Flavius Josèphe

Flavius Josèphe

 

Contre Apion : livre I (1)

 

 

 (2)

 

 

 

 

Flavius Josèphe

 

Contre Apion

Avec deux traductions

 

Oeuvres complètes

trad. en français sous la dir. de Théodore Reinach,....   trad. de René Harmand,... ;

révisée et annotée par S. Reinach et J. Weill  E. Leroux, 1900-1932. Publications de la Société des études juives)  

 

Oeuvres complètes par Buchon

 

 

 

 

REPONSE DE FL. JOSEPHE A APPION  EN JUSTIFICATION DE SON HISTOIRE ANCIENNE DES JUIFS.

LIVRE PREMIER

AVANT-PROPOS.

Je pense, vertueux Epaphrodile, avoir clairement montré par l'histoire que j'ai écrite en grec sur ce qui s'est passé durant cinq mille ans, qu'il paraît par nos saintes écritures que notre nation judaïque est très ancienne, et qu'elle n'a tiré son origine d'aucun autre peuple. Mais voyant que plusieurs ajoutent foi aux calomnies de quelques-uns qui nient cette antiquité, et se fondent pour la contester sur ce que les plus célèbres historiens grecs n'en parlent point, j'ai cru devoir faire connaître leur malice et désabuser ceui qui se sont laissé surprendre à leurs impostures, en faisant voir le plus brièvement que je pourrai aux personnes qui aiment la vérité quelle est l'antiquité de notre race J'emploierai pour autoriser ce que je dirai les plus célèbres des anciens historiens grecs. Et quant à ceux qui m'ont si malicieusement calomnié, je les confondrai par eux- mêmes : j'y ajouterai les raisons qui ont empêché plusieurs autres historiens grecs de parler de nous ; et ferai voir clairement que ceux qui ont écrit ont ignoré ou feint d'ignorer la vérité des choses qu'ils ont rapportées.

 

Φλαίίου Ἰωσήπου περὶ ἀρχαιότητος Ἰουδαίων λόγος α.

[1] Ἱκανῶς μὲν ὑπολαμβάνω καὶ διὰ τῆς περὶ τὴν ἀρχαιολογίαν συγγραφῆς, κράτιστε ἀνδρῶν Ἐπαφρόδιτε, τοῖς ἐντευξομένοις αὐτῇ πεποιηκέναι φανερὸν περὶ τοῦ γένους ἡμῶν τῶν Ἰουδαίων, ὅτι καὶ παλαιότατόν ἐστι καὶ τὴν πρώτην ὑπόστασιν ἔσχεν ἰδίαν, καὶ πῶς τὴν χώραν ἣν νῦν ἔχομεν κατῴκησε Πεντακισχιλίων ἐτῶν ἀριθμὸν ἱστορίαν περιέχουσαν ἐκ τῶν παρ' ἡμῖν ἱερῶν βίβλων διὰ τῆς Ἑλληνικῆς φωνῆς συνεγραψάμην. [2] Ἐπεὶ δὲ συχνοὺς ὁρῶ ταῖς ὑπὸ δυσμενείας ὑπό τινων εἰρημέναις προσέχοντας βλασφημίαις καὶ τοῖς περὶ τὴν ἀρχαιολογίαν ὑπ' ἐμοῦ γεγραμμένοις ἀπιστοῦντας τεκμήριόν τε ποιουμένους τοῦ νεώτερον εἶναι τὸ γένος ἡμῶν τὸ μηδεμιᾶς παρὰ τοῖς ἐπιφανέσι τῶν Ἑλληνικῶν ἱστοριογράφων μνήμης ἠξιῶσθαι, [3] περὶ τούτων ἁπάντων ᾠήθην δεῖν γράψαι συντόμως τῶν μὲν λοιδορούντων τὴν δυσμένειαν καὶ τὴν ἑκούσιον ἐλέγξαι ψευδολογίαν, τῶν δὲ τὴν ἄγνοιαν ἐπανορθώσασθαι, διδάξαι δὲ πάντας, ὅσοι [4] τἀληθὲς εἰδέναι βούλονται, περὶ τῆς ἡμετέρας ἀρχαιότητος. Χρήσομαι δὲ τῶν μὲν ὑπ' ἐμοῦ λεγομένων μάρτυσι τοῖς ἀξιοπιστοτάτοις εἶναι περὶ πάσης ἀρχαιολογίας ὑπὸ τῶν Ἑλλήνων κεκριμένοις, τοὺς δὲ βλασφήμως περὶ ἡμῶν καὶ ψευδῶς γεγραφότας αὐτοὺς δι' ἑαυτῶν ἐλεγχομένους παρέξω. [5] Πειράσομαι δὲ καὶ τὰς αἰτίας ἀποδοῦναι, δι' ἃς οὐ πολλοὶ τοῦ ἔθνους ἡμῶν ἐν ταῖς ἱστορίαις Ἕλληνες ἐμνημονεύκασιν, ἔτι μέντοι καὶ τοὺς οὐ παραλιπόντας τὴν περὶ ἡμῶν ἱστορίαν ποιήσω φανεροὺς τοῖς μὴ γιγνώσκουσιν ἢ προσποιουμένοις ἀγνοεῖν.

LIVRE 1

I De l'antiquité de la race juive, contestée par l'ignorance ou la malveillance[1]

1 J'ai déjà suffisamment montré, je pense, très puissant Épaphrodite[2], par mon histoire ancienne, à ceux qui la liront, et la très haute antiquité de notre race juive, et l'originalité de son noyau primitif, et la manière dont elle s'est établie dans le pays que nous occupons aujourd'hui ; en effet 5 000 ans[3] sont compris dans l'histoire que j'ai racontée en grec d'après nos Livres sacrés.  2 Mais puisque je vois bon nombre d'esprits, s'attachant aux calomnies haineuses répandues par certaines gens, ne point ajouter foi aux récits de mon Histoire ancienne et alléguer pour preuve de l'origine assez récente de notre race que les historiens grecs célèbres ne l'ont jugée digne d'aucune mention, 3 j'ai cru devoir traiter brièvement tous ces points afin de confondre la malveillance et les mensonges volontaires de nos détracteurs, redresser l'ignorance des autres, et instruire tous ceux qui veulent savoir la vérité sur l'ancienneté de notre race. 4 J'appellerai, en témoignage de mes assertions, les écrivains les plus dignes de foi, au jugement des Grecs, sur toute l'histoire ancienne; quant aux auteurs d'écrits diffamatoires et mensongers à notre sujet, ils comparaîtront pour se confondre eux-mêmes. 5 J'essaierai aussi d'expliquer pour quelles raisons peu d'historiens grecs ont mentionné notre peuple ; mais, d'autre part, je ferai connaître les auteurs qui n'ont pas négligé notre histoire à ceux qui les ignorent ou feignent de les ignorer.

 

CHAPITRE PREMIER.

Que les histoires grecques sont celles auxquelles on doit ajouter le moins de foi touchant la connaissance de l'antiquité ; et que les Grecs n'ont été instruits que tard dans les lettres et les sciences.

Je ne saurais trop admirer qu'il se trouve des gens qui s'imaginent qu'il ne faut consulter que les Grecs touchant la certitude des choses les plus anciennes, et que l'on ne doit point ajouter de foi aux autres. C'est tout le contraire; et il n'y a, pour en bien juger, qu'à considérer les choses en elles-mêmes sans s'arrêter à des opinions qui n'ont aucun fondement.

Je ne vois rien parmi les Grecs qui ne soit nouveau, soit que je considère la fondation de leurs villes, ou l'invention des arts dont ils se glorifient, ou l'établissement de leurs lois, ou leur application à écrire l'histoire avec quelque soin. Au lieu que sans parler de nous ils sont contraints eux-mêmes de confesser que les Egyptiens, les Chaldéens et les Phéniciens s'y sont de tous temps affectionnés, sans qu'il se soit rien passé parmi eux dont ils n'aient pris plaisir à conserver la mémoire, même par des inscriptions publiques faites parles plus sages et les plus habiles d'entre eux. A quoi on peut ajouter que tant de divers changements arrivés parmi les Grecs ont fait perdre le souvenir du passé, et que pour ce qui est des choses qu'ils ont inventées, quoiqu'ils se flattent d'être les plus habiles de tous les hommes, ils doivent savoir qu'à peine ont-ils encore acquis la véritable connaissance des lettres. Ils se vantent de les avoir apprises des Phéniciens et de Cadmus : mais ils ne sauraient montrer ni dans les temples ni dans les archives publiques aucune inscription faite de ce temps-là ; et l'on doute même que lorsque plusieurs siècles après ils firent le siège de Troie ils eussent l'usage de l'écriture, la plus commune opinion étant qu'ils ne l'avaient pas encore. On ne saurait contester que le plus ancien poème se soit celui d'Homère. qui ne peut avoir été fait que depuis cette guerre si célèbre. Plusieurs croient même qu'il n'avait point été écrit, et qu'il ne s'était conservé que dans la mémoire de ceux qui l'avaient appris par cœur pour le chanter : que depuis on l'écrivit, et que c'est ce qui fait qu'il s'y rencontre plusieurs choses qui se contrarient Quant à Cadmus, Miles. Argée, Acusilaos. et autres Grecs qui ont entrepris d'écrire l'histoire, ils n'ont précédé que de fort peu la guerre soutenue par leur nation contre les Perses. Et pour le regard de Phérecide le Syrien. Pythagore, et Thalès qui sont les premiers d'entre eux qui ont traité des choses célestes, et divines, ils confessent tous avoir en cela été disciples des Egyptiens et des Chaldéens, et je doute que l'on ait rien écrit sur ce sujet avant ce peu qu'ils ont laissé.

Y eut-il donc jamais de vanité plus mal fondée que celle des Grecs lorsqu'ils se vantent d'être les seuls qui ont connaissance de l'antiquité, et qu'ils ne donnent au public que des choses très véritables, au lieu qu'il est évident par leurs écrits qu'ils ne contiennent rien de certain, mais que chacun y rapporte ses sentiments selon qu'il en est persuadé? Ainsi la plupart de leurs livres se combattent et soutiennent sur les mêmes sujet des choses contraires. Je serais trop long si je voulais rapporter en combien d'endroits Hellanique est diffèrent d'Acusilas en ce qui est des généalogies, et Hésiode contraire à Acusilas, et en combien d'autres Ephore accuse Hellanique de n'avoir pas dit la vérité. Timée traite de même Ephore : d'autres n'épargnent non plus Timée, et tous en général disent la même chose d'Hérodote. Timée ne s'accorde point non plus avec Antiochus, Philistos. et Caillas, dans l'histoire de Sicile, et ceux qui ont écrit celle d'Athènes et d'Argos ne sont pas moins différents les uns des autres. Que dirai-je de la diversité qui se rencontre entre ceux qui ont écrit de ce qui regarde les villes, de la guerre contre les Perses, et des autres choses dans lesquelles des personnes fort estimées sont entièrement opposées. N'accuse-t-on pas un Thucydide de n'avoir pas été véritable en tout, quoique nul autre n'ait écrit l'histoire de son temps avec tant d'exactitude ?

Ceux qui voudront rechercher la raison de cette différence qui se rencontre entre les historiens grecs en trouveront peut-être diverses causes. Je l'attribue principalement à deux, dont la plus considérable a mon avis est que les Grecs ne s'étant point proposé d'abord le dessein d'écrire l'histoire, lorsqu'ils ont depuis entrepris de parler des choses passées ils se sont trouvés dans une pleine liberté de les rapporter comme il leur a plu parce que n'y en ayant rien d'écrit on ne pouvait les convaincre de les avoir falsifiées. Car non seulement les autres peuples de la Grèce avaient négligé d'écrire l'histoire, mais il ne s'en trouve point d'ancienne parmi les Athéniens, quoiqu'ils se vantent de ne tirer leur origine d'aucune autre nation, et de cultiver les sciences. Ils demeurent même d'accord que de tout ce qu'ils ont écrit rien n'est si ancien que les lois qui leur furent données par Dracon touchant la punition des crimes, un peu avant que Pisistrate eut usurpé la tyrannie. Je pourrais aussi alléguer les Arcadiens qui se glorifient de leur antiquité. Ne sait-on pas qu'ils n'ont été instruits dans les lettres que depuis ceux de qui je viens de parler ?

Ainsi n'y ayant rien d'écrit parmi les Grecs pour instruire de la vérité ceux qui désiraient de l'apprendre, et convaincre de mensonge ceux qui voudraient la déguiser, il ne faut pas s'étonner des contradictions qui se rencontrent entre ces divers écrivains, puisque leur but n'était pas de rechercher la vérité, quoiqu'ils ne manquent jamais de témoigner le contraire, mais seulement d'acquérir la réputation de bien écrire. Les uns au lieu de rapporter des choses véritables ont rempli leurs écrits de contes faits à plaisir : d'autres n'ont pensé qu'à louer des villes et des princes, et d'autres n'ont travaillé qu'à reprendre et à blâmer ceux qui avaient écrit avant eux, pour établir leur réputation sur la ruine de la leur, qui sont toutes choses contraires à l'histoire, dont rien ne témoigne tant la vérité que de rapporter les choses d'une même sorte; au lieu que ces historiens prétendaient de paraître d'autant plus véritables qu'ils étaient moins conformes aux autres. Nous voulons donc bien céder aux Grecs eu ce qui regarde le langage et l'affection de paraître éloquents; mais non pas en ce qui regarde la vérité, de l'ancienne histoire, et ce qui s'est passé en chaque pays.

 


 

 

[6] Πρῶτον οὖν ἐπέρχεταί μοι πάνυ θαυμάζειν τοὺς οἰομένους δεῖν περὶ τῶν παλαιοτάτων ἔργων μόνοις προσέχειν τοῖς Ἕλλησι καὶ παρὰ τούτων πυνθάνεσθαι τὴν ἀλήθειαν, ἡμῖν δὲ καὶ τοῖς ἄλλοις ἀνθρώποις ἀπιστεῖν· πᾶν γὰρ ἐγὼ τοὐναντίον ὁρῶ συμβεβηκός, εἴ γε δεῖ μὴ ταῖς ματαίαις δόξαις ἐπακολουθεῖν, ἀλλ' ἐξ [7] αὐτῶν τὸ δίκαιον τῶν πραγμάτων λαμβάνειν. Τὰ μὲν γὰρ παρὰ τοῖς Ἕλλησιν ἅπαντα νέα καὶ χθὲς καὶ πρῴην, ὡς ἂν εἴποι τις, εὕροι γεγονότα, λέγω δὲ τὰς κτίσεις τῶν πόλεων καὶ τὰ περὶ τὰς ἐπινοίας τῶν τεχνῶν καὶ τὰ περὶ τὰς τῶν νόμων ἀναγραφάς· πάντων δὲ νεωτάτη σχεδόν ἐστι παρ' αὐτοῖς ἡ περὶ τὸ συγγράφειν [8] τὰς ἱστορίας ἐπιμέλεια. Τὰ μέντοι παρ' Αἰγυπτίοις τε καὶ Χαλδαίοις καὶ Φοίνιξιν, ἐῶ γὰρ νῦν ἡμᾶς ἐκείνοις συγκαταλέγειν, αὐτοὶ δήπουθεν ὁμολογοῦσιν ἀρχαιοτάτην τε καὶ μονιμωτάτην ἔχειν τῆς [9] μνήμης τὴν παράδοσιν· καὶ γὰρ τόπους ἅπαντες οἰκοῦσιν ἥκιστα ταῖς ἐκ τοῦ περιέχοντος φθοραῖς ὑποκειμένους καὶ πολλὴν ἐποιήσαντο πρόνοιαν τοῦ μηδὲν ἄμνηστον τῶν παρ' αὐτοῖς πραττομένων παραλιπεῖν, ἀλλ' ἐν δημοσίαις ἀναγραφαῖς ὑπὸ τῶν σοφωτάτων [10] ἀεὶ καθιεροῦσθαι. Τὸν δὲ περὶ τὴν Ἑλλάδα τόπον μυρίαι μὲν φθοραὶ κατέσχον ἐξαλείφουσαι τὴν μνήμην τῶν γεγονότων, ἀεὶ δὲ καινοὺς καθιστάμενοι βίους τοῦ παντὸς ἐνόμιζον ἄρχειν ἕκαστοι τῶν ἀφ' ἑαυτῶν, ὀψὲ δὲ καὶ μόλις ἔγνωσαν φύσιν γραμμάτων· οἱ γοῦν ἀρχαιοτάτην αὐτῶν τὴν χρῆσιν εἶναι θέλοντες παρὰ Φοινίκων [11] καὶ Κάδμου σεμνύνονται μαθεῖν. Οὐ μὴν οὐδὲ ἀπ' ἐκείνου τοῦ χρόνου δύναιτό τις ἂν δεῖξαι σωζομένην ἀναγραφὴν οὔτ' ἐν ἱεροῖς οὔτ' ἐν δημοσίοις ἀναθήμασιν, ὅπου γε καὶ περὶ τῶν ἐπὶ Τροίαν τοσούτοις ἔτεσι στρατευσάντων ὕστερον πολλὴ γέγονεν ἀπορία τε καὶ ζήτησις, εἰ γράμμασιν ἐχρῶντο, καὶ τἀληθὲς ἐπικρατεῖ μᾶλλον περὶ τοῦ τὴν νῦν οὖσαν τῶν γραμμάτων χρῆσιν ἐκείνους ἀγνοεῖν. [12] Ὅλως δὲ παρὰ τοῖς Ἕλλησιν οὐδὲν ὁμολογούμενον εὑρίσκεται γράμμα τῆς Ὁμήρου ποιήσεως πρεσβύτερον, οὗτος δὲ καὶ τῶν Τρωϊκῶν ὕστερος φαίνεται γενόμενος, καί φασιν οὐδὲ τοῦτον ἐν γράμμασι τὴν αὐτοῦ ποίησιν καταλιπεῖν, ἀλλὰ διαμνημονευομένην ἐκ τῶν ᾀσμάτων ὕστερον συντεθῆναι καὶ διὰ τοῦτο πολλὰς ἐν αὐτῇ σχεῖν [13] τὰς διαφωνίας. Οἱ μέντοι τὰς ἱστορίας ἐπιχειρήσαντες συγγράφειν παρ' αὐτοῖς, λέγω δὲ τοὺς περὶ Κάδμον τε τὸν Μιλήσιον καὶ τὸν Ἀργεῖον Ἀκουσίλαον καὶ μετὰ τοῦτον εἴ τινες ἄλλοι λέγονται γενέσθαι, βραχὺ τῆς Περσῶν ἐπὶ τὴν Ἑλλάδα στρατείας τῷ χρόνῳ προύλαβον. [14] Ἀλλὰ μὴν καὶ τοὺς περὶ τῶν οὐρανίων τε καὶ θείων πρώτους παρ' Ἕλλησι φιλοσοφήσαντας, οἷον Φερεκύδην τε τὸν Σύριον καὶ Πυθαγόραν καὶ Θάλητα, πάντες συμφώνως ὁμολογοῦσιν Αἰγυπτίων καὶ Χαλδαίων γενομένους μαθητὰς ὀλίγα συγγράψαι, καὶ ταῦτα τοῖς Ἕλλησιν εἶναι δοκεῖ πάντων ἀρχαιότατα καὶ μόλις αὐτὰ πιστεύουσιν ὑπ' ἐκείνων γεγράφθαι.

[15] Πῶς οὖν οὐκ ἔστιν ἄλογον τετυφῶσθαι τοὺς Ἕλληνας ὡς μόνους ἐπισταμένους τἀρχαῖα καὶ τὴν ἀλήθειαν περὶ αὐτῶν ἀκριβῶς παραδιδόντας; Ἢ τίς οὐ παρ' αὐτῶν ἂν τῶν συγγραφέων μάθοι ῥᾳδίως, ὅτι μηδὲν βεβαίως εἰδότες συνέγραφον, ἀλλ' ὡς ἕκαστοι περὶ τῶν πραγμάτων εἴκαζον; Τὸ πλεῖον γοῦν διὰ τῶν βιβλίων ἀλλήλους ἐλέγχουσι καὶ τἀναντιώτατα περὶ τῶν αὐτῶν λέγειν οὐκ ὀκνοῦσι. [16] Περίεργος δ' ἂν εἴην ἐγὼ τοὺς ἐμοῦ μᾶλλον ἐπισταμένους διδάσκων ὅσα μὲν Ἑλλάνικος Ἀκουσιλάῳ περὶ τῶν γενεαλογιῶν διαπεφώνηκεν, ὅσα δὲ διορθοῦται τὸν Ἡσίοδον Ἀκουσίλαος, ἢ τίνα τρόπον Ἔφορος μὲν Ἑλλάνικον ἐν τοῖς πλείστοις ψευδόμενον ἐπιδείκνυσιν, Ἔφορον δὲ Τίμαιος καὶ Τίμαιον οἱ μετ' ἐκεῖνον γεγονότες, Ἡρόδοτον δὲ πάντες. [17] Ἀλλ' οὐδὲ περὶ τῶν Σικελικῶν τοῖς περὶ Ἀντίοχον καὶ Φίλιστον ἢ Καλλίαν Τίμαιος συμφωνεῖν ἠξίωσεν, οὐδ' αὖ περὶ τῶν Ἀττικῶν οἱ τὰς Ἀτθίδας συγγεγραφότες ἢ περὶ τῶν Ἀργολικῶν οἱ τὰ περὶ Ἄργος ἱστοροῦντες ἀλλήλοις κατηκολουθήκασι. [18] Καὶ τί δεῖ λέγειν περὶ τῶν κατὰ πόλεις καὶ βραχυτέρων; Ὅπου γε περὶ τῆς Περσικῆς στρατείας καὶ τῶν ἐν αὐτῇ πραχθέντων οἱ δοκιμώτατοι διαπεφωνήκασι, πολλὰ δὲ καὶ Θουκυδίδης ὡς ψευδόμενος ὑπό τινων κατηγορεῖται καίτοι δοκῶν ἀκριβεστάτην τὴν καθ' αὑτὸν ἱστορίαν συγγράφειν.

[19] Αἰτίαι δὲ τῆς τοιαύτης διαφωνίας πολλαὶ μὲν ἴσως ἂν καὶ ἕτεραι τοῖς βουλομένοις ζητεῖν ἂν φανεῖεν, ἐγὼ δὲ δυσὶ ταῖς λεχθησομέναις τὴν μεγίστην ἰσχὺν ἀνατίθημι, καὶ προτέραν ἐρῶ [20] τὴν κυριωτέραν εἶναί μοι δοκοῦσαν· τὸ γὰρ ἐξ ἀρχῆς μὴ σπουδασθῆναι παρὰ τοῖς Ἕλλησι δημοσίας γίνεσθαι περὶ τῶν ἑκάστοτε πραττομένων ἀναγραφὰς τοῦτο μάλιστα δὴ καὶ τὴν πλάνην καὶ τὴν ἐξουσίαν τοῦ ψεύδεσθαι τοῖς μετὰ ταῦτα βουληθεῖσι περὶ τῶν παλαιῶν τι γράφειν παρέσχεν. [21] Οὐ γὰρ μόνον παρὰ τοῖς ἄλλοις Ἕλλησιν ἠμελήθη τὰ περὶ τὰς ἀναγραφάς, ἀλλ' οὐδὲ παρὰ τοῖς Ἀθηναίοις, οὓς αὐτόχθονας εἶναι λέγουσιν καὶ παιδείας ἐπιμελεῖς, οὐδὲν τοιοῦτον εὑρίσκεται γενόμενον, ἀλλὰ τῶν δημοσίων γραμμάτων ἀρχαιοτάτους εἶναί φασι τοὺς ὑπὸ Δράκοντος αὐτοῖς περὶ τῶν φονικῶν γραφέντας νόμους ὀλίγῳ πρότερον τῆς Πεισιστράτου τυραννίδος ἀνθρώπου γεγονότος. [22] Περὶ μὲν γὰρ Ἀρκάδων τί δεῖ λέγειν αὐχούντων ἀρχαιότητα; Μόλις γὰρ οὗτοι καὶ μετὰ ταῦτα γράμμασιν ἐπαιδεύθησαν.

[23] Ἅτε δὴ τοίνυν οὐδεμιᾶς προκαταβεβλημένης ἀναγραφῆς, ἣ καὶ τοὺς μαθεῖν βουλομένους διδάξειν ἔμελλεν καὶ τοὺς ψευδομένους ἐλέγξειν, ἡ πολλὴ πρὸς ἀλλήλους ἐγένετο διαφωνία τοῖς συγγραφεῦσι. [24] Δευτέραν δὲ πρὸς ταύτῃ θετέον ἐκείνην αἰτίαν· οἱ γὰρ ἐπὶ τὸ γράφειν ὁρμήσαντς οὐ περὶ τὴν ἀλήθειαν ἐσπούδασαν, καίτοι τοῦτο πρόχειρόν ἐστιν ἀεὶ τὸ ἐπάγγελμα, λόγων δὲ δύναμιν [25] ἐπεδείκνυντο, καὶ καθ' ὅντινα τρόπον ἐν τούτῳ παρευδοκιμήσειν τοὺς ἄλλους ὑπελάμβανον, κατὰ τοῦτον ἡρμόζοντο τινὲς μὲν ἐπὶ τὸ μυθολογεῖν τραπόμενοι, τινὲς δὲ πρὸς χάριν ἢ τὰς πόλεις ἢ τοὺς βασιλέας ἐπαινοῦντες· ἄλλοι δὲ ἐπὶ τὸ κατηγορεῖν τῶν πράξεων ἢ τῶν γεγραφότων ἐχώρησαν ἐνευδοκιμήσειν τούτῳ νομίζοντες. [26] Ὅλως δὲ τὸ πάντων ἐναντιώτατον ἱστορίᾳ πράττοντες διατελοῦσι· τῆς μὲν γὰρ ἀληθοῦς ἐστι τεκμήριον ἱστορίας, εἰ περὶ τῶν αὐτῶν ἅπαντες ταὐτὰ καὶ λέγοιεν καὶ γράφοιεν. Οἱ δ' εἰ ταῦτα γράψειαν ἑτέρως, οὕτως ἐνόμιζον αὐτοὶ φανεῖσθαι πάντων ἀληθέστατοι. [27] Λόγων μὲν οὖν ἕνεκα καὶ τῆς ἐν τούτοις δεινότητος δεῖ παραχωρεῖν ἡμᾶς τοῖς συγγραφεῦσι τοῖς Ἑλληνικοῖς, οὐ μὴν καὶ τῆς περὶ τῶν ἀρχαίων ἀληθοῦς ἱστορίας καὶ μάλιστά γε τῆς περὶ τῶν ἑκάστοις ἐπιχωρίων.

 

II

Sur les choses de l'antiquité les Grecs ne sont pas dignes de foi.

6 Et d'abord le suis saisi d'un grand étonnement à voir les gens qui croient nécessaire, dans l'étude des événements les plus anciens, de s'attacher aux Grecs seuls et de leur demander la vérité, sans accorder créance ni à nous ni aux autres hommes. Pour ma part, je vois qu'il en va tout autrement, Si l'on rejette, comme il convient, les vains préjugés, et Si l'on s'inspire des faits eux-mêmes pour être juste. 7 En effet, j'ai trouvé que tout chez les Grecs est récent et date, pour ainsi parler, d'hier ou d'avant-hier: je veux dire la fondation des villes, l'invention des arts et la rédaction des lois; mais de toutes choses la plus récente, ou peu s'en faut, est, chez eux, le souci d'écrire l'histoire. 8 Au contraire, les événements qui se sont produits chez les Égyptiens, les Chaldéens et les Phéniciens - pour l'instant je n'ajoute pas notre peuple à la liste -, de l'aveu même des Grecs, ont été l'objet d'une transmission historique très ancienne et très durable. 9 En effet, tous ces peuples habitent des pays qui ne sont nullement exposés aux ravages de l'atmosphère, et leur grande préoccupation a été de ne laisser dans l'oubli aucun des événements accomplis chez eux, mais de les consacrer toujours par des annales officielles, œuvre des plus savants d'entre eux. 10 Au contraire, le pays de Grèce a essuyé mille catastrophes[4] qui ont effacé le souvenir des événements passés ; et à mesure qu'ils instituaient de nouvelles civilisations, les hommes de chaque époque croyaient que toute chose commençait avec la leur ; c'est tardivement aussi et difficilement qu'ils connurent l'écriture ; en tout cas ceux qui veulent en reculer l'usage le plus loin se flattent de l'avoir apprise des Phéniciens et de Cadmos. 11 Pourtant, même de cette époque on ne saurait montrer aucune chronique conservée dans les dépôts soit sacrés, soit publics, puisque, au sujet des hommes mêmes qui marchèrent contre Troie tant d'années plus tard, on est fort embarrassé et l'on fait force recherches pour savoir s'ils connaissaient l'écriture[5]. Et l'opinion prévalente c'est plutôt qu'ils ignoraient l'usage actuel des lettres. 12 Nulle part d'ailleurs en Grèce on ne trouve un écrit reconnu plus ancien que la poésie d'Homère. Or, il est clair que ce poète est encore postérieur à la guerre de Troie. Et lui-même, dit-on, ne laissa pas ses poèmes par écrit ; mais, transmis par la mémoire, ils furent plus tard constitués par la réunion des chants ; de là les nombreuses divergences qu'on y constate[6]. 13 Quant aux Grecs qui ont entrepris d'écrire l'histoire, comme Cadmos de Milet, Acousilaos d'Argos et ceux qu'on cite après lui, ils n'ont vécu que peu de temps[7] avant l'expédition des Perses contre la Grèce. 14 Mais bien certainement les premiers philosophes grecs qui aient traité des choses célestes et divines, comme Phérécyde de Syros[8], Pythagore et Thalès[9] furent, tout le monde s'accorde là-dessus, les disciples des Égyptiens et des Chaldéens avant de composer leurs courts ouvrages, et ces écrits sont aux yeux des Grecs les plus anciens de tous ; à peine même les croient-ils authentiques.

III

Contradictions de leurs historiens.

15 N'est-il donc point absurde que les Grecs s'aveuglent ainsi en croyant être seuls à connaître l'antiquité et à en rapporter exactement l'histoire ? Et ne peut-on point facilement apprendre de leurs historiens mêmes que, loin d'écrire de science certaine, chacun d'eux n'a lait qu'émettre des conjectures sur le passé ? Le plus souvent, en tout cas, leurs ouvrages se réfutent les uns les autres et ils n'hésitent pas à raconter les mêmes laits de la façon la plus contradictoire. 16 Il serait superflu d'apprendre aux lecteurs, qui le savent mieux que moi, combien Hellanicos diffère d'Acousilaos sur les généalogies, quelles corrections Acousilaos apporte à Hésiode, comment sur presque tous les points les erreurs d'Hellanicos sont relevées par Éphore, celles d'Éphore par Timée, celles de Timée par ses successeurs, celles d'Hérodote par tout le monde[10]. 17 Même sur l'histoire de Sicile Timée n'a pu s'entendre avec Antiochos, Philistos ou Callias ; pareil désaccord sur les choses attiques entre les atthidographes, sur les choses argiennes entre les historiens d'Argos. 18 Et pourquoi parler de l'histoire des cités et de faits moins considérables, quand sur l'expédition des Perses et sur les événements qui l'accompagnèrent les auteurs les plus estimés se contredisent ? Sur bien des points, Thucydide même est accusé d'erreurs par certains auteurs, lui qui pourtant passe pour raconter avec la plus grande exactitude l'histoire de son temps.

IV

Les Grecs n'ont pas dés l'origine tenu des annales officielles.

19 Bien d'autres causes d'une telle divergence apparat traient peut-être à qui voudrait les chercher, mais, pour moi, j'attribue aux deux que je vais dire la plus grande influence. Je commencerai par celle qui me parait dominante. 20 L'insouciance des Grecs, depuis l'origine, à consigner chaque événement dans des annales officielles, voilà surtout ce qui causa les erreurs et autorisa les mensonges de ceux qui plus tard voulurent écrire sur l'antiquité. 21 Car non seulement chez les autres Grecs on négligea de rédiger des annales, mais même chez les Athéniens, qu'on dit autochtones et soucieux d'instruction, on trouve que rien de semblable n'a existé, et leurs plus anciens documents publies sont, à ce qu'on dit, les lois sur le meurtre rédigées pour eux par Dracon, personnage qui a vécu peu avant la tyrannie de Pisistrate[11]. 22 Que dire, en effet, des Arcadiens, qui vantent l'ancienneté de leur race ? C'est à peine si plus tard encore ils apprirent l'écriture.

V

Ils font œuvre littéraire plutôt que scientifique.

23 Ainsi, c'est l'absence, à la base de l'histoire, de toutes annales antérieures, propres à éclairer les hommes désireux de s'instruire et à confondre l'erreur, qui explique les nombreuses divergences des historiens. 24 En second lieu il faut ajouter à celle-là une cause importante. Ceux qui ont entrepris d'écrire ne se sont point attachés à chercher la vérité, malgré la profession qui revient toujours sous leur plume, mais ils ont fait montre de leur talent d'écrivain ; 25 et si par un moyen quelconque ils pensaient pouvoir en cela surpasser la réputation des autres, ils s'y pliaient, les uns se livrant aux récits mythiques, les autres, par flatterie, à l'éloge des cités et des rois. D'autres encore s'adonnèrent à la critique des événements et des historiens, dans la pensée d'établir ainsi leur réputation. 26 Bref, rien n'est plus opposé à l'histoire que la méthode dont ils usent continuellement. Car la preuve de la vérité historique serait la concordance sur les mêmes points des dires et des écrits de tous ; et, au contraire, chacun d'eux, en donnant des mêmes faits une version différente, espérait paraître par là le plus véridique de tous. 27 Ainsi pour l'éloquence et le talent littéraire nous devons céder le pas aux historiens grecs, mais non point aussi pour la vérité historique en ce qui concerne l'antiquité, et principalement quand il s'agit de l'histoire nationale de chaque pays.

 

 

 

[1] Les intitulés des chapitres sont de notre fait.

[2] C'est le même auquel est dédiée la Vita et qui fut un des patrons des Antiquités (I, § 8). Le langage de Josèphe dans ces divers passages prouve que c'était un personnage haut placé et qui avait subi des vicissitudes politiques; aussi l'a-t-on identifié, non sans vraisemblance, à Épaphrodite, affranchi et secrétaire de Néron, qui aida son maître à se tuer, et fut plus tard, à raison de ce fait, banni puis mis à mort par Domitien en 96 (Suétone, Domitien, 14). La seule objection c'est que la Vita, dédiée à Épaphrodite, parle d'Agrippa II comme étant mort (c. 65, § 359) ; or, d'après Photius (cod. 33), ce roi serait mort l'an 3 de Trajan (100 ap. J.-C.). Mais ce renseignement est suspect et nous ne possédons aucune monnaie d'Agrippa postérieure à Domitien. Épaphrodite ayant été tué en 95 (Dion, LXVII, 14) et les Antiquités achevées en 93 (Ant., XX, 11), il en résulte que le Contre Apion a été écrit en 94 ou 95.

[3] Même chiffre Ant. Proœm : les 5.000 années se d6composent en 3.000 de la création à Moïse (infra, I, 39) et en 2.000 depuis l'époque de Moïse et Aaron (infra, I, 36 et II, 226). Ailleurs (Ant., X, 8, 5, etc.) Josèphe ne compte que 4223 ans depuis la création jusqu'à Titus.

[4] Déluges d'Ogygès et de Deucalion, etc. Idée empruntée à Platon, Timée, p. 22 B, comme tout ce développement.

[5] Allusion aux discussions soulevées parmi les érudits alexandrins au sujet de l'interprétation des σήματα λυγρά de l'Iliade (VI, 168).

[6] Ce passage est une des pierres angulaires des Prolégomènes de Wolf.

[7] En réalité, Cadmos parait avoir fleuri vers le milieu du vie siècle.

[8] Seul texte qui attribue une origine égyptienne ou chaldéenne aux doctrines de Phérécyde de Syros. Cependant Gompers, Griechische Denker, I, 430, identifie ᾿Ογηνός avec l'Ouginna babylonien.

[9] On retrouve chez Apollonios de Tyane (Jamblique, Vit. Pyth., 12) et Plutarque l'idée que Thalès de Milet fut disciple des Égyptiens ; l'adjonction des Chaldéens est propre Josèphe.

[10] A l'appui de ces assertions on peut citer les fr. 7 et 12 d'Acousilaos, 19 d'Éphoro, 55, 125 et 143 de Timée ; Polémon, Istros et Polybo ont attaqué Timée, et Thucydide, Ctésias, Manéthôs, Strabon ont critiqué Hérodote.

[11] D'après la plupart des auteurs, Dracon avait, en réalité, rédigé un code de lois complet, mais seules ses lois sur le meurtre furent maintenues par Solon. Nous possédons encore des fragments d'une copie officielle sur pierre qui en fut faite an 409/8 avant J.-C. (Inscriptions juridiques grecques, II, n° xxi). La législation de Dracon (vers 624 av. J.-C.) est antérieure de plus de soixante ans à la première usurpation de Pisistrate (561) : Josèphe la rajeunit pour les besoins de sa thèse.

 

 

 

 

· πάντων δὲ νεωτάτη