NOTICE SUR LE REVENANT
A Rome, où l'on se moquait asses volontiers des dieux de l'Olympe, les esprits forts étaient cependant assez rares; peu se défendaient de la croyance aux apparitions, aux spectres, aux prodiges : c'est dire que le titre seul de la comédie de Plante devait exciter puissamment l'intérêt. Un jeune dissipateur, en l'absence de son père, gaspille la fortune et fait de la maison le théâtre d'orgies continuelles. Le père revient au moment même où les convives sont dans toute l'effervescence du plaisir. Il va entrer, il frappe : comment le retenir ? L'esclave Tranion, qui le guette, s'élance vers lui, l'épouvante, en lui faisant croire que la maison a dû être abandonnée à cause de l'apparition d'un fantôme, le fantôme d'un hôte assassiné par le précédent propriétaire. Mais un usurier survient, et réclame l'intérêt d'une somme qu'il a prêtée. Nouvelle fourberie : cet argent, dit l'esclave, a été employé à l'acquisition d'une autre maison, une maison magnifique, que l'on a eue presque pour rien. Quelle est cette maison ? Celle du voisin. Le vieillard veut la visiter; Tranion l'y conduit, il ose même mettre en présence les deux vieillards; le bonhomme est charmé des portiques, des cours, des appartements, il trouve l'emplette excellente et se fotte les mains, quand un esclave qui vient chercher l'un des convives évente toute la ruse. Grande colère du père; mais un ami de son fils, que l'on a vu ivre et qui a cuvé son vin, obtient la grâce et du jeune homme et de l'esclave.
Les Spartiates, pour dégoûter leurs enfants de l'ivrognerie, leur mettaient sous les yeux des esclaves ivres; Plaute,pour donner une leçon à la jeunesse romaine, ne craint pas de lui montrer, dans le spectacle d'une orgie complète, la dégradation où mène la débauche. Son but, au point de vue moral, est irréprochable ; mais il y va par des moyens qui répugnent à notre délicatesse moderne. Aussi Regnard, quia calqué sur le Revenant son Retour imprévu, n'a-t-il pas osé reproduire la scène de l'orgie. Destouches en a tiré parti, lorsque, dans son Dissipateur, le neveu fait accroire à son oncle que le bruit des verres et des assiettes est celui d'une dispute de savants avec lesquels il est enfermé. Là se borne l'imitation de Destouches ; mais on peut comparer avec fruit et avec intérêt, scène par scène, la pièce de Regnard avec celle de Plaute.
ARGUMENT (01).
Philolachès achète sa maîtresse, l'affranchit et mangé tout Je bien en l'absence de son père. Le vieillard, à son retour, est mystifié par Tranion, qui lui dit qu'il revient dans la maison des spectres épouvantables, et qu'il a fallu d'abord en sortir. Survient un avare usurier qui réclame ses intérêts. Le bonhomme est dupé une seconde fois : Tranion lui fait accroire qu'on a emprunté pour acheter une maison. Il demande où elle est, on lui indique celle du plus proche voisin. Il la visite, puis il gémit d'avoir été trompé : cependant il se laisse apaiser par l'ami de son fils.
PERSONNAGES.
TRANION, esclave de Philolachès.
GRUMION, fermier de Theuropide.
PHILOLACHÈS, fils de Theuropide.
PHILÉMATIE, courtisane.
SCAPHA, suivante de Philématie.
CALLIDAMATE, ami de Philolachès.
DELPHIUM, courtisane.
THEUROPIDE, père de Philolachès.
SIMON, voisin de Theuropide.
UN USURIER.
PHANISQUE, esclave de Callidamate.
UN AUTRE ESCLAVE de Callidamate.
UN TROISIÈME ESCLAVE.
LE REVENANT.
ACTE I.
SCÈNE l — GRUMION, TRANION,
GRUMION. Sors de la cuisine, allons, dehors, pendard, qui fais le beau plaisant au milieu de tes plats. Hors de la maison, fléau de tes maîtres. Va, si les dieux me prêtent vie, je me vengerai dé toi comme il faut dans notre métairie. Sors de ta cuisine, te dis-je, odeur de roussi. Pourquoi te caches-tu?
TRANION. Qu'as-tu donc, maraud, à crier ainsi devant chez nous? Te crois-tu dans ton village? Retire-toi d'ici, retourne aux champs, et tout droit. Éloigne-toi de la porte. Tiens ! (Il le bat.) Est-ce là ce que tu voulais ?
GRUMION. Hi! Hi! pourquoi me frappes-tu?
TRANION. Parce que tu le veux.
GRUMION. Patience ! laisse seulement revenir le vieillard ; laisse-le arriver sain et sauf, celui que tu manges pendant son absence.
TRANION. Ce que tu dis, butor? n'est ni vrai ni vraisemblable ; comment peut-on manger quelqu'un qui n'est pas là ?
GRUMION. Oui, bel esprit citadin, délices du peuple, tu me jettes au nez ma campagne? c'est sans doute, Tranion, parce que tu sais qu'on ne tardera pas à t'envoyer au moulin, avant peu de semaines, ma foi, Tranion. Tu viendras aux champs grossir le nombre de cette, digne engeance, les porte-chaînes. A présent, puisque cela te plait et que tu le peux, bois, dissipe, corromps le fils de la maison, ce brave jeune homme. Grisez-vous le jour, la nuit, faites les Grecs, achetez des maîtresses, affranchissez-les, engraissez des parasites, faites grande et large chère. Est-ce là ce que t'a recommandé notre vieux maître, en partant pour son voyage ? C'est ainsi qu'il trouvera qu'on a eu soin de ses intérêts? Crois-tu donc que ce soit le devoir d'un bon serviteur, de perdre et la fortune et le fils de son maître ? Car à mes yeux il est perdu, maintenant qu'il tient une pareille conduite, lui qui jusque-là était le plus modeste, le plus rangé de toute la jeunesse d'Athènes ; mais aujourd'hui il remporte une palme d'un autre genre ; c'est à ton aide, c'est à tes leçons qu'il la doit.
TRANION. Qu'as-tu besoin, drôle, de t'occuper de moi, de ce que je fais? N'as-tu pas aux champs des bœufs à soigner? Il me plaît de boire, de faire l'amour, de courir les filles. C'est mon dos que je risque, et non pas le tien.
GRUMION. Quelle audace ! fi !
TRANION. Que Jupiter et tous les dieux te confondent! tu empoisonnes l'air. C'est un vrai fumier, un rustre, un bouc, une étable à porcs, le produit d'une chienne et d'un bélier.
GRUMION. Que veux-tu que j'y fasse ? Tout le monde ne peut pas, comme toi, sentir les parfums étrangers, ni tenir la place d'honneur à table, ni vivre joyeusement comme tu fais. Garde tes pigeons, tes poissons, tes oiseaux, et laisse-moi manger mon ail et supporter ma condition. Tu es heureux, je suis misérable : il faut se résigner. Chacun aura son lot, moi la récompense, toi le châtiment.
TRANION. Tu as l'air d'être jaloux, Grumion, de ce que je me régale tandis que tu as maigre pitance ; mais rien de plus juste. Il me sied à moi de faire l'amour, à toi de paître les bœufs, à moi de faire bombance, à toi de vivre misérablement.
GRUMION. Crible des bourreaux, car tu le seras, je l'espère, tant ils te perceront d'aiguillons en te promenant dans les rues le carcan au cou, si notre vieux maître revient....
TRANION. Et que sais-tu si cela ne t'arrivera pas avant moi ?
GRUMION. C'est que je ne l'ai jamais mérité, tandis que toi tu Tas mérité et tu le mériteras.
TRANION. Abrège ton discours, si tu ne veux pas qu'on te rosse d'importance.
GRUMION. Me donnerez-vous du fourrage pour mes bœufs ? Si vous ne voulez pas, donnez-moi de l'argent.... Allons,continuez comme vous avez commencé ; buvez à la grecque, mangez, bourrez-vous, emplissez-vous la panse.
TRANION. Tais-toi et retourne aux champs. Moi je vais au Pirée acheter du poisson pour ce soir. Je te ferai porter demain du fourrage à la ferme. Eh bien, qu'as-tu à me regarder ainsi, pendard?
GRUMION. Par Pollux, je crois que ce nom sera bientôt le tien.
TRANION. En attendant, pourvu que je vive comme je fais, je me soucie peu de ton bientôt.
GRUMION. Oui; mais sache bien ceci, les ennuis viennent beaucoup plus vite que ce qu'on désire de tout son cœur.
TRANION. Ne m'assomme pas : va-t'en à la ferme, décampe. Ne t'y trompe point, tu ne me retiendras pas une minute de plus.(Il s'en va.)
GRUMION. Voyez comme il part, sans plus se soucier de ce que je viens de lui dire. Dieux immortels, j'implore votre secours; faites que notre vieux maître absent depuis trois ans revienne au plus vite, avant que tout soit dissipé, maison et terres ; car s'il n'arrive pas, il en reste à peine pour quelques mois. Et maintenant je retourne aux champs ; car j'aperçois le fils de mon maître, ce jeune homme si sage autrefois, et à pré sent si mauvais sujet.
SCÈNE II — PHILOLACHÈS.
J'ai bien pensé, bien réfléchi, j'ai formé dans mon esprit mille raisonnements, j'ai roulé et discuté longuement dans ma tête, si j'en ai une, cherchant à quoi peut ressembler l'homme, une fois qu'il a vu le jour, et quelle image il représente. Je compare l'homme venu au monde à une maison neuve : je vais vous donner mes raisons ; cela ne vous parait pas vrai, mais je vous amènerai cependant à le croire. Oui, j'établirai que ma comparaison est juste. Et vous-mêmes, j'en suis sûr, quand vous m'entendrez, vous ne direz pas autrement que moi. Écoutez donc mes raisonnements, je veux que sur ce point vous en sachiez autant que moi-même. Quand une maison est bâtie, faite et achevée comme il faut, selon les règles, on loue l'architecte, on approuve son ouvrage. Tout le monde désire en avoir une pareille, à quelque prix, que ce soit, et l'on ne plaint pas sa peine. Mais si elle est habitée par un vaurien sans soin, un malpropre, un lâche avec des serviteurs fainéants, aussitôt la maison se gâte, toute bonne qu'elle est, parce qu'elle est mal entretenue. Et puis, voici ce qui arrive souvent : un ouragan vient, brise les tuiles, la toiture; le maître négligent ne veut pas en remettre. Survient la pluie, elle détrempe les murs, perce à travers les plafonds; l'humidité pourrit la charpente. Voilà une maison devenue inhabitable, et ce n'est pas la faute de l'architecte ; mais la plupart des gens sont des lambins, qui reculent une réparation d'un écu, et la remettent toujours tant qu'enfin les murs s'écroulent : il faut alors rebâtir de fond en comble. Voilà comment je raisonne sur les bâtiments : à présent, je veux vous dire en quoi l'homme ressemble à une maison. D'abord les parents, sont les architectes des enfants ; ils jettent les fondations, bâtissent, fout tout pour que l'œuvre soit solide, d'un bon usage et d'un bel aspect ; ils n'épargnent ni les soins ni la matière, et comptent pour rien l'argent qu'il leur en coûte. Ils polissent le marmot, lui enseignent les lettres, le droit, les lois, dépensent et travaillent pour que les autres parents souhaitent d'avoir des enfants semblables au leur, te fils part pour l'armée, on lui donne pour protecteur quelqu'un de la famille. Dès ce moment, l'œuvre échappe à l'ouvrier, Après la première campagne, on peut voir ce que lé bâtiment deviendra. Pour moi, tant que j'ai été sous l'autorité de mes architectes, je suis resté un brave et honnête garçon. Mais à peine livré à moi-même, j'ai tout de suite gâté leur ouvrage. La paresse est venue ; c'a été mon ouragan, il m'a apporté la grêle et la pluie, a enlevé la pudeur, le sentiment du bien, et m'a laissé à découvert. J'ai négligé de réparer ma toiture : alors la pluie, je veux dire l'amour est tombé dans mon cœur. Il a pénétré jusqu'au fond de ma poitrine, il m'a percé de part en part ; fortune, loyauté, vertu, honneur, tout est parti à la fois. Je n'ai plus été bon à rien, et, ma foi, cette humidité a tellement pourri la charpente, qu'on ne peut plus, je crois? réparer ma maison ; il faut qu'elle tombe tout entière, qu'elle soit ruinée jusqu'aux fondements, et nul ne peut y porter remède. Mon cœur saigne quand je pense, à ce que je suis et à ce que j'ai été. Dans toute notre jeunesse, il n'y eu avait pas un plus habile que moi à la gymnastique, au disque, au javelot, à la balle, à la course ? à l'escrime, à l'équitation ; je vivais heureux; mon économie, ma patience, servaient d'exemple aux autres; les plus vertueux recherchaient mes, leçons. Maintenant je ne vaux plus rien, et je ne peux m'en prendre qu'à moi seul.
SCÈNE III. — PHILÉMATIE, SCAPHA, PHILOLACHÈS (02).
PHILÉMATIE. En vérité, chère Scapha, il y a longtemps que je n'avais pris avec autant de plaisir un bain froid, et je ne crois pas que jamais je sois mieux nettoyée.
SCAPHA. La fortune vous sourit en tout, comme la riche moisson de cette année au moissonneur.
PHILÉMATIE. Qu'a de commun cette moisson avec mon bain?
SCAPHA. Rien de plus que votre bain avec la moisson.
PHILOLACHÈS, apercevant Philématie. Ô gracieuse Vénus, le voilà, cet ouragan qui a enlevé la vertu ma toiture ; la pluie de l'amour et de Cupidon a pénétré dans mon cœur, et je ne peux plus me préserver désormais. Les murs sont déjà tout humides ; plus de doute, la maison va crouler.
PHILÉMATIE, sans le voir. Vois, je te prie, chère Scapha, cette robe me va-t-elle bien ? Je veux plaire à mon bien-aimé Philolachés, la prunelle de mes yeux, mon protecteur.
SCAPHA. Ehl c'est vous qui la faites valoir par vos manières aimables, car vous êtes toute charmante. Ce n'est pas la robe qu'un amant aime dans sa maîtresse, c'est le dessous.
PHILOLACHÈS, à part. Par tous les dieux, cette Scapha a bien, de l'esprit ! la coquine est pleine de sens. Comme elle est instruite de tout, et du goût des amants !
PHILÉMATIE. Ah çà !
SCAPHA. Qu'est-ce?
PHILÉMATIE. Regarde-moi, examine bien comment elle me va.
SCAPHA. Avec votre beauté tout ce que vous portez vous sied.
PHILOLACHÈS, à part. Voilà un mot, Scapha, qui te vaudra certainement aujourd'hui un présent de ma main : je ne souffrirai pas que tu aies loué pour rien celle dont je suis épris.
PHILÉMATIE. Je n'entends pas que tu me flattes.
SCAPHA. Vous êtes folle. Aimez-vous mieux être critiquée à tort que louée quand vous Je méritez? pour moi j'aime cent fois mieux recevoir des louanges injustes que d'entendre un juste blâme, et de voir qu'on se moqué de ma tournure.
PHILÉMATIE. J'aime la vérité, je yeux qu'on me la dise, je déteste les menteurs.
SCAPHA. Puissiez-vous m'aimer, puisse votre Philolachès vous aimer autant qu'il est vrai que vous êtes ravissante !
PHILOLACHÈS, à part. Que dis-tu, scélérate? comment as-tu juré? Que je l'aime? Mais elle? Pourquoi n'avoir pas ajouté cela? Je retire mon cadeau. Tant pis pour toi, tu perds le présent que je t'avais promis.
SCAPHA. Par Pollux, je m'étonne grandement qu'une personne si fine, si instruite, si bien dressée, si peu sotte en un mot, fasse une sottise.
PHILÉMATIE. Eh bien, montre-moi mon tort, si j'en ai.
SCAPHA. Par ma foi, oui, vous avez tort de ne compter que sur lui, de chercher à plaire à lui seul, de dédaigner les autres. C'est bon pour une grande dame, mais non pour une courtisane, de s'assujettir à un seul amant.
PHILOLACHÈS, à part. Grand Jupiter ! quelle peste chez moi ! Que tous les dieux et toutes les déesses m'exterminent misérablement si je ne fais crever cette vieille de soif, de faim et de froid !
PHILÉMATIE. Je ne veux pas, Scapha, que tu me donnes de mauvais conseils.
SCAPHA. Vous êtes bien nigaude de croire que cet amoureux vous restera toujours attaché. Je vous en préviens; avec le temps, quand il aura assez de vous, il vous plantera là.
PHILÉMATIE. Je ne crains pas cela.
SCAPHA. Ce qu'on ne craint pas arrive plus souvent que ce qu'on espère. Enfin, si je ne peux vous persuader que c'est la vérité, jugez de mes paroles par les faits; la réalité est là, vous voyez ce que je suis, ce que j'ai été. Je n'ai pas été aimée moins que vous, je n'ai voulu plaire qu'à un seul homme, et ma foi, quand l'âge est venu changer la couleur de mes cheveux, il m'a quittée, abandonnée. Soyez sûre que c'est ce qui vous arrivera.
PHILOLACHÈS, à part. Je ne sais ce qui me tient de sauter aux yeux de l'infâme.
PHILÉMATIE. Je pense que je dois m'attacher à lui seul. Il m'a affranchie pour lui seul, avec son argent.
PHILOLACHÈS, à part. Ô dieux, la séduisante créature ! l'honnête petit cœur! J'ai bien fait, par Hercule, et je suis content de m'être ruiné pour elle.
SCAPHA. Vous n'êtes, ma foi, guère entendue.
PHILÉMATIE. Comment cela?
SCAPHA. De vous soucier qu'il vous aime.
PHILÉMATIE. Et pourquoi ne m'en soucierais-je pas?
SCAPHA. Vous voilà libre à présent. Vous avez ce que vous cherchiez ; s'il n'est pas amoureux de vous, ce qu'il a donné pour vous affranchir est autant de jeté par la fenêtre.
PHILOLACHÈS, à part. Malheur à moi, si je ne la fais périr dans les supplices ! Cette abominable conseillère pervertit ma maîtresse.
PHILÉMATIE. Je ne pourrai jamais me montrer assez reconnaissante de ce qu'il a fait pour moi ; Scapha, ne me conseille pas de tenir moins à lui.
SCAPHA. Songez seulement que si vous avez des yeux pour lui seul tandis que vous êtes à la fleur \le l'âge, sur vos vieux jours vous vous en mordrez les doigts.
PHILOLACHÈS, à part. Si je pouvais me changer en angine pour saisir cette empoisonneuse à la gorge, pour étouffer cette odieuse corruptrice !
PHILÉMATIE. Je dois lui être aussi reconnaissante après avoir obtenu le bienfait, que je Pétais dans le temps quand je lui faisais la cour pour l'obtenir.
PHILOLACHÈS, à part. Que les dieux fassent de moi ce qu'ils voudront, si pour ce langage je ne t'affranchis pas une seconde fois et si je n'étrangle pas Scapha.
SCAPHA. Si Ton vous donne caution que vous aurez .toujours de quoi vivre, que cet amant vous restera toute la vie, je suis d'avis que vous n'écoutiez que lui et que vous fassiez la femme comme il faut.
PHILÉMATIE. On trouve de l'argent selon le crédit qu'on a. Si je me conserve une bonne réputation, je serai assez riche.
PHILOLACHÈS, à part. S'il faut vendre, par Hercule, je vendrai mon père plutôt que de te voir, moi vivant, manquer de rien ou demander ton pain.
SCAPHA. Et que deviendront vos autres amoureux?
PHILÉMATIE. Ils m'aimeront davantage, quand ils seront témoins de ma reconnaissance.
PHILOLACHÈS, à part. Plût aux dieux que Ton vint m'annoncer la mort de mon père ! Je me déshériterais de tous mes biens et l'en ferais héritière.
SCAPHA. Sa fortune sera bientôt épuisée; jour et nuit, on mange, on boit, personne n'épargne ; on est comme à l'engrais.
PHILOLACHÈS, à part. C'est sur toi, j'en réponds, que je ferai mon premier essai d'économie; car tous ces jours-ci tu ne trouveras ni à boire ni à manger.
PHILÉMATIE. Si tu veux bien parler de lui, tu peux parler ; mais si tu en dis du mal, par Castor, tu vas être corrigée.
PHILOLACHÈS, à part. Par Pollux, quand j'aurais offert à Jupiter, en beaux et bons écus, ce que j'ai donné pour sa liberté, je n'aurais pas mieux employé mon argent. Voyez comme elle m'aime du fond de l'âme ! Ah! je suis un joli garçon. J'ai affranchi là un avocat pour plaider ma cause.
SCAPHA. Je vois que les autres hommes ne sont lien pour vous au prix de Philolachès. Maintenant, comme je ne veux pas me faire battre pour lui, je dirai plutôt comme vous, s'il vous a donné caution de vous aimer toujours.
PHILÉMATIE. Passe-moi le miroir et ma Cassette avec mes parures, vite, Scapha; que je sois toute habillée quand mon bien-aimé Philolachès Viendra.
SCAPHA . Une femme qui se défie de sa figure et de son âge a besoin de miroir. Mais vous, qu'en voulez-vous faire ? N'êtes-vous pas vous-même le miroir le plus fidèle?
PHILOLACHÈS, à part. Tu n'auras pas dit pour rien ce joli mot, Scapha; je garnirai aujourd'hui même ta bourse, ma chère Philématie.
PHILÉMATIE. Vois si mes cheveux sont bien arrangés ainsi.
SCAPHA. Du moment où vous êtes bien, vous pouvez croire que votre coiffure est bien aussi.
PHILOLACHÈS, à part. Ah ! à-t-on jamais rien vu de pire que cette femelle ? La coquine est tout miel à présent, tout a l'heure elle contredisait à tout.
PHILÉMATIE. Donne-moi le blanc.
SCAPHA. Pour quoi faire?
PHILÉMATIE. Pour en mettre sur mes joues.
SCAPHA. Que ne demandez-vous de l'encre pour blanchir l'ivoire?
PHILOLACHÈS. L'encre et l'ivoire, joli mot! Bravo, Scapha, je t'applaudis.
PHILÉMATIE. Eh bien alors donne-moi le rouge.
SCAPHA. Je n'en ferai rien; vous êtes charmante : vous voulez gâter pat une peinture nouvelle un ouvrage merveilleux. A votre âge, il ne faut toucher à aucune espèce de fard, ni céruse, ni blanc de Mélos (03), ni drogue quelconque. Prenez donc le miroir.
PHILOLACHÈS, à part. Miséricorde, elle a baisé le miroir; si je tenais seulement une pierre pour le mettre en morceaux.
SCAPHA. Prenez cette serviette, essuyez-vous les mains.
PHILÉMATIE. A quoi bon?
SCAPHA. Voua avez touché le miroir, je crains que vos mains ne sentent l'argent : il ne faut pas que Philolachès vous soupçonne d'en avoir reçu.
PHILOLACHÈS, à part. Je ne crois pas avoir vu jamais de vieille entremetteuse plus rouée. Quelle finesse, quelle malice dans cette idée de miroir.
PHILÉMATIE. Dis-moi, ne faut-il pas que je me parfume?
SCAPHA. N'en faites rien.
PHILÉMATIE. Pourquoi?
SCAPHA. C'est que,, ma foi, une femme qui ne sent rien sent toujours bon. Ces vieilles qui se frottent de pommades pour se recrépir, ces sorcières édentées qui se plâtrent pour dissimuler les défauts de leur personne, quand là sueur se môle aux onguents, exhalent une odeur comme celle de plusieurs sauces amalgamées par un cuisinier. On ne sait au juste ce qu'elles sentent, on s'aperçoit seulement qu'elles puent.
PHILOLACHÈS, à part, dominé elle est au fait de tout! bien fin qui lui en revendrait. (Aux spectateurs.) Elle a raison, et vous en conviendrez presque tous, vous qui avez à la maison de vieilles femmes à qui vous vous êtes vendus pour une dot.
PHILÉMATIE. Regarde, chère Scapha, si mes bijoux et ma mante me vont bien.
SCAPHA. Ce n'est pas à moi à y prendre garde.
PHILÉMATIE. Et à qui donc?
SCAPHA. Je vais vous le dire : c'est à Philolachès; il ne doit vous acheter que ce' qu'il croit de votre goût. Avec l'or et la pourpre un amant paye les complaisances de sa maîtresse. Quel besoin de faire briller à ses yeux ce dont il ne veut pas pour lui ? La pourpre est bonne pour cacher l'âge ; les bijoux enlaidissent une femme. Une jolie femme est plus jolie nue que sous la pourpre : d'ailleurs, qu'importe qu'elle soit bien parée, si elle a un caractère désagréable ? des façons grossières gâtent une gentille toilette, c'est pis que de la boue. Une belle femme est toujours assez parée.
PHILOLACHÈS. La main me démange depuis trop longtemps... (il s'avance.) Que faites-vous toutes les deux ici?
PHILÉMATIE. Je me pare pour vous plaire.
PHILOLACHÈS. Vous êtes assez parée comme cela. (A Scapha.) Va-t'en, toi, rentre, et emporte cet attirail. (A Philématie.) Quant à toi, mon cher cœur, ma belle Philématie, j'ai grande envie de boire avec toi.
PHILÉMATIE. Et moi. j'ai envie aussi de boire avec vous, car ce qui vous plaît me plaît de même, ma chère âme.
PHILOLACHÈS. Eh, voilà une parole qui ne serait pas assez payée de vingt mines.
PHILÉMATIE. Donnez-en dix si vous le voulez ; je veux vous la céder à bon compte.
PHILOLACHÈS. Tu en as encore dix à moi : calcule. J'ai donné trente mines pour ta liberté.
PHILÉMATIE. Pourquoi me les reprocher?
PHILOLACHÈS. Moi te les reprocher ! C'est à moi que je veux qu'on les reproche. Il y a longtemps que je n'ai fait un si bon placement.
PHILÉMATIE. Et moi, assurément, je n'ai pu mieux placer mon amour qu'en vous aimant.
PHILOLACHÈS. Eh bien, nos comptes se trouvent donc en balance exacte. Tu m'aimes, je t'aime, et nous croyons avoir raison tous les deux. Que ceux qui se réjouissent de notre bonheur soient aussi de leur côté éternellement heureux. Que ceux qui en sont jaloux n'aient jamais rien qui puisse faire envie à personne.
PHILÉMATIE. Allons, prenez place.... Esclave, de l'eau pour les mains ; avancez une table. Regardez où sont les dés. (A Philolachès.) Voulez-vous des parfums ?
PHILOLACHÈS. A quoi bon? ne suis-je pas à côté du myrte? Mais n'est-ce pas mon ami qui vient de ce côté avec sa maîtresse ? C'est lui. Callidamate s'avance avec sa belle ; à merveille, ma chère, nos troupes se rassemblent. Les voici, ils viennent prendre part au festin.
SCÈNE IV. — CALLIDAMATE, DELPHIUM, PHILOLACHÈS, PHILÉMATIE.
CALLIDAMATE, à un esclave. J'entends qu'on vienne me chercher de bonne heure chez Philolachès. Écoute-moi donc, hé ! c'est à toi que je parle.... Je me suis esquivé de l'endroit où j'étais ; repas, conversation, j'en avais jusqu'aux yeux. A présent, j'irai faire bombance chez Philolachès, la gaieté et la bonne chère nous y feront accueil. (A Delphium.) Est-ce que j'ai l'air, ma petite mère, de m'être rafraîchi?
DELPHIUM. Vous êtes comme vous devriez être toujours.
CALLIDAMATE. Veux-tu que je t'embrasse ? et toi-même, ne veux-tu pas m'embrasser?
DELPHIUM. Si cela vous fait plaisir, je le veux bien.
CALLIDAMATE. Tu es une bonne fille. Conduis-moi, je te prie.
DELPHIUM. Prenez garde de tomber, tenez-vous.
CALLIDAMATE. Oh ! tu es la prunelle de mes yeux, et moi je suis ton poupon, ma douce amie.
DELPHIUM. Prenez seulement garde de ne pas vous étendre dans la rue, avant d'arriver au lit qui vous attend.
CALLIDAMATE. Laisse, laisse-moi tomber.
DELPHIUM. Je vous laisse.
CALLIDAMATE. Mais aussi ce que je tiens là dans ma main.
DELPHIUM. Si vous tombez, il faut bien que je tombe aussi. Quelque passant nous ramassera tous les deux.... Mon homme est ivre.
CALLIDAMATE. Tu dis, petite mère, que je suis ivre?
DELPHIUM. Donnez-moi la main ; je ne veux pas vous voir par terre.
CALLIDAMATE. Tiens donc, prends, viens avec moi. Sais-tu où je vais?
DELPHIUM. Oui.
CALLIDAMATE. Je me le rappelle à l'instant ; je vais à la maison faire bombance.
DELPHIUM. C'est cela.
CALLIDAMATE. Je m'en souviens à présent.
PHILOLACHÈS, à Philématie. Ne veux-tu pas que j'aille au-devant d'eux, mon cher cœur? C'est de tous mes amis celui que j'aime le plus; je reviens à toi tout de suite.
PHILÉMATIE. Tout de suite est long pour moi.
CALLIDAMATE. Y a-t-il quelqu'un ici?
PHILOLACHÈS. Oui.
CALLIDAMATE. Bravo, Philolachês, le plus cher de mes amis, salut!
PHILOLACHÈS. Que les dieux te protègent! mets-toi à table, Callidamate. D'où viens-tu?
CALLIDAMATE. D'où l'on s'enivre.
PHILOLACHÈS. A merveille. Viens prendre place à table, ma chère Delphium.
CALLIDAMATE. Donne-lui à boire ; moi je vais dormir.
PHILOLACHÈS. Cela n'a rien d'étonnant ni d'extraordinaire. (A Delphium.) Que vais-je faire de lui, ma belle ?
DELPHIUM. Laissez-le tranquille.
PHILOLACHÈS, à un esclave. Allons, toi, fais vite circuler la e, et commence par Delphium.
ACTE II.
SCÈNE I. — TRANION, PHILOLACHÈS, ÇALLIDAMATE, DELPHIUM, PHILÉMATIE, UN ESCLAVE.
TRANION. Le souverain Jupiter, dans sa toute puissance, veut absolument me faire périr, et avec moi Philolochès, l'enfant de la maison. C'en est fait de notre espoir, notre confiance n'a plus de refuge, et le dieu Salut lui-même voudrait nous sauver qu'il ne le pourrait pas. Je viens d'apercevoir au port une masse énorme de tribulations et de chagrins. Le maître est de retour dé son voyage : c'en est fait de Tranion. N'y a-t-il personne qui veuille gagner un peu d'argent, en consentant à subir lès châtiments qu'on m'apprête aujourd'hui ? Où sont-ils ces souffre-douleur plus durs que les fers dont on les chargé ? où sont ces braves qui pour trois as montent à l'assaut et se font souvent percer le corps de quinze coups dé lance ? Je donnerai un talent au premier qui grimpera au gibet, mais à condition qu'on lui clouera deux fois les mains, deux fois les pieds. Après cela, qu'il vienne me demander son argent comptant. Mais ne suis-je pas un malheureux, de ne pas prendre mes jambes à mon cou pour courir à la maison?
PHILOLACHÈS.. Voici les provisions. Tranion vient du port.
TRANION. Philolachès !
PHILOLACHÈS. Après?
TRANION. Vous et moi....
PHILOLACHÈS. Eh bien, loi et moi?
TRANION. Nous sommes perdus.
PHILOLACHÈS. Comment cela !
TRANION. Votre père est ici.
PHILOLACHÈS. Que m'apprends-tu là ?
TRANION. Nous sommes flambée. Encore une fois, votre père est arrivé.
PHILOLACHÈS. Où est-il? parle.
TRANION. Ici.
PHILOLACHÈS. Qui le dit? qui l'a vu?
TRANION. Moi, vous dis-je, je l'ai vu.
PHILOLACHÈS. Malheur à moi! Où suis-je?
TRANION. Belle demande, ma foil vous êtes à table.
PHILOLACHÈS. Ainsi tu l'as vu?
TRANION. Oui, moi-même.
PHILOLACHÈS. Assurément?
TRANION. Assurément, vous dis-je.
PHILOLACHÈS. C'est fait de moi si tu dis vrai.
TRANION. Que gagnerais-je à mentir?
PHILOLACHÈS. Que faire à présent?
TRANION. Faites enlever tout cela d'ici. Qui est cet endormi ?
PHILOLACHÈS. Callidamate.
TRANION. Faites-le lever, Delphium.
DELPHIUM. Callidamate, Callidamate, éveillez-vous.
CALLIDAMATE; Je suis éveillé; qu'on me donne à boire.
DELPHIUM. Éveillez-vous ; le père de Philolachès arrive de son voyage.
CALLIDAMATE. Bonne santé au père !
PHILOLACHÈS. Sa santé est bonne, mais moi je suis bien malade.
CALLIDAMATE. Malade? comment cela?
PHILOLACHÈS. Allons, je t'en prie, lève-toi, mon père est arrivé!
CALLIDAMATE. Ton père est arrivé ? Dis-lui de repartir. Quel besoin avait-il de revenir ici ?
PHILOLACHÈS. Que faire ? En entrant ici, mon père va trouver son pauvre fils ivre, la maison pleine de convives et de femmes. C'est une triste besogne d'attendre, pour creuser un puits, que la soif vous tienne à la gorge. C'est là que j'en suis, misérable ; voilà mon père de retour, et je cherche ce qu'il faut faire.
TRANION. Voilà qu'il laisse retomber sa tête et se rendort : faites-le lever.
PHILOLACHÈS. Éveille-toi donc; quand je te dis que mon père sera ici dans un instant.
CALLIDAMATE. Vraiment ? ton père ? Passeé-moi mes souliers, que je prenne les armés, par pollux, je vais tuer ce papa.
PHILOLACHÈS. Tu nous perds ; tais-toi, de grâce. Qu'on l'emporte vite dans la maison.
CALLIDAMATE. Par Hercule, vous me servirez de pot de chambre, si vous ne m'endonnez bien vite un. (On l'emporte.)
PHILOLACHÈS. Je suis mort.
TRANION. Prenez courage : je saurai parer le coup.
PHILOLACHÈS. Je suis anéanti.
TRANION. Silence ! je penserai pour vous aux moyens de conjurer l'orage. Serez-vous content si je fais en sorte que votre père, à son arrivée, n'entre pas dans la maison, et même s'enfuie loin de chez nous? (Aux esclaves.) Vous autres seulement rentrez, et enlevez tout cela au plus vite.
PHILOLACHÈS. Où me tiendrai-je?
TRANION. Où cela vous plaît le mieux, (montrant les deux femmes) avec celle-ci et avec celle-là.
DELPHIUM. Eh bien alors, allons-nous-en.
TRANION. Ne vous éloignez pas, Delphium, et n'en buvez pas pour cela un coup de moins.
PHILOLACHÈS. Hélas ! quelle sera l'issue de ces belles promesses? j'en sue d'angoisse.
TRANION. Soyez donc en paix et faites ce que je vous dis.
PHILOLACHÈS. Soit.
TRANION. Avant tout, rentrez, Philématie, et vous aussi, Delphium.
DELPHIUM. Nous ferons tout ce que vous voudrez.
TRANION. Que le grand Jupiter vous entende ! (Elles rentrent.) Maintenant, écoutez bien ce que je veux qu'on exécute de point en point. D'abord faites fermer la maison ; ayez soin que dans l'intérieur personne ne souffle mot.
PHILOLACHÈS. J'y veillerai.
TRANION. Comme s'il n'y avait là dedans âme qui vive.
PHILOLACHÈS. Bon.
TRANION. Que personne ne réponde, quand le bonhomme frappera à la porte.
PHILOLACHÈS. Est-ce tout?
TRANION. Faites-moi apporter la grosse clef; je fermerai en dehors.
PHILOLACHÈS. Je mets sous ta garde ma personne et mes espérances, Tranion. (Il rentre.)
TRANION. Je ne donnerais pas un fétu pour choisir d'avoir auprès de moi un patron ou un client, si c'était un homme qui n'eût pas de hardiesse dans le cœur. Dans un moment d'alerte il est toujours facile au plus fin comme au plus borné de faire des sottises ; mais ce qui exige du coup d'œil, ce qui est le fait d'un habile homme, c'est, quand un plan a été mal formé, une chose mal exécutée, de faire que tout se passe tranquillement et sans accident, d'écarter de soi tout ce qui dégoûte de la vie. C'est de quoi je viendrai à bout ; nous avons mis ici tout en désordre, je ferai que tout paraisse clair et aille en douceur, qu'il n'en résulte pour lui aucun désagrément. (Un esclave sort.) Pourquoi sors-tu ? C'est fait de moi ! voilà déjà comme on suit mes recommandations.
L'ESCLAVE. Il m'a dit de vous supplier d'empêcher son père d'entrer, n'importe par quel moyen.... Le voici.
TRANION. Dis-lui que je ferai si bien, qu'il n'osera même pas regarder la maison et qu'il s'enfuira en se cachant la tête, tout tremblant de frayeur. Donne-moi cette clef, et rentre ; ferme la porte, je la fermerai de mon côté. Qu'il vienne à présent. Je lui célébrerai de son vivant, à sa barbe, des jeux qui n'auront pas leurs pareils, je crois, à ses funérailles. Éloignons-nous de. la porte, et guettons d'ici pour bâter le vieux barbon à son arrivée.
SCÈNE II. — THEUROPIDE, TRANION.
THEUROPIDE. Que je te suis reconnaissant, ô Neptune, de m'avoir laissé sortir vivant de ton empire ! Si jamais à l'avenir tu apprends que j'aie remis sur l'eau le bout du pied, je consens que tu me fasses aussitôt ce que tu voulais me faire tout à l'heure. Loin, loin de moi, Neptune! à compter d'aujourd'hui je. t'ai confié tout ce que j'avais à te confier.
TRANION, à part. Par Pollux, tu as fait une lourde bévue, Neptune, en manquant une si belle occasion.
THEUROPIDE. Au bout de trois ans, je reviens d'Égypte chez moi ; comme je vais être le bienvenu dans ma maison !
TRANION, à part. Il aurait été, ma foi, bien mieux venu que toi encore, le messager qui aurait annoncé ta mort.
THEUROPIDE. Mais qu'est-ce donc? la porte fermée en plein jour ! Frappons : qui va m'ouvrir?
TRANION, haut. Qui donc s'approche de notre maison?
THEUROPIDE. Eh ! c'est mon esclave Tranion.
TRANION. Theuropide, maître, salut; je suis heureux de vous voir en bonne santé. Vous êtes-vous toujours bien porté ?
THEUROPIDE. Toujours, comme tu vois.
TRANION. Tant mieux.
THEUROPIDE. Mais vous autres, êtes-vous fous ?
TRANION. Pourquoi?
THEUROPIDE. De vous promener ainsi dehors. Il n'y a pas un chat pour garder la maison, pour ouvrir, pour répondre. En heurtant du pied, j'ai presque enfoncé les deux battants.
TRANION. Quoi ! vous avez touché cette maison ?
THEUROPIDE. Et pourquoi pas? J'ai presque enfoncé la porte, te dis-je, à force de frapper.
TRANION. Vous l'avez touchée ?
THEUROPIDE. Qui, je te le répète, je l'ai touchée, j'y ai frappé.
TRANION. Oh!
THEUROPIDE. Qu'y a-t-il ?
TRANION. Tant pis, ma foi.
THEUROPIDE. De quoi s'agit-il?
TRANION. On ne saurait dire quelle indigne, quelle mauvaise action vous avez faite.
THEUROPIDE. Mais encore?
TRANION. Fuyez, je vous conjure, éloignez-vous de cette maison. Sauvez-vous par ici, plus près dé moi. Vous avez touché la porte?
THEUROPIDE. Comment aurais-je pu y frapper sans la toucher ?
TRANION. Vous avez perdu, par Hercule....
THEUROPIDE. Qui donc?
TRANION. Tout votre monde.
THEUROPIDE. Que tous les dieux et les déesses te perdent toi-même, avec ton présage.
TRANION. Je crains que vous ne parveniez pas à vous purifier, vous et ceux qui vous suivent.
THEUROPIDE. Pourquoi? et qu'est-ce qjue tu veux donc m'annoncer de nouveau?
TRANION. Hé, commandez-leur de s'éloigner de ce logis.
THEUROPIDE, aux esclaves qui le suivent. Éloignez-vous. (Il touche la terre du bout du doigt.)
TRANION, aux esclaves. Ne touchez pas la maison; tous aussi, touchez la terre.
THEUROPIDE. Mais enfin, par Hercule, explique-toi.
TRANION. Il y a sept mois, que personne n'a mis }e pied dans cette demeure, depuis que nous l'avons quittée.
THEUROPIDE. Et pourquoi? parle.
TRANION. Regardez bien s'il n'y à personne qui puisse surprendre nos paroles.
THEUROPIDE. Il n'y a pas de danger.
TRANION. Regardez encore.
THEUROPIDE. Personne ; parle à présent.
TRANION. Il c'est commis un meurtre abominable.
THEUROPIDE. Comment cela? je ne comprends pas.
TRANION. Oui un crime ancien, très ancien. C'est une histoire du temps jadis : mais nous n'avons découvert cela que depuis peu.
THEUROPIDE. Quel crime? qui est le coupable ? achève.
TRANION. Un hôte s'est jeté sur son hôte et l'a assassiné. C'était, je pense, celui qui vous a vendu la maison.
THEUROPIDE. Il l'a assassiné?
TRANION. Et il l'a dépouillé de son or ; puis il a enterré l'hôte dans la maison même.
THEUROPIDE. Pourquoi soupçonnez-vous un pareil forfait?
TRAYON. Je vais vous le dire, écoutez. Votre fils avait soupe en ville : quand il est rentré, nous allons tous nous coucher, nous nous endormons. Par hasard, j'avais oublié d'éteindre une lanterne ; tout à coup le voilà qui jette les hauts cris.
THEUROPIDE. Qui? mon fils?
TRANiON. St! taisez-vous, écoutez seulement. Il dit que le mort lui est apparu en songe.
THEUROPIDE. Ah! en. songe?
TRANION. Qui ; mais écoutez donc. Il ajoute que le mort lui a parlé ainsi.
THEUROPIDE. En songe?
TRANION. Cette merveille qu'il n'ait pas parlé quand votre fils avait les yeux ouverts! un homme égorgé depuis soixante ans. Vous êtes par moments d'une bêtise amère.
THEUROPIDE. Je me tais.
TRANION. Voici donc ce qu'il lui dit : " Je suis un étranger des pays d'outre-mer, je me nomme Diapontius. J'habite ici, c'est la demeure qui m'a été fixée, Pluton n'ayant pas voulu me recevoir dans l'Achéron parce que j'étais mort avant le temps. J'ai été victime de la perfidie, mon hôte m'a assassiné ici même, et, sans prendre la peine de m'ensevelir, m'a enterré en cachette dans cette maison ; le scélérat en voulait à mon or. Mais toi, décampe d'ici ; cette maison est une habitation scélérate, une demeure impie, " Enfin une année ne me suffirait pas pour raconter tous les prodiges qui s'y passent. St ! St !
THEUROPIDE. Qu'y a-t-il donc, de grâce?
TRANION. La porte a craqué. Est-ce lui qui frappe ?
THEUROPIDE. Je n'ai plus une goutte de sang. Les morts m'appellent tout vivant dans les enfers.
TRANION, à part. J'enrage ; ils vont faire manquer mon stratagème : je tremble que le bonhomme ne me prenne en flagrant délit.
THEUROPIDE. Qu'est-ce que tu dis donc dans tes dents?
TRANiON. Éloignez-vous de la porte. Fuyez, par Hercule, je vous supplie ! Où fuir? ne fuis-tu pas aussi?
TRANION. Je ne crains rien ; je suis en paix avec les morts.
THEUROPIDE. Hé, Tranion !
TRANION. Ne m'appelle pas, si tu es raisonnable. Je n'ai rien fait, je n'ai pas frappé à cette porte.
THEUROPIDE. Qu'est-ce qui te chagrine? qu'est-ce qui t'agite, Tranion ? avec qui parles-tu là ?
TRANION. C''est donc vous qui m'avez appelé? Par tous les dieux, j'ai cru que c'était le mort qui se plaignait parce que vous avez frappé à la porte. Mais vous restez là, vous ne faites pas ce que je vous dis ?
THEUROPIDE. Que dois-je faire?
TRANION. Ne retournez pas la tête ; fuyez, voilez-vous.
THEUROPIDE. Et pourquoi ne fuis-tu pas, toi ?
TRANION. Je suis en paix avec les morts.
THEUROPIDE. Je lésais; mais alors qu'avais-tu tout à l'heure? pourquoi ce grand effroi ?
TRANION. Ne vous inquiétez pas de moi, vous dis-je ; je me tirerai d'affaire. Vous, continuez de vous éloigner au plus vite, et invoquez Hercule.
THEUROPIDE. Hercule, je t'invoque. (Il sort.)
TRANION. Et moi aussi, vieillard, pour qu'il te torde le cou aujourd'hui. Dieux immortels, protégez-moi, vous voyez quelle besogne je viens de faire.
ACTE III.
SCÈNE I. — L'USURIER, THEUROPIDE, TRANION.
L'USURIER. Je n'ai pas encore vu d'année plus détestable que celle-ci pour les placements de fonds. Je passe toute ma journée sur la place du matin au soir, sans trouver à qui prêter une obole.
TRANION, à part. A présent, me voilà, ma foi, perdu sans ressource. C'est l'usurier qui nous a prêté de l'argent pour acheter la belle et fournir à nos dépenses. Tout est découvert, si je ne prends les devants, si je n'empêche le vieillard d'être instruit : allons à sa rencontre. (Il voit Theuropide.) Oh, oh! pourquoi revient-il si vite à la maison ? Je crains qu'il ne soit venu quelque chose à ses oreilles. Avançons, parlons-lui : ah ! quelle angoisse j'éprouve ! Rien n'est plus terrible qu'une mauvaise conscience, comme est la mienne. Mais, quoi qu'il en soit, je continuerai d'embrouiller les choses : la situation le veut. (A Theuropide.) D'où venez-vous?
THEUROPIDE. J'ai été trouver celui à qui j'ai acheté cette maison.
TRANION. Vous ne lui avez pas parlé de ce que je vous ai dit?
THEUROPIDE. Si fait, ma foi, je lui ai tout dit.
TRANION, à part. Aie ! J'en ai bien peur, voilà tout mon échafaudage bousculé.
THEUROPIDE. Qu'est-ce que tu marmottes?
TRANION. Rien ; mais dites-moi, vous lui en avez parlé ?
THEUROPIDE. Oui, te dis-je, je lui ai raconté tout de point en point.
TRANION. Et avoue-t-il, pour son hôte?
THEUROPIDE. Non, il nie absolument.
TRANION. Il nie ?
THEUROPIDE. Oui, il nie.
TRANION, à part. C'est fait de moi, quand j'y pense ! (Haut.) Ainsi, il n'avoue pas?
THEUROPIDE. S'il avait avoué, je te le dirais. Que me conseilles-tu maintenant?
TRANION. Ce que je vous conseille? Eh! ma foi, prenez un arbitre ;/mais choisissez quelqu'un qui s'en rapporte à moi ; vous ne ferez qu'une bouchée de votre homme, comme un renard d'une poire.
L'USURIER. Eh! j'aperçois Tranion, l'esclave de Philolachès; ces gens-là ne me payent ni intérêt ni principal.
THEUROPIDE, à Tranion. Où vas-tu?
TRANION. Je ne m'en vais pas. (A part.) Ah! je suis un malheureux, un misérable, né sous une triste étoile ! Il va m'aborder devant le vieillard ; oui, en vérité, je suis bien malheureux! De tous côtés on me suscite des embarras. Allons, je veux lui parler le premier.
L'USURIER. Il vient à moi, je suis sauvé, j'ai de l'espoir pour mon argent.
TRANION. Ce coquin se réjouit mal à propos.... Bonjour, Misargyride (04).
L'USURIER. Bonjour. Et mon argent?
TRANION. Peste soit de l'animal ! En m'abordant il me lance un pavé.
L'USURIER. Notre homme est à sec.
TRANION. Notre homme est devin.
L'USURIER. Laissez là ces plaisanteries.
TRANION. Eh bien, que voulez-vous? voyous.
L'USURIER. Où est Philolachès?
TRANION. Vous ne pouviez arriver plus à propos pour moi.
L'USURIER. Qu'est-ce?
TRANION. Venez par ici.
L'USURIER. Qu'on me rende mon argent.
TRANION. Je sais que vous avez bon creux, ne criez pas si fort.
L'USURIER. Je veux crier, moi.
TRANION. Ah! ayez un peu de complaisance.
L'USURIER. Quelle complaisance voulez-vous que j'aie ?
TRANION. Allez-vous-en chez vous, je vous prie.
L'USURIER. Que je m'en aille?
TRANION. Revenez vers midi.
L'USURIER. Me payera-t-on mes intérêts?
TRANION. Oui, mais pour le moment allez-vous-en.
L'USURIER. A quoi bon revenir? Je perdrai ma peine ou mon temps. Si je restais plutôt ici jusqu'à midi?
TRANION. Non, allez chez vous, je vous le dis sérieusement : partez enfin.
L'USURIER. Que ne me payez-vous mes intérêts? Pourquoi tant de sornettes ?
TRANION. Bien? ma foi; mais.... tenez, allez-vous-en, croyez-moi.
L'USURIER. Tout à l'heure, par Hercule, je. vais lui dire son fait.
TRANION. Bravo ! courage ! cela vous avance beaucoup de crier.
L'USURIER. Je réclame mon dû. Voilà plusieurs jours que vous me faites aller comme cela. Si je vous ennuie, rendez-moi mon argent, je m'en retournerai. D'un seul mot vous ferez cesser toutes mes importunités.
TRANION. Acceptez le capital.
L'USURIER. Non, l'intérêt, l'intérêt d'abord.
TRANION. Çà, le plus abominable des hommes, êtes-vous venu ici pour essayer vos poumons? contentez-vous (je ce qui est possible. Il ne paye pas, il ne doit pas.
L'USURIER. Il ne doit pas ?
TRANION. Vous ne tirerez pas de lui un denier. Aimez-vous mieux qu'il s'en aille, qu'il s'expatrie, qu'il s'exile à cause de vous? Mais quant au capital, on peut vous le rendre.
L'USURIER. Eh! je ne le réclame pas.
THEUROP|DE, à Tranion. Holà! pendant, reviens ici.
TRANION. À l'instant. (A l'usurier.) Ne nous ennuyez pas ; on ne vous paye pas, faites ce que vous voudrez. Il n'y a que vous, peut-être, qui prêtez à usure !
L'USURIER. Çà, mes intérêts, payez-moi mes intérêts, payez-les-moi l'un ou l'autre. Voulez-vous me les payer à l'instant? Payez-moi mes intérêts.
TRANION. Intérêts par-ci, intérêts par-là. Le vieux drôle ne sait parler que de ses intérêts ; allez, je ne crois pas avoir de ma vie rencontré une, grosse bête plus exécrable.
L'USURIER. Ce que vous dites là, ma foi, ne m'effraye pas du. tout.
THEUROPIDE. Cela chauffe, et malgré la distance cela commence à me cuire. Qu'est-ce que c'est donc que ces intérêts qu'il réclame?
TRANION, à l'usurier. Voici son père, qui est revenu de voyage tout à l'heure ; il vous payera intérêt et capital. Ne vous amusez pas à brouiller nos affaires. Voyez s'il se fait tirer l'oreille.
L'USURIER. Je prendrai ce qu'on me donnera.
THEUROPIDE, à Tranion. Dis-moi.
TRANION. Que voulez-vous?
THEUROPIDE. Qui est cet homme? qu'est-ce qu'il demande? Pourquoi met-il en cause mon fils Philolachès ? et pourquoi te fait-il, à toi qui es là, une pareille avanie ? Que lui doit-on ?
TRANION. Par Hercule, faites, je vous prie, jeter de l'argent dans la gueule de cet animal.
THEUROPIDE. De l'argent?
TRANION. Oui, faites-lui jeter de l'argent par le nez.
L'USURIER. Je m'accommode fort bien de recevoir de l'argent, pair la figure.
THEUROPIDE. Qu'est-ce que cet argent?
TRANION. Philolachès lui doit une bagatelle.
THEUROPIDE. Quelle bagatelle?
TRANION. Quelque chose comme quarante mines.
L'USURIER. Vous voyez que ce n'est pas beaucoup, c'est une misère.
TRANION. L'entendez-vous? n'est-il pas, dites-moi, du vrai bois dont on fait les usuriers ? c'est de toutes les engeances la plus détestable.
THEUROPIDE. Peu m'importe qui il est, d'où il vient ; mais voici ce que je veux qu'on me dise, ce que je désire savoir. J'entends parler d'argent prêté, d'intérêts.
TRANION. On lui doit quarante-quatre mines. Dites que vous les payerez, pour qu'il s'en aille.
THEUROPIDE. Que je les payerai?
TRANION. Oui.
THEUROPIDE. Moi?
TRANION. Oui, vous; dites-le, écoutez-moi. Promettez; allons, je l'exige.
THEUROPIDE. Qu'a-t-on fait de cet argent ? réponds.
TRANION. Il est en sûreté.
THEUROPIDE. Payez vous-mêmes alors, s'il est en sûreté.
TRANION. Votre fils a acheté une maison.
THEUROPIDE. Une maison?
TRANION. Une maison.
THEUROPIDE. Bravo, il tient de son père ; le voilà qui se lance dans les affaires. Vraiment, une maison ?
TRANION. Oui, vous dis-je, une maison. Mais .vous ne savez pas quelle sorte de maison?
THEUROPIDE. Comment le saurais-je ?
TRANION. Oh! oh!
THEUROPIDE. Qu'est-ce?
TRANION. Ne le demandez pas.
THEUROPIDE. Pourquoi cela?
TRANION. Une maison à se mirer dedans, un vrai miroir.
THEUROPIDE. C'est fort bien fait. Mais combien lui coûte-t-elle ?
TRANION. Autant de grands talents que nous faisons de personnes, vous et moi. Il a donné pour arrhes ces quarante mines, qu'il a prises ici pour les verser là. Comprenez-vous? Comme cette maison-ci se trouvait dans l'état que je vous ai dit, vite il s'en est acheté une autre pour y demeurer.
THEUROPIDE. Et, ma foi, il a eu raison.
L'USURIER. Hé! voici midi qui approche.
TRANION. Défaites-nous, je vous prie, de cet excrément, que nous n'en soyons pas empestés plus longtemps. On lui doit en tout quarante mines, intérêt et capital.
L'USURIER. C'est cela même : je n'en réclame pas davantage.
TRANION. Je voudrais bien vous voir, vraim