NOTICE SUR LE CARTHAGINOIS
On a reproché cette comédie à Plaute comme une insulte envers une nation vaincue, car la seconde guerre punique venait de finir lorsqu'elle lut mise au théâtre ; mais il suffit d'une lecture impartiale pour faire tomber ce reproche, contre lequel d'ailleurs ont protesté plusieurs critiques. Non seulement le vieillard carthaginois qui figure dans la pièce n'est pas tourné en ridicule, mais il est représenté comme un honnête homme, un tendre père, cherchant depuis longues années, par tout pays, deux filles qui lui ont été ravies en bas âge, et qu'il retrouve, pures encore, dans la maison d'un marchand d'esclaves. Sans doute son costume et celui de ses suivants sont l'occasion de quelques plaisanteries, comme il arrive de tout costume étranger; sans doute aussi, vers le dénouement, le poète lance un ou deux traits contre la foi punique ; mais qu'il y a loin de là à un parti pris de livrer à la risée de l'amphithéâtre un ennemi devant lequel les plus braves des Romains avaient pâli I Plaute n'a fait rien de tel; mais, l'eût-il fait, il est douteux que les spectateurs l'eussent supporté.
Un reproche plus sérieux et mieux fondé, c'est celui qui porte sur le double dénouement. Le neveu dit Carthaginois, épris d'une .de ses cousines dont il ignore la parenté avec lui, est tiré d'embarras par son esclave, qui vient à bout de perdre le marchand. La pièce semble donc finie, l'intérêt est satisfait, lorsque arrive le vieux père, et la reconnaissance forme en réalité comme une pièce nouvelle. Pour éviter ce défaut, il fallait que le vieillard contribuât au succès des amours de son neveu, et que la ruse de l'esclave et la reconnaissance, au lieu de se suivre simplement, fussent liées l'une à l'autre. Mais ce défaut est bien racheté par la charmante peinture du caractère des deux sœurs ; la noblesse de leurs principes, l'élévation de leurs sentiments, leur tenue pleine de décence malgré la coquetterie de l'une d'elles, offrent un contraste complet avec la honte de la situation où le malheur les a réduites. Plaute excelle autant dans ces caractères de jeunes filles chastes que dans ceux des courtisanes les plus éhontées.
Le Carthaginois n'a été, à notre connaissance, imité par aucun auteur moderne.
ARGUMENT(01).
Un enfant de sept ans est volé à Carthage ; un vieillard, qui déteste les femmes, l'achète, l'adopte, et le fait son héritier. Deux cousines de cet enfant sont enlevées avec leurs nourrices : Lycus les achète et chagrine l'amoureux; mais celui-ci introduit son fermier avec de l'or chez le marchand, qu'il enveloppe ainsi dans une accusation de vol. Le Carthaginois Hannon arrive, retrouve le fils de son frère, et reconnaît ses deux filles qu'il avait perdues.
PERSONNAGES.
AGORASTOCLÈS , amant d'Adelphasie.
MILPHION, esclave d'Agorastoclès.
ADELPHASIE, courtisane.
ANTÉRASTILE, courtisane.
LYCUS,,marchand d'esclaves.
ANTHÉMONIDÈS, militaire.
TEMOINS d'Agorastoclès.
COLLYBISCUS, fermier.
SYNCÉRASTE, esclave de Lycus.
HANNON , carthaginois.
GIDDÉNÉMÉ, nourrice d'Adelphasie et d'Antérastile.
UN JEUNE ESCLAVE.
La scène est à Calydon.
LE CARTHAGINOIS.
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PROLOGUE.
Il me prend fantaisie de vous remettre en idée l'Achille d'Aristarque (02) ; j'emprunterai donc mon début à cette tragédie. « Silence, taisez-vous, et faites attention. » Le général de la troupe vous commande d'ouvrir les oreilles ; il veut que tout le monde prenne place avec bienveillance sur ces bancs, ceux qui ont le ventre vide comme ceux qui sont venus la panse pleine. Vous qui avez dîné, vous êtes les plus sages ; vous qui êtes à jeun, rasassiez-vous de nos fables. Celui qui a chez soi de quoi manger est bien sot de venir pour nos beaux yeux assister au spectacle l'estomac creux. Debout, héraut, commande au peuple le silence. Il y a une heure que j'attends pour voir si tu sais ton métier. Exerce ce gosier qui te donne le vivre et l'habit ; si tu ne cries pas, si tu restes bouche close, la faim se coulera à tes côtés.... Bon, assieds-toi à présent, pour avoir double salaire. (Aux spectateurs. ) Grand bien je vous souhaite, si vous respectez mes édits. Que pas une coureuse sur le retour ne vienne s'asseoir sur le devant du théâtre ; que les licteurs et leurs verges restent muets ; que le placeur ne glisse pas devant le monde pour conduire quelqu'un à son gradin tandis que les comédiens sont en scène. Que ceux qui ont dormi tard chez eux, comme des loirs, se tiennent sur leurs jambes sans se plaindre, ou bien qu'ils ne soient pas si dormeurs. Que les esclaves n'envahissent pas les banquettes, mais qu'ils laissent la place aux hommes libres, ou bien qu'ils se rachètent ; s'ils n'en ont pas le moyen, ils n'ont qu'à s'en aller chez eux : ils éviteront ainsi une double mésaventure, ici une volée de verges, à la maison une tournée d'étrivières, s'ils n'ont pas mis ordre à tout quand le maître reviendra. Que les nourrices soignent les petits enfants au logis et ne les apportent pas au spectacle ; alors elles n'auront pas soif, les marmots ne périront pas de faim et ne brailleront pas d'inanition, comme des chevreaux. Que les dames regardent en silence, rient en silence, qu'elles ne fassent pas retentir la salle du timbre éclatant de leur voix. Qu'elles remettent à babiller ensemble chez elles pour ne pas ennuyer leurs maris et au théâtre et à la maison. Pour ce qui regarde les directeurs des jeux, qu'ils n'accordent injustement la palme à aucun artiste ; que l'intrigue ne fasse mettre personne à la porte pour donner aux mauvais le pas sur les bons.... Ah! j'allais oublier : pendant le spectacle, vous. les valets de pied, faites invasion au cabaret, c'est le moment, les gâteaux fument, courez. Ces ordonnances prononcées de par l'autorité de la troupe, grand bien je vous souhaite, souvenez-vous-en tous.
Et maintenant, je reviens au sujet de la pièce, je veux que vous soyez aussi savants que moi. Je vais vous en tracer les divisions, les limites, les tenants et aboutissants ; car c'est moi qui ai été choisi pour arpenteur en cette occasion. Si cela ne vous ennuie pas, je veux vous dire le nom de la comédie ; si cela ne vous va pas.... je le dirai tout de même, pourvu que l'autorité le permette. Cette pièce s'appelle en grec le Carthaginois; Plaute l'appelle en latin : l'Oncle pultiphagonide (03). Vous savez le nom maintenant; je vais vous rendre compte du reste, et la déclaration du sujet se fera ici même. En effet, le sujet d'une comédie doit se déclarer sur le devant de la scène ; vous, vous enregistrez. Ainsi donc, attention.
Il y avait à Carthage deux cousins germains, de grande famille et puissamment riches : l'un est encore vivant, l'autre est mort. Je vous le dis en homme sûr de son fait, parce que je le tiens de l'embaumeur qui l'a embaumé. Mais le vieillard aujourd'hui défunt avait un fils unique, qui lui fut enlevé dans sa septième année, à Carthage ; c'était six ans avant la mort du père. Voyant son enfant perdu pour lui, il tombe malade de chagrin, choisit pour héritier son cousin, puis descend sans bagage au bord de l'Achéron. Le ravisseur amène le petit garçon à Calydon ; là, il le vend à un riche vieillard qui désirait avoir des enfants, mais qui détestait les femmes. Le bonhomme, qui ne se doute de rien, achète ainsi l'enfant de son hôte, l'adopte, et en mourant le fait son héritier. Le jeune homme demeure dans cette maison-là.
A présent je retourne à Carthage ; avez-vous des affaires, des commissions ? soit ; mais si l'on ne me donne de l'argent, ce sera comme si l'on chantait ; si Ton m'en donne, ce sera bien pis '. L'oncle du jeune homme, le vieillard carthaginois qui est encore de ce monde, avait deux filles; on les lui enlève toutes deux de sa maison avec leur nourrice : l'une avant cinq ans, et l'autre quatre. Le ravisseur les amène dans Anactorium, les vend toutes trois, petites filles et nourrice, argent comptant, à un homme (si toutefois un marchand d'esclaves est un homme), le coquin le plus achevé que la terre ait porté. Au reste, jugez vous-mêmes de 6e que peut être un drôle à qui l'on a donné le nom de Lycus (04). D'Anactorium, où il avait auparavant sa demeure, il est venu s'établir à Calydon il n'y a pas longtemps, pour faire son commerce : il reste dans cette maison-ci. Le jeune homme est éperdument amoureux de l'une des jeunes filles. Il ne se doute pas que c'est sa parente, il ignore qui elle est et ne l'a jamais touchée, tant le marchand le fait languir. Non, jamais la moindre caresse, la plus petite faveur; Je coquin n'a rien voulu permettre ; il le voit bien amoureux et veut en faire sa vache à lait. Quant à la plus jeune, un militaire, qui en tient pour elle, veut l'acheter et l'avoir pour maîtresse. Mais le père carthaginois, depuis qu'il les a perdues, court après elles de tous côtés, sur terre et sur mer. Sitôt qu il arrive dans une ville, vite il passe en revue toutes les maisons de courtisanes ; il donne de l'argent, il paye une nuit; puis il fait toutes ses questions : d'où est-elle? de quel pays? est-ce une prisonnière ou une fille enlevée ? quelle est sa famille ? comment s'appellent ses parents? C'est ainsi qu'il met toute son adresse et toute son habileté à chercher ses filles. Il sait toutes les langues, mais il a l'air de ne les pas savoir : c'est un vrai Carthaginois. Bref, hier soir un vaisseau l'a amené dans ce port. Le père de ces fillettes est en même temps l'oncle du jeune homme. Tenez-vous le fil ? si vous le tenez, tirez-le, mais prenez garde de le casser ; de grâce, laissez-le dévider.... Ah ! j'allais oublier de vous dire le reste. Celui qui a adopté le jeune homme pour son fils, était t. Parce qu'il le gardera et ne fera pas les commissions. l'hôte de l'oncle, du Carthaginois qui viendra ici aujourd'hui et retrouvera ses filles, et le fils de son frère, à ce que j'ai entendu dire.
Je vais m'habiller ; vous, écoutez avec bienveillance. L'homme qui va venir retrouvera ses filles et son neveu. Au surplus, bonsoir et soyez-nous cléments. S'il reste quelque chose, d'autres restent pour l'expliquer. Adieu, soyez-nous en aide, et que le dieu Salut vous conserve.
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ACTE I.
SCÈNE I. — AGORASTOCLÈS, MILPHION.
AGORASTOCLÈS. Plus d'une fois, Milphion, je t'ai chargé d'affaires délicates, difficiles, désespérées, et grâce à ta sagesse, à ta finesse, à ta sagacité, à ton esprit, tu me les as rendues excellentes. En récompense de tant de services, je te dois, je l'avoue, la liberté et mille actions de grâces.
MILPHION. Un vieux dicton bien placé a toujours son charme ; vos douceurs sont pour moi, comme on dit, de vraies fadaises, oui, ma foi, de pures chansons. Maintenant vous me caressez, nier vous ne vous êtes guère gêné pour user trois lanières sur mon dos.
AGORASTOCLÈS. Je suis amoureux ; si l'amour m'a fait te maltraiter, Milphion, il n'est pas juste de m'en vouloir.
MILPHION. Rien de mieux. Mais moi, aujourd'hui, je meurs d'amour : laissez-moi vous battre, comme vous m'avez battu, sans nulle raison ; et après cela, pardonnez à mon amour.
AGORASTOCLÈS. Si cela te fait plaisir et que le cœur t'en dise, soit ; le gibet, les chaînes, les coups, je consens à tout, je permets tout.
MILPHION. Oui, et si vous reniez ensuite la permission, quand vous serez détaché, moi je serai pendu.
AGORASTOCLÈS. Comment aurais-je le courage de te traiter de la sorte ? Quand je te vois battre, c'est une souffrance.
MILPHION. Pour moi, ma foi.
AGORASTOCLÈS. Non, pour moi.
MILPHION. J'aimerais mieux cela. Mais que me voulez-vous?
AGORASTOCLÈS. A quoi bon te mentir? J'aime à la folie.
MILPHION. Mes épaules en savent quelque chose.
AGORASTOCLÈS. Je veux parler de notre voisine, mon Adelphasie, l'aînée des deux filles qui restent chez ce marchand.
MILPHION. . Il y a bel âge que vous me l'avez dit.
AGORASTOCLÈS. Je me consume de désirs pour elle ; mais il n'y a pas de fange plus fangeuse que cet entremetteur de Lycus, son maître.
MILPHION. Voulez-vous lui faire un cadeau pire que la peste ?
AGORASTOCLÈS. De grand cœur.
MILPHION. Alors donnez-moi à lui.
AGORASTOCLÈS. Va te pendre.
MILPHION. Répondez-moi sérieusement : voulez- vous lui faire un cadeau pire que la peste ?
AGORASTOCLÈS. De grand cœur.
MILPHION. Eh bien, donnez-moi encore à lui, je ferai en sorte qu'il ait tout à la fois le cadeau et la peste.
AGORASTOCLÈS. Tu badines.
MILPHION. Voulez-vous qu'aujourd'hui même, sans bourse délier, la mignonne devienne votre affranchie ?
AGORASTOCLÈS. De grand cœur, Milphion.
MILPHION. Je m'en charge. Vous avez au logis trois cents philippes.
AGORASTOCLÈS. Et même six cents.
MILPHION. C'est assez de trois cents.
AGORASTOCLÈS. Que veux-tu faire?
MILPHION. C'est bon. Je vous ferai cadeau aujourd'hui de l'entremetteur, de la tête aux pieds, et de tous ses gens.
AGORASTOCLÈS. Que veux-tu faire ?
MILPHION. Vous allez le savoir. Votre fermier Collybiscus est en ce moment à la ville. Notre coquin ne le connaîtra pas. Comprenez-vous ?
AGORASTOCLÈS. Oui, je comprends, mais je ne vois pas où tu veux en venir.
MILPHION. Vous ne voyez pas?
AGORASTOCLÈS. Non ma foi.
MILPHION. Eh bien, je vais vous faire voir. On lui donnera de l'argent, il le portera chez notre homme, il se donnera pour un étranger qui arrive d'une autre ville ; il dira qu'il veut faire l'amour, prendre du bon temps, qu'il lui faut un endroit où il ait ses coudées franches et puisse faire ses fredaines en cachette, sans témoin. L'entremetteur, qui aime les espèces, le recevra bien vite chez lui ; il cachera l'homme et l'argent.
AGORASTOCLÈS. L'idée me sourit.
MILPHION. Quand je lui aurai donné la dernière façon, à la bonne heure, vous pourrez dire cela ; pour le moment elle n'est pas encore dégrossie.
AGORASTOCLÈS. Je vais de ce pas au temple de Vénus, si tu n as pas besoin de moi, Milphion. C'est sa fête aujourd'hui.
MILPHION. Je le sais.
AGORASTOCLÈS. Je veux me donner le plaisir de voir les courtisanes dans leurs atours.
MILPHION. Occupons-nous d'abord de notre affaire. Entrons, et apprenons au fermier Collybiscus comment il doit jouer son rôle.
AGORASTOCLÈS.' Quoique j'aie le cœur tout rempli de Cupidon, je t'obéirai.
MILPHION. Et vous en serez bien aise. (Agorastoclès rentre.) Le pauvre garçon a en pleine poitrine une blessure amoureuse qui ne peut se guérir qu'à grands frais. Après tout, ce Lycus est un scélérat ; mes machines sont toutes dressées contre lui, et bientôt je lâcherai la détente. Mais voici Adelphasie qui sort avec Antérastile. C'est celle-ci, la première, qui fait tourner la tête à mon maître. Appelons-le : hé, Agorastoclès, sortez, si vous voulez jouir du coup d'œil le plus délicieux. .
AGORASTOCLÈS. Quel tapage fais-tu là, Milphion !
MILPHION. Eh ! vos amours, si vous voulez les voir.
AGORASTOCLÈS. Que les dieux te comblent de faveurs pour m'avoir procuré une si charmante vue !
SCÈNE II. — ADELPHASIE, ANTÉRASTILE, MILPHION, AGORASTOCLÈS.
ADELPHASIE. Celui qui voudra se donner bien du tracas ira qu'à faire emplette de deux objets, une femme et un vaisseau. Ce sont les deux choses qui causent le plus de tintouin, si l'on se met à les parer. Jamais on ne les arrange assez bien, jamais elles ne se trouvent assez arrangées. Ce que je dis là, je le sais par ma propre expérience. Depuis le point du jour jusqu'à cette heure-ci, nous n'avons pas eu un moment de relâche, sans cesse occupées toutes deux à nous baigner, nous frotter, nous essuyer, nous parer, nous bichonner, nous pomponner, nous peindre, nous farder ; les deux femmes de chambre qu'on nous a données à chacune ont eu assez de mal aussi à nous frictionner, à nous débarbouiller; enfin nous avons mis sur les dents les deux hommes qui nous apportaient de l'eau. Ah ! que d'embarras pour une femme ! mais quand il y en a deux, c'est assez, je crois, pour donner et au delà de l'occupation à tout un peuple. Jour et nuit, à tout âge, toujours, elles s'attifent, se baignent, s'essuient, se polissent. Bref, les femmes ne connaissent point de mesure ; quand nous sommes entrain de nous arroser et de nous frotter, nous ne savons pas nous arrêter. Si propre qu'on soit, si l'on n'est pas tirée à quatre épingles, on a l'air sale, c'est du moins ce que je trouve.
ANTÉRASTILE. Je suis bien étonnée, ma sœur, de t'entendre parler ainsi, toi qui es futée et si âne mouche. Car nous avons beau nous tenir toujours sous les armes, nous avons assez de peine à trouver un pauvre amoureux.
ADELPHASIE. C'est vrai ; mais pourtant songe à ceci : la modération, ma sœur, est en tout une chose excellente. Tout excès amène une série d'ennuis.
ANTÉRASTILE. A ton tour, ma sœur, songe qu'on nous regarde comme le poisson salé qu'on trouve sans goût et sans saveur, s'il n'a pas été longtemps trempé à grande eau ; cela sent mauvais, c'est acre, on n'y veut pas toucher. Pour nous c'est la même chose ; les femmes de cette espèce sont désagréables et repoussantes, faute de propreté et de toilette.
MILPHION, à Agorastoclès. Agorastoclès, elle est cuisinière, je suppose ; elle sait la recette pour dessaler le poisson.
AGORASTOCLÈS. Tu m'ennuies.
ADELPHASIE. Ma sœur, tais-toi, de grâce ; c'est bien assez que d'autres nous le disent, ne nous mettons pas à proclamer nos défauts.
ANTÉRASTILE. Je ne souffle mot.
ADELPHASIE. Merci : mais à présent réponds-moi. Avons-nous là tout ce qu'il faut pour plaire aux dieux?
ANTÉRASTILE. J'ai veillé à tout.
AGORASTOCLÈS, à part. O le beau jour, jour charmant et solennel! Il est bien digne de Vénus, dont c'est la fête aujourd'hui !
MILPHION. Ne me remercierez- vous pas , pour vous avoir appelé ? Ne recevrai-je pas un quartaut de vin vieux? faites-le-moi donner. Pas de réponse? Il a perdu sa langue, je crois. Çà, que faites- vous là immobile et pétrifié?
AGORASTOCLÈS. Laisse-moi aimer ; ne me trouble pas, tais-toi.
MILPHION. Je me tais.
AGORASTOCLÈS. Si tu te taisais vraiment, ce Je me tais ne serait pas sorti.
ANTÉRASTILE. Marchons, ma sœur.
ADELPHASIE. Eh, qu'est-ce qui te presse tant?
ANTÉRASTILE. Tu le demandes ? Notre maître nous attend au temple de Vénus.
ADELPHASIE. Qu'il attende, ma foi : un moment. C'est une cohue à présent autour de l'autel. Veux-tu donc te fourrer parmi ces filles de joyeuse maison, ces maîtresses de meuniers, ces rebuts de brasseurs, ces malheureuses crottées jusqu'à l'échine, ces souillons que courtisent les esclaves, pour qu'elles t'empestent de leurs parfums de bouge et de gargote, de leurs puanteurs de lupanar? Jamais homme libre ne les a touchées du bout du doigt et ne leur a ouvert sa porte ; pour deux oboles, elles appartiennent à la sale racaille des esclaves.
MILPHION, à part. La peste soit de toi ! Tu as le front, coquine, de mépriser les esclaves! La jolie créature! ne dirait-on pas qu'elle fait les délices des rois ! L'horreur de femme ! un pareil avorton lâcher de si grands mots ! Je ne donnerais pas un verre de brouillard pour passer sept nuits avec elle.
AGORASTOCLÈS. Dieux immortels et tout-puissants, y a-t-il rien de plus beau parmi vous ? Qu'avez-vous pour que je vous croie immortels plus que moi, quand je repais mes yeux de tant de charmes? Non, Vénus n'est pas Vénus; la voici, la Vénus que j'adorerai pour gagner son amour et ses bonnes grâces. Milphion, hé! Milphion, où es-tu?
MILPHION. Me voici, prêt à vous servir.
AGORASTOCLÈS. A l'étouffée, alors.
MILPHION. Vous plaisantez, mon maître.
AGORASTOCLÈS. J'ai profité de tes leçons.
MILPHION. Vous ai-je appris aussi à aimer une femme que vous n'avez jamais touchée? cela ne signifie rien.
AGORASTOCLÈS. Mais par Pollux, les dieux aussi, je les aime et les crains ; pourtant je ne mets jamais la main sur eux.
ANTÉRASTILE. Ma foi, quand je regarde notre toilette à toutes deux, je n'en suis guère contente:
ADELPHASIE. Nous sommes pourtant fort bien, assez élégantes pour notre profit et pour celui du maître : car il n'y a pas de profit possible, ma sœur, quand la dépense l'emporte. Aussi vaut-il mieux se contenter d'une mise convenable que de donner dans l'excès.
AGORASTOCLÈS. Puissent m'aimer les dieux, aussi vrai que je préfère l'amour d'Adelphasie au leur, Milphion. Elle serait vraiment capable de rendre un roc amoureux.
MILPHION. Là-dessus, vous ne mentez pas ; car vous êtes plus stupide qu'un roc, d'aller vous éprendre de cette fille-là.
AGORASTOCLÈS. Songe un peu, jamais ma tête ne s'est frottée à la sienne.
MILPHION. Je vais donc courir chercher de la vase dans quelque piscine ou quelque étang.
AGORASTOCLÈS. Et pour quoi faire ?
MILPHION. Vous allez le savoir : c'est pour vous frotter le museau à tous deux.
AGORASTOCLÈS. Va-t'en à la malheure.
MILPHION. N'y suis-je pas déjà?
AGORASTOCLÈS. Encore?
MILPHION. Je me tais.
AGORASTOCLÈS. Tâche de te taire toujours.
MILPHION. Hé ! mon maître, vous me provoquez sur mon terrain, vous faites des bons mots.
ANTÉRASTILE. Tu te trouves assez bien parée, ma sœur, à ce que je vois ; mais quand tu te regarderas à côté des autres courtisanes, tu auras mal au cœur, si tu en vois quelqu'une mieux mise que toi.
ADELPHASIE. J'ai toujours été sans malice comme sans envie, ma sœur; j'aime cent fois mieux être parée de mon bon naturel que d'une foule de bijoux. La fortune donne les joyaux, la nature, le bon cœur. J'aime mieux qu'on me dise bonne que riche. Dans notre métier, la modestie sied beaucoup plus que la pourpre. Une mauvaise conduite salit une jolie toilette plus que de la boue; un caractère aimable fait passer sur une vilaine mise.
AGORASTOCLÈS, à Milphion. Hé, toi, veux-tu faire quelque chose de gai, de divertissant?
MILPHION. Oui certes.
AGORASTOCLÈS. Veux-tu m'en croire ?
MILPHION. Oui.
AGORASTOCLÈS. Rentre à la maison, et pends-toi.
MILPHION. Pourquoi cela?
AGORASTOCLÈS. Parce que jamais plus tu n'entendras tant de ravissantes paroles. Que te servirait donc de vivre? Écoute-moi, et pends-toi.
MILPHION. Soit, si vous voulez vous pendre avec moi comme une grappe de raisin sec.
AGORASTOCLÈS. montrant Adelphasie. Mais je l'aime.
MILPHION. Et moi, j'aime le boire et le manger.
ADELPHASIE, à Antérastile. Dis-moi.
ANTÉRASTILE. Qu'est-ce?
ADELPHASIE. Vois, mes yeux, qui étaient si barbouillés, sont-ils assez nets à présent ?
ANTÉRASTILE. Il y a encore quelque chose à cet œil-ci.
ADELPHASIE. Eh bien, passes-y la main.
AGORASTOCLÈS, à Milphiun gui fait la mine de s'avancer. Comment, tu irais lui toucher, lui frotter les yeux avec tes mains crasseuses !
ANTÉRASTILE. Nous avons été trop paresseuses aujourd'hui.
ADELPHASIE. Comment cela?
ANTÉRASTILE. Nous aurions dû aller au temple de Vénus il y a longtemps, avant le jour, pour porter les premières le feu sur l'autel.
ADELPHASIE. Ce n'était pas nécessaire. Bon pour les figures de chouette d'aller vilement sacrifier la nuit ; elles font leurs offrandes avant que Vénus soit éveillée ; car elles sont si laides, ma foi, que si la déesse avait les yeux ouverts, elles seraient dans le cas de la chasser de son temple.
AGORASTOCLÈS. Milphion!
MILPHION. Oh le malheureux Milphion! Que me voulez-vous?
AGORASTOCLÈS. Dis-moi, ses paroles ne sont-elles pas tout miel?
MILPHION. Si fait, ce ne sont que meringues, sésame, pavot, fine farine et amandes grillées.
AGORASTOCLÈS. Te semble-t-il que je sois épris?
MILPHION. Oui, de la ruine, ce qui ne plaît guère à Mercure.
AGORASTOCLÈS. Mais enfin un amant ne doit jamais tenir au gain.
ANTÉRASTILE. Allons , ma sœur.
ADELPHASIE. Soit, prenons par ici.
ANTÉRASTILE. Je te suis.
AGORASTOCLÈS. Elles s'en vont : si nous les abordions?
MILPHION. Abordez.
AGORASTOCLÈS, à Adelphasie. A la première le premier salut ; (à Antératile) à la seconde le salut du second numéro ; (à la suivante) à la troisième le salut de la dernière qualité.
LA SUIVANTE. Alors, mafoi, j'ai perdu ma peine et mon temps.
AGORASTOCLÈS, à Adelphasie. Où allez-vous?
ADELPHASIE. Moi? au temple de Vénus.
AGORASTOCLÈS. Pour quoi faire?
ADELPHASIE. Pour adoucir la déesse.
AGORASTOCLÈS. Elle est donc fâchée? Non ma foi, vous êtes dans ses bonnes grâces; je réponds d'elle.
ADELPHASIE. Eh mais, pourquoi donc venez-vous m'ennuyer?
AGORASTOCLÈS. O la sauvage !
ADELPHASIE. Laissez-moi, je vous prie.
AGORASTOCLÈS. Qu'est-ce qui vous presse ? il y a foule maintenant.
ADELPHASIE. Je le sais bien; mais je veux voir les autres et me faire voir.
AGORASTOCLÈS. Voir la laideur et montrer la beauté, quelle fantaisie !
ADELPHASIE. C'est aujourd'hui que se tient chez Vénus le marché des courtisanes. Les acheteurs y affluent : je veux m'y montrer.
AGORASTOCLÈS. Pour la mauvaise marchandise il faut aller chercher les acheteurs; mais la bonne trouve aisément des chalands, quand même on la cacherait. Dites-moi, quand viendrez-vous chez moi unir nos bouches et nos corps ?
ADELPHASIE. Le jour où Platon lâchera les morts de l'Achéron.
AGORASTOCLÈS. J'ai à la maison je ne sais combien de pièces d'or qui ne demandent qu'à sauter.
ADELPHASIE. Apportez-les-moi, j'aurai bientôt fait de les calmer.
MILPHION. Charmante en vérité !
AGORASTOCLÈS. Que la peste te serre, butor!
MILPHION. Plus je la regarde, plus elle me fait l'effet d'une vapeur, d'une chimère.
ADELPHASIE, à Agorastoclès. Ne me parlez plus : cela m'ennuie.
AGORASTOCLÈS. Tenez, relevez ce pan qui traîne.
ADELPHASIE. Je suis pure ; ne venez pas me toucher, je vous prie.
AGORASTOCLÈS. Que faire ?
ADELPHASIE. Soyez sage ; ne vous occupez pas de moi, épargnez vos peines.
AGORASTOCLÈS. Moi, ne pas m'occuper de vous.... Eh bien, Milphion?
MILPHION. Encore ma bête noire ! que me voulez-vous?
AGORASTOCLÈS. Pourquoi est-elle en colère contre moi?
MILPHION. Pourquoi elle est en colère contre vous? Qu'est-ce que cela me fait? c'est plutôt vous que cela regarde.
AGORASTOCLÈS. C'est fait de toi, si tu ne me la rends aussi douce que peut être la mer, quand l'alcyon y lâche ses petits.
MILPHION. Comment s'y prendre ?
AGORASTOCLÈS. Prie, flatte, caresse.
MILPHION. J'y mettrai tous mes soins. Mais n'allez pas ensuite accueillir à coups de poing votre ambassadeur.
AGORASTOCLÈS. Non.
ADELPHASIE, à Antérastile. Partons à présent. (A Agorastoclès.) Vous m'arrêtez encore ? vous avez tort. Vous promettez beaucoup, mais vos promesses n'ont pas d'effet. Vous m'avez juré, non pas une fois, mais cent fois, de m'affranchir. Je vous attends, je ne me cherche pas d'autre ressource, mais je ne vois rien venir, et je suis esclave comme devant. (A Antérastile.) Viens, ma sœur. (A Agorastoclès.) Éloignez- vous.
AGORASTOCLÈS. Je suis perdu.... Eh bien, Milphion?
MILPHION. Ma volupté, mes délices, ma vie, ma félicité, ma petite prunelle, ma bouche mignonne, mon bonheur, mon baiser, mon miel, mon cœur, ma crème, mon petit fromage mollet.
AGORASTOCLÈS, à part. Je lui laisserai dire tout cela à ma barbe? Ah! je crève de rage, si je ne le fais traîner chez le bourreau au galop de quatre chevaux.
MILPHION. De grâce, ne soyez pas fâchée contre mon maître, faites cela pour moi. Si vous n'êtes plus en colère, je me charge de lui faire donner pour vous tant et plus ; il fera de vous une citoyenne libre d'Athènes.
ADELPHASIE. Laissez-nous aller. Que voulez-vous? On oblige ceux qui vous obligent.
MILPHION. S'il vous a trompée autrefois, il sera sincère désormais.
ADELPHASIE. Allons, retirez-vous, fourbe.
MILPHION. J'obéis. Mais savez- vous? Laissez-vous attendrir; souffrez que je vous prenne par les deux oreilles, que je vous donne un baiser. Ma foi, je veux le faire pleurer, si je ne peux vous fléchir pour lui. Il me battra sûrement si je ne réussis pas ; j'en tremble. Je connais son tempérament violent et bourru. Aussi, ma volupté, par pitié, rendez-vous.
AGORASTOCLÈS. Je ne vaux pas trois oboles si je n'arrache les yeux et les dents au pendard. (Il le bat.) Tiens pour la volupté, tiens pour le miel, tiens pour le cœur, tiens pour la bouche mignonne, tiens pour le bonheur, tiens pour le baiser!
MILPHION. Maître, c'est un sacrilège ; vous frappez un ambassadeur.
AGORASTOCLÈS. Raison de plus. Tiens, voilà encore pour la prunelle, et pour la bouche mignonne, et pour la langue.
MILPHION. N'est-ce pas fini ?
AGORASTOCLÈS. Est-ce là l 'ambassade dont je t'avais chargé?
MILPHION. Comment donc fallait-il faire?
AGORASTOCLÈS. Tu le demandes? Voici ce qu'il fallait dire, coquin : Je vous supplie, volupté de mon maître, son miel, son cœur, sa bouche mignonne, sa langue, son baiser, sa crème, son doux bonheur, sa joie, sa crème, son petit fromage mollet.... pendard!... son cœur, sa passion, son baiser.... pendard!... il fallait dire en mon nom ce que tu disais de toi.
MILPHION. Je vous conjure donc, par Hercule, volupté de mon maître et mon abomination, son amie à la gentille gorgette et ma méchante ennemie, sa prunelle et ma fluxion, son miel et mon fiel, ne soyez pas en colère contre lui; ou, si vous ne pouvez vous en empêcher.... prenez une corde et pendez-vous avec mon maître et toute notre maisonnée. Car je vois bien que grâce à vous il me faudra désormais en avaler d'amères, et déjà mon pauvre dos n'est que plaies et écailles à cause de votre amour.
ADELPHASIE. Croyez-vous que j'aie plus le moyen de l'empêcher de vous battre que de me faire des mensonges ?
ANTÉRASTILE. Dis-lui, je te prie, quelque parole agréable, pour qu'il ne nous importune pas : car il nous empêche d'aller à notre devoir.
ADELPHASIE. C'est vrai. Je vous passerai donc encore cette faute, Agorastoclès. Je ne suis plus fâchée.
AGORASTOCLÈS. Bien vrai?
ADELPHASIE. Bien vrai.
AGORASTOCLÈS. Donnez-moi donc un baiser, pour me le prouver.
ADELPHASIE. Tout à l'heure, en revenant du temple.
AGORASTOCLÈS. Alors, allez vite.
ADELPHASIE. Viens, ma sœur.
AGORASTOCLÈS. Encore un mot : bien des compliments de ma part à Vénus.
ADELPHASIE. Je n'y manquerai pas.
AGORASTOCLÈS. Encore un mot.
ADELPHASIE. Qu'est-ce?
AGORASTOCLÈS. Faites votre prière courte.... Un dernier mot: regardez-moi.
ADELPHASIE. Je vous regarde.
AGORASTOCLÈS. Vénus , je n'en doute pas, vous regardera aussi. (Adelphasie, Antérastile et la suivante s'en vont.) .
SCÈNE II. — AGORASTOCLÈS, MILPHION.
AGORASTOCLÈS. Que me conseilles-tu à présent, Milphion ?
MILPHION. De me battre et de mettre votre maison en vente , vous pouvez, ma foi, en toute sûreté, vous en défaire.
AGORASTOCLÈS. Comment donc?
MILPHION. Parce que vous prenez sur ma tête votre domicile habituel.
AGORASTOCLÈS. Laisse cela.
MILPHION. Que voulez-vous alors?
AGORASTOCLÈS. Tantôt, je venais de donner trois cents philippes à mon fermier Collybiscus, quand tu m'as appelé. Maintenant je t'en conjure, Milphion, par cette droite, par cette gauche sa sœur, par tes yeux, par mes amours, par mon Adelphasie, par ta liberté....
MILPHION. Oh ! sur ce dernier point, demande nulle.
AGORASTOCLÈS. Mon petit Milphion, mon bonheur, ma vie, tiens ta promesse, fais que je ruine ce vil marchand.
MILPHION. Rien de plus facile. Allez, et amenez avec vous des témoins ; moi, je rentre, et je pourvois le fermier du costume et des ruses nécessaires ; hâtez-vous, partez.
AGORASTOCLÈS. Je m'enfuis.
MILPHION. C'est plutôt affaire à moi qu'à vous.
AGORASTOCLÈS. Et moi, moi, si tu mènes à bien l'entreprise....
MILPHION. Allez toujours.
AGORASTOCLÈS. Oui, aujourd'hui même....
MILPHION. Allez toujours.
AGORASTOCLÈS. Je t'affranchirai.
MILPHION. Allez toujours.
AGORASTOCLÈS. Non, par Hercule, je n'accepterais pas....
MILPHION. Ah ! allez donc.
AGORASTOCLÈS. Tout ce qu'il y a de trépassés dans l'Achéron...
MILPHION. Vous en irez-vous?
AGORASTOCLÈS. Ni tout ce qu'il y a d'eau dans la mer....
MILPHION. Partez-vous enfin?
AGORASTOCLÈS. Ni tout ce qu'il y a de nuages dans l'air....
MILPHION. Cela va-t-il durer longtemps ?
AGORASTOCLÈS. Ni tout ce qu'il va d'étoiles au ciel...
MILPHION. Voulez-vous me rompre le tympan ?
AGORASTOCLÈS. Ni ceci, ni cela, ni.... c'est pour tout de bon.... Non, ma foi.... Que sert de tant parler? Un mot suffit.... Non, ma foi, non, certes.... Sais-tu?... Que les dieux me protégent.... Veux-tu que je te dise du fond du cœur?... Là, entre nous.... que Jupiter me.... Sais-tu combien.... attention! Ne crois-tu pas à mes paroles?
MILPHION. Si je ne peux vous faire décamper, je m'en vais moi-même. Pour votre verbiage, ma foi, il serait bon besoin de ce devin Oedipe, l'interprète du sphinx. (Il s'en va.)
AGORASTOCLÈS. Il part en colère : à présent il me faut prendre garde de ne pas faire languir mon amour par ma propre faute. Je vais chercher des témoins , puisque, tout libre que je suis, l'amour me contraint d'obéir à mon esclave.
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ACTE II.
LYCUS, ANTHÉMONIDÈS.
LYCUS, d'abord seul. Qne tous les dieux confondent le marchand qui s'aviserait désormais de sacrifier à Vénus ou de lui offrir un grain d'encens. Suis-je assez malheureux, assez persécuté des dieux ! j'immole aujourd'hui six agneaux, et je ne parviens pas à me rendre la déesse propice. Voyant que je ne pouvais avoir un heureux sacrifice, je m'éloigne aussitôt avec colère, et je défends de découper les entrailles, je ne veux même pas les voir, puisque l'aruspice me dit qu'elles sont mauvaises; la déesse ne me paraît pas mériter une victime. Et voilà comment j'ai attrapé l'avare Vénus. Elle ne voulait pas se contenter d'une offrande raisonnable, j'y ai renoncé : voilà comme j'en use, voilà mon caractère. J'apprendrai aux autres dieux et déesses à se contenter désormais à moins de frais et à se montrer moins avides, quand ils sauront qu'un marchand d'esclaves a joué le tour à Vénus. Le digne aruspice, qui ne vaut pas le quart d'une obole, prétendait que toutes les entrailles me présageaient du malheur et de la perte, que les dieux étaient fâchés contre moi. Mérite-t-il qu'on le croie ni pour les choses du ciel ni pour celles de la terre? Après cela, j'ai reçu un don d'une mine d'argent.... Mais, au fait, où donc s'est arrêté le militaire qui m'en a fait cadeau ? je l'avais invité à dîner.... Ah! le voici.
ANTHÉMONIDÈS. Je te disais donc, mon petit maquignon, que dans cette bataille ptérornithique (05) j'ai tué en un seul jour, de mes propres mains, soixante mille hommes volants.
LYCUS. Ah! des hommes volants?
ANTHÉMONIDÈS. Oui vraiment.
LYCUS. Y a-t-il donc quelque part des hommes volants?
ANTHÉMONIDÈS. Il y en a eu, mais je les ai exterminés.
LYCUS. Comment avez- vous fait ?
ANTHÉMONIDÈS. Je vais te le dire : j'avais donné à mes soldats de la glu et et des frondes ; ils garnissaient l'intérieur avec des feuilles de tussilage.
LYCUS. Pour quoi faire ?
ANTHÉMONIDÈS. Pour empêcher la glu de s'attacher aux frondes.
LYCUS. Continuez. Vous mentez, ma foi, à ravir. Et qu'arriva-t-il?
ANTHÉMONIDÈS. Ils mettaient dans les frondes de grosses balles de glu que je leur faisais lancer aux hommes volants. Bref, tous ceux qu'ils atteignaient tombaient à terre, dru comme des poires. A mesure qu'il en tombait un, vite je le tuais, comme un pigeon, en lui enfonçant une de ses plumes dans la cervelle.
LYCUS. Si l'aventure est vraie, je consens, ma foi, que Jupiter me condamne à sacrifier toujours sans rencontrer- une victime propice.
ANTHÉMONIDÈS. Tu ne me crois pas?
LYCUS. Je vous crois comme on doit me croire moi-même. Mais entrons, tandis qu'on rapporte les chairs.
ANTHÉMONIDÈS. Je veux te raconter encore une bataille.
LYCUS. Je n'y tiens pas.
ANTHÉMONIDÈS. Écoute.
LYCUS. Non, ma foi.
ANTHÉMONIDÈS. Je te casse la tête si tu ne m'écoutes ou si tu ne vas te pendre.
LYCUS. J'aime mieux me pendre.
ANTHÉMONIDÈS. C'est bien décidé ?
LYCUS. Oui.
ANTHÉMONIDÈS. Alors, puisque c'est un si bon jour et qu'on fête Vénus, cède-moi ta courtisane, la petite.
LYCUS. Avec les sacrifices que j'ai faits aujourd'hui, je remets à un autre jour toutes les affaires sérieuses. Je suis bien décidé à observer les jours de fête. Allons, en route, suivez-moi.
ANTHÉMONIDÈS. Je te suis. Pour aujourd'hui, tu seras mon chef de file.
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ACTE III.
SCÈNE I. — AGORASTOCLÈS , LES TÉMOINS.
AGORASTOCLÈS. Les dieux me protégent ! il n'y a rien de plus agaçant qu'un ami lambin, surtout pour un amoureux, qui conduit vivement les choses. C'est comme ces témoins que j'amène, ils vont à pas de tortues, ils sont plus lents qu'un vaisseau de charge par un calme plat. Et pourtant, par Hercule, j'avais fait exprès de ne pas me faire aider par des vieillards. Je savais que l'âge les appesantit, je craignais du retard pour mes amours. Mais je n'ai pas mieux fait de m'adresser à ces freluquets ; ce sont des traînards, ils ont les jambes nouées.... Ah çà, si vous voulez arriver aujourd'hui, marchez, ou allez vous faire pendre. Est-ce ainsi que des amis rendent service à un amoureux ? Vos pas sont aussi menus que de la farine passée au tamis ; c'est sans doute avec des entraves que vous avez appris à aller de ce train-là.
UN TÉMOIN. Hé, mon brave, vous avez beau nous regarder comme des plébéiens et des pauvres, si vous nous dites des sottises, tout riche et de grande maison que vous êtes, nous y allons de tout cœur quand il s'agit de tomber sur un Crésus. Aimez, liassiez, nous ne sommes pas à vos ordres. Quand nous avons acheté le droit de cité , c'était de notre argent et pas du vôtre. Nous sommes libres, et ne nous soucions guère de vous. Vous croyez que nous devons être les très humbles serviteurs de vos amours. Il sied à des hommes libres de marcher dans la ville d'un pas raisonnable ; ce sont les esclaves qu'on voit courir à perte d'haleine : d'ailleurs en pleine paix, quand les ennemis sont exterminés, ce n'est pas le moment de se fouler la rate. Puisque vous étiez si pressé, il fallait nous appeler hier en témoignage. Ne vous fourrez pas dans la tête qu'aucun de nous veuille se mettre aujourd'hui à courir dans les rues. Nous n'irons pas, comme des fous, nous faire jeter des pierres par le monde.
AGORASTOCLÈS. Si je vous avais dit que je vous emmenais dîner au temple, vous courriez plus vite que des cerfs et vous feriez des enjambées plus longues qu'avec des échasses. Mais comme je vous ai appelés pour me servir de témoins, vous avez la goutte aux pieds et vous êtes plus lents que des limaçons.
UN TÉMOIN. Eh ! n'a-t-on pas bien raison de galoper à toutes jambes, pour aller manger et boire aux dépens d'autrui, tant qu'on veut, tout son soûl, sans être obligé ensuite de rendre à celui chez qui on s'est régalé ? Mais enfin vaille que vaille, tout pauvres que nous sommes, nous avons chez nous de quoi manger : ne nous mettez pas si dédaigneusement sous vos pieds. Le peu que nous avons est à nous ; nous ne demandons rien à personne, et personne ne nous demande rien. Nous n'allons pas, pour vous faire plaisir f nous rompre un vaisseau.
AGORASTOCLÈS. Vous êtes bien susceptibles ; ce que j'en ai dit était pour rire.
UN TÉMOIN. Mettez que ce que nous avons dit est pour rire aussi.
AGORASTOCLÈS. De grâce, pour me rendre service, prenez une allure de corvette et non de chalands ; remuez au moins les jambes, je ne demande pas que vous vous pressiez.
UN TÉMOIN. Si vous voulez aller tranquillement, en y mettant le temps, nous sommes à vos ordres : si vous êtes impatient, vous feriez mieux de prendre des coureurs pour témoins.
AGORASTOCLÈS. Je vous ai déjà conté l'affaire ; vous savez que j'ai besoin de vos services contre ce coquin de marchand qui depuis si longtemps se joue de mon amour; je vous ai dit que je lui ai tendu un piége avec de l'argent et mon esclave.
UN TÉMOIN. Nous sommes assez au fait, si les spectateurs y sont aussi. C'est pour eux que se joue la pièce : c'est eux qu'il faut instruire, pour qu'ils sachent, quand vous agirez, de quoi il est question. Ne vous occupez pas de nous, nous connaissons l'affaire de point en point : nous avons appris notre rôle en même temps que vous, pour être en état do vous donner la réplique.
AGORASTOCLÈS. Sans doute ; mais voyons, que je m'assure si vous savez tout sans broncher : répétez-moi ce que je vous ai dit tout à l'heure.
UN TÉMOIN. Vous voulez donc nous mettre à l'épreuve : vous croyez que nous ne nous rappelons pas comment vous avez donné trois cents philippes à votre fermier Collybiscus pour les porter chez ce marchand votre ennemi, et comment il doit faire semblant d'être un étranger venu d'une autre ville. Dès qu'il y sera, vous viendrez réclamer votre esclave avec votre argent.
AGORASTOCLÈS. Voilà une mémoire parfaite : vous êtes mes sauveurs.
UN TÉMOIN. Il niera, il pensera que c'est Milphion que vous cherchez : cela le fera condamner au double de la somme volée, et le préteur vous adjugera sa personne. C'est pour cela que vous nous appelez en témoignage.
AGORASTOCLÈS. Vous avez saisi l'affaire .
UN TÉMOIN. Oh! ma foi, seulement du bout des doigts, tant elle est petite.
AGORASTOCLÈS. Il faut nous mettre vitement à la besogne : hâtez-vous tant que vous pourrez.
UN TÉMOIN. Bonsoir alors : vous deviez choisir des témoins plus agiles ; nous autres, nous sommes lents.
AGORASTOCLÈS. Vous marchez très bien, mais ma foi, vous parlez très mal. Je voudrais que vos cuisses vous soient tombées aux talons.
UN TÉMOIN. Et à vous, votre langue aux reins et vos yeux par terre.
AGORASTOCLÈS. Vous ave? tort de. prendre feu comme cela pour une plaisanterie.
UN TÉMOIN. Vous avez tort de chanter pouille à vos amis par plaisanterie.
AGORASTOCLÈS. Laissez cela. Vous savez ce que je désire ?
UN TÉMOIN. Parfaitement : vous voulez perdre votre marchand,
AGORASTOCLÈS. Vous avez saisi l'affaire. Mais voici Milphion et le fermier qui sortent à point nommé. Il est merveilleusement costumé pour faire réussir notre ruse.
SCÈNE II. ~ MILPHION, COLLYBISCUS, AGORASTOCLÈS, LES TÉMOINS.
MILPHION, à Collybiscus. Sais-tu bien ta leçon par cœur?
COLLYBISCUS. On ne peut mieux.
MILPHION. Tâche de marcher droit.
COLLYBISCUS. A quoi bon tant de paroles? J'irai plus droit qu'un sanglier dans le fourré.
MILPHION. Fais seulement en sorte de bien posséder ton rôle pour jouer la pièce.
COLLYBISCUS. Oh! ma foi, je le sais mieux que nos tragédiens et nos comédiens.
MILPHION. Tu es un joli garçon.
AGORASTOCLÈS. Approchons.... Voici les témoins.
MILPHION. Vous ne pouviez amener une troupe plus propre à nous aider. Ils ne sont pas gens à chômer les fêtes, on ne voit qu'eux aux comices, ils n'en bougent pas, on les y trouve plus souvent que le préteur. Ceux qui enfantent des procès sont moins consommés qu'eux dans la chicane ; s'il n'y en a pas, ils en sèment.
UN TÉMOIN. Que les dieux t'exterminent.
MILPHION. Mais vous, ma foi.... je vous estime tous tant que vous êtes ; vous vous comportez en braves, de venir servir les amours de mon maître. (A Agorastoclès.) Savent-ils de quoi il s'agit?
AGORASTOCLÈS. Oui, on ne peut mieux.
MILPHION. Alors écoutez-moi. Vous connaissez cet infâme Lycus ?
UN TÉMOIN. Fort bien.
COLLYBISCUS. Mais moi je ne sais quelle est sa figure. Il faudra me le dépeindre.
UN TÉMOIN, à Milphion. C'est bon. La leçon est assez faite.
AGORASTOCLÈS, montrant Collybiscus. Celui-ci aies trois cents pièces bien comptées.
UN TÉMOIN. Nous avons besoin de voir la somme, Agorastoclès, pour savoir ce que nous dirons quand nous rendrons témoignage.
AGORASTOCLÈS. Eh bien, regardez : c'est de l'or.
COLLYBISCUS. Oui, spectateurs, de l'or de comédie. Avec cet or (06), quand il a trempé, on engraisse les bœufs en Italie. Mais pour notre comédie ce sont des philippes.
UN TÉMOIN. Nous ferons semblant de les prendre pour tels.
COLLYBISCUS. Faites semblant aussi de me prendre pour un étranger.
UN TÉMOIN. Oui, et pour un étranger débarqué d'aujourd'hui, qui nous a priés de lui enseigner un endroit de liberté et de plaisir, pour faire l'amour, boire, se mettre en goguette.
MILPHION. Ah I les malins compères !
AGORASTOCLÈS. C'est moi qui les ai sifflés.
MILPHION. Et vous?
COLLYBISCUS. Allons, rentrez, Agorastoclès, que Lycus ne nous voie pas ensemble ; ce serait de quoi renverser nos plans.
MILPHION. Ce garçon est plein de sens. Faites ce qu'il vous dit.
AGORASTOCLÈS. Partons. (Aux témoins.) Mais vous, est-ce entendu?
COLLYBISCUS. Allez.
AGORASTOCLÈS. Je m'en vais.... Puissiez-vous, dieux immortels....
COLLYBISCUS. Partez donc.
AGORASTOCLÈS. Je pars.
MILPHION. A la bonne heure ! (Il rentre avec Agorastoclès.)
COLLYBISCUS. St ! silence !
UN TÉMOIN. Qu'y a-t-il?
COLLYBISCUS, montrant la porte de Lycus. Cette porte vient de faire une grande impertinence.
UN TÉMOIN. Quelle impertinence?
COLLYBISCUS. Elle a pété avec fracas.
UN TÉMOIN. La peste soit de vous! Mettez-vous derrière nous.
COLLYBISCUS. Soit.
UN TÉMOIN. Nous irons devant.
COLLYBISCUS. Ces galants suivent leur habitude : ils placent le monde à leurs derrières.
UN TÉMOIN. Voici notre homme qui sort.
COLLYBISCUS. Il est fort bien, il a tout l'air d'un drôle. Tandis qu'il sort, je vais lui sucer tout son sang à distance.
SCÈNE III. — LYCUS, LES TÉMOINS, COLLYBISCUS.
LYCUS, au militaire qui est dans la maison. Je reviens dans un instant, militaire : je veux aller chercher de gais convives pour nous tenir compagnie ; pendant ce temps-là, on apportera les viandes, et les femmes, je pense, ne vont pas tarder à revenir du temple.... Mais qu'est-ce que tous ces gens qui s'approchent là? qu'est-ce qui les amène? Et cet autre avec sa chlamyde, qui les suit à quelques pas? ce n'est pas un Étolien.
UN TÉMOIN. Nous te souhaitons le bonjour, Lycus : pourtant ce n'est pas de bien bonne grâce, car nous ne portons pas dans notre cœur les gens de ton métier.
LYCUS. Puissiez-vous être heureux tous! mais je suis bien sûr que cela ne sera point, que la fortune ne le permettra pas.
UN TÉMOIN. Les sots ont dans la bouche un trésor dont ils croient jouir en lançant de méchantes paroles à de meilleurs qu'eux.
LYCUS. Quand on ne sait pas le chemin qui mène à la mer, il faut aller de compagnie avec un fleuve. Je ne connaissais pas le, chemin des méchantes paroles ; vous êtes mes fleuves, je veux vous suivre. Si vous me dites de bonnes paroles, j'irai le long de votre rive ; si vous m'injuriez, je suivrai la même pente que vous.
UN TÉMOIN. Faire du bien à un méchant, faire du mal à un bon, c'est bonnet blanc et blanc bonnet.
LYCUS. Comment cela ?
UN TÉMOIN. Tu vas le savoir. Faites du bien à un méchant, c'est bienfait perdu ; faites du mal à un bon , il vous en cuit toute la vie.
LYCUS. C'est fort spirituel ; mais en quoi cela me regarde-t-il?
UN TÉMOIN. Nous venons ici pour t'obliger, quoique nous n'ayons pas un intérêt bien tendre pour ceux de ta sorte.
LYCUS. Si vous m'apportez quelque chose de bon, je vous suis reconnaissant.
UN TÉMOIN. Nous ne t'apportons, nous ne te donnons, nous ne te promettons, nous ne voulons même te donner rien du nôtre.
LYCUS. Je vous crois sans peine, ma foi ; je reconnais là votre bonté. Enfin que voulez-vous?
UN TÉMOIN, montrant Collybiscus. Cet homme en chlamyde que tu vois là, est détesté de Mars (07).
COLLYBISCUS. C'est bien plutôt vous.
UN TÉMOIN. Nous te l'amenons, Lycus, pour que tu le mettes en pièces.
COLLYBISCUS, à part. Le chasseur que voici rapportera le gibier chez lui. Ces chiens poussent comme il faut le Loup dans les toiles.
LYCUS. Qui est-ce ?
UN TÉMOIN. Nous n'en savons rien ; ce matin, en nous rendant au port, nous l'avons vu descendre d'un vaisseau marchand. Il s'avance tout d'abord vers nous et nous salue, nous rendons la politesse.
COLLYBISCUS, à part. Les malins drôles ! comme ils arrangent joliment la fable !
LYCUS. Après?
UN TÉMOIN. Il entre en conversation avec nous. Il est étranger, dit-il, et ne connaît pas la ville. Il voudrait trouver un endroit où l'on ait les coudées franches pour prendre du bon temps. Nous te l'amenons donc. Si les dieux te protégent, voici l'occasion de faire une bonne affaire.
LYCUS. Ah ! le cœur lui en dit ?
UN TÉMOIN. Il a de l'or.
LYCUS, à part. C'est du butin tout trouvé.
UN TÉMOIN. Il veut boire, faire l'amour.
LYCUS. Il aura ses aises.
UN TÉMOIN. Mais il veut être ici secrètement, sans qu'on sache rien, sans qu'on l'observe : il a été soldat à Sparte, à ce qu'il nous a dit, et au service du roi Attale. Il s'est sauvé à la prise de la ville.
COLLYBISCUS, à part. Le militaire est joli, et Sparte ravissant.
LYCUS. Que les dieux et les déesses vous comblent de faveurs pour vos bons avis et pour l'aubaine que vous me procurez !
UN TÉMOIN. Bien mieux, il nous a dit lui-même, fais encore plus attention, qu'il porte dans son escarcelle trois cents philippes.
LYCUS. Si je l'attire chez moi, un roi ne serait pas mon cousin.
UN TÉMOIN. Eh ! il est tout à toi.
LYCUS. Je vous en prie, par Hercule, engagez-le à descendre chez moi ; un gîte excellent.
UN TÉMOIN. Il ne nous sied ni de le conseiller ni de le déconseiller, c'est un étranger; à toi, si tu as du nez, de faire ton affaire. Nous t'amenons le pigeon à l'entrée du filet : tu feras bien de le prendre, si tu veux le tenir.
LYCUS. Partez, alors.
COLLYBISCUS, aux témoins. Eh bien, -étrangers, et ce que je vous ai demandé ?
UN TÉMOIN. Causez avec lui de votre affaire, mon brave; pour ce que vous cherchez, c'est l'homme qu'il vous faut.
COLLYBISCUS. Je désire que vous voyiez quand je lui remettrai l'or.
UN TÉMOIN. Nous verrons cela d'ici près.
COLLYBISCUS, aux témoins. J'ai bien des remerciements à vous faire. (