Anthologie grecque
ÉPIGRAMMES DESCRIPTIVES.
(Édition de Jacobs, t. II, p. 5; de Tauchnitz,1 t. II, p. 58,)
I. POLYEN. - Une biche venait de mettre bas, lorsqu'une affreuse vipère lui piqua sa mamelle gonflée de lait. Le petit de la biche téta le bout de la mamelle infectée par le venin, et de la blessure mortelle suça un lait amer et empoisonné. La biche et le faon échangèrent entre eux la mort : à l'instant même, par un sort impitoyable, la mamelle enleva au faon le bienfait de la vie qu'il devait au sein maternel.
2. TIRÉRIUS ILLUSTRIUS. - Une biche venait d'avoir un faon,
lorsqu'une vipère infecta de son venin mortel les mamelles gonflées de lait. Le petit, en suçant le lait empoisonné, but la mort, et sauva sa mère.
3. ANTIPATER OU PLATON. - Pauvre
noyer (001), planté sur le bord du chemin, les enfants qui passent se font un jeu de me lancer des pierres et de me frapper comme un but. Toutes mes branches ont été brisées, celles surtout qui avaient le plus de noix. A quoi sert aux arbres leur fécondité
? Assurément, c'est pour mon malheur et ma honte que j'étais tout couvert de fruits.
4. CYLLÉNIUS. - Naguère dans les halliers, moi poirier sauvage, l'arbre des solitudes où paissent les hôtes des forêts, je ne portais que des fruits bâtards ; maintenant je me couvre de fruits doux et savoureux, et mes rameaux fléchissent sous un poids qui n'est pas le mien. Bien des remerciements pour ta peine, jardinier ! Grâce à toi, me voilà inscrit, poirier sauvage, parmi les arbres qui portent de bons fruits.
5. PALLADAS. - Ce poirier est l'oeuvre charmante de mes mains. Dans la saison de l'été, sur son écorce en sève j'ai attaché un germe (002), et le rejeton enraciné sur l'arbre en a, par une incision, changé le fruit. En bas, c'est encore un sauvageon ; par le haut, c'est un poirier parfumé.
6. LE MÊME. - Je n'étais qu'un sauvageon ; par tes soins, par l'insertion d'un germe sous mon écorce, tu m'as changé en un poirier aux fruits délicieux. Je t'apporte le prix de ton bienfait.
7. POLYEN. - Quoique les bruyantes prières de ceux qui t'implorent avec crainte ou te remercient avec reconnaissance remplissent toujours tes oreilles, Jupiter, protecteur du sol sacré de Corcyre, écoute-moi cependant, et exauçant des voeux que j'accomplirai, permets que je trouve enfin le terme de mes voyages, que je vive dans ma patrie, et que je m'y repose de mes longues fatigues.
8. LE MÊME. -Tandis que nous nous berçons d'espérances, le temps s'écoule à notre insu, et la dernière aurore vient couper court à tous nos projets.
9. LE MÊME. - Souvent à mes prières tu as accordé, puissant Jupiter, une heureuse navigation ; sois encore mon sauveur, ramène-moi au port du salut et du repos. La maison, la patrie voilà le charme, le bonheur de la vie ; tout le reste n'est pour l'homme qu'une source de soucis et de peines.
10. ANTIPATER. - Un jour, sur une roche de la mer s'étendit un polype, qui, pour les sécher au soleil, développa ses pattes et ses membranes. Sa peau n'avait pas encore pris la couleur de la pierre ; aussi un aigle aux regards perçants le vit du haut des airs, et l'enleva. Mais l'oiseau, enveloppé dans les cirrhes du polype, tomba dans la mer, le malheureux, et perdit du même coup et sa proie et la vie.
11. PHILIPPE OU ISIDORE. - L'un était privé de l'usage de ses jambes, l'autre de l'usage de ses yeux ; mais tous les deux ils se gratifièrent réciproquement de ce que la fortune leur avait ôté. L'aveugle, en effet, chargeant sur ses épaules le boiteux, marchait guidé par sa voix, droit son chemin. La dure et ingénieuse nécessité leur avait appris à se faire part mutuellement de tout ce qui leur manquait, et de cette manière à se compléter l'un l'autre.
12. LÉONIDAS. - Un mendiant aveugle chargea sur ses épaules un boiteux, voyant en retour par les yeux d'autrui. Chacun d'eux était incomplet, mais le prêt mutuel de ce qui manquait à chacun, leur procura l'ensemble harmonieux d'un homme entier.
13. PLATON LE JEUNE. - Un aveugle portait sur son dos un boiteux , lui prêtant des pieds , empruntant ses yeux. Tous deux étaient estropiés et mendiants, l'un aveugle, l'autre boiteux ; mais l'un était l'auxiliaire de l'autre, car l'aveugle avait sur ses épaules le boiteux, et, grâce aux yeux du boiteux, il allait droit son chemin. Tous deux ils parvenaient à faire un ensemble complet ; car, ce qui manquait à chacun d'eux pour faire un tout, ils se l'empruntaient l'un à l'autre.
14. ANTIPHILE DE BYZANCE. - Phédon aperçut un polype qui, par une manoeuvre cachée, naviguait dans les bas-fonds du rivage. L'ayant rapidement saisi, il le jeta à terre avant qu'il eût le temps d'attacher à son bras des cirrhes nombreuses et mordantes. Lancé sur un buisson où s'était blotti un lièvre craintif, le polype enlaça les pattes de l'animal en s'y entortillant, et le prit étant pris lui-mème. C'est ainsi, vieux pêcheur, que tu as eu une double proie de terre et de mer, proie sur laquelle tu ne comptais guère.
15. ANONYME. - Ami, toi qui cherches du feu pour allumer cette belle lampe de nuit, approche, allume-la au feu de mon coeur ; car il brûle au dedans et lance des jets de flamme.
16. MÉLÉAGRE. - Il y a trois Grâces, il y a trois Heures (003), vierges aimables ; et moi, trois désirs de femme me harcèlent et m'égarent. Est-ce donc qu'Amour m'a tiré trois flèches, comme pour blesser en moi, non pas un seul coeur, mais trois coeurs ?
17. GERMANICUS CÉSAR. - Un jour, du haut d'une falaise un lièvre s'élança dans la mer, ayant voulu se dérober à la dent cruelle d'un chien. Mais il n'échappa pas ainsi à son mauvais sort, car un chien de mer le saisit et l'étrangla. Du feu, comme dit le proverbe, tu es tombé dans la flamme. C'est que sans doute la destinée, et sur la terre et dans les flots, te réservait pour pâture à des chiens.
18. LE MÊME. - J'échappe à un chien, un autre chien me happe. A cela quoi d'étrange ? Les chiens de mer, les chiens de terre , me poursuivent d'une égale haine. Lièvres, ayez donc l'air pour refuge, et encore redouté-je pour vous le ciel ; lui aussi a parmi les constellations un chien.
19. ARCHIAS. - Le coursier qui autrefois, digne de son nom d'aigle, éclipsait tous ses rivaux, qui devançait le vol des vents ailés, dont les jambes étaient parées de bandelettes triomphantes, que Pytho, célèbre par son oracle, que Némée, la nourrice du lion terrible, que Pise et l'Isthme au double rivage ont honoré de leurs couronnes, maintenant enchaîné par le cou à un carcan en guise de frein, broie (004) les épis de Cérès sous une rude pierre qu'il traîne. Son sort est semblable à celui d'Hercule : ce demi-dieu, après avoir accompli de nombreux exploits, n'a-t-il pas subi le joug de l'esclavage (005) ?
20. LE MÊME. - Maître (006), je fus autrefois couronné sur les bords de l'Alphée ; deux fois on m'a proclamé vainqueur près de la fontaine de Castalie ; autrefois, à Némée et dans l'Isthme, je fus salué par des cris de triomphe ; autrefois je courais aussi vite que les vents ailés. Maintenant que je suis vieux, voici qu'on me fait tourner la pierre ronde de Nisyre (007), ô honte pour mes couronnes ! à coups de fouet dans un manège.
21. ANONYME. - Thessalie, si fière de tes coursiers, un de tes fils, Pégase t'adresse une plainte. Quelle injuste fin termine ma carrière ! Moi qui, dans l'Isthme et à Pytho, ai joui des honneurs du triomphe, moi qu'on a conduit au temple du Jupiter Néméen et couronné du laurier olympique, maintenant je traîne la pierre lourde et ronde de Nisyre, écrasant le grain des épis de Cérès.
22. PHILIPPE. - Une génisse pleine, victime destinée à la fille de Latone, se tenait près d'un autel où les prêtres prodiguaient l'encens ; tout à coup et fort à propos, les douleurs de la maternité devancèrent le coup fatal, et on la renvoya au troupeau pour y mettre bas en liberté. La déesse qui préside aux accouchements ne trouvait pas juste, en effet, de laisser périr une mère dans l'état où elle l'assiste et la protège.
23. ANTIPATER. - Le laboureur Archippe, atteint d'une maladie mortelle et prêt à descendre chez Pluton, dit à ses fils : "Mes enfants, aimez toujours la pioche et la charrue, gardez-vous de préférer les fatigues de la mer et le funeste métier de matelot. Autant une mère est plus douce qu'une marâtre, autant la terre est plus digne de vos affections que l'Océan."
24. LÉONIDAS. - Le soleil, en s'avançant sur son char de flamme, fait disparaître les étoiles et le disque sacré de la lune ; de même les poètes s'éclipsent en foule devant Homère, l'astre éclatant de la poésie.
25. LE MÊME. - Cet ouvrage est du savant Aratus, qui, avec un génie sublime, a décrit le cours des astres, les étoiles fixes et les planètes, et enchaîné dans des cercles le ciel mobile et radieux. Qu'il soit loué, l'auteur de cette oeuvre immense, qu'il soit regardé comme le premier après Jupiter, lui qui a donné aux astres un nouvel éclat !
26. ANTIPATER. - L'Hélicon et la montage de Piérie en Macédoine ont nourri d'hymnes et de chants ces femmes aux voix divines, Praxille, Myro, l'éloquente Anyté, et l'Homère de son sexe, Sapho, la gloire et l'ornement de Lesbos aux belles femmes, Érinne, la glorieuse Télésilla, et toi, Corinne, qui as chanté le bouclier de la belliqueuse Minerve, Nossis aux accents efféminés, Myrtis dont les chants sont si doux, toutes ayant composé des Pages immortelles. Le ciel a les neuf Muses ; mais la terre a produit ces neuf femmes pour les éternelles délices des mortels.
27. ARCHIAS ou PARMÉNION. - En silence ou en m'invoquant passe devant moi Écho, qui parle et ne parle pas : je répète ce que j'entends. Oui, je te renverrai le mot que tu auras dit, et à ton silence je répondrai par le silence. Est-il une langue plus loyale que la mienne ?
28. POMPÉE OU MARCUS JEUNE. - Quoique je ne sois plus ici qu'un monceau de poussière, moi Mycènes, quoique je sois devenue aussi obscure que le moindre rocher, quiconque aura vu la célèbre cité d'Ilus dont j'ai foulé aux pieds les remparts, et les palais de Priam dont j'ai enlevé les trésors, reconnaîtra par là combien je fus autrefois forte et puissante. Mais, si l'âge et le temps m'ont accablée de leurs outrages, je m'en console en pensant au témoignage et aux beaux vers du chantre de Méonie.
29. ANTIPHILE. - Audace qui as créé la marine (oui , c'est toi qui as exploré les routes de la mer et aiguillonné les âmes par l'appât du gain), quel bois fragile et trompeur tu façonnes et lances sur les flots ! quel bénéfice chanceux tu montres aux hommes en échange de leur vie ! On était vraiment dans l'âge d'or, alors que, du rivage et de loin, on regardait la mer comme le royaume de Pluton.
30. ZÉLOTUS ou BASSUS. - Moi pin, j'ai été sur la terre brisé par le vent. Pourquoi lancez-vous à la mer un arbre qui a fait naufrage avant de braver les flots ?
31. ANONYME. - Charpentiers, comment confiez-vous à la mer un pin que le Notus a déraciné et précipité de la montagne ? Vaisseau, je naviguerai sous de funestes auspices, moi qui, étant arbre, avais les vents pour ennemis acharnés. Sur la terre j'ai éprouvé les catastrophes de la mer.
32. ANONYME. -Tout nouvellement construit, j'attendais sur les galets du rivage qu'on me lançât dans les flots azurés, quand la mer impatiente me saisit, me submergea ; ses vagues furieuses m'arrachèrent en tourbillonnant aux bords tutélaires, nef infortunée, à qui les flots ont été aussi funestes sur la plage qu'en pleine mer.
33. CYLLÉNIUS. - Je n'étais pas encore vaisseau, et me voilà perdu. Que me serait-il arrivé de plus si j'avais connu la mer ? Hélas! pour tout navire une vague c'est la mort.
34. ANTIPHILE. - Après avoir longtemps bravé les vagues de la mer, je m'abritais quelques instants à la côte, et ce n'est pas la mer, terreur des vaisseaux, qui m'a détruit, c'est Vulcain sur le rivage. Qui prétendra que la mer est moins sûre que la terre ? C'est au lieu de ma naissance que j'ai trouvé la mort, et je gis sur cette plage, faisant honte à la terre de la clémence des flots.
35. LE MÊME. - Ma carène venait d'être construite, lorsque la mer m'a enlevé aux chantiers du rivage, exerçant sur moi, même à terre, sa fureur.
36. SECUNDUS. - Beau navire, j'avais accompli ma traversée sur la mer immense et bien des fois bravé le couroux des flots ; ni le noir Eurus ne m'avait submergé, ni les rafales du farouche Notus ne m'avaient jeté â la côte ; et voici que je fais naufrage dans l'incendie sur un rivage perfide. Combien je regrette les flots de la mer, mon élément !
37. TULLIUS FLACCUS. - Puise sans dire mot. - Pourquoi ? - Ne puise plus. - Pourquoi donc ? - Ma nature est d'être la douce fontaine du silence. - Tu es une fontaine revêche. - Goûte, et tu me diras plus revêche (008) encore. - O quelle amertume ! - O quel bavardage !
38. ANONYME. - Si tu es un homme de coeur, approche et bois à ma source. Si tu 'es naturellement lâche et mou, garde-toi d'y puiser une excuse (009). Je fournis, moi, un mâle breuvage, et les braves aiment à me boire ; mais pour les lâches, c'est leur nature qui est la source de leur lâcheté.
39. MUSICIUS ou PLATON. - Cypris dit aux Muses : "Jeunes filles, honorez vénus, ou j'armerai l'Amour contre vous." Et les Muses de répondre à Cypris : "C'est à Mars qu'il faut tenir un pareil langage ; près de nous jamais ne vole le bambin dont tu nous menaces."
40. ZOSIME. - Ce n'est pas seulement sur le champ de bataille, dans la mêlée sanglante, que j'ai protégé la vie du vaillant Anaximène, mais je l'ai sauvé aussi des flots. La mer venait de briser son navire, lorsque moi, son bouclier, je lui servis de nacelle. Ainsi, sur terre et sur mer, je suis la ressource et l'espoir de ce brave, que j'ai sauvé d'un double trépas.
41. THÉON. - Moi, bouclier, qui naguère repoussais les javelots ennemis et bravais les tempêtes de la mêlée homicide, alors même que la mer amoncelait ses vagues furieuses et que le navire s'abîmait avec l'équipage dans les flots, je n'ai point oublié mon inséparable compagnon, et, le portant comme un précieux fardeau, je l'ai conduit en ami fidèle jusqu'au port désiré.
42. LÉONIDAS. - Avec une seule arme, j'ai échappé, moi, Myrtile, à deux dangers, une fois en combattant, une autre fois en naviguant. L'aquilon venait de renverser la quille de mon vaisseau ; mais je me sauvai sur mon bouclier, à l'épreuve des flots et de la guerre.
43. PARMÉNION. - Un petit manteau me suffit, et je ne serai pas l'esclave de la table, moi qui vis dans des fleurs des Muses. Fi de la richesse insensée, nourrice des flatteurs ! On ne me verra pas debout, épiant un coup d'oeil : j'aime la liberté d'un repas frugal.
44. STATYLLIUS FLACCUS. - Un homme ayant trouvé un trésor laissa là sa corde ; l'autre ne trouvant plus son trésor se mit au cou la corde [et se pendit].
45. PLATON. - Un homme trouva un trésor, un autre le perdit ; celui qui le trouva jeta sa corde ; mais l'homme qui ne le trouva plus, avec sa corde alla se pendre (010).
46. ANTIPATER. - Une femme aveugle et sans enfants demanda aux dieux de recouvrer la vue ou de devenir mère ; son double voeu fut exaucé, car peu après elle accoucha contre toute attente, et le même jour ses yeux s'ouvrirent à la lumière du soleil tant désiré. C'est qu'Artémis, par un double privilège, secourt les mères en travail et dispense la blanche lumière.
47. ANONYME. - Je nourris contre mon gré ce louveteau de mon propre lait ; mais la folie du berger m'y contraint. Un jour, devenu loup grâce à moi, il sera pour moi une bête féroce. Les bienfaits ne peuvent changer le naturel des gens.
48. ANONYME. - Jupiter s'est fait cygne, taureau, satyre, or, par amour pour Léda, Europe, Antiope, Danaé.
49. ANONYME. - Espérance, et toi, Fortune, adieu pour toujours : j'ai trouvé le port. Plus rien de commun entre vous et moi ; allez-vous-en faire d'autres dupes (011).
50. MIMNERME. - Tiens ton esprit en joie, et ne te trouble pas des propos de la foule : si l'un dit du mal de toi, un autre en dira du bien.
51 . PLATON. - Le temps emporte tout ; avec les années il change les noms, les figures, le naturel et la fortune.
52. CARPYLLIDE. - Un pêcheur, qui du rivage lançait à la mer ses hameçons, retira la tête sans cheveux d'un naufragé. Ému de pitié à la vue da ce mort dont il ne restait que le chef, il lui creusa une fosse avec ses mains, faute de pioche, et l'y déposa sous un peu de terre ; mais en creusant il avait découvert un trésor caché au fond. Ainsi les honnêtes gens ne font pas le bien en pure perte.
53. NICOMÈDE ou BASSUS. - Hippocrate fut le sauveur des hommes : des peuples entiers lui durent la vie, et tant qu'il vécut il y eut disette de morts aux Enfers (012).
54. MÉNÉCRATE DE SAMOS. - Tant que la vieillesse n'est pas venue, tout le monde la souhaite ; lorsque enfin elle est arrivée, on se plaint, on l'accuse : la vieillesse vaut toujours mieux avant l'échéance.
55. LUCILLIUS ou MÉNÉCRATE. - Qui a vieilli et souhaite vivre mérite de vieillir pendant des siècles.
56. PHILIPPE DE THESSALONIQUE. - Un enfant, marchant sur l'eau glacée de l'Hèbre de Thrace, ne put échapper au trépas. Il glissa dans le fleuve qui dégelait, et en même temps un glaçon lui trancha le cou. Le reste du corps fut entraîné par le courant. La tête qui était restée sur la glace, naturellement donna lieu à des funérailles. Malheureuse mère dont le feu et l'eau se sont partagé l'enfant ! En apparence il appartenait à l'un et à l'autre, celui qui n'appartenait à aucun tout entier.
57. PAMPHILE. - Fille infortunée de Pandion, qui vous inspire ces chants plaintifs que vous exhalez tout le jour ? Est-ce le regret de cette virginité que le Thrace Térée vous a si cruellement ravie ?
58. ANTIPATER. - J'ai vu les murs de l'antique Babylone sur lesquels courent des chars, j'ai vu les jardins suspendus et le colosse du Soleil, l'immense construction des hautes pyramides, et le magnifique tombeau de Mausole ; mais depuis que j'ai vu le temple de Diane (013) qui s'élance dans les nues, toutes les autres merveilles se sont trouvées éclipsées ; et comment cela ? C'est qu'à l'exception de l'Olympe, le Soleil, dans aucune contrée, n'a rien vu qui soit comparable.
59. LE MÊME. - Quatre victoires portent sur leurs larges ailes quatre divinités : l'une la vaillante Minerve, l'autre Vénus, celle-ci Alcide celle-là l'intrépide Mars ; et elles s'élancent ainsi vers le ciel. Telle est la peinture qui orne la voûte de ton palais, ô Caïus (014), gloire et soutien de Rome. Puisse Alcide te rendre invincible, Cypris te bien marier, Pallas t'inspirer sa sagesse et Mars son intrépidité !
60. DIODORE. - Sur une roche marine je m'élève comme une tour, et m'appelle du même nom que l'île, Pharos, indice et signalement d'un mouillage.
61. ANONYME. - En voyant son fils qui, d'une course rapide, rentrait dans ses foyers sans son bouclier et comme un fuyard, une Lacédémonienne se précipita à sa rencontre, et lui plongea un javelot dans le coeur ; puis, sur son cadavre elle jeta ces mâles paroles : "Race étrangère à Sparte, va-t'en aux enfers; va-t'en, car tu as renié ta patrie et ta mère (015)."
62. ÉVÉNUS DE SICILE. - Passants, sous la cendre du temps j'ai disparu, moi Ilion, ville illustre et sacrée, autrefois si fière de mes tours et de mes remparts ; mais je vis dans Homère, j'ai là un mur et des portes d'airain. Non, les javelots des Grecs ne me dévasteront plus : je resterai à jamais dans la mémoire et sur les lèvres de la Grèce entière.
63. ASCLÉPIADE. - Je suis Lydé et de pays (016) et de nom ; je suis de par Antimaque plus illustre que toutes les descendantes de Codrus. Car qui ne m'a pas chantée ? Qui n'a pas lu Lydé, l'oeuvre commune d'Antimaque et des Muses ?
64. ASCLÉPIADE OU ARCHIAS. - Les Muses t'ont vu, Hésiode, conduisant tes troupeaux par d'âpres montagnes, en plein midi, et toutes, pour te protéger contre la chaleur, t'ont présenté un rameau sacré d'olivier avec son beau feuillage. Elles t'ont donné aussi à boire de l'eau de la fontaine d'Hélicon que fit jaillir autrefois le pied du cheval ailé ; et c'est abreuvé de cette onde que tu as chanté la race des immortels, les travaux des champs, et la généalogie des anciens héros, demi-dieux.
65. ANONYME. - Le printemps qui rend la verdure aux forêts est l'ornement de la terre ; les astres sont l'ornement des cieux ; Athènes, celui de la Grèce, et ces héros (017) sont l'ornement d'Athènes.
66. ANTIPATER DE SIDON. - Mnémosyne, saisie d'étonnement aux mélodieux accents de Sapho, s'écria : "Les mortels ont-ils donc une dixième Muse ?"
67. ANONYME. - Un jeune homme posait une couronne sur la petite colonne du tombeau de sa belle-mère, pensant qu'avec cette vie elle avait aussi perdu son mauvais caractère. Mais cette colonne s'étant renversée sur le tombeau, tua le jeune homme dans sa chute. Enfants du premier lit ; fuyez même le tombeau d'une belle-mère.
68. ANONYME. - Les marâtres sont les fléaux de leurs beaux-fils ; même quand elles les aiment, elles ne les épargnent pas : rappelez-vous Phèdre et Hippolyte.
69. PARMÉNION DE MACÉDOINE. - La colère d'une belle-mère est toujours violente et funeste ; elle ne se calme pas même avec l'amour : vois les infortunes du chaste Hippolyte.
70. MNASALQUE. - Fille de Pandion qui gémis d'une voix plaintive, épouse de l'abominable Térée, pauvre hirondelle, pourquoi te lamentes-tu sous nos toits tout le jour ? Prends quelque répit ; car tu auras bien longtemps à pleurer.
71. ANTIPHILE DE BYZANCE. - Branches pendantes du chêne touffu, voûte ombreuse qui protégez contre l'excessive chaleur, larges feuilles qui abritez mieux qu'un toit de tuiles, asile des colombes, asile des cigales, impénétrables et frais rameaux, je me couche sous votre feuillage, défendez-moi des rayons du soleil que je fuis.
72. ANTIPATER. - Bergers, Mercure est un dieu facile à contenter ; il lui suffit d'une libation de lait ou de miel des bois. Hercule veut davantage ; il demande un bélier ou un agneau gras, et sans cesse on lui choisit une victime. - Mais il éloigne les loups. - Eh ! qu'importe si le troupeau, ainsi gardé, périt dévoré par les loups ou par son gardien (018) ?
73. ANTIPHILE DE BYZANCE. - Mer à flux et reflux du golfe Euboïque (019), toujours agitée, luttant toujours contre toi-même, inconstante, et de trois heures en trois heures, nuit et jour, donnant et reprenant ton onde aux navires, merveille du monde, tu m'étonnes, tu me confonds ; mais je ne recherche pas la cause de ta turbulence (020) : c'est l'affaire de la mystérieuse nature.
74. ANONYME. - J'étais naguère le champ d'Achéménide, maintenant j'appartiens à Ménippe, et de nouveau je passerai des mains d'un autre à un autre propriétaire. Et en effet Achéménide croyait me posséder, et Ménippe le croit encore ; mais la vérité est que je ne suis à personne : j'appartiens à la Fortune (021).
75. ÉVÉNUS D'ASCALON. - Même si tu me manges jusqu'à la racine, je produirai encore assez de raisin pour la libation qu'on fera sur ta tête, ô bouc, lorsqu'on t'immolera (022).
76. ANTIPATER. - De deux lacets en crin de cheval, l'un prit une grive, l'autre un merle. La grive gourmande ne vit plus se lever l'aurore, n'ayant pu dégager son corps trop chargé de graisse ; mais le lacet qui retenait le merle laissa partir l'oiseau sacré : évidemment il y a un certain respect pour la poésie et le chant même dans les piéges muets et sourds.
77. LE MÊME. - Déchirée par, l'aiguillon de la jalousie à la vue du beau Ganymède, Junon dit un jour : "Troie a mis au monde pour Jupiter une torche, cet échanson. A mon tour je lancerai sur Troie une torche, Paris, qui lui portera son châtiment. Ce n'est plus un aigle qui fondra sur les Troyennes, ce seront des vautours qui accourront à la curée, lorsque les Grecs emporteront les dépouilles de la guerre."
78. LÉONIDAS. - Ne me reproche pas de ne produire que des fruits revêches, comme un poirier sauvage. Sans cesse je me couvre de fruits ; mais à mesure qu'ils mûrissent, une autre main les dérobe ; et ceux qui sont verts restent seuls aux branches maternelles.
79. LE MÊME. - Je donne bien volontiers mes fruits ! mais quand ils sont mûrs. Ne m'attaque donc pas à coups de pierres. Bacchus se fâchera contre celui qui insulte à ses bienfaits. N'oublie pas quel fut le sort de Lycurgue.
80. LE MÊME. - Devins qui cherchez à lire l'avenir dans les astres, loin d'ici avec votre science conjecturale et menteuse ! La sottise a été l'accoucheuse qui vous a mis monde, l'audace a été votre mère. Malheureux, vous n'avez pas même le sentiment de votre bassesse !
81. CRINAGORAS. - Ne dis pas que la mort est le terme des maux. Il y a pour les défunts, comme pour les vivants, d'autres sources de peines. Vois le sort de Nicias de Cos (023). Déjà il était descendu aux sombres bords, et mort il est revenu à la lumière. Oui, ses sujets ont soulevé sa tombe avec des leviers, et le pauvre trépassé a subi les tortures de leur vengeance.
82. ANTIPATER. - Matelots, même à l'ancre, méfiez-vous de la funeste mer, même si des amarres vous retiennent au rivage. Ion n'a-t-il pas péri dans un port ? Le vin avait enchaîné ses bras, et il ne put nager. Gardez-vous de l'orgie à bord. La mer est l'ennemi juré de Bacchus. C'est une loi établie qu'on doit aux Tyrrhéniens (024).
83. PHILIPPE. - Des dauphins, meute ichthyophage, bondissaient dans le sillage d'un navire emporté par le vent. Un chien de chasse les prit pour des bêtes sauvages, et d'un bond il s'élança à la mer, comme il eût fait en plaine. Le malheureux périt dans cette chasse qui ne lui était pas familière. C'est qu'en effet la course en mer n'est pas du fait de tous les chiens (025).
84. ANTIPHANE. - Un berger vit sur le rivage la carène d'un navire désemparé qu'entraînait la violence du courant. Il étend le bras et saisit le navire ; mais il est emporté par le navire même qu'il voulait sauver, tant il avait pour tous des augures funestes ! Le berger eut le sort d'un naufragé. O cruel esquif, qui seul as mis en deuil les pâturages et les ports !
85. PHILIPPE. - La mer avait submergé le navire, et moi j'errais ballotté parla tempête, lorsqu'un dieu m'offrit un autre navire, celui de la nature et le plus aimé, mon père. Oui, j'aperçus le corps de mon père qui venait à propos vers moi ; je m'y installai, unique rameur, passager légitime, et il me conduisit au port. Ainsi le vieillard me donna deux fois la vie, enfant sur la terre, adolescent au milieu des flots.
86. ANTIPHILE. - Une de ces souris gourmandes qui grignotent et dévorent tout dans nos logis, remarqua une huître qui entre-bâillait ses lèvres barbues. Elle se mit à mordiller cette chair bâtarde ; mais soudain la maison d'écaille se referme avec bruit sous le sentiment de la douleur ; et elle, ainsi prise sans pouvoir se dégager, trouva là son tombeau et la mort.
87. MARCUS ARGENTARIUS. - Ne reste pas plus longtemps pur ce chêne, ne chante plus, ô merle, perché sur ses hautes branches : cet arbre est ton ennemi. Mais va où la vigne fleurit, mets-toi à l'ombre de ses pampres verts. Avec confiance pose-toi sur ses rameaux et près d'elle chante tes plus douces mélodies. Le chêne, ne l'oublie pas, porte la glu funeste aux oiseaux ; mais la vigne produit le vin, et Bacchus aime et protège les poètes et les musiciens.
88. PHILIPPE. - Harmonieux rossignol , je volais au-dessus des flots, me plaignant de Borée; car il venait de Thrace un vent qui n'était pas doux. Mais un dauphin me recueillit sur son dos, et l'hôte des mers servit de char à l'hôte ailé des bois. Tandis que je voguais ainsi sur ce fidèle et sûr esquif, ma voix charmait le pilote des plus doux chants de sa lyre. Toujours les dauphins ont accordé aux Muses le passage gratuit. L'aventure d'Arion n'est point un mensonge.
89. LE MÊME. - Aux prises avec la misère et la faim, la vieille Nico et ses filles glanaient des épis. Elle fut suffoquée par la chaleur et mourut. Ses filles et ses compagnes lui préparèrent un bûcher sans bois, un bûcher d'épis et de chaume. Ne trouve pas mauvais, ô Cérès, que de jeunes filles aient brûlé une mortelle, un enfant de la terre, avec les produits de tes sillons.
90. ALPHÉE DE MYTYLÈNE. - Arbitre des vaisseaux rapides, dieu du coursier, toi qui règnes sur le grand écueil de l'Eubée (026), accorde à nos voeux une navigation heureuse ; conduis-nous sans accident des rivages de la Syrie jusqu'à la cité de Mars (027).
91. ARCHIAS. - Mercure, qui habites la ville de Coryce, dieu puissant, salut ! Accepte avec un sourire propice cette modeste offrande.
92. ANTIPATER. - La rosée suffit pour enivrer les cigales ; mais dès qu'elles en ont goûté, leur ramage surpasse celui des cygnes. Ainsi le poète, pour prix de l'hospitalité, se plaît à témoigner par ses vers toute la reconnaissance que lui inspire le moindre bienfait. Nous t'offrons donc notre premier hommage ; et si les Parques le permettent, tu seras bien souvent le sujet de nos vers.
93. LE MÊME. - Antipater offre à Pison pour son jour de naissance un petit livre de poésies, travail d'une seule nuit. Qu'il accepte avec bonté cet hommage et ne le dédaigne pas, à l'imitation du grand Jupiter que quelques grains d'encens rendent propice.
94. ISIDORE D'AEGES. - Un jour Tynnique, qui avait pris un polype, le jeta de la mer sur la terre pour se soustraire à ses enlacements. Mais ce polype, étant tombé sur un lièvre endormi, qui peut-être, hélas ! venait d'échapper à la poursuite des chiens, l'entortilla de ses liens ; pris, il prit à son tour, et Tynnique le rejeta vivant à la mer, ayant le lièvre pour rançon.
95. ALPHÉE DE MITYLÈNE. - Par un jour d'hiver, une poule toute blanche de neige étendait sur ses petits le berceau de ses ailes ; et comme elle restait là luttant contre l'intempérie du ciel, le froid du ciel la tua. Procné et Médée, rougissez de honte chez Pluton, en apprenant d'une poule le devoir des mères.
96. ANTIPATER. - Antigène de Géla adressa ces dernières paroles à sa fille, avant de descendre chez les morts : "Belle jeune fille, ô mon enfant, prends et garde avec soin cette quenouille, trésor d'une pauvre et laborieuse ouvrière. Si tu viens à te marier, imite les bons exemples de ta mère Achaïs ; ta vertu sera pour un époux la plus précieuse dot."
97. ALPHÉE DE MITYLÈNE. - Nous entendons encore les cris d'Andromaque, nous voyons encore Troie tout entière s'abîmer dans les flammes, les combats d'Ajax, et sons les murs de sa ville, Hector traîné par les coursiers d'Achille, merveilleux effet de la poésie d'Homère, chantre immortel dont ne se glorifie pas une seule cité, mais l'Asie et l'Europe.
98. STATYLLIUS FLACCUS. - Les deux OEdipes, la mélancolique Électre, le Soleil reculant d'horreur devant le festin d'Atrée, d'autres pièces sur les infortunes des rois dignes des fêtes de Bacchus, t'ont proclamé, ô Sophocle, le maître et le chef de la scène tragique, toi qui as toujours parlé par la bouche de tes héros.
99. LÉONIDAS. - L'époux lascif et barbu d'une chèvre, un jour, dans un verger, dévora les tendres bourgeons d'une vigne. Du sein de la terre la vigne lui cria : "Ronge, scélérat, à belles dents mon sarment fructueux ; car ma racine, que tu ne saurais atteindre, produira encore assez de doux nectar pour qu'il soit fait une libation sur ta tête, ô bouc, lorsqu'on t'immolera (028)."
100. ALPHÉE DE MITYLÈNE. - Auguste nourrice des enfants de Latone (029), que Jupiter fixa sur une base inébranlable au milieu de la mer Égée, non, par ton dieu et par ta déesse, je ne dirai pas que tu es une méchante petite île, me gardant bien de suivre l'exemple d'Antipater. Je te proclamerai, au contraire, heureuse et grande, parce que tu as reçu Apollon, et qu'après l'Olympe, Diane ne reconnaît pas d'autre patrie que toi.
101. LE MÊME. - On voit peu de villes des anciens héros ; et celles qui restent encore ne sont pas beaucoup plus hautes que le niveau des plaines. C'est ainsi qu'en passant dans ton voisinage, malheureuse Mycènes, je t'ai vue plus déserte qu'un pacage de chèvres, et ne vivant que dans le souvenir des bergers. Un vieux chevrier m'a dit : "Ici était l'opulente ville des Cyclopes."
102. ANTOINE D'ARGOS. - Moi qui fus jadis la citadelle de Persée au vol aérien, qui engendrais l'astre des Atrides si funeste à Ilion, je sers maintenant de pacage aux troupeaux de chèvres, ayant donné cette tardive satisfaction aux dieux de Priam.
103. MUNDUS MUNATIUS. - Moi qui fus autrefois une opulente cité, qui reçus du grand Jupiter la race des Atrides, qui ravageai Troie, la ville des dieux, qui fus le solide et puissant royaume des demi-dieux de la Grèce, maintenant je suis la Mycènes des chèvres et des boeufs n'ayant plus que le souvenir de ma grandeur passée. Ah ! Némésis a pris à coeur les misères de Troie, puisque, Mycènes ayant disparu, elle est encore et qu'elle est ville.
104. ALPHÉE DE MITYLÈNE. - Argos chantée par Homère, murs sacrés d'Hellas (030), antique et riche acropole de Persée (031), vous avez disparu, vous, patrie de ces héros qui ont renversé les remparts de Troie bâtis par les dieux ; mais cette ville est plus florissante que jamais, tandis que vos ruines n'offrent plus que de misérables retraites aux troupeaux mugissants.
105. ANONYME. - Pin, j'ai été brisé par les vents. Comment faites-vous de moi un vaisseau, de moi déjà battu par les tempêtes et prédestiné aux naufrages ?
106. LÉONIDAS. - Moi vaisseau, qui parcourus tant de fois la mer et que la mer avait épargné, le feu m'a consumé sur la plage, sur cette terre qui avait fourni les bois pour me construire. Ainsi j'ai trouvé moins bienveillante et moins sûre que la mer, cette terre à qui je dois l'existence.
107. LÉONIDAS. - Ils m'appellent la petite, et prétendent que je ne pourrais comme un vaisseau traverser la mer et naviguer sans péril. Je ne dis pas non. Sans doute ma coque n'est pas grande, mais à la mer tout est égal, tout s'y décide, non par le jaugeage, mais par la fortune. Il y en a qui tirent leur avantage du gouvernail, d'autres mettent leur confiance dans d'autres agrès ; il me suffit que les dieux me soient favorables.
108. ANONYME. - Jupiter dit à l'Amour : "Je t'enlèverai tes flèches et ton carquois." Et l'enfant ailé de lui répondre : "[Menace,] tonne ; et de nouveau tu seras cygne (032)."
109. JULIUS DIOCLÈS. - Je ne sais si je dois t'appeler mon bouclier, toi qui m'as protégé, allié fidèle, contre tant d'ennemis, ou bien ma petite barque, toi qui du vaisseau naufragé m'as ramené nageant au rivage. Avec toi, dans les combats, j'ai pu échapper à la colère de Mars, et sur mer à celle de Nérée. Évidemment tu as été l'arme de mon salut sur les deux éléments.
110. ALPHÉE DE MITYLÈNE. - Je n'aime pas les vastes plaines de blé, ni les monceaux d'or, comme Gygès. Je préfère une fortune modérée, Macrinus, et le rien de trop me plaît infiniment.
111. ARCHIAS. - Louons les Thraces qui pleurent sur leurs fils, lorsque, du sein de leur mère, ils arrivent à la lumière du jour, et qui, au contraire, préconisent le bonheur de tous ceux qu'enlève avant le temps le Trépas, ministre des Parques. Ceux en effet, qui vivent, passent à travers des maux de toute sorte, et ceux qui meurent en ont trouvé l'infaillible remède.
112. ANTIPATER. - Les astrologues me disent que je vivrai trois fois dix et deux fois trois ans. Il me suffirait d'accomplir la troisième décade. C'est en effet la limite de la vie humaine. Les années en sus sont l'apanage de Nestor ; et Nestor après tout est descendu chez les morts.
113. PARMÉNION. - Les punaises, jusqu'à satiété, se sont rassasiées de mon sang ; et moi, jusqu'à satiété, je me suis également rassasié de vengeance, en écrasant les punaises (033).
114. LE MÊME. - Un enfant était penché sur les tuiles d'un toit et en dehors (la mort aux enfants n'inspire aucune crainte), lorsque sa mère fixa son attention et le rappela en arrière en lui montrant le sein. Enfant, le lait maternel t'a donné deux fois la vie.
115. ANONYME. - Ce bouclier d'Achille, teint du sang d'Hector, devint par l'iniquité des Grecs la propriété du fils de Laërte ; mais, quand Ulysse fit naufrage, la mer le lui arracha, et les vagues le portèrent au tombeau d'Ajax, non à Ithaque. La mer ainsi annula l'odieux jugement des Grecs, et Salamine possède le glorieux trophée qui lui était dû.
116. ANONYME. - Le jugement de Neptune est bien plus équitable que celui de Minerve. Le bouclier, sur le rivage, ébranle la tombe, il appelle le héros, seul digne de le porter, il lui crie : "Réveille-toi, fils de Télamon ; tu as l'arme d'Achille."
117. STATYLLIUS. - Lorsque Pyrrhus, sur le tertre funèbre, eut accompli le sanglant hymen de Polyxène avec son père, la fille de Cissé, Hécube, pleurant la mort de ses enfants, s'écria tout en larmes et s'arrachant les cheveux : "Naguère tu as traîné le cadavre d'Hector attaché à l'essieu de ton char, et maintenant sur ta tombe tu reçois le sang de Polyxène. Achille, pourquoi as-tu voué tant de haine aux fruits de mes entrailles ? Tu as été bien cruel pour mes enfants, et ton ombre l'est encore."
118. BESANTINUS. - O belle jeunesse, ô vieillesse ennemie ! Pour moi l'une arrive et l'autre est passée.
119. LE MÊME ou PALLADAS. - Si à la cour on tolère les flatteurs, que de victimes seront livrées à leurs bouches maudites (034) ! Donc il faut qu'un prince vertueux confonde dans une haine équitable ceux qui flattent et ceux qui se laissent flatter.
120. LUCIEN. - L'ingrat est un tonneau percé ; versez-y tous les bienfaits du monde, ce sera toujours en pure perte.
121. ANONYME. - Enfant de Sparte ou de Salamine, car l'une et l'autre se disputent ma naissance, je pleure le plus brave et le plus intrépide des jeunes guerriers (035).
122. ANONYME OU ÉVÉNUS. - Fille de l'Attique et nourrie de son miel, hirondelle mélodieuse, as-tu pris cette mélodieuse sauterelle pour la porter en pâture à tes petits ? Elle a des ailes comme toi, comme toi elle voyage, elle est comme toi la parure de l'été. Et tu ne la rejettes pas aussitôt ? Mais c'est une iniquité, c'est un crime, que les chantres divins ne s'épargnent pas entre eux.
123. ANONYME. - Après avoir brouté, une chèvre, en passant sous un poirier sauvage, recouvra la vue et reparut n'étant plus aveugle. La pointe aiguë d'une épine lui avait piqué un de ses yeux, et voilà comme un arbre fut plus efficace que l'art.
124. ANONYME. Sur un laurier coupé avec une hache. - Où Apollon était-il donc, lorsque (036) Mars (037) s'unissait à Daphné ?
125. ANONYME. - Les intrépides Celtes éprouvent leurs enfants dans le Rhin qu'ils croient aussi jaloux qu'eux-mêmes, et ils ne se regardent comme leurs pères que lorsqu'ils les ont vus de leurs propres yeux baignés dans ses eaux sacrées. Aussitôt que le nouveau-né est sorti du sein de sa mère, qu'il a versé ses premières larmes, le Celte le prend et le pose sur son bouclier, sans s'inquiéter autrement ; car il n'a pas le sentiment paternel avant d'avoir vu son fils à l'épreuve des eaux du fleuve, juge de sa légitimité ; et la mère, après l'enfantement, en proie à mille angoisses bien qu'elle connaisse le véritable père de son enfant ; attend en tremblant l'arrêt que le fleuve n'a pas encore prononcé.
126. ANONYME. Paroles qu'a pu dire Clytemnestre, au moment où Oreste allait la frapper. - Où diriges-tu ton glaive ? Contre mon ventre, ou contre mon sein ? Mais ce ventre t'a porté ; mais ce sein t'a allaité.
127. ANONYME. - S'il a été laissé au fond d'un vase un peu de la douce liqueur de Bacchus, ce reste de vin tourne à l'aigre. Ainsi quand on a épuisé toute la vie et qu'on arrive au fond, le caractère s'aigrit et se gâte.
128. ANONYME. - Le serpent (038) vint en rampant et but l'eau ; les sources tarirent, dans le fleuve il ne resta que de la poussière, et le monstre était encore altéré.
129. NESTOR. - Une partie du corps rampait, l'autre allait se mettre en mouvement, l'autre était encore immobile dans le repaire. Cependant le monstre (039) altéré plongea sa mâchoire dans le fleuve, et tout le Céphise s'y engouffra : sa gorge faisait entendre un bruit terrible ; et pendant que le fleuve disparaissait, les Nymphes ne cessaient de pleurer la perte du Céphise.
130. ANONYME. - Je suis l'arbre de Minerve (040). Pampres de Bacchus, pourquoi m'étreignez-vous ? Otez vos raisins : je suis vierge et ne m'enivre point.
131. ANONYME. - Pin des hautes futaies de la montagne, le pluvieux Notas m'a déraciné et m'a fait rouler dans la vallée. De là je suis devenu vaisseau ; pour que je luttasse encore contre les vents. Hommes audacieux, vous n'avez donc peur de rien !
132. ANONYME. - La sagesse et l'amour, face à face et aux prises périssent souvent l'un et l'autre. Un ardent amour pour Hippolyte a tué Phèdre, et la chaste tempérance a causé la mort d'Hippolyte.
133. ANONYME. L'homme qui, s'étant marié une fois, s'engage dans un nouvel hymen, est un naufragé qui, de nouveau, s'expose aux tempêtes de l'Océan.
134. PALLADAS.
- Espérance, et toi, Fortune, adieu pour jamais : j'ai trouvé la bonne voie. Vous ne me charmerez
plus ; fuyez ensemble, vagabondes que vous êtes. C'est vous qui nous présentez un avenir mensonger comme une réalité heureuse, et qui nous repaissez de songes et de chimères. Partez, mauvaises et cruelles filles, partez toutes deux. Trompez, si vous
voulez (041), ceux qui viennent après moi, qui ne savent pas encore ce qu'il faut penser de
vous (042).
135. ANONYME. - Véritablement, la Fortune est pour tous les
mortels un leurre, une illusion ; elle est impuissante ; bien plus, elle n'existe pas. Qui a écrit
cela ? Dieu le sait. Et pourquoi ? Dieu aussi le sait (043).
136. CYRUS. - Plût à Dieu que mon père m'eût appris à faire paître des troupeaux ! Assis à l'ombre d'un hêtre ou d'une grotte, je charmerais mes chagrins en jouant de mon chalumeau. Muses, fuyons de Constantinople, cherchons une autre patrie. Mais à tout l'univers je dirai que d'indignes frelons vivent aux dépens des abeilles.
137. GRAMMATICUS. - Un homme à moitié paralysé, demandant l'aumône à l'empereur Adrien, lui dit : "Prince, une moitié de moi-même est morte ; l'autre moitié meurt de faim. Sauve cette moitié, ce demi-ton qui résonne encore." L'empereur lui répondit : "Tu offenses à la fois Pluton et le soleil, l'un parce que tu le vois encore, l'autre parce que tu ne vas pas le voir."
138. ANONYME. - J'étais jeune, mais pauvre ; maintenant je suis vieux et riche. O seul de tous les hommes malheureux dans le dénuement et dans l'abondance ! Lorsque je pouvais jouir des biens de la terre, je n'avais pas une obole, et maintenant que je ne puis plus en jouir j'ai des trésors.
139. CLAUDIEN. Sur une vieille courtisane. - Joyeuse et lascive au milieu des danseuses qu'animent les crotales, elle agite dans ses mains frémissantes un double sistre d'airain .... dérobant sa chevelure blanche, symptôme de mort prochaine. Ses yeux sont inutilement peints pour paraître plus grands et plus vifs. Un vermillon imposteur supplée à sa pudeur éteinte et sans couleur, et son sein, qu'elle a soin de couvrir, se pare de formes empruntées.
140. LE MÊME. Sur un esclave qu'il avait frappé. - Un esclave ayant pris sur son dos un siège au pied d'airain, se tenait debout dans le vestibule de l'Hélicon (044), et ne voulait pas me céder, à moi, poète (045) fatigué, ce siège qu'il gardait. Aussi l'ingénieuse nécessité aiguillonna mon esprit, et ....
141. ANONYME. - Dans un lit commun étaient couchés deux hommes, l'un en léthargie, l'autre avec le délire. Ils guérirent tous les deux. Celui que le délire exaltait sauta à bas du lit et frappa le malade en léthargie à coups redoublés. Ces coups furent pour tous les deux un remède efficace: par eux l'un fut réveillé, et une grande fatigue jeta l'autre dans le sommeil.
142. ANONYME. - Dieu de la montagne, au front orné de cornes, Pan, guide et compagnon des Nymphes, salut ! Nous te prions, ô toi qui te retires dans cette grotte de pierre, de nous être propice, à nous tous qui venons à cette source intarissable étancher notre soif.
143. ANTIPATER. - Cette demeure que j'habite près de la vague blanchissante, et d'où je règne sur la plage humide, est bien petite sans doute, mais elle m'est chère ; car j'aime à voir les flots de la haute mer dans une salutaire crainte, et les matelots ainsi sauvés par ma présence. Implore cette Vénus ; et moi je te serai propice soit dans tes amours, soit dans tes courses sur la mer azurée.
144. ANYTÉ. - Cette enceinte est à Vénus, car il lui plut de voir en tout temps du rivage la mer scintillante, afin d'assurer aux matelots une navigation heureuse. Dans ces parages, la mer est respectueusement craintive, en voyant la statue de la déesse.
145. ANONYME. - Arrivé dans les enfers, après avoir terminé une longue vie consacrée à la sagesse, Diogène le Cynique, ayant aperçu Crésus, se prit à rire ; il étendit son manteau troué près de l'homme qui avait puisé tant d'or dans les eaux du Pactole, et lui dit : "A mon tour, maintenant j'occupe plus de place; car tout ce que j'avais, je le porte avec moi ; et toi, Crésus, tu n'as plus rien."
146. ANONYME. - A bonne intention j'ai placé près de cet autel l'Espérance et Némésis, l'une afin que tu ne perdes pas courage, l'autre afin que tu te contentes de peu (046).
147. ANTAGORAS DE RHODES. - Initiés, allez au temple de Cérés, allez-y sans craindre le débordement du fleuve. Xénoclès de Linde a jeté pour vous un pont solide sur ce large fleuve.
148. ANONYME. - Pleure, Héraclite, sur la vie humaine, pleure plus que de ton vivant : elle est maintenant plus misérable. Ris de la vie actuelle, Démocrite, bien plus qu'autrefois : elle n'a jamais été plus risible. Pour moi, quand je vous regarde, j'hésite et ne sais si je dois pleurer avec toi, Héraclite, ou bien, Démocrite, rire avec toi.
149. ANTIPATER. - Aristide de Bocerra de peu retirait assez une seule vache, une seule brebis lui procuraient presque l'abondance. Tout pauvre qu'il était, il ne put pourtant échapper à Némésis. Dans le même jour les loups mangèrent la brebis, et un laborieux accouchement tua la vache. Aristide prit en dégoût sa chaumière où ne bêlait plus la brebis, et avec la corde de sa besace il s'est pendu à ce poirier sauvage.
150. ANTIPATER. - La richesse d'Aristide consistait dans une génisse et dans une brebis à longue laine ; avec cela il éloignait la faim du logis, mais il perdit l'une et l'autre : le loup tua la brebis, la vache mourut en vêlant. Ainsi périt le troupeau du pauvre homme ; et lui, avec la corde de sa besace qu'il s'attacha au cou, il mourut misérablement auprès de sa cabane que n'égayaient plus les mugissements de la génisse (047).
151. LE MÊME. - Qu'est devenue ta beauté tant admirée, Dorienne Corinthe ? Où sont tes murs et tes tours, tes antiques trésors ? où sont les temples de tes dieux, tes palais, tes épouses descendantes de Sisyphe, et tes habitants que l'on comptait par myriades ? Infortunée, il ne reste de toi nul vestige. Tout a été pris ou dévoré par la guerre. Nous seules, impérissables Néréides, filles de l'Océan, nous restons, comme des alcyons, à pleurer tes malheurs.
152. AGATHIAS. - Je suis la cité de Priam autrefois célèbre, que les Grecs par dix ans de guerre n'ont pu saccager, et qu'a livrée à la dévastation une ruse de guerre, le maudit cheval de bois. Plût aux dieux qu'Épéus fût mort avant d'avoir fabriqué avec des planches de chêne ce piégée abominable ! Car je ne serais pas gisante au milieu des décombres de nos palais consumés par les feux des Atrides.
153. LE MÊME. - O ville, où sont tes fameux remparts, tes temples magnifiques ? où sont les têtes des taureaux immolés, les vases d'albâtre de Cypris et sa tunique d'or ? qu'est devenue la statue nationale de Pallas ? La guerre, les ravages du temps, la Parque puissante ont tout emporté, tout réduit au néant. C'est à ce point qu'a triomphé de toi la jalouse Némésis ; mais ton nom, mais ta gloire, elle n'a pu les détruire.
154. LE MÊME. - Sois-moi propice, ô Minerve protectrice des cités ! Je t'avais honorée, comme je le devais, moi l'infortunée Ilion, en te consacrant un temple étincelant d'or ; mais tu m'as livrée à mes ennemis comme une proie ; et pour te venger d'une pomme, tu as rasé, comme avec la faux, mes belles murailles. Ne suffisait-il pas que le berger mourût ? car s'il fut coupable, la faute n'en est pas à la patrie.
155. LE MÊME. - Étranger, si tu es de Sparte, ne ris pas de moi, car ce n'est pas de moi seule que s'est jouée la Fortune ; mais si tu es d'Asie, réjouis-toi bien plutôt, car il n'est pas da ville qui ne s'incline sous le joug troyen des descendants d'Énée. Sans doute l'impitoyable fer des ennemis a détruit mes temples, mes remparts, mes habitants ; mais de nouveau je suis reine ; et toi ma fille, intrépide Rome, fais peser sur les Grecs le joug de ta justice.
156. ANTIPATER. - Vois le piège qui triompha de Troie après dix ans de combats, considère le cheval qui porta dans ses flancs l'élite des Grecs (048). Épéus le fabriqua, Minerve inspira l'oeuvre ; de là s'élança toute la Grèce en armes. Certes, tant de braves sont bien morts en pure perte, si, pour terminer la guerre, la ruse réussit mieux aux Atrides que les combats.
157. ANONYME. - Qui a dit que l'Amour était un dieu ? Nous ne voyons pas de dieu faire le mal. Or lui, il aime le meurtre et le sang. Sa main n'est point armée d'un glaive, et pourtant voici les incroyables et funestes trophées d'un prétendu dieu. Une mère est tuée avec son fils, et sur leur cadavre un homme subit la peine de la lapidation. Et cela n'est pas l'oeuvre de Mars ou de Pluton, c'est l'oeuvre de l'Amour, ce sont les jeux de cet enfant.
158. ANONYME. - Un jour, trois jeunes filles, jouant ensemble, interrogèrent le sort pour savoir laquelle descendrait la première chez Pluton. Trois fois le dé s'échappa de leur main, et trois fois la même jeune fille fut désignée. Celle-ci ne fit qu'en rire ; mais l'infortunée tomba à l'improviste du haut d'un toit et descendit chez Pluton, comme le sort l'avait prédit. Le sort ne trompe jamais quand il annonce un malheur ; mais s'agit-il d'un bonheur qu'on désire, pauvres mortels, ni nos voeux ni nos mains tendues vers le ciel n'y peuvent rien.
159. ANONYME. - Un homme vit une tête de mort dans un carrefour, et cette commune image de l'humanité ne l'émut point. Il se baissa et ramassa une pierre qu'il lança contre cette tête, une pierre en apparence insensible et muette, mais pleine de justice. En effet, lorsqu'elle eut frappé le crâne, elle rebondit en arrière et atteignit à l'oeil celui qui l'avait jetée ; elle le priva de la douce vue de la lumière. Ainsi l'ombre du mort fut satisfaite et vengée ; et le coupable, combien il a pleuré la fatale adresse, l'acte impie de sa main !
160. ANONYME. - Hérodote reçut chez lui les Muses ; et sans doute chacune d'elles, pour son hospitalité, lui laissa un livre (049).
161. MARCUS ARGENTARIUS. - Un jour que je roulais (050) dans mes mains le poème d'Hésiode, les Travaux et les jours, je vis tout à coup Pyrrha qui venait à moi, et je m'écriai en jetant le livre à terre : "Des travaux (051), de l'ennui! assez comme cela, ô vieil Hésiode."
162. ANONYME. - J'étais un roseau, une plante inutile ne produisant ni figue, ni pomme, ni raisin. Mais un homme m'a initié aux fêtes de l'Hélicon, en me taillant un bec effilé, en me creusant un étroit canal. Depuis cette initiation, quand j'ai bu un noir breuvage, je suis comme inspiré, et de ma bouche muette il sort toute espèce de paroles et de vers.
163. ANONYME. - De Troie en flammes et du milieu des armes le vaillant Enée enleva son père, pieux fardeau pour un fils. "N'y touchez pas, criait-il aux Grecs. Pour les vainqueurs, un vieillard est un butin sans valeur, pour celui qui le porte c'est un précieux trophée."
164. ANONYME. - duel mortel, ô Justice, t'a causé tant de chagrins ? C'est le voleur qui m'a placée ici [et consacrée], n'ayant rien de commun avec moi.
165. PALLADAS. - La femme est l'oeuvre de la colère de Jupiter, le rachat du feu et sa contre-partie funeste. Aussi elle brûle l'homme, elle le dessèche à force de chagrins, et fait succéder à sa jeunesse une vieillesse prématurée. Junon au trône d'or ne laisse pas que de donner elle-même des soucis à Jupiter qui, plus d'une fois, la chassa du séjour des immortels, la suspendant au milieu de l'air et des nuages. Homère le sait bien, lui qui a décrit le courroux du maître des dieux contre son épouse. Ainsi, vous le voyez, aucune femme ne peut vivre en bon accord avec son mari, pas même celle qui sous la voûte dorée des cieux repose dans les bras de Jupiter.
166. LE MÊME. - Toujours Homère a représenté les femmes comme méchantes, trompeuses, et toujours également funestes, qu'elles soient vertueuses ou débauchées. Ainsi l'adultère d'Hélène a fait couler des flots de sang, et la chasteté de Pénélope a été cause d'un affreux carnage. Tous les malheurs de l'Iliade viennent d'une seule femme, et Pénélope fait aussi le sujet de l'Odyssée.
167. LE MÊME. - Quand Prométhée eut ravi le feu, Jupiter donna les femmes, autre fléau ; et plût aux dieux qu'il n'y eût ni femmes ni feu ! Mais au moins le feu s'éteint assez vite, tandis que la femme est un feu ardent qui brûle tout et que tout entretient.
168. LE MÊME. -La colère funeste (052), je l'ai prise pour femme, infortuné que je suis, moi qui, même dans mon métier de grammairien, commençai par la colère. Hélas ! que de colère m'accable, pauvre victime d'une double et implacable fatalité, celle de la grammaire et celle d'une femme querelleuse !
169. LE MÊME. - La colère d'Achille a été pour moi, maître de grammaire, la cause d'une funeste pauvreté. Plût aux dieux que cette colère m'eût anéanti avec les Grecs, avant que la grammaire me fit mourir de faim ! Mais non, c'est afin qu'Agamemnon enlevât Briséis, et Pâris Hélène, que je suis réduit à la misère.
170. LE MÊME. - J'ai fait honte par de solides raisonnements à mon estomac sans vergogne, et par la tempérance j'ai châtié mes entrailles indisciplinées. Comment, en effet, avec mon intelligence placée si haut, n'aurais-je pas vaincu mon ventre placé si bas ?
174. LE MÊME. - Instruments des Muses, mes livres, qui m'ont tant fait souffrir, je les vends, et je change de métier. Muses, portez-vous bien ! Belles-lettres, je vous dis adieu ! Adieu, grammaire, qui me laissez mourir de faim !
172. LE MÊME. - Je n'ai souci ni de la Fortune ni de l'Espérance , et ne m'inquiète plus de leurs mensonges. J'ai atteint le port. Je suis pauvre, mais j'ai pour compagne la liberté ; et la richesse qui outrage et méprise la pauvreté, je la déteste à mon tour.
173. LE MÊME. - Le début de la grammaire (053) est une malédiction en cinq vers. Je trouve dans le premier, la colère ; dans le second, funeste. Après funeste viennent encore les nombreuses souffrances des Grecs. Le troisième conduit les âmes en enfer ; le quatrième parle de proie et de chiens dévorants ; le cinquième d'oiseaux voraces et du courroux de Jupiter. Comment donc le grammairien, avec des mots d'aussi mauvais augure, ne serait-il pas accablé de maux ?
174. LE MÊME. - Ici enseignent ceux que Jupiter poursuit de sa colère, ceux qui commencent par le Mênin aeide, thea. Ici la nourrice, chaque mois, apporte le salaire de mauvaise grâce, un misérable salaire enveloppé dans du papiers mais elle en dérobe quelque chose, elle change des pièces, elle mêle de l'étain, et reçoit le cadeau accoutumé. Comme une offrande funéraire, elle laisse près de la chaire, ainsi qu'auprès d'une tombe le petit papier, jeté en détournant la tête. Que si quelque enfant, au jour de l'an, doit apporter un écu d'or, le onzième mois, avant d'avoir bien profité du cours, il change d'école, par son ignorance calomniant le premier maître, en outre qu'il l'a privé de son profit annuel.
175. LE MÊME. - Je vends Callimaque et Pindare, et les déclinaisons même de la grammaire, déclinant vers la pauvreté. Dorothée m'a ôté ma syntaxe, ma taxe alimentaire, après m'en avoir donné l'avis peu charitable. Mais toi qu'aime le bon Dieu, viens à mon aide, et ne laisse pas finir ma vie dans la conjonction de la misère (054).
176. LE MÊME. - Homme éloquent, tu m'as invité à dîner, et je n'ai pas répondu à ton invitation. J'en garde du moins tout l'honneur, et mon amitié s'en accroît. C'est que, si mon âme est peu sensible à la bonne chère ce qu'elle sent bien, c'est un témoignage de considération : elle en fait sa nourriture et sa vie.
177. ANONYME. - Près de la tombe de l'intrépide Ajax, un Phrygien se mit à vociférer ce vers injurieux à sa mémoire : "Ajax ne résiste plus (055)." Mais celui-ci lui répondit de dessous terre : "Il résiste. (056)" Et le vivant s'enfuit à la voix du mort.
178. ANTIPHILE. - Moi, Rhodes, je suis maintenant l'île de César, comme autrefois j'étais celle du Soleil, et je tire une égale gloire des rayons de l'un et de l'autre. J'avais fini par m'éteindre, lorsqu'un nouvel astre m'illumina, ô Soleil, et l'éclat de Néron surpasse encore le tien. Comment dire à qui je dois le plus ? Est-ce à celui qui m'a fait sortir des flots (057) ? Est-ce à celui qui m'a sauvée du naufrage et de l'abîme ?
179. LÉONIDAS. - Qui a poli avec de l'encens cet Amour armé de flèches, qui ne respecte pas Jupiter lui-même ? Enfin, le voilà donc placé pour but à Vulcain, celui qu'on ne devrait voir autrement que consumé par le feu (058).
180. PALLADAS. - La Fortune, qui trafique des affaires de ce monde, dont le caractère est sans bonne foi, qui sans cesse mélange et transvase , elle est maintenant une cabaretière, non plus une déesse , ayant obtenu en partage un métier bien en rapport avec ses habitudes et ses goûts (059).
181. LE MÊME. - Quel renversement dans les choses d'ici-bas ! nous voyons la Fortune elle-même en proie à l'infortune.
182. LE MÊME. - Et toi, déesse Fortune, d'où vient ta fortune infortunée ? Comment un mauvais sort accable-t-il la maîtresse du sort ? Sache à ton tour souffrir tes propres caprices, et fais l'apprentissage des maux que tu prodigues aux autres.
183. LE MÊME. - Et toi aussi, ô Fortune, tu es le jouet du sort, et tu ne t'es pas épargnée toi-même. Naguère tu avais un temple, et, les ans en sont la cause, te voilà cabaretière, versant aux humains de l'eau chaude dans les coupes de Bacchus. Maintenant gémis pieusement sur tes malheurs, déesse inconstante, aussi infidèle à toi-même que tu le fus aux autres.
184. ANONYME. - Pindare, bouche sacrée des Muses, Bacchylide, babillarde sirène, grâces éoliennes de Sapho, écrits d'Anacréon, Stésichore qui as fait passer dans tes oeuvres un courant homérique, pages délicieuses de Simonide, Ibycus qui as moissonné la douce fleur de la Persuasion près des adolescents, glaive d'Alcée qui maintes fois as versé le sang des tyrans pour sauver les institutions de la patrie , Alcman dont la voix a la molle douceur des chants du rossignol, soyez-nous propices, vous tous qui avez ouvert et fermé le stade de la poésie lyrique (060).
185. ANONYME. - Ils sont d'Archiloque, ces vers-ci ; ces ïambes retentissants, où s'épanche le fiel de sa colère et de ses redoutables invectives.
186. ANTIPATER. - Comédies d'Aristophane , oeuvre divine, dont le lierre, attique couvre chaque page, de quel feu Bacchus anime vos vers ! Avec quelle harmonie ils résonnent! Quelle grâce redoutable les embellit ! O poète généreux et patriote, que tu représentes bien les moeurs de la Grèce ! Que tes sarcasmes et tes ris ont d'à-propos !
187. ANONYME. - Les abeilles ont déposé sur tes lèvres, ô Ménandre, le suc des fleurs recueilli par elles dans le jardin des Muses, et les Grâces en personne t'ont donné ce charme de style, ce bonheur d'expression qui brillent dans tes comédies. Ta mémoire sera immortelle, et grâce à ton génie, à tes oeuvres, la gloire d'Athènes s'élève jusqu'aux cieux (061).
188. ANONYME. - O le plus sublime organe de l'éloquence attique, quelle plus grande voix que la tienne a jamais frappé les échos de la Grèce ? Le premier, divin Platon, tu as levé les yeux vers Dieu et le ciel, et trouvé la lumière qui éclaire nos moeurs et la vie ; et mêlant à l'ironie socratique la gravité pythagoricienne, tu as accompli l'admirable fusion (062) des graves dissentiments de la philosophie.
189. ANONYME. - Allez au temple radieux de la belle Junon, Lesbiennes, en formant des danses légères. Là, organisez en l'honneur de la déesse un choeur magnifique : Sapho le conduira avec sa lyre d'or. Qu'à ses accords vous danserez avec joie ! Oui, vous croirez entendre le doux hymne de Calliope elle-même.
190. ANONYME. - Cette oeuvre de la Lesbienne Érinne, suave rayon de miel, a peu d'étendue ; mais il est tout entier composé avec le miel des Muses. Ils sont aussi beaux que les roses d'Homère, ces trois cents vers chantés par une jeune fille de dix-neuf ans, qui, craignant sa mère, restait assise auprès de sa quenouille et de son métier, secrètement attachée au culte des Muses. Autant Sapho l'emporte sur Érinne dans la poésie lyrique, autant Érinne est supérieure à Sapho par ses hexamètres (063).
191. ANONYME. Sur le poème de Lycophron. - Si par hasard tu t'engages dans mon tortueux labyrinthe, tu ne reviendras pas aisément à la lumière, tant sont obscures, inextricables les paroles inspirées par Apollon à la Priamide Cassandre, et que rapporte au roi un messager aussi impénétrable qu'elle ! Que si Calliope t'honore de son affection, prends-moi et lis ; mais si tu es étranger aux Muses, laisse-moi là : tu n'aurais dans tes mains qu'un inutile fardeau.
192. ANTIPHILE. - O livres, qui êtes-vous ? que contenez-vous ? - Nous sommes les enfants du poète de Méonie et Ies historiens des événements de Troie. L'un de nous raconte la colère d'Achille, les exploits d'Hector et les combats d'une guerre de dix ans. L'autre décrit les épreuves d'Ulysse et les larmes versées par la vertueuse Pénélope près de sa couche solitaire. O livres, soyez-nous propices avec les autres Muses ; car dès que vos chants ont été entendus, le monde a reconnu qu'il y a onze Piérides.
193. EUNOMIANUS. Sur l'histoire de Philostorge. - Par la grâce et l'inspiration de Dieu, j'ai terminé mon histoire, en ayant ourdi la trame avec les faits divers de la vérité.
194. ANONYME. - Le beau nom de Philostorge a douze lettres. Aussi a-t-il commencé chacun des douze livres de son histoire par une de ces lettres, le premier par phi, le second par I, et ainsi de suite, ayant signé son oeuvre au moyen de ces lettres initiales.
195. ANONYME. - Le fils de Constantin, Esculape, a glorifié sa patrie en écrivant les origines et les institutions de la célèbre Anazarbe (064).
196. MARINUS. - Ayant toujours voulu être agréable aux dieux, c'est aussi dans une intention pieuse que Marinus a composé cet ouvrage.
197. LE MÊME. - Et ce n'est pas la moindre de tes oeuvres, divin Proclus, de nous avoir laissé en nous quittant Marinus, vivante image des immortels, l'aide et le consolateur des mortels pieux, et comme toi, auguste maître, le médecin des âmes. En écrivant ta vie chère aux dieux, Marinus a consacré chez nos descendants le souvenir da tes vertus.
198. ANONYME. - Je suis Nonnus ; Panopolis est ma ville natale, et c'est à Pharos qu'avec le glaive de mes vers j'ai taillé en pièces la race des géants (065).
199. ANONYME. - La Parque, craignant le divin Oribase à cause de son art prodigieux, a bien souvent prolongé le fil de sa vie.
200. LÉON LE PHILOSOPHE. - Ce livre de mécanique est l'oeuvre de Cyrinus, aidé de la collaboration de Marcellus, son parent.
201. LE MÊME. - L'illustre astronome Paulus m'a enseigné (066) les sacrés mystères de l'art divinatoire que lui a révélés Apollon.
202. LE MÊME. - Ce volume renferme Théon et Proclus, les savants mathématiciens ; il renferme les mesures du ciel et de la terre. Proclus a mesuré la terre, et Théon le ciel. Tous deux également dignes d'admiration, tous deux se sont mutuellement prêté l'aide de leur savoir. Théon, prenant à Proclus ses doctes propositions de géométrie, démontre par elles le cours des astres, et Proclus, prenant les démonstrations de Théon, analyse et développe par elles ses propositions. Salut, noble couple de savants ! salut, excellent Théon, intelligence supérieure, l'honneur de la ville d'Alexandrie ! salut aussi, Proclus, que tout le monde proclame le plus illustre descendant de Sarpédon !
203. PHOTIUS ou LÉON. - L'histoire de Clitophon, qui montre les amertumes de l'amour et de vertueux exemples, et la chaste conduite de Leucippe ravissent tous les lecteurs (067) ; ils admirent comment battue, les cheveux coupés, accablée d'outrages, et, ce qui passe tout, trois fois en face de la mort, elle persiste dans la vertu. Que si tu veux aussi être vertueux, ami, n'arrête pas seulement tes yeux sur les accessoires du récit, mais étudie le but de l'oeuvre et son dénoûment : l'hymen unit les époux selon leurs chastes voeux.
204. AGATHIAS. - Passant, ne t'amuse pas à me soulever, moi la pierre d'Ajax qui frappai Hector en pleine poitrine. Je suis noire et rude ; mais le divin Homère te dira comme je fis rouler sur le sol le fils de Priam. Maintenant ce n'est qu'à grand'peine qu'ils me remuent un peu avec des leviers, les hommes d'aujourd'hui, opprobre d'une génération énervée. Ah ! puisse-t-on me cacher sous terre ! car j'ai honte de servir de jouet à des hommes de rien.
205. ARTÉMIDORE. Sur la réunion des poésies bucoliques de Théocrite. - Muses bucoliques, naguère dispersées, maintenant réunies, vous voilà de la même bergerie et dans un seul troupeau.
206. EUPITHIUS. Après avoir ponctué et accentué la Prosodie universelle d'Hérodien. - Peste soit d'une multitude de règles qui se répètent et de signes imperceptibles qu'a tracés le roseau au bec effilé ! Mes yeux sont fatigués ; mon cou, mon échine, ma nuque, mes épaules n'en peuvent plus ; je souffre universellement de la prosodie universelle.
207. ANONYME. Sur le Manuel d'Épictète. - Pénètre-toi bien des pensées et de la morale d'Épictète, si tu veux alléger ton âme qui aspire au ciel, te détacher de la terre et t'élever aux célestes demeures.
208. ANONYME. - Celui qui suit les sages préceptes d'Épictète, traverse en souriant les écueils de la vie, et, après sa navigation terrestre, il arrive au port du ciel, dans la haute région des astres.
209. ANONYME. Un oiseleur à un moineau. - Pourquoi cries-tu ainsi en sautillant de branche en branche ? Un autre a fait comme toi et n'a pu échapper à mes pipeaux. Ses ailes rapides se sont engluées, et malgré tous ses efforts, il est tombé entre les mains de l'habile oiseleur.
210. ANONYME. Sur le livre des Tactiques du consulaire Orbicius. C'était l'oeuvre de l'empereur Adrien, ou, suivant d'autres, de l'empereur Trajan. - Étudier bien ce livre tout plein des rudes labeurs de la guerre, qu'autrefois l'empereur Adrien avait avec lui dans ses campagnes, et qui, depuis, est si longtemps resté sans emploi et dans l'oubli. Mais grâce au puissant empereur Anastase, il est revenu au jour pour être en aide aux armées. Il enseigne, en effet, les manoeuvres et l'art de la guerre homicide ; il enseigne comment il faut s'y prendre pour détruire les hommes de la mer occidentale, les Perses les affreux Sarrasins, l'impétueuse cavalerie des Huns, et les Isauriens qui se retranchent derrière leurs rochers. Ses leçons garantissent la soumission de l'univers au sceptre d'Anastase, astre qui se lève sur l'Orient plus radieux que Trajan lui-même.
211. ANONYME. - Paeon, Chiron, Esculape, Hippocrate sont de grands médecins ; ajoutez Nicandre dont la renommée est plus grande encore.
212. ANONYME. - Nicandre a catalogué un grand nombre de plantes, les unes salutaires, les autres mortelles, Nicandre qui surpasse en savoir tous les hommes ; et en effet il est de la race de Paeon.
213. ANONYME. - Colophon aussi est illustre entre toutes les villes, ayant donné le jour à deux poètes du plus grand génie, Homère d'abord, Nicandre ensuite, tous les deux chers aux Muses célestes.
214. LÉON LE PHILOSOPHE. - Porphyre, tu teins tes lèvres et pares ton âme de la pourpre (068) de tes discours.
215. ANTIPATER. - Passant, l'Hellespont a toujours été une mer fatale aux femmes : interroge Cléonice de Dyrrhachium. Elle naviguait vers Sestos pour rejoindre son fiancé ; et sur son malheureux navire elle a eu le sort d'Hellé. Infortunée Héro, tu as perdu ton amant, et toi, Déimaque, ta jeune épouse, dans un détroit de quelques stades.
216. ONESTE. - (069) Tu cites les saintes noces d'Harmonie ; mais rappelle-toi l'infâme union d'OEdipe. Tu vantes la piété d'Antigone ; mais ses frères étaient abominables. Ino est devenue immortelle ; mais qu'Athamas fut malheureux ! C'est au son d'une lyre que mes murailles se sont élevées ; c'est au son d'une flûte qu'elles sont tombées. Vois comme les dieux ont mélangé dans la destinée de Thèbes les biens et les maux, et comme ils se balancent.
217. MUCIUS SCÉVOLA. - Chevrettes, pourquoi laissez-vous là le thym, le tithymalle et l'herbe verte ? Pourquoi faites-vous ces bonds impétueux les unes contre les autres autour de Pan, le dieu des bois et des montagnes ? Ne cesserez-vous pas ces luttes turbulentes ? Prenez garde que la main du berger ne vous fasse sentir sa redoutable houlette.
218. ÉMILIEN DE NICÉE. - Plût aux dieux que les flots de la mer m'eussent englouti, moi qui ramène un chargement de morts au lieu d'un équipage de vivants ! J'ai honte de leur survivre. Pourquoi faut-il que j'entre au port, n'ayant plus d'hommes pour m'amarrer au rivage ? Appelez-moi le sinistre esquif de Charon. J'ai perdu tout mon monde, et ce sont des naufragés que j'amène au port.
219. DIODORE. - Tel que le fils d'Achille Néoptolème, ayant quitté les rochers de Scyros, voguait autrefois vers la plaine d'Ilion, tel dans la cité de Rémus, parmi les descendants d'Énée, aux rivages du Tibre revient le jeune Néron (070), dont le menton s'ombrage à peine d'un léger duvet. L'un se distinguait par son courage ; celui-ci se distingue par son courage et par sa sagesse.
220. THALLUS DE MILET. - Voyez comme ce vert platane cache les mystères des amants, comme il étend sur eux son feuillage sacré, comme autour de ses branches pendent en festons les belles grappes de raisin d'une vigne féconde. O platane, croîs et grandis, et que ton vert feuillage cache toujours les protégés de Vénus.
221. MARCUS ARGENTARIUS. - Je vois sur ce cachet l'inévitable Amour, guidant un char attelé d'un lion ; de la main droite, il frappe l'animal de son fouet ; de la gauche, il tient et dirige les rênes. La force et la grâce respirent là de toutes parts. Combien je le redoute, cet enfant terrible ! Car celui qui dompte un monstre sauvage, n'épargnera guère de pauvres créatures comme nous.
222. ANTIPHILE. - Habitant des eaux, je me suis dévoué pour un habitant de la terre, poisson pour un homme, vivant pour un mort. Ayant pris sur mon dos le cadavre d'un naufragé, je l'ai déposé sur le sable ; mais, ô triste chance ! ayant nagé de la mer vers le rivage, pour salaire de mon fardeau j'ai trouvé la mort. L'un et l'autre, nous avons réciproquement changé de destinée. La terre, son élément, m'a tué, et lui, hôte de la terre, a trouvé la mort dans mon océan.
223. BIANOR. - Un aigle, le seul des oiseaux admis auprès de Jupiter, portait un message du maître du monde au plus haut des airs, et sans voir un Crétois qui avait bandé son arc. La flèche ailée atteignit l'oiseau; mais le chasSdur n'échappa point au juste courroux de Jupiter, car l'aigle tomba sur le Crétois et e punit de sa fatale adresse, en plongeant dans sa nuque le trait qu'il lui avait enfoncé dans le flanc. Une seule flèche ainsi s'abreuva du sang de deux victimes.
224. CRINAGORAS. - César, ayant goûté de mon lait, le meilleur qu'on puisse traire, s'est réservé pour lui seul ma crème parfumée, et m'a emmenée sur ses vaisseaux afin que je l'accompagne dans ses voyages. Certes j'irai jusqu'au ciel ; car celui à qui j'ai prêté mes mamelles n'est pas inférieur au dieu qu'a nourri la chèvre Amalthée.
225. ONESTE. - Fontaines (071) d'Asopus et de Pégase, ondes fraternelles, don d'un coursier et d'un fleuve, vous avez jailli sous le choc de leurs pieds. Pégase a ouvert les canaux de l'Hélicon, Asopus ceux de l'Acrocorinthe. O d'un coup de pied effets également merveilleux et propices !
226. ZONAS DE SARDES. - A l'oeuvre, blondes abeilles ! Picorez le calice des fleurs, ou les tiges rugueuses du thym, ou les pétales du pavot, ou les raisins que le soleil a séchés, ou la violette, ou le duvet parfumé des pommes ; butinez partout et remplissez vos alvéoles de cire et de miel, afin que Pan, le protecteur des ruches et des abeilles, goûte à votre gâteau, afin que l'homme au tison fumeux en coupe une grosse part, et qu'il en reste aussi une petite pour vous.
227. BIANOR. - Sur les bords de la mer, dans l'onde transparente, un pêcheur aperçut un polype qui nageait. S'étant jeté sur lui, il l'envoya rapidement de la mer sur le sable, avant d'être pris par sa capture. Par un singulier hasard, l'animal ainsi lancé tomba sur un lièvre peureux, blotti dans les joncs où il dormait. Le polype, en un instant, l'enveloppa tout entier, si bien que l'homme sous une proie marine trouva une proie terrestre (072).
228. APOLLONIDAS. - Mélitée apprit inopinément la nouvelle que son fils avec la cargaison de son vaisseau avait été submergé, et comme preuve de son infortune elle vit sur le rivage m cadavre que les flots y avaient jeté. Elle l'ensevelit, croyant me, c'était son fils. Mais voici que Dion, sur son navire en bon état, arrive sain et sauf, avec un riche chargement. Quelle différence dans le sort des deux mères ! L'une, contre toute attente, retrouve son fils, et l'autre ne le verra pas même mort.
229. MARCUS ARGENTARIUS. - O toi qui d'habitude te remplis au cabaret, bouteille vieille amie de table, au doux glouglou, au facile sourire, à la belle embouchure, au long cou, confidente discrète et consolatrice de ma pauvreté , te voilà donc revenue entre mes mains après une longue absence. Puisses-tu t'offrir à moi sans mélange, sans commerce avec les Naïades, et pure comme la chaste fille qui s'unit à son époux !
230. ONESTE. - Pour arriver aux cimes de l'Hélicon, on se donne bien du mal ; mais aussi on se désaltère aux sources délicieuses de l'Hippocrène. De même les hauteurs de la poésie sont escarpées ; mais si tu parviens au sommet, tu y puiseras les faveurs des Muses.
231. ANTIPATER. - Une vigne, en grimpant, me couvre, pauvre platane desséché, et je suis tout verdoyant d'un feuillage étranger, moi qui naguère protégeais de mes frais rameaux ses grappes mûrissantes, et n'avais pas moins de feuilles qu'elle. Désormais, à mon exemple, qu'on se ménage une semblable amie qui, par exception, même au delà du trépas, témoigne sa reconnaissance.
232. PHILIPPE. - Vase d'Adria au goulot jadis harmonieux, quand je renfermais les trésors de Bacchus, maintenant brisé, je suis placé comme un abri pour protéger la jeune vigne qui tapissera cette charmante treille. Toujours nous rendons à Bacchus quelque service : vieux, nous le gardons fidèlement ; jeune, nous l'élevons avec sollicitude.
233. ÉRYCIUS. - Tu coupais de vieux troncs d'arbres desséchés, infortuné Mindon, lorsqu'une araignée qui s'y tenait cachée, sortant du fond de sa retraite, te piqua au pied gauche. Bientôt une noire pourriture, gagnant de proche en proche, dévora jusqu'aux os la chair livide. De ce moment il fallut couper ton genou vigoureux, et l'une des jambes qui te portent est maintenant une forte branche d'olivier.
234. CRINAGORAS. - Jusqu'à quand, mon pauvre coeur, séduit par de vaines espérances, t'égareras-tu dans la stérile région des nuages, et te forgeras-tu des rêves de puissance et de richesse ? Mais les mortels n'obtiennent rien qu'à grand'peine et par bien des efforts. Ne recherche donc que les faveurs et les dons des Muses ; et tout le reste, misérables idoles de l'âme, abandonne-le aux insensés.
235. LE MÊME. - Grandes régions limitrophes, que sépare le Nil gonflé par les eaux de la noire Éthiopie, vous avez toutes deux réuni par l'hymen vos souverains (073), ne faisant plus qu'une seule nation de l'Égypte et de la Libye. Qu'à perpétuité passe des pères à leurs enfants le sceptre qui s'étend sur ces deux parties du monde !
236. BASSUS LOLLIUS. - Les immuables arrêts des Parques avaient désigné comme dernière victime le vieux Priam : il a été immolé auprès de l'autel phrygien. Mais déjà, pieux Énée, ta flotte est arrivée aux rivages de l'Italie, ta nouvelle patrie en attendant celle que te réservent les Cieux. La citadelle de Troie est tombée à propos et pour sa gloire ; car de ses ruines, et au bruit des armes, a surgi la cité (074) qui doit dominer sur tout l'univers.
237. ÉRYCIUS. - Pâtre, je t'en prie par le dieu Pan, dis-moi quelle est cette grande statue de hêtre à laquelle tu fais une libation de lait. - C'est celle du héros de Tirynthe, du vainqueur de Némée. Ne vois-tu pas, étourdi, son arc et sa massue d'olivier sauvage ? - Salut, Alcide qui manges une génisse entière ! Épargne et protégé ces étables, et que de ce petit troupeau il naisse des milliers de boeufs.
238. ANTIPATER. - Cette statue d'airain d'Apollon éphèbe, oeuvre d'Onatas, est un témoignage de la beauté de Latone et de Jupiter. Elle prouve que Jupiter n'aima pas en vain Latone, et que, ainsi qu'on l'a dit (075), le fils de Saturne a une belle tête et de beaux yeux. Onatas non plus n'a pas coulé ce bronze en dépit de Junon, puisqu'il lui a donné la vie avec l'aide de Lucine.
239. CRINAGORAS. - Les cinq livres de poésies lyriques que ce manuscrit renferme sont l'oeuvre inimitable des Grâces. Anacréon, l'aimable vieillard de Téos, les a composées, la coupe à la main ou avec les Amours. C'est un don que, pour son jour de naissance, nous offrons à Antonia, qui brille de tous les attraits de l'esprit et de la beauté.
240. PHILIPPE. - Un bélier aux cornes recourbées frappait le fils de Calyptra, qui s'était un peu éloigné de sa mère, lorsqu'un sanglier, la bête d'Hercule, s'échappant des liens où il était pris, plongea ses défenses dans les flancs du bélier. Il sauva ainsi la vie de l'enfant. Sans doute que, depuis les sévices de Junon, Hercule a pitié des enfants en péril.
241. ANTIPATER. - Apollon, tu as été berger ; et toi, Neptune, cheval ; Jupiter, cygne, et l'illustre Ammon, serpent. (Ces dieux brûlaient pour de jeunes filles, et toi c'est pour de jeunes garçons.) Tous vous vous cachiez ; car vous ne faites pas l'amour avec la persuasion, mais avec la violence. Pour Évagoras qui est tout or, franchement, seul et au grand jour, il triomphe [par son opulence] de tous et de toutes sans recourir à des métamorphoses.
242. ANTIPHILE. - Glaucus, le passeur du détroit de Thasos en Thrace, que les rivages du Thasos ont vu nacre, et qui, pilote expérimenté, manoeuvrait, tout en dormant, le gouvernail d'une main sûre, accablé par l'âge, usé par les fatigues de la mer, n'est pas sorti, même quand il lui fallut mourir, de sa vieille barque. On l'a brûlée sur lui, afin que le vieux marin naviguât, en allant chez Pluton, sur son propre esquif.
243. APOLLONIDAS. - Le jeune Aristippe a été pour ses parents un sujet de joie et de deuil, dans le même jour. Il venait, en effet, d'échapper à l'incendie de la maison, lorsque Jupiter fit éclater sa foudre sur sa tête. Aussi tous ceux qui pleuraient sur ses restes foudroyés s'écriaient-ils : "O malheureux enfant, prédestiné au feu par l'arrêt du sort !"
244. LE MÊME. - Des cerfs timides, chassés des montagnes par la neige tombant à gros flocons qui en couvrait les cimes, s'élancèrent dans un fleuve, espérant, bien à tort, les malheureux, réchauffer leurs membres agiles dans de tièdes ondes. Mais le courant ennemi les enferma de toute part et les enchaîna soudain avec des entraves de glace. Une foule de villageois fit bombance avec ce gibier pris sans filet, qui tant de fois avait échappé aux toiles et aux épieux.
245. ANTIPHANE. - Ce n'est pas l'Hymen, c'est Pluton qui se tint sous les tentures du lit nuptial de la malheureuse fiancée Pétale. Car seule et tremblante pendant qu'elle se dérobait dans l'ombre aux premières exigences de Vénus, effroi commun des vierges, d'impitoyables chiens de garde l'ont dévorée, et celle que nous espérions voir femme, nous ne l'avons pas même vue comme cadavre.
246. MARCUS ARGENTARIUS. - Après avoir, au milieu de buveurs, épanché de ton flanc Bacchus, tu as été brisée, douce bouteille. De loin une pierre a été lancée contre toi avec un grand bruit, comme la foudre, non par la main de Jupiter, mais par celle de Dion. Quand tu fus ainsi frappée, il y eut parmi les amis un éclat de rire, des plaisanteries sans nombre, un grand tumulte. Je ne te plains pas, bouteille, toi qui venais d'accoucher de Bacchus, le dieu des bacchanales, car Sémélé et toi, vous avez eu le même sort.
247. PHILIPPE. - Les violentes rafales du Notus m'avaient déraciné et jeté à terre, moi platane au feuillage touffu; mais arrosé de vin, je me suis relevé, sous l'influence en toutes saisons d'une pluie (076) plus douce que la pluie de Jupiter. Mort, j'ai vécu ; et seul ayant bu du vin, tandis que tous les autres plient et chancellent, on me voit plus droit et plus ferme.
248. BOÉTHUS. - Si Bacchus était entré dans le palais sacré de l'Olympe, folâtrant avec les Bacchantes et les Satyres, tel que l'ingénieux Pylade vient de le représenter, suivant les règles les plus exactes des poètes tragiques, l'épouse de Jupiter, Junon, oubliant sa jalousie, se serait écriée : "Tu as menti, Sémélé, Bacchus n'est point ton fils, c'est moi qui suis sa mère."
249. MACCIUS. - Moi, Pan, du haut de la vigie où l'on m'a placé, je surveille cette vigne aux beaux pampres verts. Que si, passant, tu désires une grappe pourprée, prends-la, je ne la reproche pas à ton estomac satisfait. Mais si seulement tu me touches d'une main cupide et voleuse, aussitôt tu recevras sur ta nuque un violent coup de mon bâton noueux.
250. ONESTE. - Je fus bâtie au son d'une lyre, et j'ai été démolie au son d'une flûte, moi, Thèbes. Ah ! que ce fut au rebours de l'harmonie! Ils gisent à terre et sont sourds, les débris de mes remparts jadis charmés par les sons de la lyre, ces pierres qui d'elles-mêmes venaient sur mes murailles, asile des Muses, grâce à ta main, Amphion, et sans autre labeur. Oui, ta ville aux sept portes, tu l'as bâti avec ta lyre aux sept cordes.
251. ÉVÉNUS. - Ver funeste, détesté des Muses, fléau des livres, à toute heure dévorant les trésors (077) de la science, pourquoi, vilaine bête noire, te loges-tu comme un espion dans les oeuvres vénérées, où tu traces ton odieuse image ? Fuis loin des Muses, va-t'en au loin, maudit insecte, n'offre pas même à ma vue le bout de ta trompe (078).
252. ANONYME. - Un voyageur, du haut de la berge, se précipita dans les eaux profondes du Nil, à la vue d'une troupe de loups affamés. Ils le prirent néanmoins en traversant le fleuve ; tous se tenaient les uns les autres, chacun d'eux ayant saisi avec les dents la queue de son devancier. Ainsi se trouvait jeté comme un pont sur le Nil, et l'homme fut atteint par ces bêtes à la nage, qui avaient appris de la nature cette ingénieuse tactique.
253. PHILIPPE. - A Thèbes, les noces de Cadmus furent charmantes, celles d'OEdipe abominables ; Bacchus institua les mystères, Penthée les railla et en fut puni ; les murailles s'élevèrent au son de la lyre, elles tombèrent au son des flûtes ; Antiope eut une couche heureuse, Jocaste en eut une bien funeste ; Ino fut une tendre mère, mais Athamas fut un père dénaturé. O Thèbes, cité pitoyable, jouet du destin, tes annales se partagent en aventures vertueuses et criminelles.
254. LE MÊME. - Moi, la Philoenion qui n'enfantai que pour le bûcher, la mère vouée aux douleurs qui vis trois enfants descendre chez les morts , j'eus recours à la fécondité d'un sein étranger. Car j'espérais bien qu'il vivrait, celui que je n'aurais pas mis au monde. Pour remplacer ma belle famille, j'adoptai donc un enfant ; mais le sort ne permit pas que je jouisse de cette faveur d'une autre mère ; car à peine appelé mon fils, l'enfant mourut ; et maintenant, déjà même pour les autres mères je suis, moi, devenue une cause de deuil.
255. LE MÊME. - Le pauvre Aristide se trouvait riche avec sa brebis, avec sa génisse, comme avec un troupeau de moutons et de boeufs ; mais il les perdit toutes deux : le loup tua la brebis, la vache mourut en vêlant. Ainsi périt le troupeau du pauvre homme, et lui, avec la corde de sa besace qu'il s'attacha au cou, il mourut misérablement près de sa cabane, que n'égayaient plus les mugissements de sa génisse (079).
256. ANTIPHANE. - Je croyais vivre encore par la moitié, car cette moitié avait produit une pomme sur sa plus haute branche. Mais une chenille au dos velu, fléau des arbres, ou plutôt l'envie, a dévoré cette pomme unique. L'envie, d'ordinaire, s'attaque à la richesse (080), à la puissance ; mais l'envie qui détruit ce qui est faible et petit, appelle-la une furie abominable.
257. APOLLONIDAS. - Moi, la source Pure (les Nymphes m'avaient donné ce surnom qui me glorifiait entre toutes les fontaines), depuis qu'un brigand a tué des voyageurs qui s'étaient assis sur mes bords et lavé dans mon onde sacrée ses mains sanglantes, j'ai retiré mes douces eaux, et je ne coule plus pour les passants. Qui pourrait, en effet, m'appeler encore la source Pure ?
258. ANTIPHANE. - Naguère je coulais à pleins bords, et maintenant mon onde appauvrie en est réduite à quelques gouttes. C'est qu'un meurtrier a lavé dans mon courant ses mains sanglantes et mêlé ses souillures à mon onde. De ce moment les Nymphes qui alimentaient ma source se sont enfuies en disant : "Nous ne nous unissons qu'à Bacchus, nous ne nous mêlons pas à Mars (081)."
259. BIANOR. - Une maison tout entière s'écroula, mais sur le berceau d'un enfant sa chute fut plus légère que le zéphyr. Les décombres épargnèrent l'enfant. O gloire des mères, la pierre même sent ce que vous content les douleurs de l'enfantement.
260. SÉCUNDUS. - Moi, Laïs,qui autrefois perçais comme une flèche tous les coeurs, je ne suis plus Laïs ; je suis devenue avec l'âge un insigne exemple des vengeances de Némésis. Par Vénus (et qu'est-ce que Vénus pour moi, si ce n'est un simple serment ?), Laïs n'est plus reconnaissable aux yeux de Laïs elle-même.
261. ÉPIGONE. - Naguère, au milieu des vignes aux beaux pampres, je brillais jeune et vigoureuse, étalant mes grappes de raisin succulentes et mûres. Et maintenant me voilà vieille. Comme le temps nous arrange ! La vigne aussi sent les ravages et les rides de la vieillesse.
262. PHILIPPE. - Tous naguère comptaient Aristodice au nombre des plus heureuses mères, ayant sis fois mis au monde de beaux enfants. Mais contre elle se sont liguées la terre et l'eau. Trois de ses enfants ont succombé aux maladies, et ceux qui lui restaient sont morts à la mer. Toujours, depuis, on voit cette pauvre mère en larmes, gémir comme un rossignol sur des tombes, ou comme un alcyon accuser les flots de leur inclémence.
263. ANTIPHILE. - La vieille Eubulé, lorsqu'elle avait quelque idée en tête, ramassait le premier caillou qu'elle trouvait : c'était son oracle d'Apollon. Elle le consultait en pesant la pierre dans ses mains. Elle était lourde, si elle ne voulait pas ; si elle voulait, elle était plus légère qu'une feuille. Et en faisant elle-même ce qui lui plaisait, si parfois elle ne réussissait pas, c'est à Apollon qu'elle imputait l'erreur de ses mains.
264. APOLLONIDAS OU PHILIPPE. - Dans un buisson, perchée sur l'extrémité d'une branche, une cigale, en plein midi, battant ses flancs de ses ailes, charmait la solitude de ses instinctives mélodies. Or, Criton de Pialie, l'oiseleur, prit avec ses pipeaux ce chantre au corps aérien. Mais il en fut bien puni : désormais à ses piéges accoutumés il ne se prit aucun de ces volatiles qu'il convoitait.
265. LE MÊME. - L'oiseau de Jupiter, atteint par l'arc d'un Crétois, s'en est vengé en ripostant à la flèche de la terre par une flèche du ciel. Il est tombé du haut des airs sur le chasseur, et le même coup les a tués l'un et l'autre. Crétois, ne soyez plus si vantés pour votre adresse à lancer d'inévitables traits ; qu'on célèbre aussi la justesse du coup d'oeil de Jupiter (082).
266. ANTIPATER. - Aux doux sons que tirait de ses belles flirtes l'harmonieux Glaphyrus (083), Apollon charmé s'écria : "Marsyas, tu as menti ; tu n'avais rien trouvé, car les flûtes de Minerve, c'est lui, c'est Glaphyrus qui les a emportées de Phrygie. Et si autrefois tu avais soufflé dans de telles flûtes, ton père Hyagnis n'aurait pas pleuré la triste issue (084) de ta lutte musicale sur les bords du Méandre."
267. PHILIPPE. - Damis, le jeune fils de Nicarète, naviguant pur la mer d'Icare, glissa du vaisseau et tomba à la mer. Son père à grands cris invoque les immortels, il s'adresse aux flots, il les conjure d'épargner son fils ; mais l'enfant n'en périt pas moins, englouti par les vagues. Cette mer, même autrefois, n'écoutait pas les voeux d'un père (085).
268. ANTIPATER. - Une chienne crétoise, Gorgo, prête à mettre bas, courait sur la piste d'un cerf, après avoir invoqué l'une et l'autre Diane. Elle tua le cerf et mit bas. Diane s'était empressée d'exaucer son double voeu pour une bonne chasse et pour une couche heureuse. Et maintenant Gorgo allaite neuf petits. Cerfs et biches de Crète, fuyez des enfants dressés à la chasse dans le sein même de leur mère.
269. LE MÊME. - Un vaisseau s'étant brisé en mer, deux naufragés se disputaient une planche. Antagore frappa Pisistrate. Excusez-le , car il s'agissait de l'existence. Mais la Justice fit son devoir. L'un se sauva à la nage, un loup marin dévora l'autre. Évidemment l'Euménide vengeresse ne s'endort pas, même au milieu des mers.
270. MARCUS ARGENTARIUS. - Je me livre à la danse en voyant le choeur doré des astres du soir, et je ne gêne pas (086) les autres choeurs en les heurtant. Après avoir couronné ma tête de fleurs je prends en main la lyre et j'en tire de mélodieux accords. C'est en faisant tout cela que je mène une vie conforme à la nature ; car la nature, qui est tout harmonie, a dans le ciel sa lyre et la couronne (087).
271. APOLLONIDAS. - Et quand donc offriras-tu une traversée sans péril, ô mer, dis-nous-le, si même des naufrages signalent les jours des alcyons ? Pour eux d'ordinaire le vent se tait et la mer aplanit ses vagues, à ce point que la terre semble moins calme et moins sûre. Et pourtant, c'est lorsque tu te canter d'être pour leurs couvées une seconde mère que tu as englouti dans tes vagues Aristomène et son navire.
272. BIANOR. - Mourant de soif, un corbeau, serviteur d'Apollon, ayant vu sur la tombe d'une femme un vase avec de l'eau pour les lustrations, poussa un cri de joie en se posant sur les bords ; mais son bec n'atteignait pas le fond. Apollon, tu inspiras à l'oiseau un moyen ingénieux. Il introduit dans le vase des cailloux ramassés sur le sable, et bientôt de son bec avide il atteint les eaux dont les pierres ont élevé le niveau (088).
273. LE MÊME. - Par le fort de la chaleur, une cigale chantait à toute gorge et de sa double langue dans le bocage, lorsque Criton, ayant disposé ses pipeaux, prit le chantre de l'air, contre lequel les oiseleurs n'exercent jamais leur art. Celui-ci fut puni comme il le méritait de cette chasse impie ; car ses piéger, auparavant infaillibles, ne prirent plus aucun oiseau (089).
274. PHILIPPE. - Sous le joug et sous l'aiguillon, une jeune vache ouvre à grand'peine le sillon où germe le grain (090), et après ce rude labeur, de retour à l'étable, elle nourrit de son lait un petit veau ; double tâche, surcroît de fatigue ! Ne l'accable pas, ô laboureur ! Ce petit veau qu'elle t'élève, si tu épargnes la mère, deviendra génisse.
275. MACÉDONIUS. - Codrus a tué un sanglier dans la plaine, et dans la mer au milieu des flots il a pris un cerf. S'il y avait une race ailée de bêtes fauves, dans l'air même il l'atteindrait, et ne reviendrait pas, ô Diane, les mains vides.
276. CRINAGORAS. - Sur le bord de la mer, une pauvre femme qui lavait du linge, penchée sur une roche humide, fut entraînée par une vague qui monta sur le rivage, et la malheureuse but le flot amer de la mort. Elle fut délivrée à la fois de la vie et de la misère ; mais qui osera braver sur un vaisseau la mer dont on ne peut pas même, à terre, se garantir ?
277. ANTIPHILE. - Impétueux torrent, pourquoi t'élances-tu ainsi, barrant le passage aux voyageurs ? Certes tu es ivre de pluie, et tu ne portes pas à tes Naïades une eau limpide ; c'est aux nuées que tu as emprunté leurs eaux les plus troubles. Mais je te verrai bientôt desséché par le soleil ; il sait reconnaître les eaux naturelles et les eaux illégitimes et d'emprunt.
278. BIANOR. - Un enfant vit un cercueil où reposaient les restes de ses aïeux entraîné par un torrent. La douleur le remplit d'audace; il s'élance dans les eaux furieuses. Hélas ! funeste lui fut son dévouement. Il sauva bien les restes de ses ancêtres ; mais lui-même, à leur place, fut emporté par la violence du torrent.
279. BASSUS. - Lorsque Pluton eut reçu pour la seconde fois (091) trois cents passagers de la barque du Léthé, tous couronnés par la guerre : "Ce sont des Spartiates, dit-il ; voyez comme toutes leurs blessures ont été reçues par devant, comme leurs poitrines ont été seules atteintes. Maintenant, du moins, soyez rassasiés de fatigues et de combats ; reposez-vous enfin et dormez du sommeil que le destin vous accorde, soldats de l'invincible Mars !"
280. APOLLONIDAS. - Lélius, l'honneur du consulat romain, dit en voyant l'Eurotas : "Fleuve illustre de Sparte, salut !" Et mettant la main sur un livre inspiré par les Muses, il vit audessus de sa tête un présage de poésie et de science. Des pies, ingénieuses imitatrices de la voix humaine, charmaient la vallée ombreuse de leurs voix qui répétaient toute sorte de vers. Encouragé par elles à la lecture, il s'écria : "Quoi donc ! cette oeuvre n'est-elle pas digne d'étude, ô poète , puisque les oiseaux même imitent et répètent tes paroles ?"
281. LE MÊME. - Lorsque je vis avec l'Asie entière, prodige étrange ! un cheval hennissant de désir en voyant de la chair humaine, ce que l'antiquité raconte des écuries de Diomède s'est présenté à mes yeux. Je cherche un nouvel Hercule.
282. ANTIPATER. - Passants, je suis l'arbre autrefois vierge, le laurier. Dites à vos serviteurs qui s'apprêtent à m'émonder, de s'en abstenir. A ma place, que le voyageur dépouille l'arbousier et le térébinthe, pour faire à terre un lit de feuillage, car ils ne sont pas loin. Mais de moi le fleuve est distant de trois plèthres, tandis qu'entre sa rive et le bois il n'y en a que deux.
283. CRINAGORAS. - Monts pyrénéens, et vous, Alpes, qui de vos cimes élevées voyez de près le cours du Rhin, vous avez été témoins des éclairs que lança Germanicus foudroyant les Celtes ; aussi furent-ils écrasés par milliers ; et Bellone dit à Mars : "A de tels coups nous reconnaissons un maître."
284. LE MÊME. - Malheureuse Corinthe, quels habitants tu as trouvés au lieu de quels habitants ! O immense infortune de la Grèce ! Plût aux dieux, Corinthe, que tu fusses plus submergée qu'Égire (092), plus déserte que les sables de la Libye, plutôt que d'être livrée à de tels garnements (093) et de voir ainsi foulés aux pieds les ossements des antiques Bacchiades !
285. PHILIPPE. - L'éléphant avec ses énormes défenses ne s'élance plus au combat chargé d'une tour et comme une phalange ; mais, dompté par la peur, il a soumis son large cou au joug, et il traîne le char du divin César. Cette bête monstrueuse, elle-même a reconnu les douceurs de la paix ; elle a jeté là les machines de guerre, et en échange elle porte le père de la justice.
286. MARCUS ARGENTARIUS. - Coq maudit, pourquoi m'as-tu ravi le doux sommeil ? L'image de Pyrrha vient de s'envoler de mon lit. Est-ce ainsi que tu me récompenses de t'avoir nourri, de t'avoir fait le maître et l'époux de toute la gent volatile de ma basse-cour ? Par l'autel et le sceptre de