LA Marmite ! pourquoi déroger à l'usage, et remplacer par ce mot trivial et bas l'ancien titre plus savant et plus connu ? Plus connu, oui ; mais compris ? et c'est à l'être qu'un traducteur aspire avant tout. Qu'est-ce que ce nom l'Aululaire, latin dans son thème, français par sa terminaison, et qui n'appartient en propre à aucune langue, et n'a par lui-même aucun sens ? Est-il bien sûr encore, qu'au siècle d'Auguste, tout le monde, même à Rome, entendît la signification du terme aulularia, sans qu'un Varron, un Verrius Flaccus, expliquât comment ce meuble de cuisine appelé olla, avait eu nom aula chez les anciens, lorsqu'on ne voulait point de doublement de consonne ; et comment aulularia provenait du diminutif de aula, parce que les vieux Romains aimaient beaucoup les diminutifs (01) ; ce qu'on n'aurait guère attendu de la rudesse de leurs moeurs ?
La Marmite, voilà le vrai titre en français de la pièce de Plaute. J'y tiens beaucoup, non de cette affection que le bonhomme Chrysale portait en son coeur aux choses de cette espèce, quoique je prise fort son bon sens et ses discours ; je tiens à mon titre par un motif de raison et d'équité. C'est la Marmite qui, avec Euclion, occupe le plus constamment la scène ; c'est elle qui, avec lui, joue le rôle le plus important ; elle est le personnage moral du drame. Que le vieillard pousse comme un furieux sa servante dans la rue ; c'est qu'il veut visiter sans témoins, avant que de sortir, sa marmite pleine d'or. Qu'il s'afflige de quitter un moment son logis, même pour aller, chez le magistrat de la curie chercher sa part d'un congiaire ; c'est sa marmite qui le met en peine. Que l'affabilité de l'honnête Mégadore, et l'empressement de ce riche pour un pauvre homme tel que lui, le troublent et l'alarment ; c'est pour sa marmite qu'il tremble. Qu'au bruit des ouvriers travaillant dans la maison du voisin, il rompe l'entretien brusquement et coure chez lui tout effaré ; c'est encore sa marmite qu'il va sauver des voleurs. Pourquoi chasse-t-il à grands coups de bâton les cuisiniers que son gendre futur a envoyés chez lui en son absence pour apprêter le festin de noces, un festin qui ne doit lui rien coûter ? Et sa marmite ! comment la tenir cachée avec de pareils fripons ? Cette marmite est comme l'Achille de l'Iliade ; dans son repos elle domine toute l'action, toujours présente et invisible. Mais la voici enfin qui paraît. Euclion la porte en ses bras ; il lui cherche un asile plus sûr. Le bois sacré de Sylvain est tout proche ; il l'y enfouit. Mais de noirs pressentiments, mais le cri du corbeau et la rencontre d'un maraud d'esclave, ne lui laissent point de sécurité. Malgré les difficultés et les périls du déplacement, il faut choisir un autre dépositaire. La marmite reparaît encore pressée contre le sein d'Euclion, et c'est la Bonne-Foi qui la reçoit dans son temple, sans pouvoir elle-même se flatter d'inspirer à l'avare une confiance entière. Le coquin d'esclave le guettait, et la cachette est éventée. Entendez les cris d'Euclion, voyez ce masque grimaçant une colère qui va jusqu'à la rage, une douleur qui va jusqu'à la démence. C'est sa marmite qu'il redemande aux dieux et aux hommes, et pour laquelle il ferait pendre amis et ennemis, et lui-même après eux ; cette marmite plus chère à son coeur que sa fille, dont il apprend, pour comble de désespoir, le déshonneur en ce moment même. Ainsi la marmite, ou son image, est attachée après lui, comme son génie malfaisant, comme sa furie, en punition de sa dureté pour les siens, de sa folie cruelle pour lui-même. Elle l'agite, elle le torture sans relâche par des transes mortelles, jusqu'à ce qu'enfin il n'y ait plus pour lui de nouveau malheur, de nouveau chagrin possible ; et ce terrible supplice ne cesse d'être le spectacle, parfois le plus bouffon, presque toujours le plus comique.
Que Plaute eût été bien inspiré, s'il n'eût pas voulu ajouter cette
moralité un miracle incroyable, la métamorphose de l'avare en un bon père
affectueux et libéral (02) ! Ce qui se
tolère en un conte d'enfants pour l'édification des lecteurs, au théâtre
n'est point admis par les hommes.
Ce fut néanmoins une conception hardie et puissante, une oeuvre habile de
l'art, que de renfermer dans la simple peinture d'un caractère, l'intérêt
d'une grande comédie, et de soutenir l'action exempte de monotonie et de
langueur, sans les accessoires d'une intrigue amoureuse ou <les fourberies
d'un esclave. Servante, cuisiniers, voisins, tous les personnages de la pièce
se groupent autour d'Euclion sans l'éclipser un instant, et ne tendent qu'à
mettre son vice en saillie et en lumière, la vieille Staphyle par ses
doléances, Mégadore par sa générosité, les cuisiniers par leurs récits,
l'amant par ses aveux mal interprétés, tous par les tribulations qu'ils lui
causent.
Gardons-nous donc de renvoyer cette couvre aux traiteaux des bateleurs, comme
l'insinuerait un certain critique, sans que notre admiration toutefois aille
jusqu'à la préférer à l'imitation originale et féconde de Molière. Entre
l'enthousiasme érudit et systématique de M. Shlegel et le dédain superficiel
de La Harpe, il est possible de porter un jugement plus équitable, si l'on a
égard aux conditions diverses de la comédie latine et du théâtre français,
soit pour le rôle que jouent les femmes, soit pour les bienséances des temps
et des lieux, soit pour la déclamation, qui augmente ou diminue, selon qu'elle
est plus ou moins chantante, l'étendue des poèmes et la complication des
fables.
La composition et le sujet nous induiraient à penser que cette production
appartenait à la maturité de l'auteur, lors même que des conjectures assez
positives ne nous en donneraient pas à peu près la certitude.
L'an 559 de Rome (03), on se reposait à peine de la seconde guerre punique, lorsqu'un grand débat agita la ville. La loi d'Oppius avait interdit, vingt ans auparavant, aux dames romaines, les bijoux, les robes brodées et les voitures. Deux tribuns proposèrent de l'abroger, deux autres voulaient qu'elle fût maintenue. Caton était alors consul ; on pense bien de quel côté il se rangea. Les femmes assiégeaient les maisons des magistrats, remplissaient le Forum et ses abords, tâchant de gagner des protections et des suffrages ; et même il accourait à Rome de tous les lieux voisins clos solliciteuses : c'était presque une émeute. Caton n'arriva qu'à grand'peine, murmurant et grondant, à la tribune ; il lui avait fallu traverser une armée de femmes qui l'étourdissaient de leurs plaintes, peut-être aussi de leurs imprécations, lorsqu'elles croyaient n’être pas reconnues dans la foule et le bruit. L'éloquence du consul fut vaincue avec la loi.
N'était-on pas encore échauffé par ces disputes ou par un souvenir récent, lorsque les réflexions du sage Mégadore sur le luxe des femmes, sur l'usage des chars et sur l'abus des parures, venaient s'accorder si bien avec les véhémentes harangues de Caton ? Plaute fut le poète des plébéiens, comme Caton en était l'orateur. Ils ont signalé, en plus d'une occasion, l'un et l'autre cette lutte de la vieille pauvreté latine contre les nouvelles richesses et les nouvelles voluptés apportées de la Grèce par la victoire. Cette pièce ne dut pas être donnée plus de dix on douze ans avant la mort de Plaute, qui n'atteignit pas la vieillesse.
Il ne nomme point l'auteur dont il s'est approprié l'ouvrage. On cite parmi les
pièces de Ménandre, le Trésor, ainsi que parmi celles de Philémon et
d'Anaxandride. Ménandre avait fait aussi l'Hydria (la Cruche), et il s'y
agissait d'un trésor. Leurs sujets étaient-ils semblables à celui de Plaute ?
Dioxippe, et, après lui, Philippide, deux poètes athéniens, avaient composé
des pièces intitulées l'Avare. On a conservé un vers d'une Aulularia de
Névius. Mais qu'avaient-ils à revendiquer ici ? on n'en sait rien.
Peut-être le silence de Plaute vient-il de la conscience de son plein droit sur
sa comédie. Il l'avait faite toute romaine, toute à lui, en la transportant
sur la scène de Rome. C'était une conquête, et non un larcin.
(01) Voyez les titres Cistellaria,
Mostellaria, Paenulus. Qu'on se souvienne du surnom Corculum donné au sage
Scipion Nasica, etc.
(02) Voyez l'Argument acrostiche, au dernier
vers.
(03) Tite-Live, liv.. XXXIV, ch. I-8 ;
Valère-Maxime, liv. IX, chap. I, § 3.
PERSONNAGES. (04)
LE DIEU LARE, Prologue.
EUCLION, vieil avare.
STAPHYLE, vieille esclave d'Euclion.
EUNOMIE, soeur de Mégadore, mère de Lyconide.
MÉGADORE, vieillard opulent et libéral.
STROBILE, esclave de Mégadore.
ANTHRAX, CONGRION, cuisiniers.
PYTHODICUS, esclave de Mégadore.
STROBILE, esclave de Lyconide.
LYCONIDE, fils d'Eunomie, amant de Phédra.
PHÉDRA, fille d'Euclion.
ARGUMENT.
LE vieil avare Euclion, qui s'en fie à peine à lui-même, a trouvé chez lui, sous terre, une marmite remplie d'or. Il l'enfouit de nouveau profondément, et la garde avec de mortelles inquiétudes ; il en perd l'esprit. Lyconide a ravi l'honneur à la fille de ce vieillard. Sur ces entrefaites, le vieux Mégadore, à qui sa soeur a conseillé de prendre femme, demande en mariage la fille de l'avare. Le vieux hibou a grand'peine à l'accorder. Sa marmite lui cause trop d'alarmes ; il l'emporte de chez lui et la change de cachette plusieurs fois. Il est surpris par l'esclave de ce même Lyconide qui avait déshonoré la jeune fille. L'amant obtient de son oncle Mégadore qu'il renonce en sa faveur à la main de son amante. Ensuite Euclion, qui avait perdu par un vol sa marmite, la recouvre contre tout espoir ; dans sa joie, il marie sa fille à Lyconide.
ARGUMENT ACROSTICHE ATTRIBUÉ A PRISCIEN LE GRAMMAIRIEN.
Une marmite pleine d'or a été trouvée par Euclion. Il fait sentinelle auprès, et s'inquiète et se tourmente. Lyconide ravit l'honneur à la fille du vieillard. Mégadore la demande en mariage sans dot, et, pour engager Euclion à consentir, il fournit le festin avec les cuisiniers. Euclion tremble pour son or et va le cacher hors de chez lui. L'esclave de l'amant le guettait ; il enlève la marmite. Le jeune homme la rapporte, et Euclion lui donne en récompense son trésor (05) et sa fille avec le nouveau-né.
LA MARMITE COMÉDIE DE PLAUTE.
PROLOGUE.
LE DIEU LARE. (08)
QUE mon aspect ne vous étonne pas ; deux mots vont me faire connaître : je suis le dieu Lare de cette famille, là, dans la maison d'où vous m'avez vu sortir. II y a bien des années que j'y demeure ; j'étais le dieu familier du père et de l'aïeul de celui qui l'occupe aujourd'hui. L'aïeul me confia un trésor inconnu de tout le monde, et l'enfouit au milieu du foyer, me priant, me suppliant (06) de le lui conserver. A sa mort, voyez son avarice, il ne voulut point dire le secret à son fils, et il aima mieux le laisser pauvre, que de lui découvrir son trésor (09); un père ! Son héritage consistait en un petit coin de terre, d'où l'on ne pouvait tirer, à force de travail, qu'une chétive existence. Quand cet homme cessa de vivre, moi, gardien du dépôt, je voulus voir si le fils me rendrait plus d'honneur que son père. Ce fut bien pis encore mon culte fut de plus en plus négligé. Notre homme eut ce qu'il méritait ; je le laissai mourir sans être plus avancé. Un fils lui succéda : c'est le possesseur actuel de la maison ; caractère tout-à-fait semblable à son aïeul et à son père. Il a une fille unique. Elle, au contraire, m'offre chaque jour, soit un peu de vin, soit un peu d'encens, ou quelque autre hommage (07) ; elle m'apporte des couronnes. Aussi est-ce à cause d'elle que j'ai fait découvrir le trésor par son père Euclion, afin que, s'il voulait la marier, cela lui devînt plus facile. Elle a été violée par un jeune Homme de très bonne maison ; il la connaît, mais il n'est point connu d'elle, et le père ignore ce malheur. Aujourd'hui le vieillard, leur voisin, ici (montrant la maison de Mégadore), la demandera en mariage : c'est moi qui lui inspirerai ce dessein pour ménager à l'amant l'occasion d'épouser. Car le vieillard qui la recherchera est justement l'oncle du jeune homme qui l'a déshonorée, dans les veillées de Cérès (10). Mais j'entends le vieil Euclion, là, dans la maison, grondant selon sa coutume. II contraint sa vieille servante à sortir, de peur qu'elle n'évente son secret. II veut, je crois, visiter son or, et s'assurer qu'on ne l'a pas volé.
LA MARMITE.
Acte I, Scène 1.
EUCLION, STAPHYLA.
EUCLION.
ALLONS, sors ; sors donc. Sortiras-tu, espion, avec tes yeux fureteurs ?
STAPHYLA.
Pourquoi me bas-tu, pauvre malheureuse que je suis ?
EUCLION.
Je ne veux pas te faire mentir. Il faut qu'une misérable de ton espèce ait ce qu'elle mérite, un sort misérable.
STAPHYLA.
Pourquoi me chasser de la maison ?
EUCLION.
Vraiment, j'ai des comptes à te rendre, grenier à coups de fouet (11). Éloigne-toi de la porte. Allons, par là (lui montrant le côté opposé à la maison). Voyez comme elle marche. Sais-tu bien ce qui l'attend ? Si je prends tout-à-l'heure un bâton, ou un nerf de boeuf, je te ferai allonger ce pas de tortue.
STAPHYLA, à part.
Mieux vaudrait que les dieux m'eussent fait pendre, que de me donner un maître tel que toi.
EUCLION.
Cette drôlesse marmotte tout bas. Certes, je t'arracherai les yeux pour t'empêcher de m'épier continuellement, scélérate ! Éloigne-toi. Encore. Encore. Encore. Holà ! reste-là. Si tu t'écartes de cette place d'un travers de doigt ou de la largeur de mon ongle, si tu regardes en arrière, avant que je te le permette, je te fais mettre en croix pour t'apprendre à vivre. (à part) Je n'ai jamais vu de plus méchante bête que cette vieille. Je crains bien qu'elle ne me joue quelque mauvais tour au moment où je m'y attendrai le moins. Si elle flairait mon or, et découvrait la cachette ? c'est qu'elle a des yeux jusque derrière la tête, la coquine. Maintenant, je vais voir si mon or est bien comme je l'ai mis. Ah ! qu'il me cause d'inquiétudes et de peines.
(Il sort.)
STAPHYLA, seule.
Par Castor ! je ne peux deviner quel sort (12) on a jeté sur mon maître, ou quel vertige l'a pris. Qu'est-ce qu'il a donc à me chasser dix fois par jour de la maison ? On ne sait, vraiment, quelle fièvre le travaille. Toute la nuit il fait le guet ; tout le jour il reste chez lui sans remuer, comme un cul-de-jatte de cordonnier. Mais moi, que devenir ? comment cacher le déshonneur de ma jeune maîtresse ? Elle approche de son terme. Je n'ai pas d'autre parti à prendre, que de faire de mon corps un grand I (13), en me mettant une corde au cou.
Acte I, scène II
EUCLION, STAPHYLA.
EUCLION, à part.
Je sors à présent, l'esprit plus dégagé. Je me suis assuré là dedans que tout est bien en place. (A Staphyla) Rentre maintenant, et garde la maison.
STAPHYLA, ironiquement
Oui, garder la maison ; est-ce de crainte qu'on n'emporte les murs ? car, chez nous, il n'y a pas d'autre coup à faire pour les voleurs : la maison est toute pleine de rien et de toiles d'araignées (14).
EUCLION.
C'est étonnant, n'est-ce pas, que Jupiter ne m'ait pas donné, pour te faire plaisir, les biens du roi Philippe ou ceux du roi Darius (15), vieille sorcière ! Je veux qu'on garde les toiles d'araignées, moi. Eh bien, oui, je suis pauvre. Je me résigne ; ce que les dieux m'envoient, je le prends en patience. Rentre, et ferme la porte. Je ne tarderai pas à revenir. Ne laisse entrer personne ; prends-y garde. Éteins le feu, de peur qu'on n'en demande ; on n'aura plus de prétexte pour en venir chercher. S'il reste allumé, je t'étoufferai à l'instant. Dis à ceux qui demanderaient de l'eau, qu'elle s'est enfuie. Les voisins empruntent toujours quelque ustensile, comme cela ; c'est un couteau, une hache, un pilon, un mortier. Tu diras que les voleurs nous ont tout pris. Enfin je veux qu'en mon absence personne ne s'introduise ; je t'en avertis. Fût-ce la Bonne-Fortune qui se présentât, qu'elle reste à la porte.
STAPHYLA.
Par Pollux ! elle n'a garde d'entrer chez nous. On ne l'a jamais vue s'en approcher.
EUCLION.
Tais-toi, et rentre.
STAPHYLA.
Je me tais, et je rentre.
EUCLION.
Ferme la porte aux deux verrous, entends-tu ? je serai ici dans un moment. (Staphyla sort.) Je suis désolé d'être obligé de sortir. Mais, hélas ! il le faut. Je sais ce que je fais (16). Le président de la Curie a annoncé une distribution d'argent. Si je n'y vais pas pour recevoir ma part, aussitôt tout le monde se doutera que j'ai de l'or chez moi ; car il n'est pas vraisemblable qu'un pauvre homme dédaigne un didrachme, et ne se donne pas la peine d'aller le recevoir. Et déjà, malgré mon soin à cacher ce secret, on dirait que tout le monde le connaît. On me salue plus gracieusement qu'autrefois ; on m'accoste, on entre en conversation, on me serre la main ; chacun me demande de mes nouvelles, comment vont les affaires ? .... Faisons cette course, et puis je reviendrai le plus tôt possible à la maison.
(Il sort.)
Acte II, Scène I.
EUNOMIE, MÉGADORE.
EUNOMIE.
Crois, mon frère, que je te parle par amitié pour toi et dans ton intérêt, comme une bonne soeur. Je sais bien qu'on nous reproche d'être ennuyeuses (17), nous autres femmes. On dit que nous sommes bavardes, on a raison (18); on assure même qu'il ne s'est jamais trouvé, en aucun siècle, une seule femme muette. Quoi qu'il en soit, considère, mon frère, que nous n'avons pas de plus proche parent, toi que moi, moi que toi, et que nous devons par conséquent nous aider l'un l'autre de nos conseils et de nos bons avis. Ce serait une discrétion, une timidité mal entendues, que de nous abstenir de pareilles communications entre nous. Je t'ai donc fait sortir pour t'entretenir sans témoin de ce qui intéresse ta fortune.
MÉGADORE.
Excellente femme ! touche là.
EUNOMIE, regardant autour d'elle
A qui parles-tu ? où est cette excellente femme ?
MÉGADORE.
C'est toi-même.
EUNOMIE
Vraiment ?
MÉGADORE.
Si tu dis le contraire, je ne te démentirai pas.
EUNOMIE.
Un homme tel que toi doit dire la vérité. Il n'y a point d'excellente femme : elles ne diffèrent toutes que par les degrés de méchanceté.
MÉGADORE.
Je suis du même sentiment ; et certes, ma soeur, je ne veux pas te contrarier sur ce point. Que me veux-tu ?
EUNOMIE.
Prête-moi attention (19), je te prie.
MÉGADORE.
A ton service ; dispose de moi, ordonne.
EUNOMIE.
J'ai voulu te donner un conseil très utile.
MÉGADORE.
Je te reconnais là, ma soeur.
EUNOMIE.
C'est mon désir.
MÉGADORE.
De quoi s'agit-il ?
EUNOMIE.
Je veux que tu te maries.
MÉGADORE.
Aie ! aie ! je suis mort !
EUNOMIE.
Qu'as-tu donc ?
MÉGADORE.
Ce sont des pierres que tes paroles ; elles fendent la tête (20) à ton pauvre frère.
EUNOMIE.
Allons, suis les conseils de ta soeur.
MÉGADORE.
Nous verrons.
EUNOMIE.
C'est un parti sage.
MÉGADORE.
Oui, de me pendre plutôt que de me marier. Cependant j'y consentirai à une condition : demain époux, après demain veuf. A cette condition-là, présente-moi la femme qu'il te plaira ; prépare la noce.
EUNOMIE.
Elle t'apporterait une très riche dot. C'est une femme déjà mûre, entre deux âges. Si tu m'y autorises, mon frère, je la demanderai pour toi.
MÉGADORE.
Me permets-tu de te faire une question ?
EUNOMIE.
Tout ce que tu voudras.
MÉGADORE.
Quand un homme est sur le déclin, et qu'il épouse une femme entre deux âges, si par hasard ces deux vieilles gens donnent la vie à un fils, cet enfant n'est-il pas assuré d'avance de porter le nom de Postume ? Mais je veux t'épargner le soin que tu prends. Grâce à la bonté des dieux et à la prudence de nos ancêtres, j'ai assez de biens. Je n'arme pas vos femmes de haut parage (21), avec leurs dots magnifiques, et leur orgueil, et leurs criailleries, et leurs airs hautains, et leurs chars d'ivoire, et leurs robes de pourpre ; c'est une ruine, un esclavage pour le mari.
EUNOMIE.
Dis-moi donc quelle est la femme que tu veux épouser ?
MÉGADORE.
Volontiers. Connais-tu le vieil Euclion, ce pauvre homme notre voisin ?
EUNOMIE.
Oui ; un brave homme, ma foi.
MÉGADORE.
Je désire qu'il me donne sa fille. Point de discours superflus, ma soeur ; je sais ce que tu vas me dire : qu'elle est pauvre. Sa pauvreté me plaît.
EUNOMIE.
Les dieux rendent ce dessein prospère !
MÉGADORE.
Je l'espère ainsi.
EUNOMIE.
Je puis me retirer ?
MÉGADORE.
Adieu.
EUNOMIE.
Adieu, mon frère. (Elle sort.)
MÉGADORE.
Voyons si Euclion est chez lui. Il était sorti ; le voici justement qui rentre.
Acte II, Scène II.
EUCLION, MÉGADORE.
EUCLION.
Je prévoyais, en sortant, que je ferais une course inutile, et il m'en coûtait de m'absenter. Aucun des hommes de la curie (22) n'est venu, non plus que le président (23), qui devait distribuer l'argent. Hâtons-nous de rentrer ; car, pendant que je suis ici, mon âme est à la maison (24).
MÉGADORE.
Bonjour, Euclion ; le ciel te tienne toujours en joie.
EUCLION.
Et toi de même, Mégadore.
MÉGADORE.
Comment te portes-tu ? Cela va-t-il comme tu veux ?
EUCLION.
Les riches ne viennent pas parler d'un air aimable aux pauvres sans quelque bonne raison. Il sait que j'ai de l'or ; c'est pour cela qu'il me salue si gracieusement.
MÉGADORE.
Réponds-moi : te portes-tu bien
EUCLION.
Ah ! pas trop bien du côté de l'argent.
MÉGADORE.
Par Pollux ! si tu as une âme raisonnable, tu as ce qu'il faut pour être heureux.
EUCLION, à part.
Oui, la vieille lui a fait connaître mon trésor. La chose est sûre ; c'est clair. Ah ! je te couperai la langue et t'arracherai les yeux.
MÉGADORE.
Pourquoi parles-tu là tout seul ?
EUCLION.
Je me plains de ma misère. J'ai une fille déjà grande, mais sans dot, partant point mariable. Qui est-ce qui voudrait l'épouser ?
MÉGADORE.
Ne dis pas cela, Euclion. Il ne faut pas désespérer on t'aidera. Je veux t'être utile ; as-tu besoin de quelque chose ? tu n'as qu'à parler.
EUCLION, à part.
Ses offres ne sont qu'un appât. Il convoite mon or, il veut le dévorer. D'une main il tient une pierre, tandis que de l'autre il me montre du pain. Je ne me fie pas à un riche prodigue de paroles flatteuses envers un pauvre. Partout où il met la main obligeamment, il porte quelque dommage. Nous connaissons ces polypes, qu'on ne peut plus arracher, une fois qu'ils se sont pris quelque part.
MÉGADORE.
Écoute-moi un moment, Euclion ; je veux te dire deux mots sur une affaire qui t'intéresse comme moi.
EUCLION.
Pauvre Euclion ! ton or est pillé (25). On veut composer avec toi, c'est sûr. Mais courons voir au plus tôt.
MÉGADORE.
Où vas-tu ?
EUCLION, s'en allant.
Je reviens dans l'instant. J'ai affaire à la maison.
(Il sort.)
MÉGADORE, seul.
Quand je lui demanderai sa fille en mariage, sans doute il croira que je me moque de lui. II n'y a pas de mortel plus pauvre et qui vive plus pauvrement (26).
EUCLION, à part.
Les dieux me protègent, elle est sauvée. Sauvé est ce qui n'est pas perdu (27). J'ai eu une belle peur, avant d'avoir vu là dedans ; j'étais plus mort que vif. (À Mégadore) Me voici revenu, Mégadore ; je suis à toi.
MÉGADORE.
Bien obligé. Maintenant, aie la complaisance de répondre à mes questions.
EUCLION.
Oui, pourvu que tu ne me demandes pas des choses qu'il ne me plaise pas de te dire.
MÉGADORE.
Que penses-tu de ma naissance ?
EUCLION.
Bonne.
MÉGADORE.
Et de ma réputation (28) ?
EUCLION.
Bonne.
MÉGADORE.
Et de ma conduite ?
EUCLION.
Sage et sans reproche.
MÉGADORE.
Sais-tu mon âge ?
EUCLION.
Il est grand, comme ta fortune.
MÉGADORE.
Et moi, Euclion, je t'ai toujours tenu pour un honnête citoyen, et je te tiens pour tel encore.
EUCLION, à part.
Il a eu vent de mon or. (Haut) Qu'est-ce que tu me veux ?
MÉGADORE.
Puisque nous nous connaissons réciproquement (29) je veux (daignent les dieux bénir ce dessein et pour toi, et pour ta fille, et pour moi !) devenir ton gendre ; y consens-tu ?
EUCLION.
Ah ! Mégadore, c'est une chose indigne de ton caractère, que de te moquer d'un pauvre homme, qui n'a jamais offensé ni toi, ni les tiens. Jamais, ni par mes discours ni par mes actions, je n'ai mérité que tu te comportasses ainsi envers moi.
MÉGADORE.
Par Pollux ! je ne me moque pas de toi, je n'en ai pas l'intention : cela ne me paraîtrait pas du tout convenable.
EUCLION.
Pourquoi donc me demander ma fille en mariage ?
MÉGAD0RE.
Pour faire ton bonheur et celui de ta famille, et pour vous devoir le mien.
EUCLION.
Je réfléchis, Mégadore, que tu es riche et puissant, que je suis pauvre et très pauvre. Si je deviens ton beau-père, nous aurons attelé ensemble le boeuf et l'âne : je serai l'ânon, incapable de porter le même faix que toi, et je tomberai harassé dans la boue, et le boeuf ne nie regardera pas plus que si je n'existais pas. Il me traitera avec hauteur, et mes pareils se moqueront de moi. Plus d'étable où me retirer, s'il survient un divorce ; les ânes de me déchirer à belles dents, les boeufs de me chasser à coups de cornes. Il y a donc trop de danger pour moi à quitter les ânes pour passer chez les boeufs.
MÉGADORE.
En s'alliant à d'honnêtes gens, on ne peut que gagner. Accepte, crois-moi, le parti que je te propose, et accorde-moi ta fille (30).
EUCLION.
Mais je n'ai pas de dot à lui donner.
MÉGADORE.
On s'en passera. Pourvu qu'elle soit sage, elle est assez bien dotée.
EUCLION.
Je te le dis, afin que tu ne t'imagines pas que j'aie trouvé des trésors.
MÉGADORE.
Je le sais ; tu n'as pas besoin de me le dire. Consens.
EUCLION.
Soit. (Il entend des coups de pioche Mais, ô Jupiter ! ne m'assassine-t-on pas ?
MÉGADORE.
Qu'est-ce que tu as ?
EUCLION.
N'entends-je pas un bruit de fer ? (il part.)
MÉGADORE.
Oui, je fais travailler à mon jardin. Eh bien ! qu'est-il devenu ? il s'en va sans me donner une réponse positive. II ne veut pas de moi, parce que je le recherche. Voila bien comme sont les hommes. Qu'un riche fasse les avances pour lier amitié avec un pauvre, le pauvre a peur de s'approcher, et sa timidité lui fait manquer une bonne occasion. Il la regrette ensuite, quand elle est passée ; mais il est trop tard.
(Euclion revient.)
EUCLION, à part.
Si je ne te fais pas arracher la langue du fin fond du gosier, vieille coquine, je t'autorise bien à me faire châtrer (31) sans délai.
MÉGADORE.
Je m'aperçois, Euclion, que, sans égard pour mon âge, tu me prends pour un homme dont on peut s'amuser (32). Tu as tort.
EUCLION.
Point du tout, Mégadore. Et quand je le voudrais, cela m'irait bien !
MÉGADORE.
Enfin m'accordes-tu ta fille ?
EUCLION.
Aux conditions et avec la dot que j'ai dit ?
MÉGADORE.
Oui. Me l'accordes-tu ?
EUCLION.
Je te l'accorde.
MÉGADORE.
Que les dieux nous donnent bon succès !
EUCLION.
Ainsi le veuillent-ils ! Mais souviens-toi de nos conventions : ma fille n'apporte point de dot.
MÉGADORE.
C'est dit.
EUCLION.
C'est que je connais les chicanes que vous avez coutume de faire, vous autres. Conventions faites sont nulles, et ce qui n'était pas convenu est convenu, selon qu'il vous plaît.
MÉGADORE.
Il n'y aura point de difficultés entre nous. Mais qu'est-ce qui empêche (33) de faire la noce aujourd'hui même ?
EUCLION.
Rien, ma foi !
MÉGADORE.
Je vais ordonner les apprêts. Tu n'as rien à me dire ?
EUCLION.
Hâte-toi seulement.
MÉGADORE.
Tu seras obéi. Adieu. Holà ! Strobile, suis-moi promptement au marché.
(II sort.)
EUCLION, seul.
Il est parti. Dieux immortels ! voyez le pouvoir de l'or ! Oh ! je le pense bien, il a ouï dire que j'avais un trésor ; il le convoite : c'est là le motif de son opiniâtreté à rechercher mon alliance.
Acte II, Scène III.
EUCLION, STAPHYLA.
EUCLION.
Où es-tu, bavarde, qui vas dire à tous les voisins, que je dois doter ma fille ? Hé ! Staphyla ; viendras-tu est-ce que tu ne m'entends pas ? (Staphyla vient.) Dépêche-toi de nettoyer le peu que j'ai de vaisselle sacrée (34). J'ai fiancé ma fille, et elle sera mariée aujourd'hui.
STAPHYLA.
Les dieux bénissent ton dessein ! Mais, ma foi, cela ne se peut pas ; on n'a pas le temps de se retourner.
EUCLION.
Pas de raisons : va-t-en ; et que tout soit prêt, quand je reviendrai du Forum. Ferme bien la porte. Je serai ici tout à l'heure. (II sort.)
STAPHYLA, seule.
Que faire ? encore un moment, et nous sommes perdues, ma jeune maîtresse et moi. Son terme approche ; son déshonneur va se découvrir. Ce malheureux secret ne peut plus désormais se cacher. Rentrons, pour que les ordres du maître soient exécutés quand il reviendra. Par Castor ! je crains d'avoir aujourd'hui une coupe (35) bien amère à avaler.
(Elle sort.)
Acte II, Scène IV.
STROBILE, CONGRION, ANTHRAX.
STROBILE.
Mon maître vient d'acheter des provisions, et de louer des cuisiniers (36) et des joueuses de flûte (37) sur la place, et il m'a chargé de partager en deux toutes ses emplettes.
CONGRION.
Je te le déclare, tu ne me fendras pas par le milieu ; entends-tu ? Si tu veux m'envoyer quelque part tout entier, je suis à ton service.
ANTHRAX.
Voyez, qu'il est timoré, ce beau mignon de place ! Si l'on voulait de toi, tu ne te laisserais pas fendre ? n'est-ce pas ?
CONGRION.
Ce n'est pas cela, Anthrax ; je ne disais pas ce que tu me fais dire.
STROBILE.
Mais songeons aux noces de mon maître. C'est pour aujourd'hui.
CONGRION.
Quelle est la fille qu'il épouse ?
STROBILE.
Celle du voisin Euclion. Il m'ordonne de donner au beau-père la moitié des provisions, avec un cuisinier et une joueuse de flûte.
CONGRION.
Ainsi moitié là (Montrant la maison d'Euclion), et moitié chez vous.
STROBILE.
Comme tu dis.
CONGRION.
Est-ce que le vieillard ne pouvait pas faire les frais d'un festin, pour la noce de sa fille ?
STROBILE.
Bah !
CONGRION.
Qu'est-ce qui l'en empêche ?
STROBILE.
Ce qui l'en empêche ? tu le demandes ? On tirerait plutôt de l'huile d'un mur.
CONGRION.
Oui-dà ? Vraiment ?
STROBILE.
Juge-s-en toi-même. Il crie au secours, il invoque les dieux et les hommes, et dit que son bien est perdu, qu'il est un homme ruiné, s'il voit la fumée sortir du toit de sa masure. Quand il va se coucher, il s'attache une bourse devant la bouche.
CONGRION.
Pourquoi ?
STROBILE.
Pour ne pas perdre de son souffle en dormant.
CONGRION.
S'en met-il une aussi à la bouche de derrière, pour conserver son souffle pendant le sommeil ?
STROBILE.
Tu dois m'en croire, comme il est juste que je te croie.
CONGRION.
Ah ! je te crois, vraiment.
STROBILE.
Encore un autre tour (38). Quand il se baigne, il pleure l'eau qu'il répand.
CONGRION.
Crois-tu que, si nous lui demandions un talent pour acheter notre liberté, il nous le donnerait ?
STROBILE.
Quand tu lui demanderais la famine, il ne te la prêterait pas. L'autre jour, le barbier lui avait coupé les ongles ; il en ramassa les rognures, et les recueillit toutes.
CONGRION.
Voilà, certainement, un ladre des plus ladres. Comment ! il est si mesquin et si avare ?
STROBILE.
Un milan lui enleva un morceau de viande : notre Homme court tout éploré au préteur ; il remplit tout de ses cris, de ses lamentations, et demande qu'on lance contre le milan un ordre de comparaître. J'aurais mille traits de la sorte à raconter, si nous avions le temps. Mais lequel de vous deux est le plus expéditif ? Dis.
CONGRION.
Moi, comme le plus habile sans comparaison.
STROBILE.
Je parle d'un cuisinier, et non pas d'un voleur.
CONGRION.
C’est bien ce que j'entends.
STROBILE, à Anthrax.
Et toi ? Parle.
ANTHRAX, dans l'attitude d'un homme résolu.
Tu vois qui je suis.
CONGRION.
C'est un cuisinier nondinaire (39) ; il n'a d'emploi qu'une fois en neuf jours.
ANTHRAX.
C'est bien à toi de me mépriser, l'ami, dont le nom s'écrit en six lettres. Voleur !
CONGRION.
Voleur toi-même, triple pendard.
STROBILE.
Silence. Voyons ; le plus gras des deux agneaux...
CONGRION.
Oui !
STROBILE.
Prends-le, Congrion, et va dans cette maison (Celle d'Euclion). Vous (à une partie des gens qui portent les provisions), suivez-le. Vous autres, venez chez nous.
ANTHRAX.
Ah ! le partage n'est pas juste. Tu leur donnes l'agneau le plus gras.
STROBILE.
Eh bien ! tu auras la plus grasse des deux joueuses de flûte. Phrygia, tu iras avec lui (Montrant Congrion) ; et toi, Éleusie, viens à la maison.
CONGRION.
Perfide Strobile ! tu me relègues chez ce vieil avare. Quand j'aurai besoin de quelque chose, il faudra m'égosiller avant qu'on me le donne.
STROBILE.
C'est bêtise et bien perdu que d'obliger un ingrat.
CONGRION.
Comment ?
STROBILE.
Tu le demandes ? D'abord, là, tu n'auras pas de bruit. Et si tu veux quelque ustensile, apporte-le avec toi, pour ne pas te fatiguer inutilement à le demander. A la maison, beaucoup de monde, beaucoup de fracas, un grand mobilier, de l'or, des tapis, de l'argenterie. S'il vient à manquer quelque chose (et je sais que tu es incapable de toucher à ce qui ne se trouve pas à ta portée, on dira : Ce sont les cuisiniers qui l'ont pris. Qu'on les saisisse ; qu'ils soient liés et fustigés, et qu'on les enferme clans le souterrain. -- Mais là, tu n'as rien de semblable à craindre ; car il n'y a rien à dérober. Allons, suis-moi.
CONGRION.
J'y vais.
ACTE II, Scène V.
STROBILE, STAPHYLA, CONGRION.
STROBILE.
Holà ! Staphyla, viens nous ouvrir la ponte.
STAPHYLA.
Qui m'appelle ?
STROBILE.
C'est Strobile.
STAPHYLA.
Que veux-tu ?
STROBILE.
Voici des cuisiniers, une joueuse de flûte, et des provisions pour la noce. C'est Mégadore qui les envoie à Euclion.
STAPHYLA.
Est-ce que ce sont les noces de Cérès, que vous allez faire, Strobile ?
STROBILE.
Pourquoi ?
STAPHYLA.
Je ne vois pas de vin (40).
STROBILE.
On vous en apportera, quand le maître (41) sera de retour.
STAPHYLA.
Nous n'avons pas de bois.
CONGRION.
Mais vous avez des boiseries.
STAPHYLA.
Oui, certainement.
CONGRION.
Vous avez donc du bois ? il n'y a pas besoin d'en emprunter.
STAPHYLA.
Oui-dà, coquin, dont Vulcain, ton patron, ne peut purifier l'âme, prétends-tu pour ce souper ou pour le prix de tes soins qu'on brûle la maison ?
CONGRION.
Point du tout.
STROBILE, à Staphyla.
Fais-les entrer.
STAPHYLA.
Suivez-moi.
(Ils entrent chez Euclion.)
Acte II, Scène VI.
PYTHODICUS, seul, sortant de chez Mégadore.
Travaillez, tandis que je surveillerai les cuisiniers. Certes, j'ai fort affaire de les contenir. II n'y aurait qu'un moyen : ce serait qu'ils fissent la cuisine dans le souterrain (42) ; nous monterions ensuite le souper dans des paniers. Mais s'ils mangeaient là-bas ce qu'ils apprêtent ? on ferait jeûne dans les hautes régions et bombance dans les demeures sombres. Je m'amuse à babiller, comme si je n'avais pas d'occupation, et nous avons chez nous l'armée des Rapacides.
(Il sort.)
Acte III, Scène VII.
EUCLION, CONGRION.
EUCLION, seul.
J'ai voulu faire un effort, et me régaler pour la noce de ma fille. Je vais au marché ; je demande. Combien le poisson ? trop cher. L'agneau ? trop cher. Le boeuf ? trop cher. Veau, marée, charcuterie, tout est hors de prix. Impossible d'en approcher ; d'autant plus que je n'avais pas d'argent. La colère me prend, et je m'en vais, n'ayant pas le moyen d'acheter. Ils ont été ainsi bien attrapés, tous ces coquins-là. Et puis, dans le chemin, j'ai fait réflexion : quand on est prodigue les jours de fête, on manque du nécessaire les autres jours ; voilà ce que c'est que de ne pas épargner. C'est ainsi que la prudence a parlé à mon esprit et à mon estomac ; j'ai fait entendre raison à la sensualité, et nous ferons la noce le plus économiquement possible. J'ai acheté ce peu d'encens et ces couronnes de fleurs ; nous les offrirons au dieu Lare, dans notre foyer, pour qu'il rende le mariage fortuné. Mais que vois-je ? ma porte est ouverte ! Quel vacarme dans la maison ! Malheureux ! est-ce qu'on me vole ?
CONGRION, de l'intérieur de la maison.
Va demander tout de suite, chez le voisin, une plus grande marmite. Celle-ci est trop petite pour ce que je veux faire.
EUCLION.
Hélas ! on m'assassine. On me ravit mon or, on cherche la marmite. Je suis mort, si je ne cours en toute hâte. Apollon, je t'en conjure, viens à mon secours. Perce de tes traits ces voleurs de trésors : tu m'as déjà défendu en semblable péril. Mais je tarde trop. Courons, avant qu'on m'ait égorgé.
(Il entre chez lui.)
Acte II , Scène VIII.
ANTHRAX, sortant de la maison de Mégadore.
Dromon, écaille les poissons; toi, Machérion, désosse-moi au plus vite (44) le congre et la murène (43): je vais emprunter à Congrion, ici à côté, un moule à cuire le pain (45). Toi, si tu n'es pas un sot (46), tu me plumeras ce poulet plus net qu'un danseur épilé (47). Mais quelle est cette clameur, qui se fait entendre chez le voisin ? Sans doute les cuisiniers auront fait un plat de leur métier. Enfuyons-nous dans la maison. Je crains qu'il ne nous arrive aussi pareille scène.
(Il rentre.)
Acte III, Scène I.
CONGRI0N, sortant de chez Euclion.
Chers citoyens, habitants de cette ville et des environs, tous tant que vous êtes, domiciliés ou voyageurs, place ! Que je fuie ! Laissez-moi tous les passages libres. Non, jamais, je ne vins faire la cuisine chez des enragés comme cet enragé-là (48). Mes aides et moi nous sommes tout moulus de coups de bâton. Mon corps n'est que douleur. Je suis mort. Maudit vieillard, qui fait ainsi de moi son gymnase ! Jamais on ne fournit le bois plus libéralement (49). Aussi ne nous a-t-il chassés de la maison, qu'en nous en chargeant tous de la belle manière. Ah ! ciel, je suis perdu ! Malheureux ! II ouvre, le voilà, il nous poursuit. Je sais ce que j'ai à faire ; il me l'a enseigné lui-même.
Acte III, Scène I.
CONGRI0N, sortant de chez Euclion.
Chers citoyens, habitants de cette ville et des environs, tous tant que vous êtes, domiciliés ou voyageurs, place ! Que je fuie ! Laissez-moi tous les passages libres. Non, jamais, je ne vins faire la cuisine chez des enragés comme cet enragé-là. Mes aides et moi nous sommes tout moulus de coups de bâton. Mon corps n'est que douleur. Je suis mort. Maudit vieillard, qui fait ainsi de moi son gymnase ! Jamais on ne fournit le bois plus libéralement. Aussi ne nous a-t-il chassés de la maison, qu'en nous en chargeant tous de la belle manière. Ah ! ciel, je suis perdu ! Malheureux ! II ouvre, le voilà, il nous poursuit. Je sais ce que j'ai à faire ; il me l'a enseigné lui-même.
Acte III, Scène II.
EUCLION, CONGRION.
EUCLION.
Viens ici. Où t'enfuis-tu ? Arrêtez, arrêtez !
CONGRION.
Qu'est-ce que tu as à crier, butor ?
EUCLION.
Je vais te dénoncer aux triumvirs (50).
CONGRION.
Pourquoi ?
EUCLION.
Parce que tu es armé d'un couteau (51).
CONGRION.
C'est l'arme d'un cuisinier.
EUCLION.
Pourquoi m'en as-tu menacé ?
CONGRION.
Je n'ai eu qu'un tort ; c'est de ne t'avoir pas crevé le ventre.
EUCLION.
Il n'y a pas de plus grand scélérat que toi sur la terre, personne à qui je fisse du mal de plus grand coeur et avec plus de joie.
CONGRION.
Par Pollux ! tu n'as pas besoin de le dire ; tes actions le prouvent. J'ai mon pauvre corps plus rompu par tes coups, que n'est un baladin mignon. Mais de quel droit nous frappes-tu, vilain mendiant ? qu'est-ce que tu as ?
EUCLION.
Interroge-moi. Apparemment je ne t'en ai pas donné assez. Laisse un peu. (Il fait mine de le frapper.)
CONGRION.
Par Hercule ! ce sera malheur à toi, ou cette tête aura perdu le sentiment (52).
EUCLION.
Je ne sais pas pour l'avenir ; quant à présent, elle ne l'a pas perdu. Mais qu'est-ce que tu avais à faire chez moi, en mois absence, sans mon ordre ? Je veux le savoir.
CONGRION.
Cesse donc de parler. Nous sommes venus à cause de la noce faire la cuisine.
EUCLION.
Eh ! par la mort ! que t'importe qu'on mange cuit ou cru chez moi ? Es-tu mon tuteur ?
CONGRION.
Veux-tu nous laisser faire le souper ici ? Oui ou non ? dis-le.
EUCLION.
Veux-tu me dire si ma maison sera en sûreté ? dis-le.
CONGRION.
Que je sois aussi sûr de ne rien perdre de ce que j'ai apporté, je serai content. Est-ce que je veux te prendre quelque chose ?
EUCLION, ironiquement.
Oui, on vous connaît. Tu ne nous apprends rien.
CONGRION.
Quelle raison as-tu de nous empêcher de faire ici le souper ? Qu'avons-nous fait, qu'avons-nous dit pour te fâcher ?
EUCLION.
Tu le demandes, scélérat, quand vous vous introduisez dans tous les coins les plus secrets de ma maison ! Si tu avais été occupé de ton ouvrage auprès du foyer, tu n'aurais pas la tête fêlée. Tu n'as que ce que tu mérites. Tiens-toi pour averti que, si tu approches de cette porte sans ma permission, tu deviendras, de mon fait, le plus malheureux des mortels. Tu m'as bien entendu ? Où t'en vas-tu ? Reviens. (Il rentre chez lui.)
CONGRION, seul.
Par ma protectrice (53), Laverne (54) si tu ne me rends mes ustensiles, je ferai scandale à ta porte (55). Que faire à présent ? O dieux ! que je suis venu ici sous de mauvais auspices ! On me paie un didrachme ; j'en dépenserai davantage pour le médecin (56).
Acte III, Scène III.
EUCLION, CONGRION.
EUCLION, tenant sa marmite.
Désormais, partout où j'irai, cela ne me quittera plus ; je le porterai toujours avec moi. Je ne veux plus l'exposer à de si grands périls. (A Congrion et aux autres) Entrez maintenant tous, si vous voulez, cuisiniers, joueuses de flûte. Amène, si bon te semble, une troupe d'esclaves (57). Faites, remuez, cuisinez, tant qu'il vous plaira.
CONGRION.
Il est temps, à présent que j'ai la tête pleine de trous par les coups de bâton !
EUCLION.
Allons, rentre. On te paie pour travailler, et non pas pour discourir.
CONGRION.
Toi, vieillard, tu me paieras pour m'avoir battu. On m'a loué pour faire la cuisine, et non pour qu'on me batte.
EUCLION.
Porte ta plainte aux juges, et cesse de m'ennuyer. Allons, qu'on apprête le souper ; ou va-t'en te faire pendre !
CONGRION.
Vas-y toi-même.
(Les cuisiniers sortent.)
Acte III, Scène IV.
EUCLION, seul.
Il est parti. Dieux immortels ! quelle témérité a un pauvre, de se mettre en relation d'amitié ou d'intérêt avec un riche ! Voyez comme Mégadore emploie tous les moyens pour me surprendre, malheureux que je suis ! Sous prétexte de m'envoyer obligeamment des cuisiniers, il m'envoie des voleurs pour me ravir ce cher trésor (58). Et le coq de la vieille, leur digne complice, n'a-t-il pas failli me perdre ? Il s'est mis à gratter autour de l'endroit où la marmite était cachée, et de ci, et de là. Soudain la colère me transporte ; je saisis un bâton, et je tue le voleur pris en flagrant délit. Par Pollux ! je crois que les cuisiniers lui avaient graissé la patte pour me trahir. Mais je leur ai retiré l'arme de la main. Bref, la guerre a fini par la mort du Gaulois (59) emplumé. - Voici Mégadore, mon gendre, qui revient du Forum. Je ne peux plus me dispenser à présent de m'arrêter, quand je le rencontre, et de causer avec lui.
Acte III, Scène V.
MÉGADORE, EUCLION.
MÉGADORE, sans apercevoir Euclion.
J'ai fait part à plusieurs amis de mon projet de mariage. Ils disent tous du bien de la fille d'Euclion ; ils m'approuvent fort : C'est, disent-ils, une idée très sage. En effet, si tous les riches en usaient comme moi, et prenaient sans dot les filles des citoyens pauvres, il y aurait dans l'état plus d'accord (60), nous exciterions moins de haine, et les femmes seraient plus contenues par la crainte du châtiment, et nous mettraient moins en dépense. Il en résulterait un grand bien pour la majeure partie du peuple. II n'y aurait qu'un petit nombre d'opposants : ce seraient les avares, dont l'insatiable cupidité brave toutes les puissances, et ne connaît ni loi ni mesure. Je les entends déjà : A qui mariera-t-on les filles dotées, si l'on établit un tel usage en faveur des pauvres ? Qu'elles épousent qui elles voudront, pourvu qu'elles n'apportent point de dot avec elles. S'il en était ainsi, elles s'efforceraient de remplacer la dot par de bonnes qualités ; elles vaudraient mieux. On verrait les mulets, qui coûtent plus cher aujourd'hui que les chevaux, tomber à plus bas prix que les bidets gaulois.
EUCLION, à part.
Par tous les dieux ! c'est plaisir de l'entendre. Voilà ce qui s'appelle parler. Qu'il entend bien l'économie !
MÉGADORE.
Une femme ne viendrait pas vous dire : Ma dot a plus que doublé tes biens ; il faut que tu me donnes de la pourpre et des bijoux, des femmes, des mulets, des cochers, des laquais pour me suivre ; des valets pour mes commissions, des chars pour mes courses.
EUCLION, à part.
Comme il connaît bien les habitudes de nos fières matrones ! Si l'on m'en croyait, on le nommerait préfet des moeurs (61) pour les femmes.
MÉGADORE.
A présent il n'y a pas de maison de ville où l'on ne trouve plus de chariots (62), qu'il n'y en a dans celles des champs. Mais ce train est fort modeste encore, en comparaison des autres dépenses. Vous avez le foulon (63), le brodeur, le bijoutier, le lainier, toutes sortes de marchands, le fabricant de bordures pailletées, le faiseur de tuniques intérieures, les teinturiers en couleur de feu, en violet, en jaune de cire, les tailleurs de robes à manches, les parfumeurs de chaussures, les revendeurs, les lingers, les cordonniers de toute espèce pour les souliers de ville, pour les souliers de table, pour les souliers fleur de mauve. (64) Il faut donner aux dégraisseurs, il faut donner aux raccommodeurs, il faut donner aux faiseurs de gorgerettes, aux couturiers. Vous croyez en être quitte ; d'autres leur succèdent (65). Nouvelle légion de demandeurs assiégeant votre porte ; ce sont des tisserands, des brodeurs de robes, des tabletiers. Vous les payez. Pour le coup vous êtes délivrés. Viennent les teinturiers en safran, ou quelque autre engeance maudite, qui ne cesse de demander.
EUCLION, à part.
J'irais l'embrasser, si je ne craignais d'interrompre cette excellente censure des femmes. Il vaut mieux l'écouter.
MÉGADORE.
Quand on a satisfait tous ces fournisseurs de colifichets, arrive le terme de la contribution pour la guerre. Il faut payer. On va chez son banquier, on compte avec lui. Le soldat se morfond à vous attendre, dans l'espoir de toucher son argent (66). Mais, tout compte fait, il se trouve que vous êtes débiteur de votre banquier. On renvoie le soldat à un autre jour, avec des promesses. Et je ne dis pas encore tous les ennuis, toutes les folles dépenses qui accompagnent les grandes dots. Une femme qui n'apporte rien, est soumise à son mari ; mais une épouse richement dotée, c'est un fléau, une désolation. Eh ! voici le beau-père à sa porte. Bonjour, Euclion.
Acte III, Scène VI.
EUCLION, MÉGADORE.
EUCLION.
Je me délectais à savourer ta morale.
MÉGADORE.
Oui-dà ! tu m'écoutais ?
EUCLION.
Je n'ai pas perdu une parole.
MÉGADORE.
Mais il me semble que tu ferais bien d'être un peu mieux vêtu pour la noce de ta fille.
EUCLION.
Chacun se pare selon sa fortune, et fait figure selon ses moyens. Ceux qui ont de quoi doivent soutenir leur rang. Mais chez moi, Mégadore, et chez tous les pauvres comme moi, il n'y a pas plus d'aisance qu'on ne croit.
MÉGADORE.
Ne te fais pas si pauvre ; et veuillent les dieux augmenter de plus en plus le bien que tu possèdes
EUCLION, à part.
Lie bien que tu possèdes ! ce mot ne me plaît pas. II sait ce que j'ai, comme moi-même. La vieille m'a trahi.
MÉGADORE, à Euclion, qui s'est détourné.
Pourquoi donc te séparer de notre sénat (67) ?
EUCLION.
Je m'apprêtais à te faire des reproches. Tu en mérites.
MÉGADORE.
Et pourquoi
EUCLION.