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Claudien

 

ÉPIGRAMMES.

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

ÉPIGRAMMES.

I. Sur les mules de France.

VOYEZ, sur les bords du Rhône impétueux qui les a nourries, ces mules dociles au frein, que leur maître retient sous le joug, et qu’il en délivre à son gré : comme elles savent, aux cris discordants de leur guide, varier aussitôt leur course, et suivent d’un pas assuré les sentiers où sa voix les entraîne ! Quoique nulles rênes ne dirigent leur marche; quoique leur tête se redresse, libre d’un joug pesant, elles obéissent, comme si elles étaient enchaînées; et, insensibles à la fatigue, elles prêtent à des accents barbares une oreille attentive: loin de leur maître, elles respectent ses ordres, et la langue de l’homme leur tient lieu de frein. C’est elle qui les réunit quand elles s’écartent, qui les disperse quand elles sont rassemblées; c’est elle qui suspend leur impétuosité, c’est encore elle qui hâte leur course. Leur crie-t-il à gauche? leurs pas se dirigent vers la gauche; change-t-il d’inflexion? elles se reportent à droite. Esclaves sans entraves, libres sans indocilité, elles n’ont pas de frein, et cependant obéissent toujours. Couvertes de fourrures grossières, elles tirent à l’envi et d’un commun accord des chars retentissants. Étonnez-vous donc à présent qu’Orphée, par ses chants, ait apprivoisé les monstres des forêts, quand les cris d’un Gaulois guident ces animaux indociles.

II. Le vieillard de Vérone.

Heureux celui qui a passé sa vie dans le champ de ses pères ! l’asile de son enfance est encore celui de sa vieillesse. Appuyé sur un bâton, il parcourt les plaines ou se traînèrent ses premiers pas, et date de la même demeure toutes les années de sa longue carrière. La fortune ne l’a pas entraîné dans son tourbillon incertain; voyageur inconstant, il ne s’est pas désaltéré à des fleuves inconnus: marchand, il n’a pas craint le courroux des flots; soldat, les accents de la trompette; plaideur, les bruyants débats du forum. Insouciant des affaires publiques, étranger à la ville voisine, un horizon plus vaste se déroule devant ses yeux. Ce n’est point par le nom d’un consul, mais par ses récoltes périodiques, qu’il compte ses années. Les fruits lui annoncent l’automne; les fleurs, le retour du printemps. C’est dans le même champ, qu’il voit se lever et se coucher l’astre du jour; l’horizon qu’embrassent ses regards est pour lui, simple villageois, le cercle du soleil. Ce vaste chêne, il se souvient de l’avoir vu faible arbrisseau; ces bois qui l’ombragent, il les a vus croître et vieillir avec lui. Il est aux portes de Vérone, et cette ville lui semble plus éloignée que l’Inde brûlante; le Bénac est pour lui la mer Rouge. Ses forces ont triomphé du temps, et sa troisième génération le trouve encore ferme et robuste. Allez maintenant, courez jusqu’aux extrémités de l’Ibérie; vous aurez parcouru plus de chemin, ce vieillard aura plus vécu.

III. Sur un Sanglier et un Lion.

Un farouche sanglier et un lion superbe ont fait ensemble l’essai de leurs forces; l’un hérisse ses soies, l’autre sa crinière. L’un est le favori de Mars, l’autre celui de Cybèle ; tous deux sont les rois des montagnes ; tous deux ont fatigué le bras d’Hercule.

IV. Description d’un troupeau.

FRAGMENT.

Non jamais la terre soumise au triple Géryon n’a produit des troupeaux aussi magnifiques; ô Clitumne ! moins blancs sont les taureaux qui se baignent dans tes ondes, quoique la piété les immole à Jupiter Tarpéien. Il était moins beau, celui qui faisait, sous ses pieds, voler la poussière tyrienne, quand il rapporta son fardeau si ardemment désiré. Ni les champs de Crète, ni Gnosse, qui fut témoin de honteuses amours, ni Pida lui-même, n’ont jamais engraissé de pareils nourrissons. Le Minotaure lui-même, qui unit deux natures, et dont l’extérieur monstrueux révéla le crime de sa mère, n’aurait pas eu des formes aussi gracieuses, quand même il aurait rappelé tous les traits de son père.

V. La Conque.

Que la Nymphe de l’Hélicon verse ici ses flots argentés, qu’elle s’épanche dans le vaste sein de cette conque étincelante de richesse: la source où la docte Sérène aura humecté ses lèvres, aura plus de vertu que les eaux d’Hippocrène.

VI. Sur un cristal qui renfermait une goutte d’eau.

Ce morceau de glace renferme des traces de sa première nature une partie s’est pétrifiée, l’autre a résisté au froid. C’est un jeu, c’est un caprice de l’hiver: plus précieux par sa cristallisation imparfaite, ce diamant s’enorgueillit, de renfermer une onde mobile.

VII. Sur le même.

Gouttes d’eau qui, dans votre prison de glace, retenez votre sœur captive; dont une partie est liquide encore, dont l’autre a cessé de l’être; quelle puissance vous a enchaînées? par quel art le froid a-t-il pu te glacer et te liquéfier en même temps, bloc merveilleux? Quelle chaleur secrète met dans ton sein les eaux à l’abri de l’aquilon? Quel zéphyr a pu fondre cette glace intérieure? Dans quels réduits ce diamant, qu’agite une chaleur cachée, a-t-il, en se glaçant, contracté la dureté de la pierre, et conservé la fluidité de l’eau?

VIII. Sur le même.

La glace des Alpes prenait une dureté que ne pouvaient vaincre les rayons du soleil; sa solidité la rendait trop précieuse: elle n’a pu, tout entière, imiter le diamant; une goutte d’eau est restée dans son sein pour la trahir. Son prix en augmente: cette pierre liquide devient un prodige, et l’onde qu’elle renferme lui donne une nouvelle valeur.

IX. Sur le même.

Voyez-vous cette onde qui, dans ce brillant cristal, se fraie un passage au sein de la glace étincelante? Captive, elle ne craint ni Borée ni l’hiver; et, toujours mobile, s’agite en tous sens. Ni le froid, ni la brûlante Canicule, n’ont diminué son volume; le temps rongeur ne peut plus rien sur elle.

X. Sur le même.

Cette onde est à l’abri des frimas, sous son enveloppe arrondie, et son cours errant est protégé par des eaux que le froid a durcies. Ne voyez-vous pas le cristal bouillonner dans ses cavités intérieures, où une onde vive suit les lois du flux et du reflux? L’humide Iris l’embellit de ses couleurs, lorsque le soleil y brise ses rayons, et que le jour vient lutter contre le froid dans son sein. Pierre merveilleuse ! onde étonnante, que n’égalent pas les fleuves ! une pierre n’a rien de fluide; toi, tu coules, et cependant tu es une pierre.

XI. Sur le même.

L’enfant qui cherche à saisir le cristal glissant qui échappe à ses doigts, et qui tourne d’une faible main cette masse glacée, a vu, captive dans sa prison transparente, une onde que l’hiver inflexible a seule épargnée; ses lèvres altérées pressent ce globe solide, et impriment d’inutiles baisers sur cet objet de ses désirs.

XII. Sur le même.

Ne méprisez pas ce bloc de cristal: les palais des rois n’ont rien d’aussi beau : il ne le cède pas aux perles de la mer Rouge. Cette glace est brute, c’est une pierre informe, sans grâce; et pourtant on la compte au nombre des plus rares trésors.

XIII. Sur le même.

Ce cristal, né dans la neige et poli par une main humaine, t’offre une image mobile de l’indestructible univers: le ciel embrassant dans sa concavité les vagues retentissantes de l’Océan courroucé.

XIV. Sur le même.

Allons, cristal, onde enfermée dans la pierre, dis-moi qui t’a glacé? c’est Borée. Qui t’a rendu liquide? le Notus.

XV. A Phébus.

Sois-moi propice, ô Phébus ! car toi qui lances des traits rapides, tu as aussi été frappé par les flèches légères de l’Amour.

XVI. Sur une vieille courtisane.

La courtisane qui se jouait dans les chœurs bruyants, fatigue un double airain de coups qui le font vibrer. Le peigne dont elle se sert pour cacher ses cheveux blancs, voisins de la tombe, sillonne en vain de ses dents inutiles l’éclat emprunté de sa figure. Sa pudeur, qui ne sait plus rougir, se colore d’un faux rouge, et elle donne une forme menteuse à son sein qu’elle recouvre.

XVII. Sur un esclave qu’il avait frappé.

Un esclave était assis sur le seuil de l’Hélicon, tenant derrière son dos un siège aux pieds d’airain ; il ne voulut point le prêter au poète fatigué ; et voilà pourquoi l’ingénieuse nécessité a aiguisé mon esprit.

XVIII. Sur la sphère d’Archimède.

Un jour que Jupiter voyait le ciel renfermé sous l’étroite enceinte d’un verre, il sourit et adressa ces paroles aux Immortels : « Voilà donc à quel point est portée l’adresse des mortels. Dans un globe fragile est représenté mon ouvrage ; un vieillard, dans Syracuse, a transporté sur la terre, par les efforts de son art, les principes des cieux, l’harmonie des éléments et les lois des dieux. Une secrète intelligence dirige les astres divers, et, par des mouvements réguliers, entretient cet ouvrage qu’il anime. Un faux zodiaque a aussi son cercle qu’il parcourt ; et chaque mois ramène l’image renaissante de Cynthie. Cette industrie, qui fait mouvoir le monde, s’applaudit de son audace et les cieux sont soumis à l’esprit de l’homme. Pourquoi m’étonner que l’innocent Salmonée ait imité le tonnerre? Voici qu’une faible main rivalise avec la nature.

XIX. Sur Polycaste et Perdix.

Cruel Amour, que ne commandent pas tes feux puissants? La mère craint d’aimer le fruit de ses entrailles, tandis que, sur son sein de neige, nourrice inquiète, elle serre son enfant, déjà son cœur maternel brûle de flammes impures. Dépose enfin, Cupidon, tes flèches meurtrières; interroge Vénus: peut-être est-elle aussi dévorée de tes feux.

XX. Sur une sangle brodée par Sérène pour le cheval d’Honorius.

Reçois, prince auguste, reçois les légers présents que ta sœur a tissus de sa main. Déjà l’or enrichit les harnais de ton fougueux coursier, et les diamants brillent sur son frein; que cette ceinture presse aussi ses flancs généreux. Soit qu’il ait été nourri dans les pâturages de l’Arménie, ou qu’il se soit baigné dans les flots jaunissants de l’Halys, grossi des neiges de l’Argée; il est digne de rougir d’une écume sanglante les vertes émeraudes de son mors, et de couvrir ses flancs de la pourpre de Tyr. Oh ! qu’il connaît bien sa beauté, quand il se redresse sur ses jambes, et qu’il inonde son cou superbe des flots de son ondoyante crinière ! La tendresse de Sérène augmente le prix de ce faible présent; elle se plaît à orner les rapides coursiers de ses frères.

XXI. Sur une sangle envoyée par la même à Arcadius.

Que de sa trame brillante cette ceinture si merveilleusement tissue presse les nobles flancs de votre coursier aux pieds ailés. Des bords hespériens une sœur attentive envoie à son frère, au monarque de l’Orient, ce gage brillant de sa tendresse. Le rapide Ânon voudrait en ceindre ses flancs, Castor lui-même voudrait en parer son coursier.

XXII. Sur un manteau et un frein.

Mère attentive, Thétis n’arrondissait pas toujours pour son cher Achille un bouclier, l’effroi des nations. Elle n’osait pas toujours pénétrer dans les arsenaux brûlants du dieu de Lemnos, implorant pour son fils un casque au panache ondoyant. Elle lui donnait aussi des vêtements inoffensifs, ornements plus doux de la paix, afin qu’après la guerre il pût briller au milieu des rois de la Grèce. Elle mêlait, de sa propre main, l’or à la pourpre, pour lui tisser un manteau; dans sa tendresse, elle recueillait au fond des mers les pierres précieuses qui devaient orner le frein de Xanthus et de Balius, ses coursiers impétueux. Et vous, prince auguste, que d’hommages vous prodiguent à l’envi Stilichon et Sérène ! L’un vous offre en présent ses belliqueux exploits, les Barbares terrassés, et le Rhin affranchi; l’autre, se bornant aux travaux de son sexe, travaille sans relâche aux tissus qui doivent vous parer.

XXIII. Sur un frein, des harnais et une sangle envoyés par Sérène pour le cheval d’Honorius.

Heureux coursier, toi qui as mérité d’être guidé par une main divine, et dont la bouche obéit au frein sacré qui la presse: soit que le vent d’Ibérie se soit joué dans ta crinière; soit que, dans les frais vallons de la Cappadoce, tu te sois baigné dans les neiges du mont Argée; soit que, d’un pied léger, tu aies foulé les riants pâturages de la Thessalie; reçois ce royal présent, redresse ta superbe crinière, et que ton écume blanchisse les vertes émeraudes de ton mors. Que ton cou se gonfle, orgueilleux, sous ce collier de perles; que la pourpre des rois se marie avec l’or pour couvrir tes épaules; que tes nobles flancs soient pressés par une ceinture émaillée de fleurs, ornement digne des rois de Perse, et qui a fatigué les doigts de la chaste Sérène. Car telle est sa sollicitude maternelle, qu’elle ne dédaigne pas de travailler aux harnais qui doivent donner plus d’éclat au coursier de sou gendre.

XXIV. Prière à Alethius; questeur.

Puis-je ne jamais parcourir en été les plaines de l’Éthiopie, ni braver sans vêtements le froid pénétrant de la Scythie; puissé-je, quand le Chevreau ramènera la nuit pluvieuse, ne point confier mes voiles gonflées à la mer Ionienne; puissé-je surtout ne jamais être forcé par le fouet vengeur des Furies à relire les vers d’un grammairien en courroux ! Non, une audace insensée n’a pas égaré mon esprit; ma langue n’a pas franchi les bornes d’une sage liberté. Je l’avoue, oui, ma voix imprudente a censuré quelques vers; malheureux ! je ne connaissais pas l’énormité de mon crime ! D’autres attaquent impunément les chants d’Orphée: ta renommée, ô Virgile ! ne te met pas à l’abri de la critique. Le père des poètes lui-même, le roi de l’Héliton, Homère, a senti les traits acérés d’un juge sévère. Mais Virgile, mais Homère, n’ont jamais réclamé; ni l’un ni l’autre n’était questeur, tous deux étaient pauvres. Eh bien donc, je bats des mains; pâle de frayeur, j’approuve tout; je répète trois et quatre fois à haute voix: Bravo ! Qu’il s’apaise enfin et me pardonne, qu’il suspende sa colère: il peut désormais réciter ce qu’il voudra, il n’a plus rien à craindre de moi : j’applaudis.

XXV. Contre Curetius.

Disposer de trompeuses étoiles sur un globe de verre, accuser souvent la course vagabonde de Saturne, et promettre, pour un faible salaire, l’arrivée de Jupiter, tel était le métier d’Uranius, père de Curetius. Les fourberies du père retombent enfin sur la tête du fils, et sa bouche en subit le juste châtiment. Il prostitue sa langue aux infâmes plaisirs d’une avide courtisane, et sa débauche criminelle a ruiné sa maison. Ainsi, ces biens, que la langue trompeuse du père avait amassés, la langue du fils les dissipe à son tour.

XXVI. Contre le même.

Si tu veux connaître les astres qui ont présidé à ta naissance, je vais te le dire, Curetius; et je serai plus vrai que ton père. Ta fureur, tu la dois à l’influence ennemie de Mars; ton éloignement pour les Muses, au fils glacé de Maia; la maladie honteuse qui te ronge par derrière et flétrit ta vieillesse prématurée, à Vénus et à la Lune, deux astres féminins. Saturne a ruiné ta fortune; mais une chose m’arrête : quelle cause céleste fait de ta langue l’instrument de tes sales plaisirs?

XXVII. Contre Jacob, maître de la cavalerie.

Par les cendres de Paul, par le sanctuaire du vénérable Pierre, brave Jacob, ne déchirez pas mes vers ! Pour prix de ce service, puisse Thomas servir de bouclier à votre poitrine; Barthélemi vous accompagner à la guerre; puissent tous les saints fermer les Alpes aux Barbares; puisse Suzanne, la sainte, vous prêter sa force; puisse l’ennemi, qui franchira les glaces de l’Ister, s’engloutir sous les flots, comme les coursiers de Pharaon, et le glaive exterminateur frapper les hordes gétiques; puisse Thècle favorable défendre les armées romaines; puisse la défaite d’un convive assurer à table votre triomphe, et le vin couler à grands flots pour étancher votre soif; puisse votre main jamais n’être souillée du sang d’un ennemi ! Mais, au nom du ciel, brave Jacob, ne déchirez pas mes vers !

XXVIII. La colère fournit des armes à qui en cherche.

La fureur en démence fait une arme de tout ce qu’elle tient: tout est bon à la rage, tout lui sert de glaive; tout devient un trait dans une main irritée qui cherche à blesser. Tout ce que la colère présente est un instrument de mort.

XXIX. Contre un goutteux.

Que viens-tu parler de pieds? comment oses-tu critiquer mes vers? tu ne sais pas marcher, et tu parles de leur marche. Cet hémistiche est boiteux, dis-tu; cette syllabe cloche: goutteux, tu crois que, comme toi, rien n’est sur ses pieds.

XXX. Sur Théodore et Hadrien.

Mallius, jour et nuit, s’abandonne au sommeil; le Pharien veille pour piller le sacré et le profane. Peuples de l’Italie, demandez au ciel, par d’ardentes prières, que Mallius veille, et que le Pharien s’endorme.

XXXI. A Éternalis.

Les oracles, que Phébus haletant rend auprès des sources de Castalie, dont la Pythie mugissante fait retentir son antre fatidique, ce sont des vers. Les Muses dédaignent un langage vulgaire : ma bouche ne prononce que des vers; c’est ainsi que tu m’inspires, ô divin Apollon !

XXXII. A Maxime qui lui avait envoyé du miel

Tes présents me sont toujours doux, cher Maxime ! tout ce que tu m’envoies est pour moi du miel.

XXXIII. Sur la sauterelle.

FRAGMENT.

Sur sa tête se dresse une crête hérissée; au milieu roulent deux yeux terribles; la dure écaille qui protège son dos est née avec elle. La nature lui a donné des armes; et les pointes rougeâtres dont sa peau est parsemée ont souvent ensanglanté l’imprudent qui la touche.

XXXIV. Sur les thermes de Quintius

Voyageur, repose-toi quelques instants près de ces sources limpides; et bientôt, remis de tes fatigues, tu poursuivras ta marche. Jamais, ô étranger, tu n’admireras assez le maître de ces eaux, qui a placé des bains au milieu des fatigues de la route.

XXXV. Description du pont de Smyrne.

La ville, dans le lointain, couronne la montagne; une mer calme s’étend à ses pieds. Le port forme un croissant, et protège l’onde tranquille contre la fureur des aquilons. La mer est désarmée, et, captive au milieu des terres, elle apprend à connaître le repos.

XXXVI. Au fond d’une baie, il est un lieu reculé.

Il est un lieu que son éloignement dérobe à tous les yeux; une île qui, présentant au loin ses flancs à la mer, force les flots à se calmer, et à dormir paisibles. L’onde se brise contre elle, et ses bras s’arrondissent pour protéger son port contre les tempêtes.

XXXVII. Sur un quadrige de marbre.

Quelle main a pu donner au marbre des formes si variées? Les chevaux se redressent vers le cocher, et, comme animés d’un même esprit, obéissent aux mêmes rênes. Si leur forme les sépare, la même matière les réunit, sans aucun intervalle. Le cocher tient au char, les coursiers semblent sortir de l’essieu; on dirait qu’ils se produisent l’un l’autre. O puissance du génie ! le même bloc de pierre enchaîne tant de corps; et, cédant au ciseau de l’artiste, le marbre obéissant s’assouplit à des formes diverses.

XXXVIII. FRAGMENT.

Un nœud suspend à leur épaule leur manteau sale et usé : ils domptent des coursiers, et peignent leur ondoyante crinière.

XXXIX. Sur un amant pauvre.

La Pauvreté cruelle et l’inflexible Amour me poursuivent à la fois: je puis supporter la faim, je ne puis supporter l’amour.

XL. Sur le même.

Pauvre, affamé, je suis en même temps brûlé des flammes de l’amour: de ces deux maux, je préfère ma misère.

XLI. Sur le tombeau d’une belle.

Les lois du destin refusent à la beauté une longue existence. L’élévation est voisine de la chute; dès qu’on atteint le faîte, on en tombe aussitôt. Ici repose une belle qui reçut en partage les attraits de Vénus: comme elle en avait les charmes, elle en eut aussi la haine.

XLII. Sur un surtout de castor.

Il ne reste plus de lui que l’ombre de son nom: si le castor a de l’éclat, je ne puis plus l’appeler un surtout de castor. Il m’a coûté six écus; vous pouvez par là connaître sa qualité. Si vous ne m’en croyez pas, croyez-en, du moins, ma bourse.

XLIII. Sur l’hippopotame et le crocodile.

Deux monstres vivent à la fois dans les eaux fécondes du Nil: et celui dont la dent dévore, et celui dont le gosier rend de sourds hennissements.

XLIV. Description d’une table de sardoine.

Les veines de cette table offrent les contours sinueux des ailes d’un aigle; une fleur brillante en relève l’éclat. La mosaïque représente encore un autre oiseau: on dirait que son aile de pierre s’essaie à voler.