Plaute : Pankoucke

PLAUTE

LES DEUX BACCHIDES

BACCHIS (traduction de J. Naudet)



 

 

 

AVANT-PROPOS DES BACCHIS.

 

Un jeune homme appelé Mnésiloque, forcé par son père Nicobule d'aller à Éphèse pour recouvrer une somme d'argent que le vieillard y avait laissée entre les mains d'un de ses amis, est absent d'Athènes depuis deux ans. Inquiet de sa maîtresse, dont ce voyage l'a séparé, il a chargé son ami Pistoclère de s'informer en quel lieu elle peut être : car des navigateurs lui ont appris qu'elle était partie aussi d'Athènes après lui, et il n'a pas reçu de ses nouvelles. Bacchis, ainsi que les belles de cette condition, ne se piquaient pas plus d'être sédentaires que fidèles. Elles auraient pris assez volontiers pour devise la maxime de Pacuvius : La patrie est aux lieux où le bonheur se trouve, Patria est ubicunque bene.

Cette Bacchis a une soeur jumelle qui porte le même nom qu'elle, et qui exerce la même profession. Celle-ci est précisément habitante d'Athènes, et c'est chez elle que Pistoclère a rencontré la maitresse de son ami ; car Bacchis la voyageuse vient d'arriver à la suite d'un militaire, auquel elle s'était engagée pour un an, moyennant vingt mines (environ onze cents francs). Nous avons déjà vu le même tarif pour l'engagement pareil de Philématie, dans l'Asinaire. Et l'on avait la prétention d'acheter une fidélité inviolable à ce prix-là : c'eût été bien bon marché, en supposant que la fidélité pût se vendre.
Cette Bacchis n'aime point son militaire, et elle aime Mnésiloque autant qu'elle est aimée de lui, ou, du moins, autant qu'une âme comme la sienne est capable d'aimer. Mais, pour s'affranchir du joug qu'elle hait, il faut qu'elle rende vingt mines, autrement elle sera traînée captive à la suite de l'ennuyeux Cléomaque.

Tel est l'état des choses quand l'action commence.

Autre incident, nouvelle complication : pendant que Pistoclère soignait les intérêts de son ami auprès de Bacchis, le pauvre imprudent s'est perdu lui-même ; l'autre soeur l'a pris dans ses filets.  En vain se tenait-il sur ses gardes ; en vain avait-il envisagé d'avance tous les dangers d'une telle incartade ; il succombe à la séduction, et toutes ses résistances, non plus que ses épigrammes et ses bons mots, ne lui servent de rien. II s'en va vaincu et triomphant.

Pistoclère n'est plus reconnaissable depuis qu'il s'est laissé mettre en tête d'aimer les courtisanes. Il avait-montré jusque-là de la sagesse et de la douceur ; il est maintenant évaporé, impertinent, et il se moque de toutes les remontrances. On le voit revenir tout parfumé, tout paré, comme pour un jour de fête. Dieu sait à quelle fête il veut courir. Mais son plaisir est troublé par un importun : le galant a encore son gouverneur, son pédagogue. Les scènes où le grondeur figure ne sont ni les moins divertissantes, ni les moins instructives. Il est grand partisan des anciennes méthodes ; il ne cesse de déplorer la perversité du siècle et la corruption de la jeunesse. II faut en convenir, si Plaute ne fait pas une peinture trop exagérée, les regrets du passé étaient justifiés par le présent.

Le censeur intraitable s'attache à son élève et veut absolument qu'il lui rende compte de ses apprêts. Que signifient cet habillement, cette escorte de cuisiniers et de marchands ? Le jeune écervelé ne lui répond que par des railleries et des bravades, et tranche tout d'un coup une querelle qui le fatigue, par ces paroles foudroyantes pour un précepteur de, la condition de ceux de Rome et d'Athènes : « Suis-je ton esclave, ou es-tu le mien ? »

Pistoclère est entré chez Bacchis, et il a bien fallu que Lydus l'y accompagnât. Plaisante visite pour un pédagogue ! Mais il ne tardera pas à s'échapper, avec des hurlements d'effroi et de courroux, de ce gouffre, de cet enfer, à la porte duquel il proclame l'arrêt que, vingt siècles plus tard, Dante lisait inscrit à l'entrée du sien :

" Il ne vient en ces lieux que des désespérés ."

Pandite atque aperite januam Orci, obsecro, 
Nam equidem haud aliter duco ; quippe quo nemo advenit, 
Nisi quem spes reliquere omneis, esse ut frugi possiet.

Cependant Mnésiloque est enfin de retour ; il vient de débarquer. Voici venir Chrysale, qui a pris les devants pour sonder le terrain, Chrysale, esclave régent de son jeune maître, précepteur de fraude et de libertinage. Ils rapportent d'Éphèse l'argent de Nicobule. Mais cet argent ne rentrera pas en entier en la possession du vieillard ; Chrysale l'a résolu.

Un conte adroit persuade à Nicobule que son ami l'Éphésien est un fripon, et que le dépôt est resté en grande partie à Éphèse. Ils peuvent donc puiser à pleines mains dans le trésor.

Mais tout le fruit de la ruse est détruit en un moment par la faute de l'étourdi. Mnésiloque se figure que sa maîtresse est perfide, et que Pistoclère l'a trahi : un quiproquo résultant de l'homonymie des deux Bacchis a causé son erreur. Combien il la maudit et se maudit lui-même quand il connaît la vérité ! Mais. il n'est plus temps, il a tout avoué à son père, et lui a restitué l'argent. Sa maîtresse est perdue pour lui, s'il ne trouve pas vingt mines sur-le-champ. Chrysale, au secours ! L'indignation du maître fourbe fermerait son coeur à la pitié, mais le point d'honneur triomphe de la colère. Le vieillard a déclaré que Chrysale ne pourrait plus l'attraper désormais ; il tiendra ses paroles pour autant de mensonges, assurât-il qu'il fait jour en plein midi. Aussitôt le génie du grand machinateur d'escroqueries s'échauffe, se féconde, il invente, il exécute; et tous les personnages qui l'entourent deviennent sous sa main des instrumens qu'il fait mouvoir à son gré. Pistoclère est son pourvoyeur de tablettes, Mnésiloque son secrétaire, les Bacchis et le militaire ses acteurs sans le savoir, et Nicobule sa dupe, qui lui fournit l'argent. Il fait si bien pour l'ensorceler, que le vieillard se repent de sa défiance, et le supplie d'être son négociateur et de se charger de l'argent qu'il croit payer pour tirer son fils d'un mauvais pas, où le jeune homme semble être en péril.

Chrysale a reconquis la rançon de l'amante de Mnésiloque; est-ce assez ? non, il faut pourvoir encore à la dépense des amusements et des festins. Une troisième batterie est dressée contre le coffre-fort de Nicobule, et Chrysale remporte une troisième victoire, toujours riant et goguenardant, tant il est sûr de son fait et tranquille au fort de la bataille.
Enfin Nicobule ne sort tout meurtri des pièges de l'esclave, que pour aller se prendre avec un vieux débauché, le père même de Pistoclère, dans les lacs des courtisanes qui ont séduit les deux fils.
M. Lemercier, dans son excellent cours de littérature dramatique, a dit seulement un mot de cet ouvrage : « La fable des Bacchides ne le cède point en audace aux dialogues les plus libres des courtisanes de Lucien. » Oui, cette comédie est impudique, mais elle est très morale. Ainsi se comportaient les usages dramatiques et les habitudes sociales des anciens.

Quand on a lu Térence, Horace, Juvénal, Martial et les comiques latins et grecs, on demeure convaincu que les idées de pudeur et de bienséance, dans les manières et dans le langage, varient selon les degrés de civilisation, tandis que les principes fondamentaux de la morale ne changent point. Penserons-nous que Plaute eût ouvert une école de libertinage sur le théâtre, et que les Romains eussent toléré une doctrine lascive et corruptrice étalée aux yeux de leurs femmes et de leurs enfants ? Ils jugeaient que le succès des ruses d'un esclave n'avait rien de contagieux pour l'esprit des citoyens. Les attribuer à un être de cette espèce, c'était les condamner par le fait et les vouer à l'opprobre. Ils voyaient dans les discours du précepteur Lydus, raisonneur de la pièce, d'importantes leçons, dans la turpitude des Bacchis et dans les folies des jeunes gens et des deux vieillards, d'utiles avertissements pour les hommes de tout âge.

Supposez qu'un philosophe eût voulu moraliser sur des sujets pareils, dans son école, il aurait pu parler à peu prés ainsi : Vieillards, si l'affaiblissement de vos organes et les glaces de l'âge ne vous ont pas dégoûtés des voluptés et de la débauche, craignez au moins le ridicule qui s'attache aux barbons amoureux, et l'infamie d'un père qui rougit devant son fils, ou, pis encore, qui cesse de rougir devant lui. Jeunes gens, redoutez les appâts de ces funestes enchanteresses, dont l'ardeur de vos sens est complice contre vous-mêmes. Leurs discours sont caressants, leurs manières engageantes ; elles vous présentent en souriant la coupe du plaisir ; elles vous enivreront quelque temps, pour ne vous laisser ensuite qu'une jeunesse flétrie, un corps languissant, une âme énervée, un nom sans honneur. Il n'y aurait plus de maturité pour vous, et vous passeriez, en dormant, de l'adolescence à la vieillesse, et, à votre réveil, il ne resterait dans votre souvenir que vide et que regret, et, dans votre avenir, qu'impuissance, avilissement, désespoir. Voulez-vous ruiner votre fortune et désoler vos familles ? ou voulez-vous endurcir votre corps par les exercices du Champ-de-Mars et éclairer votre esprit par l'étude des lois et de l'histoire ? Vous pouvez être des citoyens romains; serez-vous des Sybarites ? choisissez.

Plaute donne les mêmes avis sous une autre forme. Il amuse et il corrige.

Ici la leçon morale ne réfroidit pas la verve comique, seulement la verve comique anime et fortifie la leçon morale. Quel jeu de théâtre combiné habilement et animé de risibles passions ! quelle énergique et naïve expression de caractères dramatiquement exposés ! comme la plaisanterie sort d'une source vive et abondante, pour se répandre dans le dialogue et y répandre avec elle une chaleur et un éclat naturel ! Il suffirait du rôle de Chrysale el de deux ou trois situations, avec quelques faciles changements de détails que les moeurs demanderaient dans l'état, les relations, les discours des personnages, pour faire une pièce excellente sur tous les théâtres, fortement intriguée et pleine à la fois d'intérêt et de gaîté. Plusieurs parties du moins sont dignes de servir de modèle même à des maîtres. Demandez à Molière.

 

PERSONNAGES. (01)

 

BACCHIS L'ATHÉNIENNE, amante de Pistoclère. 
BACCHIS L'ÉTRANGÈRE, amante de Mnésiloque. 
PISTOCLÈRE, jeune homme, ami de Mnésiloque. 
LYDUS, pédagogue de Pistoclère. 
CHRYSALE, esclave de Nicobule, serviteur de Mnésiloque. 
NICOBULE, vieillard athénien, père de Mnésiloque. 
MNÉSILOQUE, amant de Bacchis l'étrangère. 
UN PARASITE de Cléomaque. 
UN ESCLAVE de Cléomaque. 
PHILOXÈNE, père de Pistoclère. 
CLÉOMAQUE, militaire.

 

ARGUMENT ACROSTICHE ATTRIBUE A PRISCIEN LE GRAMMAIRIEN. (02)

 

MNÉSILOQUE est épris d'un amour violent pour Bacchis. Son père l'envoie à Éphèse recouvrer une somme d'argent. Bacchis s'en va en Crète, et rencontre sa soeur. Elle revient ensuite à Athènes. Mnésiloque, pendant son voyage, écrit à Pistoclère de chercher son amante ; puis, à son retour, il brouille tout, croyant qu'elle est infidèle. Mais ils prennent chacun la leur. Ils se procurent de l'argent pour se livrer ensemble à leurs plaisirs. Les deux vieillards, en voulant retirer leurs fils de la débauche, y tombent eux-mêmes.

 

LES BACCHIS DE PLAUTE.

 

PROLOGUE. (03)

 

SILENE.

"Je serai bien étonné, si les spectateurs ne me font la mine au lieu de me trouver risible, et causant, toussant, ronflant sur leurs gradins, ne me troublent par leur murmure importun et leur brouhaha continuel. Des acteurs brillants d'élégance et de jeunesse, des mimes à la peau luisante (04), ont déjà tant de peine à se maintenir en scène ! - Pourquoi vient-il porter la parole, ce vieux podagre, sur sa monture à longues oreilles ?  - Un moment de patience et d'attention, je vous prie, tandis que je vais vous apprendre le titre de cette pièce du genre calme (05). Est-ce que vous ne ferez pas silence, quand un dieu vous parle ? Et puis, on doit tenir sa langue, si l'on est venu pour voir, et non pour crier. Prêtez-moi des oreilles tranquilles ; je ne les prendrai pas (06). Je veux que ma voix vole jusqu'à elles et aille les frapper. Ne craignez rien ; ses coups ne vous feront pas de mal : ils glissent dans le vide, et remplissent des cavités. Que vous êtes bons, et que vous méritez bien la faveur des dieux !

Voilà le silence qui règne, les enfants se taisent. Écoutez le nouvel orateur d'un spectacle nouveau. Vous voulez savoir qui je suis, pourquoi je viens ? - Je vais vous satisfaire en deux mots, et vous dire aussi le titre de la comédie ; donnez-moi donc audience. Je suis dieu de la nature, père nourricier du grand Bromius, ce conquérant que suivaient des bataillons féminins ; à tous ses exploits vantés par des peuples fameux, mes conseils eurent grande part ; sa volonté est toujours conforme à la mienne : c'est juste, un dieu doit de la déférence à un dieu ? On m'appelle le vieux cavalier d'Aliboron parmi les troupes d'Ionie, parce que je chemine sur un coursier grisonnant. Vous savez qui je suis, retenez bien ; mais pas assez cependant pour m'empêcher de vous annoncer le titre de cette grande pièce, et d'expliquer le motif de ma venue.

«Philémon donna jadis une comédie. Les Grécisans la nomment les deux Évantides, mais Plaute le Latin l'intitule les deux Bacchis. Mon apparition ici n'a donc rien d'étonnant : c'est Bacchus qui vous envoie les Bacchis, bacchantes faisant leurs bacchanales;  et je vous les apporte. Ah ! je mens. c'est mal à un dieu. Pour dire le vrai, ce n'est pas moi qui les porte, c'est mon âne, un âne d'esprit. Mais il est fatigué, car, si je ne vous trompe pas, nous sommes trois sur son dos : il n'y a que moi de visible. Or çà, considérez ce que j'apporte en paroles ; ce sont deux soeurs, deux bacchantes samiennes, courtisanes accortes, nées en même jour, des mêmes parents, du même sein, jumelles qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau,ou deux gouttes de lait. C'est à s'y méprendre: les yeux en les voyant sont confondus ; on ne sait comment les distinguer l'une de l'autre ; on croirait que d'une seule on en a fait deux. - Eh bien, après a direz-vous. - Faites silence, je vais vous exposer le sujet de la comédie. Vous connaissez tous le pays de Samos. Il n'y a point de mers, de continents, d'îles, de montagnes où vos légions ne se soient ouvert une route. A Samos donc, Sostrate, fille de Pyrgotèle, femme de Pyroclès, mit au jour deux filles par un seul enfantement, et comme le mari et la femme étaient initiés aux mystères de Bacchus, ils voulurent nommer leurs filles du nom de ce dieu. Par un sort assez commun, les jumelles devinrent orphelines ; une d'elles fut emmenée en Crète par un riche militaire, l'autre vint dans la ville de Cécrops. Mnésiloque, fils de Nicobule, la vit, l'aima, et entretint avec elle un commerce assidu. Cependant le jeune homme est envoyé par son père à Éphèse, pour recouvrer un dépôt confié jadis au vieil Archidame, un ancien ami, de race phénicienne. Ce soin retient Mnésiloque à Éphèse pendant deux ans ; là, il apprend par des voyageurs de sa connaissance, que sa maîtresse est partie d'Athènes. Aussitôt l'amant désolé écrit à Pistoclère, fils de Philoxène, camarade excellent, unique, de chercher la fugitive. Pistoclère en servant son ami devient amoureux lui-même. Les deux soeurs étaient de retour à Athènes (07); une d'elles prend le chercheur dans ses filets; l'autre attend Mnésiloque. Est-ce merveille que deux jouvenceaux se laissent entraîner par deux bacchantes jolies, agaçantes, spirituelles ? Elles seraient capables de séduire les deux pères, vieillards cacochymes. Mais voici Pistoclère qui vient rendre visite aux Bacchis, dont il a tout récemment découvert la demeure. Il se parle à lui-même, exhalant le feu nouveau de l'amour, auquel il n'est pas fait encore. Écoutez-le, je me retire."

LES BACCHIS.

Acte 1 , scène 1.

LES DEUX BACCHIS, PISTOCLÈRE.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

NE vaut-il pas mieux (08) que tu ne dises rien, et que ce soit moi qui parle ?

BACCHIS L'ÉTRANGÈRE.

Très bien, volontiers (09).

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Quand je n'aurai pas l'esprit assez présent (10), tu m'aideras, ma soeur.

BACCHIS L'ÉTRANGÈRE.

Ah! c'est plutôt à moi de craindre que la parole ne me manque pour te souffler.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Oui, comme on peut craindre que la voix ne manque au rossignol. Viens avec moi par ici.
(Elle va au devant de Pistoclère.)

PISTOCLÈRE.

Comment se portent (11) les deux galants soeurs entre lesquelles il y a communauté de nom ? Qu'est-ce que vous complotez ensemble ?

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Rien que de bien.

PISTOCLÈRE.

Vous n'êtes donc pas des courtisanes ?

BACCHIS L'ÉTRANGÈRE.

Que le sort des femmes est malheureux ! 

PISTOCLÈRE.

Que les femmes sont dignes de leur sort !

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Ma soeur me prie de lui trouver quelqu'un qui la protège (12) contre ce militaire, afin d'être assurée qu'après qu'elle aura achevé son temps (13) avec lui, il la ramènera allez nous. Je t'en prie, sois son protecteur.

PISTOCLÈRE.

Et pourquoi son protecteur ?

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Pour assurer son retour, quand elle aura satisfait a ses engagements, et pour qu'il ne la retienne pas en servitude. Si elle avait de l'argent pour le rembourser, elle aimerait bien mieux cela.

PISTOCLÈRE.

Où est-il, ce militaire ?

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Je crois qu'il va venir. Il vaut mieux que cette affaire se traite chez nous. Repose-toi ici iri l'attendant. Par la même occasion tu boiras avec nous, et après boire, je te donnerai un doux baiser.

PISTOCLÈRE.

C'est de la glu toute pure (14) que vos caresses.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Comment?

PISTOCLÈRE.

Oui, je le vois, vous voulez à vous deux attraper un tourtereau. Ah ! je suis perdu ! déjà les gluaux m'ont frappé les ailes. Non, ma belle, ce que tu me proposes ne vaut rien pour moi.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Eh! pourquoi, mon ami ?

PISTOCLÈRE.

Pourquoi, Bacchis ? je crains les bacchantes et tes bacchanales.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Que crains-tu donc ? qu'un repas chez-moi ne te pervertisse ?

PISTOCLÈRE.

Je crains moins ton repas que tes appas, maligne femelle ! A mon âge, la belle, on doit éviter le mystère et l'ombre.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Je serais la première à t'empêcher de faire des folies, s'il t'en prenait envie. Mais je désire que le militaire te trouve ici, quand il viendra. En ta présence on n'oserait pas nous insulter. Tu me défendras ; et en même temps tu rendras service à ton ami. Le militaire, en te voyant, te prendra pour mon amant. Eh bien, tu ne dis mot ?

PISTOCLÉRE.

Tous ces discours sont très beaux ; mais quand on en vient aux effets, à l'expérience, ce sont des traits acérés qui blessent les coeurs, qui abattent les fortunes, qui tuent les moeurs et la réputation.

BACCHIS L'ÉTRANGÈRE.

Qu'as-tu à craindre de sa part ?

PISTOCLÉRE.

Ce que j'ai à craindre ? tu le demandes ! Un jeune homme entrer dans un gymnase, comme celui-ci, où l'on s'exerce à se ruiner, où je jetterais l'argent au lieu du disque, où je courrais après la honte !

BACCHIS L'ÉTRANGÈRE.

La plaisanterie est bonne.

PISTOCLÉRE.

Où l'on me donnerait en main au lieu d'épée un tourtereau (15), et au lieu de ceste l'anse d'un canthare ; où je prendrais pour casque une coupe, pour aigrette une couronne de fleurs, pour javelot des dés, pour cuirasse une robe moelleuse ; où mon cheval serait un lit, et mon bouclier une fille étendue près de moi. Va-t'en, va-t'en !

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Ah! que tu es farouche ! 

PISTOCLÈRE.

Cela me regarde.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Tu as besoin qu'on t'assouplisse un peu (16). Te t'offre mes services.

PISTOCLÈRE.

Tes services sont trop chers.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Fais semblant d'être bien avec moi (17).

PISTOCLÈRE, d'un air alarmé

Est-ce un semblant pour rire? ou sera-ce tout de bon ?

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Allons, allons : les réalités valent mieux. Quand le militaire viendra, il faut que tu m'embrasses.

PISTOCLÈRE.

Est-ce nécessaire ?

BACCHIS L'ATHÉNIENNE. 

Il faut qu'il te voie ainsi. Je sais ce que je fais.

PISTOCLÈRE.

Et moi, je sais ce que j'ai à craindre. Dis-moi ?

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Quoi ?

PISTOCLÈRE.

S'il t'arrivait tout-à-coup un festin, bon vin et mets friands, accompagnement ordinaire de vos réunions, où serais-je placé ?

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Près de moi, mon coeur. Nous ferions un couple d'aimables convives. Tu peux venir chez nous sans être attendu, la place pour toi est toujours libre. Quand tu voudras faire une partie de plaisir, ma rose, tu n'as qu'à parler; fais les frais de la table, et moi je te fournirai un lieu agréable, où le plaisir ne te manquera pas.

PISTOCLÈRE.

II y a ici un torrent trop rapide ; on ne le traverse pas facilement.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Il faudra bien que tu laisses emporter quelque chose au courant. Donne-moi la main, et viens avec moi.

PISTOCLÈRE.

Non, non.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Pourquoi ?

PISTOCLÈRE.

C'est qu'il y a chez toi trop de séductions pour un jeune homme, la nuit, le vin, l'amour..

BACCHIS L'ATHÉNIENNE, en colère, feignant de le renvoyer.

Eh bien ! va-t'en. C'est pour toi ce que j'en fais. Le militaire emmènera ma soeur. Abandonne-la, si tu veux.

PISTOCLÈRE, à part.

Quelle lâcheté! ne pas avoir plus d'empire sur moi-même !

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Que crains-tu ?

PISTOCLÈRE.

Plus rien.. Je me livre à toi, Bacchis; je suis tout à toi : dispose de moi à ton gré.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Charmant ! Voici mes ordres : Je veux donner à ma soeur le repas d'adieu (18). Je vais te faire apporter de l'argent ; tu iras nous acheter des provisions (19) pour un régal splendide.

PISTOCLÈRE.

Garde ton argent. J'aurais trop à rougir, si, en acceptant tes services, je souffrais encore que tu te misses en dépense pour m'obliger.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Je ne veux pas qu'il t'en coûte la moindre chose.

PISTOCLÈRE.

Si fait.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

J'y consens, puisque tu l'exiges. Dépêche-toi, je t'en prie.

PISTOCLÈRE.

Je serai revenu, que tu n'auras pas senti l'absence de mes caresses.
(Il sort.)

BACCHIS L'ÉTRANGÈRE.

Sais- tu, ma sueur, que tu me régales bien pour mon arrivée ?

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Comment cela ?

BACCHIS L'ÉTRANGÈRE.

Si je ne me trompe, tu viens de pêcher un beau poisson (20).

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Il est à moi. A présent, ma soeur, songeons à toi et à ton amour. II faut qu'on te procure ici de l'argent pour ne point partir avec le militaire.

BACCHIS L'ÉTRANGÈRE.

Je le désire bien.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

On y pourvoira. - Mais le bain est chaud, rentrons ; car le vaisseau doit t'avoir laissé du malaise (21).

BACCHIS L'ÉTRANGÈRE.

Un peu, ma soeur. Et puis, voici quelqu'un qui vient de ce côté en criant beaucoup. Retirons-nous.

BACCHIS L'ATHÉNIENNE.

Viens, tu te coucheras pour te reposer de ta fatigue.

Acte I, Scène II.

LYDUS, PISTOCLÈRE en habit de fête et suivi d'esclaves qui portent des provisions de bouche.

LYDUS.

Il y a déjà longtemps que je te suis sans rien dire, Pistoclère, observant ce que tu veux faire en pareil équipage. Car, me protège le ciel ! dans cette ville un Lycurgue serait entraîné au vice. Où vas-tu tout droit avec ce brillant cortège  ?

PISTOCLÈRE, montrant la maison de Bacchis.

Là.

LYDUS.

Comment ? là ? Qui est-ce qui demeure là ?

PISTOCLÈRE.

L'Amour, la Volupté, Vénus, les Grâces, la Joie, les Ris, les Jeux, les Aimables Entretiens, le Doux-Baiser.

LYDUS.

Et quels rapports as-tu avec cette maudite engeance ?

PISTOCLÈRE.

C'est un crime d'insulter les honnêtes gens, et tu n'épargnes pas les dieux ! Vois combien tu es coupable.

LYDUS.

Est-ce qu'il y a un dieu appelé le Doux-Baiser ?

PISTOCLÈRE.

Comment? tu ne le savais pas? Fi! que tu es barbare (22), Lydus ! et je te croyais plus savant que Thalès. Tu es plus bête que l'imbécile Potitius (23). A ton âge ne pas savoir les noms des dieux !

LYDUS.

Je n'aime pas cette parure.

PISTOCLÈRE.

Aussi n'est-ce pas pour toi qu'on l'a prise. Il suffit qu'elle me plaise, à moi.

LYDUS.

Mais je crois que tu fais le capable, avec ton gouverneur, quand tu ne devrais pas souffler en sa présence, eusses-tu dix langues.

PISTOCLÈRE.

Il vient un âge où l'on n'est plus sous la férule, mon cher Lydus. Aujourd'hui je n'ai qu'un souci, c'est que le cuisinier accommode bien tout cela : les morceaux en valent la peine.

LYDUS.

Tu te perds, tu me perds aussi, et tous ores soins sont perdus. Voilà donc le fruit de tant de bonnes leçons !

PISTOCLÈRE.

Ma foi! nous perdions tous deux notre temps. Tes préceptes ne m'ont servi de rien, non plus qu'à toi.

LYDUS.

O tête fascinée (24)!

PISTOCLÈRE.

Tu m'ennuies. Tais-toi, Lydus, et suis-moi.

LYDUS.

Voyez un peu ! il m'appelle par mon nom, au lieu de me dire : Mon gouverneur (25).

PISTOCLÈRE.

Cela ne conviendrait pas. Quand ton maître va se mettre à table dans cette maison, avec son amante, quand ils s'embrasseront, en présence des joyeux convives, siérait-il qu'un pédagogue fût de la partie ?

LYDUS.

C'est donc pour une telle fête que tu as acheté ces provisions ?

PISTOCLÈRE.

Je l'espère du moins. L'effet dépend des dieux.

LYDUS.

Et tu auras une maîtresse ?

PISTOCLÈRE.

Quand tu le verras, tu le sauras.

LYDUS.

Non, tu n'en auras pas ; je ne le souffrirai pas. Je vais à la maison.

PISTOCLÈRE.

Laisse-moi, Lydus, et prends garde à toi.

LYDUS.

Comment  prends garde à toi ?

PISTOCLÈRE.

Je ne suis plus d'âge à être régenté.

LYDUS.

Où est le gouffre où l'on se noie ? je voudrais m'y jeter, pour n'être pas témoin de ce que je vois aujourd'hui. J'ai vécu trop longtemps ! Un élève menacer son maître ! Qu'on ne me donne donc pas de ces élèves pleins de sève et de force : moi, débile, il m'assommerait.

PISTOCLÈRE.

Je serai Hercule, et tu seras Linus.

LYDUS.

Je crains plutôt d'être Phoenix, et d'aller annoncer à toit père que tu es un homme mort.

PISTOCLÈRE.

Trève à tes contes !

LYDUS.

Il a dépouillé tout respect humain. Tu as, certes, fait une mauvaise acquisition en prenant tant d'effronterie. C'est un homme perdu ! Ne te souvient-il plus que tu as un père ?

PISTOCLÈRE.

Suis-je tort esclave? ou es-tu le mien? (26)

LYDUS.

C'est un mauvais maître qui t'enseigne à parler de la sorte, ce n'est pas moi. Tu es plus docile à ses leçons qu'aux miennes. O soins superflus !

PISTOCLÈRE.

J'ai souffert assez longtemps ton bavardage, Lydus. Que cette liberté cesse. Suis-moi, et ne dis mot.

LYDUS.

Jeune homme, jeune homme! tu nous dérobais ton funeste secret, quand tu cachais ces vices à ton père et à moi.
(Ils entrent chez Bacchis.)

Acte II , Scène 1.

CHRYSALE, seul.

Salut, patrie de mon maître  (27)! Après deux ans d'absence, nous voilà revenus d'Éphèse, et je te revois enfin ! Salut, Apollon notre voisin ! O dieu, qui demeures tout proche de ce logis, je t'en prie, fais que notre bon vieux Nicobule ne me rencontre pas avant que j'aie vu l'ami Pistoclère, auquel Mnésiloque a écrit pour lui recommander sa maîtresse Bacchis.

 Acte II, Scène II.

PISTOCLÈRE, CHRYSALE.

PISTOCLÈRE, sortant de chez Bacchis et lui parlant encore.

Comment peux-tu me prier avec tant d'instance de revenir, moi, qui ne pourrais te quitter, quand je le voudrais ? N'exerces-tu pas envers moi contrainte d'amour ? Ne suis-je pas ton captif ?

CHRYSALE.

O dieux immortels ! c'est Pistoclère que je vois ! Pistoclère, salut !

PISTOCLÈRE.

Bonjour, Chrysale !

CHRYSALE.

Pour t'épargner beaucoup de paroles, tu es charmé de me revoir, et je te crois. Tu nous offres le repas de bienvenue (28), comme on l'offre aux nouveaux débarqués ; j'accepte. Je t'apporte les coinpliments d'amitié sincère de ton camarade. Tu me demanderas ce qu'il fait (29).

PISTOCLÈRE.

Est-il en bonne santé?

CHRYSALE.

C'est ce dont je veux m'informer, à toi-même.

PISTOCLÈRE.

Puis-je le savoir ?

CHRYSALE.

Personne mieux que toi.

PISTOCLÈRE.

Comment cela ?

CHRYSALE.

As-tu trouvé celle qu'il aime, sa santé est parfaite. Sinon, il est malade, il est à l'agonie. Pour un amant, sa maîtresse est son âme. Séparé d'elle, il n'existe pas. Près d'elle, sa fortune meurt, mais il vit .... fort mal et très malheureux. Mais toi, as-tu fait sa commission ?

PISTOCLÈRE.

Moi ! puisque j'ai reçu sa lettre, plutôt que de ne pas lui donner satisfaction à son retour, j'aurais mieux aimé descendre aux sombres bords.

CHRYSALE.

Ah! ah! tu as donc retrouvé Bacchis ?

PISTOCLÈRE.

Oui ; la Samienne.

CHRYSALE.

Ah! ne la laisse pas toucher par des étourdis. Tu sais combien la vaisselle de Samos (30) est fragile.

PISTOCLÈRE.

Tu es toujours le même.

CHRYSALE.

Où est-elle ? dis-moi.

PISTOCLÈRE.

Là, d'où tu m'as vu sortir tout-à-l'heure.

CHRYSALE.

A merveille ! C'est à deux pas de chez nous. Et elle n'a pas oublié Mnésiloque ?

PISTOCLÈRE.

Tu le demandes ! Elle n'aime que lui ; elle l'adore.

CHRYSALE.

Très bien.

PISTOCLÈRE.

Oh ! mais, tu ne sais pas (31) ? elle languit d'amour et de regret (32).

CHRYSALE.

Excellent !

PISTOCLÈRE.

Oh ! mais, Chrysale, vois-tu ? il ne se passe pas un seul moment, qu'elle ne parle de lui.

CHRYSALE.

Par Hercule ! vive Bacchis !

PISTOCLÈRE.

Oh ! mais....

CHRYSALE.

0h! mais, je vais m'en aller à la fin.

PISTOCLÈRE.

Est-ce qu'on te fâche, en te disant ce qui est un sujet de joie pour ton maître (33)?

CHRYSALE.

Ce n'est pas le sujet, c'est l'acteur qui m'ennuie et qui m'assomme. J'aime la comédie d'Epidique, comme moi-même ; mais il n'y en a pas qui me cause plus d'ennui quand c'est Pollion (34) qui la joue. Bacchis te semble-t-elle bien (35) ?

PISTOCLÈRE.

Peux-tu le demander ? Si je n'avais ma Vénus, elle serait ma Junon.

CHRYSALE.

Par Pollux ! à ce qu'il paraît, Mnésiloque, tu as de quoi faire l'amoureux : reste à trouver de quoi faire le généreux. Car il faut ici de l'or, sans doute.

PISTOCLÈRE.

En beaux et bons Philippes.

CHRYSALE.

Et comptant, je pense.

PISTOCLÈRE.

Nous devrions déjà le tenir ; car le militaire viendra dans un instant. 

CHRYSALE.

Et un militaire aussi !

PISTOCLÈRE.

Celui qui met un prix à la liberté de Bacchis.

CHRYSALE.

Qu'il vienne, quand il voudra; qu'il ne se fasse pas attendre. Nous sommes en fonds. Je ne crains rien, je ne demande grâce à personne, tant que ce coeur sera fécond en impostures. Rentre ; moi, je veillerai aux affaires annonce à Bacchis l'arrivée de Mnésiloque.

PISTOCLÈRE.

Je t'obéirai.
(II sort.)

CHRYSALE, seul.

Cette expédition financière me regarde. Nous avons apporté douze cents Philippes d'or, que notre hôte d'Éphèse devait au vieillard. Je machinerai quelque ruse pour tirer de ce sac l'or nécessaire aux amours du fils. Mais j'entends le bruit de notre porte. Qui est-ce qui sort ?

Acte II, Scène III

NICOBULE, CHRYSALE.

NICOBULE, sans apercevoir Chrysale.

Je vais au Pirée m'informer s'il n'est pas venu d'Éphèse quelque vaisseau marchand. La peur trouble mon âme en voyant que mon fils reste si longtemps à Éphèse, et qu'il ne revient pas.

CHRYSALE, à part.

Je vais (les dieux me le permettent!) le travailler de la bonne manière. Pas de paresse ! il faut de la matière chrysaline à Chrysale. Abordons le vieillard, et faisons de lui le bélier de Phryxus. Je vais lui raser son or et le tondre jusqu'au vif. (Haut) Salut à mon maître Nicobule !

NICOBULE.

O dieux immortels! Chrysale, que fait mon fils  (36)?

CHRYSALE.

Il faudrait d'abord répondre à mon salut.

NICOBULE.

Bonjour. Mais que fait Mnésiloque ?

CHRYSALE.

Il est plein de vie et de santé.

NICOBULE.

Vient-il ?

CHRYSALE.

Oui.

NICOBULE.

Ah ! tu ranimes mes sens (37). S'est-il toujours bien porté ?

CHRYSALE.

C'est une santé pancratique, athlétique.

NICOBULE.

Et la commission pour laquelle je l'avais envoyé à Éphèse, est-elle faite ? mon ami Archidame (38) a-t-il rendu l'argent ?

CHRYSALE.

Hélas ! Nicobule, mon coeur saigne, ma tête se fend (39), quand on me parle de cet homme-là. Peux-tu appeler ton ami un tel ennemi ?

NICOBULE.

Et pourquoi donc ? dis-moi, je te prie.

CHRYSALE.

Pourquoi ? Par Pollux! jamais Vulcain, le Soleil, la Lune, le Jour, non, jamais ces quatre divinités n'éclairèrent un plus grand scélérat.

NICOBULE.

Archidame ?

CHRYSALE.

Oui, Archidame.

NICOBULE.

Qu'a-t-il fait ?

CHRYSALE.

Demande plutôt ce qu'il n'a pas fait. D'abord il a nié la dette à ton fils , prétendant ne te devoir pas un triobole. Mnésiloque aussitôt invoque l'assistance de notre ancien hôte, le vieux Pélagon ; et, devant lui, il montre la pièce de crédit (40) que tu lui avais remise pour la représenter à l'imposteur.

NICOBULE.

Eh bien! quand il vit cette pièce ?

CHRYSALE.

Il se met à dire qu'il ne la reconnaît pas, que c'est une pièce fausse. Ce bon jeune homme ! combien il essuya d'injures ! S'entendre traiter de faussaire, de menteur !

NICOBULE

Avez-vous l'or ? voilà ce que je veux d'abord savoir.

CHRYSALE.

Le préteur nous donna des juges (41). Notre homme fut condamné et contraint à restituer douze cents Philippes.

NICOBULE.

C'est le montant de la dette.

CHRYSALE.

Tu n'es pas au bout. Il tenta encore un autre assaut.

NICOBULE.

Encore !

CHRYSALE.

Oui, tu vas voir ; et de trois.

NICOBULE.

Que j'ai été dupe ! C'était à un autre Autolycus (42) que j'avais confié mon or.

CHRYSALE.

Écoute-moi donc.

NICOBULE.

Ah! je ne connaissais pas mon hôte et son humeur rapace.

CHRYSALE.

L'or une fois emporté, nous nous embarquons, impatients de revenir. Je m'assieds sur le tillac, et je promène par distraction autour de nous mes regards. Qu'aperçois-je? un vaisseau long (44), un appareil formidable, sinistre (43).

NICOBULE.

Aïe! aïe! je suis mort! L'appareil aigrit ma plaie.

CHRYSALE.

Le navire appartenait en commun à ton hôte et à des pirates.

NICOBULE.

Belître que j'étais, d'avoir eu confiance en lui, quand son nom même d'Archidame m'avertissait, que ce serait à mon dam qu'il aurait crédit de ma part.

CHRYSALE.

Leur navire en voulait à notre vaisseau. J'observe toutes leurs manoeuvres. Cependant nous levons l'ancre et nous sortons du port. Eux aussitôt de nous suivre à force de rames ; les oiseaux et les vents ne sont pas plus rapides. Je devine leur intention, notre vaisseau s'arrête en place. Quand ils nous voient arrêtés, ils se mettent à virer de ci de là dans le port (45).

NICOBULE.

Voyez les coquins ! Et alors, que fîtes-vous ?

CHRYSALE.

Nous rentrâmes dans le port.

NICOBULE.

C'était le plus sage. Et nos gens ?

CHRYSALE.

Ils revinrent à terre le soir.

NICOBULE.

Il n'y a pas de doute. Ils voulaient ravir mon or c'est où tendaient leurs menées.

CHRYSALE.

Du premier coup je m'en aperçus.

NICOBULE.

Je n'avais plus de sang dans les veines.

CHRYSALE.

Voyant qu'on en veut à notre or, nous prenons notre parti sans balancer. Le lendemain, l'or est enlevé du vaisseau, devant eux, sans mystère, ostensiblement, de manière qu'ils le voyent bien.

NICOBULE.

Parfaitement avisé! Et ensuite eux ? dis-moi.

CHRYSALE.

Ils furent très marris, quand ils nous virent rentrer tout droit en ville avec notre or, et ils retirèrent sur le rivage leur navire, en hochant la tête. Nous allâmes mettre l'or en dépôt chez Théotime.

NICOBULE.

Qui est ce Théotime ?

CHRYSALE.

Le fils de Mégalobule, prêtre de Diane Éphésienne, et extrêmement cher à tous les Éphésiens.

NICOBULE.

Par Hercule ! il serait bien plus cher encore pour  moi s'il me soufflait mon or.

CHRYSALE.

Oh! que non ; l'or est déposé dans le temple de Diane (46), sous la surveillance de l'autorité publique.

NICOBULE.

Mort de ma vie! j'aimerais bien mieux qu'il fût ici sous ma surveillance particulière. Est-ce que vous n'avez rien rapporté ?

CHRYSALE.

Si, mais je ne sais pas combien.

NICOBULE.

Tu ne sais pas ?

CHRYSALE.

Non; Mnésiloque se rendit de nuit secrètement chez Théotime, et il ne voulut se fier ni à moi, ni à personne de l'équipage. Je ne sais pas ce qu'il a pris ; mais ce n'est pas beaucoup.

NICOBULE.

La moitié ? crois-tu ?

CHRYSALE.

Je l'ignore, sur ma foi ; mais je ne crois pas.

NICOBULE.

Le tiers ?

CHRYSALE.

Oh! non, à ce que je crois. Au juste.... Je ne sais pas au juste. Assurément tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. Il faudra maintenant t'embarquer et te mettre en route pour aller à Éphèse retirer l'or des mains de Théotime. Ah çà !

NICOBULE.

Quoi ?

CHRYSALE.

N'oublie pas de prendre l'anneau de ton fils.

NICOBULE.

A quoi bon cet anneau ?

CHRYSALE. 

C'est le signe convenu. Théotime remettra l'or au porteur.

NICOBULE.

Tu as raison de m'avertir; je m'en souviendrai. Ce Théotime est-il riche ?

CHRYSALE. 

Dernande-le-moi. C'est un homme qui garnit d'or les semelles de ses souliers.

NICOBULE.

Pourquoi donc ce mépris ?

CHRYSALE.

Sa richesse est si grande ! Il ne sait que faire de son or.

NICOBULE.

Eh bien! qu'il me le donne. En présence de quels témoins le mien lui a-t-il été donné ?

CHRYSALE.

Le peuple en fut témoin (47). Tout le monde à Éphèse sait cela.

NICOBULE.

Du moins mon fils a-t-il fait preuve de prudence, en choisissant un homme riche pour dépositaire. On pourra reprendre l'or, quand on voudra.

CHRYSALE.

Oh ! tu n'attendras pas le moins du monde. Il te le comptera le jour même de ton arrivée.

NICOBULE.

Je croyais à mon âge, si vieux, être quitte des courses maritimes et des fatigues de la navigation. Il faudra bon gré mal gré en tâter encore. J'en suis redevable à mon aimable hôte Archidame. Que fait Mnésiloque en ce moment ?

CHRYSALE.

Il est allé saluer les dieux, et puis ses amis sur la grande place.

NICOBULE.

Il me tarde de le voir. J'y vais de ce pas. (Il sort.)

CHRYSALE, seul.

Le vieillard en a sa charge, et plus qu'il n'en peut porter. Pour commencer, ma trame n'est pas mal ourdie. Voilà notre amoureux à son aise, grâce à moi ; permis à lui de prendre tout l'or qu'il voudra, il n'a qu'à puiser. Il pourra ne rendre à son père qu'autant qu'il lui plaira. Le vieillard ira chercher son or à Éphèse, et nous mènerons ici une vie fort douce. Car j'espère bien que nous resterons, et qu'il n'emmènera point avec lui Mnésiloque ni moi. Que je vais causer de remue-ménage ! .... Mais qu'arrivera-t-il, quand le vieillard apprendra tout ? quand il saura que nous l'avons fait courir pour rien, et que nous avons converti son or à notre usage ? A quoi dois-je m'attendre ? Je suis sûr, ma foi, que tout en arrivant il me fera changer de nom, et que je deviendrai Crucisaltor au lieu de Chrysale. Eh ! mais, je prendrai la fuite au besoin .... Oui ; et au cas qu'on me rattrape ? Nargue du vieillard, et la peste pour lui. S'il a du bouleau sur ses terres moi, j'ai un bon dos à ma disposition. Allons instruire Mnésiloque de tout ce que j'ai machiné pour notre or et pour ses amours qu'on a retrouvés.

Acte III,  scène I.

LYDUS, seul, sortant de chez Bacchis.

Ouvrez ! ouvrez vite, de grâce! que je sorte de cet enfer. Oui, c'est un enfer ; car on n'y peut entrer, que quand on est abandonné de tout espoir et perverti sans retour. Ce ne sont pas de simples bacchantes, que ces Bacchis, mais bien des Ménades forcenées. Qu'on me délivre de ces femelles maudites qui sucent jusqu'à la dernière goutte le sang de leurs victimes. Quel antre de perdition ! quel appareil de luxe et de goinfrerie ! A cette vue j'ai pris la fuite à toutes jambes .... Et je garderais le secret sur cette équipée, Pistoclère ? Et je n'instruirais pas ton père de tes déportemens, de tes profusions , de ce bel emploi de ton temps, qui ne va rien moins qu'à entraîner, avec toi, ton père, et moi, et tes amis, et tous tes proches dans ta ruine et dans un abîme de déshonneur et d'opprobre ? Tu n'as pas eu de honte, en ma présence, des excès auxquels tu te livres en ce lieu ! et ton père, et ta famille, et tes amis, et moi, tu nous mets sur le dos le poids de ces dérèglemens et d'une telle infamie ! Tu n'achèveras pas ce dernier exploit. Oui, je cours avertir ton père. Je ne laisserai pas peser sur moi un tel reproche. Allons tout révéler au vieillard, pour qu'il vienne retirer l'étourdi de ce bourbier, de cette fange.
(II sort.)

Acte III , Scène II.

MNÉSILOQUE, seul.

Plus je médite, et plus je suis convaincu que l'ami véritable, ami dans toute la force du terme, ne le cède qu'aux dieux : j'en fais moi-même l'épreuve. Pendant mon voyage à Éphèse, où je suis resté près de deux ans, j'écrivis à mon ami Pistoclère de se mettre à la recherche de Bacchis, et il l'a retrouvée ; Chrysale vient de me l'apprendre. Et celui-ci, le bon tour qu'il a joué à mon père, pour me procurer de l'or et pour servir mes plaisirs ! Il en aura le prix ; c'est bien juste. Par Pollux ! il n'y a rien de plus misérable (48), à mon sens, qu'un ingrat.  Mieux vaut laisser l'offense impunie que le bon office sans récompense. Qu'on me donne le nom de généreux, jamais celui d'ingrat. L'un attire les louanges des gens de bien, l'autre la haine seule des méchants. Attention, donc, Mnésiloque; observe-toi. La lice est ouverte (49), on te regarde, il faut te faire connaître. Tu vas montrer si tu fais ton devoir. Seras-tu bon ou mauvais ? équitable ou injuste ? avare ou libéral ? aimable ou odieux ? Choisis. Dans ce combat de bons procédés ne te laisse point surpasser par tout esclave. Quelle que soit la conduite, je t'en avertis, on ne l'ignorera pas. Mais voici venir le gouverneur et le père de mon ami. Que disent-ils  ? Écoutons.

Acte III, Scène III.

LYDUS, PHILOXÈNE, MNÉSILOQUE.

LYDUS.

Nous allons voir si tu as dans l'âme une pointe de raison et de bon sens (50). Suis-moi.

PHILOXÈNE.

Où faut-il te suivre ? où me conduis-tu ?

LYDUS.

Chez celle qui a perdu, empoisonné ton fils chéri, ton idole (51).

PHILOXÈNE.

Doucement, Lydus; soyons modérés dans la sévérité, c'est le plus sage. Est-il extraordinaire qu'à son âge mon fils ait quelque faiblesse ? on devrait plutôt s'étonner du contraire. J'en faisais tout autant dans ma jeunesse.

LYDUS.

O ciel ! ô ciel ! voilà les molles complaisances qui l'ont gâté. Car, sans toi , je saurais le maintenir dans de bous sentiments. Mais il compte sur ton appui, et cette confiance fait de ton Pistoclère un libertin (52).

MNÉSILOQUE.

O dieux immortels ! il nomme Pistoclère. Pourquoi donc est-il si fâché contre son jeune maître ?

PHILOXÈNE.

Caprice de jeune homme, mon cher Lydus ; il veut s'amuser un peu. Bientôt viendra l'âge des dégoûts, des ennuis. Un peu d'indulgence. Surveillons-le seulement pour qu'il ne commette point de faute grave ; du reste, laisse-le faire.

LYDUS.

Non, je ne veux pas ; je ne souffrirai pas, tant que je vivrai, qu'il se pervertisse. Mais toi, apologiste empressé d'un fils corrompu, est-ce ainsi qu'on t'éleva dans ta jeunesse (53) ? Je suis sûr qu'à vingt ans tu n'avais pas encore ou la permission de sortir sans ton gouverneur, dont tu ne t'éloignais pas d'un travers de doigt. Si tu n'étais pas arrivé à la palestre avant le point du jour, le préfet du gymnase ne t'infligeait pas une légère correction. Cette peine était suivie d'une autre ; l'élève et le pédagogue avec lui encouraient le blâme général. Dans cette école on s'exerçait à lutter, à lancer le javelot, le disque, la paume, à sauter, à combattre au pugilat;  et, non à faire l'amour avec des prostituées. C'était là qu'on passait son temps, et non dans l'ombre des mauvais lieux. Au retour de l'hippodrome et de la palestre, tu prenais la tunique de travail (54), et, assis sur un escabeau à côté de ton précepteur, tu lisais ta leçon. Et si tu manquais une syllabe, ta peau devenait (55) plus tachetée que le manteau d'une nourrice.

MNÉSILOQUE.

C'est à cause de moi, qu'on dit tant de mal de mon ami ; j'en suis désolé. Son obligeance pour moi lui attire des reproches qu'il ne mérite pas.

PHILOXÈNE.

Les moeurs ont changé, Lydus.

LYDUS.

Je ne le sais que trop. Car autrefois on commençait déjà de briguer les suffrages du peuple et les dignités, qu'on obéissait encore à son précepteur. Mais aujourd'hui, voyez un marmot à peine âgé de sept ans ; si l'on a le malheur de le toucher, il casse la tête de son maître avec sa tablette. Va-t-on se plaindre aux parents ? Tel est le langage que le père tient à son fils : « Bien! je reconnais mon sang (56) ; c'est ainsi que tu dois repousser l'injure. » On fait venir le précepteur : « Ah çà ! vieil imbécile, lui dit-on, garde-toi de frapper mon fils, parce qu'il a montré du coeur. » Et le précepteur s'en va, la tête enveloppée d'un linge huilé (57), comme une lanterne (58). Voilà comment on lui fait justice. De cette manière peut-il avoir quelque autorité ? c'est l'écolier qui commence à battre son précepteur.

MNÉSILOQUE, à part.

La plainte est véhémente, à ce que je puis comprendre. Il faut que Pistoclère ait donné des coups à Lydus.

PHILO XÈNE, apercevant Mnésiloque.

Qui aperçois-je là devant la porte ?

LYDUS, regardant Mnésiloque.

Ah ! Philoxène !

MNÉSILOQUE, à part.

J'aurais mieux aimé attirer les regards des dieux propices que ceux du vieillard.

PHILO XÈNE.

Qui est-ce ?

LYDUS.

C'est Mnésiloque, le camarade de ton fils. Il ne lui ressemble guère ; il n'est pas à table maintenant dans un mauvais lieu. Que Nicobule est heureux, d'avoir formé un tel garçon !

PHILO XÈNE.

Bonjour, Mnésiloque; je suis charmé de te voir revenu en bonne santé.

MNÉSILOQUE.

Les dieux te soient en aide, Philoxène.

LYDUS.

C'est un jeune homme bien élevé, celui-là. Il traverse les mers pour soigner les intérêts de la maison ; il conserve le patrimoine ; il est soumis aux volontés, à l'autorité de son père. Pistoclère et lui sont camarades d'enfance ; il n'y a pas trois ans de différence entre eux pour l'âge ; mais pour la raison, Mnésiloque est l'aîné de plus de trente ans.

PHILO XÈNE.

Prends garde à toi ; ne te permets pas d'injurier mon fils.

LYDUS.

Tais-toi plutôt. C'est folie d'être fâché qu'on dise du mal d'un homme qui agit mal. Je confierais à soir administration mes maux plutôt que mon pécule.

PHILO XÈNE.

Pourquoi ?

LYDUS.

Parce qu'il les ferait aller vite, et qu'il n'y en aurait bientôt plus.

MNÉSILOQUE.

Quels reproches as-tu donc à faire à ton élève, à mon ami, Lydus ?

LYDUS.

Tu n'as plus d'ami.

MNÉSILOQUE.

Que les dieux démentent ces paroles !

LYDUS.

Il est perdu, te dis-je. Je l'ai vu de mes yeux, quand il se perdait. Ce n'est pas sur des ouï-dire que je l'accuse.

MNÉSILOQUE.

Qu'est-il arrivé  ?

LYDUS.

Il a l'indignité d'être éperdûment amoureux d'une courtisane.

MNÉSILOQUE.

Veux-tu te taire ?

LYDUS.

Une Charybde, une Scylla, qui dévore tous ceux qu'elle atteint.

MNÉSILOQUE.

Où demeure-t-elle 

LYDUS, montrant la maison de Bacchis.

Là.

MNÉSILOQUE.

Son pays ?

LYDUS.

Samos.

MNÉSILOQUE.

On l'appelle ?

LYDUS.

Bacchis.

MNÉSILOQUE.

Tu es dans l'erreur. Je sais tout, avec toutes les circonstances. Pistoclère est innocent ; tu l'accuses à tort. Il ne fait que s'acquitter d'une commission et servir avec zèle un de ses amis. Ce n'est pas lui qui est amoureux ; ne t'y trompe pas.

LYDUS.

Est-ce que, pour s'acquitter avec zèle de la commission de son ami, il est nécessaire qu'il soit sur un même lit auprès de la courtisane penchée sur lui contre son sein et prodiguant les baisers ? Est-ce par obligeance qu'il doit à chaque instant lui caresser la gorge (59), et ne pas détacher ses lèvres des lèvres de la belle? Car, pour les autres détails, la bienséance ne permet pas de les rapporter ici, non plus que les attouchements dont j'ai été témoin , lorsqu'il glissait sa main sous la robe de Bacchis, devant moi, sans nulle vergogne ! Enfin, je n'ai plus d'élève, Philoxène plus de fils, et toi plus d'ami ; car on peut regarder comme perdu, celui qui a perdu toute pudeur. Ajouterai-je que je n'avais qu'à attendre un peu pour avoir un plus beau spectacle ? J'en aurais vu, je pense, plus que je ne devais en voir et pour lui et pour moi.

MNÉSILOQUE, à part.

Mon ami m'assassine! Et cette perfide, je ne la poursuivrai pas, je ne la perdrai pas ? J'aimerais mieux mourir mille fois. Il n'y a donc plus de bonne-foi parmi les hommes ! On ne peut donc plus se fier à personne !

LYDUS, à Philoxène.

Vois comme il est affligé de l'inconduite de ton fils. Quel ami ! que son chagrin est vif et profond !

PHILOXÉNE.

Mnésiloque, je t'en conjure ! donne-lui de bons conseils pour calmer ses passions. Conserve à toi un ami, à moi un fils.

MNÉSILOQUE.

Je ferai tout ce que tu voudras.

PHILOXÉNE.

Charge-toi entièrement de ce soin. Lydus, suis-moi.

LYDUS.

Je te suis. Mais il vaudrait mieux me laisser ici avec lui pour l'appuyer.

PHILOXÉNE.

C'est assez de lui seul. Mnésiloque, je me recommande à toi ; morigène comme il faut l'étourdi qui déshonore et toi, et moi, et tous ses amis, par son libertinage.

Acte III, Scène IV.

MNÉSILOQUE, seul, parlant avec une extrème agitation. 
(Il est accompagné de plusieur