arriva chez les Tricastins. [6] Là, devant lui, s'élevaient les Alpes; et, ce dont je ne suis pas surpris, il les regardait sans doute comme des barrières insurmontables; car, de mémoire d'homme, à moins qu'on ne veuille ajouter foi aux exploits fabuleux d'Hercule, nul pied humain ne les avait franchies. [7] Arrêtés, et pour ainsi dire enfermés au milieu de ces hautes montagnes, les Gaulois cherchaient de tous côtés, à travers ces roches perdues dans les cieux, un passage par où s'élancer vers un autre univers, quand un scrupule religieux vint encore les arrêter; ils apprirent que des étrangers, qui cherchaient comme eux une patrie, avaient été attaqués par les Salyes. [8] Ceux-là étaient les Massiliens qui étaient venus par mer de Phocée. Les Gaulois virent là un présage de leur destinée : ils aidèrent ces étrangers à s'établir sur le rivage où ils avaient abordé et qui était couvert de vastes forêts. Pour eux, ils franchirent les Alpes par des gorges inaccessibles, traversèrent le pays des Taurins, et, [9] après avoir vaincu les Étrusques, près du fleuve Tessin, ils se fixèrent dans un canton qu'on nommait la terre des Insubres. Ce nom, qui rappelait aux Éduens les Insubres de leur pays, leur parut d'un heureux augure, et ils fondèrent là une ville qu'ils appelèrent Mediolanum. 

XXXV Seconde vague d'envahisseurs. 

[1] Bientôt, suivant les traces de ces premiers Gaulois, une troupe de Cénomans, sous la conduite d'Étitovius, passe les Alpes par le même défilé, avec l'aide de Bellovèse, et vient s'établir aux lieux alors occupés par les Libuens, et où sont maintenant les villes de Brixia et de Vérone. [2] Après eux, les Salluviens se répandent le long du Tessin, près de l'antique peuplade des Lèves Ligures. Ensuite, par les Alpes Pennines. arrivent les Boies et les Lingons, qui, trouvant tout le pays occupé entre le Pô et les Alpes, traversent le Pô sur des radeaux, et chassent de leur territoire les Étrusques et les Ombriens : toutefois, ils ne passèrent point l'Apennin. [3] Enfin, les Sénons, qui vinrent en dernier, prirent possession de la contrée qui est située entre le fleuve Utens et l'Aesis. Je trouve dans l'histoire que ce fut cette nation qui vint à Clusium et ensuite à Rome; mais on ignore si elle vint seule ou soutenue par tous les peuples de la Gaule Cisalpine. [4] Tout, dans cette nouvelle guerre, épouvanta les Clusiens; et la multitude de ces hommes, et leur stature gigantesque, et la forme de leurs armes, et ce qu'ils avaient ouï dire de leurs nombreuses victoires, en deçà et au-delà du Pô, sur les légions étrusques : aussi, quoiqu'ils n'eussent d'autre titre d'alliance ou d'amitié auprès de la république, que leur refus de défendre contre les Romains les Véiens, leurs frères, ils envoyèrent des députés à Rome pour demander du secours au sénat. [5] Ce secours ne leur fut point accordé; mais trois députés, tous trois fils de Marcus Fabius Ambustus, furent chargés d'aller, au nom du sénat et du peuple romain, inviter les Gaulois à ne pas attaquer une nation dont ils n'avaient reçu aucune injure, et d'ailleurs alliée du peuple romain et son amie. [6] Les Romains, au besoin, les protégeront aussi de leurs armes; mais ils trouvent sage de n'avoir recours à ce moyen que le plus tard possible, et pour faire connaissance avec les Gaulois, nouveau peuple, mieux vaut la paix que la guerre. 

XXXVI L'ambassade des trois Fabius. 

[1] Cette mission était toute pacifique; mais elle fut confiée à des députés d'un caractère farouche, et qui étaient plus Gaulois que Romains. Lorsqu'ils eurent exposé leur message au conseil des Gaulois, on leur fit cette réponse : [2] "Bien qu'on entende pour la première fois parler des Romains, on les estime vaillants hommes, puisque les Clusiens, dans des circonstances critiques, ont imploré leur appui; [3] et, puisque ayant à protéger contre eux leurs alliés, ils ont mieux aimé avoir recours à une députation qu'à la voie des armes, on ne repoussera point la paix qu'ils proposent, si aux Gaulois, qui manquent de terres, les Clusiens, qui en possèdent plus qu'ils n'en peuvent cultiver, cèdent une partie de leur territoire; autrement, la paix ne sera pas accordée. [4] C'est en présence des Romains qu'ils veulent qu'on leur réponde : et s'ils n'obtiennent qu'un refus, c'est en présence des mêmes Romains qu'ils combattront, afin que ceux-ci puissent annoncer chez eux combien les Gaulois surpassent en bravoure les autres hommes." [5] Les Romains leur ayant alors demandé "De quel droit ils venaient exiger le territoire d'un autre peuple et menacer de la guerre, et ce qu'ils avaient affaire, eux Gaulois, en Étrurie;" et les Gaulois ayant répondu fièrement "Qu'ils portaient leur droit dans leurs armes, et que tout appartenait aux hommes de courage," les esprits s'échauffent, on court aux armes et la lutte s'engage. [6] Alors, les destins contraires l'emportent sur Rome : les députés, au mépris du droit des gens, prennent les armes, et ce combat de trois des plus vaillants et des plus nobles enfants de Rome, à la tête des enseignes étrusques, ne put demeurer secret; ils furent trahis par l'éclat de leur bravoure étrangère. [7] Bien plus, Quintus Fabius, qui courait à cheval en avant de l'armée, alla contre un chef des Gaulois qui se jetait avec furie sur les enseignes étrusques, lui perça le flanc de sa lance et le tua : pendant qu'il le dépouillait, il fut reconnu par les Gaulois, et signalé sur toute la ligne comme étant l'envoyé de Rome. [8] On dépose alors tout ressentiment contre les Clusiens, et l'on sonne la retraite en menaçant les Romains. Plusieurs même émirent l'avis de marcher droit sur Rome; mais les vieillards obtinrent qu'on enverrait d'abord des députés porter plainte de cet outrage et demander qu'en expiation de cette atteinte au droit des gens, on leur livrât les Fabius. [9] Les députés gaulois étant arrivés exposèrent leur message : mais, bien que le sénat désapprouvât la conduite des Fabius, et trouvât juste la demande des Barbares, il n'osait point prononcer contre les coupables un arrêt mérité, empêché qu'il était par la faveur attachée à des hommes aussi considérables. [10] Ainsi, pour n'avoir pas à répondre des malheurs que pourrait entraîner une guerre avec les Gaulois, il renvoya au peuple la connaissance de leur réclamation. Là, le crédit et les largesses eurent tant d'influence, que ceux dont on poursuivait le châtiment furent créés tribuns militaires, avec puissance de consuls pour l'année suivante. [11] Cela fait, les Gaulois, justement indignés d'une pareille insulte, retournèrent au camp, en prononçant tout haut des menaces de guerre. Avec les trois Fabius, on créa tribuns des soldats Quintus Sulpicius Longus, Quintus Servilius pour la quatrième fois, Servius Cornélius Maluginensis. 

XXXVII L'armée gauloise envahit le territoire de Rome. 

[1] En présence de l'immense péril qui la menaçait [tant la fortune aveugle les esprits, quand elle veut rendre ses coups irrésistibles !], cette cité, qui, ayant affaire aux Fidénates, aux Véiens et aux autres peuples voisins, avait eu recours aux mesures extrêmes, et tant de fois nommé un dictateur, [2] aujourd'hui, attaquée par un ennemi étranger et inconnu, qui lui apportait la guerre des rives de l'Océan et des dernières limites du monde, elle ne recourut ni à un commandement ni à des moyens de défense extraordinaires. [3] Les tribuns, dont la témérité avait amené cette guerre, dirigeaient les préparatifs; et, affectant de mépriser l'ennemi, ils n'apportaient à la levée des troupes ni plus de soin ni plus de surveillance que s'il se fût agi d'une guerre ordinaire. [4] Cependant les Gaulois avaient appris que l'on s'était complu à conserver des honneurs aux violateurs des droits de l'humanité, et qu'on s'était joué de leur députation; bouillant de colère, et d'un naturel impuissant à la contenir, ils arrachent leurs enseignes, et s'avancent d'une marche rapide sur le chemin de Rome. [5] Comme, au bruit de leur passage, les villes épouvantées couraient aux armes, et que les habitants des campagnes prenaient la fuite, les Gaulois annonçaient partout à grands cris qu'ils allaient sur Rome; et, dans tous les endroits qu'ils traversaient, cette confuse multitude d'hommes et de chevaux occupait au loin un espace immense. [6] La renommée qui marchait devant eux, les courriers de Clusium et de plusieurs autres villes avaient porté l'effroi dans Rome; leur venue impétueuse augmenta encore la terreur : [7] l'armée partit au-devant eux à la hâte et en désordre; et, à peine à onze milles de Rome, les rencontra à l'endroit où le fleuve Allia, roulant du haut des monts de Crustumérie, creuse son lit, et va, un peu au-dessous du chemin, se jeter dans le Tibre. [8] Partout, en face et autour des Romains, le pays était couvert d'ennemis; et cette nation, qui se plaît par goût au tumulte, faisait au loin retentir l'horrible harmonie de ses chants sauvages et de ses bizarres clameurs. 

XXXVIII Honteuse déroute de l'armée romaine. 

[1] Là, les tribuns militaires, sans avoir d'avance choisi l'emplacement de leur camp, sans avoir élevé un retranchement qui pût leur offrir une retraite, et ne se souvenant pas plus des dieux que des hommes, rangent l'armée en bataille, sans prendre les auspices et sans immoler de victimes. Afin de ne pas être enveloppés par l'ennemi, ils étendent leurs ailes; [2] mais ils ne purent égaler le front des Gaulois, et leur centre affaibli ne forma plus qu'une ligne sans consistance. Sur leur droite était une éminence où ils jugèrent à propos de placer leur réserve, et si par ce point commença la terreur et la déroute, là aussi se trouva le salut des fuyards. [3] En effet, Brennus, qui commandait les Gaulois, craignant surtout un piège de la part d'un ennemi si inférieur en nombre, et persuadé que leur intention, en s'emparant de cette hauteur, était d'attendre que les Gaulois en fussent venus aux mains avec le front des légions pour lancer la réserve sur leur flanc et sur leur dos, marcha droit à ce poste; [4] il ne doutait pas que, s'il parvenait à s'en emparer, l'immense supériorité du nombre ne lui donnât une victoire facile; et ainsi la science militaire aussi bien que la fortune se trouva du côté des Barbares. [5] Dans l'armée opposée, il n'y avait rien de romain, ni chez les généraux ni chez les soldats; les esprits n'étaient préoccupés que de leur crainte et de la fuite; et, dans leur égarement, la plupart se sauvèrent à Véies, ville ennemie dont ils étaient séparés par le Tibre, au lieu de suivre la route qui les aurait menés droit à Rome vers leurs femmes et leurs enfants. [6] La réserve fut un moment défendue par l'avantage du poste; mais dans le reste de l'armée, à peine les plus rapprochés eurent-ils entendu sur leurs flancs, et les plus éloignés derrière eux, le cri de guerre des Gaulois, que, presque avant de voir cet ennemi qu'ils ne connaissaient pas encore, avant de tenter la moindre résistance, avant même d'avoir répondu au cri de guerre, intacts et sans blessures ils prirent la fuite. [7] On n'en vit point périr en combattant; l'arrière-garde éprouva quelque perte, empêchée qu'elle fut dans sa fuite par les autres corps qui se sauvaient sans ordre. [8] Sur la rive du Tibre, où l'aile gauche s'était enfuie tout entière après avoir jeté ses armes, il en fut fait un grand carnage; et une foule de soldats qui ne savaient pas nager, ou à qui le poids de leur cuirasse et de leurs vêtements en ôtait la force, furent engloutis dans le fleuve. [9] Le plus grand nombre cependant purent sains et saufs gagner Véies, d'où ils n'envoyèrent à Rome ni le moindre renfort pour la garder ni même un courrier pour annoncer leur défaite. [10] L'aile droite, placée loin du fleuve et presque au pied de la montagne, se retira vers Rome, et sans se donner le temps d'en fermer les portes se réfugia dans la citadelle. 

XXXIX La population romaine se réfugie au Capitole. 

[1] Les Gaulois, de leur côté, étaient comme stupéfaits d'une victoire si prodigieuse et si soudaine; eux-mêmes ils restèrent d'abord immobiles de peur, sachant à peine ce qui venait d'arriver; puis ils craignirent qu'il n'y eût là quelque piège; enfin ils se mirent à dépouiller les morts, et, suivant leur coutume, entassèrent les armes en monceaux. [2] Après quoi, n'apercevant nulle part rien d'hostile, ils se mettent en marche et arrivent à Rome un peu avant le coucher du soleil. La cavalerie qui marchait en avant leur apprit que les portes n'étaient point fermées; qu'il n'y avait point de postes pour les couvrir, point de soldats sur les murailles : ce nouveau prodige, si semblable au premier, les arrêta encore; [3] la crainte de la nuit et l'ignorance des lieux les décidèrent à camper entre la ville et l'Anio, après avoir envoyé autour des remparts et vers les autres portes des éclaireurs qui devaient tâcher de découvrir quelle était dans cette situation désespérée l'intention des ennemis. [4] La plus grande partie de l'armée romaine avait gagné Véies, mais à Rome on ne croyait échappés de la bataille que ceux qui étaient venus se réfugier dans la ville, et les citoyens désolés, pleurant les vivants aussi bien que les morts, remplirent presque toute la ville de cris lamentables. [5] Les douleurs privées se turent devant la terreur générale, quand on annonça l'arrivée de l'ennemi; et bientôt l'on entendit les hurlements, les chants discordants des Barbares qui erraient par troupes autour des remparts. [6] Pendant tout le temps qui s'écoula depuis lors, les esprits demeurèrent en suspens; d'abord, à leur arrivée, on craignit de les voir d'un moment à l'autre se précipiter sur la ville, car si tel n'eût pas été leur dessein, ils se seraient arrêtés sur les bords de l'Allia; [7] puis, au coucher du soleil, comme il ne restait que peu de jour, on pensa que l'attaque aurait lieu avant la nuit; et ensuite, que le projet était remis à la nuit même pour répandre plus de terreur. [8] Enfin, à l'approche du jour, tous les coeurs étaient glacés d'effroi; et cette crainte sans intervalle fut suivie de l'affreuse réalité, quand les enseignes menaçantes des Barbares se présentèrent aux portes. Cependant il s'en fallut de beaucoup que cette nuit et le jour suivant Rome se montrât la même que sur l'Allia où ses troupes avaient fui si lâchement. [9] En effet, comme on ne pouvait pas se flatter avec un si petit nombre de soldats de défendre la ville, on prit le parti de faire monter dans la citadelle et au Capitole, outre les femmes et les enfants, la jeunesse en état de porter les armes et l'élite du sénat; [10] et, après y avoir réuni tout ce qu'on pourrait amasser d'armes et de vivres, de défendre, de ce poste fortifié, les dieux, les hommes et le nom romain. [11] Le flamine et les prêtresses de Vesta emportèrent loin du meurtre, loin de l'incendie, les objets du culte public, qu'on ne devait point abandonner tant qu'il resterait un Romain pour en accomplir les rites. [12] Si la citadelle, si le Capitole, séjour des dieux, si le sénat, cette tête des conseils de la république, si la jeunesse en état de porter les armes venaient à échapper à cette catastrophe imminente, on pourrait se consoler de la perte des vieillards qu'on laissait dans la ville abandonnés à la mort. [13] Et pour que la multitude se soumît avec moins de regret, les vieux triomphateurs, les vieux consulaires déclarèrent leur intention de mourir avec les autres, ne voulant point que leurs corps, incapables de porter les armes et de servir la patrie, aggravassent le dénuement de ses défenseurs. 

XL Exode des plébeiens. Départ des prêtres pour Caere. 

[1] Ainsi se consolaient entre eux les vieillards destinés à la mort. Ensuite ils adressent des encouragements à la jeunesse, qu'ils accompagnent jusqu'au Capitole et à la citadelle, en recommandant à son courage et à sa vigueur la fortune, quelle qu'elle dût être, d'une cité victorieuse pendant trois cent soixante ans dans toutes ses guerres. [2] Mais an moment où ces jeunes gens, qui emportaient avec eux tout l'espoir et toutes les ressources de Rome, se séparèrent de ceux qui avaient résolu de ne point survivre à sa ruine, [3]la douleur de cette séparation, déjà par elle-même si triste, fut encore accrue par les pleurs et l'anxiété des femmes, qui, courant incertaines tantôt vers les uns, tantôt vers les autres, demandaient à leurs maris et à leurs fils à quel destin ils les abandonnaient : ce fut le dernier trait à ce tableau des misères humaines. [4] Cependant une grande partie d'entre elles suivirent dans la Citadelle ceux qui leur étaient chers, sans que personne les empêchât ou les rappelât; car cette précaution qui aurait eu pour les assiégés l'avantage de diminuer le nombre des bouches inutiles, semblait trop inhumaine. [5] Le reste de la multitude, composé surtout de plébéiens qu'une colline si étroite ne pouvait contenir et qu'il était impossible de nourrir avec d'aussi faibles provisions, sortant en masse de la ville, gagna le Janicule; [6] de là, les uns se répandirent dans les campagnes, les autres se sauvèrent vers les villes voisines, sans chef, sans accord, ne suivant chacun que son espérance et sa pensée personnelle, alors qu'il n'y avait plus ni pensée, ni espérance commune. [7] Cependant le flamine de Quirinus et les vierges de Vesta, oubliant tout intérêt privé, ne pouvant emporter tous les objets du culte public, examinaient ceux qu'elles emporteraient, ceux qu'elles laisseraient, et à quel endroit elles en confieraient le dépôt : [8] le mieux leur paraît de les enfermer dans de petits tonneaux qu'elles enfouissent dans une chapelle voisine de la demeure du flamine de Quirinus, lieu où même aujourd'hui on ne peut cracher sans profanation : pour le reste, elles se partagent le fardeau, et prennent la route qui, par le pont de bois, conduit au Janicule. [9] Comme elles en gravissaient la pente, elles furent aperçues par Lucius Albinius, plébéien, qui sortait de Rome avec la foule des bouches inutiles, conduisant sur un chariot sa femme et ses enfants. [10] Cet homme, faisant même alors la différence des choses divines et des choses humaines, trouva irréligieux que les pontifes de Rome portassent à pied les objets du culte public, tandis qu'on le voyait lui et les siens dans un chariot. Il fit descendre sa femme et ses enfants, monter à leur place les vierges et les choses saintes, et les conduisit jusqu'à Caeré, où elles avaient dessein de se rendre. 

XLI Entrée des Gaulois dans Rome. 

[1] Cependant à Rome, toutes les précautions une fois prises, autant que possible, pour la défense de la citadelle, les vieillards, rentrés dans leurs maisons, attendaient, résignés à la mort, l'arrivée de l'ennemi; [2] et ceux qui avaient rempli des magistratures curules, voulant mourir dans les insignes de leur fortune passée, de leurs honneurs et de leur courage, revêtirent la robe solennelle que portaient les chefs des cérémonies religieuses ou les triomphateurs, et se placèrent au milieu de leurs maisons, sur leurs sièges d'ivoire. [3] Quelques-uns même rapportent que, par une formule que leur dicta le grand pontife Marcus Folius, ils se dévouèrent pour la patrie et pour les citoyens de Rome. [4] Pour les Gaulois, comme l'intervalle d'une nuit avait calmé chez eux l'irritation du combat, que nulle part on ne leur avait disputé la victoire, et qu'alors ils ne prenaient point Rome d'assaut et par force, ils y entrèrent le lendemain sans colère, sans emportement, par la porte Colline, laissée ouverte, et arrivèrent au forum, promenant leurs regards sur les temples des dieux et la citadelle qui, seule, présentait quelque appareil de guerre. [5] Puis, ayant laissé près de la forteresse un détachement peu nombreux pour veiller à ce qu'on ne fît point de sortie pendant leur dispersion, ils se répandent pour piller dans les rues où ils ne rencontrent personne : les uns se précipitent en foule dans les premières maisons, les autres courent vers les plus éloignées, les croyant encore intactes et remplies de butin. [6] Mais bientôt, effrayés de cette solitude, craignant que l'ennemi ne leur tendit quelque piège pendant qu'ils erraient çà et là, ils revenaient par troupes au forum et dans les lieux environnants. [7] Là, trouvant les maisons des plébéiens fermées avec soin, et les cours intérieures des maisons patriciennes tout ouvertes, ils hésitaient encore plus à mettre le pied dans celles-ci qu'à entrer de force dans les autres. [8] Ils éprouvaient une sorte de respect religieux à l'aspect de ces nobles vieillards qui, assis sous le vestibule de leur maison, semblaient à leur costume et à leur attitude, où il y avait je ne sais quoi d'auguste qu'on ne trouve point chez des hommes, ainsi que par la gravité empreinte sur leur front et dans tous leurs traits, représenter la majesté des dieux. [9] Les Barbares demeuraient debout à les contempler comme des statues; mais l'un d'eux s'étant, dit-on, avisé de passer doucement la main sur la barbe de Marcus Papirius, qui, suivant l'usage du temps, la portait fort longue, celui-ci frappa de son bâton d'ivoire la tête du Gaulois, dont il excita le courroux : ce fut par lui que commença le carnage, et presque aussitôt tous les autres furent égorgés sur leurs chaises curules. [10] Les sénateurs massacrés, on n'épargna plus rien de ce qui respirait; on pilla les maisons, et, après les avoir dévastées, on les incendia. 

XLII Le pillage et l'incendie de Rome. 

[1] Au reste, soit que tous n'eussent point le désir de détruire la ville, soit que les chefs gaulois n'eussent voulu incendier quelques maisons que pour effrayer les esprits, dans l'espoir que l'attachement des assiégés pour leurs demeures les amènerait à se rendre, [2] soit enfin qu'en ne brûlant pas la ville entière ils voulussent se faire, de ce qu'ils auraient laissé debout, un moyen de fléchir l'ennemi, le feu ne marcha le premier jour ni sur une aussi grande étendue, ni avec autant de rapidité qu'il est d'usage dans une ville conquise. [3] Pour les Romains, voyant de la citadelle l'ennemi remplir la ville, et courir çà et là par toutes les rues; témoins à chaque instant, d'un côté ou d'un autre, d'un nouveau désastre, ils ne pouvaient plus ni maîtriser leurs âmes ni suffire aux diverses impressions que la vue et l'ouïe leur apportaient. [4] Partout où les cris de l'ennemi, les lamentations des femmes et des enfants, le bruit de la flamme et le fracas des toits croulants, appelaient leur attention, effrayés de toutes ces scènes de deuil, ils tournaient de ce côté leur esprit, leur visage et leurs yeux, comme si la fortune les eût placés là pour assister au spectacle de la chute de leur patrie, en ne leur laissant rien que leur corps à défendre; [5] d'autant plus à plaindre que ne le furent jamais d'autres assiégés, que bien qu'investis hors de leur ville, ils voyaient tout ce qu'ils possédaient au pouvoir de l'ennemi. [6] La nuit ne fut pas plus calme que l'affreuse journée qu'elle suivait; ensuite le jour succéda à cette nuit agitée, et il ne se passa pas un moment où ils n'eussent à contempler quelque nouveau désastre. [7] Cependant, malgré les maux dont ils étaient accablés et écrasés, leurs âmes ne plièrent point; et quand la flamme eut tout détruit, tout nivelé, ils songèrent encore à défendre bravement cette pauvre et faible colline qu'ils occupaient, dernier rempart de leur liberté; [8] puis, s'habituant à des maux qui renaissaient chaque jour, ils finirent par en perdre le sentiment, et par concentrer leurs regards sur ces armes, leur dernière espérance, sur ce fer qu'ils avaient dans leurs mains.

XLIII Assaut du Capitole. 

[1] Les Gaulois, après avoir, pendant plusieurs jours, fait une folle guerre contre les maisons de la ville, voyant debout encore, au milieu de l'incendie et des ruines de la cité conquise, des ennemis en armes que tant de désastres n'avalent pas effrayés, et qu'on ne pourrait réduire que par la force, résolurent de tenter une dernière épreuve, et d'attaquer la citadelle. [2] Au point du jour, à un signal donné, toute cette multitude se rassemble au forum, où elle se range en bataille; puis, poussant un cri et formant la tortue, ils montent vers la citadelle. Les Romains se préparent avec ordre et prudence à les recevoir; ils placent des renforts à tous les points accessibles, opposent leur plus vaillante jeunesse partout où les enseignes s'avancent, et laissent monter l'ennemi, persuadés que plus il aura gravi de ces roches ardues, plus il sera facile de l'en faire descendre. [3] Ils s'arrêtent vers le milieu de la colline, et, de cette hauteur, dont la pente les portait d'elle-même sur l'ennemi, s'élançant avec impétuosité, ils tuent et renversent les Gaulois, de telle sorte que jamais depuis, ni ensemble, ni séparément, ils ne tentèrent une attaque de ce genre. [4] Renonçant donc à tout espoir d'emporter la place par la force des armes, ils se disposent à en faire le siège : mais, dans leur imprévoyance, ils venaient de brûler avec la ville tout le blé qui se trouvait à Rome, et pendant ce temps, tous les grains des campagnes avaient été recueillis et transportés à Véies. [5] En conséquence, l'armée se partage; une partie s'éloigne et va butiner chez les nations voisines; l'autre demeure pour assiéger la citadelle, et les fourrageurs de la campagne sont tenus de fournir à sa subsistance. [6] La fortune elle-même conduisit à Ardée, pour leur faire éprouver la valeur romaine, ceux des Gaulois qui partirent de Rome; Ardée était le lieu d'exil de Camille. [7] Tandis que plus affligé des maux de sa patrie que de son propre sort, il usait là ses jours à accuser les dieux et les hommes, s'indignant et s'étonnant de ne plus retrouver ces soldats intrépides qui, avec lui, avaient pris Véies et Faléries, et qui, toujours, dans les autres guerres, s'étaient fait distinguer encore plus par leur courage que par leur bonheur, [8] tout à coup il apprend qu'une armée gauloise s'avance, et qu'effrayés de son approche, les Ardéates tiennent conseil. Comme entraîné par une inspiration divine, lui, qui jusqu'alors s'était abstenu de paraître dans toutes les réunions de ce genre, il accourut au milieu de leur assemblée. 

XLIV Discours de Camille à l'assemblée des Ardéates. 

[1] "Ardéates, dit-il, mes vieux amis, et mes nouveaux concitoyens, puisqu'ainsi l'ont voulu vos bienfaits et ma fortune, n'allez pas croire que j'aie oublié ma situation en venant ici; mais l'intérêt et le péril commun font un devoir à chacun, dans ces circonstances critiques, de contribuer, autant qu'il est en son pouvoir, au salut général. [2] Et quand pourrai-je reconnaître les immenses services dont vous m'avez comblé, si j'hésite aujourd'hui ? Où pourrai-je vous servir, sinon dans la guerre ? C'est par cet unique talent que je me suis soutenu dans ma patrie; et, invaincu à la guerre, c'est durant la paix que j'ai été chassé par mes ingrats concitoyens. [3] Pour vous, Ardéates, l'occasion se présente et de reconnaître les anciens et importants bienfaits du peuple romain, que vous n'avez point oubliés, et qu'il n'est pas besoin de rappeler à vos mémoires, et d'acquérir en même temps à votre ville des alliés qui s'en souviennent, une grande gloire militaire aux dépens de l'ennemi commun. [4] Ces hommes dont les hordes confuses arrivent vers nous, tiennent de la nature une taille et un courage au-dessus de l'ordinaire, mais ils manquent de constance, et sont dans le combat plus effrayants que redoutables. [5] Le désastre même de Rome en est la preuve : elle était ouverte quand ils l'ont prise : de la citadelle et du Capitole, une poignée d'hommes les arrête; et, déjà vaincus par l'ennui du siège, ils s'éloignent et se jettent errants sur les campagnes. Chargés de viandes et de vins, dont ils se gorgent avidement, [6] quand la nuit survient, ils se couchent au bord des ruisseaux, sans retranchements, ni gardes, ni sentinelles, comme des bêtes sauvages; et maintenant leur imprévoyance habituelle est encore augmentée par le succès. [7] Si vous avez à coeur de défendre vos murailles, si vous ne voulez pas souffrir que tout ce pays devienne la Gaule, à la première veille, prenez tous les armes, et suivez-moi, je ne dis pas au combat, mais au carnage : si je ne vous les livre enchaînés par le sommeil et bons à égorger comme des moutons, je consens à recevoir d'Ardée la même récompense que j'ai reçue de Rome." 

XLV Les Ardéates, sous la conduite de Camille, partient au secours de Rome. 

[1] Amis et ennemis savaient que Camille était le premier homme de guerre de cette époque. L'assemblée levée, ils réparent leurs forces, se tiennent prêts, et, au signal donné, dans le silence de la première nuit, ils viennent tous aux portes se ranger sous les ordres de Camille. [2] Ils sortent, et, non loin de la ville, comme il avait prédit, trouvant le camp des Gaulois sans défense, sans gardes, ils s'y élancent en poussant des cris. [3] Nulle part il n'y a combat, c'est partout un carnage : on égorge des corps nus et engourdis de sommeil; et si les plus éloignés se réveillent et s'arrachent de leur couche, ignorant de quel côté vient l'attaque, ils fuient épouvantés, et plusieurs même vont aveuglément se jeter au milieu des ennemis; un grand nombre s'étant échappé sur le territoire d'Antium, où ils se dispersent, les habitants font une sortie et les enveloppent. [4] Il y eut sur le territoire de Véies pareil massacre des Étrusques, qui, sans pitié pour une ville depuis près de quatre cents ans leur voisine, écrasée par un ennemi jusqu'alors inconnu, avaient choisi ce moment pour faire des incursions sur le territoire de Rome, et qui chargés de butin, sa proposaient d'attaquer Véies, où était la garnison, dernier espoir du nom romain. [5] Les soldats romains les avaient vus errer dans les campagnes, revenir en une seule troupe en poussant leur butin devant eux, et ils apercevaient leur camp placé non loin de Véies : [6] ils éprouvèrent d'abord un sentiment d'humiliation, puis ils s'indignèrent de cet outrage, et la colère les prit : "Les Étrusques, desquels ils avaient détourné la guerre gauloise pour l'attirer sur eux, osaient se jouer de leur malheur." [7] N'étant plus maîtres d'eux-mêmes, ils voulaient faire à l'instant une sortie; mais, contenus par le centurion Quintus Caedicius qu'ils avaient choisi pour les commander, ils remirent leur vengeance à la nuit. [8] Il n'y manqua qu'un chef égal à Camille; du reste, ce fut la même marche et le même succès. Ensuite, prenant pour guides des prisonniers échappés au massacre de la nuit, ils se dirigent contre une autre troupe d'Étrusques vers les Salines, les surprennent la nuit suivante, en font un plus grand carnage encore, et, après cette double victoire, rentrent triomphants dans Véies. 

XLVI Exploit de C. Fabius Dorso. Camille est désigné comme dictateur. 

[1] Cependant, à Rome, le siège continuait mollement, et des deux côtés on s'observait sans agir, les Gaulois se contentant de surveiller l'espace qui séparait les postes, et d'empêcher par ce moyen qu'aucun des ennemis ne pût s'échapper; quand tout à coup un jeune Romain vint appeler sur lui l'admiration de ses compatriotes et celle de l'ennemi. [2] Un sacrifice annuel avait été institué par la famille Fabia sur le mont Quirinal. Voulant faire ce sacrifice, Gaius Fabius Dorso, la toge ceinte à la manière des Gabiens, et tenant ses dieux à la main, descend du Capitole, sort et traverse les postes ennemis, et sans s'émouvoir de leurs cris, de leurs menaces, arrive au mont Quirinal; [3] puis, l'acte solennel entièrement accompli, il retourne par le même chemin, le regard et la démarche également assurés, s'en remettant à la protection des dieux dont il avait gardé le culte au mépris de la mort même; il rentre au Capitole auprès des siens, à la vue des Gaulois étonnés d'une si merveilleuse audace, ou peut-être pénétrés d'un de ces sentiments de religion auxquels ce peuple est loin d'être indifférent. [4] À Véies, cependant, le courage et même les forces augmentaient de jour en jour : à chaque instant y arrivaient non seulement des Romains accourus des campagnes où ils erraient dispersés depuis la défaite d'Allia et la prise de Rome, mais encore des volontaires accourus en foule du Latium, afin d'avoir leur part du butin. [5] L'heure semblait enfin venue de reconquérir la patrie et de l'arracher aux mains de l'ennemi; nais à ce corps vigoureux une tête manquait. [6] Le lieu même leur rappelait Camille; là se trouvaient la plupart des soldats qui sous ses ordres et sous ses auspices avaient obtenu tant de succès; et Caedicius déclarait qu'il n'avait pas besoin que quelqu'un des dieux ou des hommes lui retirât le commandement, qu'il n'avait pas oublié ce qu'il était, et qu'il réclamait un chef. [7] On résolut d'une commune voix de rappeler Camille d'Ardée, après avoir consulté au préalable le sénat qui était à Rome; tant on conservait, dans une situation presque désespérée, de respect pour la distinction des pouvoirs. [8] Mais ce n'était qu'avec de grands dangers qu'on pouvait passer à travers les postes ennemis. Pontius Cominus, jeune homme entreprenant, s'étant fait donner cette commission, se plaça sur des écorces que le courant du Tibre porta jusqu'à la ville; [9] là, gravissant le rocher le plus rapproché de la rive, et que, par cette raison même, l'ennemi avait négligé de garder, il pénètre au Capitole, et, conduit vers les magistrats, il leur expose le message de l'armée. [10] Ensuite, chargé d'un décret du sénat, par lequel il était ordonné aux comices assemblés par curies de rappeler de l'exil et d'élire sur-le-champ, au nom du peuple, Camille dictateur, afin que les soldats eussent le général de leur choix, Pontius, reprenant le chemin par où il était venu, retourna à Véies. [11] Des députés qu'on avait envoyés à Camille le ramenèrent d'Ardée à Véies; ou plutôt [car il est plus probable qu'il ne quitta point Ardée avant d'être assuré que la loi était rendue, puisqu'il ne pouvait rentrer sur le territoire romain sans l'ordre du peuple, ni prendre les auspices à l'armée qu'il ne fût dictateur] la loi fut portée par les curies, et Camille élu dictateur en son absence. 

XLVII Les oies du Capitole. 

[1] Tandis que ces choses se passaient à Véies, à Rome la citadelle et le Capitole furent en grand danger. [2] En effet, les Gaulois, soit qu'ils eussent remarqué des traces d'homme à l'endroit où avait passé le messager de Véies, soit qu'ils eussent découvert d'eux-mêmes que près du temple de Carmentis la roche était d'accès facile, profilant d'une nuit assez claire, et se faisant précéder d'un homme non armé pour reconnaître le chemin, ils s'avancèrent en lui tendant leurs armes dans les endroits difficiles; et s'appuyant, se soulevant, se tirant l'un l'autre, suivant que les lieux l'exigeaient, ils parvinrent jusqu'au sommet. [3] Ils gardaient d'ailleurs un si profond silence, qu'ils trompèrent non seulement les sentinelles, mais même les chiens, animal qu'éveille le moindre bruit nocturne. [4] Mais ils ne purent échapper aux oies sacrées de Junon, que, malgré la plus cruelle disette, on avait épargnées; ce qui sauva Rome. Car, éveillé par leurs cris et par le battement de leurs ailes, Marcus Manlius, qui trois ans auparavant avait été consul, et qui s'était fort distingué dans la guerre, s'arme aussitôt, et s'élance en appelant aux armes ses compagnons : et, tandis qu'ils s'empressent au hasard, lui, du choc de son bouclier, renverse un Gaulois qui déjà était parvenu tout en haut. [5] La chute de celui-ci entraîne ceux qui le suivaient de plus près; et pendant que les autres, troublés, et jetant leurs armes, se cramponnent avec les mains aux rochers contre lesquels ils s'appuient, Manlius les égorge. Bientôt, les Romains réunis accablent l'ennemi de traits et de pierres qui écrasent et précipitent jusqu'en bas le détachement tout entier. [6] Le tumulte apaisé, le reste de la nuit fut donné au repos; autant du moins que le permettait l'agitation des esprits, que le péril, bien que passé, ne laissait pas d'émouvoir. [7] Au point du jour, les soldats furent appelés et réunis pat le clairon autour des tribuns militaires; et comme on devait à chacun le prix de sa conduite, bonne ou mauvaise, Manlius le premier reçut les éloges et les récompenses que méritait sa valeur; et cela non seulement des tribuns, mais de tous les soldats ensemble [8] qui lui donnèrent chacun une demi-livre de farine et une petite mesure de vin qu'ils portèrent dans sa maison située près du Capitole. Ce présent paraît bien chétif, mais dans la détresse où l'on se trouvait, c'était une très grande preuve d'attachement, chacun retranchant sur sa nourriture et refusant à son corps une subsistance nécessaire, afin de rendre honneur à un homme. [9] Ensuite on cita les sentinelles peu vigilantes qui avaient laissé monter l'ennemi. Quintus Sulpicius, tribun des soldats, avait annoncé qu'il les punirait tous suivant la coutume militaire; mais, sur les réclamations unanimes des soldats, qui s'accordaient à rejeter la faute sur un seul, il fit grâce aux autres : le vrai coupable fut, avec l'approbation générale, précipité de la roche Tarpéienne. [11] Dès ce moment, les deux partis redoublèrent de vigilance; les Gaulois, parce qu'ils connaissaient maintenant le secret des communications entre Véies et Rome; les Romains, par le souvenir du danger de cette surprise nocturne. 

XLVIII L'armée romaine du Capitole se libère moyennant rançon. 

[1] Mais parmi tous les maux divers qui sont inséparables de la guerre et d'un long siège, c'est la famine qui faisait le plus souffrir les deux armées : [2] les Gaulois étaient, de plus, en proie aux maladies pestilentielles. Campés dans un fond entouré d'éminences, sur un terrain brûlant que tant d'incendies avaient rempli d'exhalaisons enflammées, et où le moindre souffle du vent soulevait non pas de la poussière, mais de la cendre, [3] l'excès de cette chaleur suffocante, insupportable pour une nation accoutumée à un climat froid et humide, les décimait comme ces épidémies qui ravagent les troupeaux. Ce fut au point que, fatigués d'ensevelir les morts l'un après l'autre, ils prirent le parti de les brûler pêle-mêle; et c'est de là que ce quartier a pris le nom de "Quartier des Gaulois". [4] Ils firent ensuite avec les Romains une trêve pendant laquelle les généraux permirent les pourparlers entre les deux partis : et comme les Gaulois insistaient souvent sur la disette, qui, disaient-ils, devait forcer les Romains à se rendre, on prétend que pour leur ôter cette pensée, du pain fut jeté de plusieurs endroits du Capitole dans leurs postes. [5] Mais bientôt il devint impossible de dissimuler et de supporter plus longtemps la famine. Aussi tandis que le dictateur fait en personne des levées dans Ardée, qu'il ordonne à Lucius Valérius, maître de la cavalerie, de partir de Véies avec l'armée, et qu'il prend les mesures et fait les préparatifs nécessaires pour attaquer l'ennemi sans désavantage, [6] la garnison du Capitole, qui, épuisée de gardes et de veilles, avait triomphé de tous les maux de l'humanité, mais à qui la nature ne permettait pas de vaincre la faim, regardait chaque jour au loin s'il n'arrivait pas quelque secours amené par le dictateur. [7] Enfin, manquant d'espoir aussi bien que de vivres, les Romains, dont le corps exténué fléchissait presque, quand ils se rendaient à leurs postes, sous le poids de leurs armes, décidèrent qu'il fallait, à quelque condition que ce fût, se rendre ou se racheter; et d'ailleurs les Gaulois faisaient entendre assez clairement qu'il ne faudrait pas une somme bien considérable pour les engager à lever le siège. [8] Alors le sénat s'assembla, et chargea les tribuns militaires de traiter. Une entrevue eut lieu entre le tribun Quintus Sulpicius et Brennus, chef des Gaulois; ils convinrent des conditions, et mille livres d'or furent la rançon de ce peuple qui devait bientôt commander au monde. [9] À cette transaction déjà si honteuse, s'ajouta une nouvelle humiliation : les Gaulois ayant apporté de faux poids que le tribun refusait, le Gaulois insolent mit encore son épée dans la balance, et fit entendre cette parole si dure pour des Romains : "Malheur aux vaincus !." 

XLIX Arrivée providentielle de Camille. 

[1] Mais les dieux et les hommes ne permirent pas que les Romains vécussent rachetés. En effet, par un heureux hasard, cet infâme marché n'était pas entièrement consommé, et, à cause des discussions qui avaient eu lieu, tout l'or n'était pas encore pesé, quand survient !e dictateur : il ordonne aux Romains d'emporter l'or, aux Gaulois de se retirer. [2] Comme ceux-ci résistaient en alléguant le traité, Camille répond qu'un traité conclu depuis sa nomination à la dictature, sans son autorisation, par un magistrat d'un rang inférieur, est nul, et annonce aux Gaulois qu'ils aient à se préparer au combat. [3] Il ordonne aux siens de jeter en monceau tous les bagages et d'apprêter leurs armes : c'est par le fer et non par l'or qu'ils doivent recouvrer la patrie; ils ont devant les yeux leurs temples, leurs femmes, leurs enfants, le sol de la patrie dévasté par la guerre, en un mot tout ce qu'il est de leur devoir de défendre, de reconquérir et de venger. [4] Il range ensuite son armée, suivant la nature du terrain, sur l'emplacement inégal de la ville à demi détruite; et de tous les avantages que l'art militaire pouvait choisir et préparer, il n'en oublie aucun pour ses troupes. [5] Les Gaulois, dans le désordre d'une surprise, prennent les armes et courent sur les Romains avec plus de fureur que de prudence. Mais la fortune avait tourné, et désormais la faveur des dieux et la sagesse humaine étaient pour Rome; aussi, dès le premier choc, les Gaulois sont aussi promptement défaits qu'eux-mêmes avaient vaincu sur les bords de l'Allia. [6] Ensuite une autre action plus régulière s'engage près de la huitième borne du chemin de Gabies où ils s'étaient ralliés dans leur déroute, et, sous la conduite et les auspices de Camille, ils sont encore vaincus. Là le carnage n'épargna rien; le camp fut pris, et pas un seul homme n'échappa pour porter la nouvelle de ce désastre. [7] Le dictateur, après avoir recouvré Rome sur l'ennemi, revint en triomphe dans la ville; et au milieu des naïves saillies que les soldats improvisent, ils l'appellent Romulus, et père de la patrie, et second fondateur de Rome : titres aussi glorieux que mérités. [8] Après avoir sauvé Rome dans la guerre, il la sauva encore pendant la paix, en empêchant qu'on émigrât à Véies, projet que les tribuns appuyaient plus vivement que jamais depuis l'incendie de la ville, et pour lequel le peuple n'était que trop porté. [9] Ce fut là le motif qui le détourna d'abdiquer la dictature après son triomphe, le sénat le conjurant de ne pas laisser la république dans cette position incertaine. 

L Règlement des affaires religieuses. 

[1] Avant toute chose, comme il était observateur zélé des pratiques religieuses, il occupa le sénat des devoirs que l'on avait à remplir envers les dieux immortels, et fit rendre ce sénatus-consulte : [2] "Tous les temples, parce que l'ennemi les a possédés, seront retracés, reconstruits, purifiés par l'expiation; et les duumvirs chercheront dans les livres saints les formules de ces cérémonies expiatoires. [3] On admettra les Caerites au droit d'hospitalité en reconnaissance de ce qu'ils ont recueilli les objets du culte et les prêtres du peuple romain, et de ce que, par le bienfait de ce peuple, le culte des dieux immortels s'est continué sans interruption. [4] On célébrera des jeux Capitolins, en reconnaissance de ce que Jupiter, très bon, très grand, a, dans un péril extrême, protégé sa demeure et la citadelle du peuple romain; et à cet effet, Marcus Furius, dictateur, établira un collège de prêtres choisis parmi ceux qui habitent au Capitole et dans la citadelle." [5] Une expiation fut également ordonnée en mémoire de cette voix qu'on avait entendue, avant la guerre gauloise, annoncer pendant la nuit les désastres de Rome, et qu'on n'avait pas écoutée; on décréta qu'un temple serait élevé dans la rue Neuve en l'honneur d'Aius Locutius. [6] Comme l'or repris sur les Gaulois, et celui des temples qu'on avait transporté à la hâte dans une chapelle de Jupiter, ne pouvait, à cause de la confusion des souvenirs, être remis en sa première place, on le déclara tout entier sacré, et l'on décida qu'il serait déposé sous le trône de Jupiter. [7] Déjà auparavant l'esprit religieux de la ville s'était manifesté de la même façon, quand, l'or manquant an trésor pour compléter la rançon promise aux Gaulois, les matrones recueillirent et offrirent leur or afin qu'il ne fût point touché à celui des dieux. Des actions de grâces furent rendues aux matrones, auxquelles ou accorda en outre un honneur jusque là réservé aux hommes : le droit à un éloge solennel après leur mort. [8] Ayant accompli ces pieux devoirs et terminé toutes les choses pour lesquelles il avait eu besoin du concours du sénat, Camille, voulant en finir avec les tribuns qui ne cessaient d'agiter le peuple en l'engageant à laisser là des ruines et à émigrer à Véies, prête à le recevoir, se rend à l'assemblée, accompagné de l'ordre entier du sénat, monte à la tribune et prononce ces paroles : 

LI Discours de Camille à l'assemblée du peuple. 

[1] "Il m'est si pénible, Romains, d'avoir à disputer avec les tribuns du peuple, que, tant que j'ai vécu à Ardée, je n'ai eu, dans cet exil si triste, d'autre consolation que de me voir loin de tous ces débats; et pour cet unique motif, alors même que j'eusse été rappelé par une décision du sénat et par l'ordre du peuple, je ne serais jamais rentré dans Rome. [2] Aujourd'hui même si je suis revenu parmi vous, ce n'est pas ma volonté qui a changé, c'est votre fortune qui m'a ramené; il s'agissait de maintenir la patrie dans son antique siège, et non pas d'y reprendre ma place. Et maintenant j'aurais plaisir à me reposer et à me taire, si je n'avais encore à lutter pour la patrie : lui manquer, avec une vie à lui offrir, pour tout autre ce serait une honte; ce serait un crime pour Camille. [3] Pourquoi donc, en effet, l'avons-nous reconquise ? Pourquoi l'avons-nous arrachée aux mains de l'ennemi qui l'assiégeait, si, après l'avoir recouvrée, nous l'abandonnons ? Lorsque les Gaulois étaient vainqueurs, lorsqu'ils avaient en leur pouvoir toute la ville, le Capitole et la citadelle ont eu pour hôtes, pour défenseurs, les dieux et les enfants de Rome; et à présent que les Romains sont vainqueurs, que la ville est affranchie, l'on déserterait la citadelle et le Capitole; et nos succès causeraient plus de désolation dans cette ville, que n'en ont causé nos revers ! [4] Certes, alors même que nous n'aurions pas des coutumes religieuses établies en même temps que cette ville, et transmises de main en main jusqu'à nous, l'intervention de la divinité a été si manifeste dans cette crise de Rome, que seule, à mon sens, elle aurait dû guérir en nous toute indifférence pour les dieux et pour leur culte. [5] Considérez en effet les événements heureux ou malheureux de ces dernières années, vous verrez toujours le succès accompagner le respect des dieux, et le revers l'irréligion. [6] D'abord, cette guerre de Véies, qui nous a coûté tant d'années et de travaux, elle n'a fini qu'alors seulement que, d'après l'avis des dieux, on a desséché le lac d'Albe. [7] Et pour parler des derniers malheurs de notre ville, sont-ils venus avant que nous eussions méprisé cette voix envoyée du ciel pour lui prédire l'arrivée des Gaulois, avant que le droit des gens eût été violé par nos députés, avant qu'en présence d'un attentat qu'il fallait punir, nous eussions montré un si lâche oubli des dieux ? [8] Aussi, vaincus, asservis, rachetés, nous avons été si durement châtiés par les dieux et par les hommes que nos malheurs ont été un enseignement pour le monde. Enfin l'adversité nous a fait penser à la religion. [9] Nous nous sommes réfugiés au Capitole, auprès des dieux, dans le séjour de Jupiter, très bon, très grand; et, dans la ruine de nos fortunes, ne songeant qu'à nos trésors sacrés, nous les avons cachés sous terre, ou transportés dans les villes voisines et dérobés à la vue de l'ennemi. Le culte des dieux, malgré l'abandon des dieux et des hommes, n'a pas été interrompu par nous. [10] En récompense ils nous ont rendu la patrie, la victoire, et cette antique gloire de nos armes que nous avions perdue; et à l'ennemi, qui, aveuglé par l'avarice, trahissait pour un peu d'or ses traités et sa foi, ils ont envoyé la terreur, la fuite et le massacre. 

LII Discours de Camille à l'assemblée du peuple [suite]. 

[1] "Eh quoi ! Romains, vous voyez les effets merveilleux de la religion ou de l'impiété dans les choses humaines, et, à peine arrachés à ce premier naufrage de nos fautes et de nos malheurs, vous ne pressentez pas à quel abîme nous courons encore ! [2] Nous avons une ville fondée sur la foi des auspices et des augures; il n'y a pas un seul endroit dans ses murs qui ne soit plein des dieux et de leur culte; nos sacrifices solennels ont leurs jours aussi fixes que les lieux où ils doivent s'accomplir. [3] Pourriez-vous, Romains, délaisser tous ces dieux de la patrie et des familles ? Que vous imitez mal Gaius Fabius, ce noble jeune homme, qui, naguère, durant le siège, excita si fort l'admiration de l'ennemi et la vôtre, quand, sortant de la citadelle, il alla à travers les traits des Gaulois, accomplir le sacrifice solennel de la famille Fabia sur le mont Quirinal ! [4] Comment ! tandis que la religion d'une famille a triomphé des obstacles de la guerre même, vous consentiriez à délaisser en pleine paix la religion de la patrie et les dieux de Rome ! et les pontifes et les flamines auraient moins de souci des saintes solennités de la république, qu'un simple citoyen des pieuses pratiques de sa maison ! [5] Mais, dira-t-on peut-être, ou nous remplirons à Véies tous ces devoirs, ou nous enverrons nos prêtres ici pour les remplir. L'un et l'autre de ces deux partis violerait également des coutumes sacrées; [6] et, pour ne pas énumérer toutes nos fêtes et tous nos dieux, est-ce que, au banquet de Jupiter, le pulvinar peut être placé ailleurs qu'au Capitole ? [7] Que dirai-je des feux éternels de Vesta, et de cette statue gardée en son temple comme gage de la durée de l'empire ? Rappellerai-je vos boucliers, Mars Gradivus, et toi, Quirinus, père des Romains ? Abandonnerons-nous aux profanations toutes ces choses consacrées, aussi anciennes que notre ville, et dont quelques-unes le sont plus que notre ville même ? [8] Voyez quelle différence entre nous et nos ancêtres ! Ils nous ont transmis l'obligation de célébrer certaines cérémonies qu'ils trouvèrent établies sur le mont Albain et dans Lavinium. Est-ce que ces institutions religieuses que leur piété craignit de transférer des cités ennemies dans Rome et au milieu de nous, nous pourrions sans profanation les transférer à Véies, dans une ville ennemie ? [9] Recueillez vos souvenirs, et comptez combien de sacrifices nous avons recommencés, parce qu'il y avait eu dans les rites des ancêtres quelque omission fortuite ou causée par la négligence. Récemment encore, lors du prodige du lac d'Albe, n'est-ce point la restauration des saintes cérémonies et la reprise des auspices qui sauvèrent la république que la guerre de Véies avait épuisée ? [10] Que dis-je ? n'est-ce point par un pieux souvenir de nos vieilles traditions religieuses que nous avons transporté à Rome des dieux étrangers et que nous en avons institué de nouveaux ? Avec quelle pompe et quel éclat, au milieu de quel admirable concours de matrones, Junon Reine, ramenée de Véies, a été naguère placée sur l'Aventin ! [11] Nous avons aussi décrété un temple à Aius Locutius en mémoire de cette voix céleste entendue dans la rue Neuve. Aux autres solennités nous avons ajouté les jeux Capitolins, pour lesquels nous avons établi, avec l'autorisation du sénat, un nouveau collège. Qu'était-il besoin de tout cela, si nous devions suivre les Gaulois et déserter les murs de Rome, si ce n'est pas de notre plein gré que nous sommes demeurés au Capitole pendant ce siège de plusieurs mois, si c'est la crainte seule de l'ennemi qui nous y a retenus ? [13] Je vous parle du culte et des temples; que dirai-je des prêtres ! ne songez-vous donc pas combien leur déplacement serait sacrilège ? Les Vestales n'ont que leur temple pour demeure, et la prise seule de la ville a pu les en faire sortir. Le flamine de Jupiter ne peut rester une seule nuit hors de la ville sans crime, [14] et ces prêtres, de Romains qu'ils sont, vous les ferez Véiens ! et tes Vestales t'abandonneront, ô Vesta ! et le flamine, en habitant la terre étrangère, se rendra chaque nuit coupable d'un crime dont l'expiation retombera sur lui et sur la république ! [15] Que dirai-je des diverses pratiques consacrées par les auspices et presque toutes célébrées dans l'enceinte de nos murs, que nous livrons à l'oubli ou au mépris ? Les comices par curies pour l'administration de la guerre, les comices par centuries pour l'élection des consuls et des tribuns militaires, où les tenir avec les auspices, sinon dans le lieu accoutumé ? [17] les transporterons-nous à Véies ? ou faudra-t-il que pour se rendre aux comices, le peuple revienne à grand-peine dans cette ville délaissée des dieux et des hommes ? 

LIII Discours de Camille à l'assemblée du peuple [suite]. 

[1] "Mais, dit-on, c'est la nécessité qui nous force d'abandonner une ville dévastée par l'incendie et en ruines, et d'émigrer à Véies, où tout est prêt à nous recevoir : il ne faut pas que la reconstruction de Rome soit un sujet de vexation pour le pauvre peuple. [2] Cette objection est plus spécieuse que fondée, je n'ai pas besoin de le dire, vous le sentez de reste, Romains; car vous n'avez pas oublié qu'avant l'arrivée des Gaulois, alors que nos édifices publics et privés n'avaient encore éprouvé aucun dommage, alors que Rome était encore debout et vivante, on avait déjà proposé d'émigrer à Véies. [3] Et voyez quelle différence entre mes sentiments et les vôtres, tribuns ! Vous, ce qu'on n'a point dû faire, même alors, vous pensez qu'on doit à tout prix le faire aujourd'hui; moi, au contraire [et ne vous récriez pas avant d'avoir entendu ce que j'ai à dire], alors même qu'il eût été bon d'émigrer quand Rome était tout entière intacte, je soutiendrais que nous ne devons pas aujourd'hui abandonner ses ruines. [4] Car alors la victoire nous autorisait à émigrer dans une ville que nous avions conquise : ce prétexte était glorieux pour nous et pour nos descendants; aujourd'hui, cette émigration serait pour nous une tache et une honte, et une gloire pour les Gaulois. [5] On ne dira point que, vainqueurs, nous avons quitté notre patrie; mais que, vaincus, nous l'avons perdue; que la déroute sur l'Allia, que la prise de la ville, que le siège du Capitole nous ont mis dans la nécessité d'abandonner nos pénates, de fuir et de nous exiler d'un lieu que nous ne pouvions plus défendre; on dira que cette Rome, que les Gaulois ont pu détruire, les Romains n'ont pas pu la relever ! [6] Il ne manque plus rien, sinon qu'ils reviennent avec de nouvelles troupes [car on dit leur multitude innombrable], qu'ils aient la fantaisie d'habiter cette ville prise par eux, abandonnée par vous, et que vous les laissiez faire ! [7] Mais, sans parler des Gaulois, s'il plaisait à vos vieux ennemis, aux Èques et aux Volsques de venir s'établir dans Rome, souffririez-vous qu'ils se fissent Romains, tandis que vous seriez Véiens ? Aimez-vous mieux garder à vous ce désert de ruines que d'y voir rebâtir une ville par l'ennemi ? En vérité, je ne sais lequel de ces deux partis serait le plus sacrilège. Ces crimes, ces opprobres, vous êtes prêts à les accepter pour vous éviter les ennuis d'une reconstruction. [8] Quand même, en toute la ville, il ne pourrait se trouver un séjour plus commode ou plus spacieux que cette cabane de notre fondateur, ne vaudrait-il pas mieux encore, comme des bergers et des paysans, habiter des cabanes où vous seriez entourés de vos dieux et de vos pénates, que de vous condamner, vous, nation, à l'exil ? [9] Nos ancêtres, qui n'étaient qu'une troupe d'étrangers et de pasteurs, dans un temps où l'on ne voyait sur ces plages que des bois et des marais, ont bâti en quelques jours une ville nouvelle; et nous, quand le Capitole et la citadelle sont encore intacts, quand les temples des dieux sont encore debout, il nous répugne de rebâtir quelques maisons incendiées ! Et ce que ferait chacun de nous en particulier, si le feu dévorait son logis, nous refusons en masse de le faire après l'incendie de la cité ! 

LIV Discours de Camille à l'assemblée du peuple [suite]. 

[1]"Mais, pour finir, si la malveillance, si le hasard allume un incendie dans Véies, et que, chassées par le vent [ce qui est possible], les flammes consument une grande partie de la ville, irons-nous chercher un autre séjour, irons-nous émigrer à Fidènes, à Gabies, ou dans quelque autre ville ? [2] Ainsi ce n'est pas au sol de la patrie, à cette terre que nous appelons notre mère, que nous sommes attachés; ce que nous aimons comme la patrie, c'est un terrain où s'élèvent des maisons ! [3] Pour moi, je vous l'avoue, si j'ai oublié votre injustice, je me rappelle mon malheur; dans mon exil, toutes les fois que la patrie se représentait à ma pensée, c'était toujours avec le regret de ne plus trouver devant moi ces collines, ce Tibre, ce paysage, ces plaines, auxquels mes yeux étaient si accoutumés, et ce ciel qui avait éclairé mon berceau et les heureux jours de mon enfance. Ah ! croyez-moi, puissiez-vous plutôt être retenus aujourd'hui par l'attachement qu'inspire des objets si doux, que languir quelque jour du regret de les avoir abandonnés ! [4] Ce n'est pas sans raison que les dieux et les hommes ont choisi ce lieu pour l'emplacement de Rome : l'extrême salubrité de ses coteaux, les grands avantages d'une rivière par où descendent d'un côté les récoltes du continent, et par où arrivent de l'autre les approvisionnements de la mer; cette mer, suffisamment proche pour les facilités du commerce, et trop éloignée pour nous exposer aux insultes des flottes étrangères; une position au centre de l'Italie, et qui semble se prêter d'elle-même aux accroissements de notre puissance. [5] Aussi voyez le rapide agrandissement d'une cité si nouvelle. Voilà trois cent soixante-cinq ans, Romains, que cette ville existe; durant ce temps, vous n'avez cessé d'avoir la guerre avec toutes les antiques nations qui vous entourent, et cependant, sans parler des villes isolées, ni les Èques unis aux Volsques, ni leurs cités puissantes, ni l'Étrurie entière, si redoutable sur terre et sur mer, et qui embrasse d'une mer à l'autre toute la largeur de l'Italie, n'ont pu lutter contre vous. [6] Après tant d'épreuves si heureuses, quelle raison funeste vous pousserait à en recommencer d'autres ? Vous pourriez emporter ailleurs avec vous votre courage; mais vous ne pourriez emporter la fortune de ces lieux. [7] Ici est le Capitole, où fut jadis trouvée cette tête d'homme qui, au dire des devins, annonçait qu'à cette place serait la tête du monde, la souveraine des empires : ici la Jeunesse et le dieu Terme, lorsque les augures transportèrent ailleurs les dieux du Capitole, refusèrent de quitter leur place, à la grande joie de nos pères; ici sont les feux de Vesta, les boucliers sacrés descendus du ciel, et tous ces dieux dont la faveur vous quitte du moment que vous les quittez." 

LV Reconstruction de Rome. 

[1] D'autres discours de Camille, mais principalement ces considérations tirées de la religion, faisaient impression sur la multitude. Un mot, qui sembla tomber du ciel, acheva de lever toutes les incertitudes. Presque au sortir de l'assemblée, le sénat s'était rendu dans la curie Hostilia. Pendant la délibération, comme des cohortes qu'on ramenait de leur garnison traversaient le forum, en ordre de marche, un centurion s'écria sur la place des comices : [2] "Porte-drapeau, plante l'enseigne; nous ne saurions être mieux qu'ici." À ce mot, le sénat, sortant de la salle, s'écria qu'il acceptait l'augure, et toute cette multitude répandue autour de la curie n'eut qu'un cri d'approbation. La loi fut donc rejetée, et de toutes parts on se mit à l'ouvrage. [3] La tuile fut fournie par l'état, et l'on eut permission de prendre la pierre et le bois où l'on voudrait, pourvu qu'on s'engageât à finir le travail dans l'année. [4] Chacun, sans s'inquiéter s'il bâtissait sur son terrain ou sur celui d'un autre, s'empara de la première place vacante; et la précipitation fit qu'on ne prit aucun soin d'aligner les rues. [5] C'est pour cela que d'anciens égouts, qu'on avait eu l'attention de diriger sous les rues et les places publiques, se retrouvent aujourd'hui sous les maisons des particuliers; et qu'en général Rome paraît plutôt bâtie au hasard par le premier occupant que tracée d'après un plan régulier.