|
|
|
|
|
APULÉE
APOLOGIE. Oeuvre numérisée et mise en page par Thierry Vebr
|
|
APOLOGIE Maximus Claudius, et Vous, ses assesseurs, je savais d'avance à n'en pas douter, comment Sicinius Émilianus, vieillard d'une élourderie notoire, procéderait dans son accusation contre moi. Il l'avait déférée devant vous sans se donner la peine d'y réfléchir ; il devait donc, à défaut de griefs véritables, la remplir d'arguments empruntés à la calomnie. Mais si l'homme le plus innocent peut-être accusé, le coupable seul peut être convaincu. Celle unique considération me rassure plus que tout le reste ; et en vérité je rends grâces aux dieux, puisqu'ils m'accordent l'occasion et les moyens, devant votre tribunal, d'abord de justifier la philosophie aux yeux de ceux qui ne la connaissent point, ensuite de me disculper moi-même. Je dois le dire pourtant : outre que ces calomnies semblaient graves au premier aspect, elles ont été si soudaines, qu'elles ont fait de la défense une tâche difficile ; car, vous le savez, cette affaire date seulement de cinq ou six jours. Je m'étais chargé de plaider contre les Granius pour Pudentilla, ma femme, lorsque, par une cabale montée et sans que je m'y attendisse, les avocats de cet Émilianus se mirent à m'attaquer de propos injurieux, à me reprocher des maléfices, et finirent en m'accusant de la mort de mon beau-lils Pontianus. Je compris qu'ils se proposaient bien moins d'entamer un procès criminel que de m'insulter et de faire du scandale ; et je les sommai le premier, à plusieurs reprises, de formuler une accusation. Alors Émilianus, voyant que vous-même, Claudius, étiez fort mécontent et que ses propos constituaient de véritables actes, commence à avoir peur, et cherche quelque moyen pour échapper aux suites de son inconséquence. Que fait-il ? Lui qui, peu auparavant, criait partout que j'avais assassiné Pontianus, fils de son frère, n'est pas plutôt mis en demeure de signer une telle accusation, qu'il oublie tout à coup la perte de son jeune parent, et le voilà soudain muet quand il s'agit de s'expliquer sur un aussi grave attentat. Toutefois, ne voulant pas paraître se désister tout à fait, il se rejette sur la magie ; et comme c'est là un grief plus commode à jeter à la face des gens qu'il n'est facile d'en établir la fausseté, il juge à propos de choisir ce seul texte pour son accusation. Encore même n'ose-t-il le faire ouvertement : il dépose le lendemain un mémoire signé du nom d'un enfant, du nom de mon beau-fils Sicinius Pudens ; et au bas il ajoute qu'il se charge de l'assister : manière nouvelle d'attaquer par l'entremise d'un tiers. Son but était de se mettre à couvert derrière cet enfant, pour éviter des poursuites comme calomniateur ; mais, Seigneur, vous devinâtes judicieusement toutes ses manoeuvres, et vous lui ordonnâtes encore une fois de soutenir en son nom propre, l'accusation qui était portée. Il promet de le faire ; mais alors même on ne peut encore le décider à une attaque franche : déjà il trouve le moyen de lancer contre vous des calomnies indirectes ; et reculant toujours devant le rôle périlleux d'accusateur, il persiste à demander la permission d'assister son neveu. Aussi, même avant que les plaidoiries fussent commencées, a-t-il été facile de pressentir de quelle nature serait l'accusation, quand on a su que celui qui l'avait provoquée et ourdie craignait d'en accepter la responsabilité, surtout quand cet homme était Sicinius Émilianus. Car bien certainement, s'il avait eu appris quelque chose de vrai sur mon compte, il n'aurait pas tant hésité à produire de si nombreuses et de si graves accusations contre un homme étranger à sa famille. N'est-ce pas le même qui a eu l'audace d'arguer de faux le testament de son oncle, bien qu'il en connût l'authenticité ? Et avec quelle opiniâtreté ne l'a-t-il pas fait ! Quand l'honorable Lollius Urbicus, après avoir pris l'avis des autres consulaires, eut prononcé que la pièce était bonne, valable et tenue pour telle, ce forcené ne craignit pas de protester contre cet arrêt solennel en jurant, malgré tout, à haute voix que le testament était faux. Le scandale fut tel, que sans l'extrême modération de Lollius Urbicus le misérable était perdu. Fort de mon innocence et de votre équité, j'espère que la voix de ce même magistrat éclatera encore dans ce jugement. Car c'est sciemment qu'Émilianus calomnie un homme non coupable ; et, en vérité, cela lui est d'autant plus facile que déjà devant le préfet de la ville et dans une affaire extrêmement importante, il a été, comme je l'ai dit, convaincu de mensonge. Or, de même qu'un honnête homme qui a eu un moment d'erreur s'observe ensuite avec plus de sollicitude, de même un esprit dépravé persévère dans le mal avec plus de confiance, et l'audace de ses désordres augmente avec leur nombre. La honte, en effet, est comme un vêtement que l'on ménage avec d'autant moins de soins qu'il est plus usé. Je crois donc nécessaire, pour maintenir mon honneur intact, de n'attaquer le fond de la cause qu'après avoir réfuté toutes ces calomnies. Car ce n'est pas moi seul que j'ai à justifier ; il faut encore que je défende la philosophie, dont la dignité repousse avec dédain la moindre réprimande à l'égal de la plus grave accusation. Je parle ainsi parce que, il y a peu de jours, les avocats d'Émilianus ont prodigué contre ma propre personne une foule de mensonges et se sont livrés contre les philosophes, en général, à ces attaques familières aux ignorants. Ils l'ont fait, je le veux bien, avec cette loquacité de louage qui les caractérise, attendu que chez eux c'est purement une affaire d'intérêt et d'argent : l'usage les autorise en quelque sorte à mettre leur impudence aux gages de qui veut les acheter ; et je compare ces clabaudeurs aux bêtes sauvages qui ont coutume de prêter le venin de leur langue pour faire souffrir les autres. Cependant, ne fût-ce que pour moi-même, je dois en peu de mots répondre à leurs calomnies ; autrement, malgré le soin que j'apporte à ne pas me souiller de la moindre tache ou du moindre déshonneur, si je laissais passer quelque chose de ces insinuations frivoles, je paraîtrais en admettre la vérité plutôt qu'en dédaigner le mensonge. D'ailleurs, je suis intimement convaincu que le propre d'une âme pudique et qui se respecte c'est de supporter avec peine les propos calomniateurs. Voyez ceux même à qui leur conscience reproche quelque méfait : si on les attaque, ils manifestent la colère et l'indignation la plus vive ; et pourtant, par cela même qu'ils se sont engagés dans la roule du vice, ils ont dû s'habituer à entendre mal parler d'eux ; à défaut d'autre voix, leurs remords les avertissent qu'on pourrait à juste titre les accuser. S'il en est ainsi, comment l'homme innocent et juste, dont l'oreille novice, en pareille matière, n est pas accoutumée aux imputations fâcheuses, est trop habitué aux éloges pour l'être aux outrages, comment un tel homme, dis-je, ne serait-il pas doublement ulcéré lorsqu'on l'accuse de ce qu'il aurait bien plutôt le droit de reprocher aux autres ! Que si par hasard je semble vouloir me justifier d'inculpations ineptes et tout à fait frivoles, ce reproche doit tomber sur mes accusateurs : pour eux est la honte de l'attaque ; pour moi, l'honneur de la repousser victorieusement. Or donc, il y a peu de jours vous avez entendu l'accusation débuter ainsi : «Nous accusons devant vous un philosophe d'une beauté remarquable, et très disert (voyez le grand crime !) tant en grec qu'en latin.» C'est bien, si je ne me trompe, clans ces termes mêmes que commençait le réquisitoire de Tannonius Pudens, homme fort peu disert, il est vrai, pour sa part. Plût au ciel que ces accusations si graves de beauté et d'éloquence, il me les eût véritablement intentées ! je n'aurais pas eu de la peine à répondre : je lui aurais dit comme le Paris d'Homère dit à Hector : Nul ne doit rejeter les dons des Immortels : Ne les a pas qui veut... Voilà ce que pour la beauté j'eusse répondu ; j'eusse encore ajouté qu'il est permis, même à des philosophes, d'avoir une figure distinguée : que Pythagore, qui le premier prit le nom de philosophe, était le plus beau de son époque ; que l'antique Zénon, originaire de Vélia, celui qui le premier de tous enseigna par un artitice ingénieux à présenter une question sous deux points de vue opposés, que ce Zénon, dis-je, était aussi d'une beauté incomparable, selon le dire de Platon ; que pareillement beaucoup de philosophes sont connus pour avoir été d'un extérieur charmant, et que tous ils rehaussaient les agréments de leur personne par la dignité de leurs moeurs. Mais ce système de défense, je l'ai dit, ne pourrait me convenir en aucune façon. En effet, outre que je n'ai qu'une ligure médiocrement belle, l'assiduité des travaux littéraires enlève au corps tous ses agréments : elle le rend grêle et chétif, elle diminue l'embonpoint, flétrit les couleurs, affaiblit les forces. Cette chevelure même, que par un impudent mensonge ils ont prétendu ne flotter sur mes épaules que pour ajouter à la beauté de mon visage, cette chevelure, vous voyez, est-elle bien séduisante, bien soignée ? Peut-il y avoir crinière plus hérissée, plus embarrassée, plus enchevêtrée ! Ne ressemble-t-elle pas à de l'étoupe réunie en paquets et par bourres ? C'est un fatras inextricable, tant il y a longtemps que je néglige, non seulement de la peigner, mais encore de la démêler et de la séparer sur mon front. C'en est, je pense, assez pour réfuter cette accusation de cheveux, dont ils faisaient un crime capital. Pour parler maintenant de l'éloquence, admettons que j'en ait ! quelque peu ; y aurait-il donc là quelque chose qui pût paraître, étrange ou blâmable ? Quoi ! dès mes premières années je me suis voué corps et âme à l'étude des belles-lettres ; j'ai méprisé toutes les autres jouissances jusqu'à l'âge où me voici ; j'ai plus travaillé que n'a peut-être jamais fait aucun homme ; j'ai travaillé le jour, j'ai travaillé la nuit ; j'ai prodigué, j'ai sacrifié une constitution des plus vigoureuses, et je n'aurais pas eu le droit d'acquérir quelque talent oratoire ! Mais qu'ils ne craignent rien de cette éloquence : malgré tous mes efforts, j'en suis plutôt encore à l'attendre qu'à la posséder. Pourtant si cette pensée, qu'on rapporte se trouver dans les poésies de Statius Cécilius est vraie, que l'innocence est de l'éloquence, je conviens en effet, à ce point de vue, et je ne m'en cache pas, que je ne me regarde comme inférieur à personne en éloquence. Car à raisonner ainsi, est-il quelqu'un de plus disert que moi ? Jamais je n'ai conçu une pensée que j'aurais rougi de dire hautement. Oui, en ce sens, je me proclame d'une éloquence incomparable ; toute mauvaise action a toujours été pour moi un crime infâme. Oui, je suis très disert : car il n'existe pas de moi un seul mot, un seul acte que je ne puisse soutenir à la face de tous. C'est ce que vais démontrer à propos de certains vers dont je suis l'auteur, et qu'ils m'opposent comme une honte. Vous avez vu, Seigneur, le rire courroucé qu'a excité chez moi le débit absurde et grossier avec lequel ils les prononçaient. Ils ont donc commencé à lire une pièce extraite de mes Oeuvres badines. C'est une petite épître en vers, adressée à un certain Calpurnianus sur une poudre dentifrice. Calpurnianus, du reste, en produisant contre moi cette bluette, n'a pas vu sans doute (tant il avait envie de me nuire !) que s'il devait y avoir là quelque chose qui pût me compromettre, il se compromettait pareillement lui-même ; car c'est lui qui me demandait une composition propre à nettoyer les dents, comme les vers l'attestent : Sur ta demande, avec ces vers, Calpurnianus, je t'adresse Une poudre de rare espèce, Arabique produit de végétaux divers. Peut-être, après tout, mérite-je d'être accusé pour avoir envoyé à Calpurnianus une poudre composée de végétaux de l'Arabie ; car il eût été beaucoup plus convenable qu'il suivît la méthode dégoûtante des Hibériens, et qu'il employât Sa propre urine à nettoyer Son jaune et hideux râtelier, comme dit Catulle. Je continue l'épitre : ... de végétaux divers. Des gencives soudain, grâce à cette merveille, L'enflure disparaît ; toujours fraîche et vermeille, La bouche peut sourire, et ne présente pas Les fétides lambeaux d'un précédent repas. Je le demande : y a-t-il rien là d'obscène, soit par le sujet, soit par l'expression, rien qu'un philosophe n'osât avouer comme sorti de sa plume ? J'ai vu déjà plus d'une personne ne pouvoir s'empêcher de rire de la véhémence avec laquelle ce grand orateur se déchaînait contre une poudre dentifrice : certes jamais rien n'a été dit de si énergique en parlant de poison. Mais enfin, c'est une accusation très acceptable pour un philosophe, que celle d'entendre dire qu'il ne souffre en soi aucune saleté, qu'il veut qu'aucune partie apparente de sa personne ne soit immonde et fétide : la bouche surtout, cet organe dont à chaque instant l'homme se sert, aux regards et à la vue de tous, soit pour donner un baiser, soit pour faire un discours, soit pour disserter devant un auditoire, soit pour prononcer des prières dans un temple. En effet, tout acte humain est précédé de la parole, qui, pour me servir de l'expression d'un grand poète, sort de derrière le rempart des dents. Vous mettriez à ma place un homme à grandes phrases, comme l'avocat de mon accusateur, qu'il vous dirait à sa manière, surtout s'il avait quelque habitude de la parole, que de toutes les parties du corps, nulle ne doit être soignée avec plus de sollicitude que la bouche : car, ajouterait-il, c'est le vestibule de l'âme, c'est la porte du discours, c'est l'atrium de la pensée. Moi, je dirai tout simplement, selon mes humbles moyens, que rien n'est plus indécent pour un homme libre et libéral que la malpropreté de la bouche. C'est la partie de l'homme qui, par sa position élevée, frappe la première les regards et remplit le plus grand nombre de fonctions. Les bêtes sauvages, les animaux domestiques ont le visage tourné vers la terre et rabaissé à leurs pieds, pour qu'il soit plus rapproché du sol qu'ils foulent et de la pâture dont il se nourrissent ; ce n'est presque jamais que quand ils sont morts ou quand ils sont furieux et veulent mordre qu'on voit leur bouche. Chez l'homme, au contraire, c'est ce qui se remarque avant tout lorsqu'il se tait, et le plus fréquemment lorsqu'il parle. Je voudrais bien que mon censeur Émilianus me dît s'il est lui-même dans l'habitude de se laver les pieds. Oui, sans doute, va-t-il me répondre ; or, prétendra-t-il que la propreté des pieds soit plus impérieuse que celle des dents ? Il est pourtant une chose bien vraie : si comme toi, Émilianus, un homme n'ouvre presque jamais la bouche que pour vomir la médisance et la calomnie, je suis d'avis qu'un tel homme ne doit apporter aucun soin à la propreté de cette bouche ; ce n'est pas à lui qu'il convient de nettoyer ses dents avec une poudre exotique : il sera cent fois plus rationnel qu'il les noircisse avec un charbon de bûcher, et que jamais il ne les rince, même avec de l'eau commune. Oui, que toujours cette langue, coupable interprète de mensonges et d'amertumes, croupisse dans ses malpropretés et ses souillures. Car faut-il, ô malheur ! qu'une langue pure et nette serve d'organe à une voix ordurière et corrompue ? Faut-il que, comme chez la vipère, un râtelier d'ivoire distille un noir venin ? Au contraire, quand un homme sait qu'il va émettre une parole destinée à être utile ou agréable, n'a-t-il pas bien raison de se laver auparavant la bouche, comme on lave un vase avant d'y verser quelque bonne liqueur ? Pourquoi même parler si longuement de la créature humaine ? Le crocodile, ce monstre énorme qui naît dans le Nil, ouvre aussi une gueule inoffensive pour se faire nettoyer les dents. Voici du moins ce que j'ai entendu dire : comme cette gueule est d'une dimension énorme, mais privée de langue, et qu'il reste le plus souvent souvent sous l'eau, une grande quantité d'insectes s'embarrassent entre ses dents. Par intervalles donc il s'installe, la bouche béante, sur le rivage ; et là, un des oiseaux du fleuve, -oiseau bien complaisant !- introduit son bec entre les dents du monstre, et les lui gratte sans le moindre danger. Mais laissons ce sujet. Je passe aux autres vers, aux vers d'amours, comme ils les appellent, et que pourtant la manière dure et rustique dont ils les lisent rendrait bien plutôt haïssables. Quel rapport y a-t-il entre de coupables sortilèges et les vers que je consacre à louer les enfants de mon ami Scribonius Létus ? Quoi ! suis-je donc magicien, parce que je suis poète ? A-t-on jamais ouï parler de semblable soupçon ? de rapprochement aussi judicieux ? de conséquence aussi immédiate ? Apulée a fait des vers, soit : s'ils sont mauvais, c'est un tort sans doute, mais tort de poète et non pas de philosophe ; s'ils sont bons, en quoi les accusez-vous ? On insiste, et l'on dit : Ce sont des vers badins, des vers amoureux. Si c'est là mon crime, pourquoi alors vous tromper de termes ? pourquoi me dénoncer comme coupable de magie ? Du reste, bien d'autres en ont fait de pareils ; et, si vous l'ignorez, chez les Grecs il y eut en ce genre un certain habitant du Téos, un de Lacédémone, un de Cio, et une foule innombrable d'autres. Il y eut aussi une Lesbienne ; et les vers passionnés de celle-ci étaient tellement gracieux, que la nouveauté d'un semblable langage chez une femme fut excusée par la douceur de sa poésie. Chez nous il y a Édituus, Portius, Catulus, et avec eux aussi une foule innombrable d'autres. Mais ils n'étaient pas philosophes... Eh bien, nierez-vous que Solon ait été un homme sérieux, un philosophe ? pourtant c'est lui qui a composé ce vers si lascif Sa cuisse faite au tour et sa bouche de rose. Que trouve-t-on de si désordonné dans tous mes vers, si on les compare avec celui-là seul ? Je ne parle pas de ce qu'ont écrit Diogène le Cynique, Zénon le fondateur de la secte des stoïciens et plusieurs du même genre. Je vais, du reste, réciter de nouveau les vers en question, pour qu'on sache bien que je ne les désavoue pas : Il est vrai, Charinus, j'adore Critias ; Mais pour toi mon amour n'en diminuera pas. Critias ! Charinus ! à ce double délire, Entre vous partagé, mon coeur pourra suffire. Comme un autre vous-même, ah ! chérissez tous deux Le mortel fortuné dont vous êtes les yeux. J'en récite maintenant d'autres, qu'ils ont lus en dernier lieu comme dépassant les bornes de toute licence. Accepte ce tribut d'Apollon et de Flore : Les vers, je te les offre afin de célébrer Ton quinzième printemps que ce jour voit éclore, Et des fleurs je veuxx voir ton beau front se parer. Oui, je veux rapprocher les plus exquises choses, Tes grâces, ta fraîcheur, et la fraîcheur des roses. Mais si de leur printemps je dépouille pour toi Mes jardins, mes bosquets ; à ton tour en échange Ton printemps et ta fleur, abandonne-les-moi. Critias, mes amours, Critias, ô mon ange ! A moi tes doux baisers, tes amoureux souris : Que de fleurs et de vers je te dois à ce prix ! Vous connaissez maintenant les pièces incriminées, Maximus : un petit badinage qui parle de vers et de fleurs, ils l'appelent le raffinement de la débauche la plus éhontée. Vous avez remarqué encore que l'on me fait un reproche d'avoir appelé ces enfants Charinus et Critias, tandis qu'ils ont d'autres noms. Par le même système ils doivent donc accuser C. Catulle : car il nomme Lesbie pour Claudia ; Ticidas : car il donnait le nom de Perilla à sa maîtresse qui était Metella ; Properce : car sous le nom de Cynthia il cache Hostie ; Tibulle : car il pense à Plania, en mettant le nom de Délie dans ses vers. Eh bien, moi, au contraire, j'inclinerais à blâmer C. Lucilius, tout poète ïambique qu'il est, pour avoir fait figurer dans son poème le jeune Gentilis et le jeune Macédo sous leurs noms véritables. Enfin, combien est plus réservé le poète de Mantoue ! Faisant comme moi l'éloge du fils de son ami Pollion, dans une de ses Bucoliques, il s'abstient de dire les noms véritables, prenant lui-même le nom de Corydon, il désigne l'enfant sous celui d'Alexis ! Mais Émilianus est un homme qui déliasse les bouviers et les pâtres de Virgile en fait de grossièreté : c'est un brutal fieffé et un rustre. Pourtant il se croit plus austère que les Serranus, les Curius, les Fabricius ; et le voilà qui prétend que ce genre de vers ne saurait convenir à un philosophe platonicien. Mais que diras-tu, Émilianus, si je t'apprends que les miens ont été faits à l'exemple de Platon lui-même ? Ce philosophe n'a écrit, en fait de vers, que des élégies amoureuses ; car pour le reste de ses poésies, sans doute parce qu'elles n'étaient pas assez gracieuses, il les jeta au feu. Apprends donc les vers du philosophe Platon sur le jeune Aster, si toutefois, aussi vieux que tu l'es, tu peux encore apprendre à lire : Je voudrais, tendre Aster, toi, mon astre charmant, Pour te contempler mieux, être le firmament. Aster chez les vivants fut l'étoile du jour, Aujourd'hui c'est Vesper dans le sombre séjour ; Voici encore un quatrain du même Platon, consacré à la fois au jeune Alexis et au jeune Phédrus : De mon bel Alexis en célébrant les charmes Des jaloux contre moi j'excite les alarmes ; À ces chiens dévorants c'est le livrer, hélas ! Car sous leurs dents Phédrus a trouvé le trépas. Enfin, pour ne pas multiplier les citations et pour conclure, je ne dirai plus que son distique sur Dion le Syracusain ; ce sera tout : Syracuse est en pleurs : c'est Dion qui succombe. Mon coeur inconsolé le suivra dans la tombe. Maintenant l'inconvenance, s'il y en a une, vient-elle de moi, qui récite des morceaux de poésie jusque dans le sanctuaire de la justice, ou bien de vous, dont la langue calomniatrice en fait le texte d'une accusation ? Comme si on devait jamais juger la moralité d'un auteur sur un simple badinage poétique ! Vous n'avez donc pas lu ce que répond Catulle à des critiques malveillants ? Poètes, il suffit que nos moeurs soient sans tache ; Nos vers, c'est autre chose... L'empereur Adrien, voulant honorer d'une inscription le tombeau du poêle Voconius son ami, y traça ces mots : Ton vers était lascif, mais ton âme était pure. Distinction que certes il n'eût jamais établie, si des vers trop badins pouvaient servir de base à une accusation d'impudicité ; car de ce même empereur Adrien je me rappelle en avoir lu beaucoup en ce genre. Ose donc, Émilianus, dire que ce soit faire mal que d'imiter un empereur, un censeur, le grand Adrien, dans ce qu'il a fait, dans ce qu'il a transmis à la postérité. Du reste, peux-tu penser que jamais Maximus condamne ce qu'il sait avoir été composé par moi à l'exemple de Platon ? Les vers que j'ai cités de ce grand homme, sont d'autant plus chastes qu'ils sont plus clairs, d'autant plus pudiquement écrits qu'ils s'expriment avec plus de franchise. En effet, vouloir en pareille matière tout gazer, tout dissimuler, voilà où est le crime ; mais parler en termes clairs et positifs, c'est badiner. Le langage sans détours est innocent ; user de réticences, c'est penser à mal. Je pourrais encore citer de Platon ces paroles admirables et divines, qui, connues des âmes religieuses, (et le nombre en est rare), ne le sont point des profanes. Il existe, dit ce philosophe, deux Vénus ayant chacune leur amour distinct et leurs différents adorateurs. L'une est la Vénus vulgaire, présidant aux amours de la populace : c'est elle qui pousse aux plaisirs sensuels non seulement les créatures humaines, mais encore les brutes, les bêtes sauvages ; et sous ses puissantes, sous ses brutales étreintes, elle enchaîne comme des esclaves les êtres dont elle s'est emparée. L'autre est la Vénus céleste, présidant au plus noble amour : celle-ci ne règne que parmi les hommes, et ne s'intéresse même qu'à un petit nombre d'entre eux : jamais elle n'excite ses adorateurs à de honteux penchants : elle ne sait point provoquer ou séduire. Son amour n'est ni déréglé ni lascif ; tout en est sérieux, sans apprêt. Elle n'inspire de passion que pour les beautés de la vertu : et, si quelquefois elle recommande les agréments corporels, c'est pour défendre qu'on leur imprime quelque souillure, c'est pour proclamer que dans les corps on doit aimer seulement ce type de beauté pure et immortelle, révélée par avance aux âmes divines dans leur séjour au ciel. Aussi Afranius nous a-t-il laissé ce vers où l'on retrouve son élégance habituelle. Pour le sage l'amour, le désir pour les autres. Et pourtant, si tu veux savoir la vérité, Émilianus, ou si jamais pareil langage peut être compris de toi, l'amour du sage est moins de la passion que du souvenir. Pardonne donc au philosophe Platon ses vers sur l'amour, afin que je ne sois pas dans la nécessité, contrairement à la maxime qu'Ennius met dans la bouche de Néoptolème, de me livrer à une longue dissertation philosophique ; ou bien, si tu me tiens rigueur, je passerai facilement condamnation sur un crime dans lequel j'aurai Platon pour complice. Quant à vous, illustre Maximus, comment vous exprimerai-je ma reconnaissance en termes assez expressifs pour l'attention avec laquelle vous écoutez tous ces appendices de la défense ? appendices nécessaires pourtant, puisqu'ils répondent à mes accusateurs. J'ose encore implorer de vous la même attention pour ce qui me reste à dire avant que j'aborde le chef de l'accusation principale. En effet, vient maintenant cette longue et magistrale sortie contre les miroirs. “Un miroir ! s'est écrié Pudens (et j'ai cru qu'il allait en crever) ; un miroir ! quelle atrocité ! un philosophe se servir d'un miroir ! un philosophe posséder un miroir !” Eh bien ! oui, j'ai un miroir, je te l'accorde : car peut-être croirais-tu m'avoir fait une objection, si je songeais à nier. Mais il n'est pas rigoureusement logique d'inférer de là, que j'aie l'habitude de m'ajuster devant un miroir. Si je possédais une garde-robe de comédien, est-ce que vous en conclueriez par argumentation que j'ai l'habitude de me revêtir du long manteau tragique, de l'habit jaune de l'histrion, ou de la casaque bariolée que porte le mime aux fêtes solennelles de Bacchus ? Je ne le pense pas ; et réciproquement, il y a une foule d'objets dont je n'ai pas la propriété et dont pourtant je me sers. Que si donc l'usage ne prouve pas la possession, la possession ne saurait prouver l'usage ; or, c'est moins la possession d'un miroir qu'on me reproche, que l'habitude de m'y regarder. Il te resterait donc à établir quand et en présence de qui je m'y suis contemplé, puisque tu dénonces l'acte d'un philosophe se regardant au miroir comme un plus abominable sacrilège (et c'est la vérité) que l'introduction furtive d'un profane au milieu des atours de Cérès. Eh bien ! admettons que je confesse m'y être regardé. Quel crime est-ce donc, après tout, que de connaître son image ? de ne pas l'avoir seulement enfermée dans un endroit, mais de la transporter où l'on veut, en la tenant dans un petit miroir ? Ignores-tu que rien ne mérite mieux d'être regardé par une créature humaine que sa figure ? Je sais, moi, qu'un père aime bien mieux parmi ses fils ceux qui lui ressemblent. Aux citoyens qui ont bien mérité d'elles les cités accordent, en récompense, l'érection d'une statue, afin qu'ils se voient eux-mêmes. Ou bien, que signifient les statues, les portraits reproduits par les différents arts d'imitation ? Est-ce à dire que ce qui paraît louable sortant de la main de l'artiste doive être jugé blâmable quand c'est la nature qui l'offre, surtout si l'on songe que la rapidité et l'exactitude da la ressemblance sont bien plus merveilleuses dans le miroir ? En effet, toutes les copies exécutées de main d'bomme exigent un long travail, et pourtant la vérité est loin d'en être aussi satisfaisante. L'argile, le marbre, la toile, peuvent-ils jamais recevoir cette vie, cette fraîcheur, cette fermeté, ce mouvement surtout, qui constituent le véritable mérite de la ressemblance ? Dans le miroir, quelle merveilleuse reproduction de toute la personne ! A la fidélité se joint la mobilité avec l'obéissante exactitude du moindre geste ; l'image est toujours de l'âge de ceux qui la contemplent, depuis les commencements de l'enfance jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Elle suit toutes les phases de l'existence, elle prend les diverses attitudes, elle imite la tristesse aussi bien que la joie. Au contraire, une statue d'argile, de bronze, de marbre, une effigie en cire, un portrait peint sur la toile, ou enfin toute autre représentation obtenue par l'art des hommes se trouve au bout de bien peu de temps privée de ressemblance ; c'est comme un cadavre, avec sa face toujours la même et toujours immobile. Combien donc, quand il s'agit de voir reproduire un visage, doit-on mettre au-dessus des procédés de l'artiste le poli si ingénieux du miroir et son éclat créateur ! Aussi, de deux choses l'une : ou bien il faut nous ranger de l'avis d'Agésilas le Lacédémonien, qui ne souffrit jamais que la peinture ou la sculpture reproduisît ses traits, parce qu'il n'était pas assez content de sa propre figure ; ou bien, si l'on croit pouvoir conserver les habitudes généralement admises, de ne pas proscrire les statues et les portraits, pourquoi penser qu'il soit convenable de contempler son image sur de la pierre plutôt que sur de l'argent, sur une toile plutôt que dans un miroir ? Regardes-tu comme honteux qu'un homme examine assidûment son propre visage ? Mais le sage Socrate, nous dit-on, était le premier à conseiller à ses disciples de se regarder fréquemment au miroir : il voulait que celui qui était content de sa beauté veillât attentivement à ne pas gâter ces avantages corporels par de mauvaises moeurs, et qu'au contraire celui qui se croirait peu favorisé sous le rapport de l'extérieur, s'appliquât sérieusement à cacher cette laideur par la beauté de sa vertu. Homme vraiment sage, qui faisait d'un miroir un précepteur de morale ! Citerai-je Démosthène, ce prince de l'éloquence ? Tout le monde sait que c'était devant son miroir, comme devant un maître, qu'il étudiait ses causes ; et cet excellent orateur, qui déjà avait formé son éloquence à l'école du philosophe Platon, sa logique rigoureuse à celle du dialecticien Eubulide, demanda, en dernier lieu, à son miroir le parfait accord du débit et du geste. Or, crois-tu que le rhéteur qui va prodiguer l'invective doive apporter plus de soin à la bienséance pour prononcer ses discours, que le philosophe qui tonne contre les vices ? C'est devant des juges désignés par le sort que l'avocat va parler pendant quelques instants ; c'est devant toute espèce d'auditeurs que le philosophe disserte sans cesse ; c'est sur les limites d'un champ que plaide le premier ; c'est sur celles du bien et du mal que nous instruit le second. Mais quoi ! ce n'est pas seulement pour ces raisons que le philosophe doit se regarder au miroir : souvent il faut qu'il examine, non pas seulement sa propre ressemblance, mais encore la raison même de cette ressemblance. Est-il vrai, selon que le dit Épicure, que des images partent de nous comme des émanations continuellement échappées des corps ? que venant à rencontrer une surface polie et solide, elles s'y brisent et se réfléchissent de telle sorte qu'elles se reproduisent en arrière et en sens inverse ? Ou bien, comme prétendent d'autres philosophes, les rayons lumineux qui sortent du nos prunelles se mêlent-ils, se confondent-ils avec la lumière externe, comme le pense Platon ? ou bien partent-ils seulement des yeux, sans aucun secours du dehors, comme le veut Archytas ? ou sont-ils rompus par la résistance de l'air, comme le croient les stoïciens ? ou bien, allant tomber sur un solide dont la surface est brillante et polie, font-ils l'angle de réflexion égal à l'angle d'incidence, et reviennent-ils à leur propre image, de manière à pouvoir reproduire dans l'intérieur du miroir ce qu'ils touchent et voient au dehors ? Pensez-vous que les philosophes ne doivent pas curieusement approfondir tous ces phénomènes, et étudier dans une solitude contemplative tous les miroirs, aussi bien solides que liquides ? Outre ces questions que je viens d'énoncer, n'y a-t-il pas lieu de raisonner encore sur les suivantes ? Pourquoi dans les miroirs plans les images apparaissent-elles vis-à-vis de l'observateur avec une parité presque identique ? pourquoi dans les miroirs convexes et sphériques sont-elles rapetissées ? pourquoi sont-elles, au contraire, agrandies dans les miroirs concaves ? Quand et pourquoi dans ces derniers ce qui était à droite se trouve-t-il transposé à gauche ? Dans quel cas l'image se forme-t-elle derrière le même miroir ? dans quel cas se reproduit-elle en avant ? Pourquoi les miroirs concaves, s'ils sont placés en face du soleil, enflamment-ils un corps combustible placé à leur foyer ? Comment se fait-il que souvent apparaissent dans les nuages des arcs de diverses couleurs, et deux soleils qui rivalisent de ressemblance ? Il existe encore en ce genre d'autres questions, qui font la matière d'un gros volume dans les oeuvres du Syracusain Archimède. Génie supérieur que celui-là, dont l'admirable sagacité s'étendait, il est vrai, à toute la géométrie, mais dont pourtant le principal titre peut-être à la célébrité est d'avoir assidûment consulté des miroirs ! Pourquoi n'as-tu pas connu ce livre, Émilianus ? Pourquoi, outre tes champs et tes mottes de terre, n'as-tu pas pratiqué la planche des mathématiciens et son sable menu ? Crois-moi : bien que ta face hideuse ne diffère pas beaucoup de celle du masque tragique de Thyeste, tu devrais pourtant, dans l'intérêt de ton instruction, te regarder au miroir ; tu devrais quitter un instant la charrue pour étudier avec admiration les rides qui te sillonnent la face. Je ne serais pas étonné, du reste, que tu préférasses m'entendre parler de ton visage, tout contrefait qu'il est, plutôt que de ta conduite, beaucoup plus révoltante encore. Mais il faut que je le l'apprenne : outre que je n'aime pas à vomir des injures, je me suis donné jusqu'à ce jour le plaisir d'ignorer si tu es blanc ou si tu es noir ; et même à présent, en vérité, je ne saurais le décider encore parfaitement. Pourquoi cela ? parce que tu vis inconnu au milieu de tes champs, et que moi, je suis plongé dans le sein de l'étude ; toi, ton obscure et ignoble position a été un obstacle à ce que l'on t'observât ; moi, jamais je ne me suis appliqué à rechercher les méfaits de qui que ce fût, ayant toujours pensé qu'il me convient mieux de cacher mes fautes que d'approfondir celles des autres. Il m'est arrivé à ton égard ce qui arrive à un homme qui, d'un endroit bien éclairé, doit être vu par un autre placé dans un endroit obscur. C'est exactement de cette manière que, pendant que j'agis devant tous et au grand jour, je suis facilement vu par toi du fond de tes ténèbres, tandis que, caché par ton obscurité même et fuyant la lumière, tu ne peux à ton tour être aperçu de moi. Aussi ignore-je complètement si tu as des esclaves pour cultiver tes champs, ou si tu fais avec tes voisins une association de travail ; je ne le sais pas, dis-je, et je ne cherche pas à le savoir. Mais toi, tu sais qu'en un même jour, dans la ville d'Oea, j'ai affranchi trois esclaves : entre autres griefs par toi fournis, ton avocat n'a pas oublié celui-là ; et pourtant il venait de dire que j'étais arrivé à Oea en compagnie d'un seul esclave. Or je voudrais bien que tu me répondisses comment sur un esclave j'ai pu en affranchir trois, à moins que ce ne soit encore là un des effets de la magie. Jamais mensonge accusa-t-il plus d'aveuglement, ou peut-être plus d'habitude ? Apulée est venu à Oea avec un seul esclave, dit-on ; puis à quelques mots de là : Apulée, en un seul jour, a affranchi trois esclaves à Oea. Il eût été même peu vraisemblable que si je fusse venu avec trois esclaves je les eusse affranchis tous trois ; mais enfin, pourquoi ce nombre de trois esclaves eût-il prouvé mon indigence à tes yeux plutôt que le nombre de trois affranchis n'aurait prouvé mon opulence ? Tu ignores sans doute, Émilianus, tu ignores que c'est un philosophe que tu accuses, quand tu lui reproches le petit nombre de ses serviteurs ; car fût-ce une erreur, j'aurais dû l'accréditer dans l'intérêt de ma gloire. Ne savais-je pas bien que non seulement les philosophes, dont je me déclare le disciple, mais encore les généraux du peuple romain, se sont glorifiés de n'avoir qu'un petit nombre de serviteurs ? Tes avocats eux-mêmes, au bout du compte, n'ont-ils pas lu que M. Antoine, personnage consulaire, avait chez lui huit esclaves seulement ? que Carbon, qui fut maître de Rome, en avait un de moins ? Faut-il donc que je leur cite Manius Curius, si célèbre par tant de récompenses militaires, qui trois fois entra par la même porte en triomphateur ? Eh bien, Manius Curius n'avait à son service dans les camps que deux valets d'armée. Ainsi ce héros, qui avait triomphé des Sabins, des Samnites et de Pyrrhus, entretenait moins de serviteurs qu'il ne comptait de triomphes. M. Caton, sans attendre que d'autres lissent son éloge, a lui-même, dans un de ses discours écrits, consigné le fait suivant : lorsqu'il partit pour l'Espagne en qualité de consul, il n'avait emmené de Rome que trois esclaves ; arrivé à la Villa Publica, il crut que c'était trop peu de monde pour son usage ; il ordonna qu'on lui en achetât au marché deux autres, que de ses deniers il paya comptant par les mains de son banquier ; et il en conduisit cinq en Espagne. Si Pudens avait lu ces détails, je suis convaincu qu'il se serait dispensé de son méchant propos ; ou du moins, dans ce nombre de trois esclaves qu'il reproche à un philosophe, il aurait plutôt songé à trouver trop de luxe que trop d'économie. Le même, un instant après, m'a fait un crime de ma pauvreté. C'est une accusation qu'accepté un philosophe, et au-devant de laquelle il doit aller le premier. De temps immémorial, en effet, la philosophie est la compagne inséparable de la pauvreté. Économie, frugalité, contentement de peu, amour du devoir, horreur des richesses, sécurité, modestie, bons conseils, on trouve tout au sein de la pauvreté. Jamais inspira-t-elle l'orgueil qui gonfle les hommes, les passions tyranniques qui les dépravent, le despotisme qui les rend farouches ? Les plaisirs de la table ou du lit, elle ne veut, elle ne peut s'y livrer, parce que ces désordres et tant d'autres sont habituels aux nourrissons des richesses. Oui, passe en revue tous les plus grands scélérats dont les humains aient gardé la mémoire, tu n'y trouveras aucun coupable qui soit dans la pauvreté. Et au contraire, que l'on prenne au hasard les personnages illustres, rarement y figure-t-il des riches. Tous ceux qui se recommandent à l'admiration par quelque genre de mérite, ont été dès le berceau nourris au sein de l'indigence. Sublime pauvreté ! dans les premiers âges du monde, nous te voyons fonder toutes les villes, inventer tous les arts, t'abstenir de tous les vices, dispenser toutes les gloires, et conquérir chez toutes les nations un tribut mérité d'éloges unanimes. Chez les Grecs nous te voyons devenir justice dans Aristide, bienveillance dans Phocion, bravoure dans Épaminondas, sagesse dans Socrate, éloquence dans Homère. Chez le peuple romain nous te trouvons à l'origine de la république naissante ; et aujourd'hui encore, pour attirer sur lui la protection des dieux immortels, tu leur sacrifies dans les vases les plus communs et dans des coupes d'argile. Que si pour un instant le tribunal devant lequel je plaide ma cause était occupé par Fabricius, par Scipion, par Manius Curius, ces illustres indigents dont les filles, mariées avec des dots prises sur le trésor public, apportaient à leurs époux la gloire de leur maison et les deniers de l'État ; si Publicola, qui bannit les rois, si Agrippa, qui ramena le peuple, ces deux grands citoyens dont les funérailles, tant ils étaient pauvres, furent organisées par le peuple romain, grâce à l'aumône volontaire de chacun ; si Atilius Regulus, dont le petit domaine, en raison d'une semblable indigence, fut cultivé aux frais de l'État ; si toutes ces antiques familles de consuls, de censeurs, de triomphateurs, un instant rendues à la lumière pour assister à ce jugement, pouvaient entendre tes paroles ; oserais-tu reprocher à un philosophe sa pauvreté devant tant de consuls qui furent pauvres eux-mêmes ? Est-ce à dire que Claudius Maximus te semble un auditeur qui autorise à tourner en dérision la pauvreté, parce que le sort a pourvu ce magistrat d'un riche et puissant patrimoine ? Tu es dans l'erreur, Émilianus, et tu comprends mal cette grande âme, si tu la mesures d'après les faveurs de l'indulgente fortune plutôt que d'après les principes sévères de la philosophie ; si tu crois qu'un personnage habitué à une morale austère, et blanchi dans les camps, ne sympathise pas avec une sage médiocrité plutôt qu'avec une molle opulence. La fortune, il le sait, est comme un vêtement qui plaît mieux quand il est proportionné que quand il est trop long. Si une tunique traîne au lieu d'être portée, elle gêne autant que des haillons qui pendraient en avant sur les jambes et empêcheraient de marcher. En effet, dans les objets d'usage journalier, tout ce qui dépasse la juste mesure est plutôt embarrassant qu'utile. Des richesses immodérées ressemblent à un immense gouvernail sans proportions, plus propre à submerger le vaisseau qu'à le diriger : l'abondance n'en sert à rien, et l'excès en est nuisible. Que dis-je ? parmi les personnes opulentes, je vois qu'on loue de préférence celles qui, sans fracas, avec un train modeste, dissimulent leurs richesses, et les administrent sans ostentation, sans orgueil, se rapprochant des pauvres par la simplicité de leur extérieur. Que si les riches eux-mêmes, pour faire preuve de modération, cherchent à reproduire l'image et en quelque sorte le vernis de la pauvreté, pourquoi rougirions-nous d'elle, nous autres qui, placés bien plus bas, la pratiquons en réalité et non par affectation ? Je pourrais même ici argumenter contre toi sur les mots. Personne de nous, aurais-je à dire, n'est jamais pauvre quand il ne désire pas le superflu et qu'il peut se procurer le nécessaire, lequel du reste, grâce aux bienfaits de la nature, se réduit à peu de chose. Le plus riche sera toujours celui qui aura le moins de besoins ; on aura autant qu'on voudra, quand on voudra le moins possible ; et en ce sens, il est beaucoup moins judicieux de faire consister les richesses d'un homme dans ses propriétés et dans ses revenus que de les évaluer d'après l'esprit même de cet homme. En effet, si l'avarice multiplie ses besoins, si la soif du luxe est insatiable chez lui, des montagnes d'or ne pourront l'assouvir : pour ajouter à ce qu'il possède déjà, il mendiera toujours ; or, n'est-ce pas là le signe incontestable de la pauvreté ? Car enfin, toule envie d'acquérir vient de ce que l'on croit éprouver un manque, quelle que soit d'ailleurs l'importance de ce manque. Philus n'avait pas un patrimoine aussi considérable que Lélius ; Lélius, que Scipion ; Scipion, que le riche Crassus ; et à son tour, le riche Crassus ne trouvait pas le sien aussi opulent qu'il l'aurait voulu ; si bien que, surpassant tout le monde, il était surpassé lui-même par son avidité, et que s'il paraissait riche, c'était aux autres plutôt qu'à lui-même. Bien au contraire, les sages que j'ai cités, ne portant pas leurs désirs au delà de leurs moyens, établissaient une harmonie parfaite entre ce qu'ils souhaitaient et ce qu'ils pouvaient avoir. Ils méritèrent donc bien légitimement leur richesse et leur félicité : car on est pauvre lorsqu'on éprouve un désir, puisqu'un désir est un besoin, et l'on est riche quand on n'a pas de besoins, puisque ce dernier état constitue la satisfaction. En un mot, l'indigence se caractérise par les besoins, et l'opulence par la satiété. Ainsi donc, Émilianus, si tu veux que je passe pour pauvre, il te faut préalablement démontrer que je suis avare. Or, pourvu que rien ne me manque du côté des biens de l'âme, je m'inquiète peu de ce qui me manque en fait de biens extérieurs, parce que l'abondance n'en est pas plus honorable que la privation n'en est honteuse. Mais suppose qu'il en soit autrement, et que ma pauvreté tienne à des revers de fortune ; imaginons, comme c'est le cas le plus ordinaire, un tuteur qui ait diminué mon patrimoine, un ennemi qui me l'ait ravi, un père qui ne m'ait rien laissé. Peut-on faire un crime à une créature humaine de ce qui ne se reproche à aucun animal, tel que l'aigle, le taureau, le lion ? Si un cheval réunit les qualités qui lui sont essentielles, si son allure est bien égale, s'il est bon coureur, personne ne songera à le blâmer de ce qu'il ne possède point de pâturages ; et toi, tu prétendras m'objecter comme un tort grave, non pas quelques actions ou quelques paroles indiquant une âme dépravée, mais la modestie de mon intérieur, le trop petit nombre de mes gens, la frugalité avec laquelle je les nourris, la simplicité avec laquelle je les habille, la rareté des régals que je leur donne. Eh bien précisément, quelque chétif que je te paraisse en tout cela, je trouve que j'ai beaucoup, et même trop ; je désire me restreindre davantage, et je ne me croirai jamais plus heureux que quand je serai réduit au moindre train possible. Car, pour l'âme aussi bien que pour le corps, la santé existe quand il n'y a pas embarras, la faiblesse, quand il y a multiplicité d'accessoires ; et un signe certain d'infirmité, c'est d'avoir besoin de beaucoup de choses. Oui : pour vivre, comme pour nager, celui-là réunit le plus d'avantages, qui est le plus libre de tout fardeau. La vie humaine est comme un océan, où surnagent les corps légers et où ce qui est lourd s'engloutit. Je sais que si les dieux l'emportent sur les hommes, c'est principalement parce qu'ils se suffisent à eux- mêmes. Ainsi donc, celui de nous qui a le moins de besoins ressemble le plus aux dieux. Jugez d'après cela combien j'ai dû être flatté quand vous m'avez dit, croyant m'outrager, que j'avais eu pour tout patrimoine une besace et un bâton. Que n'ai-je assez de grandeur d'âme pour ne rien désirer de plus que ces objets, et pour porter dignement le même appareil, comme Cratès, qui volontairement lui sacrifia ses richesses ! Le croiras-tu, Émilianus ? ce Cratès était cité parmi les premiers personnages de Thèbes à cause de sa fortune et de sa noblesse, lorsque, épris de passion pour l'extérieur modeste dont tu veux me faire honte, il distribua au peuple son opulent et riche patrimoine ; il se débarrassa de ses nombreux esclaves, préférant être réduit à lui-même. Pour un seul bâton, il dédaigna ses nombreux arbres fruitiers ; il changea les plus élégantes maisons de campagne contre une seule besace, dont plus tard même il fit l'éloge en vers, quand il en eut mieux reconnu l'utilité ; et, à cet effet, il parodia le passage où Homère célèbre l'île de Crète. J'en dirai le début, afin que tu n'ailles pas croire que j'ai arrangé tout ceci dans l'intérêt de ma défense : Ma besace, au milieu d'un monde corrompu, C'est ma ville chérie ... Le reste est aussi merveilleux ; et si tu avais lu la pièce, tu m'aurais plutôt envié ma besace que mon mariage avec Pudentilla. A des philosophes tu reproches la besace et le bâton ! mais reproche donc aussi aux cavaliers leur harnais, aux fantassins leurs boucliers, aux porte-drapeaux leurs étendards, aux triomphateurs enfin leurs quadriges blancs et leur toge à palmes ! Ce n'est pas là, j'en conviens, le symbole de l'école platonicienne, mais ce sont les insignes de la secte cynique. Aux yeux de Diogène et d'Antisthène, cette besace et ce bâton furent ce que le diadème est pour un monarque, la cotte d'armes, pour un général, la tiare, pour un pontife, le lituus, pour un augure. Certainement Diogène le Cynique rivalisait avec Alexandre le Grand sur la réalité du pouvoir royal : car son bâton était pour lui aussi glorieux qu'un sceptre. Enfin, je citerai l'invincible Hercule lui-même (aussi bien, la supériorité morale ne te paraît qu'une méprisable défroque de mendiant). Hercule lui-même, qui purifiait l'univers par lui délivré de tant de monstres, qui domptait des nations entières, n'avait pourtant, tout dieu qu'il était, en parcourant ainsi la terre et avant que ses vertus l'eussent appelé au ciel, n'avait, dis-je, qu'une peau de lion pour vêtement et qu'un bâton pour compagnie. Que si tu ne tiens nul compte de ces exemples, et si tu m'as cité ici, non pour que je ne plaidasse ma cause, mais pour que j'eusse à inventorier mes revenus, je veux bien t'apprendre l'état de ma fortune, supposé toutefois que tu ne la connaisses pas. Sache donc qu'à mon frère et à moi, notre père en mourant laissa vingt mille sesterces à peu de chose près ; que, malgré des voyages lointains, des études continuelles, des libéralités sans nombre, je n'ai pas diminué trop sensiblement ma part d'héritage. Et pourtant, j'ai assisté beaucoup d'amis ; j'ai donné des preuves de ma gratitude au plus grand nombre de mes maîtres ; à quelques-uns j'ai fourni une dot pour établir leurs filles. Du reste, je n'aurais pas balancé à sacrifier presque tout mon patrimoine pour acquérir, ce qui me semble bien autrement précieux, le mépris de ce même patrimoine. Toi, au contraire, Émilianus, et les créatures de ton espèce, gens incultes et sauvages, vous ne valez réellement qu'autant que vous possédez ; comme ces arbres stériles et maudits qui ne produisent par eux-mêmes aucun fruit, et dont la valeur se calcule sur la quantité du bois que fournit leur souche. Toutefois, Émilianus, ménage désormais tes diatribes contre la pauvreté. Naguère toute ta fortune consistait en un petit champ près de Zarath ; c'était là uniquement ce que ton père t'avait laissé : au temps des pluies, seul avec ton âne, tu le labourais en trois jours. Car il n'y a pas bien longtemps, que, plusieurs de tes proches étant morts coup sur coup, ta fortune s'est bâtie sur des héritages qui ne devaient pas te revenir : circonstance à laquelle, du reste, plutôt encore qu'à ton infernale figure, tu dois le sobriquet de Caron. Pour ce qui est de ma patrie, tu as rappelé, d'après mes écrits propres, qu'elle est située sur les confins de la Numidie et de la Gétulie ; et tu as répété les expressions de semi-Numide et de semi-Gétule, dont j'ai fait moi-même usage en parlant publiquement devant Lollianus Avitus. Mais je ne vois pas ce qu'il y a là de honteux pour moi, pas plus qu'il ne l'était pour Cyrus le Grand d'être d'une race mixte, à savoir semi-Mède et semi-Perse. Ce n'est pas du lieu où est né, où a séjourné un homme, que l'on doit s'enquérir, mais bien de ses moeurs : ce n'est point le climat, c'est l'ensemble de la vie qu'il faut considérer. On permet, et c'est justice, qu'un jardinier, qu'un cabaretier, recommandent leurs légumes et leurs vins par la bonté du terroir, vantant, l'un ses vins de Thasos, l'autre ses légumes de Phliasie : en effet, ces productions de la terre acquièrent plus de saveur si le sol est fertile, le climat, humide, le vent, doux, le terrain, en bonne exposition, et la végétation, riche en sucs. Mais pour l'âme humaine, véritable hôte dont le corps est en quelque sorte pour les hommes un lieu de passage, que peut-il y avoir dans ces accessoires qui ajoute ou retranche à ses mérites comme à ses démérites ? Toutes les nations n'ont-elles pas fourni des grands hommes dans tous les genres, malgré les distinctions que l'on a faites entre peuples plus ou moins éclairés ? La Scythie, ce pays de glace, donna le jour au sage Anacharsis, Athènes, si célèbre par sa finesse, au stupide Mélitidès. Non pas pourtant que j'aie eu jamais la pensée de rougir de mon pays, dût-il appartenir encore à la domination de Syphax ; mais enfin, lorsque celui-ci eut été vaincu, le peuple romain fit présent de notre province au roi Massinissa. Plus tard, une émigration de vétérans la peupla de nouveau, et nous sommes une très florissante colonie. Or dans cette colonie, mon père occupa les fonctions suprêmes de duumvir, après avoir passé par tous les honneurs ; et moi-même, dès que fus apte aux charges publiques, je conservai son rang dans la ville avec autant d'estime que lui, et sans avoir dérogé, je l'espère, à la considération qui l'entourait. Pourquoi ai-je produit ces faits ? C'est afin de calmer ta bile, Émilianus ; ou plutôt afin d'obtenir grâce devant toi, si par négligence peut-être je n'ai pas pour venir au monde fait élection de domicile dans ta Zarath, cet autre centre de l'atticisme. Et vous autres, n'avez-vous pas eu honte de m'opposer avec tant de persévérance de semblables griefs devant un tel magistrat ? Quoi ! les circonstances à la fois les plus frivoles et les plus opposées entre elles, vous les blâmez également ! Y eut-il jamais accusation plus contradictoire ? Du bâton et de la besace vous avez pris texte pour accuser ma sévérité ; des vers et du miroir, pour stigmatiser mes habitudes dissolues ; de mon seul esclave, pour faire de moi un avare ; des trois que j'ai affranchis, pour me travestir en prodigue ; de mon éloquence de Grec, pour me reprocher mon origine africaine. Mais réveillez-vous donc enfin, et pensez que vous parlez devant Claudius Maximus, devant un personnage grave, dont les moments sont réclamés par les intérêts de toute une province. Supprimez ces vaines diatribes, et produisez les crimes énormes dont vous m'avez accusé, mes sacrilèges infâmes, mes odieux maléfices, mes ténébreuses manoeuvres. Pourquoi tant de mollesse dans les preuves, tant d'énergie quand il ne faut que du tapage ? J'arrive, en effet, maintenant à l'accusation même de magie : immense bûcher qu'on allumait, avec grand fracas, pour me perdre, et qui, contrairement à l'attente de tous, s'est éteint dans je ne sais quels contes de vieilles. Avez-vous jamais vu, Maximus, ces feux de paille qui rendent un bruit clair, jettent une large flamme, se propagent vite, mais où le combustible est si peu de chose, qu'après un incendie de quelques instants il ne reste plus rien ? Je vous donne là une image de cette accusation ; commencée par des injures, nourrie de mots, dénuée de preuves, elle ne laissera après votre sentence nul vestige de ses calomnies. Émilianus la fait reposer tout entière sur ce seul chef : Apulée est un magicien ; et à cette occasion j'ai bien envie.de demander \i ses savants avocats ce que c'est qu'un magicien ; car si, comme j'ai lu dans un grand nombre d'auteurs, ce mot a en Perse la même signification que chez nous le mot prêtre, quel crime est-ce donc, après tout, d'être prêtre ? d'avoir étudié, de connaître et de savoir à fond les lois du rit, les règles des sacrifices, les théories du culte ? La magie est ce que Platon appelle le culte des dieux, lorsqu'il expose les principes d'éducation donnés chez les Perses au futur héritier du trône. Je me rappelle les paroles mêmes de ce divin génie, et vous allez, Maximus, les reconnaître avec moi : “A l'âge de quatorze ans le jeune prince passe aux mains de ceux qu'on nomme les pédagogues royaux ; ce sont les quatre personnages les plus remarquables de l'époque, chacun dans sa spécialité : le plus savant, le plus juste, le plus sage, le plus brave. Un d'entre eux lui enseigne la magie de Zoroastre, fils d'Oromaze, autrement dit, le culte des dieux ; il lui enseigne pareillement les devoirs de la royauté.” Entendez-vous, accusateurs imprudents de la magie ? c’est une science agréée des dieux immortels, qui apprend à les honorer, à les vénérer, une science toute de piété, de divination, constamment illustre depuis Zoroastre et Oromaze, ses premiers fondateurs ; elle représente ici-bas les habitants du ciel. C'est une des premières études que l'on enseigne aux monarques ; et chez les Perses il n'est pas plus permis au premier venu d'être mage qu'il ne lui serait permis d'être roi. Le même Platon, dans un autre traité sur un certain Zalmoxis, Thrace de nation, mais voué à la même science, nous dit encore : “II faut soigner son âme, mon cher ami, au moyen de certains enchantements ; et ces enchantements, ce sont les bons principes.” Que s'il en est ainsi, pourquoi me serait-il défendu de connaître soit les bons principes de Zalmoxis, soit la liturgie de Zoroastre ? Si d'un autre côté, selon le sens vulgaire, mes accusateurs entendent, à proprement parler, par magicien celui qui entretient commerce avec les dieux immortels, et qui par la force incroyable de ses enchantements peut réaliser tout ce qu'il veut, je m'étonne, en vérité, qu'ils n'aient pas craint d'accuser un homme à qui ils reconnaissent une telle puissance. En effet on ne peut se garantir, comme on le ferait en tout autre cas, contre les effets d'une science si occulte et si surnaturelle. Quand on cite en justice un meurtrier, on vient avec une escorte ; quand on accuse un empoisonneur, on fait plus attention à ce qu'on mange ; quand on dénonce des voleurs, on surveille son bien. Mais celui qui intente un procès capital à un magicien, comme ceux-ci m'appellent, pourrait-il avec toutes les escortes, toutes les précautions, toutes les surveillances imaginables, éviter une perte inévitable et cachée ? non, jamais ; et par conséquent accuser un homme de ce crime, c'est ne l'en pas croire coupable. Cependant c'est un des griefs que l'ignorance intente communément aux philosophes. Quelques-uns d'entre eux recherchent-ils les causes pures et simples de l'existence des corps ; on les proclame impies et reniant les dieux, comme Épicure, Anaxagore, Leucippe, Démocrite, et les autres qui prennent la défense de la nature. Quelques-uns choisissent-ils pour objet de leurs curieuses investigations la providence qui a ordonné le monde, et adorent-ils les dieux avec enthousiasme ; on leur donne vulgairement le nom de magiciens : comme si, parce qu'ils savent que ces merveilles s'opèrent, ils savaient les opérer ! De ce nombre furent jadis Épiménide, Orphée, Pythagore, Ostanes ; et plus tard pareillement on suspecta Empédocle à cause de sa Catharmé, Socrate à cause de son Démon, Platon à cause de son Souverain Bien. Je me félicite donc d'être compté parmi tant et de si illustres personnages. Du reste rien de plus vain, de plus inepte, de plus puéril que les preuves avancées par les gens que voici pour établir celte accusation ; et je crains que vous n'y trouviez d'autre caractère d'un grief que celui de m'avoir été imputée. Pourquoi, me dit mon adversaire, avez-vous cherché certaines espèces de poissons ? Comme si, dans le dessein de s'instruire, un philosophe n'avait pas le droit de faire ce qui serait permis à un gourmand pour assouvir sa gloutonnerie ! Pourquoi une femme de condition libre vous a-t-elle épousé après quatorze ans de veuvage ? Comme s'il n'était pas plus merveilleux que pendant si longtemps elle ne se fût pas remariée ! Pourquoi, avant de vous épouser, a-t-elle consigné dans une lettre je ne sais quelle opinion adoptée par elle ? Comme si on avait à rendre compte de la pensée d'autrui ? Mais quoi ! ajoute-t-on, une femme plus âgée n'a pas balancé à épouser un jeune homme. Eh bien ! voilà précisément la preuve qu'il n'y a pas eu besoin de magie, quand on voit une femme être mariée avec un homme, une veuve avec un célibataire, une personne plus âgée avec une plus jeune. Le reste est de la même force. Apulée a chez lui certain objet, qu'il adore mystérieusement. Comme si ce n'était pas plutôt un crime, de ne rien avoir à adorer ! Un enfant est tombé en présence d'Apulée. Mais qu'auriez-vous dit si c'eût été un jeune homme, ou encore un vieillard, qui fût tombé devant moi, soit par indisposition, soit à cause d'un faux pas sur un parquet glissant ? Est-ce par ces arguments que vous me convaincrez de magie : la chute d'un enfant, le mariage d'une femme, un plat de poissons ? Je pourrais, en toute assurance, me contenter de ce que je viens de dire et entamer ma péroraison. Mais enfin, puisque grâce à la longueur de l'accusation j'ai encore une grande partie de la clepsydre à vider, voyons, examinons en détail chacun des griefs. Premièrement, que ce qu'on m'objecte soit vrai ou faux, je ne nierai rien ; j'avouerai tout, comme si tout était vrai. De cette manière, la multitude qui s'est réunie de mille endroits dans cette enceinte reconnaîtra clairement que d'abord contre les philosophes rien ne pourrait être avancé qui fût vrai, et qu'ensuite, en fait d'accusations mensongères, il n'en n'est pas qu'ils ne puissent repousser par de bonnes raisons sans avoir recours au désaveu, tant ils sont forts de leur innocence. Je commencerai donc par réfuter leurs arguments, et je prouverai qu'il n'y a dans tout ces faits rien qui tienne à la magie. Je démontrerai ensuite que, fusse-je le plus grand magicien du monde, je ne leur ai donné aucun motif, aucune occasion de me surprendre au milieu de quelque maléfice. Là je placerai ce que j'ai à dire sur leurs basses calomnies, sur les lectures inexactes qu'ils ont faites des lettres de ma femme, sur leurs interprétations plus odieuses encore. Enfin, je parlerai de mon mariage avec Pudentilla ; et je démontrerai, qu'en contractant cette union j'ai voulu remplir un devoir bien plutôt que ménager mon intérêt. Il est vrai, du reste, que ce mariage a jeté Émilianus dans des angoisses et dans un déplaisir extrêmes : de là sa colère et sa rage ; de là cette accusation, qui est un acte de folie. Je veux jeter sur cette affaire une clarté et une évidence incontestable. Je vous prouverai, illustre Maximus Claudius, ainsi qu'à tout l'auditoire, que ce jeune Sicinius Pudens, mon beau-fils, qui à l'accusation de son oncle prête son nom et sa volonté, a été enlevé tout récemment à mes soins depuis la mort de son frère aîné Pontianus, beaucoup meilleur que lui ; je prouverai qu'ainsi on l'a criminellement irrité contre sa mère et contre moi ; que, sans qu'il y eût de ma faute, il a abandonné les études libérales et secoué le joug de toute discipline : préludes bien coupables de l'accusation que soutient contre moi ce malheureux, destiné à ressembler à son oncle Émilianus plutôt qu'à Pontianus son frère ! Maintenant donc, comme je me le suis promis, je vais suivre pas à pas chacune des absurdes imputations de cet Emilianus, en commençant par ce qui regarde le soupçon de magie. Vous avez remarqué, Seigneur, qu'un des faits qu'il cite dès son début comme son argument le plus vigoureux, c'est qu'à prix d'argent j'ai acheté de certains pêcheurs quelques espèces de poissons. Laquelle donc de ces deux circonstances est de nature à me vendre suspect de magie ? Est-ce parce que des pêcheurs ont cherché pour moi du poisson ? C'est donc à dire qu'il eût fallu charger de cette commission des brodeurs ou des charpentiers ? Pour me dérobera vos calomnies je devais intervertir les attributions de chaque métier : c'eût été au charpentier à me pêcher du poisson ; au pêcheur, à son tour, à dégrossir du bois avec la doloire. Ce qui constitue le maléfice à vos yeux, est-ce parce que j'achetais les poissons à prix d'argent ? Si je les eusse destinés à ma table, on me les aurait apparemment donnés pour rien. Qui vous empêche donc de m'accuser d'une foule d'autres griefs ? car il m'est arrivé mille fois d'acheter du vin, des légumes, des fruits et du pain. A ce compte vous réduisez à la famine tous les marchands de poissons ; car qui osera se fournir chez eux ; s'il est établi que tous les objets de bouche qu'on leur achète à prix d'argent sont destinés, non pas à la table, mais à des opérations de magie ? Que s'il ne reste plus rien de suspect dans l'invitation faite à des pêcheurs d'exercer leur métier habituel, c'est-à-dire de prendre du poisson, (et notez qu'ils n'ont cité en témoignage aucun de ces hommes, attendu qu'ils n'existent pas), rien de suspect non plus dans le prix même de la marchandise achetée (et notez encore qu'ils n'ont pas précisé un chiffre, parce que, trop bas, il eût été une misère, trop élevé, une invraisemblance) ; si dis-je, il ne reste nulle part rien de suspect, je somme Émilianus de développer les inductions vraisemblables qui l'ont amené à m'accuser de magie. Vous vous procurez des poissons, dit-il. Je n'ai garde d'en disconvenir ; mais, je te le demande, pour se procurer des poissons, est-ce à dire que l'on soit magicien ? Pas plus, selon moi, que si l'on voulait se procurer des lièvres, des sangliers ou des volailles. Est-ce que les poissons seuls ont quelques propriétés mystérieuses, inconnues à d'autres et révélées aux magiciens ? Si tu en sais quelque cbose, c'est toi, à coup sûr, qui es le magicien ; si tu l'ignores, te voilà obligé de convenir que tu m'accuses de choses que tu ne connais point. Faut-il que vous soyez assez ignares, assez étrangers enfin à toutes les fables qui courent dans le vulgaire, pour ne pouvoir même formuler cette accusation d'une manière vraisemblable ! Car quel philtre amoureux peut être recelé dans un poisson brut, froid, et en général dans une substance tirée de la mer ? A moins que vous n'ayez cru pouvoir établir votre mensonge sur ce qu'on dit de Vénus, qu'elle naquit du sein des mers ? Apprends, Tannonius Pudens, combien ton ignorance est grande, d'avoir été fonder sur un achat de poissons une accusation de magie. Si tu avais lu Virgile, tu aurais vu infailliblement qu'on se procure à cet effet d'autres matières ; car ce poète, autant que je me rappelle, énumère les bandelettes moelleuses, la grasse verveine, l'encens mâle, les fils de diverses couleurs ; il cite, en outre, le laurier qui se brise facilement, l'argile qui se durcit, la cire qui se fond ; enfin dans son grand poème, il nous dit : ... La prêtresse soudain Exprime un lait impur d'une herbe empoisonnée, Au flambeau de la nuit par l'airain moissonnée. Enfin, pour rendre encore charme plus puissant, Elle y joint la tumeur que le coursier naissant Apporte sur son front, et que pour ce mystère On enlève aussitôt à son avide mère. Mais toi, qui m'accuses à propos de poissons, tu attribues aux magiciens de bien autres instruments : il s'agit, avec toi, non pas du dégarnir des fronts encore tendres, mais de racler des dos écailleux ; non pas d'arracher des substances du sol, mais de les tirer du fond de la mer ; non pas de les moissonner avec la faux, mais de les accrocher avec l'hameçon. Enfin le poète cite parmi les instruments de maléfice le venin, et toi, les mets de nos tables ; il recommande des herbes, des bourgeons ; toi, des écailles, et des arêtes. Il dépouille un champ ; toi, tu fouilles les flots. J'aurais pu t'indiquer encore nombre de passages analogues dans Théocrite, Homère, Orphée ; j'aurais pu t'indiquer des comiques, des tragiques, des historiens grecs ; mais je sais de longue date que tu n'as même pu lire une lettre écrite en grec par Pudentilla. Je ne citerai donc plus qu'un seul auteur, et encore est-ce un poète latin ; ceux qui ont lu Lévius, reconnaîtront le passage : ... Avec mystère De toute part on creuse, et l'on déterre Des charmes sûrs et des philtres brûlants : Ongles brisés, roitelets et rubans. Tiges, bourgeons et racines sans nombre ; Suaires, bandeaux, pierres à reflet sombre, Lambeaux de chair enlevés au poulain ... Voilà ce qu'avec beaucoup plus de vraisemblance tu aurais supposé être l'objet de mes recherches, si tu avais eu la moindre érudition ; car ces fables accréditées dans le vulgaire auraient peut-être donné un air de croyance à tes imputations. Mais à quoi peut servir un poisson que l'on a pris, si ce n'est à être cuit et présenté sur une table ? Autrement, il ne me semble pouvoir en aucune façon être utile à la magie, et je vais dire ce qui me le fait conjecturer. Pythagore, qui passe généralement pour avoir été partisan de Zoroastre et avoir comme lui été habile clans les sciences magiques, se trouvait, dit-on, un jour près de Métaponte, sur le rivage de cette Italie qu'il avait adoptée, et dont il avait fait en quelque sorte une succursale de la Grèce. Ayant aperçu des pêcheurs qui tiraient à eux un filet, il leur acheta la fortune du coup ; et quand il l'eut payée, il ordonna que sur-le-champ les poissons qui étaient pris fussent relâchés de la nasse et rendus à l'abîme. Or, certainement il n'eût pas laissé échapper de ses mains une pareille capture s'il y eût reconnu quelque chose d'utile à la magie. Mais il faut dire que Pythagore était un homme profondément instruit, un imitateur zélé des anciens ; et il se rappelait avoir lu dans Homère, ce génie universel ou plutôt supérieur en quelque genre de connaissances que ce soit, une énumération complète des substances magiques : tout y est dit appartenir à la terre, et rien aux flots. Voici comment Homère s'exprime en parlant d'une magicienne : Hélène recueillit ces philtres précieux : Presque tous ils étaient empruntés à la terre ; Et sa main les tenait d'une femme étrangère, D'une Africaine ... Dans un autre passage on lit ces vers, qui ont à peu près le même sens : Ainsi parle Mercure, et du sein de la terre Il tire au même instant ce charme tutélaire. Enfin, ce n'est jamais une composition empruntée à la mer ou aux poissons que ce poète met entre les mains de ses héros, soit que Prolée exécute ses métamorphoses, qu'Ulysse creuse la fosse, qu'Éole gonfle ses soufflets, qu'Hélène prépare sa coupe, Circé, ses breuvages, Vénus, sa ceinture. Vous êtes, de mémoire humaine, les seuls de votre espèce : la propriété magique était dévolue aux herbes, aux racines, aux bourgeons, aux petites pierres ; et vous, par une sorte de bouleversement de la nature, vous la faites descendre des montagnes dans la mer pour l'introduire dans le ventre des poissons. Jusqu'ici, dans leurs cérémonies mystérieuses, les magiciens invoquaient Mercure comme intermédiaire des enchantements ; Vénus comme séductrice des âmes, la lune comme complice de ces opérations nocturnes ; Trivia comme reine des ombres. Mais, grâce à votre autorité, ce sera désormais Neptune, Salacia, Fortune, et tout le choeur des Néréides, qui, au lieu de soulever des orages sur mer, les soulèveront dans les coeurs amoureux. J'ai dit pourquoi je ne trouve aucun rapport entre la magie et les poissons. Maintenant, si Émilianus le veut, accordons-lui que les poissons aussi aident d'ordinaire dans les opérations magiques. Est-ce à dire pour cela que quiconque cherche des poissons soit magicien ? A ce compte, il suffira de s'être procuré un brigantin pour être un pirate ; un levier, pour être un enfonceur de portes ; une épée, pour être un assassin. En quelque genre que ce soit, on ne saurait citer rien de si inoffensif qui ne puisse nuire par quelque endroit, rien de si agréable qu'on ne puisse y reconnaître un côté dangereux. Cependant malgré cette facilité d'interprétations, on n'a pas l'habitude de tout expliquer suivant les inductions les plus fâcheuses. Un achat d'encens, de cannelle, de myrrhe et d'autres parfums analogues ne laisse pas croire que l'on se propose uniquement une cérémonie funéraire, puisque l'on pourrait encore avoir en vue un médicament ou un sacrifice. Du reste, avec ce même argument de poissons, tu seras amené à établir que les compagnons de Ménélas étaient aussi des magiciens, parce que le grand poète dit que dans l'île de Pharos “ils bannirent la faim avec des hameçons crochus.” Tu rangeras dans la même catégorie les plongeons, les dauphins et les squales, dont les pêcheurs font abondant commerce ; tu y rangeras aussi les pêcheurs eux-mêmes dont l'adresse consiste à se procurer toute espèce de poisson. -Mais dans quel dessein vous aussi vous en procurez-vous ? - II ne me plaît pas, et je n'ai nul besoin de te le dire ; mais accuse-moi de ton chef, si tu le peux, de les avoir achetés comme on achète de l'ellébore ou de la ciguë, ou du suc de pavot, et pareillement d'autres substances dont l'usage modéré est salutaire, mais dont le mélange et l'excès sont nuisibles. Pourrait-on rester maître de soi, si, achetant telles et telles substances, on s'entendait accuser d'empoisonnement, parce qu'elles peuvent faire périr des hommes ? Voyons, pourtant, quelles ont été ces espèces de poissons si nécessaires à posséder, si rares à trouver, que l'on en eût mis, et avec raison, la découverte à prix. Ils en ont nommé trois en tout ; il y a erreur pour un, mensonge pour deux : l'erreur consiste en ce qu'ils ont appelé lièvre marin ce qui était un tout autre animal. C'était notre esclave Thémison, versé dans la médecine, qui me l'avait apporté de lui-même, comme vous l'avez entendu de sa bouche, pour le soumettre à mon observation : car il n'a pas encore trouvé de lièvre marin. Du reste, j'en conviendrai, je ne borne pas là mes recherches ; non seulement à des pêcheurs, mais à mes amis, je donne commission, dans le cas où ils rencontrent un poisson peu connu, de m'en fournir la description, ou de me faire passer le sujet, soit vivant, soit mort s'il ne se peut autrement. Quel est mon but en cela ? je le montrerai tout à l'heure. Il y a eu mensonge de la part de mes accusateurs, qui ne croient pas avoir leur pareil en finesse, quand ils ont prétendu, pour me nuire, que j'avais demandé deux corps marins sous des termes obscènes. Tannonius voulait faire entendre que c'étaient les parties génitales des deux sexes ; mais ce brillant orateur n'a pu venir à bout de s'expliquer clairement et sans longues hésitations ; enfin il est arrivé, après je ne sais quelle périphrase, de nommer en termes aussi impropres que dégoûtants les parties génitales d'un poisson mâle ; quant à celles de la femelle, comme il ne pouvait absolument trouver une expression tant soit peu pudique, il a eu recours à mes écrits ; il s'est rappelé avoir lu dans un de mes livres cette phrase : “Qu'elle cache ses parties sexuelles en ramenant une cuisse et en les voilant de la main ;” et ce grave moraliste m'a fait un reproche de ce que je n'ai pas balancé à exprimer honnêtement des images impudiques. Moi, tout au contraire, je lui reprocherai à bien plus juste titre, à lui qui se prétend passé maître en matière d'éloquence, d'employer de sales circonlocutions pour ce qui est fort simple à dire, de ne parler que du bout des lèvres, ou de garder un silence absolu pour des appellations qui ne présentent pas la moindre difficulté. Car enfin, je le demande, si je n'avais pas eu à parler de la statue de Vénus, et que je n'eusse pas émis le mot “parties sexuelles” interfeminium ; en quels termes aurais-tu donc formulé cette accusation, qui va aussi bien à ta sottise qu'à ta langue ? Est-il rien de plus absurde que de conclure de la ressemblance des mots à celle des choses ? Et peut-être vous figuriez-vous avoir fait là une ingénieuse découverte. Sachez donc que vous auriez dû dire : “Pour faire ses opérations magiques, il s'est procuré en fait de substances marines une pinne-marine et un pucelage.” Apprends en effet l'expression consacrée, et sache que j'ai employé à dessein des synonymes pour te fournir l'occasion de m'accuser de nouveau. Cependant souviens-toi que prétendre qu'un homme se soit servi des parties génitales d'un poisson pour un acte amoureux, c'est lui intenter une accusation aussi dérisoire que si l'on disait : pour arranger ses cheveux, il a pris un peigne marin ; pour attraper des oiseaux, un poisson volant ; pour chasser les monstres des forêts, un sanglier de mer ; pour ressusciter les morts, des crânes marins. A cette partie de votre accusation je réponds donc, que c'est un conte aussi ridicule qu'absurde ; que toutes ces bagatelles marines, tout ce fretin de rivage, je ne me le suis procuré ni à prix d'argent, ni gratis. Je réponds, en outre, que vous ne saviez pas vous-mêmes quels objets vous prétendiez que je m'étais procurés ; car toutes ces frivolités que vous avez dites, on les trouve par tas et par monceaux sur tous les rivages ; et, sans qu'il soit besoin de se donner de peine, il suffit du moindre mouvement des flots pour qu'elles soient rejetées hors de la mer. Que ne dites-vous donc qu'en même temps j'ai prodigué l'or, que j'ai convoqué le ban et l'arrière-ban des pêcheurs pour faire prendre sur le rivage des petites coquilles cannelées, d'autres qui fussent rondes, et des cailloux polis ? Ajoutez aussi que je leur ai demandé des pinces de crabes, des enveloppes d'oursins, des plumes de calmars, enfin des copeaux, des brins de paille, des bouts de ficelle, des morceaux de bois rongés par les vers, ou bien encore de la mousse, de l'algue, et les déjections de la mer qui sont sur tous les rivages, chassées par les vents, vomies par la marée, reprises par le gros temps, laissées sur place par le calme ; car les objets que je viens de citer là peuvent tout aussi bien, en raison du nom, s'accommoder à vos conjectures. Vous dites que pour des actes amoureux il est bon de prendre dans la mer des parties sexuelles de mâles et de femelles ; et vous le dites à cause de la ressemblance des noms. Il serait tout aussi logique de prendre également sur le rivage de petites pierres pour la vessie, des testacés pour les testaments, des cancres pour le cancer, de l'algue pour le frisson. En vérité, Claudius Maximus, vous mettez trop de patience, et, je vous le dirai même, trop de bonté, à supporter si longtemps leurs argumentations. Pour ma part, quand ils présentaient ces faits comme étant de la dernière gravité, comme invincibles, je riais de leur sottise et j'admirais votre indulgence. Du reste, veut-on savoir pourquoi je connais déjà beaucoup de variétés dans la classe des poissons et pourquoi il en est quelques-unes que je ne voudrais pas ignorer encore ? Je vais l'apprendre à Émilianus, puisqu'il s'intéresse tant à ce qui me regarde. Oui, bien qu'il soit déjà sur la pente de l'âge, que sa vieillesse touche au terme, cependant, si bon lui semble, il peut acquérir des connaissances tardives et en quelque sorte posthumes. Qu'il lise les écrits des anciens philosophes pour reconnaître enfin que je ne suis pas le premier qui ait fait des recherches de ce genre, mais que depuis longtemps mes devanciers, Aristote, Théophraste, Eudême, Lycon, et les autres disciples de Platon en ont fait autant ; qu'ils ont laissé un grand nombre de livres sur la génération des animaux, sur leur manière de vivre, sur leur structure intime, sur leurs variétés. Il est heureux que cette cause se plaide devant vous, Maximus, qui, instruit comme vous l'êtes, avez lu certainement les nombreux ouvrages d'Aristote sur la naissance des animaux, sur leur anatomie, sur leur histoire, sans parler d'une foule innombrable de questions du même, ou d'autres écrivains de son école qui ont fait divers traités sur cette matière. Or, si ces recherches, qui leur coûtèrent tant de soin, ce fut pour eux un honneur et une gloire de les rédiger, comment serait-ce une honte pour nous d'en vérifier l'exactitude ? surtout puisque, soit en latin, soit en grec, je tâche d'y mettre plus d'ordre et de brièveté, de suppléer partout aux lacunes ou de combler les omissions. Permettez, Seigneurs, si la chose en vaut la peine, qu'on lise quelques passages de mes élucubrations soi-disant magiques. Je veux prouver à Émilianus que ces recherches et ces explorations consciencieuses vont plus loin qu'il ne le pense. Greffier, passez-moi un volume de mes oeuvres grecques, qui se trouvent peut-être ici entre les mains de mes amis et des amateurs des sciences naturelles. Donnez de préférence celui où je traite longuement des poissons. Pendant que le greffier cherche le passage, je citerai un exemple qui se rapporte à ma situation. Le poète Sophocle, qui fut rival d'Euripide et qui lui survécut, car il atteignit une extrême vieillesse, était accusé de démence par son propre fils : à en croire ce dernier, l'âge avait fait perdre la raison à son père. Sophocle alors présenta son Oedipe à Colone, la plus belle de ses tragédies, que précisément il composait à cette époque ; il en lit la lecture à ses juges, et il n'ajouta rien de plus à sa défense que ces mots : “Ayez le courage de me déclarer en démence, si vous ne goûtez pas ces vers de ma vieillesse.” L'histoire rapporte qu'à ce moment tous les juges se levèrent devant le grand poète, et lui prodiguèrent les éloges les mieux sentis, tant à cause de l'intérêt du sujet que pour le style sublime de cette haute conception tragique ; peu s'en fallut qu'au contraire ils ne déclarassent en état de démence l'accusateur lui- même ... Greffier, avez-vous trouvé le volume ? - Bien : j'en suis charmé. Nous allons voir si moi aussi, devant un tribunal, mes écrits peuvent me défendre. Lisez une petite partie du commencement, et ensuite quelques passages sur les poissons. Vous, pendant que le greffier va lire, arrêtez l'eau de la clepsydre. (Ici devrait se trouver une citation prise dans les ouvrages d'Apulée sur l'histoire naturelle.) Ce que vous venez d'entendre est la reproduction de ce que vous aviez déjà lu en grande partie dans les auteurs anciens ; et n'oubliez pas que dans ces ouvrages je traite seulement des poissons. J'y passe en revue ceux qui sont produits par l'acte du coït, ceux qui naissent de la vase ; je précise combien de fois et à quelles époques de l'année, dans chaque espèce, le besoin de la reproduction s'allume chez les femelles et chez les mâles ; par quelles dispositions des membres et pour quelles causes la nature parmi les poissons a distingué les ovipares et les vivipares : car c'est ainsi que je traduis les mots grecs ᾠοτόκα et ζῳοτόκα. Et pour ne point parcourir toute l'échelle des êtres, pour ne pas traiter de leur différence, de leurs habitudes, de leur structure, de leur longévité, d'une foule d'autres détails aussi importants par eux-mêmes qu'ils sont d'ailleurs étrangers à la cause, je ne réclamerai plus de citations que pour deux de mes ouvrages : ce sont quelques endroits latins qui ont trait à ces mêmes connaissances. Vous y remarquerez, entre autres particularités rares et curieuses, des noms inusités chez les Romains, et qui n'avaient pas, que je sache, passé jusqu'ici dans notre langue ; c'est moi qui, à force d'études et de recherches, ai donné à ces mots grecs un cachet tout national. Car je défie bien tes avocats, Émilianus, de me citer un livre où ils aient vu ces mots latinisés Je ne parlerai que des animaux aquatiques : pour les autres, je signalerai seulement les points communs où ils présentent des différences avec ces derniers. Ainsi donc, écoute ce que je vais dire. Tu vas récrier aussitôt que je débite une kyrielle de mots magiques en grimoire égyptien ou chaldéen : Selacheia, malakia, malacostraca, chondracantha, ostracoderma, carcharodonta, amphibia, lepidota, pholidota, dermoptera, peza, nepoda, moniri, sunaguelastica. Je puis même continuer ; mais ce n'est pas la peine de perdre mes instants à ces nomenclatures : j'aime mieux me ménager le temps d'attaquer les autres imputations. Vous cependant, greffier, lisez ce peu de noms grecs, que je viens de lire, tels que je les ai latinisés. (Ici manquent ces noms grecs latinisés par l'auteur.) Eh bien ! crois-tu que quand un philosophe, loin d'affecter impudemment l'ignorance et la grossièreté d'un cynique, se rappelle avoir été disciple de Platon ; crois tu que ce soit pour lui une honte de connaître plutôt que d'ignorer les sciences naturelles ? de les négliger, plutôt que de les approfondir, que d'apprécier, même dans ces détails, les desseins admirables de la Providence, plutôt que de s'en rapporter à son père et à sa mère sur ce qu'il faut croire des dieux immortels ? Ennius, dans son poème intitulé Hedypathetica, énumère des espèces innombrables de poissons, qu'il avait en effet étudiées avec grand soin. Je me rappelle quelques-uns de ses vers : je vais les réciter : “La mustelle marine l’emporte sur tous les autres poissons aussi bien que sur la clupée. Les meilleurs raspecons se trouvent à Enia ; Abydos fournit en Abondance les huîtres aux valves rugueuses ; Mitylène, les peignes et Ambracie, les crabes. Achetez vos sargues à Brindes, et préférez-les de grande dimension. Que vos sangliers de mer viennent de Tarente ; vos élops esturgeons, de Sorrente ; vos squales bleus, de Cumes. Mais quoi ! j'ai oublié le scarus, qui égale presque le cerveau du maître des dieux, et qui n'est nulle part plus gros et plus friand que dans la patrie de Nestor. J'allais omettre aussi les mélanures, les labres tourds, les labres merles et les ombres de mer ; les polypes de Corcyre, les succulents caviars d'Atarné, les pourpres, les jeunes tortues, les mures et les savoureux oursins.” Il a fait les honneurs de beaucoup de vers à d'autres poissons encore ; et il indique dans quel pays se trouve chacun d'eux, si c'est rôtis ou à la sauce qu'ils sont un manger plus délicat. Pourtant les gens instruits ne l'attaquent point, tandis qu'on veut me faire un crime de naturaliser dans notre langue, avec autant de propriété que d'élégance, des objets qui en grec sont connus d'un très petit nombre d'amateurs. Sans doute j'en ai dit assez ; pourtant écoute encore ceci. Qui vous a dit, puisque j'aime l'art de la médecine et que j'y ai quelque habileté, qui vous a dit que je ne cherche pas des remèdes dans les poissons ? Quand la bienfaisante nature a répandu et prodigué les remèdes dans toute espèce de substances, pourquoi n'en aurait-elle pas mis également dans les poissons ? La connaissance et la recherche des médicaments ne constituent pas plus le magicien que le médecin, ou même après tout, que le philosophe, quand on se propose de les appliquer non pas à son utilité, mais au soulagement de ses semblables. Dans les temps antiques, les médecins n'ignoraient pas les enchantements qui pouvaient guérir les blessures, et nous en avons pour garant l'auteur le plus infaillible en matière d'antiquité, je veux dire Homère : il montre comment d'une blessure d'Ulysse le sang cesse de couler par la vertu d'un charme. Rien de ce qui se fait pour sauver la vie des hommes ne saurait être coupable. Mais, dit-il, dans quel dessein, si ce n'est pas dans un dessein criminel, avez-vous dépiécé le poisson que Thémison, votre esclave, vous avait apporté ? Comme si, en vérité, je ne venais pas de dire à l'instant, que je fais des études sur les organes de tous les animaux, sur la place de ces organes, sur leur nombre, sur leur emploi ; qu'enfin je me propose de vérifier et de développer les ouvrages d'anatomie composés par Aristote ! Je trouve même très étonnant que vous ne connaissiez de moi que cette seule autopsie de poisson. J'en ai opéré à l'infini, partout où j'en ai rencontré des sujets ; d'autant plus que je n'ai pas l'habitude de rien faire en cachette : constamment je procède au grand jour, sous les yeux de tout le monde, même des étrangers. En cela j'obéis aux usages et aux principes de mes maîtres qui disent : qu'un homme libre et généreux doit autant que possible présenter tout d'abord son âme sur son front. Eh bien, la petite espèce de crustacés que vous autres nommez lièvre marin, je la montrai alors à de nombreux spectateurs ; et je ne saurais encore décider quel est son vrai nom sans m'être livré à des recherches plus approfondies, attendu que je ne trouve indiquée chez aucun des anciens philosophes cette espèce de poisson, bien qu'elle soit remarquable entre toutes et assurément fort curieuse. Si je m'y connais un peu, c'est la seule espèce qui, étant d'ailleurs sans os, soit pourvue de douze pièces osseuses unies et enchaînées dans le ventre de l'animal et ressemblant assez à des osselets de porcs. Si Aristote l'eût connue, sans aucun doute il n'eût pas omis d'en faire mention, lui qui a indiqué le merlus comme une variété très remarquable, parce que seul il a le coeur au milieu du ventre. Vous avez disséqué un poisson, dit Émilianus. Est-il supportable d'entendre faire un crime à un philosophe de ce qui n'en serait pas un pour un boucher ou pour un cuisinier ? Vous avez disséqué un poisson. M'accuse-t-on parce qu'il était cru ? si je l'eusse fait cuire avant de lui fouiller le ventre, avant de lui percer le foie, comme apprend à le faire chez toi à ses propres dépens le petit Sicinius Pudens, tu n'aurais donc pas trouvé là texte à une accusation ? Eh bien, pour un philosophe le crime serait-il plus grand de manger des poissons que d'en observer ? Quoi ! des diseurs de bonne aventure pourront interroger des foies d'animaux, et un philosophe n'aura pas le droit d'en examiner, lui qui se reconnaît l'aruspice de tous les êtres animés, le prêtre de tous les dieux ! Tu me fais un crime de ce que Maximus et moi nous admirons dans Aristote. A moins d'avoir banni des bibliothèques les ouvrages de ce grand homme, à moins de les avoir arrachés aux mains des lecteurs studieux, tu ne peux point m'accuser. Mais j'en ai peut-être dit sur ce sujet plus que je n'aurais dû. Voyez maintenant, Seigneur, comment ils se contredisent eux- mêmes. Ils prétendent que par des artifices magiques, par des enchantements empruntés aux flots de la mer, j'ai voulu séduire une femme. A quelle époque, s'il vous plaît ? lorsque précisément je me trouvais dans les montagnes situées au centre de la Gétulie, où l'on ne trouverait de poissons qu'en remontant au déluge de Deucalion. Ils ignorent, je le vois et je m'en félicite, que j'ai lu pareillement l'ouvrage de Théophraste sur les morsures et les dards des animaux, ainsi que les Thériaques de Nicandre. Ils ne manqueraient pas alors de me poursuivre comme empoisonneur : car c'est la lecture d'Aristote et l'émulation qu'elle m'a inspirée qui m'ont porté vers ces études. J'y ai été aussi quelque peu encouragé par mon illustre maître : se livrer à ces études, dit Platon, c'est approfondir la vérité dans les mondes visibles comme dans l'essence incréée. Maintenant que leur affaire de poissons est suffisamment éclaircie, écoutez, Seigneur, un autre chef d'accusation aussi sottement imaginé, mais où ils ont encore fait preuve de plus d'inconséquence et de méchanceté. Ils savaient eux-mêmes que l'argument poissonnier était pitoyable et n'aboutirait à rien ; que la nouveauté, d'ailleurs, en était ridicule. Car a-t-on jamais ouï dire que pour des maléfices magiques ce fût l'usage d'enlever les écailles et le dos des poissons ! Il s'agissait donc d'inventer un fait qui se rattachât à des choses plus répandues et plus vraisemblables. Eh bien, pour se conformer à des opinions reçues et accréditées, ils ont été dire que j'avais fasciné un enfant par certains charmes ; que la scène s'était passée à l'écart, loin de tous les yeux, au pied d'un petit autel, à la lueur d'une lanterne ; que peu de témoins seulement avaient été admis à l'opération ; qu'aussitôt enchanté, l'enfant était tombé par terre ; et qu'ensuite, après qu'il était longtemps resté sans connaissance, je l'avais rappelé à la vie. Ils n'ont pas osé pousser plus loin dans le mensonge. Cependant, pour que la fable fût complète, ils auraient dû ajouter que ce même enfant a prédit et annoncé une foule de choses ; puisque nous savons que le résultat précieux des enchantements ce sont les présages et la divination. Et ce n'est pas seulement sur les croyances populaires, c'est encore sur les plus graves et les plus savants témoignages que s'est confirmé ce miracle au sujet des enfants. Dans le savant Varron, écrivain d'une science et d'une érudition très exacte, je me souviens avoir lu, entre autres faits analogues, celui que je vais raconter. Les Tralliens, à l'occasion de la guerre de Mithridate, avaient eu recours aux divinations par la voie de la magie ; et un enfant, après avoir contemplé dans l'eau une image de Mercure, chanta, dans une prédiction de cent soixante vers, ce qui arriverait. Varron rapporte encore, que Fabius, ayant perdu cinq cents deniers, vint consulter Nigidius ; que celui-ci ensorcela des enfants : dès lors ceux-ci indiquèrent dans quel endroit avait été enfouie une bourse qui contenait une partie de la somme, entre quelles mains les autres écus avaient été dispersés ; ils signalèrent même que Caton le philosophe avait une des pièces ; et, en effet, ce dernier convint qu'il l'avait reçue des mains d'un de ses domestiques pour faire une offrande à Apollon. Voilà, sans parler d'autres faits semblables, ce que j'ai lu dans maints traités sur les enfants magiciens : mais j'hésite, quand il s'agit de déclarer si j'estime ou non que ces choses-là soient possibles. Pourtant je pense, avec Platon, qu'entre les dieux et les hommes se trouvent placées certaines puissances divines, intermédiaires par leur nature comme par l'espace qu'elles occupent, et que ce sont ces êtres qui président à toutes les divinations, à tous les prodiges de la magie. Il y a plus : je suis convaincu qu'une âme humaine, surtout une âme simple comme celle d'un enfant, peut, au moyen de charmes qui la transportent hors d'elle-même, de parfums qui la mettent en extase, être endormie et entièrement enlevée à la conscience des choses de ce monde : qu'insensiblement elle peut oublier les entraves du corps, être ramenée, rendue à sa nature, immortelle et divine comme on sait, et qu'alors, dans une espèce de sommeil, elle peut présager l'avenir. Mais enfin, quoi qu'il en soit, et en supposant qu'il faille croire à de semblables résultats, cet enfant prophète, quel qu'il puisse être, doit, si je suis bien informé, réunir la grâce et la possession de tous ses membres ; il doit être et ingénieux et s'expri |