
MAR APAS CATINA.
ΗISTOIRE ANCIENNE DE L’ARMÉNIE
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

MAR APAS CATINA.HISTOIRE ANCIENNE DE L’ARMÉNIE,EXTRAITE DE L’HISTOIRE DES PREMIERS ANCETRES, TRADUITE DU CHALDÉEN EN GREC PAR ORDRE D’ALEXANDRE LE GRAND, ET CONSERVEE EN PARTIE PAR MOÏSE DE KHORÈNE. TRADUCTION NOUVELLE EN FRANÇAIS AVEC DES NOTES HISTORIQUES, CRITIQUES ET PHILOLOGIQUES, par VICTOR LANGLOIS.
INTRODUCTION.A une époque très reculée de l’histoire du monde, Babylone était le centre d’une culture intellectuelle très développée. Une peuplade d’origine arienne, détachée de la famille iranienne, et sortie des montagnes de la Chaldie, région située sur les rivages méridionaux du Pont-Euxin, avant émigré dans les contrées de l’Euphrate et du Tigre, fut amenée, par une série de circonstances restées inconnues, à régner sur Babylone, dans le commencement du huitième siècle avant notre ère. Cette peuplade, désignée par les Juifs sous le nom de Kasdes, et par les Grecs sous celui de Χαλδαῖοι, Chaldéens, semble indiquer, d’après les écrivains hébreux, une nation militaire, tandis que chez les Grecs, et selon le témoignage d’Hérodote, elle représenterait une caste sacerdotale et plus tard un corps de savants. A quelle époque la science prit-elle naissance chez les Chaldéens? C’est là un problème que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de résoudre. Tout ce que l’on peut conjecturer, c’est que longtemps avant notre ère il existait dans la Chaldée, en dehors des livres chaldéens composés par les Juifs, et de ceux qui furent écrits en syriaque par les chrétiens, une vaste littérature araméenne, païenne et profane, qui a complètement disparu. La science moderne s’est vivement préoccupée, dans ces derniers temps, de rechercher les traces de cette littérature, et la critique est arrivée à découvrir d’importants fragments dans les écrits de littératures plus modernes, et notamment dans les livres des Sabiens ou Mendaites, appelés improprement les chrétiens de saint Jean, et dans ceux des Arabes, des Syriens et des Arméniens. Cette littérature, que les Grecs avaient désignée sous le nom de chaldéenne, qui prit naissance à Babylone et se développa durant une longue suite de siècles dans l’Asie occidentale, semble à beaucoup d’égards être identique à la culture intellectuelle que les Arabes attribuent aux Nabatéens, assimilés par eux aux Babyloniens ou Chaldéens. Et en effet les Nabatéens, tels que nous les représentent les Arabes, sont un peuple savant en agriculture, en médecine, en magie, et ce peuple n’est autre que les habitants de la Chaldée. Il ne reste de cette littérature nabatéenne ou chaldéenne que des écrits fort peu nombreux, dont le plus important est le traité d’agriculture de Kouthami, traduit en arabe au dixième siècle. Ce que les Grecs et les Latins nous ont transmis touchant la science chaldéenne a les rapports les plus intimes avec ce que les Arabes nous ont appris relativement à la littérature nabatéenne. Toutefois nous devons ajouter que si, à l’époque romaine, le nom de science chaldéenne servait à couvrir le plus grossier charlatanisme, il ne s’ensuit pas qu’il faille nier d’une manière absolue un développement très sérieux de sciences mathématiques et astronomiques en Chaldée. En dehors des renseignements que nous fournissent les Arabes, les Grecs et les Latins, sur la littérature chaldéenne, nous trouvons, chez d’autres peuples, la mention très précise de livres chaldéens, que nous n’hésitons pas à identifier avec les productions du génie nabatéen. Bérose, Bardesane et Moïse de Khorène, qui appartiennent à trois nationalités orientales différentes, citent souvent, dans leurs écrits, des compositions appartenant à la littérature chaldéenne; et leurs compilations, malgré de nombreux contresens et peut-être quelques impostures, renferment à n’en pas douter des lambeaux de cette culture scientifique qui, depuis un âge très reculé jusqu’à une époque voisine de l’ère chrétienne, prit une grande extension dans l’Asie occidentale, et eut une influence très sensible sur le développement intellectuel du monde grec et romain. La littérature chaldéenne ou nabatéenne, comme on voudra l’appeler, eut une durée beaucoup plus longue que celle des grands empires au sein desquels elle avait pris naissance et s’était développée. Sortant peu à peu des limites de la Babylonie, elle s’était étendue dans tonte la Mésopotamie, et c’est de là surtout qu’elle se propagea clans l’Occident. Le christianisme, qui sévissait d’une façon si violente contre les anciennes doctrines philosophiques et religieuses, ne put anéantir complètement l’influence exercée sur les masses par la littérature chaldéenne, mais il fut la cause principale de la transformation qui s’opéra chez les populations araméennes de la Mésopotamie, en donnant naissance à une littérature nouvelle, le syriaque, dont le point d’attache avec le chaldéen ou nabatéen n’échappe point complètement à notre appréciation. C’est un fait assez singulier, dit M. Renan, qu’une littérature apparaissant ainsi sans antécédents et sans qu’aucune tradition nous ait été conservée d’une littérature nationale antérieure, mais la surprise que nous cause cette brusque apparition n’est qu’un effet de l’ignorance où nous sommes sur les anciennes études araméennes. Cependant la science a acquis aujourd’hui la certitude que la langue syriaque n’est que le prolongement chrétien du nabatéen; car ce que nous savons des écrits de Bardesane et les fragments qui nous en restent nous prouvent que ce gnostique se rattache à l’école chaldéenne par ses ouvrages, si vivement réfutés par saint Ephrem, le représentant le plus glorieux de l’école chrétienne d’Edesse. Cette entrée en matière était nécessaire pour bien faire comprendre la liaison qui unit la littérature ancienne de la Chaldée à celle de la Syrie chrétienne, et en même temps pour appeler l’attention du lecteur sur l’influence que la littérature syriaque elle-même devait exercer sur celle des Arméniens, voisins des Syriens, et qui, à une certaine époque, se fusionnèrent avec ces derniers dans la toparchie de l’Osrhoène. Édesse, en s’élevant au rang de capitale de cet état demi-syrien, demi-arménien, sur le trône duquel on vit monter tour à tour des princes syriens et des rois arméniens d’origine arsacide, devint presque en même temps le centre d’un mouvement littéraire très remarquable et le siège d’une école célèbre qui eut une influence considérable sur la formation et les développements de la littérature chrétienne de l’Arménie. Les Arméniens, dans les siècles qui précédèrent l’introduction du christianisme dans leur patrie, n’avaient qu’une littérature relativement très restreinte, et on ne trouve nulle part, dans leurs écrivains, qu’ils aient cultivé avec éclat les lettres et les sciences. Tout ce que nous savons à cet égard, c’est que les Arméniens avaient des chants populaires conservés par tradition, et dont Moïse de Khorène a recueilli quelques fragments dans son Histoire. Le même écrivain fait observer, en outre, que ses compatriotes montrèrent toujours une grande indifférence pour les œuvres de l’esprit, et qu’ils ne cherchèrent jamais à Khorasan l’histoire de leur passé. Il blâme à plusieurs reprises cette conduite, et exprime le regret de voir une nation, célèbre par son antiquité, illustrée par la valeur et l’héroïsme de ses chefs, privée ainsi, par sa faute, d’une collection d’annales dont l’absence est irréparable. Il est difficile, en effet, de s’expliquer comment il a pu se faire que la nation arménienne soit restée ainsi en arrière du degré de civilisation et au-dessous du niveau intellectuel atteints par les peuples de son entourage. Toutefois nous savons que l’une des raisons principales invoquées par les Arméniens, pour excuser leur indifférence en matière littéraire, c’est qu’ils ne possédaient pas de caractères alphabétiques qui leur fussent propres et qu’ils étaient obligés d’avoir recours à ceux des Perses, des Syriens et des Grecs. Moïse de Khorène, qui rapporte cette circonstance, ne trouve pas cette excuse suffisante, et ses reproches envers ses compatriotes s’exhalent en plaintes amères. Quoi qu’il en soit, il parait probable que l’absence ou l’insuffisance de caractères alphabétiques fut pour beaucoup dans les retards apportés au développement de la culture des lettres chez les Arméniens. Aussi, quand le christianisme eut pris des racines solides dans leur pays, les prêtres, qui représentaient la partie savante de la population, conçurent le projet d’inventer un alphabet approprié à l’idiome arménien, et, dès le quatrième siècle de notre ère, nous voyons la race d’Haïg en possession des caractères alphabétiques dont l’introduction en Arménie est attribuée, à ce qu’il paraît, à saint Mesrob. A partir de cette époque, une école se forma, en vue de faire passer tous les chefs-d’œuvre des littératures grecque et syriaque dans l’idiome national. Les livres sacrés furent traduits, et durant plusieurs siècles l’école des saints traducteurs, c’est ainsi qu’on a coutume de la désigner, travailla sans relâche à doter l’Arménie de versions d’ouvrages appartenant aux littératures étrangères. Ces traductions formèrent ainsi comme les premières assises des monuments littéraires de l’Arménie. La liste des traductions d’auteurs profanes dans l’idiome arménien est considérable. Un savant mékhitariste, feu Mgr Sukias de Somal, en a donné le détail dans un écrit spécial rédigé en italien. On y trouve mentionnées, siècle par siècle, les œuvres des écrivains grecs et syriens que le zèle des traducteurs avait fait passer dans l’idiome national. Ce sont d’abord les écrits d’Aristote, la vie d’Alexandre du Pseudo-Callisthène, l’Eisagogh de Porphyre, les œuvres d’Eusèbe et de Philon le Juif, un commentaire sur Nonnus de Panopolis, la grammaire de Denys de Thrace, la Géographie de Pappus d’Alexandrie, la Chronique de Jules l’Africain, l’Histoire de Flavius Josèphe, la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile, les œuvres d’Olympiodore, de Callimaque et les écrits philosophiques d’Andronic de Cerra. A une époque plus récente, au onzième siècle de notre ère, le goût des traductions s’était de nouveau manifesté chez les Arméniens, qui continuèrent la tradition de l’école des saints traducteurs, en faisant passer dans leur langue quelques écrits de Platon, tels que le Timée et le Phédon, les éléments d’Euclide, etc., etc. Cependant, longtemps avant le quatrième siècle de notre ère, époque glorieuse qui donna naissance au goût des lettres en Arménie, les princes arsacides de ce pays, qui ne possédaient pas, comme les aînés de leur race établis dans la Parthie, des annales et des documents écrits touchant les origines de la nation, comprirent la nécessité de connaître l’histoire du pays qu’ils avaient été appelés à gouverner. Nous savons que jusqu’à l’avènement de la dynastie arsacide, vers le milieu du second siècle avant notre ère, l’Arménie avait été presque toujours placée dans une sorte de dépendance et de vassalité vis-à-vis des grands empires de l’Asie occidentale, et ne formait qu’une satrapie de premier ordre, relevant d’abord de l’Assyrie, puis plus tard de Babylone, ensuite de la Médie et enfin des Perses. Quand Arsace V le Grand, appelé aussi Mithridate Ier, eut rangé sous son autorité une notable partie des populations de l’Asie centrale et occidentale, il confia le gouvernement héréditaire de l’Arménie à son frère Valarsace, en le chargeant d’organiser le pays et de lui donner une administration calquée sur le même modèle que celle qui régissait l’empire des Parthes. Valarsace prit à tâche de remplir exactement le programme politique que lui avait tracé son frère. L’Arménie, lors de son arrivée dans ce pays, n’était régie par aucune loi; tout y était livré à l’arbitraire. Les satrapes et les toparque, maîtres d’une partie du sol, se disputaient entre eux le pouvoir et cherchaient à se dépouiller mutuellement de leurs domaines. Il n’existait aucun document relatif à leurs propriétés; la tradition était le seul titre que les satrapes invoquaient pour prouver leur droit à la propriété de la terre et des hommes qui l’habitaient. Afin de mettre un terme à un tel état de choses, Valarsace résolut de régulariser l’organisation satrapale, de tracer à chacun des grands vassaux de sa couronne et des toparques nationaux des limites territoriales qu’ils ne devraient plus franchir, et d’assurer à tous les satrapes, qu’il confirmait dans la possession de leurs domaines, une sécurité dont ils n’avaient jamais joui jusqu’alors. Dans cette vue, Valarsace songea à s’entourer de documents authentiques. Ayant appris qu’il n’en existait pas en Arménie, il chargea un lettré syrien d’aller trouver son frère Mithridate Ier, et de lui demander l’autorisation de rechercher dans les dépôts d’archives de son royaume les documents dont il avait besoin pour mener son œuvre à bonne fin. Moïse de Khorène raconte, dans son Histoire, que Valarsace, ayant distingué Mar Apas Catina, lui confia cette importante mission auprès de son frère. Le voyage de Mar Apas Catina, sa réception à la cour du roi parthe, ses recherches et ses découvertes dans les archives de Ninive, ont été mis en doute depuis longtemps déjà par les critiques français. Fréret le premier, et ensuite Etienne Quatremère, se sont appliqués à nier la véracité du récit de Moïse de Khorène. Quatremère surtout n’hésite pas à déclarer que tout ce que raconte l’historien arménien présente les caractères d’une fable qui, flattant l’orgueil des Orientaux, aura été accueillie avec transport par Moine de Khorène, et à son exemple par tous les historiens de l’Arménie. D’autres au contraire prétendent que le récit de Moïse de Khorène est vrai dans ses moindres détails, que les objections que Fréret et Quatremère ont soulevées au sujet de l’existence de Ninive et des archives de cette ville, à l’époque de Mithridate Ier, et touchant le nom de Mar Apas Catina lui-même, sont dénuées de fondement. Sans vouloir entrer dans le fond de ce débat, nous ferons remarquer que nous avons déjà combattu les idées trop absolues du savant Quatremère, et l’opinion par trop optimiste de son contradicteur du Journal asiatique. Selon nous, Mar Apas Catina ne peut être qu’un personnage appartenant à l’école naissante de la littérature qui se développa dans les premiers siècles de notre ère, sous le nom de syriaque. Toutefois nous sommes loin d’admettre l’opinion de M. Renan, qui veut que ce personnage soit un chrétien. En effet, dans les fragments de cet écrivain, que Moïse de Khorène nous a transmis, on ne trouve pas un seul passage qui révèle la moindre pensée chrétienne; on n’y rencontre pas non plus de traces d’une réminiscence biblique; ami contraire, on y voit dominer le sentiment d’une époque païenne et particulièrement les idées du mazdéisme. D’après le livre compilé par Mar Apas Catina et résumé par Moïse de Khorène, la terre a commencé par être peuplée d’êtres fabuleux, de géants en lutte ouverte avec les dieux, qui confondent leur orgueil en renversant la tour au moyen de laquelle ils voulaient tenter l’escalade des cieux. On sent là qu’un syncrétisme très prononcé s’est produit dans l’esprit de l’auteur du livre compilé par Moïse de Khorène, et c’est pour nous une preuve que cet ouvrage ne fut pas écrit bien longtemps avant l’ère chrétienne. En effet, Mar Apas nomme les géants Zérouan, Titan et Japhétos, personnages fort en vogue à l’époque du développement des idées syncrétiques en Orient, et qui sont de création moderne, relativement aux temps que Moïse de Khorène assigne, dans son Histoire, au livre chaldéen traduit en grec par ordre d’Alexandre. Si Mar Apas eût appartenu à l’école chrétienne d’Édesse, il n’eût pas manqué, à propos de ces êtres fabuleux, de faire le rapprochement que Moïse de Khorène n’a eu garde d’oublier lorsqu’il décrit la filiation de Noé « Japhétos, Mérod, Sirat, Taghlat », c’est-à-dire Japhet, Gomer, Thiras et Thorgom. Mais au contraire, si Mar Apas Catina est un Syrien païen, voisin de l’époque qui précéda immédiatement l’introduction de la foi évangélique à Edesse et l’établissement de la célèbre école chrétienne qui jeta un si grand lustre dans les siècles qui suivirent, il est impossible de le faire exister, comme le veut Moïse de Khorène, à l’époque du Parthe Mithridate Ier et de l’Arsacide Valarsace. Il y a donc nécessairement dans le récit de Moïse de Khorène, soit un anachronisme inspiré par une croyance trop aveugle aux traditions qui avaient cours de son temps parmi les Arméniens, soit une erreur volontaire, qui aurait son excuse dans la nécessité où cet auteur se serait trouvé d’établir une comparaison louangeuse entre Isaac Pakradouni, auquel son livre est dédié, et Valarsace, que Mar Apas Catina représente comme un prince avide de connaître les antiquités de la nation sur laquelle il avait été appelé à régner. Peut-être même Moïse de Khorène aura-t-il cru être véridique en disant que Mar Apas Catina était le contemporain de Valarsace; car, la compilation du lettré syrien s’arrêtant au règne d’Ardaschir successeur de Valarsace, Moïse aura supposé que cette raison était suffisante pour établir un synchronisme entre le fondateur de la dynastie arsacide d’Arménie et l’historiographe de ce monarque. Cependant, malgré notre répugnance à reprocher à Moïse de Khorène un subterfuge aussi grossier, nous avouons que nous sommes très disposé à nous arrêter à cette dernière supposition. Et en effet voici ce que nous écrivions dans notre Mémoire sur les sources de l’histoire de Moïse de Khorène: « Que faut-il donc voir dans la fable de l’envoyé de Valarsace se rendant à Ninive, pour compulser les archives? Nous croyons qu’il s’agit d’un simple rapprochement imaginé par Moïse de Khorène et dans un but que l’on va comprendre tout de suite. Comme tous les écrivains de son école et de son siècle, Moïse, quelquefois crédule, il faut le reconnaître, se plaisait à enregistrer des faits et des données d’une authenticité parfois contestable, et à opérer des rapprochements artificiels qui ne trouvent leur excuse que dans l’absence de critique qui est le propre des écrivains orientaux. Personne ne met plus en doute la fausseté des lettres soi-disant échangées entre le Christ et Abgar, et les théologiens eux-mêmes les repoussent comme des documents apocryphes, qui ne sont autre chose que l’œuvre de ces sectaires des premiers siècles, auxquels on doit le Testament d’Adam et autres écrits singuliers considérés par les Sabiens actuels comme des livres sacrés. Moïse, qui vivait à une époque où ces écrits jouissaient d’une certaine faveur, et qui ne discute pas toujours avec bonheur quelques-uns des rapprochements qu’il a faits dans son Histoire, a commis peut-être, sur la foi d’une tradition populaire, fort accréditée de son temps, l’anachronisme qui l’a fait si sévèrement taxer d’imposture. Ce que nous voyons dans la prétendue relation de l’ambassade scientifique envoyée par Valarsace auprès de son frère Mithridate Ier, c’est tout simplement une flatterie adressée à Isaac Pakradouni, à qui Moïse de Khorène a dédié son livre. Il le compare à Valarsace, qui aurait chargé un lettré syrien de composer une histoire d’Arménie, lui (Isaac) qui vient aussi d’engager Moïse à rédiger les annales de la nation. Le fait est on ne peut plus naturel, et c’est là que réside, selon nous, l’explication de toute cette légende imaginée et racontée par Moïse de Khorène, si toutefois on ne veut pas admettre qu’il ait été dupe d’un mensonge. Il nous reste maintenant à parler de la compilation de Mar Apas Catina et du livre chaldéen dont il fit usage pour rédiger les annales de l’ancienne Arménie. Moïse de Khorène raconte que le lettré syrien, ayant été introduit dans les archives de Ninive, trouva, parmi la masse de documents qui y étaient conservés, un livre portant cette suscription: Commencement du livre, avec cette rubrique: Ce livre a été traduit du chaldéen en grec par ordre d’Alexandre; il contient l’histoire des premiers ancêtres. Selon M. Quatremère, cet ouvrage, qu’il nie avoir été traduit par ordre du conquérant macédonien, lui parait être un exemplaire du livre de Bérose. On comprend quelle réserve est imposée à la critique, lorsqu’il s’agit d’attribuer à un auteur comme Bérose, dont les œuvres ne sont connues que par quelques fragments très peu étendus, un ouvrage qui était déjà anonyme à l’époque où Mar Apas le consulta. Bérose est le nom d’un historien d’origine perse, car il est facile de reconnaître sous la forme défigurée dans laquelle les Grecs nous ont transmis cette appellation Περωζής, le nom de Firouz. Il paraît certain que les Grecs ont groupé autour de la figure de Bérose une notable partie de la littérature profane de la Chaldée, et que c’est à ce personnage, dont le nom leur était le plus familier parmi ceux des autres écrivains de l’école babylonienne, qu’ils attribuaient indistinctement toutes les productions littéraires et scientifiques d’origine chaldéenne, ou qu’ils croyaient provenir de la même source. En effet, selon les traditions helléniques, Bérose aurait non seulement composé des livres historiques, comme les Βαβυλωνιακά ou Χαλδαικά, mais encore des traités d’astronomie et d’astrologie. En sa qualité de principal représentant de la culture scientifique et littéraire de la Chaldée, aux yeux des Grecs, Bérose eut bien vite sa légende, absolument comme Orphée, qui, pour les anciens, centralisa autour de lui la science primitive, et dont l’individualité fut transformée plus tard, même par les mystiques et les néoplatoniciens, en un mythe surchargé de subtilités et de rêveries dignes de figurer dans la Kabale. M. Quatremère a donc eu le tort, selon nous, d’attribuer à Bérose le livre anonyme découvert dans les archives de Mithridate Ier par Mar Apas Catina. Nous savons d’une manière positive que Moïse de Khorène connaissait très bien l’ouvrage historique de Bérose, car il le cite à plusieurs reprises dans son livre, et même il représente aussi cet écrivain comme un traducteur des livres chaldéens en langue grecque. De tout ceci on peut donc induire que le livre chaldéen, mis en lumière par Mar Apas Catina, était la traduction en langue grecque d’une histoire générale des grands empires de l’Asie centrale, autre que celle de Bérose, d’autant plus que Moïse de Khorène a soin de dire qu’il n’a extrait de cet ouvrage que ce qui regardait spécialement l’Arménie. Moïse de Khorène raconte qu’au retour de Mar Apas à la cour de Valarsace, il présenta au roi une copie de sa compilation, écrite en caractères grecs et syriens (syriaques) et que ce prince la fit placer dans son palais, et en fit graver une partie sur la pierre. Ce renseignement est fort précieux, car il nous apprend, d’une part, que l’ouvrage de l’écrivain anonyme qu’il découvrit dans les archives des Parthes, fut traduit par lui du grec en syriaque, ou dans cet idiome désigné sous le nom de syro-chaldaïque, qui est la transition entre la langue chaldéenne ou nabatéenne et le syriaque. En second lieu, le texte de l’historien arménien peut nous laisser encore soupçonner que les annales de Mar Apas Catina furent vraisemblablement traduites en arménien, et écrites avec des caractères grecs et syriaques, qui, nous l’avons vu précédemment, étaient employés par les Arméniens à défaut d’un alphabet spécial à leur idiome et qui ne fut inventé que beaucoup plus tard. Il y a deux parties bien distinctes dans la compilation de Mar Apas Catina, dont Moïse de Khorène nous a transmis des extraits. La première est l’œuvre de l’auteur chaldéen anonyme qui raconte l’histoire des premiers temps de l’Arménie et du gouvernement des Haïciens, et termine son récit à une époque antérieure à l’avènement des Arsacides, puisque la rédaction de son livre a dû précéder l’arrivée d’Alexandre à Babylone, si l’on s’en réfère à la suscription même de l’ouvrage. La seconde partie est une continuation de cette histoire due à Mar Apas Catina lui-même. Ce compilateur, après avoir traduit l’ouvrage de l’anonyme chaldéen du grec en syriaque, ajouta, soit dans sa langue, soit en arménien, — nous manquons de renseignements précis à cet égard, — plusieurs chapitres relatifs à l’avènement des Arsacides en Arménie, et à l’organisation politique que Valarsace donna à son royaume. Nous avons tout lieu de croire que Moïse de Khorène n’est pas le seul écrivain qui ait eu entre les mains l’ouvrage de Mar Apas Catina, car on peut induire d’un passage de Jean Catholicos, auteur d’une Histoire de l’Arménie écrite au neuvième siècle, que cet annaliste, qui s’est très certainement aidé du texte de l’Histoire de Moïse, dont il a tiré beaucoup d’extraits, a aussi consulté l’original de la compilation de Mar Apas Catina. En effet Moïse de Khorène ne parle pas des souverains qui, après la mort d’Anouschavan, gouvernèrent l’Arménie, et il passe immédiatement du règne de ce prince à celui de Barouïr en disant « qu’il serait trop long de rapporter cette histoire. » Jean Catholicos comble cette lacune dans son livre, et nous donne même des détails assez circonstanciés sur les usurpateurs qui s’emparèrent du trône après la mort d’Anouschavan et gouvernèrent l’Arménie jusqu’au règne de Barouïr, l’allié de Varbace ou Arbace le Mède, qui renversa l’empire de Ninive. De plus, nous remarquons des différences assez notables dans la liste onomastique des rois d’Arménie, dressée par Moïse de Khorène, et celle que Jean Catholicos nous a également transmise. Ces additions d’une part, et ces variantes d’autre part, nous autorisent donc à penser que la compilation de Mar Apas Catina existait encore en Arménie au neuvième siècle, et que cet ouvrage, dont la perte est irréparable, n’a disparu qu’après cette époque. Toutefois c’est notamment au quatrième et au cinquième siècle que l’ouvrage de Mar Apas Catina fut surtout consulté. Le livre de Mar Apas fut également connu de saint Jérôme, qui cite cet auteur dans le chapitre Ier de ses Commentaires sur Ezéchiel, sous son surnom de Catina, épithète qui, dit-il, signifie, « lepton, id est acutun, et ingeniosum, » chez les Syriens. Ce détail ne nous permet pas de douter qu’il ne soit question ici de l’auteur de la compilation dont s’est servi Moïse de Khorène. Si une grande incertitude règne sur l’âge du livre composé par Mas Apas Catina, la même difficulté existe pour fixer l’époque exacte où florissait cet historien. Moïse de Khorène ne nous a transmis aucun détail sur la biographie de ce personnage, et, bien qu’il répète son nom, à plusieurs reprises, il ne dit rien qui puisse jeter quelque lumière sur sa vie. Un passage du Pseudo-Agathange, qui nous a été conservé dans l’Histoire de l’empereur Héraclius par Sébéos, nous donnerait à penser que Mar Apas Catina était un Arménien, car il est qualifié du titre de philosophe de Medzourkh, qui est le nom d’une ville de la Haute Arménie mentionnée par Faustus de Byzance. Toutefois, à part le nom de Mar Apas, et son surnom de Catina qui en syriaque a le sens de « subtil, » nous ne savons absolument rien de la vie de ce personnage. Le titre de Mar qui veut dire également dans le même idiome « seigneur » et qui correspond exactement au mot der des Arméniens, dominus des Latins, dom et don des Occidentaux, indique que Mar Apas Catina était revêtu d’un caractère religieux ou scientifique. On a cru longtemps que ce titre de Mar impliquait une idée chrétienne, et M. Quatremère partageait cet avis; mais Moïse de Khorène nous aide à rectifier l’opinion de ce savant critique, en attestant que ce titre était porté par un officier païen de la cour d’Abgar, Mar Ihap, envoyé par son souverain auprès du gouverneur de la Syrie Julius Mari- nus, et qui eut l’occasion pendant ce voyage d’entendre parler de Jésus-Christ pour la première fois. Le titre de Mar, employé dans l’idiome syriaque n’était pas purement religieux à l’époque qui précéda immédiatement la prédication de l’Évangile dans l’Aramée; ce ne fut qu’après l’introduction de la foi chrétienne chez les Syriens qu’il fut appliqué aux prêtres, et servit à désigner en général les membres du clergé. En faisant entrer la compilation de Mar Apas Catina, écrivain syrien appartenant à cette époque intermédiaire entre la culture chaldéenne et le développement syriaque, qui en fut la continuation, dans un recueil destiné à réunir les fragments d’auteurs grecs perdus dans cet idiome et conservés en arménien, nous avons voulu montrer les liens qui unissent la vieille littérature, dont Babylone fut jadis le centre, à celles des Syriens, des Grecs et des Arméniens. Voici donc un écrit historique d’un intérêt immense qui, après avoir été conçu primitivement en chaldéen, fut traduit en grec, ensuite en syriaque, puis traduit encore du syriaque en arménien, dans l’espace de plusieurs centaines d’années C’est une étude curieuse en effet de suivre, pour ainsi dire siècle par siècle, l’histoire d’un livre appartenant à l’une des plus vieilles littératures de l’Orient, et de voir par combien de filières successives a dû passer l’ouvrage écrit originairement par l’anonyme chaldéen, avant d’arriver jusqu’à nous, dans la compilation de Mar Apas Catina, abrégée par Moïse de Khorène. Certes, si ce texte, d’une importance capitale, à en juger par les lambeaux qui nous sont parvenus, nous avait été conservé dans toute son intégrité, c’eût été, sans contredit, un des monuments les plus précieux de l’histoire du passé de l’Asie, et qui, à lui seul, eût suffi à assurer la gloire du génie littéraire de la Chaldée. En publiant pour la première fois, isolément, les fragments de la compilation de Mar Apas Catina, nous avons suivi exactement le texte de l’Histoire de Moïse de Khorène, sans nous préoccuper des interpolations et des réflexions qui sont du fait de cet écrivain, et qu’il est facile de reconnaître dans les passages qui appartiennent en propre à l’œuvre du lettré syrien. Nous avons conservé l’ordre des chapitres tel qu’il a été arrêté dans les éditions modernes de l’Histoire de l’Hérodote arménien, et notamment dans celles publiées à Venise, par les savants mékhitaristes. Ces éditions, exécutées avec le plus grand soin par les membres de l’Académie arménienne de Saint-Lazare, ont été faites à l’aide des nombreux manuscrits conservés dans leur riche bibliothèque. Nous avons tenu compte des variantes que ces doctes religieux ont jointes à leur édition des Œuvres complètes de Moïse de Khorène, et de celles qui ont été signalées dans une brochure spéciale, publiée par M. Jacques Garinian (d’Erzeroum) sous le titre: Comparaison de l’édition de l’Histoire de Moïse de Khorène éditée à Venise, avec deux nouveaux manuscrits. Notre traduction présente donc toutes les garanties d’exactitude qu’on peut désirer. Nous avons donné aux chapitres de la compilation de Mar Apas Catina une suite régulière de numéros, en ayant soin de conserver entre parenthèse, à côté de chacun de ces chiffres, les numéros des chapitres de l’histoire de Moïse de Khorène; de cette façon, le lecteur n’éprouvera aucune difficulté à retrouver dans les éditions vénitiennes de cet écrivain les passages correspondants.
HISTOIRE ANCIENNE DE L’ARMÉNIE.I. (Extrait de l’Histoire de Moïse de Khorène, Livre i, Chap. viii)Qui a trouvé ces récits et d’où sont-ils tirés?……………… Varlarsace[1] (Vagharschag) ayant disposé et réglé d’une manière grande et digne toutes les parties de sa puissance, et organisé son empire, voulut savoir quels étaient les princes qui, jusqu’à lui, avaient régné sur le pays des Arméniens; si enfin il tenait la place de princes généreux ou fainéants. Ayant trouvé un Syrien, Mar Apas Catina,[2] homme profond et très versé dans les lettres grecques et chaldéennes, il l’envoya avec de riches présents chez son frère séné Arsace (Arschag), en le priant de lui ouvrir les archives royales. II. (Ch. ix.)Lettre de Valarsace, roi des Arméniens, à Arsace le Grand, roi des Perses.« A Arsace, souverain couronné de la terre et de la mer, toi, de qui la personne et l’image sont semblables à celles de nos dieux, dont la fortune et les destinées sont au-dessus de celles de tous les rois, dont les conceptions sont aussi vastes que l’étendue du ciel sur la terre, Valarsace, ton frère cadet et ton compagnon d’armes, par ta grâce roi des Arméniens, salut et victoire à toujours! L’ordre que tu m’as donné d’allier la sagesse à la vaillance, je ne l’ai jamais oublié; j’ai veillé sur tontes choses, autant que me l’ont permis mes forces et mon habileté. Maintenant que ce royaume est solidement établi par tes soins, il m’est venu l’esprit de connaître quels furent les princes qui avant moi ont régné sur le pays des Arméniens, et d’où viennent les satrapies qui y sont établies. Car ici, il n’y a point de règlements connus, ni de culte déterminé; on ne sait qui est l’homme le plus considérable du pays, et qui est le dernier. Rien n’est réglé; tout y est confus et à l’état sauvage. Je supplie donc ta Majesté de faire ouvrir les archives royales à celui qui se présentera devant ta vaillante Majesté. Après avoir trouvé ce que désire ton frère, ton fils, il s’empressera de lui rapporter des documents authentiques. Notre satisfaction venue de l’heureux succès de nos désirs, est, je le sais, un sujet de joie pour toi. Salut, toi, illustré par ton séjour parmi les immortels. » Arsace le Grand, ayant reçu la lettre des mains de Mar Apas Catina, ordonna avec plaisir et empressement de lui ouvrir les archives de Ninive;[3] heureux qu’une si noble pensée fut venue à son frère, auquel il avait remis la moitié de son empire. Mar Apas Catina, ayant examiné tous les manuscrits, en trouva un, en grec, sur lequel, dit-il, était cette suscription: « Commencement du livre ».[4]« Ce livre fut, par ordre d’Alexandre le Macédonien, traduit du chaldéen en grec,[5] et contient l’histoire des premiers ancêtres.[6] Le commencement de ce livre traite, dit-il, de Zérouan, de Titan et de Japhétos; chacun des personnages célèbres des trois lignées de ces trois chefs de race y est inscrit par ordre, chacun à sa place, durant de longues années. De ce livre, Mar Apas Catina, ayant extrait seulement l’histoire authentique de autre nation, la porta au roi Valarsace à Medzpine,[7] écrite en caractères grecs et syriens.[8] Valarsace le beau, habile à tirer l’arc, prince éloquent, ingénieux et subtil, estimant cette histoire comme l’objet le plus précieux de ses trésors, la place dans son propre palais, pour qu’elle y soit gardée en sûreté, et en fait graver une partie sur la pierre. Ainsi, assuré de l’authenticité et de l’ordre des événements, nous les répétons ici pour satisfaire ta curiosité. L’histoire de nos satrapies y est prolongée jusqu’au Sardanapale des Chaldéens, et même au delà. Voici dans ce livre le commencement des récits: « Terribles, extraordinaires étaient les premiers dieux, auteurs des plus grands biens dans le monde, principes de l’univers et de la multiplication des hommes. De ceux-ci se sépara la race des géants, doués d’une force terrible, invincibles, d’une taille colossale, qui, dans leur orgueil, coururent et enfantèrent le projet d’élever la tour. Déjà ils étaient à l’œuvre: un vent furieux et divin, soufflé par la colère des dieux, renverse l’édifice.[9] Les dieux, ayant donné à chacun de ces hommes un langage que les autres ne comprenaient pas, répandirent parmi eux la confusion et le trouble.[10] L’un de ces hommes était Haïg,[11] de la race de Japhétos, chef renommé, valeureux, puissant et habile à tirer l’arc. » Un tel récit doit s’arrêter ici, car notre but n’est pas d’écrire l’histoire universelle, mais de nous efforcer de faire connaître nos premiers ancêtres, nos anciens et véritables aïeux. Or, en suivant ce livre, je dirai Japhétos, Mérod, Sirat, Taglat, c’est-à-dire Japhet, Gomer,[12] Thiras,[13] Thorgom; puis le même chroniqueur, poursuivant, mentionne Haïg, Àrménag[14] et les autres par ordre, comme nous l’avons dit plus haut.[15] III. (Ch. x.)De la rébellion de Haïg.« Haïg, dit-il, célèbre par sa beauté, sa force, sa chevelure bouclée, par la vivacité de son regard, par la vigueur de son bras, prince valeureux et renommé entre les géants, s’opposa à tous ceux qui levaient une main dominatrice sur les géants et les héros. Dans son audace, il entreprit d’armer son bras contre la tyrannie de Bélus,[16] lorsque le genre humain se dispersa sur toute la terre, au milieu d’une masse de géants furieux, d’une force démesurée. Car chacun, poussé par sa frénésie, enfonçait le glaive dans le flanc de son compagnon; tous s’efforçaient de dominer les uns sur les autres. Cependant la fortune aida Bélus à se rendre maître de toute la terre. Haïg, refusant de lui obéir, après avoir engendré son fils Arménag à Babylone, s’en va au pays d’Ararat, situé du côté du Nord, avec ses fils, ses filles, les fils de ses fils, hommes vigoureux, au nombre d’environ trois cents, avec les fils de ses serviteurs, les étrangers qui s’étaient attachés à lui, et avec tout ce qu’il possédait, il s’arrêta auprès d’une montagne où quelques-uns des hommes, précédemment dispersés, avaient fait halte pour s’y fixer. Haïg les soumit à son autorité,[17] fonda en ce lieu un établissement, et le donna en apanage à Gatmos, fils d’Arménag. Ceci donne raison aux récits des anciennes traditions non écrites.[18] Quant à Haïg, il s’en va, dit-il, avec le reste de sa suite au nord-ouest, s’établit sur une plaine élevée, appelée Hark (Pères),[19] ce qui veut dire: Ici habitèrent les Pères de la race de Thorgom.[20] Puis il bâtit un village qu’il appela Haïgaschen (construit par Haïg). L’histoire dit, encore « Au milieu de ce plateau, près d’une montagne à large base,[21] quelques hommes s’étaient déjà établis, et ils se soumirent volontairement au héros. Ceci donne encore raison aux anciennes traditions non écrites. IV. (Ch. xi.)De la guerre d’Haïg et de la mort de Bélus.Poursuivant sa narration, (Mar Apas Catina) dit: « Bélus, ce Titan, ayant affermi sur tous sa domination, envoie dans le nord vers Haïg, un de ses fils, accompagné d’hommes fidèles, pour l’obliger à se soumettre à lui et à vivre en paix: — Tu t’es fixé, dit-il (à Haïg), au milieu des glaces et des frimas; réchauffe, adoucis l’âpreté glaciale de ton caractère hautain, et, soumis à mon autorité, vis tranquille là où il te plaît, sur toute la terre de mon empire. Mais Haïg, congédiant les envoyés de Bélus, répondit avec dédain et le messager retourna à Babylone. Alors Bélus le Titan, rassemblant ses forces, marcha au nord, avec une nombreuse infanterie contre Haïg, et arriva au pays d’Ararat, non loin de l’habitation de Gatmos.[22] Celui-ci s’enfuit vers Haïg, et envoie en avant de rapides coureurs: — Sache, dit Gatmos, ô le plus grand des héros, que Bélus vient fondre sur toi avec ses braves immortels, ses guerriers à la taille élevée, et ses géants. En apprenant qu’ils approchaient de mon domaine, j’ai pris la fuite. Me voici, j’arrive en toute hâte; avise sans plus tarder à ce que tu dois faire. Bélus, avec son armée audacieuse et imposante, pareil à un torrent impétueux qui se précipite du haut d’une montagne, se presse d’arriver sur les confins des possessions de Haïg. Bélus se confiait dans la valeur et la force de ses soldats, mais [Haïg], ce géant calme et réfléchi, à la chevelure bouclée, à l’œil vif, rassemble aussitôt ses fils et ses petits-fils, guerriers intrépides, habiles tireurs d’arc mais très peu nombreux, avec les autres hommes qui vivaient sous sa dépendance, et arrive au bord d’un lac dont les eaux salées nourrissent de petits poissons.[23] Là, haranguant ses troupes, il leur dit: — En marchant contre l’armée de Bélus, efforçons-nous d’arriver à l’endroit où il se tient entouré par la multitude de ses braves; si nous mourons, ce que nous possédons tombera aux mains de Bélus; si nous nous signalons par l’adresse de nos bras, nous disperserons son armée, et nous serons maîtres de la victoire. Aussitôt, franchissant un large espace, les soldats de Haïg s’élancent dans une plaine située entre de très hautes montagnes, et se retranchèrent sur une hauteur, à droite d’un torrent. Alors levant les yeux, ils virent la masse confuse de l’armée de Bélus, courant çà et là avec une audace farouche, et dispersée sur toute la surface du pays. Cependant Bélus, tranquille et confiant, se tenait, avec une forte escorte, à la gauche du torrent, sur une éminence, commune dans un poste d’observation. Haïg reconnut le détachement où était Bélus en avant de ses troupes, avec des soldats d’élite et bien armés. Un large espace de terre le séparait de sa troupe. Bélus portait un casque de fer à la crinière flottante, une cuirasse d’airain qui lui garantissait le dos et la poitrine, des cuissards et des brassards; au côté gauche et fixée à la ceinture une épée à double tranchant; de la main droite, il portait une bonne lance et de la gauche un épais bouclier. A sa droite et à sa gauche se tenaient ses troupes d’élite. Haïg, voyant le Titan ainsi armé de toutes pièces, et flanqué des deux côtés d’une escorte choisie, place Arménag avec ses deux frères à sa droite, Gatmos et deux autres de ses fils à sa gauche, parce qu’ils étaient habiles à tirer l’arc et à manier l’épée; pour lui, se plaçant à l’avant-garde, il forma derrière lui en triangle ses autres troupes qu’il fit avancer doucement. S’étant rapprochés de tous côtés les uns sur les autres, les géants, dans leur choc impétueux, faisaient retentir la terre d’un bruit épouvantable, et par la fureur de leurs attaques ils répandaient parmi eux la terreur et l’épouvante. Grand nombre de robustes géants, de part et d’autre, atteints par le glaive, tombaient renversés à terre; cependant des deux côtés la bataille restait indécise. A la vue d’une résistance aussi inattendue et pleine de dangers, le roi effrayé remonte sur la colline d’où il était descendu, car il croyait trouver un abri sûr au milieu des siens, jusqu’à ce qu’enfin, toute l’armée étant arrivée, il put recommencer l’attaque sur toute la ligne. Haïg, l’habile tireur d’arc, comprenant cette manœuvre, se place en face du roi, bande son arc à la large courbure, décoche une flèche munie de trois ailes, droit à la poitrine de Bélus, et le trait, le traversant de part en part, sort par le dos, et il tombe à terre. C’est ainsi que le fier Titan, abattu et renversé, expire. Ses troupes, à la vue de ce terrible exploit, prennent la fuite, sans qu’aucun se retournât en arrière. » Mais assez sur ce sujet. Haïg couvre de constructions le champ de bataille et lui donne le nom d’Haïk, à cause de la victoire remportée; d’où le canton encore à présent s’appelle Haïotz-tzor (vallée des Arméniens).[24] La colline où Bélus succomba avec ses braves guerriers fût nommée par Haïg Kérez-mank (les tombeaux), et l’on dit encore à présent Kérezmank.[25] Le corps de Bélus étant peint de divers couleurs, dit [Mar Apas Catina], Haïg le fit transporter à Hark, et enterrer sur une hauteur à la vue de ses femmes et de ses fils. Or notre pays est appelé Haïk, du nom de notre ancêtre Haïg. V. (Ch. xii.)Races et familles issues de Haïg. — Faits et gestes de chacun de ses descendants.Après ces événements, une foule de faits sont racontés dans ce livre; mais nous n’inscrirons ici que ce qui est nécessaire à notre histoire. « Après cette expédition, Haïg, dit [Mar Apas Catina], retourna à sa même habitation, et donna à Gatmos, son petit-fils, une grande partie du butin fait à la guerre, ainsi que plusieurs des plus braves de ses gens; puis il lui ordonna de demeurer dans son séjour primitif. Ensuite Haïg, s’en étant allé, s’arrêta au lieu appelé Hark. Il avait engendré son fils Arménag à Babylone, ainsi que nous l’avons dit plus haut; après quoi, ayant vécu encore de longues années, il meurt, laissant a Arménag le gouvernement de la nation tout entière.[26] Arménag laisse deux de ses frères, Rhor et Manavaz avec toute leur suite, au lieu appelé Hark, ainsi que Paz, fils de Manavaz. Celui-ci reçut Hark en apanage; son fils eut en partage au nord-ouest le littoral de la mer salée, qu’il appelle de son propre nom, ainsi que le canton. De Manavaz et de Paz sont issus, dit-on, les familles satrapales des Manavazian, des Peznouni, des Ouortouni[27] qui, après saint Tiridate (Dertad), se sont détruites, assure-t-on, l’une l’autre dans les combats.[28] Khor multiplie au nord et fonde des villages. De lui est issue la grande satrapie de la race des Khorkhorouni, hommes braves et renommés, comme le sont encore leurs descendants actuels.[29] Arménag, emmenant avec lui toute la multitude des siens, se dirige au nord-est, arrive et débouche dans une plaine encaissée, entourée de hautes montagnes, traversée par des fleuves impétueux venant de l’ouest; cette plaine, située à l’est, s’étend au loin sous les rayons du soleil. Au pied des montagnes jaillissent quantité de sources limpides qui, réunies en fleuves à leurs confins, à la naissance des montagnes, au bord de la plaine, jeunes encore, se promènent comme des jeunes filles. Mais la montagne au sud, qui regarde le soleil, — avec son sommet neigeux, s’élevant à pic, qui ne peut être atteint en moins de trois jours par un voyageur muni d’une bonne ceinture, à ce que rapporte un des nôtres, — se termine doucement en pointe; c’est véritablement une vieille montagne au milieu de montagnes d’une formation plus récente. Dans cette plaine profonde, Arménag s’établit; il couvre d’édifices une partie de ce séjour du côté du nord, et nomme, conformément à son nom, le pied de la montagne du même côté: Arakadz,[30] et ses domaines: le pied d’Arakadz.[31] Le même historien raconte ce fait merveilleux, que sur beaucoup de points se trouvaient établis des hommes, dispersés çà et là dans notre pays, avant l’arrivée de notre ancêtre Haïg. Cet Arménag engendra Armaïs, et, ayant encore vécu un grand nombre d’années, il mourut. Son fils Armaïs construisit son habitation sur une colline au bord du fleuve et, de son nom, la nomma Armavir;[32] et du nom de son petit-fils Arasd, il appela le fleuve, Eraskh.[33] Son fils Schara multipliait et mangeait beaucoup; il l’envoya avec toute sa suite dans une plaine voisine, très fertile, arrosée par beaucoup de cours d’eau, derrière le nord de la montagne, et appelée Arakada. On dit que du nom de Schara, le canton est appelé Schirag.[34] Ainsi s’explique le proverbe en usage chez les villageois, disant: Si tu as le gosier de Schaja, Nous n’avons pas les greniers de Schirag. Cet Armaïs engendra son fils Amasia, et mourut après avoir encore vécu de longues années. Amasia, établi à Armavir, engendre Kégham; après Kégham, le valeureux Parokh[35] et Tzolag;[36] puis passant le fleuve, il s’en va à la montagne du midi, au pied de laquelle il établit à grands frais, dans la vallée, deux habitations; l’une à l’orient près des sources qui jaillissent à la base de la montagne, l’autre à l’ouest de celle-ci, distante d’une bonne demi-journée de marche à pied. Il donna en apanage ces deux habitations à ses fils, le valeureux Parokh et Tzolag à l’œil flamboyant, ceux-ci, en s’y fixant, appelèrent ces lieux de leur propre nom, Parakhod,[37] du nom de Parokh, et Tzolaguerd,[38] de celui de Tzolag. Amasia nomma la montagne de son propre nom, Massis; puis étant retourné à Armavir, il vécut seulement quelques années et mourut. Kégham engendra Harma à Armavir, et l’y laissant avec les siens, il s’en alla vers l’autre montagne au nord-est, sur les bords d’un lac,[39] y bâtit sur les rives et y laissa des habitants. Il appela la montagne de son nom Kégh, et les villages Kéghakouni,[40] ainsi que la mer qui porte aussi cette appellation. Dans cet endroit, il engendra son fils Sissag, personnage renommé par sa noble fierté, sa force, sa beauté, son éloquence et son adresse à tirer l’arc. Il lui remit une grande partie de ses biens, beaucoup d’esclaves, et lui donna en apanage tout le pays depuis la mer à l’orient jusqu’à une grande plaine où le fleuve Eraskh, après s’être frayé un lit dans les cavernes des montagnes, avoir traversé des vallées boisées et franchi des gorges étroites, descend dans la plaine avec un bruit effrayant. Là, Sissag, ayant fait halte, couvre de constructions le sol de son domaine, et appelle le pays de son nom, Siunik, usais les Perses le dénommèrent plus exactement Sissagan.[41] Valarsace, premier roi parthe d’Arménie, ayant rencontré là des hommes célèbres, de la descendance de Sissag, les institue seigneurs du pays; c’est la race de Sissagan. Ce que fit Valarsace, d’après le sens précis de l’histoire, et comment il s’y prit? nous le raconterons en son temps.[42] Kégham retourne à la plaine au pied de la montagne, et dans un vallon escarpé, il bâtit lui-même un village, qu’il appelle de son nom Kéghami, et qui, dans la suite, fut nommé Karni[43] par son petit-fils Karnig. De sa descendance était issu, à l’époque d’Ardaschès petit-fils de Valarsace, un jeune homme appelé Varj,[44] adroit à la chasse des cerfs, des chèvres sauvages et des sangliers, habile à lancer le javelot; Ardaschès l’institue gardien des chasses royales, et lui donne des villages sur les bords du fleuve appelé Hraztan.[45] On dit que c’est de lui qu’est issue la maison des Varajnouni.[46] Kégham, comme nous l’avons rapporté, engendra Harma et d’autres enfants; puis il mourut, en enjoignant à son fils Harma de résider à Armavir. Tel est cet Haïg, fils de Thorgom, fils de Thiras, fils de Gomer, fils de Japhet, ancêtre des Haïasdani (Arméniens); tels sont ses races, ses descendances, et l’endroit de son séjour. Dès lors, dit [Mar Apas Catina], sa postérité commença à se multiplier et à remplir le pays. Harma engendra Aman sur le compte duquel on raconte une foule d’actions d’éclat, d’actes de valeur dans les combats, et qui étendit de tous les côtés Le territoire des Arméniens. C’est de son nom que tous les peuples appellent notre pays les Grecs, Armen,[47] les Perses et les Syriens, Armeni. Mais pour ce qui est de rapporter son histoire tout entière, ses actes de courage, de dire le quand et le comment, nous le ferons, si tu veux, dans un autre ouvrage; ou bien nous laisserons de côté ces particularités, ou bien encore nous les noterons ici. VI. (Ch. xiii.)Guerre d’Aram contre les orientaux; sa victoire. Mort de Nioukar Matès.Puisqu’il nous a paru (agréable) de regarder le travail entrepris par ta volonté, comme une source de jouissances plus grandes que ne le sont, pour les autres, les somptueux festins, avec leurs mets et leurs vins, nous avons voulu rappeler en peu de mots les combats d’Aram le Haïcien. Ce guerrier, ami des labeurs et de sa patrie, comme nous le montre le même historien, eût préféré mourir pour son pays, que de voir les fils de l’étranger fouler le sol natal, et commander à ses compatriotes et à ses frères. Aram, peu d’années avant l’avènement de Ninus en Assyrie, à Ninive, inquiété par les nations voisines, rassemble toute la multitude de ses braves guerriers, habiles à manier l’arc et à lancer le javelot, jeunes, nobles, doués d’une grande adresse et d’une beauté remarquable, troupe qui, pour le courage et dans l’action, valait autant que cinquante mille hommes. Aram rencontre sur les confins de l’Arménie la jeunesse des Mèdes, sous la conduite de Nioukar, surnommé Matès, guerrier orgueilleux et vaillant, comme nous le montre le même historien. Déjà à l’exemple des Kouschans,[48] Matés, imposant son joug à l’Arménie, la tient esclave pendant deux années. Avant le lever du soleil, Aram, fondant sur lui à l’improviste, extermina toute la multitude de son armée. Quant à Nioukar, appelé Matès, Aram, l’ayant fait prisonnier, le conduit à Armavir, et là, au sommet de la tour des murailles, le front traversé avec un long clou de fer, Nioukar est fixé au mur, par ordre d’Aram, à la vue de tous les spectateurs qui étaient venus là, et des passants. Tout son pays jusqu’a la montagne appelée Zarasb, est soumise au tribut, jusqu’au règne de Ninus en Assyrie et à Ninive. Cependant, Ninus devenu roi de Ninive, nourrissait dans son cœur un souvenir de haine, à cause de son ancêtre Bélus, car il connaissait le passé par la tradition. Il songeait depuis de longues années aux moyens de se venger, épiant le moment d’exterminer et d’anéantir jusqu’au dernier rejeton, toute la race des fils du brave Haïg. Mais la crainte de se voir lui-même dépouillé de son royaume, en exécutant un tel projet, le retint. Il cache ses perfides desseins, et ordonne à Aram de conserver la puissance sans inquiétude, lui accorde le droit de porter le bandeau de perles, et le nomme son second. Mais c’est assez; car notre but en ce moment ne nous permet pas de nous étendre sur cette histoire. VII. (Ch. xiv.)Contestations d’Aram avec les Assyriens sa victoire. Baïabis Kaghia. Césarée.Arménie Première et autres contrées du même nom.Nous raconterons brièvement les grands faits d’Aram, ses actions glorieuses en Occident, rapportées dans le livre, ses différends avec les Assyriens, en signalant seulement les causes et l’importance des événements, et en montrant rapidement ce que l’historien raconte avec de longs détails. Ce même Aram, après avoir terminé sa guerre contre l’Orient, marche avec les mêmes troupes en Assyrie. Il y trouve un homme qui ruinait sa patrie avec quarante mille fantassins et cinq mille cavaliers; il était de la race des géants et avait nom Parscham. A force d’opprimer le pays, de l’accabler d’impôts, il changeait en désert toute la contrée d’alentour. Aram lui livre bataille, le jette, fugitif, au milieu du pays des Gortouk,[49] dans la plaine d’Assyrie, et extermine un grand nombre d’ennemis. Parscham mourut sous les coups des soldats d’Aram. Déifié à cause de ses nombreux exploits, (Parscham) fut adoré longtemps par les Syriens.[50] Une grande partie des plaines de l’Assyrie devint, pendant de longues années, tributaire d’Aram. Il nous faut parler maintenant des prodiges de valeur qu’Aram fit en Occident contre les Titans. Il marche ensuite sur l’Occident, avec quarante mille fantassins et deux mille cavaliers, arrive en Cappadoce, dans un endroit appelé aujourd’hui Césarée.[51] Comme il avait soumis l’Orient et le midi et qu’il en avait confié la garde à deux familles, l’Orient à celle des Sissagan et l’Assyrie à ceux de la maison de Gatmos, il n’avait plus dès lors aucune crainte de troubles. Pour cela, Aram s’arrête longtemps en Occident. Baïabis Kaghia[52] lui livre bataille; ce Titan occupait tout le pays situé entre les deux grandes mers, le Pont et l’Océan.[53] Aram fond sur lui, le défait, le refoule jusque dans une île de la mer asiatique. Puis laissant un de ses parents, nommé Mschag,[54] avec dix mille hommes de ses troupes pour garder le pays, il retourne en Arménie. Aram enjoint aux habitants du pays d’apprendre à parler la langue arménienne, c’est pourquoi jusqu’à ce jour, ils appellent cette contrée Proton Armenia,[55] qu’on traduit par Première Arménie.[56] Le village que le gouverneur établi par Aram, et qui s’appelait Mschag, fonda et entoura de petites murailles, et auquel il donna son nom, les anciens habitants du pays le nommaient Majak, ne pouvant bien prononcer; jusqu’à ce qu’ensuite agrandi par d’autres, ce village fut nommé Césarée. C’est ainsi qu’Aram, depuis ces lieux jusqu’a son propre empire, remplit d’habitants beaucoup de contrées désertes, et le pays fut nommé la Deuxième, la Troisième et même la Quatrième Arménie.[57] Voilà la première et la véritable raison d’appeler les parties occidentales de notre pays, Première, Seconde, Troisième et Quatrième Arménie. Et ce que disent certaines personnes de l’Arménie grecque, ne nous plaît aucunement que les autres fassent à leur guise! Le nom d’Aram est tellement puissant et renommé jusqu’à ce jour, comme tout le monde le sait, que les nations qui nous entourent, le donnent à notre pays. On raconte d’Aram bien d’autres actions d’éclat; mais nous en avons dit assez sur ce sujet. Mais pourquoi ces faits ne furent-ils pas consignés dans les livres des rois et des temples[58]? Cependant que personne ne conçoive à cet égard ni doute, ni suspicion. Car premièrement, Aram est antérieur au règne de Ninus, époque où personne ne se préoccupait de tels soins; et deuxièmement, les peuples ne sentaient ni l’utilité, ni le besoin, ni l’intérêt de s’occuper des nations étrangères, des pays lointains, de recueillir les anciennes traditions, et les récits des premiers âges dans les livres de leurs rois ou de leurs temples; d’autant plus que la valeur et les exploits des peuples étrangers n’étaient pas pour eux un motif de vanité ou d’orgueil. Et, bien que non consignés dans leurs propres livres, ces faits, comme le raconte Mar Apas Catina, ont été extraits des ballades et des chants populaires, composés par quelques obscurs écrivains, et se trouvent réunis dans les archives royales. Il y a une autre raison, dit-il encore, c’est que, comme je l’ai appris, Ninus, homme imprudent et égoïste, voulant se donner comme le principe unique, le premier auteur de toute conquête, de toute qualité et de toute perfection, fit brûler quantité de livres d’annales des premiers âges qui se conservaient dans différents endroits et relataient les actes de bravoure de tels ou tels personnages; il fit également détruire les annales relatives à son époque, exigeant que l’histoire n’écrive que pour lui seul. Mais il est superflu de répéter tout ceci, Aram engendra Ara; puis ayant encore vécu de longues années, il mourut. VIII. (Ch. xv.)Ara. Sa mort dans une guerre suscitée par Sémiramis.Ara, peu d’années avant la mort de Ninus, obtint le gouvernement de sa patrie, jugé digne d’une telle faveur par Ninus, comme (antérieurement) son père Aram. Mais l’impudique et voluptueuse Sémiramis (Schamiram),[59] ayant entendu parler depuis longues années de la beauté d’Ara, brûlait du désir de satisfaire sa passion; cependant elle ne pouvait agir ouvertement. Mais après la mort, ou plutôt après la fuite de Ninus en Crète, comme je le crois, Sémiramis mûrissant en sûreté sa passion, envoie des messagers au bel Ara, avec de riches cadeaux, accompagnés d’instantes prières, de promesses magnifiques, pour l’engager à venir la trouver à Ninive, à l’épouser et à régner sur tout l’empire de Ninus, ou seulement à satisfaire son ardente passion, et à retourner ensuite en paix dans ses propres états, comblé de présents. Déjà les ambassades s’étaient succédé sans interruption, et Ara refusait toujours. Alors Sémiramis, furieuse du mauvais résultat de ses messages, lève toute la multitude de ses troupes, se hâte d’arriver sur le territoire des Arméniens, et de fondre sur Ara. Mais il était évident que ce n’était pas tant pour tuer Ara ou le mettre en déroute, qu’elle se hâtait ainsi, que pour le subjuguer, s’emparer de lui pour satisfaire ses passions; car devenue folle d’amour au seul portrait qu’elle avait entendu faire d’Ara, comme si elle l’eût vu, elle brûlait de feux dévorants. Elle accourt en se précipitant dans la plaine d’Ara, appelée de son nom Ararat. Au moment d’engager le combat, elle ordonne à ses généraux de faire en sorte, s’il est possible, d’épargner la vie d’Ara. Mais au fort de la mêlée, l’armée d’Ara est mise en pièces, et il meurt dans l’action, frappé par les soldats de Sémiramis. La reine envoie après la victoire sur le lieu du combat ceux qui dépouillent les cadavres, afin de chercher parmi les morts l’objet de son amour. Ara fut trouvé sans vie au milieu de ses braves compagnons d’armes. Sémiramis le fait placer sur la terrasse de son palais. Cependant, comme les troupes arméniennes se ranimaient au combat contre la reine Sémiramis, pour venger la mort d’Ara; elle dit: — « J’ai ordonné à mes dieux, de lécher les plaies d’Ara,[60] et il reviendra à la vie. — Elle espérait par la vertu de ses maléfices ressusciter Ara, tant la fureur de sa passion avait égaré sa raison. Mais quand le cadavre fut en putréfaction, elle le fit jeter [par ses serviteurs[61]] dans une fosse profonde pour le dérober ainsi à la vue de tous. Puis ayant travesti en secret un de ses amants, elle publie sur Ara la nouvelle suivante: — Les dieux, en léchant les plaies d’Ara, l’ont rendu à la vie, et ont ainsi comblé nos vœux les plus chers; aussi dorénavant ils doivent encore être davantage adorés et glorifiés par nous, comme les auteurs de notre félicité et de l’accomplissement de nos désirs. — Sémiramis érige une nouvelle statue aux dieux,[62] lui offre des sacrifices, comme si la puissance de ces dieux avait sauvé Ara.[63] A l’aide de ces bruits répandus en Arménie touchant Ara, Sémiramis persuada tons les esprits et fit cesser la guerre. En ce qui regarde Ara, il suffit de le rappeler en ce peu de mots: ayant vécu ………………[64] années, Ara engendra Gartos.[65] IX. (Ch. xvi.)Comment après la mort d’Ara, Sémiramis bâtit la ville, la chaussée du fleuve[66] et son palais.Après ces succès, Sémiramis, s’étant arrêtée peu de jours dans la plaine appelée Ararat, du nom d’Ara, passe au sud de la montagne, car on était alors en été, pour se promener dans les vallons et les campagnes en fleurs. En voyant la beauté du pays, la pureté de l’air, les sources limpides qui jaillissent de toutes parts, le cours majestueux des fleuves au doux murmure: — « Il nous faut, dit-elle, dans un pays où le climat est si tempéré et l’eau si pure, fonder une ville, une demeure royale pour résider [ici[67]] en Arménie, au milieu de toutes les délices, la quatrième partie de l’année; les trois autres saisons plus froides, nous les passerons à Ninive. » Sémiramis, ayant visité beaucoup de sites, arrive du côté oriental, sur le bord du lac salé;[68] elle voit sur ces bords une colline oblongue, exposée dans sa longueur au couchant; un peu oblique au nord; au midi une grotte s’élevant droit et perpendiculairement vers le ciel; à peu de distance au sud, une vallée plate, confinant à l’orient avec la montagne, et qui, en s’allongeant vers le lac, s’élargit et prend un aspect grandiose. A travers ces lieux, des eaux tombant de la montagne dans les ravins et les vallées, réunies à la large base des montagnes, devenaient de véritables fleuves. A droite et à gauche des eaux, s’élevaient dans cette vallée de nombreux villages; et à l’est de cette riante colline, se dressait une petite montagne. Ici, l’active et impudique Sémiramis, ayant tout examiné en détail, fit aussitôt venir de l’Assyrie et des autres parties de son empire, et rassembler en ce lieu douze mille ouvriers et six mille maîtres de tout état, pour travailler le bois, la pierre, le bronze et le fer, tous très habiles dans leur art. Tout s’exécutait selon les ordres de la reine. On voyait accourir en hâte des ouvriers et des maîtres de tout état. Sémiramis fait d’abord construire la chaussée du fleuve, avec des blocs de rochers, liés entre eux avec de la chaux et du sable [fin[69]], œuvre gigantesque pour l’étendue et la hauteur et qui existe, à ce que l’on dit, encore à présent.[70] Dans les fentes de cette chaussée, nous le savons par ouï-dire, les voleurs et les vagabonds du pays y cherchent un refuge et s’y eschent en sureté comme sur les cimes désertes des montagnes Si quelqu’un veut en faire l’expérience, il ne pourra pas même, en employant toutes ses forces, détacher de cette construction une pierre de fronde; en examinant la parfaite liaison des pierres, on croirais que la cimentation a été faite avec de la cire coulée. Cette chaussée, longue de plusieurs stades, va jusqu’à la ville. La reine fait ranger cette multitude de travailleurs en plusieurs classes, et donne pour chef à chacune le meilleur des artisans. Ainsi à force de fatigues continuelles, elle achève en peu d’années ces merveilleuses constructions, qu’elle entoure de fortes murailles avec des portes d’airain. Elle bâtit aussi dans la ville de nombreux et magnifiques palais, ornés de différentes pierres de diverses couleurs, élevés de deux ou trois étages, chacun, comme il convient, exposé au soleil. Elle distingue par de belles couleurs les quartiers de la ville, les divise par de larges rues; elle construit, selon les besoins, des thermes au milieu de la ville, avec un art admirable. Distribuant dans la cité une partie des eaux du fleuve, elle les amène partout où il en est besoin, et aussi pour l’arrosement des jardins et des parterres. Quant à l’autre portion des eaux, près des bords du lac à droite et à gauche, elle les destine aux usages de la ville et de tous les environs. Toutes les parties de la ville, à l’est, au nord et au sud, sont décorées par elle de beaux édifices, d’arbres touffus, produisant des fruits et des feuillages différents; elle plante aussi quantité de vignes dans les terrains fertiles en vins. Elle rend de tous côtés magnifique et splendide la portion de la ville entourée de murailles, et y fait entrer une immense population. Quant à l’extrémité de la ville et aux merveilleux édifices qui s’y trouvent, bien des gens ignorent l’état des choses; il est donc impossible d’en faire la description. Sémiramis garnit le sommet des murailles, ouvre des entrées d’un accès difficile, et élève un palais royal, avec de terribles oubliettes. Le dessin et le plan d’un semblable édifice ne nous ont été transmis par personne avec vérité, aussi nous ne croyons pas opportun d’en parler dans cette histoire. Nous dirons seulement, que de tous les ouvrages royaux, comme nous l’avons appris, c’est le premier et le plus splendide. Sur le côté oriental de la grotte, là où actuellement on ne peut tracer un seul trait avec la pointe, tant la pierre en est dure, on a creusé des palais, des chambres, des caveaux pour mettre les trésors et de longues galeries.[71] Personne ne sait comment ces merveilleuses constructions ont pu s’élever. Sur toute la surface de la pierre, comme sur de la cire, avec une pointe, sont tracés beaucoup de caractères.[72] Or, la vue d’un semblable prodige jette tout le monde dans l’étonnement; mais assez sur ce sujet. Dans beaucoup d’autres cantons de l’Arménie, la reine fit graver sur la pierre le souvenir de quelque événement; sur beaucoup de points, elle fit dresser des stèles avec des inscriptions tracées de même.[73] Mais, en voici assez sur les travaux exécutés en Arménie par Sémiramis. X. (Ch. xvii.)De Sémiramis; pourquoi elle fit périr ses enfants?Comment s’enfuit-elle en Arménie pour échapper au mage Zoroastre?Elle est tuée par son fils Ninyas.La reine, voulant toujours aller passer l’été dans le nord, dans la ville qu’elle avait fondée en Arménie, laissa comme gouverneur de l’Assyrie et de Ninive Zoroastre (Zrataschd) mage et chef religieux des Mèdes (Mar); pendant longtemps les choses étant ainsi réglées, Sémiramis remit tout le pouvoir aux mains de Zoroastre. Souvent reprise par ses enfants à propos de sa conduite déréglée et par trop voluptueuse, la reine les fit tous périr, à l’exception de Ninyas, le plus jeune. Dans son amour pour ses favoris, elle leur[74] remet son pouvoir souverain, ses trésors, et ne prend aucun soin de ses fils. Ninus, son mari, n’était pas mort; et ne fut pas enterré, comme on le dit, par ses soins, dans le palais, à Ninive; mais voyant la corruption de sa perfide épouse, il abandonna l’empire et se réfugia en Crète (Ondé). Ses fils, devenus grands, reprochent à leur mère sa conduite, croyant la faire rougir de ses vices, de ses méfaits diaboliques, et la déterminer à leur céder le pouvoir et ses trésors. La reine devint plus furieuse encore et les fit tous mourir. Ninyas fut seul épargné, comme nous l’avons dit plus haut. Par suite des torts de Zoroastre envers la reine et de leur querelle, Sémiramis prend les armes contre lui, car il songeait à établir partout sa tyrannie. Au fort du combat, Sémiramis s’enfuit devant Zoroastre, et gagne l’Arménie. Ninyas trouve le moment opportun pour se venger; il tue sa mère, et règne sur l’Assyrie et Ninive. Nous avons dit la cause et les circonstances de la mort de Sémiramis.[75] XI. (Ch. xviii.)Première guerre de Sémiramis dans les Indes, puis sa mort en Arménie.J’ai en vue Céphalion,[76] pour ne pas m’exposer à être un sujet de risée; il parle d’après d’autres écrivains, d’abord de la naissance de Sémiramis,[77] ensuite de sa guerre dans les Indes.[78] Mais les faits qui résultent de l’examen que fit Mar Apas Catina, dans les livres chaldéens, nous ont paru plus certains que toutes ces particularités; car il parle avec savoir et il expose les causes de la guerre. Ajoutons encore que les fables[79] de notre pays donnent raison au savant syrien, en disant qu’ici (en Arménie) eurent lieu la mort de Sémiramis, sa fuite à pied, sa soif ardente, ses recherches pour avoir de l’eau, son empressement à se désaltérer, et à l’arrivée des soldats armés de glaives, le jet du talisman dans la mer,[80] d’où est venu ce chant: Les perles de Sémiramis dans la mer. Aimes-tu les fables? Ecoute celle-ci: « Sémiramis changée en pierre, bien avant Niobé. » Assez sur ce sujet, occupons-nous des faits postérieurs. XII. (Ch. xix.)Evénements qui eurent lieu après la mort de Sémiramis.Je veux dans cet ouvrage te montrer tous les événements avec ordre, les ancêtres les plus renommés de la nation, toutes les traditions qui les concernent, chacun de leurs faits et gestes, en omettant toutes les choses imaginaires ou inconvenantes dans nos récits, et en racontant ce qui se trouve dans les livres, et notamment dans les discours des hommes sages et profonds, d’où nous avons précisément cherché à rassembler et à extraire les documents de notre antiquité. Et nous dirons dans cette histoire, nous nous sommes attaché à la justice et à la vérité, aussi bien par inspiration que par conviction. C’est avec de telles dispositions qu’est faite notre compilation, Dieu le sait! louable ou blâmable aux yeux des hommes, leur jugement importe peu; mais l’uniformité de notre récit, la suite régulière des personnages, sont une garantie suffisante de l’exactitude de nos recherches. Ceci posé, certain ou presque assuré de la vérité, je commencerai par t’exposer les faits postérieurs, en suivant l’ordre historique. Or, après la mort de Sémiramis, tuée par son fils Zamassis,[81] c’est-à-dire Ninyas, né après le meurtre d’Ara, nous savons avec certitude l’ordre des faits. Ninyas règne, après avoir fait périr sa mère voluptueuse, et vit en paix. Sous Ninyas, Abraham termina ses jours. Comparaison de la généalogie de notre nation avec celle des Hébreux, des Chaldéens,jusqu’à Sardanapale, appelé Tonos-Concholéros.[82]Hébreux. Chaldéens. Arméniens. Abraham. Ninyas Aram Isaac. Arios[83] Ara Jacob. Aralios Ara qui était fils de notre Ara, appelé Ara par Sémiramis qui lui confie le gouvernement de notre pays. Levi Sosarès[84] Anouschavan Cahat Xerxès Bared Amram Galéos Arpag Moïse Armamithrès[85] Zavan Josué Bélochus Parnas Depuis Josué, ce n’est plus par ordre de filiation, mais de prééminence, que tous descendent d’Abraham. Défaits par Josué, les Cananéens, fuyant leur exterminateur,[86] passèrent en Afrique (Akras),[87] naviguant sur Tharsis, événement constaté par une inscription gravée sur des stèles en Afrique, et qui se conserve jusqu’à présent. Voici ce qu’elle rapporte en propres termes Mis en fuite par le brigand Josué, nous, les chefs des Cananéens, sommes venus habiter ici. Un de ces chefs était notre illustre Cananitas, en Arménie. Tout bien examiné, nous avons trouvé que la descendance des Kentouni provient de lui, sans aucun doute.[88] Le caractère de ces derniers démontre bien qu’ils sont Cananéens. Gotoniel. Altadas. Sour.[89] Avod. Mamithus. Havanag. Barac. Macaléus. Vaschdag. Gédéon. Sphœrus. Haïgag. Mamylus. Sparethus. Ascatades. Amyntas. Bélochus. Haïgag qui vivait, à ce que l’on dit, sous Bélochus, périt dans une émeute follement soulevée par lui. Abiméleck. Balatorès. Ambag. Thola. Lampridis. Arnag. Jaïr. Sosarès. Schavarsch. Jephté. Lamparès. Noraïr. Eséphon. Panyas. Vsdasgar.[90] Aglon. Sosarmus.[91] Korag. Labdon. Mithrœus. Hrand.[92] Samson. Teutamus.[93] Entzak. Hébreux. Chaldéens. Arméniens. Héli. Kéghag. Samuel. Horo. Saül. Zarmaïr. David,[94] et ainsi de suite. Zarmaïr, envoyé au secours de Priam par Teutamus avec une armée d’Ethiopiens, meurt de la main des braves Hellènes.[95] Chaldéens. Arméniens. Teutéus. Herdj. Tineus. Arpoun. Dercylus. Pazoug. Eupalmeus. Ho. Laosthenès. Housag. Priétiadès. Gaibag. Ophrateus. Sgaïorti (fils de géant). |