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MACROBE
SATURNALES
LIVRE PREMIER
PRÉFACE. La nature, ô mon fils Eustathe, nous attache dans cette vie, à des objets nombreux et divers; mais aucun lien n'est plus fort que l'amour qui nous unit à ceux auxquels nous avons donné l'existence. Afin que nous prenions soin d'élever et d'instruire nos enfants, la nature a voulu que le soin des parents à cet égard devînt leur plus douce volupté, et que, dans le cas contraire, ils dussent éprouver un égal chagrin. Aussi rien ne m'a été plus à coeur que ton éducation. Impatient de tout retard, et abrégeant de longs détours pour la perfectionner, je ne me contente point de tes progrès dans les matières qui sont l'objetde ton étude constante et spéciale; mais je m'applique encore à te rendre mes propres lectures utiles, en formant pour toi, de tout ce que j'ai lu, soit avant, soit après ta naissance, en divers ouvrages écrits dans les langues de la Grèce et de Rome, un répertoire de connaissances, où, comme dans un trésor littéraire, il te soit facile de trouver et de puiser, au besoin, les narrations perdues dans la masse d'écrits qui ont été publiés; les faits et les paroles qui méritent d'être retenus. Toutes ces choses dignes de mémoire, je ne les ai point ramassées sans ordre, et comme entassées; mais de cette variété de matériaux pris en divers auteurs et à des époques diverses, que j'avais d'abord recueillis çà et là indistinctement, pour le soulagement de ma mémoire, j'en ai formé un certain corps. Réunissant ceux qui se convenaient entre eux, je les ai organisés, pour être comme les membres de ce corps. Si, pour développer les sujets que j'emprunterai à mes différentes lectures, il m'arrive de me servir souvent des propres paroles qu'ont employées les auteurs eux-mêmes, ne m'en fais point de reproche, puisque cet ouvrage n'a pas pour but de faire montre d'éloquence, mais seulement de t'offrir un faisceau de connaissances utiles. Tu dois donc être satisfait si tu trouves la science de l'antiquité clairement exposée, tantôt par mes propres paroles, tantôt par les expressions des anciens eux-mêmes, selon qu'il y aura lieu, ou à les analyser, ou à les transcrire. Nous devons, en effet, imiter en quelque sorte les abeilles, qui parcourent différentes fleurs pour en pomper le suc. Elles apportent et distribuent ensuite en rayons, tout ce qu'elles ont recueilli, donnant par une certaine combinaison, et par une propriété particulière de leur souffle, une saveur unique, à ce suc formé d'éléments divers. Nous aussi, nous mettrons par écrit ce que nous aurons retenu de nos diverses lectures, pour en former un tout, digéré dans une même combinaison. De cette façon, les choses se conservent plus distinctement dans l'esprit; et cette netteté de chacun de ces matériaux, combinés ensemble par une sorte de ciment homogène, laisse une saveur unique à ces essences diverses. En telle sorte que si l'on reconnaît où chaque chose est puisée, on reconnaît cependant aussi que chacune diffère de sa source. C'est de la même manière que la nature agit en nos corps, sans aucune coopération de notre part. Les aliments que nous consommons pèsent sur notre estomac tant qu'ils y surnagent, en conservant leur qualité et leur solidité; mais en changeant de substance, ils se transforment en sang et alimentent nos forces.
Qu'il en soit de même des aliments de notre esprit. Ne les laissons pas entiers et hétérogènes, mais digérons-les en une seule substance. Sans cela, ils peuvent bien entrer dans la mémoire, mais non dans l'entendement. Rassemblons-les tous, pour en former un tout; comme de plusieurs nombres on en compose un seul. Que notre esprit agisse de façon à montrer ce qui s'opère, en cachant ce dont il s'est servi pour opérer : comme ceux qui confectionnent des liniments odorants ont soin avant tout, que leurs préparations n'affectent aucune odeur particulière, voulant en former une spéciale du suc mêlé de tous leurs parfums. Considère de combien de voix un chœur est composé: cependant toutes ces voix n'en forment ensemble qu'une seule. L'une est aiguë, l'autre grave, l'autre moyenne; les voix d'hommes et de femmes se mêlent au son de la flûte; de cette sorte, la voix de chaque individu se trouve couverte, et cependant celle de tous s'élève; et l'harmonie résulte de la dissonance elle-même. C'est pourquoi, si jamais quelqu'un a le loisir ou la volonté de lire cet ouvrage, d'avance nous réclamons son indulgence, s'il trouve à désirer dans notre style l'élégance native du langage romain. Mais ne vais-je point encourir imprudemment l'ingénieux reproche qu'adressa jadis M. Caton à Aulus Albinus, qui fut consul avec L. Lucullus ? Cet Albinus écrivit en grec l'histoire romaine. Au commencement de cette histoire, on rencontre cette pensée : que personne n'a droit de reprocher à l'auteur ce qu'il pourrait y avoir d'inexact ou d'inélégant dans son ouvrage; car, dit-il, je suis Romain, né dans le Latium, et la langue grecque m'est tout à fait étrangère. C'est pourquoi il demande grâce s'il a pu quelquefois errer. Tu es par trop plaisant, Aulus, s'écria M. Caton en lisant ces mots, d'avoir mieux aimé demander pardon d'une faute, que de t'abstenir de la commettre. Car on ne demande pardon que pour les erreurs où l'ignorance nous a entraînés, et pour les fautes auxquelles la nécessité nous a contraints. Mais toi, ajoute Caton, qui avant d'agir demandes qu'on te pardonne ta faute, qui t'a condamné, je te prie, à la commettre? Maintenant nous allons exposer, en forme de prologue, le plan que nous avons adopté pour cet ouvrage. CHAPITRE I. Plan de l'ensemble de l'ouvrage. Pendant les Saturnales, les personnes les plus distinguées de la noblesse romaine, et d'autres hommes instruits, se réunissent chez Vettius Praetextatus, et consacrent, à des entretiens sur les arts libéraux, les jours solennellement fériés. Ils se donnent aussi des repas avec une mutuelle politesse, et ne se retirent chez eux que pour aller prendre le repos de la nuit. Ainsi, pendant tout le temps des féries, après que la meilleure partie du jour a été remplie par des discussions sérieuses, la conversation roule, durant le repas, sur des sujets convenables à la table; en sorte qu'il n'y a pas un moment, dans la journée, qui, ne soit rempli par quelque chose d'instructif ou d'agréable. Cependant la conversation de la table aura toujours plus d'agrément qu'aucune autre, parce qu'elle a moins de sévérité et plus de licence. Ainsi, dans le Banquet de Platon, comme dans tous les auteurs qui ont décrit des repas, la conversation ne roule sur aucun sujet austère, mais elle forme un traité agréable et varié de l'amour. Socrate lui-même, dans cet ouvrage, n'enlace point, selon sa coutume, et ne presse point son adversaire, dans des nœuds de plus en plus resserrés; mais il le circonvient de manière qu'il puisse éluder et revenir au combat, lui fournissant lui-même l'occasion de s'esquiver et de fuir. La conversation, à table, doit donc être irréprochable sous le rapport de la décence, autant qu'attrayante par ses agréments; tandis que, le matin, elle sera toujours plus grave, et telle qu'elle convient à d'illustres et doctes personnages. Or, si les Cotta, les Lélius, les Scipion ont pu, dans les ouvrages des anciens, disserter sur tous les sujets les plus importants de la littérature romaine, ne sera-t-il pas permis aux Flavien, aux Albin, aux Symmaque, aux Eustathe, qui leur sont égaux en gloire et ne leur sont pas inférieurs en vertu, de disserter aussi sur quelque sujet du même genre? Qu'on ne me reproche point que la vieillesse de quelques-uns de mes personnages est postérieure au siècle de Praetextatus, car les dialogues de Platon sont une autorité en faveur de cette licence. En effet, Parménide est si antérieur à Socrate, que l'enfance de celui-ci aura à peine touché la vieillesse de celui-là; et cependant ils disputent entre eux sur des matières très ardues. Un dialogue célèbre est rempli par une discussion entre Socrate et Timée, qu'on sait n'avoir pas été contemporains. Paralus et Xanthippe, fils de Périclès, dissertent aussi, dans Platon, avec Protagoras, à l'époque de son second séjour à Athènes; quoique la fameuse peste les eût enlevés aux Athéniens longtemps auparavant. Ainsi donc, autorisés par l'exemple de Platon, l'âge où vécurent les personnes que l'on a réunies a été compté pour rien. Afin qu'on pût reconnaître et distinguer facilement ce que dit chacun d'eux, nous avons fait interroger Postumien par Décius, touchant le fond de ces entretiens et touchant les personnes entre lesquelles ils s'agitent; et, pour ne pas suspendre plus longtemps l'impatience du lecteur, un dialogue entre Décius et Postumien va exposer quelle fut l'origine de ces colloques, et quel en fut le développement. CHAPITRE II. Quelle fut l'origine de ces colloques de table, et quel en fut le développement. DÉCIUS - Les féries que nous accorde une grande partie du mois consacré à Janus me permettent d'aller chez toi, Postumien, et d'y rencontrer des moments favorables pour t'entretenir; car presque tous les autres jours opportuns à la plaidoirie, on ne peut trouver un seul instant que tu ne sois occupé, soit à défendre au forum les causes de tes clients, soit à les étudier chez toi. Si donc tu as maintenant le loisir de répondre à mes interrogations (car je sais que tu ne remplis point les jours fériés par des frivolités, mais par des occupations sérieuses), tu me procureras un très grand plaisir, lequel, je pense, ne sera pas non plus sans agrément pour toi. Je te demande d'abord si tu as assisté personnellement à ces festins qu'une politesse réciproque prolongeait durant plusieurs jours; ainsi qu'à ces entretiens que tu vantes, dit-on, si fort, et dont tu fais partout les plus grands éloges. J'aurais dû les entendre raconter par mon propre père, s'il n'était parti de Rome aussitôt après ces festins, pour aller demeurer à Naples. J'assistais dernièrement à d'autres festins où l'on admirait les forces de ta mémoire, qui te permirent souvent de répéter tout ce qui fut dit dans les circonstances dont il s'agit, et de le reproduire dans le même ordre. POSTUMIEN - Durant tout le cours de ma vie, Décius, rien ne m'a paru mieux (comme tu as pu le voir toi-même, autant que te te permet ta jeunesse, ou comme tu as pu l'entendre dire à ton père Albin) que d'employer les loisirs que me laisse la plaidoirie, à converser dans la société d'hommes érudits, et tels, par exemple, que toi. En effet , un esprit qui a été bien dirigé ne saurait trouver de délassement plus utile et plus honnête, qu'un entretien où la politesse orne l'interrogation aussi bien que la réponse. Mais de quel banquet veux-tu parler? Sans nul doute tu veux parler de celui qui eut lieu d'abord chez Vettius Praetextatus, composé des plus doctes et des plus illustres, et qui, rendu ensuite par chacun des convies, s'embellit encore du charme de la variété. DÉCIUS - C'est là précisément le but de mon interrogation. Veuille bien m'apprendre quel fut ce festin, auquel l'amitié particulière de chacun des convives pour toi me fait penser que tu as dû assister. POSTUMIEN - Certes je l'aurais bien désiré, et je pense que ma présence n'y eût pas été désagréable. Mais comme, ces jours-là précisément, j'avais à m'occuper des causes de plusieurs de mes amis, invité à ces repas, je répondis que j'étais forcé d'employer mon temps, non en festins, mais à étudier mes causes; et je priai que l'on cherchât quelqu'un, libre de tout soin et de toute autre affaire. On le fit; et Praetextatus invita en ma place le rhéteur Eusèbe, homme érudit et éloquent, supérieur dans son art à tous les Grecs de notre âge, et, de plus, versé dans la littérature latine. DÉCIUS - Comment donc sont parvenus à ta connaissance ces entretiens où, avec tant de grâce et de charme, sont tracés les meilleurs exemples pour régler la vie, riches, à ce que j'entends dire, de faits nombreux et d'instructions variées? POSTUMIEN - Le jour du solstice, qui suivit immédiatement les fêtes des Saturnales, durant lesquelles eurent lieu ces banquets, j'étais chez moi, heureux de me trouver libre des affaires du barreau. Eusèbe y vint avec un petit nombre de ses disciples, et il me dit en souriant : - Postumien, j'avoue que je t'ai de grandes obligations pour bien des choses, mais surtout à raison de ce qu'en t'excusant auprès de Praetextatus, tu as laissé une place pour moi à son festin. Si bien que je m'imagine que, d'accord avec ta bienveillance pour moi, la fortune elle-même la seconde, et conspire avec elle pour que je reçoive des bienfaits de toi. - Veux-tu, lui dis-je, me restituer cette dette, que tu avoues si gratuitement et si bénévolement? employons ce loisir dont il m'est si rare de jouir, à me faire assister à mon tour, en quelque façon, à ce repas que tu as partagé. - Je le veux bien, me dit-il; toutefois je ne te donnerai point le détail des mets et des boissons, encore qu'on en ait servi en abondance, quoique sans superfluité; mais, autant qu'il me sera possible, je rapporterai ce que dirent en ces jours-là les convives, soit pendant, soit principalement après les repas. En les écoutant, il me semblait que je me rapprochais de la vie de ceux que les sages proclamèrent heureux. Ce qui avait été dit la veille du jour auquel je vins m'asseoir au milieu d'eux m'est connu par la communication que m'en a faite Aviénus; et je l'ai entièrement mis par écrit, afin de n'en rien oublier. Si tu désires l'entendre de ma bouche, sache qu'un seul jour ne suffira pas pour répéter des entretiens qui ont rempli plusieurs journées. DÉCIUS - Quels étaient, Postumien, ces entretiens dont te parlait Aviénus? quels en étaient les interlocuteurs, et quelle en fut l'origine? Je t'écoute infatigablement. POSTUMIEN - Eusèbe commença ainsi : La veille du jour de la fête des Saturnales, vers le soir, Vettius Praetextatus ayant mis sa maison à la disposition des personnes qui désiraient s'y réunir, Aurélius, Symmaque et Coecina Albin, très liés ensemble par leur âge, leurs moeurs et leurs goûts, s'y rendirent, Servius, nouvellement reçu docteur parmi les grammairiens, homme étonnant par sa science et d'une aimable modestie, les suivait, tenant les yeux baissés, et dans l'attitude de quelqu'un qui semble chercher à se cacher. Aussitôt que Praetextatus les eut aperçus, il alla au-devant d'eux, et les salua affectueusement; puis, s'étant tourné vers Furius Albin, qui se trouvait là par hasard, à côté d'Aviénus : Veux-tu, lui dit-il, mon cher Albin, que nous communiquions à ces personnes qui surviennent si fort à propos, et que nous pourrions justement appeller les lumières de notre cité, le sujet dont nous avions commencé de disserter entre nous? - Pourquoi ne le voudrais-je pas, dit Albin, puisque rien ne peut être plus agréable, et à nous et à eux, que de nous entretenir de savantes discussions? Chacun s'étant assis, Caecina prit la parole : J'ignore encore, mon cher Praetextatus, ce dont il s'agit; cependant je ne saurais douter que ce ne soit très bon à connaître, puisque cela a pu être entre vous un sujet de conversation, et que vous ne voulez pas nous le laisser ignorer. - Il faut donc que vous sachiez, reprit Praetextatus, que nous dissertions entre nous, vu que c'est demain le premier jour consacré aux fêtes de Saturne, pour savoir à quelle époque on peut dire que commencent les Saturnales : autrement dit, à quel moment commencera le jour de demain. Nous avions déjà effleuré quelque chose de cette question. Ainsi, comme ton érudition est trop connue pour que ta modestie puisse s'en défendre, je veux que tu commences à nous faire part de tout ce que tu as appris et retenu sur le sujet qui nous occupe. CHAPITRE III. Du commencement et de la division du jour civil. Alors Caecina parla en ces termes : Puisque ni l'ignorance ni l'oubli n'ont dérobé, à aucun de vous tous qui m'engagez à parler sur cette matière, rien de ce que les anciens en ont écrit, il me parait superflu de vous répéter des choses que vous connaissez. Mais, pour que personne ne pense que l'honneur d'être interrogé me soit à charge, je vais résumer en peu de mots tout ce que ma faible mémoire me fournira sur ce sujet. - Après ces paroles, voyant tout le monde attentif et disposé à l'écouter, il poursuivit en ces termes : - M. Varron, dans son livre Des choses humaines, en traitant des jours, dit: Homines, qui ex media nocte ad proximam mediam noctem his horis viginti quattuor nati sunt uno die nati dicuntur. Ceux qui naissent dans les vingt quatre heures qui s'écoulent depuis le milieu de la nuit jusqu'au milieu de la nuit suivante, sont dits nés le même jour. Par ces paroles, Varron parait avoir fixé la division du jour de telle sorte que celui qui est né après le coucher du soleil , mais avant minuit, appartient au jour qui a précédé la nuit; et qu'au contraire, celui qui est né dans les six heures postérieures de la nuit appartient au jour qui succède à la nuit. Le même Varron nous apprend, dans le même livre, que les Athéniens observaient la chose autrement, et qu'ils comptaient pour un jour la distance d'un coucher du soleil à l'autre; que les Babyloniens en usaient encore différemment, et qu'ils donnaient le nom de jour à l'espace de temps qui se trouve compris entre deux soleils levants ; tandis que les Umbres appelaient jour la distance d'un midi à l'autre : Quod quidem, nimis absurdum est. Nam qui Kalendis hora sexta apud Umbros natus est, dies eius natalis videri debebit et Kalendarum dimidiatus et qui post Kalendas erit usque ad horum eius diei sextam. Ce qui est trop absurde, continue Varron; car celui qui est né chez les Umbres à la sixième heure de la journée des calendes, devra avoir son jour natal partagé entre le jour des calendes et les six premières heures de la journée du lendemain des calendes. Le peuple romain, comme le dit Varron, a plusieurs motifs pour compter ses jours depuis le milieu de la nuit jusqu'au milieu de la nuit suivante; car ses solennités sont en partie diurnes, et en partie nocturnes. Les diurnes se prolongent depuis le commencement du jour jusqu'au milieu de la nuit, et les nocturnes commencent à la sixième heure de la nuit qui suit ce même jour. On observe la même division dans les cérémonies qui se pratiquent pour la consultation des augures. En effet, lorsque les magistrats doivent, en un même jour, consulter les augures, et accomplir l'action pour laquelle ils les consultent, ils consultent après minuit et agissent après le soleil levé; et cependant ils ont consulté et agi en un même jour. Pareillement, les tribuns du peuple, auxquels il n'est pas permis de passer jamais un jour entier hors de Rome, ne sont pas réputés avoir violé cette loi lorsque, partis après minuit, ils sont revenus après l'heure du premier flambeau, mais avant minuit suivant; parce qu'étant revenus avant la sixième heure de la nuit, ils passent une partie de cette nuit dans la ville. Le jurisconsulte Mucius soutenait encore qu'une femme n'aurait point accompli la formalité légale de l'usurpation, si, après avoir commencé aux calendes de janvier à cohabiter avec un homme pour cause de mariage, elle le quittait afin d'interrompre l'usurpation le 4 suivant des calendes de janvier; car on ne saurait compléter dans cet espace de temps, les trois nuits que la femme devait passer, durant l'année, éloignée de son mari, d'après la loi des Douze Tables, pour faire acte d'usurpation; puisque les six heures postérieures de la troisième nuit appartiendraient à l'année qui aurait commencé aux calendes.
On retrouve la même observation concernant la division du jour, exprimée dans Virgile; mais placée, comme il convenait à un poète, sous le voile d'une antique croyance religieuse.
Torquet, medios nox humida cursus: La nuit humide, dit-il, « est au milieu de sa carrière, et déjà je sens l'haleine enflammée des chevaux du Soleil.
Par ces paroles, Virgile nous indique que le jour civil (selon l'expression des Romains) commence à la sixième heure de la nuit.
Hac vice sermonum roseis Aurora quadrigis Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, déjà l'astre du jour avait sur son char lumineux, fourni plus de la moitié de sa carrière; la Sybille ajoute bientôt :
Nox ruit, Aenea: nos flendo ducimus horas. Voilà comment Virgile a su décrire le commencement du jour et celui de la nuit, en se conformant avec la plus grande exactitude aux divisions civiles. Or, voici quelles sont ces différentes divisions. Le premier moment de la journée s'appelle inclination du milieu de la nuit, (media noctis inclinatio) ; vient ensuite le chant du coq (gallicinium), plus le moment du silence (conticinium), quand les coqs se taisent, en même temps que les hommes se livrent au sommeil; ensuite le point du jour (diluculum), c'est-à-dire, le moment où le jour commence à paraître; enfin le matin (mane), ainsi appelé, ou parce que le jour s'élève des mânes c'est-à-dire, des lieux inférieurs, ou bien, ce qui me parait plus vrai, comme étant de bon augure. En effet, les Lanuviens disent mane, pour bonum; et chez nous, au contraire, immane est l'opposé de bonum; comme dans immanis bellua, ou immane facinus, et d'autres mots de ce genre, où immane a la signification de non bonum. Vient ensuite le temps appelé du matin à midi (a mane ad meridiem), qui est le milieu du jour. Le temps qui suit s'appelle le couchant (conticinium); le suivant, suprema tempestas, c'est-à-dire la dernière période du jour, selon qu'il est dit expressément dans les Douze Tables: SOLIS. OCCASUS. SUPREMA. TEMPESTAS. ESTO. (Que le coucher du soleil soit la dernière période (légale) du jour). Ici succède vesper (le soir), mot tiré du grec ; car les Grecs appellent ce moment ἑσπέρα à cause de l'étoile Hesper; et c'est aussi pour le même motif que l'Italie est nommée Hespérie, comme étant située vers l'occident. Le moment qui suit est appelé premier flambeau (prima fax) ; celui qui vient après, l'heure du coucher (concubia); et enfin le dernier, intempestas, c'est-à-dire le temps où l'on ne s'occupe point d'affaires. Telle est, chez les Romains, la division du jour civil. Ainsi donc les Saturnales s'inaugureront au milieu de la nuit prochaine (noctu futura), quoiqu'on ne soit dans l'usage d'en commencer la célébration qu'au jour de demain (die crastini). CHAPITRE IV. Qu'on dit en latin Saturnaliorum, noctu futura, et die crastini. Ici, après que chacun se fut mis à louer la mémoire d'Albin comme étant un vrai répertoire de l'antiquité, Praetextatus, apercevant Aviénus qui parlait bas à Furius Albin : - Qu'est-ce, lui dit-il, mon cher Aviénus, que tu indiques au seul Albin, et que tu laisses ignorer à tous les autres? - Celui-ci répliqua : - L'autorité de Caecina m'impose sans doute du respect, et je n'ignore pas que l'erreur ne saurait se mêler à tant de savoir; cependant la nouveauté de ses expressions a surpris mon oreille. Car, au lieu de dire nocte futura et die crastino, comme les règles l'eussent exigé, il a préféré dire noctu futura et die crastini. Or noctu n'est point un substantif, mais un adverbe; or futura, qui est un adjectif, ne peut s'accorder avec un adverbe, et il n'est pas douteux que noctu et nocte sont, relativement, comme diu et die. D'un autre côté, die et crastini ne sont pas au même cas; or, dans ce tour de phrase, ce n'est que l'identité du cas qui unit les deux mots ensemble. Je désirerais savoir aussi pourquoi nous dirions Saturnaliorum plutôt que Saturnalium? - A ces questions, comme Caecina se taisait, ne faisant qu'en sourire, Servius, interrogé par Symmaque, répondit: Quoique j'aie beaucoup plus à apprendre qu'à enseigner dans cette réunion, non moins respectable par l'illustration de ceux qui la composent que par leur science, je céderai cependant à la volonté de celui qui m'interroge; et j'indiquerai d'abord, quant au mot Saturnalium, puis relativement aux autres expressions dont il s'agit, d'où vient, je ne dis pas la nouveauté mais la vétusté de ces locutions. Celui qui dit Satumalium suit la règle; car les noms qui ont le datif pluriel en -bus n'accroissent jamais d'une syllabe au génitif de ce même nombre. En effet, ou le génitif a autant de syllabes que le datif, comme monilibus, monilium; sedilibus, sedilium; ou il en a une de moins, comme carminibus, carminum; luminibus, luminum : de même donc Saturnalibus, Saturnalium, qui est plus régulier que Saturnaliorum. Mais ceux qui disent Saturnaliorum ont pour eux l'autorité de grands écrivains car Salluste, dans son troisième livre dit : Bacchanaliorum; et Masurius, dans son second livre des Fastes, dit : « Le jour des Vinales (Vinaliorum) est consacré à Jupiter, non à Vénus, comme le pensent quelques-uns » et (pour citer aussi le témoignage des grammairiens eux-mêmes) Verrius Flaccus, dans le livre intitulé Saturne, dit : « Les Grecs aussi solennisent les jours des Saturnales (Saturnaliorum) ». Il dit encore, dans le même livre : « Je pense avoir expliqué clairement l'institution des Saturnales (Saturnaliorum) ». Julius Modestus, Traité des Féries, dit aussi : feriae Saturnaliorum; et, dans le même livre, il ajoute : « Antias attribue à Numa Pompilius l'institution des Agonales (Agonaliorum) ». Mais, direz-vous, ces autorités peuvent-elles être soutenues par quelques raisons? Certainement; et, puisque l'analogie est tout à fait du ressort de la grammaire, je tâcherai de faire ressortir de diverses présomptions le motif qui a pu déterminer ceux qui écrivent de préférence Saturnaliorum, au lieu d'employer l'expression ordinaire Saturnalium. D'abord j'estime que de ces noms neutres de fêtes qui n'ont point de singulier, ils ont voulu faire une classe distincte des autres noms, qui se déclinent dans les deux nombres; car les noms Compitalia, Bacchanalia, Agonalia, Vinalia, et autres semblables, sont des noms de fêtes, et n'ont point de singulier; ou si vous faites, usage de leur singulier, il n'a plus alors la même signification, à moins qu'on n'ajoute le mot fête; comme Bacchanale festum, Agonale festum, et ainsi des autres en sorte que ce ne sont plus, dans ces cas, des noms positifs, mais des adjectifs, que les Grecs appellent épithètes. Ceux donc qui ont déterminé d'introduire l'exception dont il s'agit, au génitif, ont eu l'intention de caractériser, par cette terminaison, le nom des jours solennels. Ils n'ignoraient pas d'ailleurs que, dans la plupart des mots qui ont leur datif en -bus, le génitif se termine en -rum : comme domibus, domorum; duobus, duorum; ambobus, amborum. Ainsi encore, viridia, lorsqu'il est employé comme épithète, forme son génitif en -ium; viridia prata, viridium pratorum; tandis que, lorsque nous voulons exprimer la verdure même d'un lieu, nous disons viridiorum; comme dans formosa facies viridiorum (l'agréable aspect de la verdure). Dans ce dernier cas, viridia est employé comme positif, et non comme adjectif. Les anciens ont tellement usé de la licence de ce génitif, qu'Asinius Pollion emploie souvent le génitif vectigaliorum, quoique vectigal ne soit pas moins usité que vectigalia; et de même, quoique nous trouvions le singulier ancile laeuaque ancile gerebat (il portait le bouclier du bras gauche), on trouve aussi anciliorum. En sorte qu'il reste encore à examiner s'il est rigoureusement vrai qu'on ait affecté cette terminaison aux dénominations des jours de fêtes, ou si ce n'est pas plutôt l'amour de la variété qui aura charmé les anciens; car enfin, outre les noms des jours de fêtes, nous en trouvons d'autres déclinés de la même façon, comme nous l'avons fait voir plus haut : viridiorum, vectigaliorum, anciliorum. Il y a plus : je trouve les noms mêmes des fêtes déclinés régulièrement dans les auteurs anciens. Varron dit: « Le jour des fériales (Ferialium diem) est ainsi appelé de l'usage de porter (ferendis) des mets dans les tombeaux ». On voit qu'il ne dit point Ferialiorum. Il dit ailleurs floralium et non floraliorum, parlant en cet endroit non des jeux, mais des fêtes mêmes de Flore. Masurius dit aussi, dans le second livre des Fastes. « Le jour des Libérales (Liberalium dies) est appelé par les pontifes, agonium martiale (lutte martiale) ». Et dans le même livre il dit encore: « La nuit qui vient après le jour des Lucaries (Lucarium) » et non Lucariorum. De même aussi plusieurs auteurs ont dit : Liberalium, et non pas Liberaliorum. De tout cela il faut conclure que les anciens se sont prêtés à ces variations par amour de la diversité : c'est ainsi qu'ils disaient Exanimos et Exanimes, inermos et inermes, hilaros et hilares. Il n'est donc pas douteux qu'on dit également bien Saturnalium et Saturnaliorum; l'un a pour lui et la règle et l'autorité de l'exemple; l'autre n'a que la seule autorité de l'exemple, mais il est donné par un très grand nombre d'auteurs. Il nous reste maintenant à appuyer du témoignage des anciens les autres expressions qui ont paru étranges à notre ami Aviénus. Ennius, que, malgré l'élégance raffinée de notre siècle, je ne pense pas que nous devions mépriser, a employé noctu concubia dans les vers suivants : « Vers le milieu de cette nuit (noctu concubia), les Gaulois ayant attaqué furtivement les murs de la citadelle, massacrent les sentinelles surprises ». En cet endroit, il est à remarquer qu'il a dit non seulement, noctu concubia, mais même qua noctu Ennius a employé aussi la même désinence dans le quatrième livre de ses Annales; et d'une manière plus frappante encore, dans le troisième où il dit : « Cette nuit (hac noctu) le sort de l'Étrurie tiendra à un fil ». Claudius Quadrigarius dit aussi, dans le troisième livre de ses Annales. « Le sénat s'assembla comme il était déjà nuit (de noctu), et ne se sépara que la nuit bien avancée (noctu multa) ». Je ne crois pas non plus étranger à mon sujet de remarquer ici que les décemvirs, dans les Douze Tables, ont, contre l'usage, employé nox pour noctu. Voici les paroles de la loi: SI UN VOL EST FAIT DE NUIT. (Sei nox furtum factum esit) ; SI QUELQU'UN TUE LE (voleur), IL SERA TUÉ LÉGALEMENT. Dans ces paroles, il faut aussi remarquer qu'à l'accusatif du mot is (sei- im- aliquis- occisit-) les décemvirs ont dit im et non eum. L'expression die crastini n'a pas été employée non plus, par un homme aussi savant que Cœcina, sans qu'il y ait été autorisé par l'exemple des anciens, lesquels étaient dans l'usage d'écrire copulativement et d'employer adverbialement, tantôt diequinti, tantôt diequinte; ce qu'on reconnaît à la seconde syllabe qu'on fait brève, dans ce cas, tandis qu'elle est longue de sa nature lorsqu'on dit seulement die. Ce que nous disons de la dernière syllabe de ce mot, qu'elle est tantôt en -e, tantôt en -i, fut un usage des anciens qui employaient indifféremment ces deux lettres à la fin des mots : comme praefiscine et praefiscini, procliue et procliui. Voici un vers de Pomponius qui me revient dans la mémoire; il est tiré de l'Attellane intitulée Maevia: Dies hic sextus, cum nihil egi: die quarte moriar fame. Voilà le sixième jour que je n'ai rien fait : je serai mort de faim dans quatre jours (die quarte). On disait de même die pristine, ce qui signifiait la même chose que die pristino, c'est-à-dire la veille. On l'écrit aujourd'hui (en changeant l'ordre de la composition des mots) pridie, abrégé de pristino die. N'objectez point qu'on trouve dans les anciens die quarto, car on ne le trouve qu'au passé, et non point au futur. Voici comment le savant Cn. Mattrius exprime, dans ces vers de ses comédies ïambiques, notre nudius quartus ; (nunc dies quartus)
Nuper die quarto, ut recordor, et certe « Dernièrement, il y a quatre jours (die quarto), je m'en souviens fort bien, il a cassé le seul vase à eau qu'il y eût dans la maison.
Il en résultera donc qu'il faudra
dire die quarto au passé, et
die
quarti au futur. Si vis mihi equitatum dare et ipse cum cetero exercitu me sequi, die quinti Romae in Capitolio curabo tibi coenam coctam Si tu veux me confier la cavalerie et me suivre toi-même avec le reste de l'armée, dans cinq jours (die quinti) je te ferai apprêter ton souper à Rome, au Capitole. - En cet endroit Symmaque dit à Servius : - Ton Caelius a pris et le fait et l'expression dans les Origines de M. Caton, où l'on trouve ce passage : Igitur dictatorem Carthaginiensium magister equitum monuit: Mitte mecum Romam equitatum, die quinti in Capitolio tibi coena cocta erit. Or, le maitre de la cavalerie dit au dictateur des Carthaginois : Envoie-moi à Rome avec la cavalerie, et dans cinq jours (die quinti) ton souper sera préparé au Capitole. Praetextatus ajouta: - Les expressions dont se sert le préteur, et par lesquelles il promulgue dans le langage de nos ancêtres les fêtes appelées Compitales, me paraissent venir en aide pour démontrer quel fut l'usage des anciens sur la question dont il s'agit. Voici ces expressions: DIE NONI POPOLO ROMANO QUIRITIBUS COMPITALIA ERUNT. LE NEUVIÈME JOUR (die noni) (des calendes de janvier), LE PEUPLE ROMAIN CÉLÉBRERA LES COMPITALES ; LESQUELLES COMMENCÉES, TOUTES AFFAIRES SERONT SUSPENDUES.
CHAPITRE V. Des mots vieillis et inusités. Que l'expression : mille uerborum est latine et correcte. Alors Aviénus s'adressant à Servius, lui dit : - Curius, Fabricius et Coruncanius, ces hommes des temps reculés, ou même les trois Horaces, ces jumeaux plus anciens qu'eux tous, parlaient à leurs contemporains intelligiblement, clairement, et ils n'employaient point le langage des Arunces, des Sicaniens, ou des Pélasges, qu'on dit avoir les premiers habité l'Italie ; mais ils se servaient de la langue de leur siècle : tandis que toi, comme si tu conversais avec la mère d'Évandre, tu veux nous rendre des termes déjà depuis plusieurs siècles tombés en désuétude. Tu entraînes même à les recueillir des hommes distingués, qui ornent leur mémoire par l'habitude continue de la lecture. Si c'est pour ses vertus, son austérité, sa simplicité, que vous vous vantez d'aimer l'antiquité, vivons selon les moeurs anciennes, mais parlons le langage de notre temps. Pour moi, j'ai toujours dans l'esprit et dans la mémoire ce que C. César, ce génie si supérieur et si sage, a écrit dans son livre premier, De l'Analogie : « J'évite un terme extraordinaire ou inusité, comme sur mer on évite un écueil ». Enfin, il est mille de ces expressions (mille uerborum est) qui, bien que fréquemment appuyées de l'autorité.de l'antiquité, ont été répudiées et proscrites par les âges suivants. Je pourrais en citer une foule, si la nuit qui s'approche ne nous avertissait qu'il faut nous retirer. - Arrêtez, je vous prie, répliqua aussitôt Praetextatus avec sa gravité ordinaire; ne blessons point audacieusement le respect dû à l'antiquité, mère des arts, pour laquelle, Aviénus, tu trahis toi-même ton amour, au moment où tu veux le dissimuler. Car lorsque tu dis mille uerborum est (il est mille de ces mots) n'est-ce pas là une locution antique? En effet, si M. Cicéron, dans l'oraison qu'il a composée pour Milon, a écrit mille hominem uersabatur : Ante fundum Clodii, quo in fundo propter insanas illas substructiones facile mille hominum versabatur valentium devant la terre de Clodius, où, pour ses folles constructions, il employait au moins mille travailleurs; et non uersabantur, qu'on trouve dans les manuscrits moins corrects; et si dans son sixième discours contre Antoine, il a écrit mille nummum : Qui umquam in illo Iano inventus est qui L. Antonio mille nummum ferret expensum? A-t-on jamais trouvé dans cette rue de Janus quelqu'un qui voulût prêter à Antoine mille sesterces; si enfin Varron, contemporain de Cicéron, a dit aussi, dans son dix-septième livre Des choses humaines, Plus mille et centum annorum est (il y a plus de onze cents ans); toutefois, ces écrivains n'ont osé employer une telle construction que sur l'autorité des anciens. Car Quadrigarius a écrit, dans le troisième livre de ses Annales: Ibi occiditur mille hominum Là furent tués mille hommes (mille hominum) ; et Lucile, dans le troisième livre de ses Satyres : Ad portam mille a porta est, sex inde Salernum. ad portam mille (Il y a mille (mille) de distance jusqu'à la porte, et puis six, de la porte à Salerne; tandis qu'ailleurs il décline ce mot; car il a dit, dans son dix-huitième livre : milli passum.
Hunc milli passum qui vicerit atque duobus Le cheval campanien qui, dans une course, aura gagné celui-ci de trois mille pas, ne sera suivi de plus près par aucun autre coursier, et même il paraîtra courir à part. Et dans le livre neuvième, milli nummum: Tu milli nummum potes uno quaerere centum. Avec mille sesterces tu peux en acquérir cent mille,
il écrit milli passum
pour mille
passibus, et milli nummum
pour mille nummis; et par là il montre
évidemment que mille est un nom
substantif usité au singulier, lequel prend un ablatif, et dont le pluriel
est millia. Car
mille ne correspond point au mot grec
χίλια, mais au mot χιλιάς.
Et comme on dit : une chiliade et deux chiliades, de même les anciens
disaient avec beaucoup de justesse et par analogie :
unum mille et duo
millia. Eh quoi ! Aviénus, voudrais-tu dans les comices littéraires refuser le droit de suffrage à ces hommes si doctes, dont M. Cicéron et Varron se glorifiaient d'être les imitateurs, et les précipiter en bas du pont, comme des ultra-sexagénaires? Symmaque répondit : - Il n'est personne, à moins qu'il ne se sentit indigne de faire partie de cette réunion, qui en puisse récuser ou les membres ou le chef. Mais pour qu'il ne manque rien à sa perfection, j'estime qu'il convient d'y inviter, ainsi qu'au repas, Flavien, dont les qualités gracieuses sont supérieures même à ce que fut son père, et qui se fait encore admirer autant par l'élégance de ses moeurs et la sagesse de sa vie, que par sa profonde érudition ; Postumien, qui ennoblit le forum par la dignité de ses plaidoiries; et enfin Eustathe, philosophe si versé dans tout genre de philosophie, qu'il fait revivre en lui seul le génie de trois philosophes qui ont illustré nos vieilles annales. Je veux parler de ceux que les Athéniens envoyèrent jadis au sénat, pour obtenir la remise de l'amende à laquelle il avait condamné leur ville, en punition du saccagement d'Orope. L'amende était d'environ cinq cents talents. Les trois philosophes étaient : Carnéade, académicien; Diogène, stoïcien; et Critolaüs, péripatéticien. On rapporte que, pour montrer leur éloquence, ils discoururent séparément dans les lieux les plus fréquentés de la ville, en présence d'un grand concours de peuple. L'éloquence de Carnéade fut, à ce qu'on raconte, rapide et fougueuse; celle de Critolaüs, subtile et diserte; celle de Diogène, simple et sévère. Mais; introduits dans le sénat, ils durent prendre pour interprète le sénateur Coelius. Quant à notre ami Eustathe, quoiqu'il ait étudié toutes les sectes, et embrassé celle qui offre le plus de probabilités, quoiqu'il rassemble en lui seul toutes les qualités qui caractérisaient l'éloquence de chacun des trois Grecs, il s'exprime néanmoins dans notre idiome avec une telle richesse, qu'il est difficile de décider quelle langue il parle avec plus d'élégance ou de facilité. Tout le monde approuva les choix proposés par Symmaque, pour composer la réunion; et les choses étant ainsi réglées, on prit d'abord congé de Praetextatus, puis on se sépara réciproquement, et chacun s'en retourna chez soi. CHAPITRE VI. Origine et usage de la prétexte; comment ce mot est devenu un nom propre; et de l'origine de plusieurs autres noms propres. Le lendemain, tous ceux qui avaient accédé aux conventions de la veille se rendirent, dès le matin, chez Praetextatus, qui les ayant reçus dans sa bibliothèque, disposée pour la réunion leur dit: - Je vois que ce jour sera brillant pour moi, puisque vous voilà présents, et que ceux qu'il vous a plu d'inviter à nos réunions, ont promis de s'y rendre. Le seul Postumien a cru devoir préférer le soin de préparer ses plaidoiries. Sur son refus, je l'ai remplacé par Eusèbe, rhéteur, distingué par sa science et sa faconde helléniques. J'ai pris soin d'engager chacun à vouloir bien se donner à nous dès le commencement de la journée, puisqu'il n'est permis aujourd'hui de vaquer à aucun devoir public : car certainement on ne verra personne en ce jour porter la toge, la trabée, le paludamentum ou la prétexte (praetextatus). Alors Aviénus interrogeant Praetextatus, comme c'était sa coutume, lui dit : - Puisque tu prononces ton nom, Praetextatus, révéré par moi, ainsi que par la république entière, parmi ceux consacrés à désigner l'un de nos divers costumes, ceci me donne l'idée de poser une question que je ne crois point du tout puérile. Ni la toge, ni la trabée, ni le paludamentum, n'ont prêté leur dénomination pour former des noms propres. Je te demande maintenant pourquoi l'antiquité a emprunté un nom propre au seul nom de la robe prétexte, et quelle est l'origine de ce nom? Pendant ces dernières paroles d'Aviénus, l'arrivée des deux illustres amis Flavien et Eustathe, et bientôt après celle d'Eusèbe, vint réjouir l'assemblée. Ceux-ci ayant reçu et rendu le salut, s'assirent, en s'informant du sujet de la conversation. Praetextatus leur dit : - Vous êtes arrivés bien à propos pour m'aider à répondre à mon interrogateur; car notre ami Aviénus porte la discussion sur mon nom propre, et demande à connaître son origine, comme s'il s'agissait de vérifier son extraction. Parce qu'il n'est personne qui porte le nom de Togatus, de Trabeatus, ou de Paludatus, il veut qu'on lui explique pourquoi on porte celui de Praetextatus.
Or, puisqu'il était écrit sur la porte du temple de Delphes :
γνῶθι σεαυτὸν
(Connais-toi toi-même), ce qui était aussi la devise de l'un des sept sages; que devrait-on penser de mon savoir, si je ne pouvais rendre raison de l'origine et de l'étymologie de mon propre nom?
Ils la portaient sur leur poitrine, dans la cérémonie de leur triomphe, après y avoir renfermé des préservatifs réputés très efficaces contre l'envie. C'est de ces circonstances qu'est dérivée la coutume de faire porter aux enfants nobles la prétexte et la bulle, pour être comme le voeu et l'augure d'un courage pareil à celui de l'enfant qui, dès ses premières années, obtint de telles récompenses. Verrius Flaccus rapporte que, lors d'une épidémie qui affligea Rome, l'oracle ayant répondu que cet événement était arrivé parce que les dieux étaient vus de haut en bas (« despicerentur »), toute la ville se trouva dans une grande anxiété, ne comprenant pas le sens de ces paroles de l'oracle. Or il était arrivé que, le jour des jeux du cirque, un enfant avait plongé le regard (« despiceret ») du cénacle sur la pompe religieuse, et avait rapporté à son père l'ordre dans lequel il avait vu que les bulletins sacrés étaient placés secrètement dans l'arche portée sur le char. Le père ayant dénoncé au sénat ce qui s'était passé, on décida de voiler les lieux par où passerait la pompe religieuse. L'épidémie ayant été calmée par ce moyen, l'enfant qui avait expliqué l'ambiguïté de l'oracle reçut, en récompense, le droit de porter la toge et la prétexte. Des personnes très versées dans la connaissance de l'antiquité racontent que, lors de l'enlèvement des Sabines, une femme nommée Hersilie se trouvant auprès de sa fille, fut enlevée avec elle. Romulus l'ayant donnée pour épouse à un nommé Hostus, du Latium, homme distingué par son courage, et qui était venu se réfugier dans son asile, elle mit au monde un fils avant qu'aucune autre Sabine fût devenue mère, et lui donna le nom d'Hostus Hostilius, comme étant le premier né sur le territoire ennemi; Romulus le décora de la bulle d'or et de la prétexte. On rapporte en effet qu'ayant fait appeler les Sabines enlevées, pour leur donner des consolations, Romulus s'était engagé à accorder une illustre prérogative au fils de la première qui donnerait le jour à un citoyen romain. D'autres croient qu'on fit porter aux enfants de condition libre une bulle, sur laquelle était une figure suspendue à leur cou, afin qu'en la regardant ils se crussent déjà des hommes, si leur courage les en rendait capables; et qu'on y ajouta la robe prétexte, afin que la rougeur de la pourpre leur apprit à rougir de toute conduite indigne de leur naissance. Je viens de dire l'origine de la prétexte; j'ai ajouté quels sont les motifs pour lesquels on croit qu'elle fut attribuée à l'enfance : il me reste maintenant à expliquer, en peu de mots, comment le nom de ce vêtement est devenu un nom propre. C'était autrefois l'usage que les sénateurs fissent entrer avec eux, dans le sénat, leurs fils encore revêtus de la prétexte. Un jour qu'une affaire importante, après avoir été discutée, fut renvoyée au lendemain, on décida que personne n'en parlerait avant qu'elle eût été décrétée. La mère du jeune Papirius, lequel avait accompagné son père au sénat, interrogea son fils sur ce qui avait occupé les pères conscrits. L'enfant répond qu'il doit le taire, parce qu'il a été interdit de le dire. La mère en devient plus curieuse d'être instruite du secret de l'affaire : le silence de son fils stimule sa curiosité. Elle l'interroge donc avec plus d'empressement et d'instance. L'enfant, pressé par sa mère, prend le parti de faire un mensonge spirituel et plaisant. Il dit qu'on avait agité dans le sénat cette question : Lequel serait le plus utile à la république, ou que chaque homme fût marié à deux femmes, ou que chaque femme fût mariée à deux hommes. Dès que cette femme entend ceci, elle prend l'épouvante, sort tremblante de chez elle, et va porter la nouvelle aux autres mères de famille. Le lendemain, une grande foule de mères de famille afflue au sénat, et elles supplient en pleurant qu'on les marie chacune à deux hommes, plutôt que de donner deux d'entre elles à un seul. Les sénateurs, à mesure qu'ils arrivaient dans le lieu de leur assemblée, s'étonnaient de ce dévergondage des femmes, et ne concevaient rien à une aussi étrange pétition. Ils s'alarmaient même, comme d'un prodige, de la folle impudeur d'un sexe naturellement retenu. Le jeune Papirius fit bientôt cesser l'inquiétude publique. Il s'avance au milieu du sénat, raconte les curieuses sollicitations de sa mère, et la feinte dont il a usé à son égard. Le sénat admire la fidélité ingénieuse de l'enfant; mais il décrète que désormais les enfants n'entreront plus avec leurs pères dans le sénat, à l'exception du seul Papirius. Ensuite il accorda par un décret, à ce même enfant, le surnom honorable de Praetextatus, à raison de son habileté à savoir parler et se taire, à l'âge où l'on porte encore la prétexte. Ce surnom se joignit par la suite au nom de notre famille. Pareillement les Scipions ont reçu leur surnom de ce que Cornélius, qui servait comme de bâton à un père aveugle, de même nom que lui, fut surnommé Scipio (bâton), surnom qu'il a transmis à ses descendants. Il en est de même, Aviénus, de ton ami Messala, qui a reçu ce surnom de Valérius Maximus, l'un de ses aïeux, auquel il fut donné après qu'il eut pris Messine, l'une des principales villes de la Sicile. Au reste, il n'est pas étonnant que les surnoms soient devenus des noms, puisque souvent ils sont dérivés des noms eux-mêmes; comme, par exemple, Aemilianus d'Aemilius, Servilianus de Servilius. Eusèbe répliqua : - Messala et Scipion ont reçu, comme tu l'as raconté, leurs surnoms, l'un de son courage, et l'autre de sa piété filiale; mais les surnoms de Scropha et d'Asina, qui sont ceux d'hommes d'un rare mérite, et qui cependant sont plutôt injurieux qu'honorables, je voudrais que tu me disses d'où ils sont venus? - Praetextatus lui répondit. - Ce n'est ni par injure ni par honneur, mais par hasard, qu'ont été créés ces surnoms. Car celui d'Asina a été donné aux Cornélius, parce que le chef de cette famille ayant acheté une terre, ou marié une de ses filles, amena dans le forum, au lieu des garants légaux qui lui avaient été demandés, un âne chargé d'or; remplaçant ainsi les cautionneurs par la chose cautionnée. Voici maintenant à quelle occasion Trémellius a été surnommé Seropha. Ce Trémellius était à sa maison des champs, avec sa famille et ses enfants. La truie (scropha) d'un voisin étant venue errer chez lui, ses esclaves s'en saisissent et la tuent. Le voisin fait entourer la maison de surveillants, pourqu'on ne puisse soustraire l'animal d'aucun côté; et il somme ensuite le maître de la maison de lui restituer le quadrupède. Trémellius, qui avait été instruit par un paysan, cache le cadavre de la truie sous la couverture de la couche de sa femme, et permet ensuite la recherche au voisin. Lorsque celui-ci fut arrivé à la chambre où était le lit, Trémellius lui jura qu'il n'avait dans sa maison des champs aucune truie, si ce n'est celle, dit-il en montrant le lit, qui est étendue sous ces couvertures. C'est ce facétieux serment qui fit donner à Trémellius le surnom de Scropha. CHAPITRE VII. De l'origine et de l'antiquité des Saturnales, et, en passant, de quelques autres sujets. Pendant ces récits, un des serviteurs, celui qui était chargé d'introduire ceux qui venaient visiter le maître de la maison, annonça Évangélus, avec Dysaire, lequel passait alors pour le premier de ceux qui exerçaient à Rome l'art de guérir. Plusieurs des assistants laissèrent voir, par le mouvement de leur visage, que la survenance d'Évangélus allait troubler le calme dont ils jouissaient, et que sa présence convenait peu dans leur paisible réunion. Car c'était un railleur amer, un homme dont la langue mordante, et audacieuse au mensonge, s'inquiétait peu des inimitiés que lui attiraient les paroles offensantes qu'il lançait indistinctement contre ses amis et ses ennemis. Mais Praetextatus, qui était également doux et facile pour tout le monde, envoya au-devant d'eux afin qu'on les introduisît. Horus se trouva arriver en même temps, et entra avec eux. C'était un homme pareillement robuste de corps et d'esprit, qui, après avoir remporté un grand nombre de palmes au pugilat, s'était tourné vers les études philosophiques, et qui, ayant embrassé la secte d'Antisthène, de Cratès et de Diogène lui-même, était devenu célèbre parmi les cyniques.
Évangélus fut à peine entré, qu'il offensa l'honorable assemblée, qui se levait à son arrivée. - Est-ce le hasard, dit-il, Praetextatus, qui a rassemblé autour de toi toutes ces personnes? Ou bien est-ce pour quelque affaire importante qu'ayant besoin d'être sans témoins, vous vous êtes réunis, afin d'en traiter à votre aise? S'il en est ainsi, comme je le pense, je m'en irai, plutôt que de m'immiscer dans vos secrets. C'est le hasard seul qui m'a amené au milieu de vous, et je consentirai bien volontiers à m'en retirer. Praetextatus, malgré la douceur de son caractère et son calme inaltérable, un peu ému par cette impertinente apostrophe, lui répondit : - Si tu avais songé, Évangélus, que c'est de moi qu'il s'agissait, ou de ces personnes d'une éclatante vertu, tu n'aurais jamais soupçonné qu'il y eût entre nous un tel secret qui ne pût être connu de toi, ou même publiquement divulgué. Car je n'ai pas oublié, et je ne crois pas que personne d'entre nous ignore ce précepte sacré de la philosophie : Qu'il faut toujours parler aux hommes comme étant entendus des dieux, et aux dieux, comme si les hommes nous entendaient. La seconde partie de cet axiome consacre que nous ne devons jamais rien demander aux dieux, dont nous aurions honte d'avouer le désir devant les hommes. Quant à nous, afin de célébrer les féries sacrées, et d'éviter cependant l'ennui de l'oisiveté en occupant notre loisir, nous nous sommes rassemblés pour la journée entière, que nous devons consacrer, chacun pour sa part, à des discours instructifs. Car puisque
« aucun précepte de la religion ne défend de curer les fossés les jours de fêtes solennelles
», et que les lois divines et les lois humaines permettent « de faire baigner les brebis dans les eaux salubres des fleuves
»; pourquoi l'honneur même de la religion ne nous permettrait-il pas de penser qu'elle a voulu consacrer les jours de fêtes à l'étude sacrée des lettres? Or, puisque quelque dieu sans doute vous a réunis à nous, veuillez, si cela vous convient, en passant avec nous cette journée, partager nos repas et nos entretiens. Je me tiens assuré du consentement de tous ceux qui sont ici rassemblés. Évangélus répondit : - Survenir dans un entretien sans y avoir été appelé, il n'y a là rien d'inconvenant; mais se jeter spontanément sur un festin préparé pour autrui, Homère le blâme, même de la part d'un frère. Vois d'ailleurs si, tandis qu'un aussi grand roi qu'Agamemnon n'a reçu à sa table, sans l'avoir attendu, qu'un seul Ménélas, il n'y aurait pas de la présomption à toi de vouloir en recevoir trois à la tienne? - Alors tous les assistants, venant en aide à Praetextatus, se mirent à prier et à presser d'une manière flatteuse Évangélus, et ceux qui étaient venus avec lui, de partager avec eux le sort de la journée. Mais leurs invitations s'adressaient plus fréquemment et plus instamment à Évangélus. Cet empressement unanime l'ayant radouci, il leur dit : - Je ne crois pas que le livre de M. Varron, intitulé
« Tu ne sais pas ce que t'apporte le soir », et qui fait partie des « satyres Ménippées
», soit inconnu à aucun de vous; dans cet ouvrage, l'auteur établit cette règle : Que le nombre des convives d'un festin ne doit pas être moindre que celui des Grâces, ni plus élevé que celui des Muses. Ici, déduisez le roi du festin, je vois que vous êtes le même nombre que les Muses. Pourquoi cherchez-vous donc à ajouter â ce nombre parfait? - Praetextatus lui répondit : Nous retirerons de votre présence cet avantage, d'égaler à la fois le nombre des Muses et celui des Grâces, qu'il est juste de réunir à la fête du premier de tous les dieux. Il m'est permis de vous découvrir, non cette origine des Saturnales qui se rapporte à la nature secrète de la divinité, maïs celle qui est mêlée à des traits fabuleux, ou celle que les physiciens enseignent publiquement. Car, pour les explications occultes et qui découlent de la source pure de la vérité, il n'est pas permis de les raconter, même au milieu des fêtes sacrées : que si quelqu'un en obtient la connaissance, ce n'est qu'à la condition de les tenir ensevelies au fond de sa conscience. Voici donc, de tout ce qu'il est permis de faire connaître, les détails que notre ami Horus pourra parcourir avec moi. Janus régna sur ce pays qu'on appelle maintenant l'Italie; et, selon le témoignage d'Hygin, qui suit en cela Protarchus Trallianus, il partagea son pouvoir sur cette région avec Camèse, qui, comme lui, en était originaire; en telle sorte que la contrée prit le nom de Camésène, et la ville le nom de Janicule. Dans la suite, la puissance royale resta au seul Janus, qu'on croit avoir eu deux visages, de manière à voir ce qui se passait devant et derrière lui; ce qui certainement doit être interprété par la prudence et l'habileté de ce roi, qui connaissait le passé et prévoyait l'avenir; de la même manière que les déesses Antevorta et Postvorta, que les Romains honorent comme les fidèles compagnes de la divinité. Or Janus ayant donné l'hospitalité à Saturne, qu'un vaisseau amena dans son pays, et ayant appris de lui l'art de l'agriculture et celui de perfectionner les aliments, qui étaient grossiers et sauvages avant que l'on connût l'usage des productions de la terre, partagea avec lui la couronne. Janus fut aussi le premier qui frappa des monnaies de cuivre; et il témoigna dans cette institution un tel respect pour Saturne, qu'il fit frapper d'un côté un navire, parce que Saturne était arrivé monté sur un navire, et de l'autre l'effigie de la tête du dieu, pour transmettre sa mémoire à la postérité. On trouve une preuve de l'authenticité de cette empreinte de la monnaie de cuivre, dans cette espèce de jeu de hasard où les enfants jettent un denier en l'air, en disant : « Tête ou vaisseau ». On s'accorde à dire que Saturne et Janus régnèrent en paix, ensemble, et qu'ils bâtirent en commun, dans le même pays, deux villes voisines; ce qui est non seulement établi par le témoignage de Virgile, qui dit : « L'une fut nommée Janicule, et l'autre Saturnia » mais encore confirmé par la postérité, qui consacra à ces deux personnages deux mois consécutifs, décembre à Saturne, et janvier, à qui l'on donna le nom de Janus. Saturne ayant tout à coup disparu, Janus imagina de lui faire rendre les plus grands honneurs. Il donna d'abord à la contrée sur laquelle il régnait le nom de Saturnie; puis il consacra à Saturne, comme à un dieu, un autel, et des fêtes qu'il nomma Saturnales. C'est depuis ces siècles reculés que les Saturnales précèdent la fondation de Rome. Janus ordonna donc que Saturne fût honoré d'un culte religieux, comme ayant amélioré le sort de la vie. La statue de ce dieu est distinguée par une faux, que Janus lui donna comme l'emblème de la moisson. On lui attribue l'invention de la greffe, l'éducation des arbres fruitiers, et toutes les pratiques d'agriculture de ce genre. Les Cyréniens, qui regardent Saturne comme l'inventeur de l'usage d'extraire le miel et de cultiver les fruits, célèbrent son culte en se couronnant de jeunes branches de figuier, et en s'envoyant mutuellement des gâteaux. Les Romains l'appellent Sterculus, parce qu'il a le premier fertilisé les champs par le moyen du fumier. Les années de son règne passent pour avoir été très fortunées, soit à raison de l'abondance de toutes choses, soit parce que les hommes n'étaient point encore distingués par les conditions de liberté et d'esclavage; ce qu'on peut regarder comme l'origine de l'usage où l'on est, pendant les Saturnales, d'accorder toute licence aux esclaves. D'autres racontent ainsi l'origine des Saturnales. Ceux qu'Hercule avait délaissés en Italie, en punition, comme le disent les uns, de ce qu'ils n'avaient pas soigneusement gardé ses troupeaux, ou, comme d'autres le rapportent, dans le dessein de laisser des défenseurs à son autel et à son temple contre les incursions des étrangers, se voyant infestés de voleurs, se retirèrent sur une colline élevée, où ils prirent le nom de Saturniens, de celui que portait déjà la colline. S'étant aperçus qu'ils étaient protégés en ce lieu par le nom du dieu et par le respect qu'on lui gardait, ils instituèrent les Saturnales, afin, dit-on, d'inspirer, par la célébration de ces fêtes, aux esprits grossiers de leurs voisins, une plus grande vénération pour le dieu. Je n'ignore pas non plus cette autre origine qu'on assigne aux Saturnales, et que rapporte Varron, savoir : que les Pélasges, chassés de leurs foyers, errèrent en diverses contrées, et se réunirent presque tous à Dodone, où, incertains du lieu dans lequel ils devaient se fixer, ils reçurent de l'oracle cette réponse :
Στείχετε μαιόμενοι
Σικελῶν Σατούρνιον αἶαν Allez chercher la terre des Siciliens, consacrée à Saturne et à Kotyla des Aborigènes, où flotte une île; et quand vous en aurez pris possession, offrez la dîme à Phébus, offrez des têtes à Adès, et à son père des hommes ( φῶτα). Ils acceptèrent ce sort; et après avoir longtemps erré, ils abordèrent dans le Latium, et découvrirent une île née dans le lac Cutyliensis. Ce fut d'abord une large étendue de gazon, ou plutôt une alluvion de marais, coagulée par la réunion de broussailles et d'arbres qui, agglomérés ensemble et enlacés au hasard, erraient battus par les flots; de la même sorte qu'on peut le croire de l'île de Délos, qui flottait sur les mers, quoique couverte de montagnes élevées et de vastes plaines. Ayant donc aperçu ce prodige, les Pélasges reconnurent le pays qui leur avait été prédit; ils dépouillèrent les habitants de la Sicile, s'emparèrent de leur pays; et, après avoir consacré la dixième partie de leur butin à Apollon, conformément à sa réponse, ils élevèrent à Dis (Pluton) un petit temple, à Saturne un autel, et la fête de cette fondation fut appelée les Saturnales. On rapporte qu'ils crurent longtemps honorer Dis en lui offrant des têtes d'hommes, et Saturne en lui offrant des victimes humaines, à cause de ces mots de l'oracle : Καί κεφαλὰς Ἅιδῃ, καὶ τῷ πατρὶ πέμπετε φῶτα, Offrez des têtes à Adès, et à son père des hommes, (φῶτα).
Mais Hercule, passant par l'Italie en ramenant le troupeau de Géryon, persuada à leurs descendants de changer ces sacrifices funestes en d'autres plus propices, en offrant à Pluton, non des têtes d'hommes, mais de petits simulacres de têtes humaines, et en honorant les autels de Saturne, non par des sacrifices humains, mais en y allumant des flambeaux; attendu que le mot
φῶτα signifie non seulement homme, mais aussi flambeau. De là vint la coutume de s'envoyer, pendant les Saturnales, des flambeaux de cire.
Maxima pars Graium Saturno et maxime Athenae Une très grande partie des Grecs, et principalement les Athéniens, célèbrent en l'honneur de Saturne des fêtes qu'ils appellent Cronia. Ils célèbrent ces jours à la ville et à la campagne, par de joyeux festins, dans lesquels chacun sert ses esclaves. Nous faisons de même; et c'est d'eux que nous est venue la coutume que les maîtres, en ce jour, mangent avec les esclaves.
CHAPITRE VIII. Du temple de Saturne; des attributs du temple et de la statue du dieu. Comment il faut entendre les choses fabuleuses qu'on raconte de ce dieu. Il reste maintenant quelque chose à dire du temple même de Saturne. J'ai lu que Tullus Hostilius, ayant triomphé deux fois des Albins et une fois des Sabins, consacra, par suite d'un voeu, un temple à Saturne, et que c'est alors, pour la première fois, que furent instituées à Rome les Saturnales. Cépendant Varron, dans son sixième livre, qui traite des édifices sacrés, dit que ce fut le roi L. Tarquin qui passa un marché pour la construction d'un temple de Saturne dans le forum, et que le dictateur T. Largius le consacra pendant les Saturnales. Je n'oublie pas non plus ce que dit Gellius, que le sénat décréta un temple à Saturne; et que L. Furius, tribun militaire, fut chargé de l'exécution. Ce temple a un autel, et au-devant un lieu de réunion pour le sénat. On y sacrifie la tête découverte, selon le rite grec, parce qu'on pense que cela fut ainsi pratiqué, dès le principe, par les Pélasges, et ensuite par Hercule. Les Romains voulurent que le temple de Saturne fût le dépôt du trésor public, parce qu'on raconte que, tout le temps que Saturne habita l'Italie, aucun vol ne fut commis dans ces contrées; ou bien parce que, sous lui, il n'existait point encore de propriété privée.
Nec signare solum aut partiri limite campum Il n'était permis, ni de marquer les champs, ni de les diviser par des limites : on prenait au milieu du terrain. Voilà pourquoi on déposa le trésor du peuple chez celui sous lequel tout avait été commun à tous. J'ajouterai qu'on posait sur le faîte des temples de Saturne des Tritons, la trompette en bouche; parce que, depuis son époque jusqu'à la nôtre, l'histoire est claire et comme parlante; tandis qu'elle était auparavant muette, obscure et mal connue; ce qui est figuré par la queue des tritons, plongée et cachée dans l'eau. Verrius Flaccus dit qu'il ignore pourquoi Saturne est représenté dans des entraves. Voici la raison que m'en donne Apollodore. Il dit que Saturne est enchaîné durant l'année, d'un lien de laine, qu'on délie le jour de sa fête, au mois de décembre, où nous nous trouvons; et que de là est venu le proverbe que : « les dieux ont les pieds de laine ». Cette allégorie désigne le foetus, qui, animé dans le sein de la mère, où il est retenu par les doux liens de la nature, grandit jusqu'au dixième mois, qu'il naît à la lumière. Κρόνος (Saturne), et χρόνος (le temps), ne sont qu'un même dieu. Autant les mythologues enveloppent Saturne de fictions, autant les physiciens cherchent à ramener son histoire à une certaine vraisem blance. Ainsi, disent-ils, Saturne ayant coupé les parties naturelles de son père Coelus, et les ayant jetées dans la mer, Vénus en fut procréée, qui, du nom de l'écume dont elle fut formée, prit le nom d'Aphrodite; et voici leur interprétation : Lorsque tout était chaos, le temps n'existait point encore. Car le temps est une mesure, prise des révolutions du ciel; donc le temps est né du ciel; donc c'est du ciel qu'est né Κρόνος (Saturne), qui, ainsi que nous l'avons dit, est le même que χρόνος (le temps) : et comme les divers principes de tout ce qui a dû être formé après le ciel découlaient du ciel lui-même, et que les divers éléments qui composent l'universalité du monde découlaient de ces principes, sitôt que le monde fut parfaitement terminé dans l'ensemble de ses parties et dans chacun de ses membres, le moment arriva où les principes générateurs des éléments durent cesser de découler du ciel, car la création de ces éléments était désormais accomplie. Depuis lors, pour perpétuer sans cesse la propagation des animaux, la faculté d'engendrer par le fluide fut transportée à l'action vénérienne; en sorte que, de ce moment, tous les êtres vivants furent produits par le coït du mâle avec la femelle. A raison de la fable de l'amputation des parties naturelles, nos physiciens donnèrent au dieu le nom de Saturnus, pour Sathimus, dérivant de σάθη, qui signifie le membre viril. On croit que de là aussi vient le nom des Satyres, pour Sathimni, à cause que les Satyres sont enclins à la lubricité. Quelquesuns pensent que l'on donne une faux à Saturne, parce que le temps coupe, tranche et moissonne tout. On dit que Saturne est dans l'usage de dévorer ses enfants, et de les vomir ensuite. C'est encore afin de désigner qu'il est le temps, par lequel toutes choses sont tour à tour produites et anéanties, pour renaître ensuite de nouveau. Lorsqu'on dit que Saturne a été chassé par son fils, qu'est-ce que cela signifie, sinon que les temps qui viennent de s'écouler sont refoulés par ceux qui leur succèdent? On dit qu'il est lié, parce que les diverses portions du temps sont unies ensemble par les lois régulières de la nature; ou bien parce que la substance des fruits est formée de noeuds et de fibres enlacés. Enfin, la fable veut que sa faux soit tombée en Sicile, parce que cette contrée est très fertile. CHAPITRE IX. Du dieu Janus, de ses divers noms, et de sa puissance. Nous avons dit que Janus régna avec Saturne, et nous avons déjà rapporté tout ce que les mythologues et les physiciens pensent touchant Saturne: disons maintenant ce qu'ils enseignent de Janus. Les mythologues racontent que, sous son règne, chaque maison fut habitée par la religion et par la vertu; et que, pour cette raison, l'on décerna à Janus les honneurs divins; et l'on voulut, pour reconnaître ses mérites, que l'entrée et l'issue des maisons lui fussent consacrées. Xénon, dans le premier livre de son Italicon, rapporte que Janus fut le premier qui éleva en Italie des temples aux dieux, et qui institua des rites sacrés ce qui lui valut d'être invoqué au commencement de tous les sacrifices. Quelques-uns pensent qu'on lui attribue deux visages, parce qu'il connut les choses passées et prévit les choses futures. Mais les physiciens établissent sa divinité sur des bases d'une plus haute importance: car il en est qui disent que Janus est le même à la fois qu'Apollon et Diane, et que ces deux divinités sont voilées sous son seul nom. En effet, comme le rapporte Nigidius, les Grecs honorent Apollon sous le nom de Θυραῖος (Thyréen), dont ils dressent les autels devant leurs portes, pour montrer qu'il préside aux entrées et aux issues. Ce même Apollon est encore appelé chez eux Agyieus, c'est-à-dire celui qui préside aux rues des villes; car ils appellent ἀγυιά les rues qui sont dans la circonférence de l'enceinte des villes. Les Grecs reconnaissent aussi Diane, sous le nom de Trivia, pour la divinité des divers chemins. Chez nous le nom de Janus indique qu'il est aussi le dieu des portes, puisque son nom latin est l'équivalent du mot grec θυραῖος mais on le représente avec une clef et une baguette, comme étant à la fois le gardien des portes et le guide des routes. Nigidius a dit expressément qu'Apollon est Janus et Diane, Jana, au nom de laquelle l'on a ajouté la lettre D, qu'on met souvent par euphonie devant l'i ; comme dans reditur, redhibetur, redintegratur, et autres mots semblables. D'autres prétendent démontrer que Janus est le soleil; on lui donne deux visages, parce que les deux portes du ciel sont soumises à son pouvoir, et qu'il ouvre le jour en se levant et le ferme en se couchant. On commence d'abord par l'invoquer toutes les fois qu'on sacrifie à quelque autre dieu; afin de s'ouvrir, par son moyen, l'accès auprès du dieu auquel on offre le sacrifice, et pour qu'il lui transmette, en les faisant pour ainsi dire passer par ses portes, les prières des suppliants. Suivant la même opinion, sa statue est souvent représentée tenant de la main droite le nombre de 300, et de la gauche celui de 65, pour désigner la mesure de l'année; ce qui est la principale action du soleil. D'autres veulent que Janus soit le monde, c'est-à-dire le ciel, et que le nom de Janus vienne du mot eundo (allant), parce que le monde va toujours roulant sur lui-même, sous sa forme de globe. Ainsi Cornificius, dans son troisième livre des Étymologies, dit : « Cicéron l'appelle, non Janus, mais Eanus, dérivant de eundo. De là vient aussi que les Phéniciens l'ont représenté dans leurs temples sous la figure d'un dragon roulé en cercle, et dévorant sa queue; pour désigner que le monde s'alimente de lui-même, et se replie sur lui-même. Nous avons un Janus regardant vers les quatre parties du monde; telle est la statue apportée de Falère. Gavius Bassus, dans son traité des Dieux, dit qu'on représente Janus avec deux visages, comme étant le portier du ciel et de l'enfer; et avec quatre, comme remplissant tous les climats de sa majesté. Il est célébré dans les très anciens chants des Saliens, comme le dieu des dieux. Marcus Messala, collègue, dans le consulat, de Cn. Domitius, et qui fut augure pendant cinquante cinq ans, parle ainsi de Janus : « Celui qui a créé toutes choses, et qui les gouverne toutes, a combiné ensemble l'eau et la terre, pesantes par leur nature, et dont l'impulsion les précipite en bas, avec l'air et le feu, substances légères et qui s'échappent vers l'immensité d'en haut, en les enveloppant du ciel, dont la pression supérieure a relié ensemble ces deux forces contraires ». Dans nos cérémonies sacrées, nous invoquons aussi Janus-Géminus (à deux faces), Janus père, Janus Junoniùs, Janus Consivius, Janus Quirinus, Janus Patulcius et Clusivius. J'ai dit plus haut pourquoi nous l'invoquons sous le nom de Géminus. Nous l'invoquons sous le nom de Père, comme étant le dieu des dieux; sous celui de Junonius, comme présidant non seulement au commencement de janvier, mais encore au commencement de tous les mois dont les calendes sont dédiées à Junon. Aussi Varron, dans le cinquième livre Des choses divines, dit qu'il y a douze autels dediés à Janus, pour chacun des douze mois. Nous l'appelons Consivius, de conserendo (ensemençant), par rapport à la propagation du genre humain, dont Janus est l'auteur; Quirinus, comme dieu de la guerre, nom dérivé de celui de la lance que les Sabins appellent curis; Patuléius et Clusivius, parce que les portes de son temple sont ouvertes pendant la guerre et fermées pendant la paix. Voici comment on raconte l'origine de cette coutume. Pendant la guerre contre les Sabins, à l'occasion de l'enlèvement de leurs filles, les Romains s'étaient hâtés de fermer la porte qui était au pied de la colline Viminale (à laquelle l'événement qui suivit fit donner le nom de Janicule), parce que les ennemis s'y précipitaient: mais à peine fut-elle fermée, qu'elle s'ouvrit bientôt d'elle-même; ce qui survint une seconde et une troisième fois. Les Romains, voyant qu'ils ne pouvaient la fermer, restèrent en armes et en grand nombre sur le seuil de la porte pour la garder, tandis qu'un combat très vif avait lieu d'un autre côté. Tout à coup, le bruit se répand que Tatius a mis nos armées en fuite. Les Romains qui gardaient la porte s'enfuient épouvantés; mais lorsque les Sabins étaient prêts à faire irruption par la porte ouverte, on raconte que, par cette porte, il sortit du temple de Janus des torrents d'eau jaillissant avec une grande force, et que plusieurs groupes ennemis périrent ou brûlés par l'eau, qui était bouillante, ou engloutis par eon impétuosité. En raison de cet événement, il fut établi qu'en temps de guerre les portes du temple de Janus seraient ouvertes, comme pour attendre ce dieu secourable à Rome. Voilà tout sur Janus. CHAPITRE X. Quel jour il fut en usage de célébrer les Saturnales: on ne les a d'abord célébrées que durant un seul jour, mais ensuite durant plusieurs jours.
Maintenant revenons aux Saturnales. La religion défend de commencer la guerre durant ces fêtes; et on ne pourrait, sans expiation, supplicier en ces jours un criminel. Au temps de nos ancêtres, les Saturnales furent limitées à un jour, qui était le 14 des calendes de janvier; mais depuis que C. César eut ajouté deux jours à ce mois, on commença à les célébrer dès le 16. Il arriva de là que le commun des gens ne se trouvait pas fixé sur le jour précis des Saturnales. Les uns les célébraient suivant l'addition de César, les autres suivant l'ancien usage; ce qui les faisait prolonger durant plusieurs jours. C'était d'ailleurs une opinion reçue chez les anciens, que les Saturnales duraient sept jours; si toutefois il est permis de qualifier de simple opinion ce qui est appuyé sur l'autorité des meilleurs auteurs. En effet, Novius, auteur très estimé d'Atellanes dit :
« Les sept jours des Saturnales, longtemps attendus, arrivent enfin. » On raconte que, sous le règne d'Ancus, le gardien du temple d'Hercule, se trouvant oisif durant ces féries, provoqua le dieu à jouer aux essères, lui-même tenant les deux mains, sous la condition que celui qui perdrait payerait les frais d'un souper et d'une courtisane. Hercule ayant gagné, le gardien du temple y fit renfermer, avec un souper, Acca Larentia, célèbre courtisane de ce temps-là. Le lendemain, cette femme répandit le bruit qu'après avoir couché avec le dieu, elle en avait reçu pour récompense l'avis de ne point mépriser la première occasion qui s'offrirait à elle en rentrant dans sa maison. Or, il arriva que, peu après sa sortie du temple, Carucius, épris de sa beauté, l'appela. Elle se rendit à ses désirs, et il l'épousa. A la mort de son mari, Acca étant entrée en possession de ses biens, institua le peuple romain son héritier, après son décès. Pour ce motif, Ancus la fit ensevelir dans le Vélabre, lieu très notable de la ville, où l'on institua un sacrifice solennel, qu'un flamine offrait aux dieux mânes d'Acca. Le jour de ce sacrifice fut férié en l'honneur de Jupiter, parce que les anciens crurent que les âmes émanent de Jupiter, et qu'elles reviennent à lui après la mort. Caton dit que Larentia s'étant enrichie au métier de courtisane, laissa après son décès, au peuple romain, les champs appelés Turax, Semurium, Lutirium, Solinium, et qu'à cause de cela elle fut honorée d'un tombeau magnifique et d'une cérémonie funèbre annuelle. Macer Licinius, dans le premier livre de ses Histoires, affirme qu'Acca Larentia, femme de Faustulus, fut nourrice de Rémus et de Romulus; que, sous le règne de Romulus, elle fut mariée à un certain Carucius, riche Toscan, dont elle hérita, et qu'elle laissa dans la suite ce patrimoine à Romulus, qu'elle avait élevé, et dont la piété institua en son honneur une cérémonie funèbre et un jour de fête. De tout ce qui vient d'être dit, l'on peut conclure que les Saturnales n'étaient célébrées que pendant un jour, et que ce jour est le 14 des calendes de janvier, durant lequel, au milieu, d'un festin dréssé dans le temple de Saturne, on proclamait les Saturnales. Ce même jour, qui fut jadis consacré à la fois à Saturne et à Ops, est maintenant entre les jours des Saturnales, spécialement consacré aux Opalies. La déesse Ops était regardée. comme l'épouse de Saturne: l'on célèbre ensemble, dans ce mois-ci, les Saturnales et les Opalies, parce que Saturne et son épouse étaient considérés comme ceux qui les premiers avaient su obtenir les grains de la terre et les fruits des arbres. C'est pourquoi, après qu'ils ont recueilli tous les divers produits des champs, les hommes célèbrent le culte de ces divinités comme étant les auteurs des premières améliorations de la vie, et qui suivant certains témoignages, ne sont autres que le Ciel et la Terre. Saturne ainsi appelé de satus (génération), dont le ciel est le principe; et Ops, de la terre, par l'assistance (ope) de laquelle s'obtiennent les aliments de la vie humaine; ou bien du mot opus (travail), par le moyen duquel naissent les fruits des arbres et les grains de la terre. On offre des veaux à cette déesse assis et touchant la terre, pour montrer que la terre est une mère que les mortels doivent chérir. Philochore, dit que Cécrops fut le premier qui éleva dans l'Attique un autel à Saturne et à Ops, qu'il les honora comme étant Jupiter et la Terre, et qu'il établit que, le jour de leur fête, les pères de famille mangeraient des fruits et des grains de la terre, par eux récoltés, ensemble avec les esclaves qui auraient partagé avec eux les fatigues des travaux de l'agriculture. Car le dieu agrée le culte que lui rendent les esclaves, en considération de leurs travaux. C'est par suite de cette origine étrangère que nous sacrifions à ce dieu la tête découverte. Je crois avoir prouvé plus que suffisamment qu'on n'était dans l'usage de célébrer les Saturnales que durant un seul jour, qui était le 14 des calendes de janvier. Dans la suite, elles furent prolongées durant trois jours, d'abord à raison de ceux que César ajouta à ce même mois, ensuite en vertu d'un édit d'Auguste, qui déclara féries les trois jours des Saturnales. Elles commencent donc le 16 des calendes de janvier, et finissent le 14, qui était primitivement leur jour unique. Mais la célébration de la fête des Sigillaires leur étant adjointe, l'allégresse religieuse et le concours du peuple prolongea les Saturnales durant sept jours. CHAPITRE XI. Qu'il ne faut point mépriser la condition des esclaves, et parce que les dieux prennent soin d'eux, et parce qu'il est certain que plusieurs d'entre eux ont été fidèles, prévoyants, courageux, et même philosophes ; quelle a été l'origine des Sigillaires. Je ne puis pas supporter, dit alors Évangélus, que notre ami Praetextatus, pour faire briller son esprit et démontrer sa faconde, ait prétendu tout à l'heure honorer quelque dieu en faisant manger les esclaves avec les maîtres; comme si les dieux s'inquiétaient des esclaves, ou comme si aucune personne de sens voulût souffrir chez elle la honte d'une aussi ignoble société. Il prétend aussi mettre au nombre des pratiques religieuses les Sigillaires, ces petites figures de terre dont s'amusent les plus jeunes enfants. Ne serait-il donc jamais permis de douter des superstitions qu'il mêle à la religion, parce qu'il est réputé le prince des sciences religieuses? - A ces paroles, tous furent saisis d'indignation. Mais Praetextatus souriant répliqua : Je veux, Évangélus, que tu m'estimes un homme superstitieux et indigne de toute croyance, si de solides raisons ne te démontrent la certitude de mes deux assertions. Et, pour parler d'abord des esclaves, est-ce plaisanterie, ou bien penses-tu sérieusement qu'il y ait une espèce d'hommes que les dieux immortels ne jugent pas dignes de leur providence et de leurs soins? ou bien, par hasard, voudrais-tu ne pas |