Daniel

DANIEL, HÉGOUMÈNE RUSSE 1106-1107

 

VIE ET PELERINAGE

 

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

 


 

 

VIE ET PELERINAGE

DE

DANIEL, HÉGOUMÈNE RUSSE

1106-1107

 

NOTICE DE WIKIPEDIA

 

L'Higoumène Daniel était un pèlerin-écrivain russe du XIIe siècle. On ne connaît pas grand chose à son sujet.

Il était vraisemblablement l'abbé ou le prieur (d'où higoumène) d’un monastère probablement situé en Petite Russie, dans la province de Tchernigov. En effet, les références de Daniel à la rivière Snov, ont amené les chercheurs à supposer qu'il venait sans doute de la province de Tchernigov où coule le Snov.

Il a aussi été associé à Daniel, évêque de Suriev (1115) qui décéda le 9 septembre 1122 ; mais cette identification n'est qu'une hypothèse.

Lors de son pèlerinage pour la Terre Sainte, Daniel se rendit à Constantinople et embarqua pour Jaffa tout en passant par Éphèse, Chypre et d'autres lieux situés sur la route maritime. On peut dater avec certitude l'époque de son pèlerinage car il fait ouvertement référence au Grand duc Michel Sviatopolk Ysiaslavitch.

Il se trouvait à Jérusalem de 1093 à 1112, notamment sous le règne du roi de Jérusalem Baudouin Ier.

Il parcourra ensuite la plus grande partie de la Palestine, visitant les sanctuaires, les Lieux Saints et les monastères, accompagné des meilleurs guides et rédigeant un compte-rendu minutieux. Il rencontra plusieurs compatriotes venus de Novgorod, de Kiev et de Kachine. Ils sont évoqués notamment par Daniel comme étant présents la veille de Pâques dans le Saint-Sépulcre.

Son retour fut mouvementé. Il partit de Beyrouth ou d’Antioche. Alors qu'il se déplaçait en direction de Constantinople par cabotage, il fut victime d'une attaque de pirates. Il arriva finalement sain et sauf.

 


 

DANIEL, HÉGOUMÈNE RUSSE

VIE ET PELERINAGE

 OI, Daniel, indigne hégoumène russe, le plus infime parmi les moines, mécontent de mes nombreux péchés & de l'insuffisance de mes bonnes œuvres, je fus poussé par l'idée, puis par le désir impatient de voir la sainte cité de Jérusalem & la Terre Promise. Par la grâce de Dieu, je parvins à la sainte cité de Jérusalem & vis les saints lieux ; je visitai toute la Galilée[1] & tous les saints lieux autour de la sainte cité de Jérusalem que le Christ, notre Dieu, foula de ses pieds, & où il se manifesta par des miracles éclatants. Et j'ai vu tout cela, de mes yeux de pécheur ; & Dieu, dans sa clémence, a daigné me montrer ce que ma pensée me faisait désirer depuis longtemps. Mes frères, mes pères, mes seigneurs ! pardonnez-moi, pécheur, & excusez mon ignorance & la simplicité du récit [que je vais vous faire][2] de la sainte cité de Jérusalem, de cette terre bienheureuse & du chemin qui conduit à ces saints lieux. Celui qui, dans son humilité, accomplit ce voyage en craignant Dieu, ne péchera jamais contre la miséricorde divine, tandis que moi j'ai suivi ce saint chemin indignement avec toute sorte de paresses & de faiblesses, sans sobriété & m'adonnant à tous les péchés. Mais, espérant que la clémence divine & vos prières me feront gagner auprès de Notre Seigneur Jésus-Christ le pardon de mes péchés sans nombre, j'ai décrit ce chemin & les saints lieux sans m'enorgueillir ni m'en faire un mérite, comme si pendant le trajet j'eusse fait quelque chose de bien. Au contraire, je n'ai fait aucun bien en chemin ; ce n'est que par amour pour ces saints lieux que j'ai décrit tout ce que j'ai vu de mes propres yeux, afin de ne pas oublier ce que Dieu a daigné me montrer, à moi indigne. Craignant l'exemple de ce serviteur paresseux qui enfouit le talent de son maître sans le rendre profitable, j'ai écrit ceci pour les fidèles, afin qu'en écoutant la description des lieux saints, ils aspirent à s'y transporter mentalement du fond de leurs âmes, & obtiennent de Dieu la même récompense que ceux qui les ont visités. Beaucoup de gens vertueux, sans quitter leur maison, en pratiquant le bien & en faisant l'aumône aux pauvres, atteignent par là ces saints lieux & le rendent dignes d'une plus grande rémunération auprès de notre Dieu & Sauveur Jésus-Christ. D'autres, & moi tout le premier, parviennent aux lieux saints & à la sainte cité de Jérusalem, & s'enorgueillissent dans leur esprit comme s'ils avaient fait quelque chose de méritoire, perdent le fruit de leurs peines ; d'autres encore, qui ont fait le pèlerinage de la sainte cité de Jérusalem, reviennent sans avoir vu beaucoup de bonnes choses, pressés [qu'ils sont] de rentrer chez eux, tandis que l'on ne peut accomplir promptement ce voyage, ni parcourir à la hâte tous les saints Lieux de la cité & au dehors.

I. DE JÉRUSALEM ET DE LA LAURE DE SAINT SABBAS.

Moi, indigne hégoumène Daniel, arrivé à Jérusalem, j'ai passé seize mois dans la mérochie de la laure de Saint-Sabbas, & c'est ainsi que j'ai pu visiter & explorer tous ces saints lieux. Or il est impossible de parcourir ni de voir tous ces lieux saints sans avoir un bon guide & un interprète. Je n'épargnai rien de mon faible avoir, de ce que j'avais entre mes mains, pour rémunérer ceux qui connaissaient bien tous les saints lieux de la cité & au dehors, afin qu'ils me montrassent tout en détail, ce qui arriva réellement. Et Dieu me fit la grâce de rencontrer dans la laure un saint homme très âgé & très versé dans les Ecritures. Dieu disposa le cœur de ce saint homme à m'aimer, moi indigne, & c'est lui qui me montra avec soin tous les saints lieux de Jérusalem & toute la contrée ; il me conduisit jusqu'à la mer de Tibériade, au Thabor, à Nazareth, à Hébron & au Jourdain. Il m'accompagna dans tous ces lieux, en se fatiguant beaucoup par amour pour moi. Je vis encore plusieurs autres saints lieux ainsi que je le raconterai plus tard.

II. DE LA TRAVERSÉE JUSQU'A JÉRUSALEM.

Voici le chemin qui conduit à Jérusalem. Il y a trois cents verstes de Constantinople jusqu'à la grande mer en suivant les sinuosités de la côte, & cent verstes jusqu'à l'île de Pétala. C'est la première île dans la mer étroite ; & sur ce chemin, se trouve la ville nommée la grande Héraclée, où il y a un bon port ; vis-à-vis de cette ville, l'huile sainte sort des profondeurs de la mer ; car beaucoup de saints martyrs y furent noyés par les bourreaux. De l'île de Pétala à Gallipoli on compte cent verstes, & de Gallipoli à la ville d’Abydos quatre-vingts verstes. Vis-à-vis de cette ville est enterré saint Euthyme le nouveau. De là jusqu'à Crite la distance est de vingt verstes, d'où l'on débouche dans la grande mer ; à gauche le chemin mène à Jérusalem, & à droite, à la sainte Montagne, à Salonique & à Rome. De Crite à l'île de Ténédos, il y a environ trente verstes. C'est la première île de la grande mer & c'est là que repose le saint martyr Avnoudimos. Sur le rivage opposé à cette île se trouvait jadis une grande ville appelée Troas, où vint l'apôtre Paul pour instruire & baptiser toute cette contrée. De l'île de Ténédos à l'île de Mitylène on compte cent verstes ; le saint métropolitain de Mitylène y est enterré. Il y a cent verstes de Mitylène à l'île de Chios, lieu de sépulture du saint martyr Isidore ; cette île produit du mastic, de bon vin & toutes sortes de légumes.

III. DE LA VILLE D'ÉPHÈSE.

La ville d'Ephèse est à soixante verstes de l'île de Chios. C'est la que se trouve la tombe de Jean le Théologue, & une poussière sacrée sort de cette tombe le jour anniversaire de sa mort ; les croyants la recueillent comme un remède contre toutes les maladies, la tunique que portait Jean s'y trouve également. Près de là est la caverne où reposent les corps des Sept Dormants, qui dormirent trois cent soixante ans, s'étant endormis sous l'empereur Decius & réveillés du temps de l'empereur Théodose. Dans cette même caverne se trouvent les [reliques des] Trois cents saints Pères & de saint Alexandre ; il y a là aussi le tombeau de Marie-Madeleine, ainsi que sa tête, & le saint apôtre Timothée, disciple de saint Paul, qui repose dans son ancien cercueil. On conserve dans la vieille église l'image de la sainte Vierge qui servit aux saints pour confondre l'hérétique Nestorius. Il s'y trouve aussi le bain de Dioscoride où Jean le Théologue travailla chez Romana avec Prochore. Nous vîmes aussi le port, nommé Port de Marbre, où Jean le Théologue fut rejeté par la mer ; nous y passâmes trois jours. La ville d'Ephèse, située dans les montagnes à quatre verstes de la mer, abonde en toutes choses. Nous y adorâmes le saint tombeau, & protégés par la grâce de Dieu & les prières de Jean le Théologue, nous partîmes en nous réjouissant. La distance entre Ephèse & l'île de Samos est de quarante verstes. Cette île est très poissonneuse & son sol est très fertile. De Samos à l'île d’Icarie il y a vingt verstes.

IV. DE L’ILE DE PATMOS.

On compte soixante verstes d'Icarie à l'île de Patmos, qui s'avance très loin dans la mer. C'est là qu'exilé avec Prochore, Jean le Théologue écrivit son Evangile. Puis viennent les îles de Leros, de Calimnos, de Nicera, & celle de Cos qui est très grande. Cette dernière est très peuplée & riche en bétail. Ensuite vient Télos, remarquable par le tourment d'Hérode ; c'est du soufre brûlant, qui se vend, après avoir été épuré, & nous sert à faire jaillir le feu. Plus loin est l'île de Kharkia. Toutes ces îles, peuplées & riches en bétail, sont éloignées les unes des autres de dix verstes & davantage. L'île de Rhodes est aussi très grande & très productive. Le prince russe Oleg y séjourna deux étés & deux hivers. De Samos à l'île de Rhodes, il y a deux cents verstes, & de Rhodes à Macrie soixante. Cette dernière ville, ainsi que la contrée environnante jusqu'à Myre, produit du thymiame noir & gomphyte. Et voici la manière dont il le manifeste : il découle d'un arbre comme une espèce de moelle qu'on recueille avec un fer aigu. Cet arbre le nomme zyghia & ressemble à l'aune. Un autre arbrisseau, rappelant le tremble & dont le nom est raka, est rongé sous l'écorce par un gros ver de l'espèce des grandes chenilles, & les vermoulures qu'il produit le détachent de l'arbrisseau comme du son de froment & tombent par terre comme une gomme pareille à celle des cerisiers. On la recueille & la mêlant à celle du premier arbre, on cuit le tout dans un chaudron ; c'est ainsi que se prépare le thymiame gomphyte qu'on vend aux marchands dans des outres. Il y a quarante verstes de Macrie jusqu'à la ville de Patara, où naquit saint Nicolas ; Patara est donc l'a patrie & le lieu de son origine. De Patara à Myre, se trouve le tombeau de saint Nicolas, on compte quarante verstes ; de Myre à Chélydonie trente, & de Chélydonie jusqu'à la grande île de Chypre deux cents verstes.

V. DE L'ILE DE CHYPRE.

Chypre est une très grande île, très peuplée & abondant en toutes choses. Elle a vingt évêques, une seule métropole & possède un nombre infini de reliques. C'est là que reposent saint Epiphane, l'apôtre Barnabé, saint Zénon & saint Philagrios l'évêque, qui fut baptisé par l'apôtre Paul.

VI. DE LA MONTAGNE SUR LAQUELLE SAINTE HÉLÈNE ÉRIGEA UNE CROIX.

Il y a là une très haute montagne, sur le sommet de laquelle sainte Hélène érigea une grande croix en bois de cyprès, pour chasser les démons & guérir toutes sortes de maladies ; elle renferma dans cette croix un des clous sacrés du Christ. Des manifestations & de grands miracles s'opèrent jusqu'à présent en ce lieu & près de cette croix. Cette croix est suspendue en l'air sans que rien ne la rattache à la terre ; c'est le saint Esprit qui la soutient dans l'espace. Moi, indigne, j'ai adoré cette chose sainte & miraculeuse, & vu de mes yeux de pécheur la grâce divine reposant en ce lieu. J'ai bien exploré toute cette île.

VII. DU THYMIAME.

Le thymiame encens s'y produit ; il tombe du ciel & on le recueille sur des arbrisseaux. Dans ces montagnes croissent beaucoup d'arbrisseaux pas plus hauts que l'herbe, & c'est là-dessus que tombe le bon thymiame, seulement pendant les mois de juillet & d'août. De Chypre à la ville de Jaffa [on compte] quatre cents verstes par mer ; de Constantinople à l'île de Rhodes huit cents verstes ; de Rhodes à Jaffa aussi huit cents, ce qui fait en tout mille six cents de traversée par mer jusqu'à Jaffa. Cette dernière est une ville située sur le bord de la mer, non loin de Jérusalem, & d'où l'on se rend à Jérusalem par terre ; la distance en est de trente verstes, & il y a dix verstes par la plaine jusqu'à Saint-George. Une grande église y était élevée sous le vocable de saint George ; son tombeau était aussi dans l'autel ; car c'est là que se trouve saint George le martyr. Il y a beaucoup de sources en ce lieu, près desquelles les pèlerins viennent se reposer avec grande crainte, car ce lieu est désert & voisin de la ville d'Ascalon, d'où les Sarrasins sortent & massacrent les pèlerins [qui passent] sur la route ; de sorte que la frayeur est grande depuis ce lieu jusqu'à l'endroit où l'on entre dans les montagnes. Il y a vingt grandes verstes depuis Saint-George jusqu'à Jérusalem à travers des montagnes pierreuses ; ce chemin est pénible & très effrayant.

VIII. DE LA MONTAGNE D'ARMATHEM.

Il y a une montagne très haute près de Jérusalem, à droite en venant de Jaffa ; cette montagne porte le nom d'Armathem. Sur cette montagne se trouvent les tombeaux du saint prophète Samuel, de son père Elkan & de Marie l'Egyptienne ; là étaient le village & la maison des saints. Cet endroit est entouré d'une muraille & se nomme à cause de cela la ville d'Armathem.

IX. DE JÉRUSALEM.

La sainte cité de Jérusalem est située dans des vallons arides au milieu de hautes montagnes pierreuses. Ce n'est qu'en approchant de la ville qu'on aperçoit d'abord la Tour de David ; puis, en avançant un peu, on voit la Montagne des Oliviers, le Saint des Saints, l’Eglise de la Résurrection, où est le Saint Sépulcre, & enfin toute la ville. A une verste à peu près avant Jérusalem, se trouve une montagne aplanie ; c'est là que tout le monde descend de cheval & faisant le signe de la croix, adore la sainte Résurrection en vue de la ville. Tout chrétien éprouve alors une joie immense à l'aspect de la sainte cité de Jérusalem, & des larmes sont versées par les fidèles. Personne ne peut s'empêcher de pleurer en voyant cette terre si désirée & ces lieux saints où le Christ, notre Dieu, souffrit la passion pour la rémission de nos péchés ; & tous le dirigent à pied vers Jérusalem avec grande allégresse. A gauche, près de la route, se trouve l'église de Saint-Etienne, premier martyr ; c'est là qu'il fut lapidé par les Juifs & on y voit son tombeau. Là se trouve aussi une montagne pierreuse aplanie qui s'est fendue lors du crucifiement du Christ ; ce lieu se nomme l'Enfer & est à un jet [de pierre] des murs de la ville. Ensuite tous les pèlerins entrent, pleins de joie, dans la sainte cité de Jérusalem par la porte voisine de la maison de David ; cette porte est tournée vers Bethléem & se nomme Porte de Benjamin. En entrant dans la ville il y a un chemin traversant la ville & à droite, on va au Saint des Saints & à gauche à la Sainte Résurrection, où se trouve le Saint Sépulcre.

X. DE L'ÉGLISE DE LA RÉSURRECTION DU SEIGNEUR.

L'église de la Résurrection est de forme circulaire & renferme douze colonnes monolithes & six en pierre ; pavée de très belles dalles en marbre, elle a six entrées & des tribunes avec seize colonnes. Sous le plafond, au-dessus des tribunes, les saints prophètes sont représentés en mosaïque comme s'ils étaient vivants ; l'autel est surmonté d'une image du Christ en mosaïque. Dans le grand autel on voit une exaltation d'Adam en mosaïque, & la mosaïque de la voûte représente l'Ascension de Notre Seigneur. Une Annonciation en mosaïque occupe les deux piliers placés aux deux côtés de l'autel. La coupole de l'église n'est pas fermée par une voûte de pierre, mais se compose de poutres en bois en guise de charpente, de sorte que l'église est découverte par le haut. Le Saint Sépulcre est [placé] sous cette coupole découverte ; voici la description du Saint Sépulcre. C'est une petite grotte taillée dans le roc, ayant une entrée si basse qu'un homme peut à peine y pénétrer à genoux & en se courbant ; la hauteur en est minime & les dimensions, égales en longueur & en largeur, ne sont que de quatre coudées. Lorsqu'on a pénétré dans cette grotte par la petite entrée, on voit à droite une espèce de banc taillé dans le roc de la grotte, & c'est sur ce banc sacré, actuellement recouvert de dalles en marbre, que reposa le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Cette pierre sacrée, que tous les chrétiens baisent, s'aperçoit par trois petites ouvertures rondes pratiquées de côté. Cinq grandes lampes à huile, brûlant continuellement nuit & jour, sont suspendues dans le sépulcre de Notre Seigneur. Le banc sacré sur lequel reposa le corps du Christ a quatre coudées de long & deux de large ; sa hauteur est d'une coudée & demie. Devant l'entrée de la grotte, à trois pieds de distance, se trouve la pierre sur laquelle était assis l'Ange qui apparut aux Femmes & leur annonça la résurrection du Christ. La sainte grotte est revêtue extérieurement de beau marbre comme un ambon, & est entourée de douze colonnes en marbre pareil. Elle est surmontée d'une belle tourelle [reposant] sur des piliers & se terminant par une coupole, recouverte d'écailles en argent doré & qui porte sur son sommet la figure du Christ en argent, d'une taille au-dessus de l'ordinaire ; cela a été fait par les Francs. Cette tourelle, qui se trouve juste sous la coupole découverte, a trois portes ingénieusement travaillées en treillage croisé ; c'est par ces portes qu'on pénètre dans le Saint Sépulcre. C'est donc cette grotte qui a servi de sépulture au Seigneur, ainsi que je l'ai décrit d'après les témoignages d'anciens habitants, connaissant à fond tous ces saints lieux. L'église de la Résurrection est ronde & a trente sagènes[3] de largeur ainsi que de longueur. Elle possède en haut de vastes appartements où demeure le patriarche. Il y a douze sagènes de l'entrée du tombeau jusqu'au mur du grand autel. Derrière l'autel, à l'extérieur du mur, se trouve l'Ombilic de la terre qui est recouvert d'une petite construction, au-dessus de laquelle le Christ est représenté en mosaïque avec cette légende : « LA PLANTE DE MON PIED SERT DE MESURE POUR LE CIEL ET POUR LA TERRE. »

XI. DE L'ENDROIT AU CENTRE DE LA TERRE OU LE CHRIST FUT CRUCIFIÉ.

Il y a douze sagènes depuis l’Ombilic de la terre jusqu'au Lieu du crucifiement de Notre Seigneur & jusqu'au bout. Cet endroit, tourné vers l'orient, est sur un roc arrondi en petit monticule plus haut qu'une lance. Au milieu, sur le sommet du roc, est pratiquée une fente d'une coudée de profondeur & de moins d'un pied à l'entour ; c'est là que fut érigée la Croix de Notre Seigneur. Au-dessous de ce roc gît le crâne du premier homme Adam ; lors du crucifiement de Notre Seigneur, quand il rendit l'esprit sur la Croix, le voile du temple se déchira & les pierres se fendirent, & ce roc s'entrouvrit au-dessus du crâne d'Adam, & le sang & l'eau qui sortaient du côté du Christ se répandirent par cette crevasse sur ce crâne, & lavèrent les péchés du genre humain. Cette fente existe sur le roc jusqu'à ce jour & on voit ce saint signe à droite du Lieu du crucifiement.

XII. DU LIEU DU CALVAIRE.

Une muraille entoure cette sainte pierre, ainsi que le Lieu du crucifiement du Seigneur, & une bâtisse ornée de merveilleuses mosaïques la recouvre. Sur le mur tourné vers l'orient, le Christ crucifié est si admirablement représenté en mosaïque qu'il est comme vivant, mais d'une grandeur & d'une hauteur plus que naturelles ; sur le mur du midi est aussi merveilleusement peinte la descente de la Croix. Il y a deux portes ; on monte sept marches jusqu'aux portes & autant après. Des dalles en très beau marbre recouvrent le fol. Sous le Lieu du crucifiement, là où est le crâne, est installée une petite chapelle ornée de belles mosaïques & pavée de beau marbre ; cet endroit se nomme Calvaire, ce qui signifie : le Lieu du crâne. La partie supérieure où se passe le crucifiement se nomme Golgotha. Du crucifiement au Lieu de la descente de la Croix, il y a cinq sagènes. Près du Lieu du crucifiement, du côté nord, se trouve l'endroit où l'on a partagé les vêtements de Notre Seigneur, & à côté, celui où l'on mit sur la tête la Couronne d'Epines, & où il fut revêtu du Manteau de pourpre de dérision.

XIII. DE L'AUTEL D'ABRAHAM.

Près de là, le trouve l’Autel d'Abraham, sur lequel il offrit son sacrifice à Dieu & immola un bélier à la place d'Isaac ; le lieu où fut conduit Isaac est le même où le Christ a été amené en holocauste & immolé pour le faim de nous [autres] pécheurs. A la distance d'environ deux sagènes est l'endroit où le Christ, notre Dieu, fut frappé au visage. A trois sagènes de là est le saint cachot où le Christ fut enfermé & où il passa quelque temps, pendant que les Juifs préparaient & érigeaient la Croix, sur laquelle il fut crucifié. Tous ces saints lieux sont sous le même toit l'un à côté de l'autre & tournés vers le nord. On compte vingt-cinq sagènes du cachot du Christ au lieu où sainte Hélène découvrit la sainte Croix, les Clous, la Couronne, la Lance, l'Eponge & le Roseau. Le Saint Sépulcre, le Lieu du crucifiement & tous les saints lieux le trouvent dans un pli de terrain qui le relève vers l'Occident au-dessus du Saint Sépulcre & du Lieu du crucifiement. Non loin, sur une élévation, est l'endroit où la sainte Vierge arriva à la hâte à la suite du Christ & Lui adressa, dans le trouble de son cœur, ces paroles en pleurant : « Où vas-tu, mon fils ? Pourquoi presses-tu tes pas ? « Est-ce que tu as hâte d'arriver à une noce comme celle de Cana en Galilée, ô mon fils & Dieu ? Ne t'éloigne pas en silence de moi qui t'ai donné le jour, dis un mot à ta servante ! » Parvenu à cet endroit, la sainte Vierge aperçut de cette élévation qu'on crucifiait son Fils ; saisie de terreur, elle s'affaissa sur la terre ; & la douleur & les sanglots s'emparèrent d'elle. C'est ici que s'accomplit la prophétie de Siméon qui avait jadis prédit à la sainte Vierge : « Cet enfant est pour la ruine & pour la résurrection de plusieurs dans Israël & ton âme même sera percée comme par une épée quand tu verras ton Fils immolé ! » (Luc, II, 34-35.) Plusieurs des amis & connaissances de Jésus le tenaient là & regardaient de loin : Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques & Salomé, ainsi que tous ceux de Galilée venus avec Jean & la mère de Jésus. Tous les amis & proches de Jésus se tenaient là, regardant de loin comme l'avait dit le prophète : « Mes amis & mes proches le l'ont tenus éloignés. « (Psalm. LXXXVII, 19.) Cet endroit est à la distance d'environ cent cinquante sagènes vers l'occident du Lieu du crucifiement & se nomme Spoudi, ce qui veut dire : promptitude de la sainte Vierge. Il y a là actuellement un couvent dont l'église à toiture en charpente est consacrée à la sainte Vierge.

XIV. DE LA TOUR DE DAVID.

De là à la Tour de David & à sa maison, on compte deux cents sagènes. C'est la tour du saint prophète David où était aussi sa maison. Le prophète David composa & écrivit son psautier dans cette tour, qui est remarquablement bâtie en pierres massives, très élevée, de forme carrée, solide & résistante & comme d'une seule pierre depuis sa base ; elle contient de l'eau en abondance. Elle possède cinq portes en fer & deux cents gradins conduisent au sommet. On conserve dans cette tour une quantité infinie de blé. Elle est très difficile à prendre & forme la défense principale de la ville ; on la garde soigneusement & on ne permet à personne d'y pénétrer sans surveillance. Tout infime que je suis, Dieu m'a accordé l'accès de cette tour sacrée avec Isdeslav, qui a été le seul que j'ai pu faire entrer avec moi.

XV. DE LA MAISON D’URIE.

Près de cette tour était la Maison d'Urie, que David fit tuer pour s'emparer de sa femme qu'il avait vue pendant qu'elle se baignait. Il y a là maintenant la métochie de Saini-Sabbas à un jet de pierre de la tour. On reconnaît jusqu'à présent où était ce badin. L'endroit où sainte Hélène retrouva la sainte Croix est à vingt sagènes de distance vers l'orient, près du Lieu du crucifiement. On y avait bâti une très grande église à toit en charpente, & maintenant il n'y a là qu'une petite église. A l'orient se trouve la grande porte que voulait franchir un jour Marie l'Egyptienne pour baiser [la Croix] ; mais le saint Esprit l'en empêcha. Ayant prié la sainte Vierge, dont l'image était dans le parvis voisin de la porte, elle put entrer dans l'église & baiser la sainte Croix. Elle sortit par cette même porte pour se rendre dans le désert du Jourdain. On montre, près de cette porte, l'endroit où sainte Hélène reconnut la vraie Croix qui ressuscita une vierge décédée. A une petite distance de là vers l'orient, se trouve le Prétoire, où les soldats amenèrent Jésus à Pilate ; & ce dernier s'étant lavé les mains, dit : « Je suis innocent du sang de ce juste ! » (Matth. xxvii, 24.) Et, ayant fait fouetter Jésus, il le livra aux Juifs. Là se trouve aussi la Prison juive d'où un ange fit sortir le saint apôtre Pierre pendant la nuit. C'est là qu'était aussi l'Enclos de Judas qui trahit le Christ. Cet enclos maudit est désert à présent, personne n'osant l'occuper à cause de la malédiction. Non loin vers l'orient, est le lieu où le Christ guérit une femme d'une perte de sang. A côté se trouve la fosse où fut jeté le prophète Jérémie ; c'est là qu'était sa maison, ainsi que l'Enclos de l’apôtre Paul, lorsqu'il professait encore le judaïsme. Un peu plus loin à l'orient, à un détour près du chemin, se trouvait sa Maison des saints Joachim & Anne. Il y a là sous l'autel une petite grotte taillée dans le roc, où naquit la sainte Vierge ; & c'est là aussi que le trouvent les Tombeaux des saints Joachim & Anne.

XVI. LA PISCINE PROBATIQUE.

Non loin est le Portique de Salomon, où se trouve la Piscine Probatique & où le Christ guérit le paralytique. Cet endroit est à l'occident [de la maison] des saints Joachim & Anne, à un jet de pierre lancée par un homme. Tout près de là, à l'orient, se trouve la porte de sa ville qui mène à Gethsémani.

XVII. DE L'ÉGLISE DU SAINT DES SAINTS.

De l'église de la Résurrection du Christ à l’Eglise du Saint des Saints, il y a deux portées de flèche environ. L'intérieur du Saint des Saints est remarquablement & artistement orné de mosaïques, & sa beauté est indescriptible ; sa forme est ronde. A l'extérieur, il est recouvert de peintures magnifiques dont on ne peut rendre sa beauté ; les murs, ainsi que le fol, sont revêtus de belles dalles en marbre précieux. Douze colonnes monolithes & huit en pierre sont disposées en cercle sous sa toiture ; il y a quatre portes plaquées de cuivre doré. La coupole est ornée intérieurement de dessins en mosaïque d'une beauté indescriptible, & extérieurement, elle est recouverte de cuivre doré. Sous cette même coupole, se trouve une grotte taillée dans le roc ; c'est là que fut tué Zacharie le prophète ; jadis il y avait là l'on tombeau & l'on voyait les traces de son sang, qui n'y sont plus maintenant. Il y a encore une pierre sous cette coupole, en dehors de la grotte ; c'est sur cette pierre que Jacob vit en songe une échelle qui atteignait le ciel, & par laquelle les Anges de Dieu montaient & descendaient ; & Jacob lutta avec l'Ange, & s'étant réveillé, il dit : « Ce lieu est la maison de Dieu & la porte du ciel. » (Gen. xxviii, 17.) C'est sur cette même pierre que le prophète David vit un ange debout, l'épée nue à la main, frappant le peuple d'Israël ; & entrant dans cette même grotte, il pleura & adressa, à Dieu cette prière : « Seigneur, c'est moi qui ai péché… qu'ont fait ceux-ci qui ne l'ont que des brebis ? » (2 Sam. xxiv, 17.) Ladite église a trente sagènes de largeur ainsi que de longueur, avec quatre entrées. Quant à l'ancienne église du Saint des Saints, elle a été détruite ; rien n'est resté de l'ancienne construction de Salomon, excepté les fondements primitifs du Temple que le prophète David commença à poser ; la grotte, ainsi que la pierre qui se trouve sous la coupole, sont les seuls restes des anciens édifices ; pour ce qui est de l'église actuelle, elle fut bâtie par un chef des Sarrasins nommé Amor.

XVIII. DE LA MAISON DE SALOMON.

C'est là aussi que fut la Maison de Salomon qui était un édifice formidable, d'une grandeur & d'une beauté surprenantes. Elle était pavée de dalles en marbre, soutenue par des voûtes & munie de citernes plein la maison Les appartements étaient artistement ornés de mosaïques & de superbes rangées de colonnes en marbre précieux ; des chambres reposent d'une façon ingénieuse sur ces colonnes & toute la maison est couverte d'étain. La porte de ce palais, richement & artistement recouverte d'étain, ornée de mosaïques & plaquée de cuivre doré, se nomme : Belle Porte ; c'est là que Pierre & Jean guérirent le boiteux ; & cet endroit existe jusqu'à présent près de cette porte. Outre celle-là, il y a encore trois portes & la cinquième est appelée : Porte des Apôtres. Elle a été solidement & ingénieusement construite par le prophète David, plaquée de cuivre doré, ornée à l'intérieur d'artistiques peintures sur cuivre, & à l'extérieur, solidement bardée de fer. Cette porte a quatre entrées, & avec la tour de David, c'est tout ce qui est resté de l'ancienne ville. Tout le reste est nouveau, l'ancienne cité de Jérusalem ayant été détruite plus d'une fois. C'est par cette porte que le Christ entra à Jérusalem, en venant de Béthanie avec Lazare qu'il avait ressuscité. Béthanie est située à l'orient, en face de la Montagne des Oliviers. On compte cent huit sagènes de cette porte à l'église du Saint des Saints.

XIX. DU HAMEAU DE BÉTHANIE.

Béthanie est un petit bourg à deux verstes au sud de Jérusalem, dans un vallon derrière la montagne. En entrant dans la porte du bourg, on voit à droite une grotte dans laquelle se trouve le Tombeau de saint Lazare, c'est là qu'était sa cellule où il fut malade & où il mourut. Au milieu de ce bourg, se trouve une grande & haute église qui était richement ornée de peintures. On compte douze sagènes de cette église au tombeau de Lazare, qui se trouve à l'occident de l'église, tandis que l'église elle-même est tournée vers l'orient. Hors du bourg, vers l'occident, coule une excellente source, profondément enfoncée sous terre & à laquelle on descend par des gradins. A une verste de Béthanie, du côté de Jérusalem, se trouve une tour érigée sur le lieu où Marthe rencontra Jésus ; c'est là aussi que le Christ monta sur l'âne après avoir ressuscité Lazare.

XX. DU HAMEAU DE GETHSÉMANI.

Gethsémani est un village voisin de Jérusalem, où se trouve le tombeau de la sainte Vierge ; il est situé sur le torrent de Cédron, dans la Vallée des pleurs, entre l'orient estival & hivernal de Jérusalem.

XXI. DES PORTES DE LA VILLE.

Il y a huit sagènes des portes de la ville à l'endroit où le juif Okhonias voulut précipiter du lit mortuaire le corps de la sainte Vierge, porté par les Apôtres pour être enterré à Gethsémani ; l'ange lui coupa les deux mains avec son épée & les posa sur [le lit]. Il y avait à cet endroit un couvent de femmes ; mais il a été détruit par les mécréants.

XXII. DU LIEU DU TOMBEAU DE LA SAINTE VIERGE.

De là au Tombeau de la Jointe Vierge, on compte cent sagènes. Ce tombeau, situé dans un vallon, est une petite grotte taillée dans le roc, avec une entrée si basse qu'un homme courbé peut à peine y passer. Au fond de la grotte, en face de l'entrée, on voit comme un petit banc dans le roc, & c'est sur ce banc que fut déposé le corps sacré de Notre très sainte Dame & Mère de Dieu, & d'où il fut porté incorruptible en paradis. Cette grotte est à peu près de la hauteur d'un homme ; elle a quatre coudées de largeur & a la même dimension en longueur ; l'intérieur de la grotte a l'aspect d'une petite chapelle revêtue de belles dalles en marbre. Une grande église à toiture en charpente, consacrée à l'Assomption de la sainte Vierge, avait été élevée jadis en haut, au-dessus de l'on tombeau ; mais actuellement cet endroit est dévasté par les mécréants.

XXIII. DE LA GROTTE OU LE CHRIST FUT LIVRÉ.

A dix sagènes de distance du Tombeau de la Sainte Vierge, se trouve la Grotte où le Christ fut livré par Judas aux Juifs pour trente sicles d'argent. Cette grotte est au delà du torrent de Cédron, au pied de la Montagne des Oliviers. Non loin de cette grotte vers le midi, à la distance d'un jet de petite pierre, se trouve l'endroit où le Christ pria son Père, pendant la nuit où il fut livré aux Juifs pour être crucifié, & dit : « Mon Père, s'il est possible, faites que ce calice s'éloigne de moi ! » (Matth. xxvi, 39.) Une petite église s'élève maintenant sur ce lieu. De là à la Tombe de Josaphat, la distance est d'une portée de flèche. C'était un roi des Juifs ; & c'est pourquoi cette vallée se nomme : Vallée de Josaphat. C'est dans cette même vallée que se trouve aussi le Sépulcre de saint Jacques, frère du Seigneur. La Montagne des Oliviers est située à l'orient estival de Jérusalem. Elle est très haute quand on la gravit du côté de Gethsémani ; la distance est de plus de trois portées de flèche ; mais de Gethsémani au Pater Noster, il n'y a qu'une portée.

XXIV. DE LA GROTTE OU LE CHRIST COMMENÇA A INSTRUIRE SES DISCIPLES.

Une grande église est bâtie en cet endroit, & sous l'autel, le trouve la grotte où le Christ enseigna à ses disciples le Pater Noster. De là au sommet de la Montagne des Oliviers où eut lieu l'Ascension de Notre Seigneur, la distance est de quatre-vingt-dix sagènes.

XXV. DE LA MONTAGNE DES OLIVIERS.

Le Lieu de l’Ascension de Notre Seigneur se trouve sur le sommet de la Montagne des Oliviers du côté de l'orient, & consiste en un petit monticule, sur lequel était une pierre ronde, dépassant la hauteur des genoux ; c'est de cette pierre que le Christ, notre Dieu, s'éleva aux cieux. Cet endroit, formant une enceinte toute ronde pavée de dalles en marbre, est entouré de chambres voûtées. Au milieu de cette enceinte est élevée une petite chapelle arrondie, à ciel ouvert & sans dallage, & c'est par là, sous cette coupole découverte, que gît la sainte pierre sur laquelle le posèrent les pieds de Notre Seigneur & Maître. Un autel composé de dalles en marbre est établi sur cette pierre & l'on y officie actuellement Cette pierre, située sous le saint autel, est entourée d'un revêtement en marbre, de sorte qu'on n'en voit que la partie supérieure, que les chrétiens baisent La chapelle a deux portes ; on peut monter jusqu'[au Lieu de] l'Ascension du Seigneur par des marches qui sont au nombre de vingt-deux. La Montagne des Oliviers domine Jérusalem, & de son sommet on voit tout dans la cité, le Saint des Saints & toute la contrée jusqu'à la Mer de Sodome, jusqu'au Jourdain & même au delà de ce fleuve ; car la Montagne des Oliviers est la plus haute d'entre les montagnes voisines de Jérusalem.

XXVI. DE LA CITÉ DE JÉRUSALEM

Jérusalem est une grande cité, fortifiée de solides murailles, bâtie [en forme de] carré, dont les quatre côtés sont d'égale longueur ; beaucoup d'arides vallées & de montagnes pierreuses l'entourent. C'est un endroit absolument dépourvu d'eau ; il n'y a près de Jérusalem ni rivière, ni puits, ni sources, mais seulement la Piscine de Siloé ; tous les habitants & le bétail ne vivent dans cette ville que d'eau pluviale. Malgré cela, le blé vient bien dans cette terre pierreuse, manquant de pluies ; mais, grâce à la volonté & à la miséricorde de Dieu, le froment & l'orge s'y produisent en abondance ; on sème une mesure & l'on en récolte quatre-vingt-dix & jusqu'à cent ; la bénédiction de Dieu ne repose-t-elle pas sur cette l'aime terre ? Il y a aussi beaucoup de vignes, dans les environs de Jérusalem, & beaucoup d'arbres fruitiers ; des figuiers, des sycomores, des oliviers, des caroubiers & un nombre infini d'autres arbres. Sur cette même Montagne des Oliviers, près du Lieu de l'Ascension, du côté sud, se trouve une grotte profonde dans laquelle est le tombeau de sainte Pélagie la courtisane, & là vit un stylite, homme très austère.

XXVII. DU CHEMIN [CONDUISANT] AU JOURDAIN.

Le chemin de Jérusalem au Jourdain passe par la Montagne des Oliviers, du côté de l'orient estival, & ce chemin est très pénible & dangereux & dépourvu d'eau. Les brigandages sont fréquents dans ces hautes montagnes pierreuses & dans ces gorges effrayantes. Il y a vingt-six grandes verstes de Jérusalem au Jourdain, y compris quinze jusqu'à Kouziva, où jeûna saint Joachim à cause de là stérilité ; cet endroit est au fond d'un torrent près de la route, à gauche ; de Kouziva à Jéricho cinq verstes, & de Jéricho au Jourdain, six grandes verstes par une plaine sablonneuse & très difficile ; beaucoup de gens y étouffent de chaleur & y périssent de soif. La Mer de Sodome n'étant pas éloignée de ce chemin, un air brûlant & fétide s'en exhale, qui embrase & consume tous les environs. Avant d'atteindre le Jourdain, on trouve près du chemin le couvent de Saint-Jean le Précurseur, qui est placé sur une montagne.

XXVIII. LA MONTAGNE D'HERMON.

La montagne d'Hermon est à vingt sagènes environ de ce couvent ; elle le trouve à gauche près du chemin, & c'est une colline sablonneuse plutôt petite que grande. Il y a deux bonnes portées de flèche de d'Hermon à l'ancien Couvent de Jean, où se trouvait une grande église sous le vocable de Jean le Précurseur.

XXIX. DE L'ENDROIT OU LA MER LE VIT ET S'ENFUIT ET [OU] LE JOURDAIN RETOURNA EN ARRIÈRE.

Non loin de l'autel de cette église, sur une élévation, est bâtie à l'orient une petite chapelle avec un autel ; c'est là que Jean le Précurseur baptisa Notre Seigneur Jésus-Christ. C'est jusqu'à ce lieu que parvint le Jourdain quand, voyant son Créateur venir pour le baptême, il sortit de son lit & puis, effrayé, retourna en arrière. Jadis la Mer de Sodome arrivait jusqu'à l'endroit du baptême ; mais maintenant elle en est éloignée d'environ quatre verstes ; c'est alors que la mer, voyant la Divinité nue au milieu des eaux du Jourdain, s'enfuit terrifiée, & le Jourdain retourna en arrière, comme dit le prophète : « Pourquoi, ô mer ! vous êtes-vous enfuie ? & vous, ô Jourdain ! pourquoi êtes-vous retourné en arrière ? » (Pf., CXIII, 5.)

XXX. DE L'ENDROIT OU LE CHRIST FUT BAPTISÉ.

Il y a la distance d'un jet de petite pierre, lancée de main d'homme, de l'endroit où le Christ fut baptisé jusqu'au fleuve du Jourdain.

XXXI. DU LIEU DE L'IMMERSION.

C'est ici le Lieu de l'immersion dans le Jourdain, & c'est ici que le baignent tous les chrétiens qui y viennent ; le gué qui, à travers le Jourdain, mène en Arabie, est en ce même endroit ; c'est là que les flots du Jourdain le retirèrent jadis devant les fils d'Israël & que tout le peuple passa à sec ; c'est là aussi qu'Elisée frappa l'eau du manteau d'Elie & traversa le Jourdain à sec ; c'est là enfin que Marie l'Egyptienne passa les flots pour communier chez le père Zozime, & ayant reçu le corps du Christ, revint de même au désert.

XXXII. DU JOURDAIN.

Le Jourdain est un fleuve rapide ; de l'autre côté le rivage en est très escarpé & plat de celui-ci ; l'eau est très trouble, mais agréable au goût ; on ne peut le rassasier de boire cette eau l'aime, car elle ne fait aucun mal & n'est pas nuisible à l'estomac. Le Jourdain est en tout Semblable à la rivière de Snow, par la largeur, & par sa profondeur, & par son cours sinueux & très rapide, tout comme celui de la rivière de Snow. Il a quatre sagènes de profondeur à l'endroit où l'on le baigne ; c'est moi-même qui l'ai mesuré & exploré, car j'ai passé de l'autre côté du Jourdain & ai beaucoup erré sur ses bords. La largeur du Jourdain est comme celle de la Snow à son embouchure. De ce côté du Jourdain, près de l'endroit où l'on se baigne, il y a comme une forêt de petits arbres semblables au saule ; & remontant plus haut, on trouve, le long du rivage, une espèce de joncs, pas comme les nôtres, mais plutôt comme le saule des fables ; il y a aussi beaucoup de roseaux ; les anses sont nombreuses comme dans la rivière de Snow : Les bêtes féroces abondent & le nombre des sangliers est infini, & il y a aussi beaucoup de panthères & de lions. Au delà du Jourdain, loin du rivage, s'élèvent de hautes montagnes pierreuses ; au pied de ces montagnes l'ont d'autres montagnes d'une teinte blanchâtre ; & celles-ci se prolongent jusqu'au Jourdain. C'est la contrée au delà du Jourdain qui se nomme Terre de Zabulon & de Nephrali.

XXXIII. DE LA GROTTE DE SAINT JEAN-BAPTISTE.

Non loin du fleuve, à deux portées de flèche vers l'orient, se trouve le lieu où le prophète Elie fut enlevé dans un char de feu. Là est aussi la Grotte de saint Jean-Baptiste. Et là se trouve un beau torrent plein d'eau, qui coule sur des cailloux vers le Jourdain ; son eau est très froide & très agréable au goût, & c'est l'eau que buvait Jean, le Précurseur du Christ, quand il habitait cette grotte sacrée.

XXXIV. DE LA GROTTE DU PROPHÈTE ÉLIE,

Il y a là une autre grotte remarquable qu'habitait saint Elie le prophète, avec Elisée son disciple. J'ai, par la grâce de Dieu, vu tout cela de mes yeux d'indigne pécheur. Dieu a daigné me permettre de visiter trois fois le saint Jourdain ; nous y avons même été à la fête de l'Epiphanie, & nous avons vu la bénédiction descendre sur les eaux du Jourdain. Il y avait alors sur le fleuve une quantité infinie de monde ; on chante très bien pendant toute la nuit ; des cierges sans nombre sont allumés ; & à minuit, a lieu la bénédiction des eaux ; le saint Esprit descend alors sur les eaux du Jourdain, ce qui ne peut être vu que par les élus, tandis que la masse du peuple ne voit rien, sinon que chaque chrétien éprouve une joie & une allégresse infinies dans l'on cœur, & lorsqu'on s'écrie : « Le Seigneur reçoit le baptême dans le Jourdain », tout le peuple se précipite dans l'eau & est baptisé dans les eaux du Jourdain, juste à minuit comme le Christ. De l'autre côté du fleuve, se trouve une très haute montagne qu'on voit partout de loin, & c'est sur cette montagne que mourut Moïse en vue de la terre promise. Il n'y a qu'une verste du couvent de Saint-Jean au couvent de Saint-Ghérasime & autant de celui-ci à Kalamonia, le couvent de la sainte Vierge. C'est en ce lieu que la sainte Vierge passa la nuit avec Jésus-Christ, Joseph & Jacques lors de leur fuite en Egypte. Elle surnomma alors ce lieu Kalamonia, ce qui veut dire : Bonne demeure. Le saint Esprit y descend jusqu'à présent sur une image de la sainte Vierge. Et ce petit couvent est situé à l'embouchure du Jourdain, là où il se jette dans la Mer de Sodome ; il est entouré de murs & habité par vingt moines. A deux verstes de là, est le couvent de Saint-Jean Chrysostome, aussi ceint d'une muraille & réputé par ses grandes richesses.

XXXV. DE LA VILLE DE JÉRICHO.

La distance n'est que d'une verste de là à Jéricho. C'était jadis une grande & très forte cité, dont Josué s'empara & qu'il détruisit entièrement ; actuellement ce n'est qu'un village sarrasin. C'est là que se trouve la Maison de Zacchée ; & le tronc d'arbre, sur lequel il monta pour voir le Christ, existe encore. Là était aussi la Maison de la Sunnamite, dont Elisée ressuscita le fils. Les champs qui entourent Jéricho sont très fertiles & productifs ; le terrain est beau & non accidenté, & aux alentours le dressent en masse de hauts palmiers & toutes sortes d'arbres fruitiers ; beaucoup de sources sont répandues dans toute la contrée ; ce sont les eaux d'Elisée que le prophète rendit douces. A une verste de Jéricho, du côté de l'orient estival, est situé le lieu où le saint archange Michel apparut à Josué, fils de Nun, en présence de l'armée des Israélites ; ayant levé les yeux, Josué vit devant soi un effrayant homme armé & dit : « Es-tu des nôtres ou de nos ennemis ? » Et l'archange lui répondit : « Je suis Michel, le chef des armées de Dieu, & suis envoyé à ton secours ; ose & tu vaincras tes ennemis. « Et il lui dit encore : « Ote la chaussure de tes pieds, l'endroit où tu es est sacré. » (Jos., V, 13, 16.) Alors Josué tomba la face contre terre & l'adora. Un couvent & une église sont actuellement élevés en ce lieu & consacrés à saint Michel. Dans cette église se trouvent douze pierres prises du fond du Jourdain, lorsque les eaux du fleuve se partagèrent devant le peuple d'Israël ; en souvenir de leur postérité, les prêtres qui portaient l'Arche d'alliance du Seigneur, recueillirent un nombre de pierres égal à celui des tribus d'Israël. Cet endroit se nomme Galgala, & c'est là que campèrent les Israélites après avoir passé le Jourdain.

XXXVI. DE LA MONTAGNE DE GABAON.

A l'occident de ce lieu le trouve une haute & très grande montagne qui porte le nom de Gabaon ; c'est au-dessus de cette montagne que le soleil s'arrêta pour une demi-journée, afin que Josué, fils de Nun, pût triompher de ses ennemis, lorsqu'il combattait contre Og, roi de Basan, & contre tous les royaumes de Chanaan. Et quand Josué les eut entièrement défaits, le soleil se coucha.

XXXVII. DE LA GROTTE OU LE CHRIST JEUNA PENDANT QUARANTE JOURS.

Sur cette même montagne de Gabaon se trouve une grotte très élevée dans laquelle le Christ, notre Dieu, jeûna pendant quarante jours ; après quoi il eut faim, & le Diable s'approcha de Lui, voulant le tenter, & lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent du pain. » (Matth., IV, 3.) Non loin de là, à une demi-verste de Gabaon, le trouve la maison du prophète Elisée ainsi que sa grotte & son puits. On compte six verstes de Jérusalem au couvent de Saint-Théodose ; situé sur une montagne, il était entouré d'une muraille & on l'aperçoit de Jérusalem. A l'intérieur du couvent le trouve une grande grotte, dans laquelle les Mages passèrent la nuit, quand ils s'enfuirent devant Hérode. C'est là que reposent maintenant saint Théodose & plusieurs saints pères, ainsi que les mères des saints Sabbas & Théodose.

XXXVIII. DE LA LAURE DE SAINT-SABBAS.

La distance est de six vérités de ce dernier couvent à la laure de Saint-Sabbas. Ces cloîtres sont tous les deux tournés vers le midi. La laure de Saint-Sabbas est située dans la Vallée de Josaphat ou Vallée des pleurs qui commence à Jérusalem, passe à Gethsémani, traverse la Laure & aboutit à la Mer de Sodome. La laure de Saint-Sabbas est située, par la grâce de Dieu, dans des conditions remarquables & indescriptibles. Un torrent desséché, à l'aspect effrayant & très profond, est encaissé dans de hautes murailles, auxquelles des cellules sont accrochées & retenues là par la main de Dieu d'une façon surprenante & effroyable ; ces cellules, placées sur des hauteurs, des deux côtés de ce terrible torrent, sont suspendues aux rochers comme les étoiles au firmament. Il y a là trois églises, au milieu des cellules. Du côté occidental sous un rocher, se trouve une grotte remarquable, qui renferme une église dédiée à la sainte Vierge. C'est cette grotte que Dieu révéla par une colonne de feu à saint Sabbas, qui vivait alors tout seul dans le [lit du] torrent. La cellule que le saint habitait primitivement est à une demi-verste de la laure actuelle, & c'est de là que Dieu, par une colonne de feu, lui indiqua le saint lieu où se trouve maintenant la laure de Saint-Sabbas ; on ne peut décrire à quel point ce lieu est surprenant. Le tombeau de saint Sabbas est au milieu de trois églises, à quatre sagènes de la principale ; une chapelle bien construite recouvre cette tombe. Les reliques de plusieurs autres saints pères y reposent : de l'évêque saint Jean le Silentiaire, de saint Jean Damascène, de saint Théodore d'Edesse & de Michel son neveu, de saint Aphrodise & de beaucoup d'autres saints ; les reliques sont parfaitement conservées & exhalent un parfum indéfinissable. Je vis aussi dans le lit du torrent, en face de sa cellule, le puits de saint Sabbas qu'un onagre lui montra une nuit ; je bus de cette eau qui est agréable & très fraîche. Il n'y a dans ces parages ni rivière, ni torrent, ni puits, excepté celui de saint Sabbas. L'endroit, situé au milieu de montagnes pierreuses, est aride ; toute la contrée environnante est desséchée faute d'eau ; les ermites qui la peuplent ne vivent que d'eau pluviale. A peu de distance de la laure, & non loin de la Mer de Sodome, le trouve, vers le midi, un endroit appelé Rouva. Il est enfermé dans de hautes montagnes contenant beaucoup de grottes, qu'habitaient les saints pères dans cet affreux désert. Là vivent aussi beaucoup de panthères & d'onagres. La Mer de Sodome est morte & ne contient aucun être vivant, ni poissons, ni écrevisses, ni coquillages ; si le cours rapide du Jourdain y entraîne quelques poissons, ils ne peuvent y vivre l'espace d'une heure, mais périssent aussitôt ; une poix rougeâtre surnage du fond de la mer & couvre en masse les rivages. Cette mer exhale des vapeurs fétides comme celles du soufre brûlant ; les tourments [de l'enfer] se trouvent sous cette mer.

XXXIX. DU COUVENT DE SAINT-EUTHYME.

A l'orient de la laure de Saint-Sabbas, derrière la montagne, à trois verstes de distance, se trouve le couvent de Saint-Euthyme ; ses reliques y reposent avec celles de beaucoup d'autres saints pères. Ce couvent, situé dans un vallon, entouré au loin de montagnes pierreuses, était ceint d'une muraille & possédait une haute & belle église. Le couvent de Saint-Théoctiste était tout près, au bas de la montagne, au midi de celui de Saint-Euthyme ; tout cela est maintenant dévasté par les mécréants.

XL. DU MONT SION.

Sion est une grande & haute montagne tournée vers le midi ; du côté de Jérusalem la pente en est très douce. C'est sur ce mont que fut premièrement bâtie l'ancienne cité de Jérusalem, détruite, du temps du prophète Jérémie, par Nabuchodonosor, roi de Babylone ; actuellement le Mont Sion est hors de l'enceinte de la ville, au sud de Jérusalem. C'est sur ce Mont Sion qu'était la Maison de Jean le Théologue, & une grande église à toit en charpente y était érigée ; il y a la distance d'un jet de petite pierre de la muraille de la ville à la sainte église de Sion. Cette église possède derrière l'autel la chambre où le Christ lava les pieds de ses disciples.

XLI. DE LA MAISON DE JEAN LE THÉOLOGUE, OU EUT LIEU LA SAINTE CÈNE.

De cette pièce en marchant vers le sud, on monte par un escalier dans une autre chambre, dont la voûte est soutenue par des piliers [& qui est] ornée de mosaïques ; [elle est] bien pavée & a, comme une église, un autel expose vers l'orient ; c'était la demeure de Jean le Théologue, dans laquelle eut lieu la sainte Cène du Christ avec ses disciples ; c'est là que Jean, reposant sur le sein de Jésus, dit : « Seigneur, qui est-ce qui te trahira ? » (Jean, XIII, 25.) C'est dans ce même lieu que le saint Esprit descendit sur les Apôtres le jour de la Pentecôte. Dans la même église, au niveau du fol, du côté du sud, se trouve une autre chambre basse, dans laquelle le Christ apparut au milieu de les disciples, les portes étant fermées, & dit : « La paix soit avec vous » (Jean, XX, 19) ; & c'est là qu'il confondit Thomas le huitième jour. Là se trouve aussi une pierre sacrée apportée du Mont Sinaï par un ange. De l'autre côté de cette même église, à l'occident, aussi en bas, est située une autre chambre ; c'est là que la sainte Vierge rendit l'âme ; & tout cela se passa dans la Maison de Jean le Théologue. C'est là qu'était la maison de Caïphe, où Pierre renia le Christ par trois fois avant que le coq eût chanté. Cet endroit se trouve à l'orient de Sion.

XLII. DE L'ENDROIT OU PIERRE, APRES AVOIR RENIÉ TROIS FOIS LE CHRIST, PLEURA AMÈREMENT.

Non loin, sur le versant oriental de la montagne, se trouve une grotte profonde, où l'on descend par trente-deux marches ; c'est là que Pierre pleura amèrement son reniement ; au-dessus de cette grotte, est érigée une église sous le vocable du saint apôtre Pierre.

XLIII. DE LA PISCINE DE SILOE.

Plus loin vers le sud, au pied de la montagne, se trouve la Piscine de Siloé, où le Christ ouvrit les yeux de l'aveugle.

XLIV. DU CHAMP DU POTIER.

C'est aussi au pied du même Mont Sion que se trouve le Champ du Potier, qu'on acheta au prix du Christ pour la sépulture des étrangers ; il est de l'autre côté de la vallée, au-dessous du Mont Sion, au sud de cette montagne. Beaucoup de grottes sont taillées dans les flancs, & dans ces grottes se trouvent des sépultures toutes préparées & admirablement creusées dans la pierre ; on y enterre les voyageurs étrangers sans prendre d'argent ; on ne permet de rien [emporter de] ce lieu saint ; car il est acheté au prix du sang du Christ.

XLV. DE BETHLÉEM.

La sainte cité de Bethléem est au sud de la sainte Jérusalem, à six verstes de distance ; il y a deux verstes par la plaine jusqu'au lieu où Abraham descendit de sa monture. Laissent là son jeune serviteur avec l'âne, Abraham prit l'on fils Isaac pour le [mener au] sacrifice, & le chargea de porter le bois & le feu ; & Isaac lui dit : « Père, voici le bois & le feu, mais où est la victime ? » Et Abraham lui répondit : « Mon fils, Dieu nous montrera l'agneau. » (Gen., XXII, 78.) Et Isaac suivit joyeusement le chemin conduisant à Jérusalem, & il fut amené à la même place où le Christ a été crucifié. Il n'y a qu'une verste de là à l'endroit où la sainte Vierge vit deux hommes, l'un riant & l'autre pleurant. Une église & un couvent avaient été bâtis sur ce lieu & consacrés à la sainte Vierge, mais, actuellement, ils sont détruits par les mécréants. De là au tombeau de Rachel, mère de Joseph, on compte deux verstes.

XLVI. DE LA GROTTE OU LA SAINTE VIERGE DONNA LE JOUR AU CHRIST.

A une verste plus loin est l'endroit où la sainte Vierge, ayant senti les douleurs de l'enfantement, descendit de son âne ; il y a là une grande pierre, sur laquelle elle se reposa après avoir quitté sa monture ; elle continua en-suite son chemin à pied jusqu'à la grotte sacrée ; & c'est dans cette grotte qu'elle donna le jour au Christ. Il y a de cette pierre au Lieu de la Nativité du Christ la distance d'une bonne portée de flèche

XLVII. DE L'ÉGLISE DE LA NATIVITÉ DU CHRIST.

Une grande église en forme de croix, recouverte d'un toit en charpente, s'élève au-dessus de la grotte de la Nativité ; toute cette église est recouverte d'étain & ornée de peintures en mosaïques, elle est soutenue par cinquante colonnes monolithes en marbre & pavée de dalles en marbre blanc ; elle a trois portes ; sa longueur jusqu'au grand autel est de cinquante sagènes sur vingt de largeur. La grotte & la crèche où eut lieu la Nativité du Christ, le trouvent sous le grand autel & forment une belle & spacieuse caverne ; on descend par sept marches jusqu'à la porte de la sainte grotte qui possède deux entrées, à chacune desquelles conduisent sept marches. En pénétrant dans la sainte grotte par la porte orientale, on a à gauche, par terre, le lieu où est né le Christ, notre Dieu ; au-dessus se trouve un autel sur lequel on célèbre la messe.

XLVIII. DE LA CRÈCHE DU CHRIST.

Le Lieu de la Nativité est tourné vers l'orient, & vis-à-vis, un peu à droite, se trouve la Crèche du Christ ; elle est placée à l'occident « sous un rocher de pierre, & c'est dans cette sainte crèche que le Christ, notre Dieu, fut déposé, emmailloté dans de pauvres langes, Lui qui a tout souffert pour notre salut. Ces deux endroits, celui de la Nativité & celui de la Crèche, sont tout près l'un de l'autre, n'étant séparés que par une distance de trois sagènes, & se trouvent dans la même grotte, qui est couverte de mosaïques & bien pavée. Le dessus de l'église se compose de cavernes, dans lesquelles reposent les reliques de laines. En sortant de l'église, à droite, on trouve sous l'église une grotte profonde, où étaient ensevelies les reliques des saints Innocents & d'où elles ont été transportées à Constantinople. Une haute muraille entoure ladite église. Le Lieu de la Nativité était sur une montagne inhabitée & déserte, qui est actuellement ceinte de murailles & indique le Lieu de la Nativité du Christ, qu'on nomme Bethléem. L'ancien Bethléem était placé un peu en avant du Lieu actuel de la Nativité du Christ ; & là se trouvent à présent un stylite & la Pierre du repos de la sainte Vierge : c'est là qu'était l'ancien Bethléem. Toute la contrée environnante s'appelle Ephrata, terre de Juda, dont le prophète dit : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es pas la dernière d'entre les principales villes de Juda ; car c'est de toi que sortira le chef qui conduira mon peuple d'Israël. » (Mich., V, 2.) Les environs de Bethléem sont montagneux & très beaux ; le bas des montagnes est couvert d'arbres fruitiers : le nombre des oliviers, des figuiers & des caroubiers est infini ; les vignobles abondent près de Bethléem, & il y a beaucoup de champs fertiles dans les vallées. Non loin de l'église de la Nativité, hors des murs, à une portée de flèche vers le midi, se trouve une grande grotte creusée dans la montagne ; & c'est cette grotte qu'habita la sainte Vierge avec le Christ & Joseph.

XLIX. DE LA MAISON DE JESSÉ, PÈRE DE DAVID.

A l'orient de Bethléem, à une portée de flèche de la ville, se trouve un endroit nommé Béthel. Là était la Maison de Jessé, père de David, & c'est dans cette maison que vint Samuel le prophète, pour sacrer David, roi d'Israël, à la place de Saül.

L. DU PUITS DE DAVID.

Là se trouve le Puits de David dont il désira jadis boire l'eau, près de l'endroit où les anges annoncèrent aux bergers la naissance du Christ. A une verste du Lieu de la Nativité, vers l'orient, au pied de la montagne, dans la plaine, se trouve l'endroit où les saints anges annoncèrent aux bergers la naissance du Christ. Il y avait là une grotte, qui était surmontée d'une belle église sous le vocable de saint Joseph ; & à côté se trouvait un beau couvent ; tout cela est actuellement détruit par les mécréants. Cet endroit est situé au milieu d'une belle plaine, dont les champs sont très fertiles & où les oliviers poussent en quantité ; on nomme cette plaine Agia Pimina, ce qui veut dire : saint pâturage ; Saint-Sabbas y possède une propriété au pied de la montagne du côté de Bethléem.

LI. DE LA CAVERNE ET DU CHÊNE DE MAMBRÉ.

Au sud de Bethléem sont situés Hébron, la double caverne, & le Chêne de Mambré. Il y a vingt-huit verstes de Jérusalem à Hébron, le chemin passe par Bethléem, jusqu'où l'on compte six verstes, & trois de cette ville jusqu'au fleuve d'Etham. C'est de ce fleuve que le prophète David dit dans le psautier : « Vous avez desséché les fleuves d'Etham. Le jour vous appartient & la nuit est aussi à vous. » (Ps., LXXIII, 15, 16.) Le lit du fleuve est actuellement desséché, [mais] il coule sous terre, & reparaît près de la Mer de Sodome, dans laquelle il se jette. Au delà de ce fleuve, est une haute montagne pierreuse, couverte d'une grande & épaisse forêt, le chemin qui traverse cette effrayante montagne est dangereux ; c'est un passage dont les Sarrasins profitent pour tomber sur ceux qui s'y risquent en petit nombre. Quant à moi, Dieu m'avait procuré une bonne & nombreuse compagnie & je pus traverser sans encombre ce terrible endroit, qui est situé non loin de la ville d'Ascalon, d'où les mécréants forcent en masse & assaillent les voyageurs dans ce partage. Sur cette même montagne, dans cette même forêt, fut tué Absalon, fils de David ; il fuyait devant les armées de son père, & son mulet l'emporta dans le plus épais de la forêt ; une branche l'ayant accroché par les cheveux, il resta suspendu à l'arbre, & reçut trois flèches dans le cœur, & c'est ainsi qu'il mourut sur l'arbre. De là au Puits d'alliance d'Abraham il y a dix verstes, & six verstes de ce puits au Chêne de Mambré.

LII. DU MÊME SUJET.

Ce chêne sacré se dresse superbe près du chemin, à droite, sur une haute montagne ; autour de ses racines, Dieu a pavé le fol en marbre blanc comme le pavé d'une église, & il est merveilleux de voir sortir ce chêne sacré du milieu de ces pierres. Le sommet de la montagne, autour de l'arbre, offre un espace de terrain uni & sans pierres ; & c'est près de ce chêne que se dressait la tente d'Abraham, tournée vers l'orient. Le chêne n'est pas très élevé, mais il est très noueux, bien fourni de branches & chargé de fruits ; ses branches pendent si bas, qu'un homme debout peut les atteindre du fol ; il a deux sagènes de circonférence mesurées par moi ; la hauteur du tronc jusqu'à la racine des branches est d'une sagène & demie. Il est vraiment remarquable & merveilleux que cet arbre, qui, depuis tant de siècles, couronne cette haute montagne, ne dépérisse ni ne pourrisse, mais se dresse intact, protégé de Dieu, comme s'il venait d'être planté. C'est sous ce chêne sacré que la sainte Trinité apparut au patriarche Abraham & mangea chez lui ; c'est là aussi qu'Elle bénit Abraham & sa femme Sara en leur vieillesse, en leur accordant la naissance d'Isaac. Elle indiqua aussi à Abraham la source qui forme jusqu'à présent un puits au pied de la montagne, près du chemin. Toute la contrée autour du chêne se nomme Mambré ; c'est pourquoi il s'appelle Chêne de Mambré. On compte deux verstes de là jusqu'à Hébron.

LIII. DE LA MONTAGNE D'HÉBRON.

Hébron est une haute montagne, sur laquelle se trouvait une grande ville, très bien fortifiée, dont les édifices sont fort anciens ; jadis une grande population habitait cette montagne, mais maintenant elle est déserte. Le premier habitant de la montagne d'Hébron fut Chanaan, fils de Cham & petit-fils de Noé, qui, venu après le déluge & la construction de la tour de Babel, peupla toute la contrée autour d'Hébron, qui fut nommée terre de Chanaan. Dieu promit cette terre à Abraham, quand il était encore en Mésopotamie, à Haran, où se trouvait ta maison de son père. Et Dieu dit à Abraham : « Sortez de votre pays & de la maison de votre père & venez en la terre de Chanaan ; je vous donnerai cette terre à vous & à votre postérité à jamais & je ferai avec vous. » (Gen., XII, 1, 7.) A présent cette terre est vraiment la terre promise de Dieu & dotée par Lui de tous les biens : le froment, la vigne, l'olivier & tous les légumes y viennent en abondance ; le bétail est nombreux ; les brebis & autres bêtes mettent bas deux fois par an ; beaucoup d'abeilles sont leurs ruches dans les rochers de ces belles montagnes ; les versants en sont couverts de vignobles & d'un nombre infini d'arbres fruitiers ; des oliviers, des figuiers, des caroubiers, des pommiers, des cerisiers & autres arbres, & il y a là toute espèce de légumes, qui sont meilleurs & plus grands que ceux du reste de la terre ; il n'y en a nulle part de pareils sous le ciel. L'eau est excellente dans cette contrée & salutaire à tout le monde, & tous les environs d'Hébron se distinguent par leur beauté & leur fertilité indescriptibles. Sur la montagne d’Hébron se trouvait aussi la Maison de David, où il vécut huit années lorsqu'il fut expulsé par son fils Absalon. La Double caverne d'Abraham n'est qu'à une demi-verste d'Hébron. Elle est taillée dans le roc & contient les sépultures d'Abraham, d'Isaac & de Jacob. Abraham acheta cette double caverne à Ephron le Héthéen, pour servir de sépulture à toute sa postérité, quand il vint de Mésopotamie au pays de Chanaan ; & cette double caverne, qu'il acheta en guise de sépulture pour soi & les siens, fut sa première acquisition. Une petite & solide enceinte entoure maintenant cette caverne & est ingénieusement bâtie en grandes pierres de taille formant de hautes murailles ; cette caverne se trouve au fond de l'enceinte, & tout l'édifice est pavé de dalles en marbre blanc. C'est sous ce lieu qu'est taillée la caverne, où reposent Abraham, Isaac, Jacob & tous ses enfants, & leurs femmes Sara, Rebecca, excepté Rachel qui est enterrée sur la route de Bethléem. Ces sépulcres sont situés séparément au fond de la caverne & surmontés chacun de petites chapelles rondes ; les sépulcres d'Abraham & de sa femme Sara sont à côté l'un de l'autre, ainsi que ceux d'Isaac & de sa femme Rebecca, & de Jacob & de la femme Lia.

LIV. DU TOMBEAU DE JOSEPH.

Le tombeau du beau Joseph est situé hors de l'édifice, à un jet de pierre de la Double caverne, & cet endroit porte actuellement le nom de Saint-Abraham. Près de là, à la distance d'une verste de la Double caverne, vers le midi, se trouve une haute montagne, dont la sainte Trinité fit l'ascension avec Abraham, qui l'accompagnait depuis le Chêne de Mambré. Sur le Commet de cette montagne cil une très belle place, où Abraham, se prosternant la face contre terre, adora la sainte Trinité & lui adressa la prière suivante :

LV. DE LA PRIÈRE D'ABRAHAM.

« Seigneur ! Perdrez-vous le juste avec l'impie ? S'il y a cinquante justes dans Sodome, ne pardonnerez-vous pas plutôt à la ville à cause de cinquante justes ? » Le Seigneur lui répondit : « Si je trouve dans tout Sodome cinquante justes, je pardonnerai à cause d'eux à toute la ville. » Se prosternant de nouveau devant Dieu, Abraham dit : « S'il y a trente justes dans Sodome, ne pardonnerez-vous pas à toute la ville ? » Et le Seigneur répondit : « Si je trouve trente justes dans Sodome, je ne perdrai point la ville. » S'étant prosterné devant Dieu, Abraham dit : « Seigneur très miséricordieux & patient pour nos impiétés, ne vous fâchez pas contre votre serviteur si je parle encore une fois : si vous trouvez quinze justes dans Sodome, ne pardonnerez-vous pas, Seigneur, à toute ce la ville à cause de quinze justes ? » Et le Seigneur répondit : « Si je trouve quinze justes dans Sodome, je ne la perdrai point à cause d'eux, si j'en trouve cinq je ne la perdrai point non plus. » Et Abraham se tut & n'osa plus répliquer. (Gen., XVIII, 23, 32.) C'est de cette montagne que la sainte Trinité envoya deux anges à Sodome pour en faire sortir Loth, le neveu d'Abraham. C'est là qu'Abraham offrit un sacrifice à Dieu, en jetant du froment dans le feu ; c'est pourquoi ce lieu s'appelle : Sacrifice d’Abraham. Il est très haut placé & l'on découvre de là toute la terre de Chanaan. Du Sacrifice d’Abraham à sa vallée de Greznowa on compte une verste, autant de la vallée de Greznowa à l’Aire d'Anatol.

LVI. DU SÉPULCRE DE LOTH A SIGOR.

De là à Sigor on compte deux verstes. On y voit le sépulcre de Loth & de ses deux filles, & ce sont deux sépulcres distincts. Dans cette même montagne se trouve une grande caverne, dans laquelle Loth se réfugia avec les filles. Il y a là aussi les restes d'une ville des premiers habitants de cette contrée ; elle était située sur les hauteurs de cette montagne, & ce lieu se nomme Sigor. A une verste de distance de Sigor vers le midi, sur une élévation, se trouve une colonne en pierre qui est la somme de Loth. De cette colonne jusqu'à Sodome il y a deux verstes. J'ai vu tout cela de mes propres yeux ; mais je n'ai pu porter mes pas jusqu'au lieu de Sodome, de crainte des mécréants ; les fidèles m'empêchèrent d'y aller en disant : « Vous n'y verrez rien de bon & n'éprouverez que des tourments en sentant une odeur affreuse, qui peut vous rendre malade. » Par conséquent, nous retournâmes à Saint-Abraham, & protégés par la miséricorde de Dieu, nous arrivâmes en bonne lamé dans l'enceinte de la Double caverne ; nous en vénérâmes les saints lieux, & nous nous y reposâmes pendant deux jours. Grâce à Dieu, nous trouvâmes une nombreuse compagnie le rendant à Jérusalem ; nous nous joignîmes à elle & fîmes chemin ensemble, joyeusement & sans crainte ; nous arrivâmes en sûreté à la sainte cité de Jérusalem & rendîmes gloire à Dieu de nous avoir accordé, à nous indignes, de visiter ces lieux, dont la sainteté ne peut être rendue d'aucune façon, ni en parole ni par écrit. Au midi de Bethléem, se trouve le couvent de Saint-Chariton, sur le fleuve Etham, ci-devant cité, non loin de la Mer de Sodome, au milieu de montagnes pierreuses & dans un endroit désert. Il est terrible cet endroit & aride : l'eau y manquant absolument ; une effrayante gorge rocailleuse est à ses pieds. Ce couvent était entouré de murailles, & au milieu de l'enceinte, s'élèvent deux églises dont la plus grande contient le tombeau de saint Chari-ton. Hors des murs le trouve une grande grotte sépulcrale, contenant des reliques des saints pères, qui y reposent au nombre de plus de sept cents, il y a, entre autres, les reliques de saint Cyriaque le Confesseur, dont le corps est parfaitement conservé, & des fils de Xénophon, Jean & Arcadius, qui exhalent un merveilleux parfum. Nous saluâmes ce saint lieu & gravîmes la montagne qui est à une verste du couvent vers le sud. Il y a un endroit uni dans un champ, d'où l'Ange enleva le prophète Habacuc qui apportait à boire & à manger aux moissonneurs, & le transporta à Babylone, dans la fosse du prophète Daniel. Ayant rassasié & désaltéré ce dernier, il fut de nouveau transporté, le même jour & à la même heure, près des moissonneurs auxquels il donna leur dîner ; sur ce lieu est érigée une espèce de chapelle en mémoire du miracle. Babylone en est éloignée de quarante jours. Non loin s'élève aussi une grande église, à toit en charpente, consacrée aux saints prophètes. Sous l'église, se trouve une grande caverne, dans laquelle reposent, dans trois châsses, les reliques de douze prophètes : Habacuc, Nahum, Michée, Ezéchie, Abdias, Zacharie, Ezéchiel, Ismaël, Saveïl, Barruch, Amos & Osée. Un très grand village, situé sur la montagne voisine, est habité par beaucoup de Sarrasins & de chrétiens. C'est le village où naquirent les saints prophètes, & c'est là leur patrie. Nous y passâmes une nuit, protégés par la grâce de Dieu & très bien accueillis par les chrétiens qui y habitent. Ayant bien dormi la nuit, nous nous levâmes de bonne heure pour nous rendre à Bethléem. Le chef sarrasin, en armes, nous escorta jusqu'à Bethléem & nous accompagna partout ; sans quoi nous n'aurions pu traverser ces lieux, à cause du grand nombre de Sarrasins qui commettent des brigandages dans les montagnes. Nous arrivâmes donc heureusement à la sainte ville de Bethléem, & après avoir adoré le Lieu de la Nativité du Christ, nous y passâmes la nuit & revînmes avec joie dans la sainte cité de Jérusalem.

LVII. DU LIEU OU DAVID TUA GOLIATH.

Près de Jérusalem, à une portée de flèche, à l'orient de la Tour de David, se trouve l'endroit où David tua Goliath ; il est dans une plaine près d'une citerne, & on y voit maintenant de beaux champs de blé. A une portée de flèche de là se trouve la grotte, dans laquelle reposent les reliques de beaucoup de saints martyrs, qui ont souffert à Jérusalem sous le règne d'Héraclius, & cet endroit se nomme : Agia Mamilla.

LVIII. LE LIEU OU POUSSA L'ARBRE DE LA SAINTE CROIX.

Il y a une verste de ce lieu à celui de la Sainte-Croix, situé à l'occident de Jérusalem, derrière une montagne ; c'est là que l'on coupa le Tabouret de la Croix, auquel furent cloués les divins pieds de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ce lieu est entouré de murailles, au milieu del-quelles s'élève une grande église, consacrée à la sainte Croix & richement ornée de peintures. Sur le grand autel, très bas, se trouve le tronc de cet arbre l'acre, recouvert de dalles en marbre blanc, qui ne laissent qu'une petite ouverture ronde pour le voir. Il y a là un couvent ibérien.

LIX. DE LA MAISON DE ZACHARIE.

Il y a quatre verstes de ce couvent à la Maison de Zacharie, située au pied d'une montagne à l'occident de Jérusalem. C'est dans la Maison de Zacharie que la sainte Vierge vint saluer Elisabeth, & aussitôt qu'Elisabeth eut entendu la voix de Marie qui la saluait, son enfant tressaillit de joie dans son sein, & elle s'écria : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes & le fruit de votre sein est béni ; & d'où me vient ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne à moi ? » (Luc, I, 42.) Dans cette même maison naquit Jean le Précurseur. Une église sur-monte maintenant cet endroit ; en y entrant à gauche, sous le petit autel, on voit une petite caverne dans laquelle naquit Jean le Précurseur. Tout cet endroit est entouré d'une enceinte en pierre.

LX. DE LA MONTAGNE OU ELISABETH SE RÉFUGIA AVEC LE PRÉCURSEUR.

A une demi-verste de là, au delà d'une vallée pleine d'arbres, se trouve la montagne vers laquelle Elisabeth accourut avec son fils, & dit : « Reçois, ô montagne, la « mère & l'enfant ! » Et la montagne s'entrouvrit & leur donna asile. Arrivés à ce lieu, les soldats d'Hérode qui la poursuivaient, ne trouvèrent personne & s'en retournèrent confondus. On voit jusqu'à présent l'endroit de cet événement dans le rocher. Au-dessus s'élève une petite église, sous laquelle se trouve une petite grotte ; & à l'entrée de celle-ci est adossée une autre petite église. C'est de cette grotte que coule une source d'eau qui abreuva Elisabeth & Jean pendant leur séjour dans la montagne, où ils restèrent, servis par un ange, jusqu'à la mort d'Hérode. Cette montagne, qui est à l'occident de Jérusalem, est très haute, couverte de grandes forêts & entourée de nombreuses vallées ; elle se nomme Orini. C'est aussi dans cette montagne que se réfugia le prophète David, quand, persécuté par le roi Saül, il s'enfuit de Jérusalem.

LXI. DE RAMA.

Rama est située à deux verstes à l'occident de cette montagne ; c'est de cette Rama que le prophète Jérémie dit : « Un grand bruit a été entendu dans Rama, on y a entendu des cris & des plaintes lamentables, Rachel pleurant ses enfants & ne voulant point recevoir de consolation, parce qu'ils ne sont plus. » (Jér., XXXI, 15; Matth. II, 18.) Rama est un grand vallon dans lequel étaient épars plusieurs villages ; toute la contrée environnante porte actuellement le nom de Rama & constitue le territoire de Bethléem. C'est à Rama que le roi Hérode envoya ses soldats pour massacrer les saints Innocents.

LXII. D'EMMAUS.

De Rama, en se dirigeant vers l'ouest, on compte quatre verstes jusqu'à Emmaüs, où, le troisième jour après sa résurrection, le Christ apparut à Luc & Cléophas qui, de Jérusalem, s'en allaient dans le bourg ; & ils le reconnurent quand il eut rompu le pain. C'était un grand bourg, & une église y fut bâtie ; mais, maintenant, tout est détruit par les mécréants, & le bourg & Emmaüs est désert. Il est situé derrière une montagne, à droite, non loin du chemin qui mène de Jérusalem à Joppé.

LXIII. DE LYDDA.

D’Emmaüs à Lydda il y a quatre verstes à travers la plaine ; c'était jadis une grande ville, celle qu'on appelait Lydda ; elle se nomme aujourd'hui Rambilieh. C'est là que Pierre guérit Enée qui gisait malade sur son lit.

LXIV. DE JOPPÉ.

Il y a dix verstes de Lydda à Joppé toujours à travers la plaine. C'est dans cette ville que le saint apôtre Pierre ressuscita Tabithe. C'est aussi là que Pierre qui jeûnait, étant monté sur le haut de la maison vers la neuvième heure, vit descendre du ciel une nappe liée par les quatre coins, & quand elle fut parvenue jusqu'à lui, il vit qu'elle était remplie d'animaux terrestres & de toute sorte de reptiles. Une voix du ciel lui dit : « Pierre, levez-vous, tuez & mangez ! » Et Pierre répondit : « Seigneur, je n'ai jamais rien mangé de ce qui est impur & souillé. » Et la voix du ciel lui dit : « N'appelez pas impur ce que Dieu a purifié. » (Act., X, 13, 14.) Une église s'élève maintenant à cet endroit sous le vocable de saint Pierre. La ville de Joppé est située au bord de la mer & les vagues lavent ses murs. Elle s'appelle maintenant Jaffa en langue franque. On compte six verstes de Jaffa à Tarsouf.

LXV. DE CÉSARÉE DE PHILIPPE.

De Tarsouf à Césarée de Philippe la distance est de vingt-quatre verstes, par un chemin qui longe le bord de la mer. C'est dans cette même Césarée que le saint apôtre Pierre baptisa Cornélius. Non loin de cette ville, à deux verstes vers le midi, se trouve une montagne sur laquelle vivait le père Martinien, chez qui vint une courtisane pour le tenter.

LXVI. DE CAPHARNAUM.

Césarée de Philippe est éloignée de huit verstes de Capharnaüm. Cette dernière ville était jadis très considérable & très peuplée ; mais actuellement elle est déserte & située non loin de la grande mer. C'est de ce Capharnaüm que le prophète dit : « Malheur à toi, Capharnaüm ! « Tu t'élèveras jusqu'au ciel & tu seras abaissée jusqu'au « fond de l'enfer. » (Luc, X, 15.) C'est dans cette ville que doit se manifester l'Antéchrist, & c'est pour cela que les Francs l'ont abandonnée.

LXVII. DU MONT CARMEL.

Il y a à peu près six verstes de Capharnaüm au Mont Carmel. C'est sur cette montagne que le saint prophète Elie vécut dans une caverne & qu'il fut nourri par un corbeau ; c'est sur cette même montagne qu'il massacra les prêtres de Babel en disant : « Je brûle de zèle pour « mon Seigneur Dieu. » (III Reg., IX, 14.) Cette montagne est très élevée & se trouve à une verste environ de la grande mer ; on compte une seule verste du Mont Carmel jusqu'à Caïpha.

LXVIII. DE LA VILLE D'ACRE.

La distance est de quinze verstes entre Caïpha & Acre. C'est une grande ville, solidement bâtie & possédant un bon port ; elle appartenait aux Sarrasins & est actuellement occupée par les Francs. Il y a dix verstes d'Acre à la ville de Tyr & autant de Tyr à Sidon. Non loin le trouve le hameau de Sarepta de Sidon, où le prophète ressuscita le fils de la veuve.

LXIX. LA VILLE DE BÉRYTHE.

La distance entre Sidon & Bérythe est de quinze verstes. C'est dans cette ville que les Juifs percèrent d'une lance l'image du Christ, dont jaillirent du sang & de l'eau ; & beaucoup se convertirent alors & se firent baptiser au nom du Père, du Fils & du saint Esprit. C'est dans cette même ville de Bérythe que les fils de Xénophon, Jean & Arcadius vinrent étudier la philosophie. De Bérythe jusqu'à Zebel il y a vingt verstes ; de Zebel à Tripoli quarante, & de Tripoli à la rivière Soudia soixante.

LXX. D'ANTIOCHIE LA GRANDE.

Antiochie la grande, située sur ladite rivière, est éloignée de huit verstes de la mer ; à cent verstes plus loin se trouve Laodicée, puis viennent la Petite Antiochie, Kaninoros, Mavronoros, la petite ville de Satalia, la petite île de Khilidonie. Toutes ces villes sont au bord de la mer ; nous passâmes toutes ces villes sans aborder, & de crainte de gens armés, ne jetâmes pas l'ancre à Khilidonie. De là nous nous dirigeâmes vers Myre, ainsi que vers la ville de Tarera ; nous rencontrâmes près de cette dernière quatre galères portant des pirates, qui nous assaillirent & nous dévalisèrent. De là nous nous dirigeâmes vers Constantinople, que nous atteignîmes en bonne santé.

LXXI. DE LA GALILÉE ET DE LA MER DE TIBERIADE.

Voici le chemin conduisant de Jérusalem en Galilée, vers la mer de Tibériade, vers le Mont Thabor & vers Nazareth ; toute cette contrée, qui confine à la mer de Tibériade, se nomme Galilée & est située à l'orient estival de Jérusalem. La ville de Tibériade est à quatre jours à pied de Jérusalem, & ce chemin est très dangereux & très pénible ; on marche pendant trois jours à travers des montagnes pierreuses, & le quatrième on traverse la vallée du Jourdain, toujours dans la direction de l'orient jusqu'aux sources du Jourdain, à l'endroit où il découle de la mer. Voici comment je fis ce chemin avec l'aide de Dieu : le prince de Jérusalem, Baudouin, allait faire la guerre vers Damas, en passent par la route conduisant à la Mer de Tibériade ; car c'est là le chemin qui mène à Damas. Ayant appris que le prince suivrait cette route, je me rendis chez lui, & le saluant, lui dis : « Je voudrais bien aller avec toi du côté de la Mer de Tibériade pour visiter tous les saints lieux qui s'y trouvent ; pour l'amour de Dieu, prends-moi avec toi, prince ! » Le prince me permit avec plaisir de le suivre & m'ordonna de me joindre à sa suite, ce dont je profitai avec grande allégresse ; & je me procurai des montures. Ainsi donc, sans crainte ni péril, nous passâmes ces effrayants endroits avec les troupes princières ; car personne ne peut les franchir sans escorte, & ce n'est que sainte Hélène seule qui parvint à le faire. Voici le chemin de Tibériade : de Jérusalem au Puits de la Sainte Vierge la distance est de dix verstes ; de ce puits jusqu'aux montagnes de Gelboé il y a quatre verstes. C'est sur ces montagnes que furent tués Saül, roi de Juda, & Ion fils Jonathan ; elles sont hautes, rocailleuses, arides & manquent d'eau ; la rosée même ne tombe jamais sur elles. De ces montagnes au Puits de David on compte deux verstes, & du puits à la Caverne de David quatre verstes ; c'est dans cette caverne que Dieu livra le roi Saül aux mains de David qui ne le tua pas, mais lui coupa un pan de son manteau & prit son épée & son couvre-mains. De là jusqu'aux montagnes de Sichem & à la Fosse de Joseph il y a quatre verstes ; les fils de Jacob paissaient dans ces montagnes les troupeaux de leur père ; & Joseph le beau vint chez ses frères, leur apportant la paix & la bénédiction de la part de Jacob, leur père ; mais, l'ayant vu, ils se levèrent, le saisirent & le jetèrent dans une fosse, qui existe jusqu'à ce jour, & forme une citerne profonde, solidement revêtue de grandes pierres. Nous eûmes la chance de passer la nuit dans ce même endroit qui se trouve non loin du grand chemin, à droite.

LXXII. DU PUITS DE JACOB.

On compte dix verstes de là au hameau de Jacob, nommé Sichar. C'est là que se trouve le Puits de Jacob, qui est très grand & profond, & dont l'eau est très fraîche & agréable au goût ; c'est près de ce puits que le Christ causa avec la femme Samaritaine ; & c'est là que nous passâmes la nuit.

LXXIII. DE SAMARIE.

Non loin, à une demi-verste environ, est située la ville de Samarie. Elle est très grande & abonde en toutes choses ; elle se trouve entre deux montagnes très élevées ; de belles & nombreuses sources d'eau froide traversent la ville, & des arbres fruitiers de toute espèce y poussent en grand nombre : des figuiers, des noisetiers, des caroubiers, des oliviers, qui forment autour de Samarie comme des forêts touffues, qui bordent des champs très fertiles en toute espèce de blé ; tout ce territoire est remarquablement beau & très productif en huile, vin, froment, fruits ; pour tout dire, la ville de Jérusalem en tire tous ses aliments. La ville de Samarie s'appelle à présent & Néapolis. A deux verstes de là, à l'occident, est située Sébastopolis ; il y a [là] une petite enceinte qui renferme la prison de saint Jean-Baptiste, dans laquelle le Précurseur de Christ fut décapité par ordre du roi Hérode ; on y voit son tombeau & une belle église est érigée en ce lieu sous le vocable du Précurseur, ainsi qu'un couvent franc très riche.

LXXIV. DE LA VILLE D’ARIMATHÉE.

Il y a quatre verstes de là à Arimathée où se trouve le Tombeau de saint Joseph & de saint Maléïl. Cet endroit est situé dans les montagnes à l'ouest de Samarie, & une petite enceinte y est construite ; une belle église à toit en charpente s'élève au-dessus du Tombeau de saint Joseph ; & cet endroit se nomme Arimathée. De Samarie à la Mer de Tibériade le chemin se dirige vers l'orient estival.

LXXV. DE LA VILLE DE BEISAN.

De Samarie à la ville de Beisan on compte trente verstes : c'est dans cette ville que résidait Og, roi de Beisan, tué près de Jéricho par Josué, fils de Nun. Cet endroit est effrayant & terrible ; sept rivières découlent de la ville, & des joncs poussent en abondance sur leurs bords ; des bocages épais de dattiers croissent dans la ville. Cet endroit est vraiment terrible & dangereux à passer ; de puissants & impies Sarrasins y habitent en grand nombre & attaquent les voyageurs, profitant des gués des rivières. Beaucoup de lions hantent ces parages qui ne sont pas éloignés du Jourdain ; de grandes nappes d'eau stagnante séparent le Jourdain de la ville de Beisan ; ces rivières vont se jeter dans le Jourdain & c'est là qu'il y a beaucoup de lions. Près de la ville, du côté de l'orient, se trouve une remarquable caverne naturelle en forme de croix ; une source en découle qui se répand dans un réservoir miraculeux, non fait de main d'homme, mais créé par Dieu. C'est dans ce bassin que le Christ lui-même se baigna avec ses disciples ; on voit jusqu'à présent la pierre sur laquelle Il s'assit. Nous, indignes pécheurs, nous nous y baignâmes aussi. C'est dans cette même ville de Beisan que les Juifs s'approchèrent du Christ, en lui montrant un denier & en lui disant : « Est-il permis de payer le tribut ou non ? » Mais il leur répondit : « De qui est cette image & cette inscription ? Rendez donc à César ce qui est à César & à Dieu ce qui est à Dieu. » Et, s'adressent à Pierre, le Christ dit : « Allez, jetez votre ligne à la mer, & le premier poisson que vous tirerez de l'eau, ouvrez-lui la bouche ; vous y trouverez un stratère de quatre drachmes, que vous leur donnerez pour moi & pour vous » (Matth. XVII, 27 ; XXII, 21, 22). C'est encore près de Beisan que le Christ guérit deux aveugles qui le suivaient en l'appelant.

LXXVI. DU FLEUVE DU JOURDAIN.

De Beisan aux sources du Jourdain & au Péage de Matthieu, on compte vingt verstes ; se dirigeant toujours vers l'orient, le chemin passe par des plaines longeant le Jourdain, dont l'eau est douce & très pure, jusqu'en amont. Le Jourdain sort de la Mer de Tibériade en deux bras écumant merveilleusement, & dont l'un s'appelle Jor & l'autre Dan ; c'est ainsi que le Jourdain découle de la Mer de Tibériade en deux embranchements, qui sont distants de trois portées de flèche, & après avoir été séparés pendant une demi-verste environ, se réunissent en un seul fleuve qui se nomme Jourdain du nom des deux bras. Le cours du Jourdain est très rapide & très sinueux ; l'eau en est très pure, & il est tout semblable au fleuve Snov par sa largeur, sa profondeur & les nappes d'eau stagnante ; en amont, il abonde en poissons ; là deux ponts en pierre, très solidement bâtis sur des arches, à travers lesquels coule le Jourdain, réunissent les deux cours d'eau.

LXXVII. DU PÉAGE DE MATTHIEU.

Près de ces ponts était établi le Péage de Matthieu, apôtre du Christ ; car c'est là que se rejoignent tous les chemins menant à Damas & en Mésopotamie. Ce fut près de ces ponts que le prince Baudouin se disposa pour dîner avec ses troupes ; nous campâmes aussi avec lui près des sources même du Jourdain, où nous nous baignâmes dans la Mer de Tibériade. Nous errâmes ensuite sur les bords de cette mer sans crainte ni frayeur, visitant tous les saints lieux que le Christ, notre Dieu, avait foulé de ses pieds ; tout pécheur indigne que je suis, Dieu m'accorda la grâce de parcourir & de voir toute cette terre de Galilée que je n'espérais jamais contempler ; néanmoins Dieu me permit de fouler de mes pieds indignes & de voir de mes yeux de pécheur toute cette sainte contrée si désirée. J'ai décrit ces saints lieux véridiquement, sans mentir, tels que je les ai vus ; beaucoup d'autres, en atteignant ces lieux, ne peuvent les bien explorer & sont induits en erreur ; d'autres encore, sans parvenir à ces lieux, en racontent beaucoup de mensonges & de fables. Quant à moi, pécheur, Dieu m'indiqua un saint homme, d'un grand âge, très érudit & d'une vie spirituelle, qui avait passé trente ans en Galilée & vingt ans dans la Laure de Saint-Sabbas, & cet homme me donna toutes les explications puisées dans les saintes Ecritures. Comment, pécheur comme je suis, reconnaîtrai-je dignement tout le bien que j'ai vu ? Nous campâmes tout ce jour près de ce pont ; & vers le loir, le prince Baudouin, passant le Jourdain avec ses troupes, se dirigea vers Damas, tandis que nous allâmes à la ville de Tibériade, où nous restâmes dix jours, jusqu'au retour du prince Baudouin de son expédition à Damas ; & pendant ce temps, nous parcourûmes tous les lieux saints sur le bord de la Mer de Tibériade.

LXXVIII. DE LA MER DE TIBERIADE.

On peut faire le tour de la Mer de Tibériade comme d'un lac ; l'eau en est très douce & on n'en boit jamais assez. Sa longueur est de cinquante verstes sur vingt de largeur. Cette mer est très poissonneuse, & elle possède surtout un poisson dans le genre de la carpe, remarquable par son goût supérieur à tout autre poisson, & que le Christ aimait beaucoup ; moi-même j'en ai mangé plusieurs fois pendant mon séjour dans la ville. C'est le même poisson que le Christ mangea après sa résurrection, quand il vint à ses disciples qui péchaient & dit : « Enfants, n'avez-vous rien à manger ? » Ils lui répondirent : « Non. » Et il leur dit : « Jetez le filet du côté droit. » (Jean XXI, I, 6.)

LXXIX. DES SOURCES DU JOURDAIN.

Il y a six verstes des sources du Jourdain & des ponts jusqu'aux Bains du Christ, de la sainte Vierge & des apôtres ; & de ces bains sacrés à la ville de Tibériade, la distance est d'une verste. La ville de Tibériade est très grande ; elle a deux verstes de longueur sur une de largeur, & est située sur le bord de la mer. Le Christ, notre Dieu, y fit beaucoup de miracles ; on montre l'endroit, au milieu de la ville, où Il guérit un lépreux ; là était aussi la maison de la belle-mère de l'apôtre Pierre, & Jésus y entra & la guérit de la fièvre chaude ; une église ronde est bâtie sur cet emplacement & consacrée à l'apôtre Pierre. Il y a aussi là la maison de Simon le lépreux, où une courtisane arrosa de ses larmes les pieds très purs de Notre Seigneur Jésus-Christ, les essuya avec ses cheveux & reçut la rémission de ses nombreux péchés. C'est dans cette ville qu'il guérit la femme courbée. Ici eut lieu le miracle du centenier. C'est ici que l'on descendit, par le toit défait, l'enfant malade sur son lit, & que fut exaucée la femme Chananéenne. Une source d'eau très douce & fraîche jaillit d'une caverne, dans laquelle le Christ se réfugia quand on voulut le faire roi de Galilée ; & Il fit encore beaucoup d'autres miracles dans cette ville. Dans cette même ville se trouve le tombeau du prophète Elisée, fils de Josaphat, & près de la route, celui de Josué, fils de Nun. Près de la mer, vers l'orient, à une portée de flèche de la ville, gît une grande pierre, fur laquelle se tenait le Christ, quand il instruirait le peuple accouru vers lui des rivages de Tyr, de Sidon, de la Décapole & de toute la Galilée ; c'est de là qu'il congédia le peuple & ses disciples, qui passèrent en barques de l'autre côté ; & Jésus resta & marcha ensuite de ses pieds sur la mer comme sur la terre, & arriva avant eux devant le peuple sur l'autre rive ; quand ils y parvinrent, trouvant Jésus déjà là, ils dirent : « Maître, quand es-tu venu ? » Il leur répondit : « Ce qui est possible à Dieu est impossible à l'homme. » (Matth. XIX, 26). On compte de Tibériade dix verstes par mer jusqu'à cette place. Il y a un endroit sur un terrain élevé à une verste de la mer.

LXXX. DE L'ENDROIT OU LE CHRIST RASSASIA CINQ MILLE HOMMES.

Cet endroit est situé dans une plaine couverte d'herbes & c'est là que le Christ rassasia cinq mille hommes, sans compter les femmes & les enfants, avec cinq pains, & les miettes en remplirent douze corbeilles.

LXXXI. DE L'ENDROIT OU LE CHRIST APPARUT A SES DISCIPLES POUR LA TROISIÈME FOIS APRÈS SA RÉSURRECTION.

Non loin de la rive de la Mer de Tibériade, au pied d'une montagne, se trouve l'endroit où le Christ apparut à l'es disciples, pour la troisième fois après sa résurrection, & se tenant près de la mer, leur dit : « Enfants, « n'avez-vous rien à manger ? » Ils lui répondirent : « Non. » Et il leur dit : « Jetez le filet du côté droit ainsi. » que je vous le dis, & vous en trouverez a (Jean XXI, f, 6). Ils le jetèrent & ils ne pouvaient plus le retirer, tant il était chargé de poissons ; l'ayant amené à terre, ils y trouvèrent cent cinquante-trois poissons & voyant près du filet du pain, & du feu, & du poisson grillé, le Christ en mangea & leur donna le reste ; une église, bâtie en cet endroit, est consacrée aux saints Apôtres. Non loin se trouve la maison de Marie-Madeleine que Jésus délivra de sept démons, & cet endroit se nomme Magdalia.

LXXXII. DE LA VILLE DE BETHSAÏDE.

Non loin, dans la montagne, est située Bethsaïde, patrie d'André & de Pierre ; & là est aussi le lieu où Nathanaël fut amené à Pierre & André.

LXXXIII. DE L'ENDROIT OU LE CHRIST VINT VERS SES DISCIPLES QUI PÉCHAIENT.

Il y a un endroit, au bord de la mer, ou le Christ vint vers les Zébédées, André & Pierre, qui retiraient leurs filets & les ramassaient ; c'est là qu'ils reconnurent le Christ & quittant leurs filets & leur barque, ils le suivirent. Le Village de Zébédée, père de Jean, se trouvait près de la mer ainsi que la Maison de Jean le Théologue ; c'est là que le Christ délivra un homme d'une légion de démons & leur ordonna d'entrer dans un troupeau de pourceaux qui se noya dans la mer. A peu de distance de là se trouve le village de Capharnaüm. Non loin, coule une grande rivière qui sort du lac de Génésareth & tombe dans la Mer de Tibériade. Le lac de Génésareth est très grand, de forme ronde, ayant quarante verstes de largeur sur autant de longueur, & contient beaucoup de poissons ; près de ce lac le trouve la ville du nom de Génisara, c'est pourquoi il s'appelle [lac] de Génésareth.

LXXXIV. DE LA VILLE DE DECAPOLE.

Il y a là une autre grande ville qui se nomme Décapote ; il y a un endroit, près de ce lac, sur lequel Jésus se tenait, lorsqu'il prêchait devant le peuple venu de la Décapole & des rivages de Tyr & de Sidon ; l'Evangile parle de cet endroit. Jésus fit beaucoup d'autres miracles près de ce lac.

LXXXV. DU MONT LIBAN.

De l'autre côté de ce lac, vers l'orient estival, s'élève une grande & haute montagne couverte de neige même en été ; elle se nomme Liban & produit de l'encens du Liban & du thymiame blanc. Douze grandes rivières descendent du mont Liban, six vers l'orient & six vers le sud ; ces dernières tombent dans le lac de Génésareth & les six autres coulent vers Antiochie la Grande ; c'est ce pays qu'on nomme Mésopotamie, ce qui veut dire : entre les rivières ; c'est là, entre ces rivières, qu'est situé Charron d'où sortit Abraham. Ces rivières alimentent largement le lac de Génésareth, dont sort ce grand fleuve qui tombe dans la Mer de Tibériade & grossit le volume d'eau de cette mer, dont découle le Jourdain, comme je l'ai dit plus haut & comme cela est en vérité. Je n'ai pu pousser mes pas jusqu'au mont Liban, de crainte des mécréants ; mais j'en ai de bonnes notions par mes guides chrétiens, qui y habitent & qui ne nous permirent pas de nous y rendre ; car beaucoup de mécréants vivent dans cette montagne ; nous ne l'aperçûmes que de loin, ainsi que les environs du lac de Génésareth. Il y a environ deux verstes entre la Mer de Tibériade & le lac de Génésareth, qui est situé à l'orient estival de la ville de Tibériade.

LXXXVI. DU MONT THABOR.

Le Mont Thabor & Nazareth sont situés à l'occident de la Mer de Tibériade ; on compte huit grandes verstes jusqu'au Mont Thabor ; il n'y a qu'à franchir une montagne & à en gravir une autre peu élevée ; tout le reste du chemin traverse la plaine jusqu'au Thabor. Le Mont Thabor est une œuvre merveilleuse de Dieu, qu'on ne peut décrire tant elle est belle, haute & grande ; elle s'élève, majestueuse comme une meule de foin, au milieu d'une plaine superbe & elle est isolée de toutes les autres montagnes ; une rivière coule à ses pieds dans la plaine ; ses pentes sont couvertes d'arbres de toute espèce : figuiers, caroubiers & oliviers en grand nombre. C'est la plus haute des montagnes environnantes & elle en est parfaitement isolée, s'élevant majestueusement au milieu d'une plaine, comme une meule ronde, soigneusement formée & d'une grande circonférence. Sa hauteur est telle que, partant de son sommet, il y a quatre portées de flèche jusqu'à sa base ; mais plus de huit en tirant de la base au sommet. Elle est entièrement composée de pierres qui en rendent l'ascension pénible & difficile ; on la gravit en zigzag par un chemin très ardu. Partis à la troisième heure du jour & marchant bravement, c'est à peine si nous atteignîmes le sommet de cette sainte montagne à la neuvième heure. Sur le point le plus élevé, du côté de l'orient hivernal, se trouve un endroit élevé comme un petit monticule en pierres se terminant par un cône ; c'est là que le Christ, notre Dieu, se transfigura ; on y voit une belle église consacrée à la Transfiguration, & une autre, à côté, au nord de la première, est dédiée aux saints prophètes Moïse & Elie.

LXXXVII. DE L'ENDROIT OU LE CHRIST SE TRANSFIGURA.

Le lieu de la Sainte Transfiguration est entouré de solides murailles en pierres avec des portes en fer ; c'était auparavant le siège d'un évêché & maintenant c'est un couvent latin. La cime de cette montagne offre, devant cette enceinte, un bon petit espace uni ; & c'est vraiment une merveilleuse grâce de Dieu qu'il y ait de l'eau en abondance à cette hauteur ; aussi toute la montagne est-elle couverte de champs, de beaux vignobles, de nombreux arbres fruitiers, & la vue s'étend très loin du sommet de cette montagne.

LXXXVIII. DE LA GROTTE DE MELCHISÉDEC.

Il y a au Mont Thabor, sur un emplacement uni, une grotte extraordinaire taillée dans le roc, comme une petite cave, avec une petite fenêtre dans la voûte ; au fond de cette grotte, vers l'orient, est érigé un autel ; la porte de la grotte est exiguë, & on y descend par des marches du côté de l'occident. De petits figuiers croissent devant l'entrée de la grotte, entourés de différents autres arbres ; il y avait là jadis une grande forêt, & maintenant il n'y a que de chétifs arbrisseaux. Cette petite grotte était habitée par saint Melchisédec, & c'est là qu'Abraham vint à lui & l'appela trois fois en disant : « Homme de Dieu. » Melchisédec sortit, portant le pain & le vin, & érigeant un autel dans la grotte, il offrit un sacrifice avec le pain & le vin que Dieu enleva au ciel. C'est là que Melchisédec donna sa bénédiction à Abraham qui lui coupa les cheveux & les ongles ; car Melchisédec était velu ; ce fut le commencement de la liturgie avec le pain & le vin & non avec les azymes, ainsi que dit le prophète : « Vous êtes le prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédec » (Ps. CIX, 4). Cette grotte est à une bonne portée de flèche vers l'occident de la Transfiguration. Ayant été bien accueillis dans le couvent de la Sainte Transfiguration, nous y dînâmes & nous étant bien reposés, nous nous levâmes pour aller à l'église de la Sainte Transfiguration & vénérâmes le lieu sacré où le Christ, notre Dieu, s'était transfiguré ; l'ayant baisé avec amour & grande allégresse & ayant reçu la bénédiction de l'abbé & de tous les frères, nous sortîmes de ce saint couvent, & fîmes le tour de tous les saints lieux de cette sainte montagne. Le chemin menant à Nazareth, qui est située à l'ouest du Mont Thabor, passe devant la Grotte de Melchisédec. Nous pénétrâmes une seconde fois avec componction dans cette sainte grotte, & saluâmes le saint autel érigé par Melchisédec & Abraham ; cet autel existe jusqu'à présent dans cette grotte, & saint Melchisédec vient souvent y célébrer la liturgie ; tous les fidèles, qui vivent sur cette montagne & qui vénèrent [la grotte], me l'ont certifié comme une vérité. Nous louâmes donc Dieu de nous avoir accordé, à nous méchants & indignes, la grâce de voir ces saints lieux & d'y poser nos lèvres de pécheurs. Après quoi nous descendîmes du Mont Thabor dans la plaine, & nous cheminâmes deux verstes dans la direction de Nazareth vers l'occident. Il y a cinq verstes du Mont Thabor à Nazareth deux par la plaine, & trois par les montagnes, où le chemin est très pénible, étroit & fort ardu ; d'impies Sarrasins dont les villages sont dispersés sur les montagnes & dans la plaine, sortent de leurs habitations pour massacrer les voyageurs sur ces terribles hauteurs. Il est dangereux de faire cette route en petite compagnie, & ce n'est qu'en nombreuse société qu'on peut l'entreprendre sans crainte. N'en ayant pas trouvé, nous avons fait ce voyage tout seuls, au nombre de huit hommes non armés ; mais ayant mis notre espoir en Dieu, protégés par sa miséricorde & secourus par les prières de Notre Dame la sainte Vierge, nous atteignîmes sans encombre & en sécurité la sainte ville de Nazareth, où, par l'entremise de l'ange Gabriel, eut lieu la sainte Annonciation de Notre Dame la sainte Vierge, & où Jésus fut élevé.

LXXXIX. DE LA VILLE DE NAZARETH.

Nazareth est un petit bourg situé dans un vallon au fond des montagnes, & on ne l'aperçoit que lorsqu'on est au-dessus. Une grande & haute église à trois autels s'élève au milieu du bourg ; en y entrant, on voit à gauche, devant un petit autel, une grotte petite, mais profonde, qui a deux petites portes, l'une à l'orient & l'autre à l'occident, par lesquelles on descend dans la grotte ; & pénétrant par la porte occidentale, on a à droite une cellule, dont l'entrée est exiguë & dans laquelle la sainte Vierge vivait avec le Christ. Il fut élevé dans cette cellule sacrée qui contient la couche sur laquelle Jésus le reposait & elle est si basse qu'elle paraît être presque de plain-pied avec le sol.

XC. DU TOMBEAU DE JOSEPH LE FIANCÉ.

En pénétrant dans cette même grotte par la porte occidentale, on a à gauche le Tombeau de saint Joseph, le fiancé de Marie, qui y fut enterré par les mains très pures du Christ. Du mur voisin de son tombeau suinte, comme de l'huile sainte, une eau blanche qu'on recueille pour guérir les malades.

ICI. DE LA GROTTE OU ÉTAIT ASSISE LA SAINTE VIERGE.

Dans cette même grotte, près de la porte occidentale, se trouve la place où la sainte Vierge Marie était assise près de la porte & filait de la pourpre, c'est-à-dire du fil écarlate, lorsque l'archange Gabriel, l'envoyé de Dieu, se présenta devant Elle.

ICII. [DU LIEU] OU L'ARCHANGE ANNONÇA LA BONNE NOUVELLE A LA SAINTE VIERGE.

Il apparut devant ses yeux non loin du lieu où était assise la sainte Vierge. Il y a trois sagènes de la porte à l'endroit où le tenait Gabriel ; là est érigé, sur une colonne, un petit autel rond en marbre, sur lequel on célèbre la liturgie.

ICIII. DE LA MAISON DE JOSEPH LE FIANCÉ.

L'emplacement occupé par cette grotte sacrée, était la Maison de Joseph, & c'est dans cette maison que tout se passa ; au-dessus de cette grotte est érigée une église consacrée à l’Annonciation. Ce saint lieu avait été dévasté auparavant, & ce sont les Francs qui ont renouvelé la bâtisse avec le plus grand soin ; un évêque latin très riche y réside & a ce saint lieu sous sa dépendance. Il nous fit bon accueil, & nous offrit à boire & à manger, & nous passâmes la nuit dans ce bourg. Ayant bien dormi & nous étant levés le lendemain, nous allâmes à l'église saluer le sanctuaire, & étant entrés dans la grotte, nous en adorâmes tous les saints lieux. Nous sortîmes ensuite de la ville, & nous dirigeant du côté de l'orient estival, nous trouvâmes un puits remarquable & très profond dont l'eau est très froide, & auquel on descend par des marches. Une église ronde, sous le vocable de l'archange Gabriel, recouvre ce puits.

ICIV. DU PUITS DE LA PREMIÈRE ANNONCIATION.

De la ville de Nazareth à ce puits sacré il y a une bonne portée de flèche ; c'est là, près de ce puits, que la sainte Vierge reçut la première Annonciation de l'archange. Elle était venue puiser de l'eau, & elle avait rempli son l'eau, quand retentit la voix de l'ange invisible qui dit : « Je vous salue, ô pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ! » (Luc. I, 28.) Marie regarda partout autour d'elle & ne voyant personne, mais ayant seulement entendu la voix, elle reprit son l'eau & s'en retourna toute étonnée, disant : « Que veut dire cette voix que j'ai entendue sans voir personne ? » Revenue à Nazareth dans sa maison, elle s'assit à la place ci-devant citée & se mit à filer la pourpre ; & c'est alors que lui apparut l'archange Gabriel, se tenant à l'endroit mentionné plus haut, & qu'il lui annonça la naissance du Christ. Il y a cinq verstes de Nazareth au village d'Esaü.

ICV. DE CANA EN GALILÉE.

De ce village à Cana en Galilée la distance est d'une verste & demie. Cana en Galilée se trouve sur la grande route ; & c'est là que le Christ changea l'eau en vin. Nous y rencontrâmes une grande caravane qui se rendait à Acre. Nous joignant à elle avec grande joie, nous nous dirigeâmes aussi vers Acre, qui était jadis une ville sarrasine ; mais, actuellement, elle appartient aux Francs. C'est un bourg situé sur le bord de la grande mer & possédant un excellent port ; la ville abonde en toute chose. On compte vingt-huit grandes verstes de Nazareth à Acre qui est au midi de Nazareth. Nous y passâmes quatre jours, & nous étant bien reposés, nous rencontrâmes une grande caravane le rendant dans la sainte ville de Jérusalem, à laquelle nous nous joignîmes ; & c'est avec grand plaisir que nous fîmes route ensemble & atteignîmes Caïpha, d'où nous allâmes aussi au Mont Carmel. Sur cette montagne se trouve la caverne de saint Elie le prophète ; & l'ayant saluée, nous nous dirigeâmes vers Capharnaüm. De cette dernière ville, nous nous rendîmes à Césarée de Philippe, en cheminant le long de la grande mer, tantôt dans la plaine & tantôt dans les fables, jusqu'à Césarée. Nous passâmes trois jours dans cette ville, où demeurait Cornélius, baptisé par l'apôtre Pierre. De Césarée nous prîmes à gauche pour aller à Samarie ; la distance est de vingt verstes entre les deux villes. Le lendemain, vers midi, nous atteignîmes Samarie, ayant marché lentement à cause de la chaleur qui incommodait beaucoup les piétons dans leur marche ; & nous passâmes la nuit devant la ville de Samarie, près du Puits de Jacob, où le Christ s'entretint avec la Samaritaine.

ICVI. DE JÉRUSALEM.

Nous étant levés, nous reprîmes le chemin, par lequel nous étions venus de Jérusalem, & arrivâmes enfin heureusement & pleins de joie à cette sainte cité, n'ayant éprouvé rien de mauvais pendant ce voyage que Dieu nous a permis d'accomplir, en nous accordant la grâce de voir de nos propres yeux tous les saints lieux que le Christ, notre Dieu, avait visités pour notre salut ; il nous a été donné, à nous pécheurs, de parcourir & de contempler de nos yeux ces saints lieux, & cette merveilleuse terre de Galilée, ainsi que toute la Palestine. Protégés par la bonté divine & gardés par les prières de la sainte Vierge, nous visitâmes sans aucun encombre toute la Palestine, dont toute la contrée autour de Jérusalem porte le nom. Raffermis par l'aide de Dieu, nous avons été dans tous ces lieux, sans rencontrer nulle part ni mécréants, ni bêtes féroces ; il ne m'est arrivé aucun mal ; ma chair n'a pas même éprouvé le malaise le plus insignifiant ; mais, semblable à un aigle prenant ton essor, je me sentais soutenu par la grâce divine & raffermi par la force du Très-Puissant. Si je peux me vanter de quelque chose c'est de l'assistance du Christ & de ma faiblesse, car l'apôtre dit : « Ma puissance éclate dans la faiblesse. » (II Cor. XXII, 9.) Comment reconnaîtrai-je, ô Seigneur ! tout ce que Tu as fait pour moi, pécheur & méchant, en m'accordant de voir & de parcourir ces saints lieux, d'accomplir ainsi le vœu de mon cœur que j'ai pu exécuter avec l'aide de Dieu, en explorant tout ce qu'il a daigné me montrer, à moi, son pauvre & indigne serviteur ? Pardonnez-moi, mes frères, mes pères & mes seigneurs ! & ne m'en veuillez pas de mon ignorance qui m'a fait décrire sans artifices, mais simplement, ces saints lieux ainsi que Jérusalem & toute la Terre promise. Si j'ai décrit sans érudition, rien n'est mensonger au moins, & je n'ai décrit que ce que j'ai vu de mes propres yeux.

ICVII. DE LA LUMIÈRE CÉLESTE ; COMMENT ELLE DESCEND SUR LE SAINT SÉPULCRE.

Ceci est [la description] de la lumière sainte qui descend sur le Saint Sépulcre, ainsi que le Seigneur daigna me la montrer, à moi, son mauvais & indigne serviteur ; car j'ai véritablement vu, de mes propres yeux de pécheur, comment cette sainte lumière descend sur le tombeau vivifiant de Notre Seigneur Jésus-Christ. Beaucoup de pèlerins racontent des détails peu véridiques à propos de la descente de cette sainte lumière ; les uns disent que le Saint-Esprit descend sur le Saint Sépulcre sous la forme d'une colombe ; d'autres que c'est un éclair tombant du ciel qui allume les lampes au-dessus du Sépulcre du Seigneur. Tout cela n'est pas vrai & n'est que mensonge ; car on ne voit rien en ce moment, ni colombe, ni éclair ; mais c'est la grâce divine qui descend invisible du ciel & allume les lampes du Sépulcre de Notre Seigneur ; & je ne dirai de ceci que la vérité, ainsi que je l'ai vue. Le vendredi saint, après les vêpres, on essuie le Saint Sépulcre, & on lave toutes les lampes qui s'y trouvent ; on y verse de l'huile pure, sans eau, & les ayant pourvues de mèches, on n'y met pas le feu ; mais on laisse les lampes sans les allumer ; on appose les scellés sur le Tombeau à la deuxième heure de la nuit. On éteint en même temps toutes les lampes & tous les cierges dans toutes les églises de Jérusalem. Ce même vendredi, à la première heure du jour, moi, méchant & indigne, je me présentai chez le prince Baudouin & le saluai jusqu'à terre. Me voyant, moi infime, il me fit approcher affectueusement de lui, & me dit : « Que veux-tu ? hégoumène russe ! » car il me connaissait déjà & m'aimait beaucoup, en homme peu fier, d'une grande bonté & humilité. Je lui dis : « Mon prince & mon seigneur ! Je te supplie pour Dieu & pour les princes russes, permets-moi de placer aussi ma lampe sur le Saint Sépulcre au nom de toute la terre russe. » Alors, avec une bonté & une attention particulières, il m'accorda de placer ma lampe sur le Sépulcre du Seigneur, & envoya avec moi un homme, qui était son meilleur serviteur, chez l'économe de la Résurrection & chez le gardien des clefs du Saint Sépulcre. L'économe & le gardien des clefs m'ordonnèrent d'apporter ma lampe avec de l'huile. Je les remerciai & m'empressai tout joyeux d'acheter une très grande lampe en verre ; l'ayant remplie d'huile pure, je ne l'apportai au Saint Sépulcre que vers le soir, & demandant le gardien ci-devant cité, qui était seul dans la chapelle du Tombeau, je me fis annoncer à lui. M'ouvrant la sainte porte, il m'ordonna d'ôter mes chaussures, & pieds nus, seul avec la lampe, que je portai, il me fit entrer dans le Saint Sépulcre, & m'enjoignit de la poser sur le Tombeau du Seigneur. Je la mis, de mes propres mains de pécheur, là où étaient les pieds sacrés de Notre Seigneur Jésus-Christ, la lampe des Grecs étant placée à l'endroit de la tête, & celle de Saint Sabbas & de tous les couvents à l'endroit des seins ; car c'est un usage qu'ont les Grecs & le couvent de Saint Sabbas de poser [là] annuellement leurs lampes. Par la grâce de Dieu, ces trois lampes s'allumèrent alors ; mais, de celles des Francs, suspendues au-dessus, aucune ne prit feu. Puis, ayant posé ma lampe sur le Saint Sépulcre & ayant adoré & baisé avec componction & avec des larmes de piété ce saint lieu, où reposa le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ, je sortis du Saint Tombeau plein d'allégresse & me retirai dans ma cellule. Le lendemain, à la sixième heure du jour du samedi saint, tout le peuple s'assemble devant l'église de la sainte Résurrection ; du monde de tous les pays, étrangers, indigènes, & de Babylone, & d'Egypte, & de tous les points de la terre, se réunit ce jour-là en nombre inexprimable ; la foule remplit la place autour de l'église & autour du lieu du Crucifiement. La presse devient terrible & l'angoisse si grande que beaucoup de personnes sont étouffées dans cette masse compacte, qui se tient avec des cierges non allumés à la main, & attend que l'on ouvre les portes de l'église. Les prêtres seuls se trouvent à l'intérieur, & tous, prêtres & foule, attendent l'arrivée du prince & de sa suite ; & alors, les portes de l'église étant ouvertes, la foule s'y précipite, se pressent & se bousculant terriblement, & remplit toute l'église & les galeries ; car l'église seule ne saurait contenir tout ce monde ; une grande partie de la foule se tient encore dehors, autour du Golgotha & du lieu de Crâne jusqu'à l'endroit où étaient érigées les Croix ; tout est plein d'un monde infini. Tout ce peuple, dans l'église & dehors, ne crie autre chose, tout le temps que : « Dieu, aie pitié de nous ! » & ce cri est si fort que toute l'enceinte en retentit & en bourdonne. Les fidèles versent des torrents de larmes ; même celui qui a un cœur de pierre ne peut ne pas pleurer ; chacun, en scrutant le fond de son âme, se souvient alors de ses péchés & se dit : « Mes péchés empêcheraient-ils la sainte lumière de descendre ? » Les fidèles se tiennent donc ainsi pleurant & le cœur ferré ; le prince Baudouin lui-même a une contenance contrite & grandement humiliée ; des torrents de larmes coulent de ses yeux ; sa fuite, qui l'entoure, se tient aussi avec recueillement près de l'autel principal, vis-à-vis du Tombeau. Vers la septième heure du jour du samedi, le prince Baudouin sortit de sa maison avec sa suite, & se dirigeant à pied vers le Sépulcre de Notre Seigneur, il envoya à la métochie de Saint Sabbas chercher l'hégoumène & les moines de Saint Sabbas ; & l'hégoumène, suivi des moines, se dirigea vers le Saint Sépulcre, & moi, indigne, j'allai aussi avec eux. Arrivés devant le prince, nous le saluâmes tous ; il nous rendit notre salut, & nous ordonna, à l'hégoumène & à moi infime, de marcher à ses côtés, les autres hégoumènes & moines devant le précéder, & sa suite fermant la marche. Nous atteignîmes ainsi la porte occidentale de l'église de la Résurrection ; mais une foule si compacte en obstruait l'entrée que nous ne pûmes y pénétrer ; alors le prince Baudouin commanda à ses soldats de disperser la foule & de nous ouvrir un passage, ce qu'ils firent en frayant comme une ruelle jusqu'au Tombeau, & nous pûmes traverser ainsi la foule. Nous arrivâmes à la porte orientale du Saint Sépulcre du Seigneur ; & le prince vint après nous, & occupa sa place à droite, près de la cloison du grand autel, en face de la porte orientale du Tombeau ; c'est là que se trouve une place élevée destinée au prince. Le prince commanda à l'hégoumène de Saint Sabbas de se placer, avec lès moines & les prêtres orthodoxes, au-dessus du Tombeau ; quant à moi, infime, il m'ordonna de me mettre plus haut, au-dessus des portes du Saint Sépulcre, en face du grand autel, de sorte que je pouvais voir à travers les portes du Tombeau ; ces portes, au nombre de trois, étaient scellées du sceau royal. Quant aux prêtres latins, ils se tenaient dans le grand autel. A la huitième heure du jour, les prêtres orthodoxes, qui se trouvaient au-dessus du Saint Sépulcre, avec tout le clergé, les moines & les ermites commencèrent à chanter les vêpres ; de leur côté, les Latins, dans le grand autel, se mirent à marmotter à leur manière. Pendant que tous chantaient ainsi, moi je me tenais à ma place, observant attentivement les portes du Tombeau. Lorsqu'on commença la lecture des parémies du samedi saint, l'évêque, suivi du diacre, sortit du grand autel pendant la première lecture, & s'approchant des portes du Tombeau, regarda à travers le grillage dans l'intérieur ; mais, n'y voyant pas de lumière, il s'en retourna ; à la sixième lecture des parémies, ce même évêque revint à la porte du Saint Sépulcre, & n'y vit rien de nouveau. Alors tout le peuple s'écria avec des larmes : « Kyrie eleïson ! » ce qui veut dire : « Seigneur, aie pitié de nous ! » A la fin de la neuvième, heure, quand on commença à chanter le cantique du passage [de la Mer Rouge] « Cantabo Domino », un petit nuage, venant de l'orient, s'arrêta soudain au-dessus de la coupole découverte de l'église, & une petite pluie tomba sur le Saint Sépulcre, & nous trempa ainsi que tous ceux qui le tenaient au-dessus du Tombeau ; ce fut alors que la sainte lumière illumina soudain le Saint Sépulcre, brillant d'un éclat effrayant & splendide. L'évêque, suivi de quatre diacres, ouvrit alors les portes du Tombeau & y entra avec le cierge qu'il prit au prince Baudouin, pour l'allumer le premier à cette sainte lumière ; il vint ensuite le remettre aux mains du prince, qui reprit la place tout joyeux en tenant le cierge. C'est au cierge du prince que nous allumâmes les nôtres, qui servirent à passer le feu à tout le reste du monde dans l'église. Cette sainte lumière n'est pas semblable à la flamme ordinaire, mais elle brûle d'une façon merveilleuse & d'un éclat indescriptible & rouge comme le cinabre. Tout le peuple se tient donc avec les cierges allumés, & répète à haute voix avec joie & allégresse profondes : « Seigneur, aie pitié de nous ! » L'homme ne peut éprouver de joie pareille à celle dont tout chrétien est envahi en ce moment, à la vue de la sainte lumière de Dieu ; celui qui n'a pas assisté à l'allégresse de ce jour ne peut tenir pour vrai le récit de tout ce que j'ai vu ; il n'y a que les hommes sages & croyants qui ajoutent pleinement foi à la vérité de cette narration, & écoutent avec ravissement les détails concernant ces saints lieux. Celui qui est fidèle en peu de choses, le fera aussi en beaucoup, mais, au méchant & à l'incrédule, la vérité semble toujours défigurée. Quant à mes récits & à mon infime personne, Dieu & le Saint Sépulcre de Notre Seigneur m'en sont garants, ainsi que tous mes compagnons venus de la Russie, de Novgorod, de Kiev : Iziaslav Ivanovitch, Gorodislav Mikhaïlovitch, les deux Kashkitsch & beaucoup d'autres qui s'y sont trouvés le même jour. Mais revenons à ma première narration. A peine la lumière brilla-t-elle dans le Saint Sépulcre que le chant cesse, & tous, s'écriant : « Kyrie eleïson, » se dirigèrent vers l'église avec grande allégresse, [portant] les cierges allumés à la main & les préservant contre le vent. Puis chacun rentre chez soi & allume avec [ces cierges] les lampes des églises, & l'on y achève les vêpres ; tandis que ce ne sont que les prêtres seuls, sans assistance, qui terminent les vêpres dans la grande église du Saint Sépulcre. Portant les cierges allumés, nous retournâmes à notre couvent avec l'hégoumène & les moines ; nous y achevâmes les vêpres, & nous nous retirâmes dans nos cellules, louant Dieu d'avoir daigné nous faire voir, à nous indignes, sa grâce divine. Le matin du saint dimanche [de Pâques], après avoir chanté les matines, nous être embrassés l'hégoumène, les moines & nous, & avoir reçu l'apolyse[4] vers la première heure du jour, nous nous acheminâmes, l'hégoumène, la croix en main, & tous les moines, vers le Saint Sépulcre en chantant le kontakion[5] : « Immortel, Tu as daigné descendre dans la tombe ! » Etant entré dans le Saint [Sépulcre] nous couvrîmes de baisers & de chaudes larmes la Tombe vivifiante du Seigneur ; nous aspirâmes avec délices le parfum que la présence du Saint Esprit y avait laissé, & nous admirâmes les lampes qui brûlaient encore d'un vif & merveilleux éclat. L'économe & le gardien des clefs nous racontèrent ainsi qu'à l'hégoumène, que les trois lampes [posées en bas sur le Saint Sépulcre] s'étaient allumées [Les cinq autres lampes suspendues au-dessus brûlaient aussi, mais leur lumière était différente de celle des trois premières, & n'avait pas cet éclat merveilleux. Ensuite nous sortîmes du Tombeau par la porte occidentale, & étant entrés dans le grand autel & y ayant embrassé les orthodoxes & reçu l'apolyse, nous sortîmes tous, l'hégoumène & les moines, du temple de la sainte Résurrection, & rentrâmes dans notre couvent pour nous y reposer jusqu'à la messe. Le troisième jour après la Résurrection de Notre Seigneur, je me rendis, la messe finie, chez le gardien des clefs du Saint Sépulcre & lui dis : « Je voudrais reprendre ma lampe ». Il m'accueillit avec affection & me fit pénétrer tout seul dans le Tombeau. Je vis ma lampe posée sur le Saint Sépulcre brillant encore de la flamme de cette sainte lumière ; je me prosternai devant le saint Tombeau, & couvris, avec componction, de baisers & de larmes la place sacrée où reposa le corps très pur de Notre Seigneur Jésus-Christ ; puis je mesurai la longueur, la largeur & la hauteur du Tombeau tel qu'il est, ce que personne ne pourrait faire devant témoins. J'honorai [le gardien des clefs] de la Tombe du Seigneur autant qu'il était en mon pouvoir, & lui offris, selon mes moyens, mon petit & pauvre don ; le gardien des clefs, voyant ma dévotion pour le Saint Sépulcre, repoussa la dalle qui recouvre la sainte Tombe à l'endroit où était la tête [du Christ], détacha un petit morceau de cette pierre sacrée, & me la donna comme bénédiction, en me conjurant de n'en pas parler à Jérusalem. Ayant encore salué la Tombe du Seigneur & le gardien, & pris ma lampe remplie d'huile sainte, je sortis, plein de joie, du Saint Sépulcre, enrichi par la grâce divine & portant en main un don du saint lieu & un témoignage du Saint Sépulcre de Notre Seigneur ; & je m'en allai en me réjouissant comme si je portais des trésors de richesses, & rentrai dans ma cellule, plein d'une grande allégresse. Et Dieu & le Saint Sépulcre me sont témoins, que dans ces saints lieux, je n'ai pas oublié les noms des princes russes, des princesses, de leurs enfants, des évêques, hégoumènes, boyards, de mes enfants spirituels & de tous les chrétiens ; je m'en suis partout rappelé & je priai d'abord pour tous les princes & puis pour mes propres péchés. Grâce soit rendue à la bonté de Dieu ! qui m'a permis, à moi indigne, d'inscrire les noms des princes russes dans la laure de Saint-Sabbas, où l'on prie actuellement pour eux pendant les offices, ainsi que pour leurs femmes & enfants. Voici leurs noms : Michel Sviatopolk, Vassili Vladimir, David Sviatoslavitsch, Michel-Oleg-Pancrace Sviatoslavitsch, Glèbe de Mensk ; je n'ai retenu que ces noms & les ai inscrits au Saint Sépulcre & dans tous les saints lieux, sans compter tous les autres princes russes & boyards. J'ai célébré cinquante messes pour les princes russes & tous les chrétiens, & quarante messes pour les morts.

Que la bénédiction de Dieu, du Saint Sépulcre & de tous les saints lieux soient avec ceux qui liront ce récit avec foi & amour ! qu'ils obtiennent de Dieu la même récompense que ceux qui ont fait le pèlerinage de ces saints lieux. Bienheureux ceux qui, ayant vu, croient ! trois fois bienheureux ceux qui croient n'ayant pas vu ! c'est par la foi qu'Abraham gagna la Terre Promise ; car, en vérité, la foi égale les bonnes œuvres. Au nom de Dieu, mes frères & seigneurs ! n'accusez pas mon ignorance ni ma simplicité ; en considération du Saint Sépulcre de Notre Seigneur & de tous ces saints lieux ne blâmez pas ce récit. Que celui qui le lira avec amour reçoive la récompense de Jésus-Christ, notre Dieu & Sauveur ! & que le Dieu de la paix soit avec vous tous jusqu'à la fin des siècles ! Amen.

 

 

 


 

[1] Variantes des mss. : Terre promise, terre du Jourdain. En général, les variantes des mss. n’ont pas été reproduites dans les notes.

[2] Les mots entre crochets, manquant dans le texte russe, ont dû être suppléés par le traducteur.

[3] Le sagène est une ancienne unité de mesure russe. 1 sagène = 3 archines = 12 tchetvertis = 7 pieds anglais = 6 pieds français. Par conséquent, 1 Sagène = 2,133 mètres. Wikipédia

[4] Nom que les Grecs donnent à la partie de leur messe qui répond à l’Ite, missa est.

[5] Hymne orthodoxe, κόνταξ.