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ENQUETES CHRONOLOGIQUES N°2

NOVEMBRE 2005


DATATION DES RECENSEMENTS DE QUIRINIUS ET DE SA CARRIèRE

Gérard Gertoux
Doctorant en Archéologie
et histoire des mondes anciens
Maison de l'Orient Université Lyon2
 


«Il se peut que le public trouve peu de charme à ce récit dépourvu de romanesque. Je m'estimerai pourtant satisfait s'il est jugé utile par ceux qui voudront voir clair dans les événements du passé, comme dans ceux, semblables ou similaires, que la nature humaine nous réserve dans l'avenir» (Thucydide I:22).

PROBLéMATIQUE HISTORIQUE

Le recensement effectué sous le gouvernorat de Quirinius est resté célèbre en raison de la mention qu'en fait Luc [1]. Josèphe décrit précisément un recensement effectué par ce gouverneur lorsqu'il vint en Judée et précise qu'il entraîna une révolte datée de la 37e année après la défaite d'Antoine contre Auguste à Actium [2]. Cela permet de dater précisément le recensement en 6/7 de notre ère. De nombreux théologiens confondent ces deux recensements et concluent à un anachronisme lucanien. Cette assimilation soulève toutefois les trois difficultés majeures suivantes:

Le recensement de Quirinius dans l'inscription d'Apamée [3] ne correspond pas à la description de celui donné par Flavius Josephe ce qui rend sa datation insoluble.
Ce personnage important (puisqu'il qui fut à cette époque deux fois gouverneur de Syrie selon l'inscription de Tibur [4]), resterait introuvable.
Jésus serait alors né bien après la mort d'Hérode et non avant. Or, les témoignages les plus anciens sont unanimes pour dater la naissance de Jésus (liée au recensement de Quirinius) en -2 de notre ère. Cet écart est étonnant. Si les rédacteurs chrétiens, qui étaient au centre de violentes polémiques, avaient été d'aussi piètres historiens, comment leurs adversaires du moment n'en aient pas tiré argument pour les critiquer sur une "erreur" d'autant plus flagrante qu'elle était facile à vérifier à cette époque.

(Les citations des œuvres de Flavius Josèphe proviennent de la collection des Belles Lettres, ou des Loeb lorsque la version française n'est pas disponible).

INCOHéRENCES CHRONOLOGIQUES

Les témoignages les plus anciens sont unanimes pour dater la naissance de Jésus avant notre ère. Élément remarquable de concordance, les historiens des six premiers siècles ont situé la naissance de Jésus (associée à l'époque du recensement de Quirinius) autour de -2:

Vers 148-152, Justin écrit qu'elle eut lieu 150 ans auparavant sous le procurateur Quirinius (Apologie I:46:1)
Vers 170-180, Irénée de Lyon la situe dans la 41e année du règne d'Octave [-43 14] (Contre les hérésies III:21:3).
Vers 194, Clément d'Alexandrie la situe 194 ans avant la mort de Commode [en 192] (Stromates I:21:145).
Vers 200, Hippolyte de Rome la situe en l'an 752 de la fondation de Rome [fixé en -753 selon le comput varronien habituellement utilisé par les auteurs anciens] (Commentaire de Daniel IV:23).
Vers 207, Tertullien la situe dans la 41e année du règne d'Auguste et 28 ans après la mort de Cléopâtre [en -30] (Adversus Judaeos VIII:11:75).
Vers 231, Origène la situe dans la 41e année du règne d'Auguste et 15 ans avant sa mort (Homélies sur Luc 3:1).
Vers 325, Eusèbe la situe dans la 42e année du règne d'Auguste et 28 ans après la mort de Cléopâtre [en -30] (Histoire ecclésiastique I:5:2).
Vers 357, Épiphane la situe l'année où Auguste XIII et Silvanus furent consuls (Panarion LI:22:3).
Vers 418, Paul Orose la situe en l'an 752 de la fondation de Rome (Histoires contre les païens VI:22,1).

La date en -2 est donc solidement établie. Luc écrit quant à lui: «Or, en ces jours-là, un décret parut de la part de César Auguste pour que toute la terre se fasse enregistrer (ce premier enregistrement eut lieu alors que Quirinius était gouverneur de Syrie)». Chacun sait que César Auguste a régné de -27 à 14 de notre ère mais la vie de Quirinius est par contre moins connue. Auguste précise (Res Gestae 10) qu'il reçut la prêtrise lors du consulat de Quirinius et Josèphe déclare: «Quirinius, membre du Sénat, qui, par toutes les magistratures, s'était élevé jusqu'au consulat et qui jouissait d'une considération peu commune, arriva en Syrie où l'empereur l'avait envoyé pour rendre la justice dans cette province et faire le recensement des biens. On lui avait adjoint Coponius, personnage de l'ordre équestre, qui devait gouverner les Juifs avec pleins pouvoirs». Josèphe [5] rapporte ensuite que Quirinius vint en Judée, province à laquelle son autorité s'était étendue et ordonna qu'on y prélève un impôt. Cela souleva beaucoup de ressentiment et provoqua un début de révolte, menée par "Judas le Gaulanite". Josèphe [6] précise encore que cette révolte survint la 37e année après la défaite d'Antoine par Auguste à Actium. Cela permet de dater cette révolte et ce recensement vers 6 de notre ère. Cet enregistrement (de biens et non de personnes) ne correspond cependant pas à celui effectué lors de la naissance de Jésus, pour au moins deux raisons. Luc connaît l'enregistrement associé à cette révolte et le mentionne à part [7]. Il précise ensuite que la naissance de Jésus s'est produite lors du premier enregistrement, ce qui suppose qu'il y en eut un second (qu'il a relaté dans les Actes). De plus, il ne mentionne aucune révolte durant ce premier recensement.
Le mot "premier" précise que cette opération précéda celle rapportée dans le livre des Actes. Cet enregistrement (ἀπογραφή), comme le recensement (census) d'Apamée, visait à connaître le nombre de citoyens et il n'est pas à confondre avec celui mis en œuvre en Judée par Quirinius lorsqu'il vint assurer la liquidation des biens d'Archélaüs après sa disgrâce. Flavius Josèphe, précisant que cet enregistrement fut suivi d'une "évaluation" (ἀποτίμησις) des biens, cette opération en deux temps n'avait ni la même nature, ni le même objectif, ni la même portée géographique que la précédente. Elle fut conduite selon les principes romains de la capitation et non selon les coutumes hébraïques et ne couvrait que la seule Judée, mais pas la Galilée.
Flavius Josèphe précise encore que Quirinius venait d'être envoyé en Syrie comme «Juge [suprême] du peuple et censeur des biens» [8], ou, selon la formule romaine usuelle: Legatus Augusti propraetore ad census accipiendos. Cette fonction, une des plus hautes magistratures consentie à un consul, était généralement confiée à des hommes choisis appartenant à l'élite sénatoriale et proches de l'empereur [9]. Quirinius venait donc traiter d'affaires financières et de juridiction civile; le commandement militaire de la Judée étant confié à Coponius. Cette situation à "plusieurs gouverneurs" s'était déjà produite précédemment avec Sentius Saturninus et Volumnius [10] dont le second était tribun militaire [11], et dans un autre contexte, avec Saturninus, Pédanius et ses légats et le procurateur Volumnius, mentionnés ensemble. La question se pose donc: y a-t-il une trace de ce premier recensement?

RECENSEMENT DE QUIRINIUS: RéSULTAT DE L'ENQUêTE

Selon le texte de Luc, la naissance de Jésus est à placer lors d'un recensement décrété par Auguste. Luc a écrit: «Or, en ces jours-là, un décret parut de la part de César Auguste pour que toute la terre se fasse enregistrer». Luc fait donc bien référence à un enregistrement ou inventaire pour connaître, entre autres, "le nombre des citoyens et des alliés sous les armes" (selon l'expression du Breviarium) et non à un édit impérial de recensement pour préparer l'impôt. Peut-on fixer la date de cet inventaire général? L'éloge publié en 14 de notre ère, appelé Res Gestae Divi Augusti contient des indications corroborant la date de -2 pour cet inventaire. Il mentionne trois recensements généraux [12] de citoyens romains qui eurent lieu respectivement en -28, -8 et 14 d'après les années consulaires indiquées. Mais ces trois cens, qui se terminent par une lustration, sont différents des nombreux recensements provinciaux. L'apologiste latin Tertullien cite [13] (vers 200) le cens général de -8 des citoyens romains (qui ne concernait donc pas Joseph) effectué par Sentius Saturninus en Judée, le confondant à l'évidence avec l'inventaire de -2. Justin [14], 50 ans plus tôt, renvoyait cependant aux archives romaines pour attester le cens de Quirinius. Les census généraux étaient quinquennaux et tous ceux rapportés par Dion Cassius confirment cette périodicité [15]. Pour résumer:
 

 

 

An Cens Commentaires
30     Cens avec lustration mentionné dans le Res gestae
29  
28  
27     Cens reporté à -22 en raison de la grave maladie d'Auguste
26  
25  
24  
23  
22     Ce cens dura de -13 jusqu'à -11
21  
20  
19  
18  
17  
16  
15  
14  
13  
12     Cens avec lustration mentionné dans le Res gestae
11  
10  
9  
8  
7     Cens mentionné par Luc
6  
5  
4  
3  
2    
1     Cens suspendu en raison du désastre de Varus
1  
2  
3  
4  
5    
6  
7  
8  
9  
10     Cens avec lustration mentionné dans le Res gestae
11  
12  
13  
14  
15      

 

 


Ces recensements sont attestés par l'historien romain Dion Cassius à l'exception de celui de -3/-2, car la partie de son histoire couvrant la période de -6 à 4 a malheureusement été perdue. Ce schéma chronologique implique un cens en -3/-2. C'est cette période qui est précisément celle mentionnée par Luc pour un recensement ordonné par Auguste. L'aspect général du cens est confirmé par une remarque de Dion Cassius qui nous apprend qu'Auguste, lors du cens en -11, fit lui-même la déclaration de tout ce qui lui appartenait comme s'il n'était qu'un simple citoyen [16]. Le recensement de Luc de -2 est donc en accord avec l'histoire romaine [17]. Par contre, celui décrit [en 6/7] par Flavius Josèphe ne cadre pas avec ce schéma chronologique. Puisque le cens d'Apamée par Quirinius concerna les personnes et fut effectué en Syrie, alors que celui décrit par Flavius Josèphe fut un recensement de biens (pour liquider les possessions d'Archélaüs) effectué en Judée, ils n'ont donc aucun point commun, ni dans leur but, ni dans la région couverte. Le cens d'Apamée doit donc être rapproché avec celui de Luc en -2.
Deux éléments du Res Gestae accréditent indirectement un inventaire en -2. Comme l'indique C. Nicolet [18], si Auguste peut se vanter lors de son treizième consulat [en -2] d'avoir donné (des donativa à Rome) 60 deniers à 200 000 personnes [19], c'est que ces personnes avaient été recensées, sinon comment Auguste aurait-il pu en prévoir le nombre? Suétone [20] écrit: «Il fit le [recensement partiel de la population urbaine] rue par rue, et pour que la plèbe ne soit pas détournée de son travail trop fréquemment, il projeta de faire délivrer trois fois par an des tessères valables pour quatre mois». Auguste se vante aussi d'avoir donné six cents millions de sesterces aux soldats d'Italie et deux cent soixante millions aux soldats des provinces [21]. L'argent donné aux soldats lors des consulats de Lucius Caninius et Quintus Fabricius coïncide avec l'inventaire en -2. L'historien Paul Orose (en 417) place d'ailleurs le recensement d'Auguste [22] en l'an 752 de Rome soit en -2, juste avant le départ Caius César vers l'Orient en -1. Ce recensement a-t-il concerné les provinces et plus particulièrement la province de Syrie?
L'analyse complète et détaillée d'une inscription [23] trouvée à Venise confirme trois points du récit de Luc: 1) il y eut bien un recensement dans la province de Syrie, 2) le gouverneur de l'époque était bien Quirinius et 3) ces événements datent bien d'avant la mort d'Hérode.


«Q[uintus] Aemilius Secundus f[ils] de Q[uintus], de la tribu Pal[atina] (qui a servi) dans les camps du divin Aug[uste] sous P. Sulpicius Quirinius, légat de César en Syrie, décoré des distinctions honorifiques, préfet de la cohorte 1er Aug[usta], préfet de la cohorte II Classica. En outre, par ordre de Quirinius j'ai fait le recensement, de 117 mille citoyens d'Apamée. En outre, envoyé par Quirinius en mission, contre les Ituréens, j'ai pris leur citadelle sur le mont Liban. Et avant le service militaire, (j'ai été) préfet des ouvriers, détaché par deux co[nsul]s à l'"aerarium". Et dans la colonie, questeur, édile à deux reprises, duumvir à deux reprises, pontife.
Ici ont été déposés Q[uintus] Aemilius Secundus f[ils] de Q[uintus], de la tribu Pal[atina] (mon) f[ils] et Aemilia Chia (mon) affranchie. Ce m[onument] est exclu de l'h[éritage]».


D'après ce texte, le chevalier Q. Aemilius Secundus accomplit son service en Syrie sous l'autorité de Quirinius, légat de César en Syrie, qui avait obtenu lui-même les insignes du triomphe suite à la campagne de ses armées contre les Homonades du Taurus. Les distinctions honorifiques (honoribus decoratus) furent données par Quirinius à Secundus. Tacite précise d'ailleurs concernant Quirinius: «Son ardeur au combat, et sa vitalité dans l'exercice des charges lui avaient obtenu le consulat sous le divin Auguste [en -12] puis ayant enlevé en Cilicie les forteresses des Homonades, il avait reçu les ornements du triomphe et il avait été donné comme recteur de Caius César [de 2 jusqu'à sa mort en 4] dans le gouvernement d'Arménie. Il n'en avait pas moins honoré Tibère, en résidant à Rhodes» [24]. Dans son cursus honorum le chevalier Secundus détaille son parcours. Ce genre de document décrit les distinctions obtenues par ordre chronologique. Le recensement mentionné dans l'inscription, effectué sous les ordres de Quirinius, n'est pas celui effectué en l'an 6 de notre ère pour deux raisons. Celui que décrit Josèphe était consécutif à la destitution du roi Archélaüs et ne concernait principalement que la Judée et non la Syrie. Deuxièmement, le recensement de la ville d'Apamée en Syrie est suivi de la mission en Iturée. Or la citadelle des Ituréens [dont le nom était Chalcis, selon Strabon] fut prise avant la mort d'Hérode, comme cela peut être déduit des possessions d'Hérode.
Josèphe [25] explique: «Celui-ci [César], en effet, reçut avec beaucoup de bonté les jeunes gens; il autorisa Hérode à transmettre la royauté à ses fils qu'il choisirait et lui fit don de nouveaux territoires, la Trachônitide, la Batanée et l'Auranitide (...) Les populations voisines, maltraitées, se plaignirent à Varro, qui était gouverneur de Syrie et lui demandèrent d'écrire à César les méfaits de Zénodôros. César, au reçu de ces plaintes, lui demanda d'exterminer les nids de brigands et de donner le territoire à Hérode (...) César [en -20] attribua à Hérode sa succession assez considérable, qui comprenait les territoires situés entre la Trachônitide et la Galilée, Oulatha, le canton de Panion et toute la région environnante». Strabon [26] rappelle que cette région était infestée de brigands: «entre autres points élevés, Chalcis, véritable citadelle ou acropole du pays (...) Toute la population de la montagne, composée d'Ituréens et d'Arabes, vit de crimes et de brigandage (...) la ville de Bérytos, qui, détruite par Tryphôn, s'est vu relever de nos jours par les soins des Romains, après qu'Agrippa y eut établi deux légions romaines. Agrippa voulut en même temps que le territoire de cette ville fût agrandi (...) et touchent par conséquent au territoire d'Apamée (...) En arrière de Damas on voit s'élever deux chaînes de collines, dites les deux Trachôns; puis, en se portant du côté de l'Arabie et de l'Iturée (...) les attaques dirigées contre les caravanes deviennent-elles chaque jour plus rares, depuis que la bande de Zénodôros tout entière, grâce aux sages dispositions des gouverneurs romains et à la protection permanente des légions cantonnées en Syrie, a pu être exterminée». Ainsi, les gouverneurs de Syrie conformément aux instructions d'Auguste, ont régulièrement donné à Hérode [27], après les avoir pacifiées, les régions contrôlées par les Ituréens. Il semble bien que, peu avant sa mort, Hérode ait reçu une partie de l'Iturée puisque son fils Hérode Philippe en hérita.

Selon Josèphe [28] «Passait sous l'autorité d'Antipas la Pérée et la Galilée, avec un revenu de 200 talents. La Batanée, la Trachonitide, l'Auranitide et certaines parties du domaine de Zénodôros, autour d'Ina [bourg au pied du mont Hermon, en Iturée], qui fournissaient un revenu de 100 talents, étaient placées sous l'autorité de Philippe». Luc [29] confirme que Hérode possédait effectivement l'Iturée, il écrit: «Hérode [Antipas] était tétrarque de Galilée, Philippe son frère était tétrarque du pays d'Iturée et de Trachonitide». Selon Josèphe, les conquêtes du pays des Ituréens effectuées sous l'égide des gouverneurs de Syrie se déroulèrent surtout durant le règne d'Hérode le Grand. Ainsi celle du chevalier Secundus est à placer à l'extrême fin de son règne, probablement fin -2.

 

 

 

 


 

Le texte de Luc, comme l'inscription d'Apamée, met en parallèle le gouvernement de Quirinius en Syrie et un enregistrement de personnes: «Cet enregistrement premier se produisit, étant gouverneur de la Syrie: Quirinius» [30]. Le participe "étant gouverneur" désigne le gouverneur en titre. Un recensement de civils pouvait servir à évaluer le contingent des troupes auxiliaires. Cependant, C. Nicolet explique que le Breviarium de -2 a probablement servi à instituer un recensement de type nouveau permettant de compiler des données statistiques [31] (digestiones) obtenues, entre autres, "pour étaler les richesses de Rome". Dans son éloge, dont la première version fut affichée publiquement au temple de Mars Ultor le 12 mai -2, l'empereur Auguste annonçait le breviarium totius imperii qu'il devait laisser à sa mort en 14 et qui contenait selon Tacite [32] : «les ressources publiques, le nombre des citoyens et des alliés sous les armes, celui des flottes, des royaumes, des provinces, le montant des tributs, les revenus, les dépenses obligatoires ou les libéralités; tous les détails, Auguste les avait écrits de sa main en toutes lettres». Cet inventaire n'avait pas d'antécédent connu. C'est ce dernier aspect du Breviarium qui a le plus frappé les auteurs anciens: Tacite parle ainsi d'un "tableau de la puissance publique", Dion Cassius [33] d'un "bilan général" et Suétone [34] d'un "état de la situation de l'Empire".
Cette nouvelle conception du census est bien décrite par l'empereur Claude lorsqu'il écrit: «le recensement n'avait d'autre objet que la constatation officielle de nos ressources» [35]. On lit dans la Souda, célèbre encyclopédie byzantine du Xe siècle, le témoignage suivant: «César Auguste, empereur, ayant choisi vingt citoyens distingués par leurs mœurs et leur probité, les envoya dans toutes les parties du monde soumises à l’empire, pour y faire le recensement des personnes et des biens». Le corpus des agrimensores précise même: «d'après les livres du géomètre Balbus qui, au temps d'Auguste, a réuni dans des dossiers les plans et les mesures, relevées par lui, de toutes les provinces» [36] (probablement entre -7 et 4 à l'adoption de Tibère par Auguste) [37]. Les auteurs anciens comme Isidore de Séville [38] ou Cassiodore [39] avaient été frappés par l'aspect statistique de ce recensement qui visait à décrire les ressources de l'empire. Ce vaste recensement avait visiblement impressionné le roi Agrippa II qui, dans un discours en 66, cite ces listes interminables de peuples, de cités et de chiffres: «que dire des 500 cités d'Asie? (...) la Bithynie, la Cappadoce, la nation des Pamphyliens, les Lyciens, les Ciliciens (...) les Gaulois (..) et leurs 305 cités (...) pourquoi cette longue énumération (...) L'Égypte s'étend jusqu'à l'Éthiopie et à l'Arabie heureuse, elle confine à l'Inde, elle a une population de 7 500 000 habitants, sans compter ceux d'Alexandrie, comme il est possible de l'induire des contributions des particuliers» [40]. Le census désigne aussi bien le recensement des citoyens romains que celui des habitants des provinces. Le recensement provincial fut accompli par Auguste indépendamment du recensement des citoyens romains et surtout, il n'était pas lié au lustrum, ce qui explique peut-être qu'Auguste n'en parle pas dans son chapitre 8 des Res Gestae. Mais ces deux recensements avaient un point commun: tous les deux n'étaient que le simple relevé statistique et fiscal des personnes et des biens [41] consignés sur des listes. Le déplacement des recensés vers "leur propre cité" rappelle certaines caractéristiques du census romain en Égypte [42]. Un papyrus relate le recensement en Arabie d'une Nabatéenne résidant à Moaza et dont le tuteur résidait à En-Guédi [43], qui devait se faire recenser à Pétra et dut finalement se déplacer à Rabbat [44]. Il y a donc bien eu un déplacement, comme dans le cas du recensement de Joseph qui, résidant à Nazareth, dut se déplacer pour se faire enregistrer dans sa ville natale de Bethléem.
Le premier enregistrement de Quirinius fut décrété par César Auguste lorsque ce dernier fut déclaré Père de la Patrie le 5 février de l'an -2. Cet inventaire général a dû concerner "la terre habitée" de l'époque. Les rois clients étaient traités sensiblement comme des gouverneurs romains d'après Suétone [45]. Ainsi la Judée, bien qu'étant un royaume client, pouvait difficilement s'opposer à la volonté de l'empereur [46]. Elle était de fait sous la tutelle du gouverneur de Syrie [47]. Hérode ne pouvait donc qu'accepter de collaborer avec Quirinius comme le fit la cité d'Apamée. Ce recensement fut ordonné par l'empereur mais son exécution ne put se faire qu'avec la collaboration d'Hérode. Or, le royaume juif recensait habituellement les hommes "dans la maison de leurs pères", conformément à la procédure juive de recensement [48]. Cela explique le déplacement de Joseph de Nazareth à son village natal [49] de Bethléem pour s'y faire enregistrer par l'administration juive qui recensait selon le lieu patrimonial [50]. Cet enregistrement du "splendide royaume [51] par un exacteur" était d'ailleurs attendu par les Juifs du premier siècle en raison d'une annonce de Daniel [52]. Marie, qui était la femme de Joseph depuis peu, craignant sans doute une accusation d'adultère [53], tenait pour cette raison à l'accompagner dans son voyage [54], même si elle n'était pas directement concernée par le recensement. Celui d'Apamée, effectué au même moment, prouve que Quirinius recensait bien les personnes et non les biens.

CARRIèRE DE QUIRINIUS: RéSULTAT DE L'ENQUêTE

À partir d'une compilation exhaustive de l'ensemble des récits historiques croisés avec les inscriptions régulièrement mises au jour, il est possible de reconstituer la succession des événements et de les dater précisément grâce aux données calendériques et astronomiques. La difficulté majeure vient de l'aspect souvent parcellaire des documents qui oblige à combler les lacunes par des hypothèses, voire des conjectures (parfois contradictoires). De plus, les nombreux homonymes accroissent le risque de confusion. Ajoutons à cela l'inexactitude de certaines informations (sur les titres par exemple), voire les contradictions chez les auteurs anciens eux-mêmes [55]. Les historiens sont entièrement dépendants du récit de Flavius Josèphe sur cette région et sur cette époque. Ce n'est donc pas sans peine qu'on arrive à reconstituer comme suit la liste des consuls romains [56] qui furent nommés gouverneurs de Syrie sur la période allant de -10 à 21 (les noms en italique proviennent des auteurs romains ou de la numismatique):
 

 

 

Légat impérial d'Orient

Gouverneur de Syrie

Procurateur de Judée

Période
  Marcus Titius   [-10  -8]
  Caius Sentius Saturninus   [  -8  -6]
(Tibère) Publius Quintilius Varus   [  -6  -3]
(Tibère)     [  -3  -1]
Caius Caesar     [  -1   2]
Caius Caesar (Publius Sulpicius Quirinius)*   [   2    4]
  Lucius Volusius Saturninus   [   4    6]
  Publius Sulpicius Quirinius Coponius [   6    9]
  (Publius Sulpicius Quirinius?) Marcus Ambibulus [   9  12]
  Q. Caecilius Metellus Silanus Annus Rufus [ 12  15]
  Q. Caecilius Metellus Silanus Valerius Gratus [ 15  17]
Germanicus Caesar Cnaeus Calpurnius Piso Valerius Gratus [ 17  19]
  Cnaeus Sentius Saturninus Valerius Gratus [ 19  21]

 


Tibère se retira à Rhodes et Quirinius* séjourna en Arménie comme recteur de Caius César (entre 2 et 4 de notre ère). Ils ne jouèrent aucun rôle en Judée et c'est pour cette raison que Flavius Josèphe n'en fait pas mention. Cependant en recoupant les quelques informations provenant de l'inscription d'Apamée et du récit de Luc avec celles du célèbre historien, on aboutit au schéma plus complet suivant (entre -6 et 9):

 

 

Légat impérial d'Orient

Gouverneur de Syrie

Procurateur de Judée

Période
(Tibère)     [  -6  -3]
(Tibère) Publius Quintilius Varus   [  -3  -1]
Caius Caesar Publius Sulpicius Quirinius   [  -1   2]
Caius Caesar Publius Quintilius Varus   [   2    4]
  Lucius Volusius Saturninus   [   4    6]
  Publius Sulpicius Quirinius Coponius [   6    9]

 


Varus apparaît avant la mort d'Hérode de -6 à -4 comme gouverneur de Syrie et après de -1 à 2 en tant que commandant de légions. Il a donc dû exercer deux légations successives.
Le fait que Quirinius fut lui aussi gouverneur de Syrie à deux reprises est confirmé [57] par une inscription de Tibur [58]. Les légations renouvelées de gouverneurs à la tête d'une même province n'étaient donc pas rares et sont bien attestées sous le principat d'Auguste (7 cas recensés) [59].

 

 

 du Roi, celle-ci ayant été soumise à la puis[sance de l'empereur César]
Auguste et du peuple romain, le Sénat [décréta pour les (dieux) immortels]
une double action de grâces en raison des heureux [exploits accomplis]
de même par les ornements du triomphe [une nouvelle fois décernés]
en tant que proconsul de la province d'Asie il ob[tint en tant que légat pr. du]
divin Auguste, à nouveau la Syrie et la Ph[énicie il obtint]
 

 

 
 

Le nom même de Quirinius n'apparaît pas dans cette inscription, mais il est le seul personnage à correspondre à toutes les indications données. La première ligne fait allusion à un royaume ramené sous l'autorité impériale. Strabon (-65 +20) donne du détail [60] concernant la soumission des Homonades par Quirinius. Il précise que ceux-ci avaient tué leur roi Amyntas, signifiant par là que Quirinius avait vengé ce roi. La troisième ligne évoque une double journée d'action de grâces dédiée aux ornements du triomphe (quatrième ligne) et, selon Tacite (55-120), Quirinius les avaient effectivement reçus pour sa victoire contre les Homonades (la double journée commémore d'abord la victoire dans le Taurus, puis celle contre les Ituréens du Liban). La cinquième ligne cite un proconsul d'Asie. Quirinius fut proconsul de Cyrène et Crète vers 21/20, puis proconsul d'Asie autour de -1/1. Il a probablement obtenu son proconsulat d'Asie à la suite de son mariage avec Claudia fille du consul Claudius Pulcher [61]. En 1 de notre ère, Tibère n'étant plus en semi-disgrâce (Auguste l'autorisa à revenir à Rome), Quirinius a pu, auréolé de son proconsulat, l'honorer par sa visite à Rhodes comme le mentionne Tacite [62] Le titre "divin Auguste" permet de conclure à une rédaction postérieure à 14, puisque Auguste ne fut divinisé qu'après sa mort. Cela implique que le personnage mentionné était encore vivant au moment de l'inscription (Quirinius est mort en 21, en revanche Varus, mort en 9, ne peut correspondre à l'inconnu de l'inscription) et que les deux légations en Syrie eurent lieu avant 14 (Quirinius gouverna la Syrie une première fois de -3 à -1 puis une autre fois de 6 à 10).
Malgré la bonne concordance entre cette inscription et ce qu'on sait de la vie de Quirinius, quelques historiens ont cherché à identifier le personnage de l'inscription à un autre légat: Lucius Calpurnius Piso Frugi. Cette hypothèse nécessite un empilement de conjectures. L'inscription identifie sans appel l'inconnu à Quirinius, conclusion à laquelle était arrivé très tôt, après une brillante démonstration, le grand savant Mommsen. Cette conclusion s'impose donc, les recherches récentes venant même encore la renforcer.
Selon l'épigraphie, le mot iterum "à nouveau" accompagne le renouvellement d'une mandature (au même endroit). Par exemple: duumvir iterum à Pompéi [63] ou encore: optinuit ... procos. iterum désignant Publius Paquius Scaeva comme "à nouveau" proconsul de Chypre. Lorsqu'il s'agit d'une seconde mandature (à un endroit différent et non d'un simple renouvellement à cet endroit), les inscriptions portent "II" ou "bis". Q. Varius Geminus qui fut deux fois légat, l'a précisé par exemple sous la forme: leg. divi Aug. II. Q. Caerellius qui fut légat à trois reprises a fait inscrire: legato pro pr. ter. Ce détail élimine donc le gouverneur Caius Sentius Saturninus [64] car, si l'on suppose une deuxième légation en Syrie entre -4 et -1 pour ce personnage, cette double légation serait postérieure à son proconsulat d'Asie, contrairement à l'inscription de Tibur qui montre explicitement que le proconsulat d'Asie fut encadré par cette double légation en Syrie. De plus, ce n'est pas Saturninus qui affronta le roi Maraboduus, mais Tibère, selon Tacite [65]. On a donc le bilan d'hypothèses suivant (
~ signale une anomalie):
 

 

 

Indices S. Quirinius Piso Pontifex C.S. Saturninus
consul attesté [-12] attesté [-15] attesté [-19]
ornamenta

attesté

attesté attesté
supplicatio1

déduit

attesté

déduit
supplicatio2

supposé

[supposé] ~

supposé

roi

attesté

(Amyntas)

[supposé] ~

(Rhescuporis)

[supposé] ~

(Marobode)

tribu soumise Homonades

Bessi

Cherusci et autres
réintégration à Rome attesté

néant

simple trêve
Légat de Syrie1 attesté [-4-1] supposé [-4-1]~ attesté [-10-8]
Proconsul d'Asie déduit [-1/1] déduit [-9/-8] supposé [-14/-13]~
Légat de Syrie2 attesté [6-10] néant supposé [-4-1]

 

 


Piso Pontifex peut-il être l'inconnu de l'inscription?

Ceux qui préfèrent traduire iterum par "deuxième", au lieu de "à nouveau" pour l'appliquer à Piso Pontifex doivent supposer que ce légat ne savait pas compter. En effet, il fut gouverneur de Pamphylie (rattachée à la Galatie) entre -14 et -12, puis gouverneur de Mésie entre -12 et -10 et enfin il aurait été gouverneur de Syrie entre -4 et -1, ce qui constituerait un total de trois légations et non de deux.
L'inscription de Hiérapolis Castabala, citée pour prouver une première légation [66], mentionne seulement: L. Calpurnius Piso. D'après l'orthographe, il pourrait s'agir de L. Calpurnius Piso (Augur) consul en -1, puis proconsul d'Asie, plutôt que L. Calpurnius Piso Pontifex habituellement cité sous le nom de L. Calpurnius Piso Frugi pour le distinguer de son homonyme. Même si l'on tient absolument à associer cette inscription à Piso Pontifex, la difficulté demeure. En effet, cette inscription qualifie Calpurnius Piso d'ancien et d'antistratège, soit de légat avec rang de propréteur, ce qui le différenciait d'un légat consulaire; la dénomination grecque permet d'identifier le rang, tandis que la dénomination latine correspondante legatus pro praetore désignait l'un et l'autre. Bien que nommé consul en -15, Piso Pontifex fut affecté ensuite en -14/-13 comme légat de la province prétorienne de Pamphylie. L'inscription de Hiérapolis Castabala permet seulement de confirmer la légation de Piso Pontifex en Galatie (et non en Syrie).
Rhescuporis n'était que le prétendant légitime au trône, mais rien n'indique que celui-ci ait eu le temps de recevoir la couronne qui allait en définitive revenir à son oncle Rhoemetalces qui, jusque là, avait été régent en son nom, selon Tacite [67]. A sa mort en 12, Auguste partagea le pays entre ses deux fils avant que Tibère n'en confie une part à un procurateur. Réunifiée, la Thrace ne devint province romaine qu'en 46. Ainsi la Thrace resta encore et longtemps après le passage de Piso un royaume autonome. Même si Piso y remit de l'ordre, il n'y eut pas pour autant retour à Rome ni d'une peuplade (Bessi) ni d'un territoire (Thrace), comme l'indique pourtant explicitement l'inscription de Tibur.
Le cursus honorum de l'inconnu s'achève sur un proconsulat d'Asie. L'hypothèse de faire de Piso Pontifex un proconsul d'Asie en -9/-8 se heurte encore à une autre difficulté. En effet, Piso Pontifex fut attaché au poste de préfet de la ville de Rome de 13 jusqu'à sa mort en 32. L'inscription aurait donc oublié de le mentionner, ce qui serait absolument inconcevable pour un titre aussi prestigieux.
Enfin, la deuxième légation en Syrie sur l'inscription de Tibur élimine sans appel le choix de Piso Pontifex dont aucun document historique ou archéologique ne mentionne une quelconque légation en Syrie. De plus, bien que celui-ci ait reçu les ornements du triomphe pour avoir réprimé deux fois l'insurrection en Thrace, il ne bénéficia que d'une seule journée d'action de grâce et non de deux comme le mentionne explicitement l'inscription [68].
La reconstitution de la carrière de Quirinius laisse seulement des interrogations sur sa présence en Isaurie lors de sa guerre contre les Homonades. Cet événement est difficile à dater et la province d'affectation de son gouvernorat reste problématique: Galatie ou Syrie? Mais la datation précise de la guerre contre les Homonades (avant ou après -3) permet de trancher. Malgré l'absence de témoignages directs, il existe un faisceau de présomptions. Les renseignements succincts donnés par Tacite permettent seulement de dater cette période entre -12 et 2. Le fait que Dion Cassius ne souffle mot de ces opérations pourrait conduire à la restreindre entre -6 et 2, période pour laquelle le texte de Dion Cassius est perdu. R. Szramkiewicz, dans sa thèse de doctorat d'État [69], aboutit à deux possibilités pour la carrière de Quirinius, tout en précisant qu'elles ne s'excluaient pas [70]. Dans le cas d'une légation en Galatie, la guerre des Homonades serait à dater entre -5 et -3 [71] et dans le cas contraire, entre -3 et -1. En résumé, on aurait:
 

 

 

 

Date Légat de Galatie Légat de Syrie
6 Cornutus Aquila

Varus

5   Varus
4 [Sulpicius Quirinius]

Varus

3 [Sulpicius Quirinius]/ Sulpicius Quirinius
2   Sulpicius Quirinius
1    

 


 

La première hypothèse d'une légation en Galatie semble toutefois préférable pour les raisons suivantes:

Pour réduire par la faim les Homonades, principale tribu de Lycaonie, Quirinius dut s'appuyer sur une armée grosse de plusieurs légions, de plus, tenir le siège de 4000 hommes retranchés dans de nombreux fortins nécessita probablement plus d'une année. En -2, le recensement de la Syrie et la guerre contre les Ituréens occupèrent Quirinius pendant au moins toute l'année. Il n'aurait pu conduire sa guerre contre les Homonades que durant l'an -3, ce qui paraît insuffisant. Une légation de deux ans en Galatie pour mener cette première guerre est plus vraisemblable.
Le légat de Galatie, Cornutus Aquila, inaugura la via Sébaste (achevée en -6) [72], probablement construite pour faciliter l'acheminement de troupes romaines venant de Syrie où étaient cantonnées au moins trois ou quatre légions. La logique voudrait que cette guerre pour réprimer le brigandage ait commencé peu après cette étape préparatoire [73], donc en -5. La création de la via Sébaste s'inscrit donc comme l'avant dernière étape d'un plan élaboré par Auguste pour pacifier efficacement la région après la mort du roi Amyntas [74].
 

  

 


 

  Le plan d'Auguste pour contrôler ces zones stratégiques [75]  débuta par 1) l'implantation de plusieurs colonies romaines en Pisidie [76] accompagnée de 2) la venue de nombreux vétérans de légions et 3) du recrutement en Asie mineure d'un grand nombre d'auxiliaires pour les troupes romaines, puis 4) de la construction de la via Sébaste, ultime étape avant 5) la guerre contre les Homonades [77].
La retraite inopinée de Tibère à Rhodes en -5 a dû ralentir notablement les opérations militaires d'envergure engagées en Orient, du moins jusqu'en -1 (fin de l'imperium proconsulaire et de la puissance tribunitienne de Tibère, qui seront renouvelés à Caius César) ainsi que celles envisagées pour l'Arménie par Auguste [78]. La décision d'attaquer les Homonades dut donc probablement être prise avant -5.

Cette nouvelle voie favorisa aussi les échanges entre la Syrie et la Pisidie, ce qui est confirmé par la facilité de déplacements des premiers missionnaires chrétiens entre Antioche de Syrie et Antioche de Pisidie via Derbé, Lystres et Iconium [79]. Malgré une répression romaine répétée, cette route restait dangereuse à cause de la présence continue de brigands [80].
La province d'affectation du légat est plus complexe à préciser, mais la Galatie semble encore préférable à la Syrie. La tribu des Homonades résidait en Isaurie mais, en raison du contexte historique de la lutte contre les brigands de Cilicie, cette région dépendait militairement du légat de Syrie qui disposait d'au moins trois légions.
 

 

 

 

Il n'y a pas de preuve certaine de la présence de légions en Galatie [81] (la documentation épigraphique suggère toutefois la présence de la VIIème légion dans cette région) [82] et il est probable que les légions de Quirinius vinrent de Syrie. Après -25 les forces armées du roi Amyntas furent constituées légion romaine baptisée legio XXII Deiotariana [83], et déplacée ensuite vers l'Égypte [84]. La construction en -6 de la Via Sébaste mobilisa plus vraisemblablement quelques troupes auxiliaires que des légions.
Strabon indique que «les Romains pensaient qu'il était préférable pour la région d'être dirigée par des rois, plutôt que par des préfets romains envoyés pour administrer la justice, qui n'étaient pas toujours susceptible d'être présents ou d'avoir des forces armées avec eux. Ainsi Archélaüs reçut la Cappadoce, la Cilicie Trachée [de la même façon qu'elle avait été obtenue antérieurement par Amyntas] et les frontières de cette dernière» [85]. Selon Dion [86], l'attribution à Archélaüs de Cappadoce fut décidée par Auguste vers -21/-20. Tacite [87] mentionne, dans son inventaire des légions romaines, la présence de quatre d'entre elles en Syrie (mais aucune n'apparaît en Galatie), tout en précisant que plusieurs de ces légions se déplaçaient dans la région. En cas de guerre, l'armée d'une province pouvait envoyer sur le terrain des opérations une légion entière ou un détachement de chacune de ses légions et les placer sous les ordres du commandant du secteur [88]. Malgré son état lacunaire l'ensemble des données historiques et archéologiques permet toutefois une reconstitution.
Des fouilles récentes [89] ont confirmé le caractère très particulier du statut de cette région. Par exemple, des habitants de Ninica firent carrière dans les légions romaines stationnées à Antioche de Pisidie, ce qui prouve que Ninica, une des colonies fondées par Auguste avec des vétérans [90] de la Ve Gallica et de la VIIe légion, dépendait de la province romaine de Galatie et non du royaume vassal d'Archélaüs [91], puisque cette ville se situait en Cilicie Trachée [92] (Cilicie occidentale). Géographiquement l'Isaurie dépendait de la province de Galatie (bien que les contours de toutes ces régions fussent très fluctuants) [93] et non de celle de Syrie, mais cette région était très proche de la Cilicie dont la partie orientale était rattachée à la Syrie.
La définition romaine et administrative d'une province ne correspondait pas exactement à notre définition moderne avec son recoupement géographique. C. Nicolet précise [94] : «Il n'y a pas à cette époque [sous la République], dans le droit public romain, de répartition territoriale des compétences des magistrats: pas de "préfet des régions orientales" (...) En revanche, les magistrats sont ou peuvent être chargés d'une sphère de compétence - traditionnelle ou taillée sur mesure, peu importe: c'est ce qu'on appelle leur provincia (...) La notion de territoire peut ou non leur être affectée: parfois, c'est un commandement militaire contre tel ennemi, dans tel secteur; ou bien, s'il s'agit d'une juridiction, elle ne s'étendra que dans un certain ressort. Dans d'autres cas, le territoire ainsi étendu est si démesurément élargi qu'il s'étend aux limites du monde (on l'a vu pour Pompée en 66 et en 57 av. J.C.). Mais dans les cas envisagés, cette notion de territoire n'est jamais première : elle n'est qu'un corollaire, qu'une conséquence de la mission confiée (...) Ce n'est que peu à peu que le mot a pris une signification territoriale plus précise, sans que les chevauchements ou les privilèges cessent de le rendre toujours un peu approximatif. Car même, si le plus souvent, c'est une entité géographique qui finit par désigner la sphère et la zone de compétence qu'on entend donner à un homme (par exemple une guerre prévue contre un ennemi extérieur sera implicitement comprise dans l'octroi comme province de telle ou telle zone, l'Asie pour une guerre contre Mithridate, la Syrie pour une guerre parthique), ces entités géographiques sont, en fait, territorialement discontinues: les cités libres et alliées y forment des enclaves ; ou quelquefois le promagistrat, au contraire, doit s'occuper de celles qui sont géographiquement en dehors de son "territoire"». En règle générale, le gouverneur ne pouvait opérer que dans sa province [95]. Pour répondre à la question difficile de savoir de quel gouverneur dépendait le commandement des légions en Isaurie, l'historique des choix romains dans cette région fournit un indice décisif. Pour lutter contre ces brigands, qui se réfugiaient dans les montagnes du Taurus, le gouverneur d'Asie au début, puis le légat de Syrie, furent régulièrement sollicités [96] :

En -96 le commandement d'une prouincia Cilicia, sans base territoriale, fut attribué à Sulla pour lutter contre les pirates.
En -77 P. Servilius Vatia fit campagne pour réduire la Cilicie et nettoyer la Lycie, la Pamphylie et l'Isaurie.
En -74 le Sénat accorda à M. Antonius Creticus un imperium infinitum pour lutter contre les pirates dans tout l'Orient.
En -67 Metellus Nepos, légat de Pompée en Syrie, commandait une région allant de la Lycie à la Phénicie et fut chargé de lutter contre les brigands.
En -63 Pompée reçut un imperium infinitum pour anéantir la piraterie. Il réussit sa mission, mais c'est en Cilicie Trachée que les résistances restèrent les plus grandes.
En -51 M. Calpurnius Bibulus, proconsul en Syrie, lutta contre les brigands de Cilicie.
En -25 Amyntas, roi client de Galatie, fut tué en luttant contre les Homonades en Isaurie. Après la mort d'Amyntas, la province romaine de Galatie fut créée.
Entre -6 et -1, l'expédition de Quirinius aboutit à vaincre la tribu des Homonades, vengeant ainsi le roi Amyntas.
En 6, révolte en Isaurie matée par M. Plautius Silvanus légat de Galatie. Les historiens romains datent cet événement en indiquant que Silvanus était légat d'une province orientale [97]. Or, selon Josèphe, Quirinius était légat de Syrie en 6. Silvanus devait donc être légat de Galatie.
En 17 le royaume d'Archélaüs de Cappadoce (la Cilicie Trachée) est annexé et sera rattaché à la Cilicie vers 72/73.
En 19, selon Tacite [98], Piso, légat de Syrie, attaqua une des places appartenant à des brigands en Cilicie.
En 36 Vitellius, gouverneur de Syrie, envoya le légat M. Trebellius dans le mont Taurus avec 4000 légionnaires et des auxiliaires pour assiéger ces rebelles afin de les réduire par la soif [99].
En 51 Ummidius Quadratus, gouverneur de Syrie, envoya le préfet Curtius Severus dans le mont Taurus avec des cavaliers pour mater une tribu qui assiégeait la ville d'Anemurium en Cilicie [100].

Le cas du légat de Galatie M. Plautius Silvanus, qui écrasa en 6 de notre ère une révolte en Isaurie, présente la plus grande ressemblance avec celui de Quirinius dans le temps et dans l'espace. Ce rapprochement démontre que la légation de Quirinius se déroula probablement en Galatie plutôt qu'en Syrie. Deux inscriptions de la colonie romaine d'Antioche de Pisidie attestent d'ailleurs la renommée de Quirinius dans cette région et semblent bien confirmer son rôle de légat de Galatie.
 

 

 

 


 

C. C  A R I S T A[NIO]                       (ILS 9502)

C.F.SER.FRONT[ONI]

CAESIANO  IVLI[O]

PRAEF.FABR.PON[TIFICI]

SACERDOTI PRAE[F.]

P.SVLPICI.QVIRINI.IIV[IRI] Ü

  PRAEF. M.SERVILI

HVIC PRIMO OMNIVM

PVBLICE D.D.STATVA

    POSITA EST                                   (ILS 9503)

 

 

 

 


Les villes cherchaient en effet bien souvent la protection du légat le plus proche et le sollicitaient pour qu'il assume, soit le patronat de la cité [101], soit le duumvirat. Ces inscriptions appuient fortement une légation de Quirinius en Galatie.
On peut lire qu'élu duumvir de la cité, Quirinius se fit représenter à cette charge annuelle par C. Carista Fronto. L'inscription précise que les successeurs de Quirinius, M. Servilius, puis un autre (nom illisible), firent de même. Il faut noter que M. Servilius fut légat de Galatie en 3 de notre ère et Quirinius proconsul d'Asie vers 1 de notre ère.
La numismatique aussi éclaire cette période reculée de l'histoire. Une pièce de monnaie représentant la déesse Victoire fut émise exceptionnellement à Apamée en l'an 28 de la bataille d'Actium (soit -3). Une autre, trouvée en Cilicie, est encore plus surprenante. Elle porte l'inscription suivante (le portrait d'Octave étant au revers):

 

 

                                                                                                     PRINCEPS FELIX

                                                                                                     NE TER COLONIA IULIA IIVIR

 

 


La lecture et l'interprétation de cette inscription sont discutées [102], mais ce texte se réfère à la Colonia Iulia Augusta Felix Ninica, colonie romaine fondée par Auguste qui exista sous ce nom de -25 à 6 puis sous le nom de Claudiapolis. Le premier mot énigmatique NE pourrait être l'abréviation du mot NEIKH [103] "Victoire". On trouve, ainsi, sur des pièces de monnaie les inscriptions suivantes: NEIKH TIBEPIOY "Victoire de Tibère", ou NE L BPS "Vic[toire] a[n] 282" (l'année 282 de l'ère séleucide en Syrie correspondant à -31 date de la bataille d'Actium). Le texte pourrait donc se lire: Neike Ter Colonia Iulia Princeps Felix Duumvir "Victoire pour la 3e fois, colonie Julienne du Prince [Auguste] Felix, le Duumvir". Les informations fournies par cette inscription désignent Quirinius puisque:

Il combattit durant cette période (entre -6 et -1) et remporta une victoire sur les Homonades situés précisément dans cette région de Cilicie.
Il avait déjà remporté (vers -20) une victoire en Libye sur les Marmarides et les Garamantes [104].
L'inscription trouvée à Antioche de Pisidie indique qu'il reçut le titre honorifique de Duumvir (probablement lorsqu'il fut proconsul d'Asie vers 1, et après sa victoire sur les Ituréens, la troisième après celle contre les Marmarides et les Garamantes et celle contre les Homonades).

Si cette victoire est celle de Quirinius sur les Homonades, cela implique que cette guerre se soit produite avant -3. Le scénario de la légation de Quirinius en Galatie devient alors très crédible [105]. Cette datation précise de la légation de Varus en Syrie rapprochée du fait que Quirinius eut sans doute besoin de deux ans pour réussir à neutraliser cette vaste peuplade éparpillée dans les monts du Taurus, conduit à la reconstitution suivante pour les différents protagonistes:
 

 

 

 

An

Légat d'Orient

Gouverneur de Syrie

Recteur de César

Gouverneur de Galatie

-10   M. Titius    
-9   M. Titius    
-8   S. Saturninus    
-7   S. Saturninus   C. Aquila?
-6 (Tibère) Q. Varus   C. Aquila
-5 (Tibère) Q. Varus   S. Quirinius
-4 (Tibère) Q. Varus testament d'Hérode S. Quirinius
-3 (Tibère) S. Quirinius    
-2 (Tibère) S. Quirinius (mort d'Hérode)  
-1 Caius C. Q. Varus M. Lollius  
1 Caius C. Q. Varus M. Lollius  
2 Caius C.   S. Quirinius M. Servilius?
3 Caius C.   S. Quirinius M. Servilius
4   V. Saturninus    
5   V. Saturninus    
6   S. Quirinius (Archélaüs déposé) M. Silvanus
7   S. Quirinius   M. Silvanus
8   S. Quirinius?   (S. Pupius?)
9   S. Quirinius?    
10        
11        
12   M. Silanus    
13   M. Silanus    

 

 


Cette reconstitution soulève cependant deux questions: pourquoi la légation de Quirinius en Galatie n'est-elle pas mentionnée par les anciens écrits; Varus a-t-il vraiment été légat de Syrie à deux reprises?

Aucun document historique ne mentionne une telle légation. Il est cependant possible que cette absence résulte d'un concours de circonstance exceptionnel: l'histoire de Dion Cassius couvrant la période de -6 à 4 a malheureusement été perdue et les écrits de Strabon sur la période de -2 à 14 sont eux aussi très lacunaires. La partie supérieure de l'inscription de Tibur est manquante. Or la partie inférieure commence par la mention d'une tribu soumise [les Homonades], ce qui rend probable la mention de la légation en Galatie dans la ligne précédente [manquante]. L'inscription d'Apamée mentionne le recensement lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie ainsi que les décorations reçues suite à la guerre des Homonades. Mais le bénéficiaire n'a peut-être pas jugé utile de mentionner que les distinctions honorifiques provenaient de l'ancienne légation de Quirinius en Galatie.
Quirinius aurait accepté un déclassement de son statut. Ce cas inhabituel n'est cependant pas sans précédent, puisque Piso Pontifex, qui avait été nommé consul en -15, avait accepté une disqualification de son rang quand il fut nommé légat de Galatie en -14 et -13, car cette province était habituellement confiée à un sénateur de rang prétorien [106].
Le témoignage de Tacite serait en partie erroné. Si Tacite a écrit que «Quirinius a enlevé en Cilicie les forteresses des Homonades», il est possible que, rédigeant un siècle après les faits, il ait commis un petit anachronisme en appliquant les frontières géographiques de son époque (différentes) à cet ancien événement. La Cilicie Trachée ne fut dépendante de la Syrie qu'après 17 de notre ère et ne fut rattachée à la province de Cilicie, avec la Cilicie Plane, que vers 72/73 [107].
Varus aurait été légat de Syrie à deux reprises. Sa première légation est bien attestée et est datée entre -6 et -4. Par contre, l'existence d'une deuxième légation entre -1 et 1 est liée à la date de la mort d'Hérode. Pour éclaircir ce dernier point, il est nécessaire de connaître en détail la carrière de Caius César, légat impérial en Orient entre -1 et 4.

CARRIèRE DE CAIUS CESAR: RéSULTAT DE L'ENQUêTE

La question du légat impérial de Syrie durant cette période est délicate, car le titre et la mission de Caius César furent très particuliers [108].
Caius César vint en Orient de -1 à 4 avec un imperium proconsulaire, principalement pour régler les questions de la Parthie et de l'Arménie.
Caius César fut en Syrie seulement l'année de son consulat (débutant le 1er janvier 1).

Selon Tacite [109], après la mort d'Hérode (le 26 janvier -1), Varus, gouverneur de Syrie, mata une rébellion menée par un usurpateur nommé Simon et, selon Suétone [110], Caius César le petit-fils d'Auguste quitta Rome pour l'Orient à l'expiration des pouvoirs de Tibère (en juillet -1) [111]. Selon Velleius Paterculus [112], Tibère était le seul représentant légal de l'Etat romain en Orient. Étant donné le jeune âge de Caius (18 ans quand il quitte Rome) Auguste préposa Marcus Lollius comme recteur (de -1 jusqu'à sa disgrâce en 2). Selon Josèphe [113], les démarches d'officialisation de la royauté se déroulèrent autour de la Pentecôte juive. Cette période (juin/ juillet) était précisément pour les Romains, le moment des prises de fonction. La réunion peu avant la Pentecôte (28 mai) eut lieu en mai -1 et Caius put ensuite partir de Rome pour l'Orient en tant que légat impérial (juillet -1) car il venait de recevoir un imperium proconsulaire détenu précédemment par Tibère. La date habituelle du 29 janvier, attestée par un fragment des Fastes de Préneste, est à lier au départ de Tibère en Orient le 29 janvier -22 (pour récupérer les enseignes romaines prises par les Parthes) [114] et non à Caius.

Chronologie des événements selon Josèphe:
 

 

 

 

Enchaînement des événements référence date
Varus, gouverneur de Syrie, est à Rome avec Hérode pour régler sa succession. B.J. I:617-646

en -4

Nomination des gouverneurs de province   1er janvier -1
Jeûne commémoratif juste avant une éclipse A.J. XVII:166 5 janvier -1
Eclipse juste avant la mort d'Hérode A.J. XVII:167 10 janvier -1
Mort d'Hérode (2 Shebat) B.J. I:665 26 janvier -1
Départ des gouverneurs pour leur province   avril/ juin
Fête de la Pâque B.J. II:10 6 avril -1
Varus arrive vite en Syrie sur la demande d'Archélaüs B.J. II:16  
Auguste lit les rapports de Varus et Sabinus et siège avec Caius César (à Rome) B.J. II:25  
Varus, le gouverneur de Syrie, annonce une révolte des Juifs, la réprime, part pour Antioche, et laisse une légion à Jérusalem B.J. II:40  
Pentecôte B.J. II:42 28 mai -1
Caius part pour l'Orient   juillet -1
Sabinus craint que la légion laissée à Jérusalem périsse et appelle Varus à l'aide B.J. II:45  
Révolte fomentée par Simon B.J. II:57  
Révolte fomentée par Athronge B.J. II:60  
Varus revient en Syrie avec 2 légions supplémentaires B.J. II:66  
Caius est nommé consul et séjourne en Syrie l'année de son consulat   1 janvier 1
Caius dirige les troupes en Galilée. Varus commande celles qui sont en Samarie B.J. II:68,69  
Sabinus quitte la ville B.J. II:74  

Varus termine la guerre

(Nouveau procès à Rome)

B.J. II:79-81  

 

 


La chronologie impose donc une légation de Varus en Syrie sous l'autorité de Caius César identique à celle du gouverneur de Syrie Cnaeus Calpurnius Piso qui collabora avec le légat impérial Germanicus César. Remarque: Josèphe ne parle ni de la mission de Caius César en Orient, ni de la première légation de Quirinius car ces événements eurent peu d'impact sur la vie politique en Judée. Cette coexistence exceptionnelle [115] et inhabituelle de plusieurs légats s'explique: Auguste avait mandaté simultanément plusieurs légats (choisis parmi ses proches pour éviter d'éventuels conflits d'autorité) avec des objectifs précis et différents [116] : négocier avec la Parthie et l'Arménie, assurer la succession du royaume d'Hérode et favoriser l'accession de son petit fils, Caius, à la tête de l'Empire. Il est probable que Caius César, doté d'un imperium maius [117], ait été assisté de Varus comme légat en Syrie. Sabinus avait été désigné, lui, comme procurateur impérial pour recenser les biens d'Hérode. Pendant l'année -4 il s'était occupé de réorganiser la justice dans la province de Cyrénaïque [118], suite à de graves plaintes de citoyens hellènes contre des juges romains. Il ne pouvait donc être en Syrie durant cette période en -4.

Caius César, en tant que légat impérial, Lollius, en tant que recteur, et Varus, en tant que chargé de mission, pouvaient chacun être considérés comme gouverneur de Syrie. La présence de plusieurs gouverneurs de Syrie s'était déjà produite dans le passé. Josèphe mentionne par exemple Sentius Saturninus et Volumnius [119]. L'imperium proconsulaire de Caius l'autorisait à nommer des gouverneurs (en théorie) et c'est de cette façon que l'empereur nommait ses procurateurs. S'il le jugeait nécessaire, l'empereur pouvait aussi nommer un légat impérial à la place du proconsul; sans écarter ce dernier, il pouvait aussi adjoindre des légats au gouverneur. Le proconsul pouvait ainsi nommer ses propres légats [120]. F. Hurlet a étudié minutieusement cette question complexe. Il écrit [121] : «le prince possédait, depuis 27 av. J.-C., le droit d'adresser des "instructions" (les mandata) aussi bien à ses propres légats qu'aux généraux agissant sous leurs propres auspices (...) [concernant Caius] il faut admettre que le jeune prince fut investi d'un imperium proconsulaire sinon supérieur, en tout cas "égal" à celui des proconsuls (...) Si on admettait en revanche pour Agrippa l'existence d'un imperium maius, l'imperium de Caius César serait alors supérieur à celui de gouverneurs de province (...) en d'autres termes : le "co-régent" intervenant exclusivement dans le domaine propre du prince il serait tout à fait superflu de spécifier dans le sénatus-consulte et la loi si l'imperium du "co-régent" était aequum ou maius par rapport à celui du proconsul; il suffisait, dans ce cas précis, de définir la nature de ses relations avec les légaux impériaux et en conséquence avec le prince lui-même, qui ne faisait que déléguer ses propres pouvoirs à ses légats (...) Une telle réalité pose clairement la question de la nature des relations du "co-régent" avec les gouverneurs des provinces impériales (...) Une telle définition de la nature des rapports entre le prince et son "co-régent" ne vaut stricto sensu que pour Auguste et Agrippa. L'exemple de Germanicus montre bien qu'il y eut également sur cette question une évolution importante : l'imperium "aequum" d'Agrippa finit par devenir, à une date indéterminée, supérieur par rapport aux gouverneurs des provinces publiques, mais en même temps inférieur à celui du prince. On possède sur cette question le témoignage du Senatus consultum de Pison, qui livre sans équivoque la teneur même de la loi d'investiture : "pourvu qu'en toute circonstance, l'imperium de Tibère César fût supérieur à celui de Germanicus César" (...) l'imperium défini comme maius assurait au prince la suprématie absolue dans toutes les provinces aussi bien par rapport aux proconsuls qu'à ses "co-régents" (...) La nature des relations des "co-régents" avec les légats du prince est à la vérité une question vitale (..) En énumérant au nombre des griefs contre le légat de Syrie le non-respect par ce dernier des mandata de Tibère, le document officiel témoigne tout d'abord nettement de l'importance du rôle joué à distance par le prince dans la définition même de la mission de son délégué; en revanche, en distinguant nettement les mandats du princes des lettres de Germanicus, le texte du sénatus-consulte montre qu'à la différence du prince, le "co-régent" ne disposait d'aucun recours pour contra