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VIII, 1 - Considérations générales sur la
Grèce
1. Après avoir parcouru toute la portion
occidentale de l'Europe comprise entre la mer Intérieure et la mer Extérieure,
et passé en revue les différents peuples barbares qui s'y trouvent répandus
jusqu'au Tanaïs, nous avons, dès le livre précédent, en décrivant la Macédoine,
décrit une petite portion de la Grèce : poursuivons maintenant et complétons le
tableau géographique de cette contrée. Depuis Homère, qui, le premier, l'a
essayé, plus d'un auteur a entrepris de décrire la Grèce : les uns ont composé,
sous les noms de portulans, de périples, d'itinéraires et autres semblables, des
descriptions particulières dans lesquelles la Grèce se trouvait comprise ; les
autres ont, en exposant l'histoire générale, consacré quelques chapitres à la
topographie des continents : c'est ce qu'ont fait, par exemple, Ephore et Polybe
; d'autres enfin, comme Posidonius et Hipparque, ont trouvé moyen, dans des
traités de physique et de mathématique, de dire aussi quelque chose de la
géographie de cette contrée. Mais s'il est facile, aujourd'hui encore, de
vérifier ce que ces différents auteurs ont pu écrire de la Grèce, il n'en est
pas de même des descriptions d'Homère ; celles-ci ont besoin d'être soumises à
un véritable examen critique, car ce sont les descriptions d'un poète, et,
d'autre part, ce qu'elles nous représentent n'est pas l'état actuel du pays,
mais bien l'état ancien, dont le temps n'a pour ainsi dire pas laissé subsister
de trace. Essayons pourtant cet examen dans la mesure de nos forces, et, pour
cela, reprenons du point où nous nous sommes arrêté. Du côté de l'O. et du N.,
on se le rappelle, nous n'avons pas poussé notre description au delà de l'Epire
et de l'Illyrie, et, du côté de l'E., en décrivant la Macédoine, nous n'avons
pas dépassé Byzance. Or, après les Epirotes et les Illyriens, les premiers
peuples que la Grèce nous offre sont les Acarnanes, les Aetoliens et les
Locriens Ozoles, auxquels il faut ajouter les Phocéens et les Béotiens. Puis, en
face de la Béotie, dont le sépare une courte traversée, s'étend le Péloponnèse,
qui achève de déterminer le golfe de Corinthe, et qui, en donnant à celui-ci la
figure qu'il a, en reçoit lui-même une configuration particulière. Enfin à la
Macédoine succèdent, outre la Thessalie qui se prolonge jusqu'à la frontière des
Maliéens, les différents pays situés au delà comme en deçà de l'isthme.
2. La Grèce compte donc un grand nombre de peuples distincts ; mais ceux-ci se
réduisent par le fait à quatre nations principales, correspondant aux quatre
dialectes grecs. Encore pouvons-nous dire que le dialecte ionien se confond avec
l'ancien dialecte attique, et le dorien avec l'aeolien : en effet, à l'origine,
les habitants de l'Attique ne portaient pas d'autre nom que celui d'Ioniens, et
ce sont eux qui, en colonisant l'Asie, y ont introduit ce qu'on appelle
aujourd'hui encore la langue ionienne. D'autre part, à l'exception des
Athéniens, des Mégariens et des Doriens du Parnasse, tous les peuples établis en
dehors de l'isthme sont actuellement encore compris sous la dénomination
générale d'Aeoliens, et, s'il n'en est pas de même des Doriens proprement dits,
de ce petit peuple confiné dans le canton le plus âpre de la Grèce, c'est
qu'apparemment l'isolement aura altéré son langage et ses moeurs, et, en
effaçant son affinité primitive, lui aura donné tous les caractères d'une race à
part. C'est là aussi ce qui est arrivé aux Athéniens : comme ils habitaient une
contrée dont le sol était âpre et maigre, ils restèrent à l'abri de toute
dévastation et l'on regarda comme autochthone un peuple qu'on voyait occuper
toujours les mêmes lieux sans qu'aucun ennemi cherchât à les en expulser ni
parût même les leur envier ; par suite de la même cause, leur idiome et leurs
moeurs s'altérèrent peu à peu, et ils en vinrent ainsi, en dépit de leur petit
nombre, à former une nation à part. La race aeolienne, on le voit, fut de tout
temps prédominante en dehors de l'isthme. Au dedans de l'isthme, elle l'était
également à l'origine ; mais, plus tard, d'autres peuples s'y mêlèrent à elle :
les Ioniens vinrent de l'Attique occuper l'Aegialée, et les Doriens, amenés par
les Héraclides, fondèrent Mégare et une bonne partie des villes du Péloponnèse.
Toutefois, comme les Ioniens ne tardèrent pas à être renvoyés par les Achéens,
peuple de race aeolienne, il ne resta plus dans le Péloponnèse que des Aeoliens
et des Doriens en présence. Naturellement, les peuples qui s'étaient trouvés
avoir moins de contact avec les Doriens (et tel avait été le cas non seulement
des Arcadiens, qui, retranchés dans leurs montagnes, étaient restés en dehors du
partage des Héraclides, mais des Eléens également qui, protégés par leur
caractère sacré, avaient continué à mener au sein de la paix une existence à
part, et qui, d'ailleurs, à titre d'Aeoliens, avaient, lors du retour des
Héraclides, reçu au milieu d'eux Oxylus et ses compagnons), ces peuples, dis-je,
conservèrent comme idiome le pur aeolien ; mais tous les autres se formèrent un
langage mixte dans lequel les éléments aeoliens dominaient encore plus ou moins,
si bien qu'aujourd'hui même, quoique l'hégémonie dorienne semble avoir fait
prévaloir le Dorien dans tout le Péloponnèse, chaque ville s'y trouve posséder
en réalité un dialecte qui lui est propre.
Telle est, dans sa forme la plus générale, la division ethnographique de la
Grèce. Reste à en donner la description particulière ; or, pour cela, prenons
chaque peuple dans l'ordre où il se présente à nous.
3. Ephore, on le sait, part de l'0. et fait commencer la Grèce à l'Acarnanie,
première province, dit-il, qui confine à l'Epire. Trouvant de ce côté le
littoral pour lui servir d'échelle comparative de mesure, Ephore avait jugé
apparemment ne pouvoir suivre dans ses descriptions topographiques de guide plus
sûr que la mer, et c'est pourquoi il y avait pris son point de départ
qu'autrement il eût aussi bien pris des frontières de la Macédoine et de la
Thessalie. Faisons comme lui et à notre tour accommodons notre description à la
nature des lieux en consultant d'abord les indications que nous fournit la mer.
Quand, au sortir des parages de la Sicile, la mer rencontre les côtes de Grèce,
elle se répand d'un côté dans le golfe de Corinthe, et de l'autre [dans le golfe
Saronique], faisant ainsi du Péloponnèse une grande presqu'île fermée par un
isthme étroit. De là, en Grèce, deux masses absolument distinctes : la région en
deçà de l'isthme et celle qui s'étend au-delà [jusqu'aux] Thermopyles, [voire
même] jusqu'aux bouches du Pénée, la Thessalie faisant encore partie [de la
Grèce]. Ajoutons que cette dernière région est la plus grande des deux.
[L'autre, en revanche, a plus d'importance], et, comme telle, a joué un rôle
plus brillant : cela est si vrai qu'on pourrait à la rigueur appeler le
Péloponnèse l'Acropole de la Grèce, [et dire qu'il a exercé en Grèce la même
prépondérance que la Grèce à son tour a exercée en Europe]. Cette prépondérance,
la Grèce ne l'a pas due seulement à la puissance et à la gloire de ses peuples,
mais la disposition des lieux l'impliquait déjà nécessairement, tant par la
multitude de golfes et de caps qui découpent ses côtes que par cette
circonstance si caractéristique de grandes presqu'îles se succédant et
s'emboîtant pour ainsi dire l'une dans l'autre. La première de ces presqu'îles,
laquelle n'est autre que le Péloponnèse, est fermée par un isthme large de 40
stades ; quant à la seconde, qui se trouve par le fait comprendre la première,
elle a pour isthme l'espace compris entre Pagae, ville de la Mégaride, et Nisée,
port ou arsenal de Mégare, espace représentant un trajet de 120 stades d'une mer
à l'autre. La troisième presqu'île, qui contient à son tour la précédente, a
pour isthme l'espace compris entre le golfe Crissaeen et les Thermopyles : pour
se représenter cet isthme, on n'a qu'à concevoir une ligne droite de 550 stades
environ, interceptant [l'Attique et] la Béotie tout entière et coupant
obliquement la Phocide et la Locride Epicnémidienne. Une quatrième presqu'île a
pour isthme cette autre ligne, de 800 stades environ, qui, partant du golfe
Ambracique, coupe l'Oeta et la Trachinie et aboutit au golfe Maliaque et aux
Thermopyles. Enfin un isthme de plus de 1000 stades, partant aussi du golfe
Ambracique et traversant la Thessalie et la Macédoine pour aboutir au fond du
golfe Thermaeen, [détermine une cinquième et dernière presqu'île].
La succession de ces diverses presqu'îles indique, on le voit, le meilleur ordre
à suivre dans la description de la Grèce, et, comme la plus petite est en même
temps la plus célèbre de toutes, c'est par elle naturellement qu'il nous faut
commencer.
VIII, 2 - Description générale du
Péloponnèse
1. Le Péloponnèse a la forme d'une
feuille de platane et la même étendue, ou peu s'en faut, en longueur qu'en
largeur, c'est-à-dire 1400 stades environ, à prendre pour sa longueur une ligne
qui irait de l'0. à l'E. depuis le cap Chélonatas, par Olympie et la
Mégalopolitide, jusqu'à l'isthme, et pour sa largeur une autre ligne qui irait
du S. au N. depuis Malées jusqu'à Aegium en traversant toute l'Arcadie. De
circuit, Polybe donne au Péloponnèse 4000 stades, et Artémidore 4400 ; mais l'un
et l'autre font abstraction de ses divers golfes ou enfoncements. En réalité, et
quand on tient compte de toutes les sinuosités de la côte, le circuit de la
presqu'île est de 5600 stades et plus. Quant à l'isthme, sa longueur mesurée,
avons-nous dit, d'après le diolcos ou sillon servant au traînage des
embarcations, est de 40 stades.
2. L'Elide et la Messénie forment, non seulement le côté occidental de la
presqu'île dans la portion de leur territoire qui borde la mer de Sicile, mais
une bonne partie aussi des deux côtés adjacents, car l'Elide décrit un coude au
N. et se prolonge dans cette direction jusqu'à l'entrée du golfe de Corinthe,
autrement dit jusqu'au cap Araxus, lequel fait face à l'Acarnanie et aux îles
circonvoisines, telles que Zacynthe, Céphallénie, Ithaque et le groupe des
Echinades (Dulichium compris), tandis que la Messénie, tournée comme elle est
principalement au midi, s'étend le long de la mer Libyque jusqu'aux îles
Thyrides, proches voisines du cap Ténare. L'Achaïe qui succède à l'Elide
continue le côté septentrional du Péloponnèse et borde le golfe de Corinthe
jusqu'à la frontière de la Sicyonie, puis vient Sicyone, et, après Sicyone,
Corinthe, dont le territoire atteint, en se prolongeant, l'isthme même. A la
Messénie, d'autre part, succèdent la Laconie, d'abord, puis l'Argolide qui, elle
aussi, va se terminer à l'isthme. Cette première section du littoral de la Grèce
nous offre plusieurs grands golfes : 1° le golfe de Messénie ; 2° celui de
Laconie ; 3° celui d'Argolide ; 4° celui d'Hermione ; 5° le golfe Saronique,
appelé quelquefois aussi golfe de Salamine. De ces golfes, les uns sont formés
par la mer de Libye, les autres le sont par la mer de Crète et cette espèce de
bassin qu'on nomme la mer de Myrtes. Certains auteurs, du reste, donnent au
golfe Saronique lui-même le nom de mer, ou tout au moins de bras de mer.
Quant au centre du Péloponnèse, c'est l'Arcadie qui l'occupe, laquelle se trouve
naturellement toucher et confiner aux différents pays que nous venons
d'énumérer.
3. L'entrée du golfe de Corinthe est marquée, d'un côté, par les bouches de
l'Evénus, si ce n'est même, comme le prétendent certains auteurs, par les
bouches de l'Achéloüs, fleuve qui sépare l'Acarnanie de l'Aetolie, et, de
l'autre côté, par le cap Araxus ; car, si les deux rivages opposés arrivent à se
réunir presque et à se confondre à la hauteur de Rhium et d'Antirrhium, la
traversée de l'un à l'autre n'étant plus là que de 5 stades environ, c'est ici à
la hauteur du cap Araxus qu'ils commencent à se rapprocher d'une manière
sensible. Rhium est une pointe très basse, qui se détache de la côte d'Achaïe
entre Patrae et Aegium, et qui se recourbe en dedans à la façon d'une lame de
faux, ce qui l'a fait quelquefois appeler du nom de Drepanum. Ajoutons qu'il s'y
trouve un temple de Neptune. Quant à la pointe d'Antirrhium, elle marque la
séparation de l'Aetolie et de la Locride, et supporte une ville nommée Rhium
Molycrium. A partir de là, les deux rivages s'écartent de nouveau l'un de
l'autre, assez même pour former un second golfe, dit de Crissa, lequel se
termine à la côte occidentale de la Béotie et de la Mégaride.
Le périmètre du golfe de Corinthe, mesuré depuis l'Evénus jusqu'au cap Araxus,
est de 2230 stades ; en le mesurant depuis l'Achéloüs, on aurait à compter en
plus à peu près 100 stades. Quoi qu'il en soit, de l'Achéloüs à l'Evénus et de
l'Evénus au cap Antirrhium, c'est l'Aetolie seule qui le borde ; puis le reste
de la côte jusqu'à l'isthme est occupé par la Phocide, [la Locride], la Béotie
et la Mégaride et mesure en tout 1118 stades. Du cap Antirrhium à l'isthme, [le
golfe, avons-nous dit, porte le nom de golfe de Crissa : ajoutons qu'on
distingue encore] sous le nom de mer Alcyonide la portion du dit golfe [qui
commence au port de Créüse]. De l'isthme enfin jusqu'au cap Araxus la distance
est de [1030 stades].
Nous venons de décrire d'une manière générale l'aspect, l'étendue et la
situation, non seulement du Péloponnèse, mais encore de la côte qui lui
correspond de l'autre côté du détroit jusqu'à l'isthme, ainsi que du golfe qui
se trouve compris entre deux ; passons maintenant à la description particulière
de la presqu'île en commençant par l'Elide.
VIII, 3 - L'Elide
1. Le nom d'Elide s'étend aujourd'hui à toute la portion du littoral qui va de
l'Achaïe à la Messénie en remontant dans l'intérieur jusqu'aux cantons arcadiens
du Pholoé, de l'Azanie et de la Parrhasie. Primitivement divisé en plusieurs
Etats, ce pays avait fini par n'en plus former que deux, le royaume des Epéens
et celui de Nestor, fils de Nélée : c'est encore Homère qui nous l'apprend en
désignant, comme il fait, sous le nom d'Elis les possessions Epéennes,
«Le long des côtes de la divine Elis où dominent les Epéens» (Odyssée, XV, 298),
et sous le nom de Pylos, de Pylos sur
l'Alphée, les possessions de Nestor,
«L'Alphée qui de son large cours sillonne
la terre des Pyliens» (Iliade, V, 545).
Homère mentionne bien ailleurs Pylos en
tant que ville,
«Ils atteignent alors Pylos, la ville de Nélée aux belles et fortes murailles»
(Odyssée, III, 4),
mais ce n'est assurément pas de la ville qu'il parle, quand il dit que Pylos
était traversé ou baigné par l'Alphée, car la ville est située sur un autre
fleuve appelé par les uns Pamisus, et par les autres Amathus (d'où est venue
apparemment l'épithète d'Emathoéis jointe parfois au nom de Pylos), et il est de
fait que l'Alphée n'arrosait que la Pylie ou campagne pylienne.
2. Quant à la ville actuelle d'Elis, elle n'existait pas encore au temps
d'Homère ; toute la population du pays vivait disséminée dans des bourgs, et
c'est le pays même qui, en raison de sa nature, portait le nom de Coelé-Elis :
le sol y est, en effet, presque partout très bas, notamment dans la portion la
plus fertile. Ce n'est que bien longtemps après, et postérieurement aux guerres
médiques, que plusieurs de ces bourgs ou dèmes se réunirent et formèrent la
ville actuelle d'Elis. A peu d'exceptions près, du reste, il en est de même pour
les autres localités du Péloponnèse mentionnées par Homère, elles doivent être
considérées, non comme des villes, mais comme des espèces de cantons, de
districts, composés chacun de plusieurs dèmes, qui, en se réunissant plus tard,
formèrent les différentes villes que nous connaissons : Mantinée, par exemple,
qui fut fondée en Arcadie par les Argiens, le fut par suite de la réunion de
cinq dèmes ; Tégée se forma de la réunion de neuf dèmes, Hérée de la réunion
d'un même nombre de dèmes opérée par les soins de Cléombrote on de Cléonyme ;
sept ou huit dèmes réunis formèrent aussi la ville d'Aegium, sept dèmes la ville
de Patrae, huit dèmes la ville de Dymé. Or, c'est là ce qui était arrivé à Elis
; cette ville située aujourd'hui sur le fleuve Pénée, lequel y passe près du
Gymnase, s'était formée de la réunion de [huit] dèmes circonvoisins, auxquels
s'ajouta plus tard le dème des Agriades, mais, [comme nous l'avons dit plus
haut,] quand cette réunion eut lieu, les possessions de Nestor avaient passé
depuis bien longtemps déjà sous la domination des Eléens.
3. Les possessions de Nestor comprenaient : 1° la Pisatide avec Olympie ; 2° la
Triphylie ; 3° la Cauconie. La Triphylie doit son nom à cette circonstance
qu'elle fut naguère le théâtre de la fusion ou réunion de trois peuples (tria
phula), de trois races distinctes, à savoir les Epéens, habitants primitifs, les
Minyens, colonie étrangère, et les Eléens, conquérants du pays. A la place des
Minyens, cependant, certains auteurs nomment les Arcadiens, qui ont
effectivement à différentes reprises élevé des prétentions sur la Triphylie, ce
qui a même fait appeler quelquefois le Pylos de Triphylie du nom de Pylos
Arcadique. Homère, lui, donne à toute cette contrée jusqu'à Messène, le nom de
Pylos ni plus ni moins qu'à la ville, mais il nous fournit la preuve en même
temps, dans son Catalogue ou Dénombrement des vaisseaux, par les noms de chefs
et de localités qu'il indique, que la Coelé-Elide était restée en dehors des
possessions de Nestor. Si je rapproche ainsi l'état actuel du pays de la
description qu'en a donnée Homère, c'est qu'il y a là, je le répète, pour le
géographe une sorte de contrôle rendu indispensable et par l'autorité du poète
et par l'étroit commerce que nous entretenons tous avec lui dès notre enfance,
chacun de nous ne croyant avoir bien traité le sujet qui l'occupe que s'il n'a
choqué en rien cette tradition homérique si universellement accréditée :
continuons donc de la sorte, et à la description de l'état actuel des lieux
joignons toujours celle qu'en a donnée Homère, puis, dans la mesure de ce qui
peut être utile, comparons les deux descriptions.
4. Au N. de l'Elide et à 60 stades seulement de la ville achéenne de Dymé
s'avance le cap Araxus. Partons de ce cap, qui marque effectivement le
commencement de la côte d'Elide et dirigeons-nous au couchant, nous rencontrons
d'abord Cyllène, qui sert de port à la moderne Elis, située à 120 stades dans
l'intérieur. C'est évidemment la même Cyllène qu'Homère a entendu désigner
lorsqu'il a dit (Iliade, XV, 518) :
«Otus le Cyllénien commande les Epéens»,
car il n'eût pas mis à la tête des Epéens
un chef originaire du mont Cyllène en Arcadie. Cyllène d'ailleurs est un bourg
passablement grand et qui possède l'Esculape de Colotès, statue en ivoire d'un
admirable travail. Vient ensuite le cap Chélonatas, qui est le point le plus
occidental du Péloponnèse. A ce cap, que prolongent encore une petite île et des
bas-fonds, et qu'une traversée [de 80 stades au plus] sépare de Céphallénie,
correspond la limite de la Coelé-Elide et de la Pisatide, formée aussi en partie
par le cours de l'Elise ou Elison.
5. Dans l'intervalle de Cyllène au cap Chélonatas, deux fleuves, le Pénée
d'abord, et, après le Pénée, le Selléïs débouchent à la mer. Le Selléïs, le même
dont parle Homère, descend du Pholoé et passe près d'une ville du nom d'Ephyre,
qu'il ne faut pas confondre avec ses homonymes de Thesprotie, de Thessalie et de
Corinthie. Celle-ci est une quatrième Ephyre, la même ville peut-être sous un
autre nom qu'Oenoé, que Boenoé pour mieux dire (car le nom se prononce ainsi
d'ordinaire) : tout au moins est-elle sa proche voisine se trouvant sur la route
du Lasion à 120 stades d'Elis. Il y a tout lieu de penser que c'est de cette
Ephyre qu'Homère parle à propos d'Astyochée, mère de Tlépolème, l'un des
Héraclides,
«Il l'avait enlevée d'Ephyra, des bords mêmes du fleuve Selléïs» (Iliade, II,
659) ;
car cette partie de l'Elide, on le sait,
fut, plus que les cantons dont nous parlions tout à l'heure, le théâtre de la
valeur d'Hercule ; et d'ailleurs il n'existe pas de fleuve du nom de Selléïs
dans les environs des autres Ephyres. De la même ville aussi provenaient et [la
fameuse cuirasse] de Mégès,
«Phylée l'avait rapportée naguère d'Ephyra, des bords du Selléïs» (Iliade, XV,
531) ;
et ces poisons terribles [dont parle le
poète à plusieurs reprises. Minerve], en effet, dans l'Odyssée (I, 261), dit
qu'Ulysse est allé à Ephyre
«Chercher le venin homicide dont il a besoin pour y tremper ses flèches» ;
c'est aussi ce que disent les prétendants
en parlant de Télémaque,
«Peut-être encore veut-il visiter les grasses prairies d'Ephyre, et en rapporter
le terrible poison qu'il nous destine» (Odyssée, II, 328).
Ce qui explique d'autre part comment
Nestor, dans le récit de sa guerre contre les Epéens, ayant à nommer la fille
d'Augéas, leur roi, la représente comme une sorcière initiée à la connaissance
des poisons :
«C'est moi, dit-il, moi qui le premier renversai de ma lance un chef ennemi, le
vaillant Mulius : il était gendre d'Augéas, et avait épousé sa fille aînée.
Celle-ci connaissait tout ce que la terre, dans son vaste sein, nourrit de sucs
vénéneux» (Iliade, XI, 738).
6. Apollodore, il est vrai, voulant
montrer comment Homère s'y prend d'ordinaire pour distinguer les unes des autres
les villes homonymes, a écrit ceci : «De même que, pour distinguer entre les
deux Orchomènes, Homère donne à l'une (celle d'Arcadie) l'épithète de polumêlon,
comme qui dirait riche en troupeaux, et à l'autre (celle de Béotie) la
dénomination de Minyenne ; de même encore qu'il empêche, par le seul
rapprochement de deux noms,
«Entre Samos et Imbros» (Iliade, XXIV, 78),
qu'on ne confonde Samothrace avec Samos d'Ionie, de même il a su distinguer
l'Ephyre de Thesprotie des autres Ephyres par l'épithète de lointaine et par la
mention du Selléïs». Mais sur ce point là, dirons-nous, et, bien qu'en général
il ne fasse que le copier, Apollodore se trouve en désaccord avec Démétrius de
Scepsis. Démétrius nie formellement qu'il existe en Thesprotie un fleuve du nom
de Selléïs et le seul Selléïs qu'il indique est celui que nous avons nommé plus
haut, c'est-à-dire le Selléïs d'Elide, le Selléïs qui passe près de l'Ephyre
d'Elide. L'opinion d'Apollodore sur ce point demande donc à être revisée, tout
comme celle qu'il a émise au sujet d'Oechalie, qu'il n'y a qu'une seule des
villes de ce nom à qui convienne la qualification homérique de ville d'Eurytus
dit l'Oechalien. Pour Apollodore, cette ville est évidemment l'Oechalie de
Thessalie, celle que mentionne Homère dans le vers suivant,
«Et ceux qui habitaient Oechalie, ville d'Eurytus dit l'Oechalien» (Iliade, II,
730) ;
mais alors, demanderons-nous, quelle est
cette Oechalie d'où sortait Thomyris, lorsqu'il fut près de Dorium rencontré par
les Muses ?
«Et arrêtant le chantre de la Thrace elles mirent fin pour jamais à ses chants».
De deux choses l'une en effet : ou il
s'agit là encore de l'Oechalie de Thessalie et c'est le Scepsien qui a évoqué
mal à propos certaine Oechalie d'Arcadie qu'on prétend être la ville actuelle
d'Andanie ; ou bien celui-ci a eu raison, Homère a réellement désigné comme
ville d'Eurytus l'Oechalie d'Arcadie, et alors il y avait deux Oechalies
d'Eurytus, et non pas une seule, comme l'a prétendu Apollodore.
7. Entre l'embouchure du Pénée et celle du Selléïs, au pied du mont Scollion
s'élevait naguère une ville appelée Pylos, mais qui différait évidemment de
celle de Nestor, puis qu'on ne peut la rattacher ni au cours de l'Alphée ni à
celui du Pamisus, ou de l'Amathus pour mieux dire. Quelques auteurs néanmoins
veulent, contre la force de l'évidence, revendiquer pour elle l'honneur d'avoir
donné naissance à l'illustre Nestor. L'histoire, on le sait, constate
l'existence dans le Péloponnèse de trois villes appelées Pylos, on a même fait à
ce propos le vers suivant :
«Devant Pylos, il y a Pylos ; derrière Pylos, encore Pylos».
Ces trois villes sont : 1° celle dont
nous parlons actuellement ; 2° Pylos le Lépréatique dit aussi Pylos de Triphylie
; 3° Pylos de Messénie, ou, comme on l'appelle quelquefois, Pylos Coryphasien.
Or chacune de ces villes a trouvé des garants pour établir qu'elle était le vrai
Pylos Emathoéïs, autrement dit la patrie de Nestor : en général les auteurs
modernes, tant les historiens que les poètes, font de Nestor un héros messénien,
donnant ainsi la préférence à celui des trois Pylos qui s'est conservé jusqu'à
eux. D'autres, plus fidèles à la tradition homérique, soutiennent, conformément
aux vers du poète, que la ville de Nestor était celle dont l'Alphée traversait
le territoire : et l'on sait que l'Alphée traverse la Pisatide et la Triphylie.
Enfin, les habitants de la Coelé-Elide, mus de la même ambition pour leur Pylos,
invoquent en sa faveur, comme autant d'indices certains, le voisinage d'une
localité nommée Gérénos et l'existence dans le pays d'un fleuve du nom de Gérôn
et d'un autre cours d'eau appelé le Géranies, ne doutant pas que ce ne soit là
l'origine de ce nom de Gérénien que le poète donne habituellement à Nestor en
guise d'épithète. Mais les Messéniens de leur côté se servent du même argument
et il faut convenir que dans leur bouche il offre plus de vraisemblance, le nom
de leur Gérènes, ville autrefois si peuplée et si florissante, étant, ainsi
qu'ils le prétendent, bien autrement connu. Tel eet donc l'état actuel de la
Coelé-Elide.
8. Quant à l'ancienne division dont parle Homère (Iliade, II, 615)en quatre
cantons, sous quatre chefs distincts, il faut convenir qu'elle n'est pas
suffisamment claire :
«Ces peuples habitaient Buprase et la divine Elis, tout ce qu'enferment dans
leurs territoires et Hyrminé et Myrsine, limite extrême de la contrée, et
Alisium et la Roche Olénie : quatre chefs les commandaient, suivis chacun de dix
vaisseaux rapides, sur lesquels se pressaient de nombreux Epéens».
Il semblerait en effet, à voir comment
Homère applique la dénomination générale d'Epéens à la fois aux Buprasiens et
aux Eléens, sans plus rappeler que les Buprasiens étaient eux-mêmes des Eléens,
que ce n'est point l'Elide même qu'il divise ainsi en quatre parties, mais bien
le territoire Epéen qu'il subdivise, après l'avoir déjà divisé en deux parties
principales, Buprasium formant à ce compte non une portion quelconque de la
divine Elis, mais l'une des deux divisions du territoire Epéen, d'autant mieux
qu'on trouve les Buprasiens qualifiés formellement d'Epéens dans le passage
suivant de l'Iliade :
«Comme le jour où, dans Buprase, les Epéens ensevelirent Amaryncée leur roi»
(Iliade, XXIII, 630).
Mais d'un autre côté, et par cela seul
qu'Homère a dans son énumération réuni les noms de Buprase et de la divine Elis
et qu'il a indiqué, tout de suite après, cette division en quatre cantons, il
paraît évident qu'il a entendu l'attribuer en commun à Buprasium et à Elis. Tout
porte à croire en effet qu'anciennement Buprasium était une des principales
localités de l'Elide ; on peut même supposer que cette ville, qui aujourd'hui
n'existe plus (le nom de Buprasium aujourd'hui ne désigne plus qu'un petit pays
où passe la route qui va de Dymé à la moderne Elis), exerçait dans ce temps-là
par rapport à Elis, tout comme les Epéens par rapport aux Eléens, une sorte de
prépondérance. Mais plus tard le nom d'Eléens prit la place de celui d'Epéens et
Buprasium devint elle-même partie intégrante d'Elis. Or, Homère, on le sait, par
une de ces figures poétiques qui lui sont familières, énumère volontiers
ensemble le tout et la partie, il dira, par exemple :
«Au coeur de la Grèce et d'Argos» (Odyssée, I, 344),
ou :
«Au coeur de la Grèce et de la Phthie» (Ibid, XI, 496),
ou bien encore :
«Curètes et Aetoliens combattaient» (Iliade, IX, 529),
ou enfin :
«Ceux qui habitent Dulichium et les Echinades sacrées» (Iliade, II, 625)
(Dulichium fait partie, on le sait, du
groupe des Echinades) ; sans compter que des poètes beaucoup glus modernes usent
aussi de la même figure, témoin Hipponax dans ce passage :
«Ils mangent le pain de Cypre et le froment d'Amathonte» ;
et Alcman dans celui-ci :
«Elle quitte l'aimable Cypre et Paphos entourée d'eau» ;
témoin Aeschyle quand il dit :
«Toi qui as pour domaine Cypre entière et Paphos».
Si, maintenant, l'on objecte qu'Homère
n'a donné nulle part aux Buprasiens le nom d'Eléens, il y a bien d'autres faits,
répondrons-nous, d'autres faits notoires, dont il n'a pas parlé davantage, et
son silence en pareil cas ne prouve point que le fait même n'a pas existé, mais
seulement que lui, Homère, n'a pas jugé à propos de le mentionner.
9. Au dire d'Hécatée de Milet, cependant, les Epéens et les Eléens auraient
formé deux nations différentes et la preuve qu'il en donne c'est que les Epéens
accompagnaient Hercule dans son expédition contre Augéas et qu'ils aidèrent le
héros à vaincre ce prince et à s'emparer d'Elis. Hécatée qualifie en outre Dymé
de ville épéenne et achéenne. A cela nous pourrions répondre que les anciens
historiens, nourris comme ils sont dans le mensonge par l'usage continuel qu'ils
font des fables, ont de temps à autre avancé juste le contraire de la vérité et
que c'est même là ce qui explique comment, parlant d'une même chose, ils
s'accordent souvent si peu entre eux ; mais ici rien n'empêche d'admettre que
les Epéens, peuple d'abord distinct et ennemi des Eléens, ont à un certain
moment pris le dessus et se sont associé les vaincus de manière à ne plus former
avec eux qu'un seul et même Etat : et c'est alors apparemment que leur
domination se sera étendue jusqu'à Dymé, car, bien qu'Homère n'ait pas nommé
Dymé [au nombre des possessions épéennes], on peut parfaitement croire qu'à
l'époque dont il parle cette ville appartenait aux Epéens et qu'elle ne passa
que plus tard au pouvoir des Ioniens, ou, sinon des Ioniens, des Achéens par qui
les Ioniens furent chassés. Du reste, sur les quatre divisions entre lesquelles
se partageait [le territoire commun d'Elis] et de Buprasium, deux seulement,
Hyrminé et Myrsine, appartiennent à l'Elide proprement dite, les deux autres, au
dire de certains auteurs, se trouvant déjà en dedans des limites de la Pisatide.
10. La petite ville qui portait le nom d'Hyrminé n'existe plus ; mais i1 y a
encore près de Cyllène un promontoire escarpé qui se nomme Hermine ou Hyrmine.
Quant à Myrsine, elle se reconnaît dans une localité appelée aujourd'hui
Myrtuntium et située sur la route de Dymé à Elis à 70 stades de cette dernière
ville en tirant vers la mer. On suppose, maintenant, que la Roche Olénie n'est
autre que le Scollis : on en est réduit en effet à des suppositions, quand les
lieux ont comme ici changé d'aspect et de nom et qu'on n'a pour se guider que
les indications souvent bien vagues d'Homère. Le Scollis est une montagne toute
rocheuse, qui se rattache à cette autre montagne d'Arcadie nommée le Lampée, et
qui se trouve former la limite commune des territoires de Dymé, de Tritée et
d'Elis, n'étant qu'à 130 stades d'Elis, à 100 stades de Tritée et à 100 stades
aussi de Dymé : ces deux dernières villes appartiennent l'une et l'autre à
l'Achaïe. Enfin l'ancien Alisium se retrouve dans une localité de l'Amphidolie,
nommée aujourd'hui Alesiaeum, et située sur la route qui mène d'Elis à Olympie
par la montagne : c'est même là que se tient l'assemblée mensuelle de tout le
canton. Il fut un temps, il est vrai, où Alisium comptait parmi les villes de la
Pisatide, mais on sait que les révolutions politiques font sou-vent varier les
frontières des Etats. Homère paraît l'avoir appelée aussi Aleisiou Kolônê
(Alisiou-Koloné), comme qui dirait le tertre ou tombeau d'Alisius :
«Jusqu'à ce que notre char eut atteint les champs fertiles de Buprase et la
roche Olénie, et le lieu où d'Alisius s'élève le tombeau (Kolônê)» (Iliade, XI,
756).
Otez en effet l'inversion, reste le nom
de lieu Aleisiou-kolônê. J'ajoute que, suivant certains auteurs, il y aurait
aujourd'hui encore dans le pays un cours d'eau appelé l'Alisius.
11. Au sujet des Caucones, comme l'histoire mentionne un peuple de ce nom en
Triphylie sur la frontière de Messénie, que Dymé en outre est qualifiée
quelquefois de Cauconide et qu'il existe dans le territoire de Dymé, entre cette
ville et Tritée, un cours d'eau appelé le Caucon, on s'est demandé s'il n'y
aurait pas eu deux Cauconies distinctes, celle de la Triphylie et celle des
environs de Dymé, d'Elis et du Caucon. Le Caucon se jette dans un autre cours
d'eau portant le nom de Teuthéas, c'est-à-dire le nom même d'une des petites
villes qui furent réunies naguère à Dymé, avec cette seule différence que le nom
du fleuve est masculin, tandis que celui de la ville est féminin et se
prononçait Teuthéa sans sigma avec la dernière syllabe longue. C'est sur
l'emplacement de cette petite ville que s'élève aujourd'hui le temple de Diane
Némaeenne. Le Teuthéas à son tour se réunit à un fleuve, appelé Achéloüs tout
comme le fleuve d'Acarnanie, et qui passe à Dymé même. Quelquefois aussi on
donne à ce fleuve le nom de Piros, Hésiode, par exemple, le lui donne dans ce
vers :
«Il habitait la Roche Olénie, près des bords du Piros au large lit».
Certains grammairiens à la vérité
changent la leçon Peiroio en Pieroio (Piros en Piéros), mais c'est à tort. Ce
qui fait qu'il est intéressant de rechercher ainsi l'origine de l'épithète de
Cauconide donnée quelquefois à Dymé et du nom de Caucon que porte une des
rivières des environs, c'est qu'autrement on est embarrassé de savoir quels
peuvent être les Caucones chez qui Minerve annonce qu'elle se rend pour réclamer
le montant d'une ancienne créance. Qu'on entende en effet ces paroles des
Caucones de Lépréum en Triphylie, je n'y vois plus, pour ma part, aucun sens
raisonnable et c'est aussi pourquoi certains grammairiens ont cru devoir
proposer la leçon que voici :
«Car il m'est dû là, dans la divine Elis, une forte somme d'argent».
Mais ceci s'éclaircira mieux quand nous aurons décrit ce qui suit, à savoir la
Pisatide et la Triphylie jusqu'à la frontière de Messénie.
12. A partir du Chélonatas commence la longue côte de la Pisatide ; puis vient
le cap Phéa. Il y avait là aussi autrefois une petite place du nom de Phéa :
«Près des murs de Phéa que baigne le Iardanus».
Et le Iardanus est apparemment le
ruisseau qui se voit aux environs du cap. Certains auteurs font partir la
Pisatide seulement du cap Phéa : or, il y a juste en face de ce cap une petite
île pourvue d'un port, et de là à Olympie, par la voie la plus courte,
c'est-à-dire en continuant à ranger la côte [jusqu'à la hauteur de cette ville],
la distance n'est que de 120 stades. Suit un autre promontoire [1'Ichthys], qui
s'avance, ainsi que le Chélonatas, très loin dans la direction du couchant et
qui n'est encore qu'à 120 stades de Céphallénie. L'embouchure de l'Alphée, qui
s'offre à nous maintenant, est à 280 stades du Chélonatas et à 545 stades de
l'Araxus. L'Alphée vient des mêmes lieux que l'Eurotas : le bourg d'Asée, dans
la Mégalopolitide, possède deux sources très voisines l'une de l'autre, ce sont
celles des deux fleuves, qui se perdent presque aussitôt, mais pour reparaître
après un cours souterrain de quelques stades et pour descendre alors, l'un vers
la Laconie, l'autre vers la Pisatide. C'est à l'entrée de la Bléminatide que
l'Eurotas reparaît, puis il passe à Sparte même, traverse une longue vallée où
s'élève Hélos, ville déjà mentionnée par Homère, et débouche entre Acrées et
Gythium, port et arsenal de Sparte. Quant à l'Alphée, après s'être grossi du
Ladon, de l'Erymanthe et d'autres cours d'eau moins importants, il traverse
Phrixa, arrose la Pisatide et la Triphylie, passe à Olympie même et vient tomber
dans la mer de Sicile entre Epitalium et Phéa. Près de son embouchure, à 80
stades environ d'Olympie, s'élève le bois sacré de Diane dite Alphéonie ou
Alphéüse (le nom a ces deux formes), qu'on honore aussi une fois l'an à Olympie
dans une fête ou assemblée solennelle, comme on fait Diane Elaphie et Diane
Daphnie. Tout ce canton, du reste, est rempli d'Artémisies, d'Aphrodisies et de
Nymphées, situées ainsi au milieu de bois que l'abondance des eaux maintient
toujours frais et fleuris ; on y rencontre en outre beaucoup d'Herniées le long
des routes, et de Posidies ou temples de Neptune sur les points les plus
saillants de la côte. Ajoutons que le temple de Diane Alphéonie contient
différentes peintures de Cléanthe et d'Arégon, artistes corinthiens : du
premier, notamment, une Prise de Troie et une Naissance de Minerve, et d'Arégon
Diane sur les ailes d'un griffon, tous ouvrages excellents.
13. La montagne qui se présente ensuite forme la séparation entre le canton
triphylien de Macistie et la Pisatide ; puis on voit se succéder l'embouchure
d'un autre fleuve appelé le Chalcis, la fontaine des Crunes, la petite place de
Chalcis et enfin Samicum où se trouve ce temple de Neptune Samien, objet d'une
vénération particulière dans tout le pays : un bois d'oliviers sauvages règne
alentour, et l'intendance en a été de tout temps réservée aux Macistiens,
chargés aussi du soin de proclamer les féries Samiennes ; mais tous les
Triphyliens contribuent à son entretien. [Le temple de Minerve Scillontienne,
situé à Scillonte, ville voisine d'Olympie, et au pied même du Phellôn, compte
aussi parmi les sanctuaires les plus révérés de la Grèce].
14. A la hauteur à peu près de ces temples, à trente stades, guère plus, de la
mer, se trouve Pylos de Triphylie, dit aussi Pylos Lépréatique et Pylos
Arcadique, le même qu'Homere qualifie d'Emathoéïs et désigne comme la patrie de
Nestor. C'est ce qui semble en effet ressortir du récit même du poète, soit que
le fleuve qui passe au nord de la ville et qu'on nomme aujourd'hui l'Ammaüs ait
porté primitivement le nom d'Amathus et que ce soit là l'origine de l'épithète
d'Emathoéïs employée par le poète, soit que ce fleuve, ainsi que deux autres
cours d'eau de la Messénie, ait porté le nom de Pamisus, et qu'on ne sache plus
aujourd'hui quelle circonstance a pu suggérer à Homère l'épithète en question,
d'autant qu'il est absolument faux, assure-t-on, que le lit du fleuve ou
l'emplacement de la ville soit amathôdês, autrement dit sablonneux. Non loin de
Pylos, du côté du levant, est le mont Minthé, ainsi nommé, apparemment, de cette
héroïne de la fable, qui, pour avoir été aimée de Pluton, périt écrasée sous les
pieds de Proserpine et fut métamorphosée par elle en une plante bien connue de
nos jardins, la menthe, ou, comme on l'appelle quelquefois, l'hédyosme. Le fait
est qu'il y a un temple de Pluton, temple très vénéré aussi des Macistiens, qui
se trouve adossé à la montagne même, et qu'un bois consacré à Cérès domine toute
la plaine de Pylos. Cette plaine est généralement riche et fertile, mais comme,
dans la partie qui touche à la mer (c'est-à-dire entre Samicum et l'embouchure
de la Néda), elle n'offre plus qu'une plage étroite et sablonneuse, on pourrait
à la rigueur expliquer par cette circonstance le nom d'Ematholis qu'Homère a
donné à Pylos.
15. Du côté du N., le territoire de Pylos confinait à Hypanes et à Typanées,
deux petites villes triphyliennes, dont une seule subsiste aujourd'hui : l'autre
a été réunie à Elis. Du même côté coulent deux rivières, deux affluents de
l'Alphée, le Dalion etl'Achéron. En appelant ce dernier cours d'eau Achéron, on
a voulu sans doute approprier la nomenclature géographique du pays au culte
d'Hadès ou de Pluton : dans toute la Triphylie, en effet, règne une vénération
extrême à la fois pour les temples de Cérès et de Proserpine et pour ceux
d'Hadès, ce qui peut bien tenir, ainsi que le pense Démétrius de Scepsis, au
triste contraste qu'y présente souvent la nature, puisque la Triphylie, avec un
sol excellent, produit dans de certaines années une telle quantité de nielle et
de morelle qu'à l'espoir d'une abondante récolte succède alors la plus affreuse
disette.
16. Au S. de Pylos, à une quarantaine de stades aussi de la mer, est
l'emplacement de l'ancien Lépréum ; puis, entre Lépréum et l'Alphée, juste à
cent stades de l'un et de l'autre, s'élève ce temple de Neptune Samien [dont
nous avons parlé plus haut], et le même qui figure dans l'Odyssée. C'est dans ce
temple, en effet, que Télémaque arrive et trouve les Pyliens occupés à célébrer
un sacrifice solennel :
«Ils atteignent enfin la ville de Nélée, Pylos aux belles et fortes murailles.
Les Pyliens, réunis sur la plage, célébraient en ce moment un sacrifice, et
immolaient de noirs taureaux en l'honneur du dieu à la chevelure azurée qui de
son trident ébranle la terre» (Odyssée, III, 4).
Le territoire de Lépréum était riche et fertile et confinait à celui de
Cyparissus, autre ville occupée par les Caucones, qui possédaient en outre la
Macistie. Ce dernier canton, appelé quelquefois aussi le Plataniste, a pour
chef-lieu une petite ville du même nom. Ajoutons qu'on signale dans la
Lépréatide le tombeau d'un certain Caucon, qui peut avoir été soit l'archégète
de la première colonie cauconienne, soit un simple individu portant le même nom
que la nation à laquelle il appartenait.
17. Diverses traditions ont cours au sujet des Caucones, et cela se conçoit d'un
peuple qui passe pour être originaire d'Arcadie, ainsi que les Pélasges, et pour
avoir mené longtemps, comme ceux-ci, une vie de courses et d'aventures, Homère
les compte au nombre des peuples venus au secours de Troie ; mais d'où
venaient-ils alors ? Il ne le dit point. Peut-être était-ce de la Paphlagonie,
où l'on connaît encore un peuple du nom de Cauconiates, voisin et limi-trophe
des Mariandyniens, autre nation Paphlagonienne. Nous parlerons plus au long des
Cauconiates, quand nous en serons arrivé à la Paphlagonie dans notre description
de la terre habitée. Pour le moment, nous nous bornerons à ajouter quelques mots
d'éclaircissement au sujet des Caucones de la Triphylie. Suivant certains
auteurs, toute l'Elide actuelle, depuis la Messénie jusqu'à Dymé, aurait porté
le nom de Cauconie. Antimaque, notamment, comprend les populations de l'Elide
sous la dénomination générale soit d'Epéens, soit de Caucones ; mais d'autres
nient que les Caucones aient jamais occupé ce pays en entier, et ils nous les
montrent partagés en deux corps de nation, dont l'un était établi en Triphylie,
sur la frontière de Messénie, tandis que l'autre habitait du côté de Dymé, dans
la Bupraside et la Coelé-Elide : c'est celui dont Aristote a eu plus
particulièrement connaissance. Or, cette seconde opinion a l'avantage de
s'accorder mieux avec ce que dit Homère des Caucones, et de résoudre, qui plus
est, la question posée plus haut. Donnons, en effet, Pylos de Triphylie pour
résidence à Nestor, tout le pays au S. et à l'E. de Pylos jusqu'à la frontière
de la Messénie et de la Laconie lui obéit, et, comme ce sont les Caucones
précisément qui l'habitent, il s'ensuit que, pour aller de Pylos à Lacédémone,
il faut de toute nécessité passer par chez les Caucones. Mais comme, d'autre
part, le temple de Neptune Samien et ce port voisin du temple où Homère fait
débarquer Télémaque se trouvent situés au N. et à l'O. de Pylos, si ces Caucones
sont les seuls qu'il y ait en Elide, le récit du poète n'offre plus aucune
vraisemblance.
[Or, bien qu'il soit loisible au poète d'user de temps à autre de fictions,
toutes les fois qu'il peut dans ses récits se conformer à la réalité, c'est à ce
dernier parti qu'il doit s'attacher de préférence 2.] Admettons, au contraire,
que la nation des Caucones soit partagée en deux et qu'une de ses fractions
habite le canton de l'Elide qui touche à Dymé, il devient évident que c'est d'un
voyage chez ces Caucones que Minerve parle à Nestor, et, dès là, ni son retour
au vaisseau, ni sa séparation d'avec son compagnon de voyage n'offrent plus rien
que de simple et de naturel, puisque Télémaque et la Déesse ont à aller juste à
l'opposite l'un de l'autre. - Nous aurions à examiner de même les différentes
questions que soulève le nom de Pylos ; mais attendons pour le faire que nous
ayons poussé un peu plus loin cette description chorographique du Péloponnèse et
atteint le Pylos de Messénie.
18. Il y a encore un nom, celui de Paroréates, sous lequel on a désigné
longtemps certaines populations de la Triphylie, j'entends celles qui occupent
les montagnes de Lépréum et de Macistos, lesquelles aboutissent à la mer près du
temple de Neptune Samien.
19. Au pied de cette chaîne, sur le rivage même, s'ouvrent deux grottes, dont
l'une est consacrée aux Nymphes Anigriades, tandis que l'autre passe pour avoir
été le théâtre des aventures des Atlantides et de la naissauce de Iardanus.
C'est là aussi que s'élèvent les deux bois sacrés dits l'Ionaeum et l'Eurycydeum
[...] Samicum, qui n'est plus aujourd'hui qu'un fort, était anciennement une
ville, une ville appelée Santos, probablement à cause de sa situation élevée, le
mot samoi (sami), dans l'ancienne langue grecque, signifiant les lieux hauts.
Peut-être était-ce là l'acropole de l'antique Aréné, cette ville que cite Homère
dans son Catalogue des vaisseaux,
«Et ceux qui habitaient Pylos et la riante Aréné»,
car, en l'absence d'indices plus
certains, on présume, non sans vraisemblance, qu'Aréné devait se trouver dans le
voisinage du fleuve Anigrus, lequel n'est autre que l'ancien Minyeius, Homère
ayant dit :
«Un cours d'eau, le Minyeius, vient se jeter dans la mer tout auprès d'Aréné».
Tout le terrain aux environs de la grotte
des Nymphes Anigriades est rendu humide et fangeux par la présence d'une source,
dont les eaux se déversent en grande partie dans l'Anigrus, et, comme ce fleuve,
malgré sa profondeur, est peu rapide, son lit se trouve également converti en un
marais stagnant, dont les eaux ont une odeur infecte et sulfureuse qui se fait
sentir à vingt stades à la ronde et rend immangeables les poissons qu'on y
pêche. Les mythographes expliquent cette circonstance de différentes manières :
suivant les uns, des centaures blessés par les flèches d'Hercule auraient lavé
leurs plaies dans le fleuve pour en exprimer le venin de l'hydre ; suivant
d'autres, Mélampus aurait employé les eaux de l'Anigrus comme eaux lustrales
pour la purification des Preetides. Toujours est-il qu'aujourd'hui on les
prescrit en lotions contre toute espèce de dartres, alphes, leucés et lichens.
Il paraît même que le nom de l'Alphée vient de la propriété qu'ont aussi les
eaux de ce fleuve de guérir les dartres appelées alphes. Quant à l'ancien nom de
l'Anigrus, on croit, vu le peu de pente de son lit et l'espèce de résistance que
lui oppose la mer (double cause qui donne à ses eaux l'aspect d'eaux stagnantes
plutôt que d'eaux courantes), on croit, dis-je, que sa vraie forme était
Menyeius et que la forme Minyeius adoptée par certains auteurs n'est qu'une
altération de celle-là. Il pourrait se faire pourtant que cette dernière forme
tînt à d'autres causes et qu'elle rappelât soit les Minyens venus d'Orchomène
avec Chloris, mère de Nestor, [soit ces autres] Minyens, descendants des
Argonautes, qui, chassés de Lemnos, passèrent, dit-on, à Lacédémone et de là en
Triphylie, pour s'y fixer aux environs d'Aréné, dans le canton d'Hypaipée. Ce
canton, il est vrai, n'a conservé nulle trace de leurs établissements ; mais on
sait qu'une bonne partie de ces Minyens, sous la conduite de Théras, fils
d'Autésion, descendant lui-même de Polynice, quitta le pays pour aller occuper,
entre la Cyrénaïque et la Crète, l'île qui,
«Nommée d'abord Callisté, devint ensuite la célèbre Théra».
Ainsi s'exprime Callimaque, et, en effet,
la ville de Théra qu'avaient fondée ces Minyens, et qui devait fonder elle-même
Cyrène, n'avait pas tardé à donner son nom à l'île entière.
20. Entre l'Anigrus et le pied de la montagne d'où ce fleuve descend, on
remarque la prairie dite de Iardanus, avec le tombeau du héros et les Chaées,
rochers élevés, détachés de la même chaîne de montagnes, et qui supportaient,
avons-nous dit, l'antique Samos, bien que la plupart des périples ne mentionnent
point cette ville. On peut supposer sans doute qu'à l'époque où ces périples
furent composés elle était déjà depuis longtemps détruite, mais leur silence
peut tenir aussi à la disposition des lieux, car le Posidium ou bois sacré de
Neptune, qui est situé, on l'a vu, sur le bord même de la mer, se trouve adossé
à une colline très élevée, et celle-ci précède et masque l'autre colline où est
aujourd'hui Samicum et que couronnait anciennement Samos de manière à en dérober
la vue à ceux qui rangent la côte. La meilleure preuve, du reste, qu'on puisse
donner de l'existence de cette ancienne ville, c'est que la plaine ici [entre
les deux collines] s'appelle également Samicum (comme qui dirait la plaine de
Samos). J'ajoute que dans le poème de Rhadiné (j'entends celui qu'on attribue à
Stésichore, et qui commence ainsi,
«Romps le silence, Erato, muse de l'harmonie, et aux doux accords de ta lyre
amoureuse, célèbre les amants que Samos a vus naître»),
c'est bien la Samos de Triphylie qui est
désignée comme patrie des deux héros. On y lit, en effet, que Rhadiné, fiancée
au tyran de Corinthe, s'embarque pour cette ville et y arrive, poussée depuis
Samos par le zéphire ou vent du S.-O., ce qui ne saurait s'entendre assurément
de la Samos d'Ionie ; que le même vent conduit son frère à Delphes en qualité
d'archithéore ; que son cousin, son amant, dans l'espoir de la rejoindre, lance
son char sur la route de Corinthe, et qu'enfin le tyran, après avoir égorgé les
deux amants, renvoie leurs corps aussi sur un char, puis se ravise, fait revenir
le char à Corinthe et les y ensevelit.
21. Depuis Pylos Lépréatique et depuis Lépréum jusqu'à l'autre Pylos dit de
Messénie et à Coryphasium, forts situés sur la côte même, juste en face de l'île
Sphagie, la distance est de 400 stades environ ; elle est de 750 stades depuis
l'Alphée, et de 1030 stades depuis le Chélonatas. Dans l'intervalle [des deux
Pylos], on rencontre le temple d'Hercule Macistien et le cours du fleuve Acidon,
lequel passe près du tombeau de Iardanus et de l'emplacement de l'ancienne Chaa,
emplacement voisin de Lépréum et occupé aujourd'hui par la plaine Aepasienne.
Suivant certains grammairiens, c'est au sujet de Chaa qu'aurait eu lieu, entre
les Arcadiens et les Pyliens, la guerre dont parle Homère, et il faudrait, en
conséquence, lire le passage du poète ainsi qu'il suit :
«Que n'ai-je encore la jeunesse et la force que j'avais, quand sur les bords du
rapide ACIDON, et près des murs de CHAA, Pyliens et Arcadiens engagèrent cette
terrible mêlée»,
c'est-à-dire substituer le nom de
l'Acidon à celui du Céladon, et le nom de Chaa à celui de Phéa, vu que
l'emplacement de Chaa se trouve plus rapproché du tombeau de Iardanus et de la
frontière d'Arcadie.
22. Cyparissie, tout aussi bien que Pyrgi et que les bouches de l'Acidon et du
Néda, appartient à la côte de Triphylie. Aujourd'hui, à vrai dire, la Triphylie
et la Messénie ont pour limite le cours même du Néda, et l'on sait que ce
torrent impétueux, né sur le versant du mont Lycée en Arcadie, d'une source que,
suivant la fable, Rhéa fit jaillir au moment de la naissance de Jupiter exprès
pour s'y laver, passe ensuite près de Phigalie et [vient déboucher dans la mer]
à l'endroit où le territoire des Pyrgites, dernier peuple de la Triphylie,
touche à celui des Cyparissiens, premier peuple de la Messénie. Mais telle
n'était pas anciennement la limite entre les deux pays, et le royaume de Nestor,
s'étendant au delà du Néda, se trouvait comprendre et le territoire de
Cyparisséïs et d'autres cantons encore plus éloignés : de là vient qu'Homère a
prolongé la mer Pylienne jusqu'aux sept villes promises par Agamemnon à Achille,
car dans ce vers,
«Et toutes elles avoisinent la mer de Pylos Emathoéïs»,
l'expression mer de Pylos équivaut
évidemment à celle de mer Pylienne [ou Triphylienne].
23. Dépassons donc Cyparisséïs et continuons à ranger la côte dans la direction
de Pylos de Messénie et de Coryphasium, c'est Erana qui s'offre à nous d'abord,
Erana qu'on prétend, mais à tort, s'être appelée jadis Aréné, tout comme cette
autre ville de la Pylie proprement dite ; puis vient le cap Platamodès, qui
n'est plus qu'à cent stades de Coryphasium et de la ville de Messénie appelée
aujourd'hui encore Pylos, et enfin l'île Proté, qui renferme une petite ville de
même nom. Peut-être n'insisterions-nous pas autant sur l'état ancien du pays et
nous bornerions-nous à le décrire tel qu'il est actuellement, si, pour nous
autres Grecs, il n'y avait, dès notre enfance, une sorte de prestige historique
attaché à ces lieux ; les anciens, d'ailleurs, les anciens eux-mêmes ne
s'accordent pas dans ce qu'ils nous en disent, et force nous est de peser et de
discuter les témoignages. Or, c'est une règle générale, qu'on s'en rapporte de
préférence aux témoins les plus illustres, les plus âgés, les plus expérimentés,
et, comme il n'est personne qui ne le cède à Homère à tous ces points de vue,
c'est donc lui surtout que nous devons consulter pour pouvoir faire ce que nous
disions un peu plus haut, comparer l'état ancien et l'état actuel du pays. Mais,
nous avons déjà discuté tout au long les vers du poète relatifs à la Coelé-Elide
et à Buprasium, examinons de même ceux où il décrit les possessions de Nestor.
24. «Sous ses ordres marchaient les habitants de Pylos et de la riante Aréné,
ceux de Thryum, passage du fleuve Alphée, ceux de la belle et forte Aepy, de
Cyparisséïs et d'Amphigénie, ceux enfin de Ptéléum, d'Hélos et de Dorium, de
Dorium où les Muses rencontrèrent Thamyris le Thrace et mirent fin pour jamais à
ses chants : il revenait de visiter dans Oechalie Eurytus dit l'OEchalien»
(Iliade, I, 591).
De ces différentes villes, la première est le Pylos en question : nous y
reviendrons tout à l'heure. La seconde est cette Aréné dont nous avons parlé
ci-dessus. Quant à la troisième, il est remarquable qu'Homère la nomme ici
Thryum, lorsqu'il l'appelle ailleurs Thryoessa :
«Loin d'ici sur l'Alphée, comme un rocher à pic, s'élève la ville de Thryoessa».
Ajoutons que, s'il l'a qualifiée de
passage de l'Alphée, c'est qu'il existait apparemment un gué en cet endroit du
fleuve : on y voit aujourd'hui Epitalium, l'une des principales localités de la
Macistie. Au sujet des mots qui suivent euktiton et aipu, quelques auteurs se
sont demandé lequel des deux sert d'épithète à l'autre et quelle ville actuelle
ils désignent, si c'est bien réellement Margales en Amphidolie. Margales, en
effet, n'est pas un lieu fortifié naturellement, et, comme il existe une de ces
forteresses naturelles dans le canton de Macistie, on soupçonne que c'est plutôt
cette dernière localité qu'Homère a eue en vue et qu'iEpy est ici un nom propre,
un de ces noms empruntés à la nature des lieux, comme voilà Hélos, Aegialos et
tant d'autres. Reste à savoir, seulement, si ceux qui tiennent pour Margales ne
pourraient pas tout aussi bien renverser l'argument à leur profit. On explique
de même le nom de Thryum ou de Thryoessa donné par Homère à Epitalium en faisant
remarquer que tout le pays aux environs est obstrué d'algues et de joncs
(thruôdês), notamment le lit des cours d'eau ; et dans les cours d'eau, on le
sait, c'est, en général, aux gués que cette circonstance s'observe. Mais, à ce
compte, il pourrait se faire ; ainsi qu'on l'a prétendu, que le nom de Thryum
désignât uniquement le gué du fleuve et le nom d'Aepy (euktiton Aipu)
l'emplacement même d'Epitalium, d'autant que l'assiette de cette ville est
naturellement très forte, et qu'Homère qualifie ailleurs Thryoessa de rocher à
pic :
«Loin d'ici, sur l'Alphée, s'élève, comme un rocher à pic, la ville de
Thryoessa, limite extrême de Pylos Emathoéïs».
25. Cyparisséïs, dépendance de la
Macistie du temps que la Macistie s'étendait encore au delà de la Néda, est, de
même que Macistum, aujourd'hui complètement désert, et ne doit pas être confondu
avec la ville de Cyparissie en Messénie : les deux noms se ressemblent, mais ne
sont pas identiques. Aujourd'hui pourtant le nom de Cyparissie (avec cette forme
de singulier féminin) se donne aussi bien à l'ancienne ville de la Macistie,
tandis qu'on réserve au fleuve le nom de Cyparisséïs. Amphigénie appartenait
également à la Macistia et devait se trouver au pied de l'Hypsoéïs, colline que
couronne un temple de Latone.
Quant à Ptéléum, colonie de cet autre Ptéléum situé en Thessalie et qu'Homère
cite également,
«Et Anchiale, et Antron et le verdoyant Ptéléum»,
ce n'est plus aujourd'hui qu'une espèce
de hallier désert, connu sous le nom de Ptéléasium. D'Hélos, à son tour, les uns
font un pays traversé par l'Alphée, les autres une ville comme pouvait être
Hélos en Laconie,
«Et la ville d'Hélos, dont la mer baigne l'enceinte» ;
d'autres aussi [conformément à
l'étymologie] reconnaissent dans Hélos le marais voisin d'Alorium, qui entoure
le temple arcadien de Diane Hélée, je dis Arcadien, vu que de tout temps c'est
l'Arcadie qui lui a fourni ses prêtres. Enfin on ne s'entend pas davantage au
sujet de Dorium : les uns en font une montagne et les autres une plaine, mais
d'autres veulent qu'il y ait eu une petite ville de ce nom, et, bien qu'il n'en
reste plus vestige aujourd'hui, quelques auteurs retrouvent son emplacement dans
celui de la ville actuelle d'Oluris ou Olura, laquelle est située dans l'auléin
ou vallée de Messénie. Du même côté, sur l'emplacement sans doute de la moderne
Andanie, se trouvait bâtie l'Oechalie d'Eurytus, petite ville arcadienne, qu'il
faut se garder de confondre avec les villes de même nom situées en Thessalie et
en Eubée, et qui est bien celle que venait de quitter Thamyris le Thrace,
lorsqu'il fut, près de Dorium, rencontré par les Muses, qui «mirent fin pour
jamais à ses chants».
26. Il résulte de ce qui précède que le fleuve Alphée, qui ne touche, on le
sait, en aucun point de son cours, ni à la Messénie, ni à la Coelé-Elide,
traversait dans toute sa longueur le pays sur lequel régnait Nestor et qu'Homère
comprend sous la dénomination générale de territoire des Piliens, parce que là
en effet s'élevait le Pylos qui vit naître Nestor et que nous nommons
indifféremment Pylos Triphyliaque, Arcadique ou Lépréatique, pour le distinguer
des deux autres Pylos, lesquels sont situés sur le littoral, tandis que celui-ci
se trouvait à plus de trente stades dans l'intérieur. C'est là du moins ce qui
ressort des indications que nous fournit Homère : nous voyons, par exemple, que
Nestor expédie de Pylos au vaisseau un messager chargé d'offrir l'hospitalité
aux compagnons de Télémaque, et que Télémaque, lorsqu'il revient de Sparte, ne
se laisse pas ramener à la ville même, mais prie Pisistrate de se détourner dans
la direction du vaisseau, la route de la ville n'étant pas la même apparemment
que celle qui conduisait au port. Ajoutons qu'ainsi la navigation de Télémaque,
après qu'il a pris congé de Nestor, s'explique tout naturellement :
«Ils passent devant les Crunes et les belles eaux du Chalcis ; puis le soleil se
couche, et les ombres de la nuit, s'abaissant sur la terre, enveloppent tous les
chemins. Leur vaisseau continue, poussé par un vent favorable que Jupiter
envoie, et, atteignant Pheae, il côtoie les rivages de la divine Elide où domine
le peuple Epéen» (Odyssée, XV, 295).
Jusqu'ici, on le voit, Télémaque et ses
compagnons ont fait voile du sud au nord. Tout à coup ils se détournent vers
l'est, leur vaisseau quitte la ligne qu'il a suivie d'abord et qui les menait
droit à Ithaque, évitant ainsi la flotte des prétendants embusquée
«Dans le canal qui sépare l'une de l'autre et Ithaque et Samos» (Odyssée, IV,
671 ; XV, 298),
et il les porte dans la direction des
îles Thoées (notons qu'Homère nomme ici Thoées les mêmes îles que nous appelons
actuellement Oxées et qui, placées comme elles sont près de l'entrée du golfe de
Corinthe et des bouches de l'Achéloiis font déjà partie du groupe des
Echinades). Mais une fois qu'ils ont dépassé Ithaque, qu'ils ont même laissé
cette île derrière eux, leur vaisseau, par un nouveau détour, reprend sa
direction première, et, passant entre l'Acarnanie et Ithaque, va aborder de
l'autre côté de l'île, juste à l'opposite du canal de Céphallénie toujours gardé
par la troupe des prétendants.
27. Supposons au contraire que le Pylos de la Coelé-Elide soit celui de Nestor,
on ne comprend plus comment le vaisseau, parti de ce point de la côte, dépasse
les Crunes d'abord, puis l'embouchure du Chalcis avant le coucher du soleil,
atteint Phéa de nuit et range ensuite la côte d'Elide. Comme en effet ces
différentes localités se trouvent situées au S. de l'Elide et s'y succèdent dans
l'ordre que voici : Pliées d'abord, l'embouchure du Chalcis ens'Iite, puis les
Crunes et finalement Pylos (le Pylos Triphyliaque), ainsi que Samicum, il
faudrait, pour que le vaisseau pût passer en vue de cette partie de la côte,
qu'à son départ du Pylos de la Coelé-Elide il eût fait voile au midi, tandis que
c'est au nord, du côté où est Ithaque, qu'il se dirige, il faut donc
nécessairement qu'il laisse toutes ces localités derrière lui et qu'il range la
côte d'Elide de prime abord et dès avant le coucher du soleil. [Comment
concilier cela avec ce que dit Homère], qu'il n'atteint les côtes d'Elide que
longtemps après le coucher du soleil ? - D'un autre côté, dans l'hypothèse qui
veut que Télémaque se soit séparé de Nestor à Pylos en Messénie et à Coryphasium
et qui fait partir de là sa navigation en vue de regagner Ithaque, la distance à
parcourir se trouve singulièrement accrue et demanderait par conséquent plus de
temps : on ne compte pas moins de 400 stades jusqu'au Pylos Triphyliaque et au
Posidium de Samicum. J'ajoute qu'avant de signaler sur la côte et les Crunes, et
le Chalcis, et Phéa, noms de localités obscures, noms de ruisseaux plutôt que de
fleuves, le poète eût commencé par nommer le Néda, puis l'Acidon, puis l'Alphée
avec les lieux intermédiaires, quitte à mentionner ensuite ces autres localités
insignifiantes, puisque le vaisseau, en poursuivant sa route, avait
effectivement à passer devant elles.
28. Du reste, le récit que fait Nestor à Patrocle de la guerre entre les Pyliens
et les Eléens, vient confirmer encore notre thèse [en faveur du Pylos
Triphyliaque] : on n'a pour s'en convaincre qu'à bien examiner le passage même
dans Homère. Que dit Nestor en effet ? qu'après la dévastation de la Pylie par
Hercule et l'extermination de toute la jeunesse mâle du pays, comme il n'était
resté à Nélée de ses douze enfants que lui, lui seul, à peine adolescent, les
Epéens s'étaient aussitôt pris de dédain pour Nélée à cause de sa vieillesse et
de son abandon et avaient commencé à traiter les Pyliens avec orgueil et
brutalité ; qu'il avait alors, lui Nestor, pour venger ces outrages, rassemblé
tout ce qu'il avait pu des serviteurs de son père, et se mettant à leur tête
avait envahi le territoire Eléen, qu'il y avait ramassé un immense butin,
«Cinquante troupeaux de boeufs, cinquante parcs de moutons, cinquante seurres de
porcs» (Iliade, XI, 677),
autant de bandes de chèvres, plus cent
cinquante juments baies, suivies pour la plupart de leurs poulains. Après quoi
il ajoute,
«Chassant alors devant nous tout ce bétail que nous voulions conduire dans la
ville de Nélée, nous atteignîmes Pylos vers le milieu de la nuit» (Ibid, 684),
comme pour bien marquer que c'était en
plein jour qu'avaient eu lieu et l'enlèvement du butin et le combat dans lequel
il avait mis en fuite les Eléens accourus au secours de leurs troupeaux et tué
de sa main leur chef Itymonée. Que la retraite, maintenant, eût commencé dès la
tombée du jour, ils avaient fort bien pu eux-mêmes être rentrés dans Pylos vers
le milieu de la nuit. Mais trois jours après, comme ils étaient occupés au
partage du butin et au sacrifice [d'actions de grâce], les Epéens, rassemblés en
grand nombre, prennent l'offensive à leur tour et viennent camper, fantassins et
cavaliers, autour de Thryum sur l'Alphée. Immédiatement avertis, les Pyliens se
portent au secours de cette place, ils s'arrêtent pour passer la nuit sur les
bords du fleuve Minyeus, non loin d'Aréné, et n'atteignent l'Alphée que le
lendemain vers midi. Ils célèbrent le sacrifice sur les bords mêmes de ce fleuve
et y passent cette seconde nuit, mais, le lendemain matin dès l'aurore, ils
engagent le combat, ont bientôt mis l'ennemi en pleine déroute et ne cessent la
poursuite et le carnage qu'aux abords de Buprasium,
«En vue de la Roche Olénie et des lieux où d'Alisius on voit s'élever le tombeau
: là, Minerve les arrête et fait reculer leurs bataillons» ;
ce que le poète confirme un peu plus bas
quand il dit :
«Cependant, les Achéens, tournant le dos à Buprase, ramenaient vers Pylos leurs
rapides coursiers».
29. Comment supposer encore après cela
qu'Homère ait voulu désigner ici soit le Pylos de la Coelé-Elide soit le Pylos
de la Messénie ? La première hypothèse déjà est impossible par la raison qu'en
dévastant le Pylos d'Elide Hercule eût dévasté du même coup le territoire Epéen
qui n'est autre que l'Elide, et qu'on ne peut guère admettre que deux peuples
frères, qui auraient eu à subir d'un ennemi commun les mêmes injures et les
mêmes dommages, se seraient pris l'un pour l'autre d'une haine aussi violente et
auraient à l'envi couru et dévasté leurs propres pays. Comment admettre aussi
qu'Augéas et Nélée aient régné sur la même contrée, quand on voit le peu
d'accord qui existait entre eux ? Nélée, nous dit Homère (Iliade, II, 697),
«Avait dans la divine Elis un précieux gage à réclamer, quatre coursiers souvent
vainqueurs dans les jeux de la Grèce, quatre coursiers avec leurs chars, qu'il y
avait envoyés jadis pour disputer un nouveau prix (un trépied cette fois était
le prix de la course) ; mais le roi d'Elis Augéas les a avait retenus, et leur
conducteur avait dû revenir seul».
Nélée, enfin, Nélée n'a pu régner en ces
lieux sans que Nestor y ait régné aussi. Mais comment expliquer alors qu'Homère
nous montre chez les Eléens et les Buprasiens
«Quatre chefs suivis chacun de dix vaisseaux que montaient de nombreux Epéens»,
ou, en d'autres termes, le pays divisé en
quatre royaumes, sans qu'il en attribue aucun à Nestor, rangeant au contraire
sous les ordres de celui-ci
«Les peuples qui habitaient Pylos et la riante Aréné»
et les lieux à la suite jusqu'à Messène ?
Comment expli-quer aussi que, pour aller attaquer les Pyliens [de la
Coelé-Elide], les Epéens se dirigent vers l'Alphée et s'avancent jusqu'à Thryum,
que les Pyliens les battent sous les murs de cette ville et les poursuivent
ensuite jusqu'à Buprasium ? D'autre part, si c'est le Pylos de Messénie que
ravagea naguère Hercule, on ne conçoit pas que, séparés comme ils étaient de
cette ville par une aussi grande distance, les Epéens aient pu exercer contre
elle les vexations dont parle le poète, qu'ils aient pu aussi entretenir avec
ses habitants des relations de commerce habituelles et contracter ces
engagements dont la violation fit naître entre eux la guerre. On ne conçoit pas
non plus qu'après avoir envahi le territoire ennemi Nestor eût pu, avec son
immense butin, et avec tout ce bétail qu'il ramenait (les moutons, on le sait,
non plus que les porcs, ne marchent ni vite ni longtemps), qu'il ait pu, dis-je,
franchir aussi rapidement un trajet de plus de mille stades pour regagner Pylos
dans le voisinage de Coryphasium. Et quand nous voyons trois jours après les
Epéens en masse marcher sur Thryoessa et venir camper sur les bords de l'Alphée
pour assiéger cette place, est-ce à dire que Thryoessa et le pays environnant
dépendaient des rois de Messénie ? Il est notoire cependant que les Caucones,
les Triphyliens et les Pisates s'étaient partagé tout ce canton. Reste le nom de
Géréna ou de Gérénia (on trouve l'une et l'autre formes), mais il peut se faire
que cette dénomination [donnée à une ville de Messénie] l'ait été après coup et
avec intention, il peut se faire aussi qu'il n'y ait là qu'une coincidence
fortuite. En résumé, puisque la Messénie, voire même la Laconie (comme nous le
montrerons plus loin), appartenait à Ménélas, et que ce pays est arrosé par le
Pamisus et le Nédon et nullement par l'Alphée qui au contraire «roule ses eaux
abondantes à travers le territoire des Pyliens», des Pyliens sujets de Nestor,
n'est-il pas absurde de faire passer ce prince pour ainsi dire sous la
domination d'un autre et de lui enlever les villes que le Catalogue lui attribue
formellement pour faire régner Ménélas sur le tout ?
30. Nous n'avons plus [pour compléter ce tableau de l'Elide] qu'à décrire
Olympie et à montrer comment s'établit sur la totalité du pays la domination des
Eléens. C'est dans la Pisatide, à moins de trois cents stades d'Elis que s'élève
le temple d'Olympie, précédé d'un bois d'oliviers sauvages, où est le stade, et
bordé par l'Alphée, qui vient de l'Arcadie et va déboucher dans la mer de
Triphylie entre le couchant et le midi. Célèbre à l'origine comme siége de
l'Oracle de Jupiter Olympien, ce temple, loin de déchoir et de perdre de sa
renommée une fois que le Dieu eut cessé d'y faire entendre sa voix prophétique,
prit l'accroissement que chacun sait par suite de la célébration dans sen
enceinte des panégyries ou assemblées générales de la Grèce et des jeux
olympiques, jeux stéphanites réputés sacrés et solennels entre tous. Ajoutons
qu'il s'était enrichi d'une quantité de pieuses offrandes envoyées de toutes les
parties de la Grèce. On y voyait, par exemple, le Jupiter en or martelé, offert
naguère par Cypsélus, tyran de Corinthe ; mais ce qu'il renfermait
d'incomparable c'était cette autre statue de Jupiter, due au ciseau de Phidias,
fils de Charmidas, l'Athénien : elle était en ivoire et de telle dimension que,
malgré l'extrême élévation du temple, l'artiste semblait avoir dans son oeuvre
excédé les justes proportions. Le Dieu, en effet, bien que représenté assis,
touchait presque le plafond de la tête, et l'on ne pouvait s'empêcher de penser
en le voyant que, s'il se fût dressé de toute sa hauteur, il eût soulevé le toit
ce l'édifice. Quelques auteurs ont consigné dans leurs écrits les dimensions
exactes de cette statue ; Callimaque les a même exprimées en vers ïambiques. Ce
qui fit beaucoup aussi pour le succès de l'oeuvre de Phidias, c'est que le
peintre Panoenus, son cousin, lui avait prêté le concours de son talent en
revêtant de couleurs éclatantes certaines portions de la statue, les draperies
notamment. Le temple d'Olympie possède aujourd'hui encore plusieurs peintures de
Pammnus, toutes fort belles, et c'est à lui, dit-on, que Phidias fit cette
réponse mémorable. Panmuus lui avait demandé d'après quel modèle il comptait
faire la figure de son Jupiter. - «D'après le portrait qu'en a laissé Homère,
répondit-il en citant ces vers du poète :
«Il dit, et de ses noirs sourcils Jupiter fit un signe ; ses cheveux parfumés
d'ambroisie se dressèrent sur sa tête immortelle, et tout l'Olympe en
tressaillit» (Iliade, I, 528).
Du reste, la gloire d'avoir fondé la
magnificence et le prestige du temple d'Olympie revient de droit aux Eléens. Au
temps de la guerre de Troie, à vrai dire, et dès auparavant les Epéens n'étaient
rien moins que florissants, ils s'étaient vu écraser successivement sous les
coups des Pyliens et sous ceux d'Hercule meurtrier de leur roi Augéas ; et
l'état d'abaissement dans lequel ils se trouvaient alors est attesté par ce fait
qu'ils n'avaient pu envoyer devant Troie que quarante vaisseaux, tandis que les
Pyliens et Nestor en avaient expédié jusqu'à quatre-vingt-dix. Mais plus tard,
après le retour des Héraclides, les choses pour eux changèrent de face. Les
Aetoliens d'Oxylus, compagnons des Héraclides, se trouvaient avoir avec les
Epéens d'anciens liens de parenté, ils s'établirent au milieu d'eux et eurent
bientôt agrandi la Coelé-Elide par la force de leurs armes ; ils enlevèrent
notamment une bonne partie de la Pisatide, et c'est ainsi qu'Olympie passa sous
la domination éléenne. Ce sont eux aussi qui instituèrent les jeux olympiques et
qui célébrèrent les premières Olympiades. Il ne faut pas tenir compte en effet
de ce que les Anciens nous disent de la construction du temple et de
l'établissement de ces jeux par Hercule, soit qu'ils entendent sous ce nom
l'aîné des Dactyles Idéens, qui en aurait été alors l'archégète, soit qu'ils
désignent le fils même d'Alcmène et de Jupiter, mais comme ayant simplement pris
part à la première lutte olympique et remporté la première victoire : ces
vieilles traditions, rapportées d'ailleurs de tant de manières différentes, ne
peuvent plus guère trouver créance aujourd'hui et nous sommes à coup sûr plus
près de la vérité en nous bornant à affirmer que, depuis la première olympiade
marquée par la victoire de Péléen Coreebas jusqu'à la vingt-sixième,
l'intendance du temple et la présidence des jeux appartinrent aux Eléens. Au
temps de la guerre de Troie, ou bien les jeux stéphanites n'existaient pas
encore, ou, s'ils existaient, ils n'avaient encore acquis nulle part de
célébrité, pas plus à Olympie que dans ces autres lieux de la Grèce qui en
possèdent aujourd'hui de si renommés. Toujours eet-il qu'Homère n'a point
mentionné de jeux dont le prix fût une simple couronne, mais seulement des jeux
d'autre sorte, des jeux funèbres par exemple. Quelques auteurs à la vérité
prétendent que ce sont les jeux Olympiques qu'il a voulu désigner dans le
passage où il dit qu'Augéas avait retenu les quatre coursiers de Nélée, ces
coursiers déjà tant de fois vainqueurs et que leur maître avait envoyés pour
disputer un nouveau prix ; ils font remarquer que les Pisates ne figurent point
dans l'Iliade comme ayant pris part à l'expédition contre Troie, le carac-tère
sacré dont ils étaient revêtus les en ayant apparemment dispensés. Mais ils
oublient que la Pisatide, qui a de tout temps compris Olympie, n'appartenait pas
alors à Augéas; que ce prince régnait sur l'Elide seule ; que les jeux
Olympiques ne se sont jamais célébrés en Elide mais toujours à Olympie, tandis
que les jeux dont parle Homère n'avaient pu se célébrer ailleurs que dans la
divine Elis, aux lieux mêmes où Nélée avait à réclamer son bien,
«Car on lui retenait dans la divine Elis un dépôt précieux, quatre coursiers
souvent vainqueurs» (Iliade, XI, 677) ;
qu'enfin ces derniers jeux n'étaient
point des jeux stéphanites, puisque le prix de la course, dans laquelle avaient
dû figurer les chevaux de Nélée, consistait en un trépied, et que telle était au
contraire la nature des jeux d'Olympie.
Après la vingt-sixième Olympiade, il y eut un moment où les Pisates, redevenus
indépendants, célébrèrent en leur nom les jeux Olympiques alors en pleine
prospérité, mais ils ne tardèrent pas à retomber sous la domination des Eléens
et ceux ci reprirent la direction et la surintendance des jeux. Il faut dire que
les Eléens avaient trouvé de puissants auxiliaires dans les Lacédémoniens, après
la chute définitive de la Messénie et en récompense de la fidélité qu'ils leur
avaient toujours gardée pendant cette guerre, alors que les descendants de
Nestor et les Arcadiens faisaient cause commune avec les Messéniens. Et tel fut
pour eux le bon effet de ce secours qu'en peu de temps le pays tout entier
jusqu'à Messène prit le nom d'Elicle, lequel s'est maintenu jusqu'à présent,
tandis que les noms de Pisatide, de Triphylie et de Cauconie disparurent pour
toujours. C'est alors aussi que Pylos Emathoéis fut réuni à Lépréum : les
Lacédémoniens avaient voulu par là récompenser les Lépréates d'avoir combattu
contre les Messéniens à leurs côtés. Les Lacédémoniens détruisirent bien encore
mainte autre ville dans le pays ; mais en général ils épargnèrent celles qui
tenaient énergiquement à leur autonomie, se contentant d'exiger d'elles un
tribut.
31. La célébrité de la Pisatide date de l'espèce d'hégémonie ou de prééminence
politique exercée [sur le Péloponnèse] par ses chefs, par Oenomaüs d'abord, puis
par Pélops et par toute la lignée des Pélopides. Salmonée passe aussi pour avoir
régné en ce pays et le fait est qu'au nombre des huit villes entre lesquelles
s'est partagé le territoire de la Pisatide il s'en trouve une qui aujourd'hui
encore porte le nom de Salmonée. La présence du temple de Jupiter à Olympie,
jointe à cette hégémonie, acheva de répandre au loin le nom de la Pisatide. Sans
doute il faut tenir compte aujourd'hui du peu de certitude qui s'attache à
toutes ces anciennes histoires, à farce d'innover en toutes choses, les modernes
en sont venus à transformer la tradition elle-même : certains auteurs par
exemple font régner Augéas sur la Pisatide et Oenomaüs et Salmonée sur l'Elide,
et d'autres prétendent que les deux pays n'ont jamais formé qu'un seul et même
état. Le mieux cependant est encore de s'en tenir à l'opinion commune, d'autant
qu'ici tout est devenu matière à controverse, voire l'étymologie du nom de
Pisatide, que les uns expliquent par l'existence d'une ville qui aurait emprunté
le nom de la fontaine Pisa (Pisa pour pistra, autrement dit potistra, abreuvoir)
et dont ils montrent l'emplacement au haut d'un plateau entre deux montagnes
appelées l'Olympe et l'Ossa comme les deux fameux sommets de la Thessalie,
tandis que les autres prétendent qu'il n'a jamais existé de ville du nom de Pise
(sans quoi elle figurerait au nombre des Huit cités), que ce nom n'a jamais
appartenu qu'à une fontaine, la même qui s'appelle aujourd'hui Bisa et qui
avoisine Cicésium la plus grande ville de l'Octopole, et que, si Stésichore a
parlé d'une ville ou cité de Pise, c'est qu'il a donné la qualification de polis
à la contrée elle-même [par une figure de style analogue à celle qu'emploie]
Homère lorsqu'il appelle Lesbos Macaropolis ou même Euripide lorsqu'il dit dans
sa tragédie de Ion :
«L'Eubée est une cité proche voisine d'Athènes»,
et dans celle de Rhadamanthe :
«Les peuples qui occupent ici près la cité Euboïde»,
ou bien encore Sophocle dans ce passage
de sa tragédie des Mysiens :
«L'ensemble du pays, ô étranger, s'appelle l'Asie, mais la ville ou cité même
des Mysiens porte le nom de Mysie».
32. La ville de Salmonée [dont nous
parlions plus haut] est située près d'une source de même nom, d'où s'échappe le
fleuve Enipée, affluent de l'Alphée, et le même apparemment que celui dont il
est question dans la Fable et pour lequel Tyro s'éprend d'amour,
«Elle s'était éprise du divin Enipée»,
puisque Salmonée, le père de Tyro,
régnait précisément en ces lieux (du moins Euripide le dit-il en termes exprès
dans son Aeole). Ajoutons que près de Salmonée est Héraclée, qui compte aussi
parmi les huit villes de la Pisatide ; distante d'Olympie de 40 stades environ,
cette ville est baignée par le Cytherius, que domine en cet endroit le temple
des Nymphes Ioniades, si connues pour les vertus curatives qu'elles sont censées
communiquer aux eaux du fleuve. Beaucoup plus rapprochée d'Olympie, Arpina
figure également au nombre des Huit villes ; elle est traversée par le
Parthénias, qui prend ensuite la direction d'Hérée, en Arcadie. Puis vient,
toujours du même côté, Cicysium, autre ville de l'Octopole. Quant à Dyspontium,
qui était située dans la plaine même et sur le chemin d'Elis à Olympie, elle est
aujourd'hui complètement déserte, la plus grande partie de ses habitants ayant
émigré à Epidamne et à Apollonie. Le mont Pholoé, bien qu'il appartienne à
l'Arcadie, semble aussi toucher à Olympie et de fait ses premières pentes
commencent dès la Pisatide. Toute la Pisatide, avec une bonne partie de la
Triphylie, confine à l'Arcadie ; de là vient qu'on a souvent attribué à ce
dernier pays la plupart des localités du territoire Pylien qu'Homère a
mentionnées dans son Catalogue des vaisseaux, mais c'est là une erreur, au dire
des gens compétents, car de ce côté la frontière de l'Arcadie est formée par le
cours de l'Erymanthe, un des affluents de l'Alphée, et ces différentes localités
sont toutes en deçà de l'Erymanthe.
33. Nous lisons, maintenant, dans Ephore qu'Aetolus, chassé d'Elide par
Salmonée, roi des Epéens et des Pisates, passa en Aetolie, donna son nom au pays
et y fonda le peu de villes qu'on y rencontre ; qu'un descendant d'Aetolus,
Oxylus, grand ami de Téménus, l'un des trois chefs héraclides, lui servit de
guide, ainsi qu'à ses frères, lors de leur rentrée dans le Péloponnèse, fixa
entre eux les conditions du partage et leur traça le plan de conquête du
territoire ennemi, que les Héraclides l'en récompensèrent en lui permettant de
reprendre possession de l'Elide, patrie de ses ancêtres, qu'il alla lever à cet
effet une armée en Aetolie et revint attaquer les Epéens maîtres de l'Elide ;
que ceux-ci marchèrent en armes à sa rencontre, et que, comme les forces des
deux partis paraissaient égales, on vit, suivant une ancienne coutume
hellénique, s'avancer pour combattre en combat singulier l'Aetolien Pyraechmès
et l'Epéen Degménus : celui-ci s'était armé à la légère et n'avait pris que son
arc dans la pensée qu'il lui serait facile de vaincre l'hoplite aetolien en le
frappant de loin d'une flèche ; mais Pyraechmès, instruit de sa ruse, s'était
muni d'une fronde et d'une besace remplie de pierres : la fronde était fine arme
nouvelle récemment inventée par les Aetoliens eux-mêmes et qui portait plus loin
que l'arc. Degménus fut tué et les Epéens, quittant l'Elide, durent céder la
place aux Aetoliens. Ceux-ci se trouvèrent du même coup investis de l'intendance
du temple d'Olympie, laquelle avait toujours appartenu jusque là à des Achéens.
Alors, par amitié pour Oxylus, tous les chefs Héraclides s'engagèrent sous la
foi du serment à regarder l'Elide comme une terre consacrée à Jupiter, et à
traiter en sacrilèges, non seulement ceux qui l'envahiraient à main armée, mais
ceux-là mêmes qui ne s'emploieraient pas de tout leur pouvoir à la défendre.
«C'est ce qui explique, ajoute Ephore, comment plus tard, lorsqu'on bâtit Elis,
on la laissa sans murailles et comment on vit dorénavant tout corps d'armée
ayant à traverser le pays livrer ses armes à l'entrée pour ne les recevoir que
de l'autre côté de la frontière». Le même auteur pense que le caractère sacré
dont étaient revêtus 1es Eléens fut ce qui décida Iphitus à instituer les jeux
Olympiques. De là aussi pour les Eléens une grande source de prospérité, car,
tandis que les autres peuples du Péloponnèse étaient incessamment en guerre les
uns avec les autres, eux seuls jouissaient d'une paix profonde, et, comme leurs
hôtes naturellement en profitaient, il s'ensuivit que la population de leur pays
s'accrut d'une façon extraordinaire. Cependant Phidon d'Argos, le dixième
successeur de Téménus et le plus puissant prince de son temps (ce qui explique
comment il avait pu et recouvrer en entier l'ancien lot de Téménus qu'il avait
trouvé morcelé en plusieurs états et instituer tout ce système de poids et
mesures dits Phidoniens et battre de la monnaie, même de la monnaie d'argent),
Philon, après tout ce qu'il avait fait, voulut encore s'attaquer aux mêmes
villes qu'Hercule avait prises et présider les mêmes jeux qu'Hercule avait
célébrés, et, comme les jeux Olympiques étaient du nombre, il envahit le pays à
main armée et célébra ces jeux en son nom, sans que personne eût pu l'en
empêcher, car les Eléens, voués comme ils étaient à une paix perpétuelle,
n'avaient pas d'armes, et les autres peuples du Péloponnèse avaient déjà pour la
plupart subi son joug. Toutefois les Eléens n'inscrivirent jamais les jeux
qu'avait tenus Phidon et s'étant procuré des armes ils entreprirent de se
défendre eux-mêmes. Bientôt aussi il leur vint du secours de chez les
Lacédémoniens, soit que ceux-ci eussent vu avec un secret plaisir la guerre
succéder chez les Eléens à cette longue paix qui les avait rendus si prospères,
soit qu'ils comptassent à leur tour s'aider d'eux pour renverser la puissance de
Phidon et punir ce prince de leur avoir enlevé l'hégémonie du Péloponnèse.
Effectivement les Eléens aidèrent les Lacédémoniens à détruire la puissance de
Phidon et c'est en retour de ce service qu'eux-mêmes reçurent les secours des
Lacédémoniens pour la conquête de la Pisatide et de la Triphylie. - Le littoral
entier de l'Elide actuelle, ses sinuosités non comprises, peut bien avoir 670
stades de longueur.
Ici s'arrête notre description de l'Elide.
VIII, 4 - La Messénie
1. La Messénie, qui fait suite à l'Elide,
regarde principalement le midi et la mer de Libye. Elle se trouvait, à l'époque
de la guerre de Troie, faire partie intégrante de la Laconie, et, comme telle,
était rangée sous la domination de Ménélas. On l'appelait alors Messène. Quant à
la ville qui porte aujourd'hui ce nom, et qui eut longtemps pour acropole le
mont Ithome, elle n'était pas encore bâtie. Après la mort de Ménélas, les rois
de Laconie, ses successeurs, ne tardèrent pas à décliner, les Nélides en
profitèrent pour étendre leur autorité sur la Messénie même. C'est ainsi que
nous trouvons, lors du retour des Héraclides et du partage qui s'ensuivit, la
Messénie indépendante sous un roi national, Mélanthus. Mais auparavant, je le
répète, elle obéissait à Ménélas. On en a la preuve dans ce fait, que les sept
villes promises par Agamemnon à Achille étaient toutes situées sur les bords du
golfe de Messénie et du golfe adjacent d'Asiné, lequel tire son nom apparemment
de l'Asiné de Messénie :
«C'étaient Cardamyle, Enopé, et la verdoyante Hira, et Phères la divine, et
Anthée aux vastes pâturages, et la belle Aepée et Pédase riche en vignes» (Il.
IX, 150).
Agamemnon eût-il promis, en effet, de
donner ce qui n'était ni à lui ni à son frère ? J'ajoute que le poète fait
figurer ailleurs (Ibid. II, 582) les Phéréens parmi les soldats ou compagnons de
Ménélas et que la ville [d'Oetylus] indiquée comme faisant partie du Catalogue
ou contingent laconien se trouve également située sur le golfe de Messénie. -
L'antique Messène et la Triphylie se touchaient et la pointe [de Cyparissie] qui
précède le Coryphasium marquait la limite commune. Une autre montagne,
l'Aegaléôn distante de sept stades du Coryphasium et de la mer, court dans
l'intérieur parallèlement à la côte.
2. L'ancien Pylos de Messénie était au pied même de l'Aegaléôn, mais il fut
détruit de fond en comble et c'est au pied du Coryphasium qu'une partie des
habitants rebâtit la Ville Neuve. Celle-ci, à son tour, fut occupée par le corps
d'armée d'Eurymédon, lors de la seconde expédition des Athéniens en Sicile sous
l'archontat de Stratoclès et devint, aux mains des Athéniens, une sorte de
boulevard dirigé contre Lacédémone. Sur ce même point de la côte se trouvent
Cyparissie de Messénie, [l'île Proté], et, plus près de terre, contiguë à Pylos,
nie Sphagie ou Sphactérie, où les Lacédémoniens eurent trois cents des leurs
assiégés et pris par les Athéniens. Plus au large au contraire, à 400 stades
environ du continent et en pleine mer méridionale ou libyque, sont les deux îles
Strophades. Thucydide fait de ce second Pylos le principal port de la Messénie.
Sa distance par rapport à Sparte est de 400 stades.
3. Vient ensuite Méthone, la Pédase d'Homère à ce qu'on croit et l'une des sept
villes promises par Agamemnon à Achille. C'est ici, à Méthone, où il était entré
de vive force avec sa flotte, qu'Agrippa, durant la guerre d'Actium, fit mettre
à mort, comme factieux et partisan d'Antoine, Bogus, roi de Manrusie.
4. Le promontoire Acritas, qui succède immédiatement à Méthone, marque l'entrée
du golfe de Messénie, appelé quelquefois aussi golfe Asinéen du nom de la petite
ville d'Asiné, qui est la première qu'on y rencontre et qu'il ne faut pas
confondre avec son homonyme du territoire d'Hermione. Mais c'est ici l'entrée
occidentale ; du côté de l'E., le golfe commence aux îles Thyrides, lesquelles
touchent en quelque sorte aux cantons laconiens du Cinaethium et du Ténare.
Remontons maintenant à partir des îles Thyrides, nous remarquons dans
l'intervalle Oetylus, ou, comme on l'appelle quelquefois Boetylus, puis
Leuctrum, colonie de Leuctres en Béotie, Cardamyle, au haut d'un roc escarpé,
et, après Cardamyle, Phères, qui touche à Thurie et à cette ville ou localité de
Gérènes, dont nous avons déjà parlé ci-dessus, et de qui l'on veut que Nestor
ait emprunté son surnom de Gérénien pour y avoir dans un temps cherché et trouvé
asile. On peut voir dans les environs de Gérènes un temple d'Esculape Triccéen,
ainsi nommé de ce qu'il est la copie exacte de celui de Tricca en Thessalie.
Suivant la tradition, Pélops aurait fondé Leuctrum, ainsi que Charadre et
Thalamee (aujourd'hui Boeoti), à l'occasion du mariage de sa soeur Niobé avec
Amphion et au moyen d'un certain nombre de colons ramenés de Béotie. Près de
Phères est l'embouchure du Nédon : ce fleuve, qui coule à travers la Laconie,
est distinct de la Néda et a sur ses bords un temple célèbre dédié à Minerve
Nédnsienne. A Peeaessa se trouve aussi un temple de Minerve Nédusienne, mais
celui-ci tire son nom d'une ville ou localité de Nédon, qu'on assure avoir été
la patrie de Téléclus et la métropole de Poeaessa, d'Echées et de Tragium.
5. Des sept villes promises par Agamemnon à Achille, trois, Cardamyle, Phères et
Pédase, ont été déjà reconnues, passons à Enopé. Suivant quelques auteurs, cette
ville serait la même que Pellana ; suivant d'autres, elle se retrouve dans
certaine localité voisine de Cardamyle ; d'autres enfin l'identifient avec
Gérénie. Quant à Hira, les uns la placent dans la montagne sur le chemin qui
mène de la ville d'Andanie (la même, avons-nous dit, que l'Oechalie d'Homère) à
la ville de Mégalopolis en Arcadie ; d'autres la reconnaissent dans la ville
actuelle de Mésola, dont le territoire s'étend jusqu'au golfe et se trouve
compris entre le Taygète et le canton de Messène. Puis vient Aepée, connue
aujourd'hui sous le nom de Thurie. Proche voisine, on la vu, de Phères ou de
Pharées, Thurie est bâtie sur une colline très haute et c'est cette situation
qui lui avait valu son premier nom. De ce même nom de Thurie on a appelé
Thuriate la partie du golfe où se trouvait isolée, juste en face du Ténare,
l'ancienne ville de Rhium. Enfin l'on a proposé pour représenter Anthée soit
cette même ville de Thurie (auquel cas Aepée devient Méthone), soit la position
intermédiaire d'Asiné, qui est effectivement, de toutes les villes de la
Messénie, celle dont l'emplacement comporterait le mieux l'épithète de
Bathuleimon, sans compter qu'elle se trouve avoir dans son voisinage la ville
maritime de Coroné et que celle-ci passe aux yeux de certains auteurs pour être
la Pédase même d'Homère. Toujours est-il que ces villes sont bien, comme avait
dit le poète, «toutes situées près de la mer» : Cardamyle s'élève sur le rivage
même, Phères ou Phase n'en est qu'à cinq stades et possède une station d'été
pour les navires, et les autres sont également toutes plus ou moins rapprochées
de la côte.
6. Non loin de Coroné, à peu près vers le milieu du golfe, débouche le fleuve
Pamisus. Par rapport à ce fleuve, Coroné est à droite, ainsi que les villes qui
se succèdent sur la côte dans la direction du couchant jusqu'à Pylos et à
Cyparissie, notamment Eranna qui se trouve placée entre ces deux dernières et
que l'on a confondue quelquefois, mais à tort, avec l'Aréné d'Homère. Thurie et
Pharées, au contraire, sont à gauche. Le Pamisus est le fleuve le plus
considérable qu'il y ait en deçà de l'isthme, bien que son cours entier, depuis
ses sources et à travers les plaines de la Messénie et de la Macarie, qu'il
arrose d'ailleurs largement, ne mesure pas plus de cent stades de longueur. Il
passe à cinquante stades de Messène, chef-lieu actuel de la Messénie. On connaît
bien encore un autre Pamisus, mais c'est un cours d'eau de peu d'importance, une
espèce de torrent, qui coule aux environs de Leuctrum en Laconie, et le même qui
donna lieu naguère, par devant Philippe, à cette contestation entre les
Messéniens et les Lacédémoniens. Enfin, l'on a vu plus haut que le nom de
Pamisus avait été donné quelquefois au fleuve Amathus.
7. Ephore raconte comment Cresphonte, une fois maître de Messène, partagea le
pays entre cinq villes, choisit celle de Stényclaros, à cause de sa position
centrale, pour en faire sa propre résidence, et envoya des [rois] dans les
quatre autres, à savoir dans Pylos, dans Rhium, dans [Mésola] et dans Hyamitis,
conférant à tous les Messéniens sans exception les mêmes droits qu'aux Doriens.
Mais l'indignation des Doriens l'ayant fait revenir sur cette mesure,
Stényclaros eut seule le titre de ville et il y réunit tous ses sujets doriens
d'origine.
8. Messène ressemble à Corinthe : au-dessus de chacune de ces deux cités, en
effet, et comprise dans leur enceinte même de manière à pouvoir leur servir de
citadelle ou d'acropole, s'élève une montagne très haute, très escarpée, ici
l'Ithome, là l'Acrocorinthe. Cette ressemblance avait frappé Démétrius de
Pharos, et, en homme avisé, ce semble, sachant que Philippe, fils de Démétrius,
ne désirait rien tant que de se voir maître de tout le Péloponnèse, il lui avait
conseillé de s'assurer d'abord de ces deux villes : «Une fois que vous tenez les
deux cornes, lui disait-il, la vache est à vous». Dans sa pensée l'Ithome et
l'Acrocorinthe figuraient les deux cornes et la vache n'était autre que le
Péloponnèse. Du reste l'importance de leur situation explique l'acharnement avec
lequel, à différentes reprises, on s'est disputé la possession de ces deux
places. Détruite [par les Romains], Corinthe fut rebâtie par eux ; Messène de
même, après avoir été ruinée par les Lacédémoniens, fut restaurée, une première
fois par les Thébains et plus tard par Philippe, fils d'Amyntas ; seules les
deux acropoles sont demeurées inhabitées.
9. Le temple de Diane témoin, dit-on, de l'antique attentat des Messéniens sur
ces vierges lacédémoniennes venues pour assister à un sacrifice est situé à
Limnae, sur la frontière même de la Laconie et de la Messénie. Jusque-là les
deux peuples avaient toujours tenu en ce lieu une assemblée annuelle et offert
en commun le sacrifice à la déesse. Mais après l'outrage, les Messéniens
auraient refusé, à ce qu'on assure, toute satisfaction, et la guerre aurait
éclaté. C'est de ce même bourg de Limnae que le temple de Diane à Sparte a pris
le nom de Limnaeum.
10. La guerre recommença à plusieurs reprises par suite des insurrections des
Messéniens. S'il faut en croire Tyrtée, la première conquête de la Messénie
avait eu lieu deux générations avant lui : «du temps des pères de nos pères»,
dit-il dans ses poèmes. La seconde suivit l'insurrection dans laquelle les
Messéniens avaient eu pour alliés les Argiens, [les Arcadiens] et les Pisates,
et pour chefs l'Arcadien Aristocrate, roi d'Orchomène, et le Pisate Pantaléon,
fils d'Omphalion, tandis que les Lacédémoniens combattaient sous les ordres de
Tyrtée lui-même [venu exprès d'Erinée pour les commander]. Tyrtée se dit en
effet originaire d'Erinée dans son élégie d'Eunomie :
«Le fils de Saturne, l'époux de Junon à la belle couronne, Jupiter avait fait
don de cette ville aux Héraclides, et, quand les Héraclides partirent pour la
grande île de Pélops, nous quittâmes avec eux la venteuse Erinée».
Seulement, de deux choses l'une, ou ce passage de l'élégie [a été interpolé] et
ne mérite aucune créance, ou bien Philochore a menti en faisant naître Tyrtée à
Athènes, dans le dème d'Aphidna, et, non seulement Philochore, mais Callisthène
aussi et tous ceux qui racontent comment Tyrtée fut envoyé d'Athènes, sur la
demande expresse des Lacédémoniens à qui un oracle avait enjoint de prendre un
chef de la main des Athéniens. Quoi qu'il en soit, c'est bien du temps de Tyrtée
qu'eut lieu la seconde guerre de Messénie ; mais il y en eut encore, dit-on, une
troisième, voire une quatrième, et c'est ce qui acheva de ruiner le pays.
La côte de Messénie, y compris tous les golfes qu'elle forme, a environ 800
stades de longueur.
11. Si nous nous sommes étendu plus que de raison sur la Messénie, c'est que
nous avons été en quelque sorte entraîné par la masse de documents historiques
relatifs à cette contrée, aujourd'hui à vrai dire en grande partie déserte,
[sans que sa dépopulation ait rien qui doive étonner], puisque la Laconie
elle-même peut nous paraître un désert comparée à ce qu'elle était anciennement.
C'est tout au plus, en effet, si, en dehors de Sparte, on compte une trentaine
de bourgs dans cette contrée qu'on appelait jadis, dit-on, l'Hécatompole, la
contrée aux cent villes, et où se célébrait pour cette raison cette fameuse
hécatombe annuelle.
VIII, 5 - La Laconie
1. Au golfe de Messénie succède celui de
Laconie, qui s'étend entre le cap Ténare et le cap Malées en inclinant
légèrement du midi vers le levant. Le promontoire Thyrides, rocher incessamment
battu par le courant du golfe de Messénie, est à 130 stades environ du Ténare.
Juste au-dessus, à une faible distance de la mer, commence, le Taygète, chaîne
de montagnes à la fois très haute et très escarpée, qui, en allant rejoindre
vers le N. les derniers contreforts de l'Arcadie, [se divise] et enserre ainsi
une vallée où la Laconie et la Messénie n'ont plus rien qui les sépare. Au pied
du Taygète, tout à fait dans l'intérieur des terres, se trouvent Sparte,
Amyclées, qui possède ce fameux temple d'Apollon, et Pharis. Le sol de Sparte,
bien qu'accidente par lui-même, est sensiblement plus bas que le reste du pays,
mais il n'est plus le moins du monde marécageux, même dans le faubourg de
Limnie, dont le nom rappelle cependant la présence d'anciens marais ; et le
temple de Bacchus Limnéen, qui avait été bâti pour ainsi dire dans l'eau, se
trouve reposer aujourd'hui sur un terrain parfaitement sec. Si nous rangeons,
maintenant, la côte du golfe, ce qui s'offre à nous d'abord, c'est le Ténare qui
s'avance en tome de pointe et que couronne un temple de Neptune entouré de son
alsos ou bois sacré, puis nous voyons tout près s'ouvrir cette caverne, si
célèbre dans la fable, par où Hercule sortit des enfers traînant après soi
Cerbère enchaîné. Depuis le Ténare, on compte, dans la direction du midi, 3000
stades jusqu'au cap Phycûs en Cyrénaïque ; dans la direction du couchant, 4600
stades, d'autres disent seulement 4000, jusqu'au cap Pachynum en Sicile ; dans
la direction du levant, 670 stades jusquau cap Malées, toutes les sinuosités de
la côte comprises, ou 520 stades seulement jusqu'à Onûgnathe, presqu'île très
basse, située en deçà du cap Malées et juste en face de l'île Cythère, laquelle
n'est là qu'à une quarantaine de stades du continent. Cette île qui possède,
avec un bon port, une ville appelée aussi Cythère et devenue dans ces derniers
temps la propriété privée d'Euryclès, chef ou hégémon des Lacédémoniens, est
elle-même entourée de plusieurs îlots, les uns très rapprochés, les autres un
peu plus éloignés. Jusqu'au Corycus enfin, sur la côte de Crète, le trajet le
plus court, à partir du Ténare, est de 950 stades.
2. Passé le Ténare, si l'on continue à ranger la côte dans la direction
d'Onûgnathe et de Malées, on aperçoit d'abord la ville de Psamathûs, puis Asiné,
et, 240 stades plus loin, Gythium, port ou arsenal de Sparte. On prétend que le
bassin de Gythium a été creusé de main d'homme. Suit l'embouchure de l'Eurotas,
entre Gythium et Acrées. Poussé jusqu'ici, le relevé de la côte donne en plus
une longueur de 74 stades environ. On passe ensuite devant des terrains
marécageux, puis on arrive à Hélos, simple bourgade aujourd'hui, mais qui avait
anciennement le rang de cité, témoin ce vers d'Homère (Iliade, II, 284):
«Et les habitants d'Amyclées et ceux d'Hélos, ville maritime».
Suivant la tradition, elle avait été
fondée par Hélios, fils de Persée. Une plaine, nommée Leucé, précède la ville de
Cyparissie, laquelle est bâtie sur une presqu'île et possède un bon port.
Onûgnathe, qui suit, est également pourvu d'un port. Puis vient la ville de
Boea, et plus loin Malées, à 150 stades d'Onûguathe. Asopus compte aussi parmi
les villes de la Laconie actuelle.
3. Des différentes localités, maintenant, que cite Homère dans son Catalogue des
vaisseaux, la première, Messé, aurait, à ce qu'on assure, péri sans laisser de
trace, et la seconde, Messoa, paraît n'avoir jamais formé une cité distincte,
mais bien un simple quartier de Sparte, comme voilà le Limnaeum, au pied du Mont
[Thorn]ax. Il y a même certains grammairiens qui prétendent que le nom de Messé,
dans ce passage d'Homère, est mis par apocope pour Messène : Messène en effet
(nous-même l'avons dit plus haut) faisait alors partie de la Laconie. Quant aux
autres villes de la Laconie que mentionne Homère, ou elles sont aujourd'hui
détruites, ou elles n'ont laissé d'elles que de faibles vestiges, ou bien encore
elles ont changé de nom. C'est ainsi qu'Augées (et il n'y a pas lieu de
confondre cette ville avec l'Augées de la Locride qui aujourd'hui n'existe plus)
s'appelle actuellement Aegées. Las est de celles qui ont été détruites de fond
en comble, et elle le fut, dit-on, de la propre main des Dioscures, qui
retinrent même de cet exploit le surnom de Laperses.
4. Suivant Ephore, ceux des chefs Héraclides à qui la Laconie était échue,
Eurysihène et Proclès, divisèrent le pays en six lots et y fondèrent [un même
nombre de] villes : l'un de ces lots, avec Amycles pour chef-lieu, fut détaché
par eux et donné à l'ami qui leur avait livré la Laconie en persuadant
adroitement au chef achéen, possesseur actuel de la contrée, d'accepter leurs
conditions et de se retirer en Ionie avec ses gens ; puis, ils avaient choisi
Sparte pour en faire leur résidence personnelle, et avaient envoyé leurs
lieutenants régner dans les autres villes, en les laissant libres, vu l'état de
dépopulation du pays, d'accueillir tout étranger qui voudrait s'établir près
d'eux. En même temps, ils faisaient de Las [leur arsenal maritime], à cause de
son excellent port ; d'Aegys, à cause de sa proximité des points les plus
menacés de la frontière, [leur boulevard ou place d'armes ; et leur trésor de
Pharée], à cause de sa situation particulière qui l'assurait contre toute
agression du dehors. Quant aux périèques, bien que entièrement soumis aux
Spartiates, ils jouirent d'abord des mêmes droits qu'eux, participant aux
charges et aux honneurs du gouvernement. Ce fut Agis, fils d'Eurysthène, qui
leur enleva ce privilége de l'isotimie, les réduisant par là à l'état de simples
tributaires de Sparte ; en général, ils se résignèrent à ce changement, mais les
Héléens ou habitants d'Hélos, les Hilotes pour mieux dire (car c'est là le nom
qui a prévalu) s'insurgèrent ; une lutte s'engagea dans laquelle ils
succombèrent, et ils se virent alors condamnés en masse à l'esclavage avec cette
condition aggravante, que leurs maîtres n'auraient la faculté ni de les
affranchir ni de les vendre au dehors. C'est là, ajoute Ephore, ce qui fut
appelé la guerre des Hilotes. L'Hilotie, du reste, s'est maintenue presque sans
changement telle qu'Agis l'avait instituée jusqu'à l'époque de la domination
romaine, les Hilotes continuant à être pour les Lacédémoniens en quelque sorte
des esclaves publics tenus à résider dans des lieux fixes et à exécuter
certaines corvées.
5. Nous pourrions à la rigueur ne rien dire du gouvernement des Lacédémoniens ni
des révolutions survenues parmi eux, tant ce sujet est généralement connu ;
néanmoins il est certains détails sur lesquels il est bon que nous revenions.
Ainsi nous voyons que les Achéens de la Phthiotide, venus dans le Péloponnèse
comme compagnons de Pélops, s'établirent d'abord en Laconie et acquirent bientôt
une telle prépondérance par leur bravoure qu'au nom d'Argos, qui était alors
celui du Péloponnèse, on ajouta, à cause d'eux, l'épithète d'Achaïque, et qu'on
désigna ainsi non plus seulement le Péloponnèse d'une façon générale, mais
spécialement aussi la Laconie. Nous en avons la preuve dans ce passage d'Homère
(Odyssée, III, 249-251),
«Où était alors Ménélas ?
Sans doute il n'était pas dans ARGOS-ACHAïQUE ?»
que certains grammairiens entendent comme
revenant à ceci : «Sans doute il n'était pas en LACONIE ?» Les mêmes Achéens,
lors du retour des Héraclides, et quand Philonomos eut livré le pays aux
Doriens, évacuèrent la Laconie et passèrent dans la partie du Péloponnèse
occupée par les Ioniens, laquelle prit à cette occasion le nom d'Achaïe. Mais
nous reparlerons d'eux plus au long en décrivant cette province. Quant aux
nouveaux maîtres de la Laconie, leur ambition d'abord contenue prit l'essor sous
l'empire des lois de Lycurgue, et ils eurent bientôt acquis une telle
supériorité sur les autres peuples de la Grèce qu'on les vit donner l'exemple
unique d'un peuple maure à la fois de la terre et de la mer et conserver leur
prépondérance sans interruption jusqu'au moment où les Thébains, et,
immédiatement après ceux-ci, les Macédoniens s'emparèrent de l'hégémonie. Encore
les Lacédémoniens ne reconnurent-ils jamais complètement l'hégémonie
macédonienne ; ils conservèrent leur autonomie et continuèrent à disputer le
premier rang tant aux autres peuples de la Grèce qu'aux rois de Macédoine
eux-mêmes. Plus tard, après la destruction de la puissance macédonienne par les
Romains, il y eut quelques légers conflits entre les Lacédémoniens et les
autorités romaines envoyées dans le pays et cela par la faute des tyrans qui les
régissaient alors et de leur déplorable politique ; mais, une fois revenus à
leur ancienne forme de gouvernement, les Lacédémoniens surent se faire honorer
des Romains d'une manière toute particulière, si bien que ceux-ci leur
laissèrent leur indépendance, sans réclamer d'eux autre chose que les devoirs et
services ordinaires dus par les alliés de Rome. Dans ces derniers temps Euryclès
a bien provoqué encore quelques troubles en Laconie, pour avoir paru se
prévaloir outre mesure de l'amitié de César dans l'exercice de sa présidence ou
épistasie. Mais cette nouvelle forme de tyrannie fut de courte durée, Euryclès
étant venu à mourir, et son fils ayant su se préserver sagement de toute
semblable ambition. D'autre part, on vit la république des Eleuthéro-Lacones se
constituer alors [avec l'appui des Romains, reconnaissants de ce que] les
Périèques et surtout les Hilotes, à une époque où Sparte était encore opprimée
par ses tyrans, s'étaient résolûrnent déclarés pour eux. Contrairement à
l'opinion reçue, Hellanicus présente Eurysthène et Proclès comme les véritables
auteurs de la constitution politique de Lacédémone. Mais Ephore à ce sujet
l'accuse de mauvaise foi : à en croire cet auteur, Hellanicus a évité exprès en
toute occasion de nommer Lycurgue, pour pouvoir ainsi plus aisément faire
honneur de ses travaux aux deux Héraclides, et pourtant c'est à Lycurgue, à
Lycurgue seul, que les Lacédémoniens ont bâti un temple et qu'ils adressent leur
sacrifice annuel ; les deux Héraclides, au contraire, tout fondateurs qu'ils
étaient, n'ont même pas obtenu de transmettre à leurs successeurs les noms
d'Eurysthénides et de Proclides. Ce sont les noms d'Agides et [d'Eurynontides],
rappelant, l'un, Agis, fils d'Eurysthène, l'autre, Eurypon, fils de Proclès, qui
ont prévalu, et pourquoi ? parce que ces princes étaient considérés [comme ayant
exercé une autorité] légitime, tandis que leurs pères, pour avoir appelé [les
étrangers] dans le pays et n'avoir régné que par leur aide, avaient perdu leur
droit au titre d'archégètes, qui autrement ne se refuse jamais [aux fondateurs
d'Etats. Pau]sanias, ajoute Ephore, Pausanias l'Eurypontide, [en jugeait bien
ainsi], puisqu'ayant été chassé du trône il s'en prit à [Lycurg]ue, comme [à
l'auteur] des lois de l'ingrate patrie qui l'avait banni, et composa contre lui
durant son exil un Discours dans lequel il rappelait quantité d'oracles rendus à
la prière du laborieux [législateur].
6. Sur la topographie des deux pays, tant celle de la Messénie que celle de la
Laconie, on peut admettre comme exacts les passages suivants d'Euripide, et
celui dans lequel, après avoir dépeint la Laconie comme possédant
«Beaucoup de bonnes terres propres au labourage, mais de culture difficile,
parce que le pays est creux, resserré entre des montagnes à pic, âpre d'aspect,
et inaccessible à l'invasion»,
il lui oppose la Messénie,
«Riche en fruits, sillonnée de cours d'eau en tout sens, favorable à la
nourriture des boeufs et des brebis, ni trop froide, l'hiver, quand souffle
l'aquilon, ni trop chaude, l'été, quand le char du soleil embrase le ciel de ses
feux» ;
et cet autre passage, un peu plus bas,
dans lequel, à propos du tirage au sort entre les chefs héraclides maîtres du
Péloponnèse, il marque que le premier lot appelé
«Donnait droit aux terres de Laconie, sol maigre et de peu de prix»,
tandis que le second donnait droit aux
champs de Messéné,
«dont l'heureuse fertilité défie toute expression»,
ce que confirme du reste le témoignage
formel de Tyrtée. En revanche, lorsqu'Euripide prétend donner pour limite
commune à la Messénie et à Laconie le cours du
«Pamisus, qui précipite ses flots impétueux vers la mer»,
il commet là une erreur grave et qu'on ne
saurait laisser passer, puisque le Pamisus coupe la Messénie juste par le milieu
sans toucher par conséquent en aucun point à la Laconie actuelle. Il n'est pas
mieux inspiré, lorsque, oubliant que la Messénie est une contrée maritime ni
plus ni moins que la Laconie, il la montre hors de la portée du navigateur.
Enfin il paraît ignorer la vraie étendue de l'Elide quand il dit :
«Au delà du fleuve est Elis, proche voisine de Jupiter...».
Veut-il parler là, en effet, de l'Elide
actuelle, laquelle se trouve être limitrophe de la Messénie ? Mais il ne voit
pas que le Pamisus ne touche pas plus à l'Elide qu'à la Laconie, puisque, je le
répète, il coupe la Messénie juste par le milieu. Entend-il désigner l'ancienne
Coelé-Elide ? Mais il s'écarte encore bien davantage de la vérité, car il faut,
lorsqu'on a franchi le Pamisus, traverser l'autre moitié de la Messénie, puis
franchir tout le canton des [Lépréates] et celui des [Macistiens] autrement dit
l'ancienne Triphylie, [toute la Pi]satide aussi avec le territoire d'Olympie et
marcher encore l'espace de 300 stades avant d'atteindre Elis.
7. Au sujet de la double leçon Lakedaimona kêtôessan et Lakedaimona kaietaessan,
proposée par les grammairiens, il s'est élevé des doutes : d'une part, on s'est
demandé ce que pouvait signifier le mot kêtôessan, s'il avait trait
effectivement à la présence de cétacés (kêtoi) sur les côtes de la Laconie ou
s'il fallait l'entendre [au figuré] dans le sens de grand, d'immense, ce qui
semble plus plausible ; d'autre part, la forme kaietaessan est interprétée
tantôt comme un équivalent du mot kalaminthôdê, tantôt comme un dérivé du mot
kaietoi, lequel signifie toute crevasse ou déchirure produite par un tremblement
de terre et se retrouve dans le nom de caeetas donné à la prison de Lacédémone,
qui n'est effectivement qu'une caverne, bien que certains auteurs fassent
remarquer que le mot propre pour désigner ces sortes d'excavations naturelles
est plutôt kôoi, coi, témoin l'expression homérique phêrsin oreskôoisin. Ce
qu'il y a de sûr c'est que la Laconie est très sujette aux tremblements de terre
et qu'on parle de cimes entières de la chaîne du Taygète qui auraient été
arrachées et précipitées à la suite de secousses semblables. Mais le nom du
Taygète nous rappelle une des richesses du pays, les carrières de marbre : et en
effet, outre les anciennes carrières du cap Ténare, d'où l'on extrait le beau
marbre dit Ténarien, il en a été ouvert récemment de fort grandes dans le
Taygète pour le compte de quelques entrepreneurs aidés dans leur opération par
les capitaux de la riche et fastueuse Rome.
8. C'est encore Homère qui nous fournit la preuve que le nom de Lacédémone, dans
un temps, désignait à la fois le pays et la ville (et par le pays j'entends
toute la Laconie accrue de la Messénie) : ainsi, lorsque, à propos de l'arc
d'Ulysse, il s'écrie (Odyssée, XXI, 13) :
«Don magnifique, que lui avait fait, lors de leur rencontre dans Lacédémone,
Iphitus l'Eurytide, son hôte»,
et qu'il ajoute un peu plus loin :
«Ils s'étaient rencontrés l'un et l'autre dans Messène, sous le toit
d'Ortilochus»,
c'est évidemment le pays, le pays dans
son ensemble, qu'il entend désigner ; et, comme la Messénie en faisait alors
partie, on conçoit qu'il ait pu dire indifféremment «dans Lacédémone» ou «dans
Messène», d'autant que la résidence même d'Ortilochus paraît avoir été à Phères
:
«Ils arrivèrent à Phères, dans la maison de Dioclès, fils d'Ortilochus»
(Odyssée, III, 488).
(Il s'agit dans ce passage de Télémaque
et de Pisistrate, et de la ville de Phères, située en Messénie). En revanche,
quand Homère nous montre les généreux coursiers qui emportent Télémaque et son
compagnon loin de Phères agitant, secouant leur joug pendant toute la durée du
jour, et qu'il s'exprime comme il suit (Odyssée, III, 487 ; IV, 1):
«Le soleil se couchait à peine... Ils atteignent alors la basse et caverneuse
Lacédémone, et dirigent leur char vers la demeure de Ménélas»,
il faut bien admettre qu'il parle là de
la ville même, autrement on risque de lui faire dire une chose absurde, à savoir
que Télémaque et son compagnon «partis de Lacédémone arrivent à Lacédémone». Il
n'est guère vraisemblable d'ailleurs que Ménélas ait eu sa résidence en un lieu
autre que Sparte ; guère vraisemblable non plus, s'il l'avait eue, qu'Homère ait
fait dire à Télémaque (Odyssée, II, 359) :
«J'irai à Sparte et à Pylos».
Une dernière circonstance semble encore
[con]firmer notre thèse, c'est que dans le passage en question [Homère n'emploie
pas] d'épithètes [générales comme celles dont il se sert d'habitude pour
caractériser] l'ensemble d'une contrée, à moins pourtant qu'on ne veuille voir
là encore, qui sait ? quelque licence poétique sans conséquence. [Ne vaut-il pas
mieux, au surplus, pour l'honneur de] Messène, pouvoir supposer qu'elle
dépendait alors du royaume de Ménélas ou de celui de Nestor, du royaume de
Lacédémone ou de celui de Pylos, que d'avoir à dire qu'elle formait un état
indépendant, mais qu'elle n'avait pu être comprise dans le Catalogue d'Homère
faute d'avoir pris part à l'expédition commune contre Troie ?
VIII, 6 - L'Argolide
1. Au cap Malées succèdent les golfes
Argolique et Hermionique : le premier de ces golfes s'étend jusqu'au Scyllaeum
et s'ouvre au levant, juste dans la direction des Cyclades ; quant à l'autre,
situé plus à l'est, il se prolonge jusqu'à l'île d'Egine et aux limites de
l'Epidaurie. L'entrée du golfe Argolique dépend encore de la Laconie, mais tout
le reste appartient à l'Argolide. Dans cette première portion dépendante de la
Laconie, on remarque une localité appelée Délium comme la ville de Béotie et
consacrée de même à Apollon, un château fort appelé Minoa comme la ville de la
Mégaride, et, si l'on en croit Artémidore, la ville d'Epidaure-Limère.
Apollodore, lui, place cette dernière ville dans le voisinage même de Cythères ;
il ajoute que ce surnom de Limère, limêra, lui fut donné à cause de la sûreté et
de la commodité de son port et par abréviation, par contraction, pour limerêna
qui est la vraie forme du mot. La côte de la Laconie, depuis le cap Malées, est
généralement âpre et rocheuse, bien qu'il s'y trouve encore çà et là quelques
mouillages ou abris pour les vaisseaux. En revanche, tout le reste du littoral
du golfe Argolique est pourvu de ports nombreux et excellents. Ajoutons que
beaucoup de petites îles, qui d'ailleurs ne méritent pas qu'on les nomme ici,
bordent cette partie de la côte.
2. En Argolide, les premières localités qui se présentent sont Prasies, Téménium
où est enseveli le héros Téménus, et entre deux la vallée de la Lerne, petite
rivière, dont le nom rappelle le lac rendu si célèbre par l'hydre de la fable.
En remontant depuis Téménium jusqu'à Argos dans l'intérieur des terres on trouve
que la distance est de 26 stades ; on compte ensuite 40 stades d'Argos à
Héraeum, dix stades d'Héraeum à Mycènes. Sur la côte, maintenant, Nauplie
succède à Téménium. Nauplie est le port ou pour mieux dire l'arsenal maritime
d'Argos et l'étymologie de son nom indique effectivement un lieu d'accès facile
pour les navires. On prétend que la même étymologie a donné aux mythographes
modernes l'idée de créer les personnages de Nauplius et de ses fils, et
qu'autrement Homère n'eût point manqué de faire figurer dans ses poèmes des
héros tels que ce Palamède, mort victime d'une trahison et d'un arrêt injuste
après avoir déployé tant de sagesse et un génie si inventif, tels encore que ce
Nauplius, qui, [pour venger son fils], aurait attiré toute une flotte grecque
sur les écueils de Capharée. La généalogie de Nauplius présente d'ailleurs,
indépendamment de son côté fabuleux, un grossier anachronisme : qu'on admette en
effet que ce héros ait eu Neptune pour père, comment pouvait-il, vivant encore à
l'époque de la guerre de Troie, avoir eu pour mère Amymone ? - Tout de suite
après Nauplie on voit s'ouvrir les grottes ou cavernes dites des Cyclopes, qui
contiennent ces antiques labyrinthes.
3. Puis on passe devant que |