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Anthologie grecque

Édition de Jacobs, t. I, p. 305 ; de Tauchnitz, t. 1, p, 224.)

1. ALCÉE DE MESSÉNIE. - Dans l'île d'los, des enfants ont fait mourir de chagrin le chantre des héros, lui ayant proposé une énigme en vers ; mais les Nymphes de la mer ont parfumé son corps avec du nectar, et l'ont déposé sous un rocher du rivage, parce qu'il a glorifié Thétis et son fils, les combats d'autres guerriers et les exploits du héros d'Ithaque, fils de Laërte. Elle est heureuse entre toutes les îles la petite Ios (1) qui recèle dans son sein l'astre des Muses et des Grâces (2).

2. ANTIPATER DE SIDON. - Passant, le poète à la grande voix qui charmait, qui persuadait les mortels, dont les chants égalaient ceux des Muses, Méonide, il est ici : le sort en a gratifié mon île d'los. C'est sur les rochers de ma plage, non dans une autre contrée, qu'il a exhalé en mourant son souffle sacré, ce souffle qui a chanté le signe de tête du tout-puissant Jupiter, l'Olympe, le combat d'Ajax près des vaisseaux, et les chevaux thessaliens d'Achille, traînant le cadavre d'Hector dans la plaine de Troie. Que si, moi si petite, je cache un si vaste génie, sache qu'Icos (3), qui n'est pas plus grande, cache aussi l'époux de Thétis.

2 bis. ANONYME. - Bien que je sois un petit tombeau, étranger, ne passe pas devant moi avec indifférence ; mais décore-moi d'une couronne et honore à l'égal des dieux celui que je renferme, car c'est par excellence le favori des Muses, le poète des grandes épopées, c'est le divin Homère.

3. ANONYME. - Ici la terre recouvre les restes sacrés du chantre des héros, le divin Homère.

4. PAUL LE SILENTIAIRE. - Ici, sous un rocher du rivage, une tombe illustre renferme le savant interprète des Muses, le divin Homère. Si une île aussi petite contient un tel homme, ne t'en étonne pas, étranger, regarde : Délos, sa soeur, autrefois errante et misérable, a bien reçu Apollon sortant du sein de sa mère.

5. ALCÉE DE MITYLÉNE. - Non, me dressât-on une statue d'or aussi éclatante que les traits de feu de Jupiter, je ne suis pas (4), je ne serai pas de Salamine, je ne suis pas le fils de Démagoras, moi qui ai Mélès pour père ; que la Grèce ne voie jamais cette statue. Mettez à l'épreuve de vos dons un autre poète : [Chios est ma patrie] ; vous, Muses, et toi, Chios, vous chanterez à tout jamais mes vers à la Grèce.  

6. ANTIPATER DE SIDON. - Le chantre des exploits héroïques, l'interprète des dieux, le second soleil dont s'éclairait la Grèce, la lumière des Muses, la voix toujours jeune du monde entier, Homère, il est là, étranger, sous le sable de ce rivage.

7. ANONYME. - Ici repose le chantre et le héraut de toute la Grèce, le divin Homère, qu'a vu naître Thèbes, la ville [d'Égypte] aux cent portes.

8. ANTIPATER DE SIDON. - C'en est fait, Orphée, vous n'attirerez plus par vos chants les forêts ni les rochers, ni les bêtes féroces si jalouses de leur liberté ; vous n'apaiserez plus le sifflement des vents, ni l'impétuosité de la grêle et de la neige, ni la fureur des flots. Hélas ! vous n'êtes plus : vous avez coûté bien des larmes aux filles de Mnémosyne et surtout à votre mère Calliope. Comment osons-nous donc nous plaindre de la perte de nos enfants, puisque les dieux eux-mêmes ne peuvent garantir leurs enfants de la mort ?

9. DAMAGÈTE. - Près du mont Olympe, dans la Thrace, est le tombeau d'Orphée, fils de la Muse Calliope. Les chênes obéissaient à sa voix ; les rochers insensibles, les hôtes les plus sauvages des forêts marchaient en foule à sa suite. C'est lui qui inventa les initiations et les mystères de Bacchus, c'est lui qui, le premier, assujettit la poésie au rythme héroïque. Enfin, il sut par les sons de sa lyre toucher le coeur, émouvoir les entrailles de l'inflexible et inexorable Pluton.

10. ANONYME. - Les femmes de la Thrace donnèrent mille témoignages de douleur à la mort d'Orphée, fils d'Oeagre et de Calliope : on les vit se meurtrir les bras, en faire jaillir le sang ; on les vit couvrir de cendre leur bonde chevelure. Les Muses elles-mêmes et le dieu qui rend ses oracles en Lycie, aussi affligé qu'elles, répandirent des torrents de larmes sur ce chantre [divin]. A ce concours de deuil se joignirent les rochers et les chênes, qu'il avait rendus sensibles aux accents de sa lyre.

11. ASCLÉPIADE. - Voici le doux et suave ouvrage d'Érinne, de peu d'étendue sans doute, comme étant d'une jeune fille de dix-neuf ans, mais supérieur à beaucoup d'autres poëmes. Si la mort ne l'eût pas si promptement moissonnée, quel poète eût laissé un nom aussi grand que le sien ?

12. ANONYME. - Ta venais de mettre au jour tes vers gracieux et parfumés comme le printemps, ta voix de cygne résonnait encore, lorsque la Parque qui file la quenouille (5) de nos destinées t'entraîna vers l'Achéron par les larges voies du trépas. Mais l'oeuvre admirable de tes poésies, Érinne, proclame que tu n'es pas morte et que tu as rejoint le Choeur des Piérides.

13. LÉONIDAS ou MÉLÉAGRE. - Pluton a enlevé, pour en faire son épouse, la vierge Erinne, jeune nourrisson des Muses,
jeune fille charmante abeille qui butine les fleurs de l'Hélicon. Alors la jeune fille a dit ce mot plein de sens et de vérité : "O Pluton, tu es un dieu jaloux !"

14. ANTIPATER DE SIDON. - Terre d'Éolie, tu renfermes Sapho, la muse mortelle qui chantait avec les Muses immortelles, que Cypris et l'Amour avaient élevée ensemble, avec laquelle Pitho tressait la couronne toujours fraîche des Piérides, le charme de la Grèce, et ta gloire. O Parques qui sur vos fuseaux filez à vous trois la trame de nos vies, comment n'avez-vous pas filé une vie impérissable pour Sapho, qui a rendu impérissables les dons des Muses ?

15. LE MÊME. - Sapho est mon nom ; en poésie, j'ai surpassé toutes les femmes, comme Homère tous les hommes.

16. PINYTUS. - Ce tombeau renferme les restes de Sapho et porte son nom mutilé, mais ses oeuvres de poésie sont immortelles.

17. TULLIUS LAURÉA. - Étranger, en passant devant cette tombe éolienne, ne dis pas que je suis morte, moi la poétique et docte fille de Mityléne. Les mains des hommes ont élevé ce monument, et leur ouvrage tombera bientôt dans la poussière de l'oubli ; mais juge-moi d'après l'honneur que m'ont fait les Muses, d'après leurs dons que j'ai déposés dans mes neuf livres de poésies, et tu reconnaîtras que j'ai échappé aux ténèbres de la mort. Dans tous les âges et sous tous les soleils, on parlera de la lyrique Sapho.

18. ANTIPATER DE THESSALONIQUE. - Ne juge pas l'homme d'après sa tombe ; celle-ci est petite mais elle renferme les
cendres d'un grand poète, d'Alcman, le souverain maître de la lyre laconienne que les neuf Muses ont admis dans leur choeur,  Deux continents se disputent son origine : est-il de Lydie, est-il de Sparte ? les poètes sont de tous les pays.

19. LÉONIDAS. - Il est ici, sous cette tombe, le gracieux Alcman, le chantre des épithalames, le cygne dont les accents étaient dignes des Muses, la gloire et l'orgueil de Sparte, où il a exhalé son dernier souffle (6) avant de descendre chez Pluton.

20. SIMONIDE. - Tu es mort, vieux Sophocle, la gloire des poètes, étouffé par un grain de raisin (7).

21. SIMMIAS DE THÈBES. - Sophocle, fils de Sophile , qui as organisé tant de choeurs, étoile athénienne de la Muse tragique ; que (8) près de l'autel de Bachus et sur la scène le lierre flexible d'Acharnes a si souvent couronné, une tombe, un peu de terre a recueilli tes restes ; mais tu vis et tu brilles à jamais dans des pages immortelles.

22. LE MÊME. - Doucement sur la tombe de Sophocle, doucecement, ô lierre, rampe en poussant tes verts rameaux ; que les calices des roses s'y épanouissent ; que la vigne aux belles grappes l'entoure de ses pampres flexibles, en honneur des poésies éloquentes et si sages que composait le délicieux poète entre les Muses et les Grâces.

23. ANTIDATER DE SIDON. - Anacréon, qu'autour de ta tombe le lierre enlace ses grappes et ses pampres, que les fleurs des prés étalent leur calice de pourpre, que des sources de lait jaillissent de la terre, et que le vin épanche son doux parfum, afin que ta cendre et tes restes se réjouissent, s'il est pour les morts quelque joie, ô cher poète qui as aimé tendrement la lyre, qui as traversé l'océan de la vie avec le chant et l'amour.

24. SIMONIDE. - O vigne qui adoucis toutes les peines, qui nous prépares l'ivresse, ô mère du raisin, toi dont les pousses en spirale s'entre-croisent comme un tissu flexible, épanouis-toi sur le haut du cippe d'Anacréon de Téos et sur le tertre léger de sa tombe, afin que cet ami du vin et de la joie qui, dans son ivresse, charmait toute la nuit ses jeunes convives aux accords de sa lyre, porte sur sa tête, dans son sépulcre même, de belles grappes détachées de tes pampres, et que sans cesse ton jus s'épanche en rosée sur la bouche du vieux poète, d'où s'exhalaient des chants plus doux encore que ton nectar.

25. LE MÊME. - Cette tombe a reçu dans Téos sa patrie Anacréon, le poète immortel de par les Muses, à qui sa passion pour de beaux garçons inspira des vers tels qu'en font les Grâces et les Amours. Mais sur les bords de l'Achéron il est seul, il est triste, non parce qu'il a perdu la lumière du soleil et trouvé les demeures du Léthé, mais parce qu'il a laissé le gracieux Mégistès avec de jeunes amis, et qu'il ne peut plus aimer le Thrace Smerdis. Cependant il ne cesse pas de moduler des chants doux comme le miel, et il ne permet pas à sa lyre de se taire même dans le silencieux séjour des morts.

26. ANTIPATER DE SIDON. - Étranger qui passes devant la moleste tombe d'Anacréon, si de mes livres tu as retiré quelque profit, verse sur ma cendre du vin, afin que mes os ainsi arrosés se réjouissent ; car, initié aux mystères et aux orgies de Bacchus, bon compagnon de poésie et de table, je ne saurais habiter sans le dieu des vendanges le séjour funèbre destiné à tous les pauvres humains.

27. LE MÊME. - Anacréon, gloire de l'Ionie, ne sois dans le séjour des bienheureux ni sans banquet ni sans lyre. Puisses-tu avec des yeux languissants d'amour, en agitant sur ta tête parfumée une couronne de fleurs, chanter en face d'Eurypyle ou de Mégistès ou du Thrace Smerdis de Ciconie aux longs cheveux, et puisses-tu, exhalant une douce ivresse, les vêtements humides d'une rosée bachique, écraser dans ta coupe le pur nectar de grappes de raisin ! Car c'est aux Muses, à Bacchus, à l'Amour, à eux trois que tu as, ô vieillard, consacré ta vie entière.

28. ANONYME. - Étranger qui passes devant ce tombeau d'Anacréon, fais-moi une libation de vin, car je suis un grand buveur.

29. ANTIPATER DE SIDON. - Tu dors, Anacréon, parmi les morts, après avoir composé tant d'oeuvres charmantes ; elle dort, ta douce cithare aux chants nocturnes. Il dort aussi, Smerdis, le printemps des Amours, pour lequel tu épanchais de ton luth (9) un nectar d'harmonie. Car tu as été, ô vieillard,  le but de l'Amour des jeunes gens : sur toi seul il dirigeait son arc et ses traits inévitables (10).

30. LE MÊME. - C'est le tombeau d'Anacréon : ici sommeille le cygne de Téos, l'amant passionné des beaux garçons. Sa lyre ne cesse pas de résonner pour Bathylle avec tendresse, et le lierre parfume encre le marbre funèbre. Non, le froid séjour d'Hadès n'a pas éteint tes amours ; sur les bords de l'Achéron, tu es encore plein des ardeurs de Cypris.

31. DIOSCORIDE. - 0 toi qui te consumas d'amour pour le Thrace Smerdis jusqu'à la moelle des os, Anacréon, le prince de l'orgie et des veillées amoureuses, le poète chéri des Muses. qui, au sujet de Bathylle, as souvent mêlé des larmes amères au vin de ta coupe, que d'elles-mêmes les sources épanchent pour toi du vin pur ; que les immortels versent dans tes amphores leur nectar et leur ambroisie ; que d'eux-mêmes les jardins t'apportent des violettes, la fleur qui s'épanouit le soir et des myrtes humides de rosée, afin que même chez le gendre de Cérès, dans une douce ivresse, tu danses voluptueusement en serrant dans tes bras la belle Eurypyle.

32. JULIEN D'ÉGYPTE. - Souvent je l'ai chanté, et du fond de ma tombe je le crierai : "Buvez, avant que vous ne soyez, comme moi, un peu de poussière."

33. ANTIPATER DE SIDON. - Ayant beaucoup bu, tu es mort. Anacréon. - Oui, mais ayant mené une joyeuse vie ; et toi qui ne bois pas, tu iras aussi chez Pluton.

34. ANTIPATER DE SIDON. - [L'éclatante] trompette des Muses, le laborieux forgeron d'hymnes bien travaillés, Pindare, il est ici sous ce tertre. En entendant ses poésies, tu pourras dire qu'un essaim d'abeilles envoyé par les Piérides les a distillées dans la cité de Cadmus (11).

35. LÉONIDAS ou PLATON. - Agréable aux étrangers, cher à ses concitoyens, cet homme c'est Pindare, le serviteur des éloquentes Muses.

36. ÉRYCIUS. - Que toujours, ô divin Sophocle, sur ta tombe brillante le lierre de Bacchus étende ses rameaux flexibles et bondissants ; que toujours ta tombe soit arrosée par les abeilles (12) de l'Hymette des libations de leur miel, afin qu'une cire éternelle parfume tes tablettes attiques, et que ta tête ne cesse pas d'être parée de couronnes.

37. DIOSCORIDE. - Passant (13), ce tombeau est celui de Sophocle qui, à cause de son caractère sacré, a obtenu des Muses une vierge divine (14) [pour ornement funèbre]. Il m'a recueilli à ma sortie de Phlionte (15), marchant à travers les ronces, et de bois d'yeuse il m'a changé en or et m'a couvert d'un manteau de pourpre. Après sa mort, mes pieds, par lui exercés à l'art de la danse, se sont ici reposés. - Heureux, toi qui as obtenu cette bonne demeure ! mais ce masque tragique que je vois dans ta main ; de quelle pièce est-il ? - Soit que tu veuilles y reconnaitre Antigone, soit que tu l'attribues à Électre, tu ne te tromperas pas, car l'une et l'autre sont des chefs-d'oeuvre.

38. DIODORE. - Si tu demandes quel poëte comique est ici inhumé, sache que c'est le divin Aristophane, qui fut lui-même le tombeau de la vieille comédie.

39. ANTIPATER DE THESSALONIQUE. - Eschyle, fils d'Euphorion, qui le premier, sur un solide échafaudage de poésie, éleva à une hauteur prodigieuse l'accent tragique et la pompe du choeur, ici, loin de la terre d'Éleusis, est inhumé, glorifiant par son tombeau la Sicile.

40. DIODORE. - Cette pierre sépulcrale dit qu'ici repose le grand Eschyle, loin d'Athènes, sa patrie, sur les bords siciliens du Gélas. Quelle envie, hélas ! quelle haine animent donc toujours les descendants de Thésée contre les hommes d'élite ?

41. ANONYME. - O fortuné convive des Muses qui se nourrissent d'ambroisie, Callimaque, sois heureux même dans les demeures de Pluton.

42. ANONYME. - O merveilleux et sublime songe du poète de Cyrène, oui, tu fus un songe de la porte de corne et non de la porte d'ivoire, car tu nous as révélé, Callimaque, des vérités que nous autres hommes nous ne connaissions pas encore et sur les immortels et sur les demi-dieux, lorsque, prenant ton vol de la Libye vers l'Hélicon, tu es venu, en rêve, au milieu des Piérides. Tu les as interrogées sur les anciens héros et sur les dieux; et les Muses t'en ont révélé les origines et les mystères (16).

43. ION. - Salut, Euripide, qui dans les vallées en deuil de la Piérie, reposes au sein de la nuit éternelle ; sache, dans la tombe, que ta gloire sera impérissable, comme celle des immortelles poésies dHomère.

44. ANONYME. - Euripide, si tu as péri victime d'un sort déplorable, si tu as été la proie de chiens dévorants, toi l'harmonieux rossignol de la scène, l'ornement d'Athènes, toi qui sus allier à la philosophie les Muses et les Grâces, du moins tu as trouvé un tombeau à Pella, afin que l'adorateur des Piérides pût habiter près de leur demeure sacrée.

45. THUCYDIDE. - Toute la Grèce est le tombeau d'Euripide ; la Macédoine ne possède que ses cendres : là, en effet, il a trouvé le terme de sa vie. Mais sa patrie, c'est la Grèce ; la Grèce, c'est Athènes; et comme par ses vers il a charmé tous les coeurs, il s'en élève un unanime concert de louanges.

46. ANONYME. - Ce monument ne t'honore pas, Euripide, c'est toi qui l'honores ; car il est tout rayonnant de ta gloire.

47. ANONYME. - Tu as pour tombeau la Grèce tout entière, Euripide ; mais le silence de la mort n'y règne pas : on y répète sans cesse ton nom et tes ouvrages.

48. ANONYME. - ... Et ses chairs (17) délicates, saisies par les feux étincelants du tonnerre, perdirent leur humidité et furent consumées. Les os seuls sont restés dans ce tombeau où les passants viennent pleurer ; mais ce n'est pas sans peine (18) qu'on s'en approche.

49. BIANOR. - La terre de Macédoine a recouvert tes restes, Euripide ; mais atteints par le feu du ciel, ils se sont dégagés de la poussière. En éclatant trois fois sur ta tombe, la foudre de Jupiter y a purifié, en effet, tout ce qu'on y voyait de mortel.

50. ARCHIMÈLE. - O poète, n'entre pas dans la voie d'Euripide, ne suis pas un sentier si rude, si difficile. En apparence, la route est unie et bien battue ; mais, dès les premiers pas, tu t'apercevras qu'elle est pleine d'épines et de ronces. Et quand bien même tu atteindrais les hauteurs de la Médée, tu n'en descendrais pas moins sans gloire chez les morts : laissons là les couronnes.

51. ADDÉE. - Ce n'est point une meute de chiens qui t'a donné la mort, ni la fureur d'une femme, Euripide, étranger que tu fus toujours aux fêtes nocturnes de Vénus ; c'est Pluton, c'est la vieillesse. Sous les murs d'Aréthuse de Macédoine, tu reposes dans le monument dont l'amitié d'Archélaüs a honoré ta cendre. Mais je ne regarde pas ce tombeau comme le tien. Le tombeau digne d'Euripide est le théâtre de Bacchus, cette scène où règne son génie.

52. DÉMIURGE. - Hésiode qui fut la couronne de la Grèce ; l'ornement de la poésie, la gloire d'Ascra, je le renferme (19).

53. ANONYME. - Moi, Hésiode, je dédie ce [trépied] aux Muses de l'Hélicon, après avoir vaincu à Chalcis, dans les luttes du chant, le divin Homère.

54. MNASALQUE. - La fertile Ascra est la patrie d'Hésiode ; mais le territoire des Minyens, dompteurs de chevaux, possède les cendres du poète, dont la gloire surpasse celle de tous les hommes les plus renommés pour leur sagesse.

55. ALCÉE. - Dans un bois épais de la Locride, les Nymphes, avec l'eau de leurs fontaines, lavèrent le corps d'Hésiode et lui élevèrent un tombeau ; des chevriers l'arrosèrent de lait mêlé avec du miel. Le vieillard n'avait-il pas, en effet. chanté des vers aussi doux que le miel et le lait, lui qui s'était abreuvé aux pures sources des neuf Muses ?

56. ANONYME. - C'était bien pour cela, certes, que riait Démocrite, et je pense qu'il ajoutera : "Ne disais-je pas en riant, tout est sujet de rire ? Et, en effet, j'ai pratiqué la science, j'ai fait des tas de livres, et voici sous cette dalle funèbre qu'à mon tour je prête à rire."

57. DIOGÈNE LAERTE. - Quel homme fut aussi savant que Démocrite, dont le savoir était universel ? qui a jamais accompli une aussi grande tâche ? pendant trois jours il a reçu sous son toit la mort et nourri cet hôte de l'odeur de pains chauds (20).

58. JULIEN D'ÉGYPTE. - Bien qu'aux enfers tu règnes sur des morts qui ne rient guère, Proserpine, accueille néanmoins avec bonté l'âme de Démocrite qui rit toujours, te rappelant que le rire (21) seul a pu suspendre les chagrins de ta mère, lorsqu'elle pleurait ta perte.

59. LE MÊME. - Puissant dieu des enfers, reçois Démocrite, afin que, régnant sur des sujets qui ne rient jamais, tu en aies un aussi qui rie toujours.

60. SIMMIAS. - Ici repose un homme divin, Aristoclès (22), qui l'emporte sur tous les mortels en sagesse, en vertu. Si quelqu'un entre tous a recueilli pour son mérite la gloire et l'admiration, ce fut lui, et devant lui s'est tue l'envie.

61. ANONYME. - Cette terre renferme dans son sein le corps de Platon : son âme immortelle est au séjour des bienheureux. O fils d'Ariston, tout homme de bien, quelque lieu qu'il habite, t'honore comme un demi-dieu.

62. ANONYME. - Aigle, pourquoi t'es-tu posé sur ce tombeau et regardes-tu la demeure étoilée des dieux ? - Je suis l'emblème de l'âme de Platon, qui a pris son vol vers l'Olympe : son corps, né de la terre, est seul resté sur la terre attique.

63. ANONYME. - Nocher des morts, reçois-moi dans ta barque, moi Diogène le Cynique, qui ai mis à nu le faste, l'orgueil et la vanité de toute l'espèce humaine.

64. ANONYME. - Chien, dis-moi à quel homme appartient le monument sur lequel tu veilles. - Au chien. - Quel était cet homme, que tu appelles chien ? - Diogène. - Dis-moi son pays. -Il était de Sinope. -- Celui qui habitait un tonneau ? - Précisément ; mais maintenant qu'il est mort, il a les astres pour demeure.

65. ANTIDATER. - Ce tombeau est celui de Diogène, le philosophe cynique qui, avec un mâle courage, a mené la vie d'un soldat armé à la légère. Une besace, un manteau, un bâton ont été ses seules armes ; elles ont suffi à sa tempérance, à sa frugalité. Allons, éloignez-vous de ce tombeau, gens sans moeurs ; car même chez Pluton, le sage de Sinope hait tous les méchants.

66. ONESTE. - Un bâton, une besace, un ample manteau, voilà mon léger bagage. Je porte tout à Charon, tout ; car je n ai rien laissé sur la terre. Allons, Cerbère, fais bon accueil au cynique Diogène.

67. LÉONIDAS. - Triste serviteur de Pluton, dont la sombre barque navigue sur ce fleuve de l'Achéron, reçois-moi dans ton esquif, quoiqu'il soit chargé de morts : je suis Diogène le Cynique. Ma fiole d'huile et ma besace forment tous mes bagages, avec mon vieux manteau et mon obole pour payer le passage. Je viens chez Pluton avec tout ce que j'avais parmi les vivants : je ne laisse rien sous la soleil.

68. ARCHIAS. - Nocher de Pluton, que réjouissent les larmes des passagers que tu transportes sur les eaux profondes de l'Achéron, bien que ta barque soit déjà chargée d'ombres, ne me laisse pas sur la rive, moi Diogène le chien. Je n'ai qu'une fiole, un bâton, un manteau et l'obole pour te payer mon passage. Mort, je n'apporte ici rien de plus que ce que j'avais vivant : je n'ai rien laissé sous le soleil.

69. JULIEN D'ÉGYPTE. - Cerbère, dont les aboiements effrayent les morts, toi aussi tremble à ton tour devant un mort vraiment formidable. Archiloque descend aux sombres bords.  Garde-toi de sa colère et des iambes que vomit sa bouche pleine de fiel. Tu as connu la puissance funeste de sa voix, lorsque dans la même barque tu as vu passer les deux filles de Lycambe.

70. LE MÊME. - Maintenant plus que jamais, ô chien à trois tètes, garde bien sans fermer les yeux les portes de l'abîme infernal; car si, pour échapper aux traits furieux des iambes d'Archiloque, les filles de Lycambe ont renoncé à la lumière du jour, comment tous les morts ne se sauveraient-ils pas du noir séjour de l'enfer pour se soustraire à ses épouvantables invectives ?

71. GÉTULICUS. - Ce tombeau sur le bord de la mer est celui d'Archiloque qui, le premier, trempa l'iambe dans du venin de vipère et ensanglanta le doux Hélicon. Lycambe le sait bien, lui qui a tant pleuré le sort funeste de ses trois filles.  Voyageur, passe sans bruit, afin de ne pas éveiller les guêpes qui sont posées sur ce tombeau. 

72. MÉNANDRE. - Salut aux deux fils de Néoclès (23), dont l'un a affranchi notre patrie de l'esclavage, et l'autre, de la sottise.

73. GÉMINUS. - Pour pierre sépulcrale, placez sur ma tombe la Grèce ; ajoutez-y des carènes de vaisseaux, symboles de la destruction de la flotte persane et, sur la base du monument, gravez à l'entour les combats des barbares et de Xerxès. Voilà ce qui convient aux cendres de Thémistocle. Salamine sur ma tombe, dressée comme une stèle, proclamera mes exploits. Pourquoi m'inhumez-vous, moi si grand, dans une si petite sépulture ?

74. DIODORE. - Les Magnètes ont élevé à Thémistocle ce misérable (24) tombeau ; et celui qui délivra sa patrie des Perses, est inhumé dans une terre étrangère, sous une pierre qui n'est pas athénienne. Ainsi l'a voulu l'envie. Plus les vertus sont grandes, moindres sont d'ordinaire leurs récompenses.

75. ANTIPATER. - Stésichore, dont la bouche a chanté d'innombrables vers, est ici inhumé sous le sol brûlant de Catane, Stésichore dont la poitrine, au dire de Pythagore, a servi de demeure pour la seconde fois à la grande âme d'Homère.

76. DIOSCORIDE. - Philocrite, qui avait renoncé au commerce et s'était fait laboureur, avait trouvé dans Memphis l'hospitalité du tombeau. Là, le Nil débordé renversa de ses flots impétueux la modeste sépulture de l'étranger. Vivant, il avait échappé aux fureurs de l'onde amère, et maintenant qu'il n'est plus, le malheureux a sa tombe brisée par les vagues et ressemble à un naufragé.

77. SIMONIDE. - Cet homme est le sauveur de Simonide de Céos ; il lui doit, à lui mort, le bienfait de la vie (25).

78. DENYS DE CYZIQUE. - Tu t'es éteint, Ératosthène, dans une douce vieillesse, et non dans un accès de fièvre. Le sommeil auquel nul ne peut échapper est venu assoupir ta pensée qui méditait sur les astres (26). Ce n'est point Cyrène, ta nourrice, qui t'a reçu dans le tombeau de tes pères, fils d'Aglaüs ; mais, comme un ami, tu as trouvé une tombe sur ce bord extrême du rivage de Protée (27).

79. MÉLÉAGRE. - Passant, je suis Héraclite. A moi seul, j'ai trouvé la science et la sagesse, je te le dis, et mes services envers la patrie valent encore mieux que mes doctrines. Car, autrefois, j'ai aboyé après les ennemis de l'Asie et les ai déchirés à belles dents (28); ma gratitude envers nos bienfaiteurs a été éclatante ....(29) Ne t'éloigneras-tu pas ? - Ne sois pas si rude. Va-t'en. Peut-être te traiterai-je plus rudement encore. Porte-toi bien, mais que ce soit loin d'Éphèse, ma patrie.

80. CALLIMAQUE. - Quelqu'un, ô Héraclite, m'a dit ton trépas et m'a plongé dans les larmes, et je me suis ressouvenu combien de fois tous les deux nous avions, au milieu de nos doux entretiens, enseveli le soleil ; mais toi, cher hôte d Halicarnasse, depuis longtemps, je ne sais où  tu n'es que cendre. Oh ! du moins tes rossignols (30) vivent, et sur eux, ravisseur de toutes choses, le dieu d'enfer ne portera pas la main.

81. ANTIPATER DE SIDON. - On compte sept sages : Linde t'a donné le jour, Cléobule;  la terre de Sisyphe se glorifie d'avoir Périandre ; Mitylène, d'avoir Pittacus ; la divine Priène, d'avoir Bias ; Milet, d'avoir Thalès, vigoureux appui de la justice (31) ; Chiton est l'honneur de Sparte, et Solon, de la terre de Cécrops. Tous ont été les gardiens et les patrons de la vraie sagesse.

82. ANONYME. - J'ai ici le Sicilien Épicharme, que la Muse dorienne a comblé de ses dons, en faveur de Bacchus et des Satyres.

83. ANONYME. - L'Ionienne Milet a donné le jour à Thalès qui repose ici, le plus savant de tous les astronomes.

84. ANONYME. - Certes, ce tombeau est bien petit ; mais vois s'élever jusqu'aux cieux la gloire de l'homme de génie qu'il renferme, la gloire de Thalès. 

85. DIOGÈNE LAERTE. - Un jour que le sage Thalès regardait les combats gymniques d'Olympie, ô Jupiter Éléen, tu l'as enlevé du stade. Je suis content que tu l'aies rappelé au ciel, car le vieillard ne pouvait plus de la terre voir les astres.

86. ANONYME. - Salamine, qui mit un terme aux iniquités et aux outrages des Perses, possède ici Solon, l'auguste législateur.

87. DIOGÈNE LAERTE. - Les flammes ont dévoré le corps de Solon à Chypre, sur la terre étrangère. Salamine a recueilli 
ses cendres , et elles engraissent les moissons. Quant à son âme , elle s'est élevée au ciel sur un char rapide, dont les 
essieux (32) emportaient aussi ses lois, charge bien légère (33). 

88. LE MÊME. - Brillant Pollux, je te rends grâce de ce que le fils de Chilon a remporté au pugilat la couronne d'olivier. Son père mourut de joie, en voyant son triomphe. Ne le plaignons pas. Pour moi, puissé-je avoir une pareille fin !

89. CALLIMAQUE. - Un étranger d'Atarnée vint consulter le fils d'Hyrrhadius, Pittacus de Mitylène : "Sage vieillard, on me propose un double mariage, une jeune fille dont la fortune, ainsi quels naissance, est égale à la mienne, et une autre qui est fort au-dessus de moi. Quel est le meilleur parti ? Donne-moi, je t'en prie, ton avis sur celle que je dois épouser." Il dit ; et le philosophe ayant levé son bâton, l'appui de sa vieillesse : "Vois là-bas ces enfants ; ils te donneront une réponse complète. (Or, des enfants, dans un large carrefour, faisaient tourner de rapides sabots, sous les coups de leurs lanières.) Va derrière eux, dit-il, et suis-les." Il s'approcha d'eux. Or ces enfants, dans leur jeu, répétaient sans cesse : "Garde bien ton rang." Entendant ces paroles ; et comprenant cette espèce d'oracle, l'étranger s'abstint de conclure avec la jeune fille de haute maison ; et de même qu'il prit pour compagne la femme de condition modeste, toi aussi, Dion, prends une épouse qui soit ton égale.

90. DIOGÈNE LAERTE. - Cette pierre recouvre un citoyen de l'illustre Priène, Bias, la gloire de l'Ionie.

91. LE MÊME. - Ici repose Bias. L'inflexible Mercure l'a conduit aux enfers, quand déjà la neige de la vieillesse couvrait son front. Il avait plaidé en faveur d'un ami ; puis, s'étant penché sur le bras d'un enfant, il s'endormit du dernier sommeil.

92. LE MÊME. - Anacharsis, de retour en Scythie après de longues pérégrinations, proposa à ses compatriotes d'adopter les moeurs de la Grèce ; mais il n'avait pas encore achevé de leur donner ce conseil qu'une flèche ailée le ravit à l'instant parmi les immortels.

93. ANONYME. (Sur Phérécyde.) - J'ai atteint le suprême degré de la sagesse. Que si Pythagore, mon disciple, s'est élevé un peu plus haut, proclame qu'il est le premier de tous les Grecs Je dis vrai, en parlant ainsi.

94. ANONYME. - Ici repose celui des hommes qui, dans l'étude du monde céleste, approcha le plus de la vérité, Anaxagore.

95. DIOGÈNE LAERTE. - Anaxagore avait dit que le soleil est une pierre incandescente, et pour cela on le condamna à mort. Périclès, son ami, le sauva ; mais lui-même s'ôta la vie par une faiblesse peu digne d'un philosophe.

96. LE MÊME. - Bois maintenant à la coupe de Jupiter, ô Socrate. La divinité elle-même t'a proclamé sage, et le sage est dieu. Tu as reçu la ciguë des Athéniens, mais ce sont eux qui l'ont bue par ta bouche.

97. LE MÊME. - Ce n'est pas seulement pour Cyrus que Xénophon est allé chez les Perses ; il y chercha la route qui devait le mener aux cieux. Il a montré là, en effet, les vertus helléniques de son éducation, et manifesté dans toute sa beauté la philosophie de Socrate.

98. DIOGÈNE LAERTE. - Les descendants de Cranaüs et de Cécrops t'ont banni, ô Xénophon, à cause de ton amitié pour Cyrus ; mais l'hospitalière Corinthe t'a reçu ; et charmé du bonheur dont tu y jouissais, tu as voulu t'y fixer pour toujours.

99. PLATON. - Les Parques ne filèrent que des larmes pour Hécube, pour les Troyennes, dès leur naissance. Mais toi, Dion, c'est après de glorieuses victoires que les dieux jaloux ont interrompu tes vastes desseins ; une belle patrie a recueilli tes cendres, et tes concitoyens t'honorent, ô Dion, que mon coeur a aimé passionnément.

100. LE MÊME. - Alexis n'était rien. J'ai dit seulement : "Enfant, que tu es beau !" et tous les yeux se sont tournés vers lui. O mon âme, pourquoi montres-tu une proie aux vautours ? Tu t'en repentiras bientôt. N'est-ce pas ainsi que nous avons perdu Phèdre ?

101. DIOGÈNE LAERTE. - Si je ne savais, à n'en pas douter, comment mourut Speusippe, jamais je n'aurais pu le croire : non, il n'était point du sang de Platon ; car il n'aurait pas eu la pusillanimité de se donner la mort pour une cause si légère.

102. LE MÊME. - Xénocrate, cet homme illustre entre tous, heurta un jour un bassin d'airain ; il se blessa au front, poussa un long cri plaintif et mourut à l'instant.

103. ANONYME. - Passant, sache que ce monument couvre le sublime Cratès et Polémon, deux âmes animées d'une même pensée, deux nobles coeurs ! De leur bouche divine, il ne sortit jamais que de saintes paroles ; et une conduite pure, réglée par les dogmes immuables de la sagesse, les a préparés à la vie des dieux.

104. DIOGÈNE LAERTE. - Arcésilas, pourquoi boire ainsi avec excès du vin pur, jusqu'à en perdre la raison ? Tu en es mort, et je m'en afflige moins que de l'outrage par toi fait aux Muses, en buvant à une trop large coupe.

105. LE MÊME. - J'ai appris ce qu'on dit de toi, Lacyde ; on dit qu'ayant pris trop de vin, tu t'es attiré le mal funeste qui t'a enlevé. C'était évident: lorsque Bacchus est entré dans notre corps avec excès, il délie nos membres. Est-ce qu'a sa naissance on ne l'a pas surnommé pour cela Lyaeus (déliant).

106. LE MÊME. - "Adieu, souvenez-vous de mes doctrines." Telles furent les dernières paroles d'Épicure mourant à ses amis. Il entra dans un bain chaud, but une coupe de vin pur, et alla boire ensuite des froides eaux du Lethé.

107. LE MÊME. - Eurymédon, prêtre de Cérès et de ses mystères, se préparait à porter contre Aristote une accusation d'impiété. Celui-ci la prévint en buvant du poison. C'était certes vaincre sans combat (34) d'injustes calomnies.

108. LE MÊME. - Et comment, si Apollon n'eût fait naître Platon en Grèce, les maladies de l'âme eussent-elles été guéries par les lettres ? En effet, le fils d'Apollon, Esculape, est le médecin du corps, et le médecin de l'âme immortelle, c'est Platon.

109. LE MÊME. - Apollon a fait naître chez les mortels Esculape et platon, l'un pour soigner leurs corps, et l'autre leurs âmes. Afin d'assister à un banquet de noce, Platon est parti pour la cité, oeuvre de son génie, qu'y a fondée dans les parvis de Jupiter (35).

110. LE MÊME. - Oui, c'est avec raison qu'un sage a dit : "L'étude est un arc qu'il ne faut pas détendre ; ce serait le briser." Et, en effet, Théophraste, tant qu'il travailla, ne connut pas d'infirmités ; mais à peine a-t-il suspendu ses travaux, que ses forces l'abandonnent, et il meurt.

111. LE MÊME. - C'était un homme d'une complexion très affaiblie, si vous m'en croyez (36), par les frictions. Je parle de Straton, auquel Lampsaque a donné le jour. Après avoir lutté toute sa vie contre les maladies, il est mort sans s'en apercevoir, sans le sentir.

112. LE MÊME. - Non, par Jupiter ! nous n'oublierons pas Lycon, que la goutte a tué. Mais ce qui m'étonne le plus, c'est que lui, qui ne pouvait marcher qu'avec le secours d'autrui, a franchi en une seule nuit la longue route des enfers.

113. LE MÊME. - Un aspic a tué le sage Démétrius (37), un aspic plein d'un noir venin, dont les yeux ne lançaient pas de flammes, mais les ténèbres mêmes des enfers.

114. LE MÊME. - Tu as voulu laisser croire aux hommes, Héraclide, qu'après ta mort tu étais ressuscité sous la forme d'un serpent ; mais tu t'es trompé, habile philosophe ! La bête était bien un serpent (38), mais toi, tu as montré que tu étais une bête, non un sage.

115. LE MÊME. - Pendant ta vie, Antisthène, tu as été un chien hargneux, mordant tout le monde, sinon avec les dents, au moins partes discours. On dira peut-étre que tu es mort de phthisie, et qu'importe ? De toute manière, pour entrer aux enfers, il faut un introducteur.  

116. DIOGÈNE LAERTE. - Eh bien ! parle, Diogène ; quel accident t'a conduit aux enfers ? - La dent d'un chien furieux a causé ma mort.

117. ANONYME. - Méprisant une vaine richesse, tu as appris à tes disciples à se contenter de peu, Zénon, vieillard au front vénérable ; auteur de mâles enseignements, tu as fondé par ton génie une doctrine, mère de la fière indépendance. La Phénicie est ta patrie, et qu'importe ? Cadmus aussi était phénicien, et c'est à lui que la Grèce doit l'écriture.

118. DIOGÈNE LAERTE. - Zénon de Citium mourut, dit-on, de vieillesse et de maladie ; d'autres assurent qu'il se laissa mourir de faim.

119. ANONYME. (Fragment.) - Lorsque Pythagore eut trouvé cette ligne (39) célèbre pour laquelle il offrit une brillante hécatombe...

120. XÉNOPHANE. (Fragment.) - On dit que, passant un jour près d'un chien qu'on battait, il en eut pitié, et s'écria : "Arrête, cesse de frapper ; c'est mon ami, c'est son âme ; je le reconnais à sa voix.

121. DIOGÈNE LAERTE. - Tu n'es pas le seul, ô Pythagore, à t'abstenir d'êtres animés ; nous aussi, nous nous en abstenons ; et qui pense à toucher aux bêtes vivantes ? Mais lorsqu'elles sont bouillies, rôties ou salées, nous en mangeons alors comme n'ayant plus de vie ni de sentiment.

122. LE MÊME. - Hélas ! pourquoi Pythagore a-t-il eu une si grande vénération pour les fèves ? Il en est résulté sa mort au milieu de ses propres disciples. Il y avait un champ de fèves ; plutôt que de fuir en les foulant sous ses pieds, il s'est laissé surprendre dans un carrefour et tuer par les Agrigentins.

123. LE MÊME. - Toi aussi, Empédocle, après avoir purifié ton corps dans un bain de flamme (40), tu as bu le feu aux coupes éternelles (41). Mais je ne dirai pas que tu t'es jeté volontairement dans le gouffre de l'Etna ; tu y es tombé sans le vouloir, ne cherchant qu'à t'y cacher.

124. LE MÊME. - Oui, l'on dit qu'Empédocle mourut pour être tombé d'un char et s'être cassé la cuisse droite. S'il s'était précipité dans la coupe de l'Etna et y avait bu l'immortalité, comment verrait-on encore aujourd'hui son tombeau à Mégare ?

125. LE MÊME. - Autant le soleil dans tout son éclat l'emporte sur les astre, et la vaste mer sur les fleuves, autant par la sagesse et la poésie s'élève au-dessus de ses rivaux Épicharme, que vient de couronner Syracuse, sa patrie (42) d'adoption.

126. LE MÊME. - Je vous le dis à tous, mettez-vous surtout à l'abri du soupçon. Ne fussiez-vous pas coupable, si on le croit, vous êtes perdu. Ainsi, Philolaüs fut autrefois mis à mort par les Crotoniates, ses concitoyens, parce qu'ils le soupçonnèrent d'aspirer à la royauté.

127. LE MÊME. - J'ai été souvent bien frappé de la manière dont est mort Héraclite, lui qui avait ôté de l'âme toutes les parties humides. Qui le croirait ? une affreuse hydropisie, inondant son corps, a éteint la lumière de ses yeux et l'a conduit aux sombres bords.

128. ANONYME. - Je suis Héraclite ; pourquoi mi'abaissez-vous à votre niveau, ignorants ? Je n'ai pas travaillé pour vous, mais pour ceux qui me comprennent. Selon moi, un homme, un seul, en vaut trente mille ; une multitude n'en vaut pas un seul. Voilà ce que je vous dis du séjour même de Proserpine.

129. DIOGÈNE LAERTE. - Tu voulus, ô Zénon, tu voulus, noble dessein ! en tuant un tyran, affranchir de l'esclavage Égée, ta patrie. Mais tu succombas. Le tyran te prit et te broya dans un mortier. Mais que dis-je ? C'est ton corps qu'il broya, ce n'est pas toi.

130. LE MÊME. - J'ai entendu dire, Protagoras, qu'étant sorti d'Athènes dans un âge avancé, tu étais mort sur la route. La ville de Cécrops, en effet, venait de t'envoyer en exil ; et toi, tu as bien pu échapper à la ville de Minerve, mais tu n'as pu échapper à Pluton.

131. ANONYME. - On dit que Protagoras est mort ici. Soit, si son corps a été confié à la terre (43), son âme s'est élancée aux cieux.

132. ANONYME. - Et toi, Protagoras, tu es, nous le savons, le trait aigu de la philosophie, mais ne blessant pas, étant même plein de douceur et de charme.

133. DIGGÉNE LAERTE. - Broyez encore et ferme, broyez, c'est le sac et l'enveloppe ; mais Anaxarque est depuis longtemps auprès de Jupiter. Et toi, Nicocréon (44), bientôt Proserpine te dira, ente déchirant avec des instruments de torture (45) : "Sois maudit, détestable broyeur."

134. ANONYME. - Je suis ici déposé, moi Gorgias le Cynique, qui ne tousse plus, qui ne crache plus (46).

135. ANONYME. - Ici gît Hippocrate, Thessalien [par son domicile], de Cos par sa naissance, de la souche immortelle d'Apollon par sa famille, qui a remporté sur les maladies d'innombrables victoires avec les armes d'Hygie (47), et acquis une gloire immense sans l'aide de la Fortune, mais par son talent.

136. ANTIPATER. - Ce tombeau du roi Priam est bien petit, non qu'il soit proportionné au mérite de l'homme, mais parce qu'il a été élevé par des ennemis.

137. ANONYME. - Ne me juge pas, moi Hector, d'après ce tombeau, ne mesure pas à sa sépulture l'antagoniste de toute la Grèce. L'Iliade, Homère lui-même, la Grèce, les Achéens en fuite, voilà mon tombeau, voilà ceux qui m'ont élevé un monument. Si tu considères le peu de terre qu'on a jeté sur ma cendre, ce n'est pas pour moi une honte, elle a été amoncelée là par les mains ennemies des Grecs.

138. ACÉRATE LE GRAMMAIRIEN. - Hector que citent à chaque page les poésies homériques comme la plus forte tour du rempart bâti par les dieux, avec toi Méonide a suspendu ses chants. A peine as-tu cessé de vivre que le poème de l'Iliade s'arrête et se tait.

139. ANONYME. - Troie mourut avec Hector ; elle ne lutta pas plus longtemps avec les Grecs qui l'assaillaient. Pella périt avec Alexandre. Les cités sont glorifiées par les hommes ; nous autres hommes, nous ne le sommes pas par les cités.

140. ARCHIAS. - Stèle, dis-nous le père du défunt, son nom, sa patrie, à quel. destin il a succombé. - Son père est Priam ; sa patrie Ilion ; son nom Hector ; il est mort en combattant pour sa patrie.

141. ANTIPHILE DE BYZANCE. - Protésilas de Thessalie, de longs siècles célébreront ta mémoire, comme ayant été la première victime immolée aux destins de Troie. Des Nymphes entretiennent autour de ta tombe de beaux peupliers, sur le rivage opposé à l'odieuse Ilion ; et ces arbres sont animés d'un tel ressentiment que lorsqu'ils aperçoivent le rempart troyen, leurs feuilles tombent desséchées ; tant était grande alors la colère des héros qu'il en reste encore des témoignages jusque dans des branches (d'ordinaire) inertes et sans vie !

142. ANONYME. - C'est le tombeau du vaillant Achille, que les Grecs ont élevé pour effrayer les Troyens et leurs descendants. Ils l'ont élevé près du rivage, afin que la mer pût honorer de ses gémissements le fils de la divine Thétis.

143. ANONYME. - Noble couple que votre amitié, que vos exploits ont élevé au premier rang des héros, Achille et toi , Patrocle, salut.

144. ANONYME. - Nestor de Pylos, le fils de Nélée, le héros à la douce éloquence, et inhumé [ici] dans la divine Pylos, après avoir vécu trois âges d'homme.

145. ASCLÉPIADE. - C'est moi, la Vaillance, qui près de ce tombeau d'Ajax suis assise, éplorée, les cheveux épars, le coeur atteint d'une vive douleur, en pensant que chez les Grecs l'astucieuse éloquence l'emporte sur moi.

146. ANTIPATER DE SIDON. - Au promontoire de Rhoetée, la Vertu gémissante, les cheveux coupés, en habits de deuil, est assise auprès du tombeau d'Ajax ; elle pleure au sujet du jugement des Grecs où elle a été vaincue, où la ruse a triomphé. Ah ! si les armes d'Achille, pouvaient parler, elles ne manqueraient pas de dire : "Nous aimons un mâle courage, nous détestons un langage artificieux."

147. ARCHIAS. - Seul en ligne, couvrant les morts de ton bouclier, tu as soutenu, Ajax, un rude combat près de la flotte contre l'armée troyenne. Tu n'as reculé ni devant le bruit des pierres, ni devant la grêle des flèches, ni devant le feu, ni devant les javelots, ni devant le choc des épées ; mais tu es resté là aussi ferme qu'un roc, qu'une citadelle, bravant l'ouragan de la mêlée. Si la Grèce ne t'a pas décerné les armes d'Achille comme une récompense proportionnée à ton courage, la faute en est aux Parques qui l'ont ainsi voulu, afin que tu ne tombasses sous les coups d'aucun ennemi, afin que tu ne périsses que de ta propre main.

148. ANONYME. - C'est ici le tombeau d'Ajax, fils de Télamon, que la Parque a tué en se servant et de sa main et de son épée; car pour le tuer, elle n'a pu trouver parmi les mortels, même en le cherchant bien, un autre meurtrier que lui-même.

149. LÉONCE. - Le fils de Télamon gît dans la plaine de Troie, mais sans avoir donné à aucun ennemi le droit de se glorifier de sa mort. Le temps, en effet, n'ayant pas trouvé de guerrier digne d'un tel exploit, l'a livré à ses propres mains, à ses propres armes.

150. LE MÊME. - Ajax, après les plus brillants exploits dans la plaine d'Ilion, descendu aux enfers, s'y plaint non de ses ennemis, mais de ses amis.

151. ANONYME. - Hector donna son épée à Ajax, et Ajax donna à Hector son baudrier. Pour les deux héros, ces dons c'était la mort (48).

152. ANONYME. - Hector et Ajax ont rapporté du combat un souvenir mutuel d'amitié, présent fatal pour tous les deux. Hector en échange d'un baudrier donne une épée, et l'un et l'autre ils ont en mourant éprouvé l'amertume de ces dons. L'épée a frappé Ajax dans sa folie, et par le baudrier le Priamide a été lié au char du vainqueur. Ainsi de la part d'ennemis il ne vient que des présents funestes sous un semblant d'amitié : c'est le trépas qu'ils recèlent.

153. HOMÈRE OU CLÉOBULE. - Je suis une vierge d'airain et repose sur le tombeau de Midas (49) ; tant que l'eau coulera et que les arbres verdiront, je resterai sur ce tombeau arrosé de larmes, et j'annoncerai aux passants que Midas est ici enterré.

154. ANONYME. - Les Mégariens et les descendants d'Inachus m'ont placée sur ce monument pour venger les mânes de Psamathé : je suis une Furie qui veille sur ce tombeau. C'est Coroebus qui m'a percé le sein. Il gît ici sous mes pieds, à la place que lui avait marqué le trépied. Ainsi l'a voulu le dieu qui rend des oracles à Delphes, afin que j'instruise la postérité des malheurs de sa jeune épouse, et que je signale sa tombe (50).

155. ANONYME. - Moi Philistion de Nicée, qui tempérais par le rire les misères de la vie, je suis ici enterré, triste reste de la comédie humaine (51), ayant souvent joué le mort, mais jamais aussi bien.

156. ISIDORE. - Avec sa glu et ses pipeaux, Eumèle se nourrissait des produits de l'air, et vivait pauvrement, mais dans 
l'indépendance. Jamais il ne baisa la main d'un riche pour en obtenir quelque bon morceau ; sa chasse suffisait à son luxe, et lui apportait le contentement. Après une vie de trois fois trente années, il repose ici, ayant laissé à ses fils pour héritage sa glu, ses brins de paille et ses appeaux.

157. ANONYME. - Trois décades d'années, plus deux triades, voilà la durée de vie que m'ont assignée les astrologues. Je m'en contente ; car ce temps représente la plus belle époque de la vie, il en est la fleur. Après trois âges d'homme il est mort aussi le roi de Pylos.

158. ANONYME. Sur le médecin Marcellus de Sidé. - C'est ici le tombeau de Marcellus, médecin célèbre, citoyen illustre que les immortels ont comblé d'honneurs. Ses oeuvres ont été déposées dans la bibliothèque de la puissante Rome par l'empereur Adrien, plus grand que tous ses prédécesseurs, et par le fils d'Adrien, l'excellent Antonin, afin que jusque dans la postérité la plus lointaine elles fussent honorées et glorieuses en raison de l'éloquente perfection dont Apollon les a gratifiées.  C'est dans le mètre héroïque et en quarante livres d'une science toute chironienne que Marcellus a chanté la thérapeutique des maladies.

159. NICARQUE. - Orphée avec sa lyre a obtenu les plus grands honneurs de la part des mortels ; Nestor les a obtenus par l'habileté de sa douce éloquence ; le divin Homère, d'une science si universelle, par la composition de ses épopées. Téléphane les a obtenus avec ses flûtes. C'est ici son tombeau.

160. ANACRÉON. - De Timocrite, si vaillant dans les combats, voici le tombeau : Mars n'épargne pas les braves, mais les lâches.

161. ANTIPATER DE SIDON. - Oiseau, messager du puissant Jupiter, pourquoi te tiens-tu fièrement sur le tombeau du grand Aristomène ? - J'annonce aux mortels que de même que je suis le plus brave des oiseaux, lui aussi est le plus brave des jeunes guerriers. Les lâches colombes se posent sur les tombeaux des lâches. Nous nous plaisons avec les hommes qui n'ont jamais eu peur.

162. DIOSCORIDE. - Philonyme, ne brûle pas ton esclave Euphrate, et pour moi ne souille pas le feu. Je suis Perse, et comme mes ancêtres Perse indigène, ô mon maître ! Profaner le feu, c'est pour nous pire que la mort. Mais enveloppe-moi d'un linceul et confie-moi à la terre. Ne verse pas même sur mon corps de l'eau lustrale : je vénère l'eau des fleuves, ô maître, [à l'égal du feu].

163. LÉONIDAS. - Qui es-tu, de qui es-tu fille, ô femme qui ris sous ce cippe de marbre ? - Je suis Praxo, la fille de Callitèle. - Et d'où es-tu ? - De Samos. - Qui t'a inhumée ici ? - Théocrite, à qui mes parents m'avaient mariée. - De quoi es-tu morte ? - Des suites de couche. - Ayant quel âge ?  - Vingt-deux ans. - Est-ce que tu n'avais pas d'enfant ? - Si fait, je laisse un fils de trois ans, Callitèle. - Ah ! qu'il vive, cet enfant, et qu'il arrive à la vieillesse. - Et toi, passant, que la fortune te comble de toutes ses faveurs.

164. ANTIDATER DE SIDON. - Dis-nous, femme, ta famille, ton nom, ton pays. - Mon père est Callitèle ; on me nomme Praxo; ma patrie est Samos. - Qui t'a élevé ce, tombeau ? - Théocrite, qui délia ma ceinture virginale. - Comment es-tu morte? - Dans les douleurs d'un accouchement. - Quel âge avais-tu? - Deux fois onze ans. - Est-ce que tu es sans enfant ? - Non étranger, je laisse un fils de trois ans, le petit Callitèle. - Puisse-t-il arriver à l'âge où l'on honorera ses cheveux blancs ! - Et toi, passant, que la fortune t'accorde toute sorte de bonheur !

165. LE MÊME ou ARCHIAS. -Dis, femme, qui es-tu ? - Praxo. - De qui es-tu fille ? - De Callitèle. - Où es-tu née ? - A Samos. - Qui t'a construit ce monument ? - Théocrite, celui lui me prit pour épouse. - Comment es-tu morte ? - En couches. - Ayant quel âge ? - Vingt-deux ans. - Laisses-tu un enfant ? - Un tout petit enfant, Callitèle qui a trois ans. - Puisse-t-il arriver au terme de la carrière dans la classe des vieillards ! - Et toi, passant, que la fortune te donne tout ce qu'on souhaite en cette vie !

166. DIOSCORIDE ou NICARQUE. - Elle a rendu le dernier souffle dans les cruelles douleurs d'un accouchement, Lamisca la fille de Nicarète et d'Eupolis, [la belle] Samienne ; elle est morte à vingt ans, avec ses deux jumeaux ; et sur les bords du Nil, dans les sables libyens, on a creusé sa tombe. Apportez, jeunes filles, apportez à cette enfant les cadeaux de l'accouchée, et que sa froide tombe soit réchauffée par vos larmes.

167. LE MÊME OU HÉCATÉE DE THASOS. - Je suis PoIyxéne, l'épouse d'Archélaüs, la fille de Théocrite et de la malheureuse Démarète, et mère seulement par mes couches funestes ; car un dieu a enlevé mon fils avant même sa vingtième aurore, et moi je suis morte à dix-huit ans, tout récemment mère, tout récemment mariée, ayant en tout bien peu vécu.

168. ANTIPATER. - "Qu'une femme désormais souhaite donc des enfants" dit Polyxo, dont le sein était déchiré par un triple accouchement, et dans les bras de la sage-femme elle expira. Trois garçons glissèrent de ses flancs à terre, d'une pauvre mère inanimée progéniture vivante. Un même dieu, sans doute, a pris sa vie et l'a donnée à d'autres.

169. ANONYME. Sur la génisse érigée à Chrysopolis, en face de Byzance. - Je ne suis pas l'image de la vache Io, fille d'Inachus, et ce n'est pas moi qui ai donné à cette mer le nom de Bosphore. Celle-ci [Io], la violente colère de Junon l'a poursuivie autrefois et chassée jusqu'à Pharos [en Égypte], et moi, je suis une Athénienne, morte ici. J'étais l'épouse de Charès, et je naviguais avec lui dans ces parages, lorsqu'il y combattait les flottes de Philippe (52). Alors j'avais nom Damalis (génisse), et maintenant génisse en marbre je jouis de la vue des deux continents.

170. POSIDIPDE OU CALLIMAQUE. - Un enfant de trois ans, Archianax, qui jouait autour d'un puits, s'y laissa choir, attiré par la muette image de ses traits. Du fond de l'eau sa mère le retira tout ruisselant, pleine d'alarme et cherchant s'il lui restait un souffle de vie. 0 Nymphes, l'enfant n'a pas souillé votre onde [par son trépas] : c'est sur les genoux de sa mère qu'il s'est endormi du dernier sommeil.

171. MNASALQUE DE SICYONE. - Même ici les oiseaux du ciel arrêteront leur vol rapide, se perchant avec plaisir sur ce platane. Car Pimandre de Mélos est mort : il ne viendra plus, redoutable oiseleur, poser ici ses gluaux.

172. ANTIPATER DE SIDON. - Naguère, moi Alcimène, armé d'une fronde et de pierres, j'éloignais des champs ensemencés l'étourneau vorace et la grue de Bistonie au vol élevé ; mais tandis que je pourchasse des nuées d'oiseaux ravageurs, une vipère altérée de sang me pique à la cheville du pied, et son venin mortel, pénétrant mes chairs, me ravit le jour. Quelle étrange imprévoyance ! Je regarde en l'air, et ne vois pas à mes pieds le péril qui me menace.

173. DIOTIME OU LÉONIDAS. -- D'elles-mêmes et toutes tremblantes, les génisses sont revenues de la montagne à l'étable où les ont chassées la neige et l'ouragan. Mais Thérimaque, il dort, hélas ! du dernier sommeil sous un chêne auprès duquel l'a étendu la foudre céleste.

174. ÉRYCIUS. -Thérimaque, tu ne joueras plus sur ta syringe d'air pastoral près de ce beau platane ; tes génisses n'entendront plus les doux chants de tes pipeaux : te voilà gisant sous le feuillage d'un chêne. Atteint par la foudre du ciel, tu es mort, et ton troupeau rentre bien tard à l'étable, harcelé par la tempête.

175. ANTIPHILE. - Laboureurs, est-ce que la glèbe fait défaut à vos charrues, à ce point que les boeufs doivent fendre la terre des tombeaux, que le soc doive pénétrer chez les morts ? A quoi bon ? Combien peu de blé vous arracherez ainsi à la terre, que dis-je ? à la poussière des sépulcres ! Et puis, vous ne vivrez pas toujours, et d'autres laboureront vos cendres, imitant l'exemple de votre culture sacrilège. 

176. LE MÊME. - Ce n'est pas faute de sépulture, qu' ici je reste gisant sur cette terre à blé ; car j'y fus autrefois enseveli. Mais le soc de fer de la charrue m'a déterré, m'a roulé sous la main du laboureur.  Qui donc pourra dire que la mort est la fin des maux, lorsque pour moi la tombe même n'est pas la dernière des souffrances ?

177. SIMONIDE. - Spinthère a placé dans ce monument les restes de son fils.

178. DIOSCORIDE DE NICOPOLIS. - Je suis un esclave, oui, un esclave (53) ; mais dans une tombe libre, ô maître, dépose Timanthe ton père nourricier. Puisses-tu vivre de longues années sans chagrin ! et si, quand tu seras vieux, tu viens me rejoindre, maître, je serai à toi, même chez Pluton.

179. ANONYME. - Même maintenant chez les morts je te suis fidèle, ô maître, comme autrefois, n'ayant pas oublié tes bontés : 
trois fois, démon vivant, tu m'as soigné dans des maladies, tu m'as rendu la santé, et maintenant tu m'as mis dans une cellule très-convenable avec l'inscription de Manès, Perse de nation. M'ayant ainsi bien traité, tu auras pour ton service des esclaves plus dévoués.

180. APOLLONIDAS. - Nous avons échangé nos destins : au lieu de toi, maître, c'est moi, l'esclave, qui remplis ce triste tombeau. Lorsque je te creusais sous terre ce monument que j'eusse arrosé de mes larmes en y déposant un jour tes restes mortels, la terre à l'entour a glissé sur moi [et m'a enseveli]. Le séjour d'Adès ne m'est pas pénible : j'y vivrai tout à toi (54), même loin du soleil.

181. ANDRONICUS. - Que je te plains, Damocratie ! te voilà descendue dans la ténébreuse demeure de l'Achéron, ayant laissé ta mère chérie dans le deuil et les larmes. Toi morte, elle a coupé avec un fer récemment aiguisé ses cheveux blanchis par l'âge.

182. MÉLÉAGRE. - Cléarista, en déliant sa ceinture virginale, n'a point épousé son fiancé, mais Pluton. Tout à l'heure, les flûtes du soir résonnaient encore aux portes de la chambre des époux et guidaient les pas bruyants des danseurs ; et les flûtes du matin ont éclaté en sanglots, et Hyménée a fait succéder au silence des cris lamentables. Les mêmes flambeaux, Cléarista, qui éclairèrent ta couche nuptiale, te montrèrent, après ta mort, le chemin des enfers.

183. PARMÉNION. - Je suis le tombeau de la jeune Hélène.  Le chagrin qu'elle eut de la mort d'un frère envoya prématurément chez Pluton cette vierge charmante, et les fêtes que préparait l'Hymen ont été remplacées par des pleurs. Ce n'est pas un mariage, c'est le tombeau qui a coupé court aux veaux des prétendants.

184. LE MÊME. - Je suis le tombeau de la jeune Hélène, et comme un frère l'a précédée, je reçois de sa mère un double tribut de larmes. Des prétendants la douleur est la même ; tous pleurent également celle qui n'était encore à aucun d'eux.

185. ANTIPATER. - Jeune fille libyenne, la terre d'Ausonie couvre ma cendre, et je repose près de Rome sous ce sable. Pompéia, qui m'avait élevée et affranchie, m'a pleurée comme sa fille en me plaçant dans ce tombeau, lorsqu'elle me préparait des feux plus propices. Mais celui du bûcher a été prêt plus vite, et contrairement à mes voeux c'est pour Proserpine que se sont allumés les flambeaux de l'hymen.

186. PHILIPPE. - La douce flûte résonnait encore aux portes de Nicippis, et les joies bruyantes de l'hymen se continuaient au milieu des danses et des chants, lorsque le trépas força la chambre nuptiale. La fiancée, avant d'être femme, n'était plus qu'un cadavre. Cruel Pluton, comment as-tu séparé l'épouse de l'époux, brisé des liens légitimes, toi qui chéris la compagne qu'un rapt t'a procurée ?

187. PHILIPPE OU SIMONIDE. - La vieille Nico dépose des couronnes sur la tombe de la jeune Mélite. Pluton, est-ce là de la justice ?

188, ANTONIUS THALLUS. - Infortunée Cléanasse , tu étais bonne à marier, dans la fleur de la jeunesse ; mais l'Hyménée ne présida pas aux apprêts de tes noces ; les flambeaux de Junon-conjugale ne vinrent pas au-devant de toi. On entendit, au contraire, autour de ta demeure, les ris insultants de l'inexorable Pluton et les cris de mort de la sanglante Érinnys. Aussi, le jour même où les flambeaux illuminèrent ta couche nuptiale, le lit d'un époux fut remplacé par le fatal bûcher.

189. ARISTODICUS DE RHODES. - Sauterelle, le soleil ne te verra plus chanter harmonieusement dans la riche maison d'Alcis ; car tu t'es envolée vers les prairies de Clymène (55) et vers les frais parterres de la belle Proserpine.

190. ANYTÉ OU LÉONIDAS. - Myro a construit pour une sauterelle, rossignol des guérets, et pour une cigale prise sur un chêne, ce tombeau qu'elle a baigné de ses larmes ; la jeune fille est bien désolée, car l'implacable Pluton lui a ravi les deux objets de sa tendresse.

191. ARCHIAS. - Moi qui tant de fois ai rivalisé avec les chansons des bergers, des bûcherons et des pêcheurs, et dont la voix railleuse a si souvent contrefait, comme un écho, leurs paroles et leurs chants, me voilà, pauvre pie, gisante, muette et sans voir, ne pouvant plus rien imiter.

192. MNASALQUE. - Tu ne chanteras plus entre les sillons, gentille cigale, et moi, les yeux à demi fermés sous l'ombre de ce chêne, je n'entendrai plus le ramage de tes ailes sonores.

193. SIMMIAS. - En passant dans une chênaie touffue, j'ai pris avec la main cette sauterelle, tremblante de peur, sous les feuilles de la vigne consacrée à Bacchus, afin qu'enfermée dans une maisonnette bien close, elle me réjouisse par son chant agréable, bien que sa bouche soit muette.

194. MNASALQUE. - Le bourg d'Argile (56) sur sa grande route, possède les restes de la sauterelle de Démocrite, sauterelle aux ailes harmonieuses, et dont le chant délicieux remplissait toute sa demeure, lorsqu'elle se mettait à chanter son hymne du soir.

195. MÉLÉAGRE. - Sauterelle, charme de mes amours, consolation de mes insomnies, muse des guérets aux ailes harmonieuses, naturel écho de la lyre , chante-moi quelque air aimé, en frappant avec tes pieds tes ailes sonores, afin de me délivrer de mes soins et de mes peines, ô sauterelle, par ces délicieuses modulations qui dissipent les tourments de l'amour. Je te promets un présent matinal, une ciboule fleurie et des gouttelettes de la rosée des champs.

196. LE MÊME. - Enivrée de gouttes de rosée, tu modules, ô cigale, un air rustique qui charme la solitude, et sur les feuilles où tu te poses tu imites, avec des pattes dentelées, sur ta peau luisante les accords de la lyre. Oh ! chante, je t'en prie, aux Nymphes de la forêt quelque nouvel air qui rivalise avec ceux de Pan, afin qu'ayant échappé à l'Amour, je goûte un doux sommeil, ici couché à l'ombre de ce beau platane.

197. PHAENNUS. - Sauterelle, je chantais encore à Démocrite un air mélodieux avec mes ailes, lorsque je me suis endormie du sommeil de la mort ; et Démocrite m'a élevé cette tombe si bien proportionnée, que tu vois, étranger, près d'Orope (57).

198. LÉONIDAS. - Passant, quoique la pierre sépulcrale qui me recouvre soit petite et à peine au-dessus du sol, n'en loue pas moins Philénis ; car la sauterelle, qui naguère chantait sur les buissons et dans les chaumes, elle l'a aimée deux ans, elle l'a nourrie (58), s'endormant avec plaisir à ses chansons. Même après ma mort, elle ne m'a pas négligée : ce petit monument, c'est elle qui me l'a élevé en souvenir de mes vocalises.

199. TYMNÈS. - Oiseau cher aux Grâces, toi dont la voix ressemblait à celle des alcyons, aimable mésange (59), tu nous as été enlevée ; tes qualités, ton doux chant, c'est le ténébreux séjour du silence qui en jouit.

200. NICIAS.- Je (60) ne me glisserai plus sous la feuillée d'une branche touffue, je n'y prendrai plus mes ébats en agitant mes mélodieuses ailes ; car je suis tombée dans les mains maudites d'un enfant (61), qui m'a saisie à l'improviste sur le vert rameau où j'étais posée.

201. PAMPHILE. - Tu n'épancheras plus, du rameau vert où tu te posais, harmonieuse cigale, les sons de ta douce musique ; car, pendant que tu chantais, un enfant, cet âge est sans pitié ! a étendu sa main et t'a tuée.

202. ANYTÉ. -  (62) Naguère encore réveillé de grand matin et agitant tes ailes, tu me chassais du lit ; tu ne le feras plus, car un voleur t'a surpris dans ton sommeil et t'a tordu le cou.

203. SIMMIAS. - Perdrix chasseresse, cachée dans l'ombre d'un bocage, tu ne pousseras plus le cri sonore qui attirait dans la région du bois tes compagnes aux ailes diaprées, car tu t'en es allée par la route souterraine de l'Achéron.

204. AGATHIAS. - Pauvre exilée des rocailles et des bruyéres, ô ma perdrix, ta légère maison d'osier ne te possède plus ; au lever de la tiède aurore, tu ne secoues plus tes ailes par elle réchauffées : un chat t'a tranché la tête. Je me suis emparé du reste de ton corps, et il n'a pu assouvir son odieuse voracité. Que la terre ne te soit pas légère, mais qu'elle recouvre pesamment tes restes, afin que ton ennemi ne puisse les déterrer.

205.  LE MÊME. - Le chat domestique qui a mangé ma perdrix se flatte de vivre encore sous mon toit. Non, chère perdrix, je ne te laisserai pas sans vengeance, et sur ta cendre je tuerai ton meurtrier. Car ton ombre qui s'agite et se tourmente ne peut être calmée que lorsque j'aurai fait ce que fit Pyrrhus sur la tombe d'Achille.

206. DAMOCHARIS. - Rival des chiens homicides, chat détestable, tu es un des dogues d'Actéon. En mangeant la perdrix de ton maître Agathias, c'était ton maître lui-même que tu dévorais. Et toi, tu ne penses plus qu'aux perdrix. Aussi les souris dansent, en se délectant de la friande pâtée que tu dédaignes.

207. MÉLÉAGRE. - La gentille Phanium m'a élevé, moi lièvre aux longues oreilles, aux pieds rapides, dérobé tout petit encore à ma mère. M'aimant de tout son coeur, elle me nourrissait sur ses genoux des fleurs du printemps, et déjà je ne regrettais plus ma mère. Mais une nourriture trop abondante m'a tué, et je suis mort d'embonpoint. Phanium, tout près de sa demeure, a enseveli ma dépouille, afin de toujours voir dans ses rêves mon tombeau près de sa couche.

208. ANYTÉ. - Damas a élevé ce tombeau à son cheval de guerre dont un fer sanglant avait percé le poitrail. Un sang noir a jailli de la blessure, et la terre humectée but à regret ce sang généreux.

209. ANTIPATER. - Ici, près d'une aire à battre le grain, patiente et laborieuse fourmi, je t'ai construit un tombeau d'une motte de terre sèche, afin que le sillon et ses épis, don de Cérès, te charment encore dans ta sépulture rustique.

210. LE MÊME. - Hirondelle, un serpent aux replis tortueux s'est élancé sur ton nid et t'a ravi tes petits, ces petits récemment éclos quetu réchauffais encore sous ton aile ; et toi-même, il allait te saisir, pleurant ta couvée, lorsqu'il tomba dans la flamme dévorante d'un bûcher. Ainsi périt la bête scélérate. Admire comme Vulcain, dieu sauveur, a conservé la vie à la descendante d'Erichthonius (63).

211. TYMNÉS. - Ici la pierre annonce qu'elle renferme un chien de Malte aux pieds rapides, fidèle gardien d'Eumèle. On l'appelait Taureau, lorsqu'il vivait ; mais maintenant sa voix résonne dans les silencieuses demeures de la nuit.

212. MNASALQUE. - Passant, tu peux dire que c'est la tombe dAethyia (64) aux pieds rapides comme le vent : la terre n'a pas enfanté un cheval plus agile, plus vigoureux. Que de fois, en effet, il a fait des courses égales à celles des vaisseaux, accomplissant sa longue carrière avec la rapidité de l'oiseau dont il portait le nom ! 

213. ARCHIAS. - Naguère posée sur un vert rameau de picéa ou sur la cime ombreuse d'un pin harmonieuse cigale, tu chantais ton air aux bergers sur tes flancs, avec tes pattes, plus agréablement que sur une lyre ; mais des fourmis t'ont rencontrée sur leur route, t'ont vaincue, et maintenant les ténèbres inopinées du Styx t'enveloppent. Si tu as succombé, il ne faut pas trop s'en indigner : le prince des poètes, Homère n'a-t-il pas été tué par des énigmes de pêcheurs ?

214. LE MÊME. - En traversant comme un trait l'abîme bouillonnant des mers, dauphin, tu n'effrayeras plus les bandes de poissons ; tu ne feras plus jaillir l'onde amère autour des navires en dansant aux sons d'une flûte harmonieuse ; tu ne prendras plus sur ton dos couvert d'écume les Néréides, tu ne les transporteras plus aux limites de l'empire de Téthys ; car, dans une affreuse tempête, le vent du midi (65) t'a jeté sur la plage, où tu ressembles à un débris du promontoire de Malée.

215. ANYTÉ. - Je ne bondirai plus dans les flots, je n'apparaîtrai plus à la surface des mers en m'élançant du fond d, l'abîme, je ne prendrai plus mes joyeux ébats en soufflant autour des navires aux proues d'airain, charmé d'y voir mon image : une noire tempête m'a poussé vers la terre, et je reste gisant sur le sable fin de ce rivage. 

216. ANTIPATER. - Les flots et un rapide courant m'ont entraîné, moi dauphin, vers la terre, rare spectacle d'un sort étrange (66). Mais sur la terre il y a place à la pitié. Ceux en effet qui me virent sur la plage m'y ont tout de suite honoré d'un tombeau. La mer qui m'avait donné la vie m'a perdu. Quelle confiance avoir dans un élément qui n'épargne pas même sa propre famille ?

217. ASCLÉPIADE. - Je renferme Archéanasse, l'étaire de Colophon, dont les rides même servaient de gîte au cruel Amour. Ah ! malheureux qui reçûtes ses premières caresses, lorsqu'elle était jeune, quel incendie vous avez traversé !

218. ANTIPATER. - Je renferme Lais, la belle citoyenne de Corinthe, qui vécut dans l'or et la pourpre et avec l'Amour, plus recherchée, plus délicate que Vénus elle-même, plus brillante que les blanches eaux de Pirène, la Cypris terrestre dont les fiers prétendants étaient plus nombreux que ceux de la jeune Tyndaride et moissonnaient ses grâces et ses caresses achetées. Son tombeau même exhale une odeur de safran ; ses os sont encore imprégnés d'essences et de parfums ; de ses cheveux s'échappe un air embaumé. A sa mort, Vénus a déchiré ses belles joues, et l'Amour a poussé des cris plaintifs. Si sa couche n'eût pas été accessible à l'or de tous les Grecs, la Grèce se serait battue pour elle comme pour Hélène.

 219. POMPÉE LE JEUNE. - Celle dont la radieuse beauté inspirait à tous l'admiration et l'amour, la seule que les Grâces eussent parée de tous leurs dons, Laïs ne voit plus le soleil parcourir le ciel sur son char d'or ; elle s'est endormie de l'inévitable sommeil, ayant dit adieu aux festins, aux jalousies des jeunes gens, aux querelles des amoureux, à la lampe témoin des nocturnes mystères.

220. AGATHIAS. - En arrivant à Corinthe, j'ai vu près de la route le tombeau de l'ancienne Laïs, comme le dit l'inscription. Mes yeux se mouillèrent de larmes. "Salut, femme ! m'écriai-je ; ton sort me touche d'après ce que j'entends dire da toi, de toi que je n'ai pas connue. Sur combien de jeunes coeurs tu as régné ! et voici que tu bois les eaux du Léthé, que ton beau corps gît sous cette terre funèbre.

221. ANONYME. - Dans l'âge des plaisirs et de l'amour, Patrophilé, tu viens de fermer pour jamais tes beaux yeux. Tout est fini, les charmantes causeries, les chants mélodieux, les folâtres orgies. Inexorable Pluton, pourquoi nous as-tu ravi cette délicieuse courtisane ? Est-ce que Cypris aurait aussi blessé ton coeur ?

222. PHILODÈME.- Ici gît le corps délicat de Tryphère, petite colombe, la fleur des voluptueuses étaires, qui brillait dans le sanctuaire de Cybèle, dans ses fêtes tumultueuses, dont les ébats et les causeries étaient pleins d'enjouement, que la mère des dieux chérissait, qui plus qu'aucune autre aima les orgies que célèbrent les femmes, et qui eut la grâce et les charmes de Laïs. Terre sacrée, fais pousser au pied de la stèle de la jolie bacchante, non des épines et des ronces mais de tendres violettes.

223. THYILLUS. - La danseuse aux crotales, Aristium, qui autour des pins de Cybèle et de la déesse elle-même bondissait échevelée, dont la flûte de lotus excitait les transports, qui trois fois de suite vidait d'un trait la coupe de vin pur, elle repose ici sous des peupliers insensible à l'amour et ne jouissant plus des douces fatigues de la veillée. Adieu pour toujours, orgies et fureurs amoureuses ! Me voilà cachée dans les ténèbres, moi qui naguère me cachais sous les fleurs et les couronnes.

224. ANONYME. - Moi Callicratie, la mère de vingt-neuf enfants, j'ai achevé ma cent cinquième année sans avoir vu mourir un seul de mes fils, une seule de mes filles, et sans avoir appuyé sur un bâton ma main tremblante. Célèbre à tous ces titres, je repose sous cette pierre, n'ayant délié ma ceinture que pour un seul mari (67).

225. ANONYME. - Le temps à la longue émiette même la pierre, par lui le fer n'est pas épargné, il détruit tout avec la même faux. Ainsi le tombeau de Laërte, qui est à une petite distance du rivage, se dégrade sous l'influence des pluies et des ans. Mais le nom du mort est toujours jeune ; car le temps, le voulût-il, ne peut rien sur les beaux vers.

226. ANACRÉON. - Toute la ville d'Abdère a poussé des cris de deuil autour du bûcher du vaillant Agathon, qui est mort pour la défendre. [Douleur bien légitime], car guerrier plus brave et plus beau n'a jamais été enlevé par l'implacable Mars dans l'ouragan de la mêlée. 

227. DIOTIME. - Non, un lion sur les montagnes n'est pas plus terrible que ne l'était le fils de Micon, Crinagoras, dans le choc des boucliers. Que si sa tombe est petite, n'en murmure pas. Petit aussi est son pays ; mais il produit de vaillants hommes de guerre.

228. ANONYME. - Androtion a construit ce tombeau pour lui-même, pour ses enfants et sa femme. Je n'ai jusqu'à présent reçu aucun d'eux, et qu'il en soit ainsi longtemps encore ! mais s'il faut que je devienne leur dernière demeure, puissé-je du moins recevoir les plus anciens les premiers !

229. DIOSCORIDE. - A Pitane (68) Trasybule a été rapporté sans vie sur son bouclier, ayant reçu des Argiens sept blessures, toutes par devant. Son vieux père Tynnichus le plaça tout sanglant sur le bûcher et dit : "Que les lâches soient pleurés ; pour toi, mon enfant, c'est sans verser de larmes que je t'inhumerai, toi, mon fils, un brave, un Lacédémonien (69)."

230. ÉRYCIUS. - Lorsque déserteur du champ de bataille, et sans tes armes, Démétrius, tu revins auprès de ta mère, celle-ci te plongea dans le coeur un glaive homicide, et dit : "Meurs, et qu'aucune honte ne rejaillisse sur ta patrie ; Sparte, en effet, n'est pas coupable, si le lait de mon sein a nourri un lâche."

231. DAMAGÈTE. - Aristagoras, le fils de Théopompe, qui s'était armé de son bouclier pour secourir Ambracie, a préféré la mort à la fuite. Ne t'en étonne pas. Un Dorien ne songe pas à sauver sa vie, mais à sauver sa patrie.

232. ANTIPATER OU ANYTÉ. - Ce tertre lydien renferme Amyntor, fils de Philippe, qui souvent combattit au plus fort de la mêlée. Ce n'est point une maladie douloureuse qui l'a conduit aux portes du trépas, il est mort en protégeant un ami de son large bouclier.

233. APOLLONIDAS. - Lorsque Aelius, la gloire des légions romaines, dont le cou était chargé de colliers d'or décernés à sa valeur, sentit que sa maladie était mortelle, et que sa fin s'approchait, il eut recours à son courage et l'appela à son aide. Il enfonça dans son flanc son glaive, et dit en mourant : "Je me suis vaincu moi-même, de peur que la maladie ne se vantât de m'avoir vaincu."  

234. PHILIPPE. - L'intrépide Aelius, la gloire d'Argos, dont le cou était paré de colliers décernés à sa valeur, se trouvant atteint d'une fièvre dévorante, eut recours à son mâle courage; dans son côté il enfonça son large glaive, en se bornant à dire : "Le fer tue les braves, et la maladie les lâches."

235. DIODORE DE TARSE. - Ne mesure pas à cette tombe magnésienne la grandeur du nom qui y est écrit, et que les exploits de Thémistocle (70) n'échappent pas à tes souvenirs. Juge le patriote par Salamine, par les vaisseaux qu'il y a pris, et ainsi tu reconnaîtras qu'il est plus grand que l'Attique (71).

236. ANTIPATER. - Non, je ne suis pas le tombeau de Thémistocle, je suis un monument magnésien, qui atteste la jalousie et l'iniquité des Grecs.

237. PHILIPPE OU ALPHÈE. - Représente l'Athos, la mer d'Hellé, Apollon témoin de la lutte entre la Grèce et l'Asie, les fleuves épuisés par les immenses armées de Xerxès ; représente aussi Salamine sur le monument où les Magnètes proclament le génie et le courage de Thémistocle.

238. ADDÉE. - Moi, Philippe, qui le premier ai glorifié les armes de la Macédoine, je repose sous les dalles des sépultures d'Aeges (72), ayant remporté plus de victoires qu'aucun prince avant moi. Si quelque roi se vante d'avoir surpassé la gloire de mon règne, c'est qu'il est de ma race et de mon sang (73).

239. PARMÉNION. - Alexandre est mort ! faux bruit, si Apollon (74) est véridique : "Les invincibles sont immortels."

240. ADDÉE. - Si quelqu'un demande (75) où est le tombeau d'Alexandre de Macédoine, réponds : "Les deux continents d"Europe et d'Asie, voilà son tombeau."

241. ANTIPATER. - O Ptolémée, que de cris de douleur ont poussés ton père et ta mère en s'arrachant les cheveux ! Combien a pleuré ton gouverneur qui souillait de poussière son front belliqueux ! La puissante Égypte s'est déchiré le visage ; la vaste Europe a retenti de gémissements. La lune elle-même prenant un voile de deuil a quitté les astres et les sentiers du ciel. Tu es mort de la peste qui a ravagé tout le pays, avant de prendre dans tes mains le sceptre de tes pères ; mais tu n'es pas descendu au ténébreux séjour (76) ; ce n'est pas Pluton qui reçoit des princes tels que toi, c'est Jupiter, et il les introduit dans l'Olympe.

242. MNASALQUE. - Ceux-ci (77) en combattant pour leur patrie dans les larmes et sous le joug de la conquête [ont reçu la mort et] gisent sous ce tertre funèbre. Mais quelle immense réputation de bravoure ils ont acquise ! Allons, qu'à leur exemple chaque citoyen soit prêt à mourir pour sa patrie !

243. LOLLIUS BASSUS. - Près d'une roche de la Phocide tu vois ce tombeau. Je suis la sépulture de ces trois cents que tuèrent autrefois les Mèdes, et qui tombèrent loin de Sparte leur patrie, ayant amorti le choc de la guerre entre la Perse et Lacédémone. Si sur moi tu aperçois un lion de pierre à la crinière hérissée, dis : "C'est le tombeau du roi Léonidas (78)."

244. GÉTULICUS. - Mars, le dieu de la guerre, a mis le glaive aux mains de trois cents Argiens et de trois cents Spartiates, et nous avons soutenu un combat d'où nul de nous n'est revenu, et où nous sommes tous morts les uns sur les autres. Mais aussi Thyrée était le prix de la victoire !

245. LE MÊME. - O temps qui vois d'un coup d'oeil toutes les actions des mortels, proclame partout ce que nous avons souffert ; dis qu'en cherchant à sauver le sol sacré de la Grèce, nous sommes morts dans les glorieuses plaines de la Béotie.

246. ANTIPATER. - Sur le plateau d'Issus, non loin des flots orageux de la mer de Cilicie, nous Perses, nous gisons au nombre de dix mille, oeuvre sanglante d'Alexandre de Macédoine. C'est en suivant notre roi Darius que nous avons trouvé le terme de la vie.

247. ALCÉE. - Passant, sous ce tombeau, privés d'honneurs et de larmes, nous gisons (79) au nombre de trente mille Thessaliens, grand désastre pour la Macédoine. Quant à Philippe, ce héros si présomptueux, il s'est enfui plus rapidement que le cerf timide.  

248. SIMONIDE. - Ici contre trois millions d'hommes ont combattu autrefois quatre mille Péloponésiens (80).

249. LE MÊME. - Étranger, va dire à Lacédémone que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois.

250. LE MÊME. - La Grèce tout entière allait périr, et nous l'avons sauvée en mourant pour elle.

251. LE MÊME. - Ces guerriers, après avoir doté leur patrie d'une renommée immortelle, ont revêtu le sombre linceul de la mort; mais ils survivent au trépas. La vertu qui fait leur gloire, les ramène des demeures de Pluton et les élève aux cieux.

252. ANTIPATER. - A ceux-ci, qui sont morts avec joie en guerriers, il n'a point été décerné, comme à d'autres, de stèles funéraires ; c'est dans leur courage qu'ils ont trouvé leur récompense.

253. SIMONIDE. - Si un beau trépas est le meilleur sort de la bravoure, la fortune nous en a gratifiés plus que tous les autres; car c'est en voulant à tout prix assurer la liberté de la Grèce que nous sommes morts, et nous en recueillons une impérissable gloire.

254. LE MÊME. - Salut, braves jeunes jeunes gens l'élite des Athéniens, excellents cavaliers que la guerre a gratifiés d'une gloire immortelle ! Pour votre belle patrie vous avez sacrifié votre jeunesse, en affrontant des milliers de Grecs.

255. ESCHYLE. - La sombre Parque a fait périr ces valeureux guerriers qui défendaient leur riche patrie. Mais elle vit à jamais, la gloire des morts qui, en combattant, sont tombés sur les flancs poudreux du mont Ossa.

256. PLATON. - Ayant autrefois sillonné les flots bruyants de la mer Égée, nous gisons au milieu de la plaine d'Ecbatane. Adieu, Erétrie patrie jadis glorieuse ! Adieu, Athènes, voisine de l'Eubée ! Adieu, mer que nous aimions (81).

257. ANONYME. - Les enfants d'Athènes (82), par la destruction de l'armée des Perses, ont préservé leur patrie du joug accablant de l'esclavage. 

258. SIMONIDE. - Ceux-ci sur les bords de l'Eurymédon (83) firent autrefois le sacrifice de leur belle jeunesse en combattant avec la lance contre l'élite des archers mèdes, et sur terre et sur la flotte. Morts, ils ont laissé le plus glorieux souvenir de bravoure.

259. PLATON. - Nous sommes d'Érétrie en Eubée, et nous gisons prés de Suse. Hélas ! que c'est loin de notre patrie !

260. CARPHYLLIDAS. - Étranger, que mon tombeau, près duquel tu passes, ne t'inspire aucune plainte ; car même étant mort, je n'ai rien qui mérite la pitié. J'ai laissé des enfants de mes enfants ; je n'ai eu qu'une femme qui a vieilli avec moi. J'ai donné à mes trois fils des épouses dont bien souvent j'ai bercé les enfants sur mes genoux, n'ayant eu à m'attrister ni de la maladie ni de la mort d'aucun d'eux ; et ce sont eux qui ont rendu les derniers devoirs à leur aïeul fortuné, qui l'ont conduit vers le séjour des bienheureux pour y dormir d'un doux sommeil.

261. DIOTIME. - A quoi servent les douleurs de la maternité ? Pourquoi mettre au monde des enfants ? Qu'elle n'ait point d'enfants, celle qui doit les voir mourir. C'est sa mère qui a élevé un tombeau au jeune Bianor, et c'est de ce fils que su mère aurait dû l'obtenir.

262. THÉOCRITE. - L'inscription vous dira quel est ce monument et quelles cendres il renferme. Je suis le tombeau de Glaucé, la célèbre citharède.

263. ANACRÉON. - Toi aussi, Cléanoride, l'amour de la terre natale t'a perdu. Trop confiant dans le souffle hivernal du Notus, tu t'es laissé surprendre par une saison perfide ; et les flots ont englouti dans leurs tourbillons ton aimable jeunesse.

264. LÉONIDAS. - Je souhaite au navigateur une traversée heureuse ; mais si le vent le pousse, ainsi que moi, aux rivages de l'Achéron, qu'il n'accuse pas la mer inhospitalière, mais sa propre audace, mais lui-même qui a détaché ses amarres de mon tombeau.

265. PLATON. - Je suis le tombeau d'un naufragés en face est celui d'un laboureur. Sur terre comme sur mer, Pluton exerce un commun empire.

266. LÉONIDAS. - Je suis le tombeau du naufragé Dioclès. Quelle audace ! des marins mettent à la voile en détachant de ma stèle leurs amarres.

267. POSIDIPPE. - Matelots, pourquoi m'enterrez-vous près de la mer ? C'est bien loin du rivage qu'il fallait creuser la tombe du pauvre naufragé. J'ai peur du bruit des vagues, cause de mon trépas. Mais ainsi même, salut et joie à vous qui avez pitié de Nicétas.

268. PLATON. - Je suis un pauvre naufragé que la mer a eu honte et pitié de dépouiller de ses vêtements, seul bien qui me restât. Un homme, de ses mains impies, a osé me les enlever. Quelle profanation et pour quel bénéfice ! Ah ! puisse-t-il les revêtir, les porter aux enfers, et puisse Minos le voir avec mes dépouilles !

269. LE MÊME. - Navigateurs, soyez heureux et sur mer et sur terre ; mais sachez que vous passez devant le tombeau d'un naufragé.

270. SIMONIDE. - Ils portaient (84) au nom de Sparte des prémices de guerre à Apollon, et la même mer, la même nuit, le même navire (85) ont présidé à leurs funérailles.

271. CALLIMAQUE. - Plût au ciel qu'il n'y eût pas eu de navires ! Nous ne pleurerions pas le fils de Dioclide, Sopolis. Maintenant son cadavre est quelque part le jouet des flots ; et nous, nous passons devant un tombeau vide où il n'y a que son nom.

272. LE MÊME. - Lycus de Naxos n'est pas mort sur terre, mais dans les flots ; il y a perdu à la fois son navire et la vie, en quittant Égine où il était venu pour son commerce. La mer est sa sépulture, et moi, tombeau qui n'ai que son nom, je proclame cette sentence de toute vérité : "Marchands et marins, gardez-vous de tout contact avec la mer au coucher des chevreaux."

273. LÉONIDAS. - Un coup de vent du sud-est, impétueux, terrible, la nuit et les vagues soulevées par Orion à son coucher ont fait sombrer mon navire. J'ai perdu la vie, moi Calloeschros, courant des bordées au milieu de la mer de Libye, et mon corps ballotté par les flots sert de pâture aux poissons. Ce marbre [qui porte mon nom], est un imposteur.

274. ONESTE. - Je proclame le nom de Timoclès, regardant de tous côtés si j'aperçois quelque part son cadavre. Hélas ! hélas ! les poissons l'ont déjà mangé ; et moi, marbre superflu, je porte en vain son nom gravé.

275. GÉTULICUS. - Entre la presqu'île de Pélops et l'orageuse Crète, les rochers à fleur d'eau du promontoire de Malée ont causé le trépas du fils de Damis, d'Astydamas de Cydonie. Depuis longtemps j'ai assouvi la voracité des monstres marins, et sur leur rivage mes concitoyens m'ont érigé un tombeau menteur. Qu'y a-t-il là d'étonnant, dans un pays de mensonges, en Crète, où l'on vous montre le tombeau de Jupiter ?

276. HÉGÉSIPPE. - Des filets avaient ramené du fond de la mer un homme à demi dévoré, lamentable épave d'un navire ; mais les pêcheurs ne profitèrent pas d'une pêche qui leur semblait inviolable et sacrée, et les poissons qu'ils avaient pris ils les enfouirent avec le cadavre sous un petit tertre de sable. O terre, tu as le naufragé tout entier ; car pour ce qui manque de sa chair tu as les poissons qui l'ont mangée.

277. CALLIMAQUE. - [Pauvre], naufragé, Léontichus, étranger en ce pays (86), t'a trouvé mort ici sur la plage, et il t'a creusé cette tombe, en pleurant sur sa propre vie pleine de périls. Car lui, non plus, ne jouit pas d'une existence paisible, et comme une mouette il traverse les mers.

278. ARCHIAS. - Moi Théris, naufragé que les flots ont jeté à la côte, je n'oublierai pas même après ma mort les rivages où l'on ne peut dormir. Car sous des rochers battus par les vagues, près de la mer en fureur, j'ai obtenu de mains étrangères un tombeau. Mais toujours, et jusque chez les morts, infortuné j'entends le bruit odieux de la mer frémissante. L'enfer même ne me donne pas le calme et le sommeil ; car seul, même après le trépas, je ne repose pas dans un tombeau tranquille.

279. ANONYME. - Renonce à peindre sur ce tombeau, hélas (87) ! sur cette froide cendre, des rames et des proues : c'est la sépulture d'un naufragé. Pourquoi veux-tu rappeler encore à celui qui gît ici les désastres de la mer ?

280. ISIDORE D'AEGES. - Ce tertre, c'est une tombe. Retiens donc tes boeufs laboureur, et retire le soc, car tu remues de la cendre humaine. Sur une telle poussière ne sème pas du blé, mais verse des larmes.

281. HÉRACLIDE. - Arrête, arrête ta charrue, ô laboureur ! ne remue pas la poussière dans ce tombeau. Cette terre a été arrosée de larmes, et d'une terre ainsi arrosée il ne poussera jamais de beaux épis.

282. THÉODORIDE. - Je suis le tombeau d'un naufragé ; mais toi, n'en navigue pas moins, et en effet lorsque mon navire a sombré, d'autres navires voguaient à pleines voiles sans accident (88).

283. LÉONIDAS. - Mer tumultueuse, pourquoi, après une si triste catastrophe ne m'as-tu pas rejeté loin, bien loin de ta plage déserte ? Habitant du ténébreux séjour d'Adès, moi Phillée fils d'Amphimène, je ne serais pas si voisin de tes flots.

284. ASCLÉPIADE. - Mer orageuse, ne me touche pas, tiens-toi à une distance de huit coudées, et siffle écume, autant que tu voudras. Mais si tu renverses le tombeau d'Eumarès, qu'y gagneras-tu ? Tu ne trouveras que des os et de la cendre.

285. GLAUCUS DE NICOPOLIS. - Erasippe n'a ici ni tertre, ni marbre ; son tombeau, c'est cette vaste mer que tu vois, car il y a péri avec son navire. Quant à ses restes, où pourrissent-ils ? Les mouettes seules pourraient le dire.

286. ANTIPATER. - Infortuné Nicanor, voué par les destins à la mer écumante, tu gis donc sur une plage lointaine ou sur des récifs. Tous ces beaux palais que tu possédais, que deviennent-ils ? Combien est déçue l'espérance que fondait sur toi la cité de Tyr ! Tes richesses n'ont pu te protéger, infortuné, et tu es, hélas ! le jouet et la victime des poissons et des flots.

287. ANTIPATER. - Moi Lysis, enterré sous cette roche s