RETOUR À L’ENTRÉE DU SITE

ALLER A LA TABLE DES MATIERES DE PLUTARQUE

Plutarque,

 

 

Vie de Lysandre

 

Relu et corrigé

(texte grec)

abbé Dominique RICARD, Les Vies des Hommes illustres par Plutarque, t. ΙI, Paris, Firmin-Didot, 1883.

autre traduction de Pierron

 

 

 

 

 


 

[1] On lit sur le trésor des Acanthiens, à Delphes : BRASIDAS ET LES ACANTHIENS, DES DÉPOUILLES DES ATHÉNIENS. Cette inscription a fait croire à plusieurs écrivains que la statue qu'on voit près de la porte de cette chapelle est celle de Brasidas ; mais elle est de Lysandre : il est très ressemblant, et représenté avec une longue chevelure, à la manière des anciens, et une grande barbe. Il n'est point vrai, comme quelques auteurs le racontent, que les Argiens, après une sanglante bataille qu'ils perdirent contre les Spartiates, s'étant fait raser la tête en signe de deuil, les vainqueurs, pour témoigner leur joie d'un si grand succès, laissèrent croître leurs cheveux. Il ne l'est pas non plus que lorsque les Bacchiades s'enfuirent de Corinthe à Lacédémone, les Spartiates, les voyant rasés, les trouvèrent si difformes, qu'ils voulurent porter de longs cheveux. Il est certain que cet usage leur vient de Lycurgue, qui disait qu'une longue chevelure relève la beauté, et rend la laideur plus terrible.

[2] II. Aristoclite, père de Lysandre, était, dit-on, de la race des Héraclides, mais non de la branche qui régnait à Sparte; Lysandre, élevé dans une maison pauvre, se montra, autant qu'aucun autre Spartiate, fidèle observateur des coutumes de sa patrie. Son courage mâle, à l'épreuve de toutes les voluptés, ne connut d'autre plaisir que celui que donne l'estime publique, qui est le prix des belles actions. A Lacédémone, les jeunes gens se laissent dominer sans honte par cette volupté; les Spartiates veulent que leurs enfants soient, dès le plus bas âge, sensibles à la gloire, et qu'humiliés par les reproches, ils soient vivement excités par la louange. Celui qu'on voit insensible et immobile à ce double aiguillon est méprisé comme un cœur lâche, et sans émulation pour la vertu. Ce fut donc à l'éducation de Sparte que Lysandre dut son ambition et sa passion pour la gloire, car il ne faut pas en accuser la nature; ce qu'il tenait d'elle, c'était ce penchant à flatter les grands beaucoup plus qu'il ne convenait à un Spartiate, cette facilité à supporter, pour ses intérêts, le poids de leur orgueil: qualités, au reste, que bien des gens regardent comme une grande partie de la science politique. Aristote, qui prétend que les hommes à grand caractère sont ordinairement mélancoliques comme l'avaient été Socrate, Platon et Hercule, rapporte que Lysandre, en approchant de la vieillesse, tomba dans la mélancolie. Une particularité de son caractère, c'est qu'ayant toujours souffert avec courage la pauvreté, et ne s'étant jamais laissé vaincre ni corrompre par l'argent, il remplit sa patrie de richesses, il en fit naître le désir; et en apportant aux Spartiates, après la guerre d'Athènes des sommes considérables d'or et d'argent, il priva Lacédémone de ce sentiment d'admiration qu'inspirait aux autres peuples le mépris que cette ville avait toujours eu pour les richesses; mais il n'en retint pas pour lui une seule drachme ; et tel était son désintéressement, que Denys le tyran ayant envoyé aux filles de Lysandre des robes de Sicile très riches, il les refusa, en disant qu'il craignait que ces belles robes ne fissent paraître ses filles plus laides qu'elles n'étaient. Cependant, peu de temps après, lorsque les Spartiates le députèrent vers ce même Denys, le tyran lui ayant envoyé deux robes, en le priant de choisir celle qu'il voudrait pour la porter à sa fille, il répondit que sa fille choisirait mieux que lui, et il les prit toutes deux.

[3] III. Cependant la guerre du Péloponnèse traînait en longueur, et la défaite des Athéniens en Sicile ne laissait plus douter qu'ils ne fussent promptement chassés de la mer, et bientôt perdus sans ressource. Mais Alcibiade, rappelé de son exil et remis à la tête des affaires, y opéra tout à coup un si grand changement, que dans les combats de mer il rétablit l'équilibre entre les Athéniens et les Spartiates. Ceux-ci, commençant à craindre à leur tour, mirent dans cette guerre une ardeur toute nouvelle; et sentant qu'elle demandait un général habile et de grands préparatifs, ils envoyèrent Lysandre prendre le commandement de la flotte. Arrivé à Éphèse, il trouva cette ville bien intentionnée pour lui, et dévouée aux intérêts de Sparte, mais d'ailleurs dans la situation la plus fâcheuse, et menacée de devenir barbare en adoptant les mœurs des Perses, avec qui elle avait les relations les plus fréquentes; elle était comme environnée par la Lydie, et les généraux du roi y faisaient de longs séjours. Lysandre y logea son armée, et rassemblant de tous côtés le plus grand nombre de vaisseaux de charge qu'il put trouver, il bâtit un arsenal pour la construction des navires, rappela le commerce dans ses ports, et les ateliers sur ses places; ramena dans les maisons des particuliers les richesses et les arts, et fit dès lors concevoir à Éphèse l'espoir de cette grandeur et de cette opulence où nous la voyons aujourd'hui.

[4] IV. Lysandre ayant appris que Cyrus, le fils du roi, était arrivé à Sardes, alla le trouver, pour lui parler des affaires de la Grèce, et se plaindre de Tisapherne, qui, ayant eu ordre de secourir Lacédémone et de chasser les Athéniens de la mer, s'y portait froidement par amitié pour Alcibiade, et en fournissant à peine des provisions à la flotte, était cause de sa perte. Cyrus, de son côté, souhaitait qu'il y eût des plaintes contre Tissapherne, et qu'il fût généralement décrié, parce que c'était un méchant homme, et d'ailleurs son ennemi particulier. Lysandre plut donc au jeune prince par sa dénonciation contre ce satrape ; il se rendit plus agréable encore par les charmes de sa conversation, et le captiva surtout par son adresse à lui faire la cour, aussi le fortifia-t-il aisément dans le dessein qu'il avait de continuer la guerre. Lorsqu'il fut près de partir, Cyrus, dans un souper qu'il lui donnait, le pria de ne pas rejeter les témoignages de sa bienveillance, et de lui demander tout ce qu'il voudrait, en l'assurant qu'il ne serait pas refusé. «Prince, lui répondit Lysandre, puisque vous êtes si favorablement disposé pour moi, je vous supplie d'ajouter une obole à la paye des matelots, afin qu'au lieu de trois oboles par jour, ils en reçoivent quatre. » Cyrus, charmé de son désintéressement, lui donna dix mille dariques, que Lysandre employa à distribuer aux matelots une obole de plus par jour. Cette libéralité eut bientôt dégarni les galères des Athéniens, car la plupart des matelots se rendaient sur la flotte, où ils étaient mieux payés; ceux qui restaient, faisant lâchement le service et toujours prêts à se révolter, donnaient beaucoup de mal à leurs capitaines. Cependant, quoique Lysandre, en enlevant ce grand nombre d'hommes aux ennemis, eût considérablement diminué leurs forces, il n'osait en venir à une bataille navale; il redoutait Alcibiade, dont il connaissait l'activité, qui d'ailleurs avait une flotte plus nombreuse, et avait été jusqu'alors invincible et sur terre et sur mer.

[5] [V]  Mais Alcibiade étant parti de Samos pour aller à Phocée, et ayant laissé le commandement de la flotte à son pilote Antiochus, celui-ci, pour insulter à Lysandre et faire preuve de fierté, entre dans le port d'Éphèse, suivi seulement de deux galères; et cinglant avec beaucoup de bruit et de grands éclats de rire, il passe insolemment devant la flotte lacédémonienne, qui était à sec sur le rivage. Lysandre, indigné de son audace, mit d'abord en mer quelques galères, afin de le poursuivre; et voyant que les Athéniens venaient au secours d'Antiochus, il en détacha d'autres successivement; enfin, les deux flottes combattirent avec toutes leurs forces. Lysandre fut vainqueur; et ayant pris quinze galères ennemies, il en dressa un trophée. Les Athéniens, irrités de cette défaite, ôtèrent le commandement de la flotte à Alcibiade, qui, se voyant en butte au mépris et aux reproches de l'armée de Samos, quitta le camp, et fit voile vers la Chersonèse. Cette victoire fut en soi peu considérable; mais la fortune lui donna le plus grand éclat, à cause de la réputation dont jouissait Alcibiade. Cependant Lysandre ayant fait venir des villes d'Asie à Éphèse les hommes qu'il connaissait pour les plus courageux et les plus entreprenants, il s'appliqua à semer parmi eux les premiers germes des innovations et des changements qu'il effectua depuis dans ces villes; il exhorta, il anima ces hommes audacieux à former entre eux des associations, et à se rendre maîtres des affaires; il leur promit que lorsqu'il aurait renversé la puissance des Athéniens, il détruirait partout la domination du peuple, et les investirait du pouvoir souverain dans leur patrie. Il leur donna, par des effets réels, des garants sûrs de ses promesses; il mit à la tête de l'administration ceux qui étaient devenus ses amis et ses hôtes; il leur conféra les honneurs et Ies dignités, et se rendit, pour satisfaire leur ambition, le complice de leurs injustices et de leurs fautes. Aussi, entièrement dévoués à sa personne, ils ne désiraient que lui, ils ne cherchaient qu'à lui complaire, assurés qu'ils en obtiendraient tout tant qu'il serait le maître.

VI. Cet attachement à Lysandre leur fit voir de mauvais œil Callicratidas, qui vint le remplacer dans le commandement de la flotte; et quand ils eurent connu, par expérience, que c'était l'homme le meilleur et le plus juste, ils furent encore plus mécontents de sa manière de gouverner simple, droite, et tout à fait dorienne. Ils admiraient, il est vrai, sa vertu, mais de cette admiration qu'inspire la beauté d'une statue antique de quelque héros; au lieu qu'ils aimaient le zèle, l'affection de Lysandre, pour ses amis, et qu'ils regrettaient les avantages que sa faveur leur procurait. Quand ils le virent s'embarquer, ils furent si affligés de son départ, qu'ils ne purent retenir leurs larmes.

[6] Lysandre augmenta encore leur indisposition contre Callicratidas, en renvoyant à Sardes ce qui restait de l'argent que Cyrus lui avait donné, et en disant à Callicratidas d'aller lui-même le demander au roi, et de pourvoir, en attendant, à l'entretien de ses troupes. Enfin, au moment de mettre à la voile, il protesta publiquement qu'il remettait à son successeur une flotte qui était maîtresse de la mer. Callicratidas, pour rabattre cette vaine fierté, qui n'était qu'une ambition ridicule : « Eh bien! lui dit-il, que ne prenez-vous à gauche, par Samos, pour venir à Milet me remettre votre flotte? Puisque nous sommes maîtres de la mer, nous n'avons pas à craindre les ennemis qui sont dans Samos. » Lysandre lui répliqua qu'il n'avait plus d'autorité, et que c'était à son successeur seul qu'appartenait le commandement de la flotte; et, sans attendre la réponse de Callicratidas, il fit voile pour le Péloponnèse, laissant ce général dans le plus grand embarras. Il n'avait point apporté d'argent de Lacédémone, et il ne pouvait se résoudre à mettre des contributions forcées sur les villes, qu'il trouvait déjà trop foulées.

VII. Il ne lui restait donc que d'aller, comme avait fait Lysandre, à la porte des généraux du roi, pour en solliciter. Mais personne n'était moins propre que lui à cette démarche. Il avait une âme élevée et un grand amour de la liberté. Il trouvait moins honteux pour des Grecs d'être battus par d'autres peuples de la Grèce, que d'aller faire leur cour à des Barbares qui n'avaient d'autre mérite que de posséder beaucoup d'or. Cédant enfin à la nécessité, il va en Lydie, se rend tout de suite au palais de Cyrus, et prie un des gardes qui étaient à la porte d'aller dire à ce prince que Callicratidas, amiral de la flotte lacédémonienne, est venu pour lui parler. « Étranger, lui dit cet officier, Cyrus n'a pas le temps de vous recevoir; il est à table. — Eh bien! reprit avec simplicité Callicratidas, j'attendrai qu'il en soit sorti. » A cette réponse, les Barbares l'ayant pris pour un homme qui manquait de savoir-vivre, se moquèrent de lui, et il se retira. Il se présenta chez Cyrus une seconde fois, et fut encore refusé. Trop fier pour supporter cet affront, il s'en retourne à Éphèse, en chargeant de malédictions ceux qui, les premiers, s'étaient avilis au point de se laisser insulter par des Barbares, et les avaient autorisés à s'enorgueillir de leurs richesses. Il jura devant ceux qui l'accompagnaient que son premier soin, en arrivant à Sparte, serait de mettre tout en œuvre pour terminer les différends des Grecs, afin que, devenus redoutables aux Barbares, ils n'allassent plus mendier leurs secours pour se détruire les uns les autres.

[7] Mais Callicratidas, que la noblesse de ses sentiments rendait si digne de Sparte; qui, par sa justice, sa grandeur d'âme et son courage, était comparable aux plus grands hommes de la Grèce, fut bientôt après vaincu et tué dans un combat naval près des Arginuses.

VIII. Les alliés des Lacédémoniens, affaiblis par cette défaite, envoyèrent à Sparte des ambassadeurs chargés de demander Lysandre pour commander la flotte, en promettant de combattre avec plus d'ardeur, s'ils l'avaient à leur tête. Cyrus y députa de son côté, pour faire la même demande. La loi ne permettait pas que le même homme fût deux fois amiral. Mais les Lacédémoniens, qui voulaient répondre au désir des alliés, conférèrent la dignité d'amiral à un certain Aracus, et firent partir avec lui Lysandre, qui, sous le simple titre de lieutenant, avait seul toute l'autorité. Ceux qui se mêlaient des affaires publiques, et qui avaient du crédit dans les villes, le désiraient depuis longtemps, et le virent arriver avec joie, dans l'espoir qu'il augmenterait leur autorité, en détruisant les gouvernements populaires. Mais ceux qui préféraient des généraux de mœurs simples et d'inclinations généreuses, ne voyaient dans Lysandre, comparé à Callicratidas, qu'un sophiste rusé, qui, par ses tromperies, prenait, en faisant la guerre, toutes sortes de formes, et ne faisait cas de la justice que lorsqu'elle favorisait ses intérêts; partout ailleurs il ne regardait comme beau et honnête que ce qui était utile. Il ne croyait pas que la vérité fût en soi préférable au mensonge; et il n'estimait l'un et l'autre que par l'avantage qu'il en retirait. Quand on lui représentait que les descendants d'Hercule ne devaient pas employer à la guerre la ruse et la fraude, il leur disait d'un ton moqueur : « Partout où la peau du lion ne peut atteindre, il faut y coudre celle du renard. »

[8] IX. Sa conduite à Milet mit ce caractère dans tout son jour. Ses hôtes et ses amis, à qui il avait promis son appui pour détruire l'autorité du peuple et chasser leurs adversaires, ayant changé de sentiment, et s'étant réconciliés avec le parti contraire, Lysandre parut en public content de cette réconciliation, et vouloir même la cimenter; mais en particulier il accablait ses amis d'injures, il les traitait de lâches, et les excitait à se soulever contre le peuple. Quand il vit que la sédition commençait à éclater, il accourut comme pour les soutenir; mais lorsqu'il fut dans la ville, il s'emporta de paroles contre les premiers qu'il rencontra de ceux qui voulaient innover dans le gouvernement, les traita avec la plus grande dureté, et les menaça de les punir sévèrement; il dit à leurs ennemis d'avoir bon courage, et les assura qu'ils n'avaient rien à craindre tant qu'il serait au milieu d'eux. Le but de cette dissimulation était de retenir dans la ville ceux du parti populaire qui avaient le plus de pouvoir, et de les y faire périr. C'est en effet ce qui leur arriva; ceux qui se fièrent à ses paroles furent tous égorgés. Androclidas rapporte de lui un mot qui prouve sa facilité à se parjurer. « Il faut, disait-il, tromper les enfants avec des osselets, et les hommes avec des serments. » Il voulait en cela imiter Polycrate de Samos; mais il avait tort : il était général d'armée, et Polycrate régnait en tyran. Il n'était pas d'ailleurs dans les institutions de Sparte d'en agir avec les dieux comme avec des ennemis, et avec plus d'insolence encore; car celui qui trompe par un parjure déclare qu'il craint son ennemi et qu'il méprise Dieu.

[9] X. Cyrus ayant mandé Lysandre à Sardes, lui donna de l'argent, lui en promit encore davantage, et lui dit, avec une vanité de jeune homme, qu'il avait tant d'envie de l'obliger, que si son père ne voulait rien fournir, il prendrait sur ses revenus ce qui lui serait nécessaire; que si tout venait à lui manquer, il ferait fondre le trône sur lequel il rendait la justice, et qui était d'or et d'argent massif. Enfin, au moment de partir pour aller retrouver son père en Médie, il lui délégua les tributs des villes, lui confia le gouvernement de ses provinces; et, en l'embrassant, il le pria de ne pas attaquer les Athéniens sur mer avant son retour, l'assurant qu'il reviendrait avec un grand nombre de vaisseaux de Phénicie et de Cilicie. Il partit aussitôt pour se rendre auprès du roi. Lysandre, qui ne pouvant combattre à forces égales, ne voulait pas cependant rester dans l'inaction avec une flotte si nombreuse, alla prendre quelques îles, pilla celles d'Égine et de Salamine, et fit une descente dans l'Attique, où il alla saluer le roi Agis, qui était venu du fort de Décélie pour faire voir à ses troupes de terre ces forces navales qui le rendaient maître de la mer, au-delà même de ce qu'il eût osé désirer. Mais Lysandre ayant appris que les Athéniens se mettaient à sa poursuite, prit une autre route, et s'enfuit en Asie à travers les îles. Il trouva l'Hellespont sans défense, et assiégea Lampsaque par mer, pendant que Thorax, qui venait d'y arriver en même temps que lui, donnait l'assaut du côté de la terre; la ville fut prise de force, et abandonnée au pillage.

XI. Cependant la flotte des Athéniens, forte de cent quatre-vingts voiles, avait jeté l'ancre devant Éléonte, dans la Chersonèse; mais, informée de la prise de Lampsaque, elle se porta tout de suite à Seste, et, après s'y être ravitaillée, elle remonta jusqu'à Égos-Potamos, et s'arrêta en face des ennemis, qui étaient encore à l'ancre devant Lampsaque. La flotte athénienne avait plusieurs commandants, et entre autres Philoclès, celui qui avait fait autrefois ordonner par le peuple qu'on couperait le pouce droit à tous les prisonniers de guerre, afin qu'ils ne pussent plus se servir de la pique, mais seulement manier la rame.

[10] Les deux flottes se reposèrent ce jour-là, dans l'espérance qu'elles combattraient le lendemain. Mais Lysandre, qui avait conçu un autre projet, ordonne à ses matelots et à ses pilotes de monter sur leurs galères, comme si l'on eût dû combattre dès le point du jour; de s'y tenir sans faire aucun bruit, et d'y attendre ses ordres dans un profond silence. Il fit dire aussi à l'armée de terre de rester tranquillement en bataille sur le rivage. Dès que le soleil parut, les Athéniens firent avancer toutes leurs galères sur une seule ligne, et provoquèrent les ennemis au combat. Les vaisseaux des Spartiates avaient la proue tournée contre l'ennemi, et étaient, dès la veille, garnis de tout leur équipage : cependant Lysandre ne fit aucun mouvement : au contraire, il envoya des chaloupes aux galères qui étaient les plus avancées, leur fit porter l'ordre de rester en bataille sans se déranger, et de se tenir dans la plus grande tranquillité. Le soir, quand les Athéniens se furent retirés, il ne laissa débarquer ses soldats qu'après que deux ou trois galères, qu'il avait envoyées à la découverte, lui eurent rapporté qu'elles avaient vu les ennemis descendre de leurs vaisseaux. II fit de même les trois jours suivants. Cette conduite, en faisant croire aux Athéniens que c'était la crainte qui tenait les ennemis dans l'inaction, leur inspira autant de confiance en eux-mêmes que de mépris pour les Lacédémoniens.

[11] XII. Cependant Alcibiade, qui se tenait dans des places fortes de la Chersonèse qu'il avait à lui, vint à cheval au camp des Athéniens, et représenta aux généraux qu'ils avaient imprudemment, et contre leur sûreté, placé leur flotte sur une côte découverte, et qui n'avait aucun abri; en second lieu, qu'ils avaient eu tort d'abandonner Seste, d'où ils tiraient leurs provisions; et qu'ils feraient sagement de regagner promptement le port de cette ville, pour se tenir plus loin des ennemis, qui, commandés par un seul chef, suivaient une exacte discipline, et obéissaient à tout au moindre signal. Mais les généraux n'eurent aucun égard à ses représentations; et Tydée, l'un d'eux, lui répondit d'un ton insultant que ce n'était pas lui qui commandait, et que l'armée avait ses généraux. Alcibiade, soupçonnant quelque trahison, se retira sans répliquer. Le cinquième jour, les Athéniens vinrent encore présenter la bataille aux ennemis; et le soir, quand ils se furent retirés avec cet air de négligence et de mépris qui leur était ordinaire, Lysandre envoya quelques vaisseaux d'observation, avec ordre aux capitaines que lorsqu'ils auraient vu débarquer les Athéniens, ils revinssent en toute diligence; et qu'arrivés au milieu du détroit, ils élevassent sur leur proue, au bout d'une pique, un bouclier d'airain, pour lui donner le signal de faire partir sa flotte. Lui-même, sur sa galère, parcourant toute la ligne, animait les pilotes et les capitaines; les exhortait tous, soldats et matelots, de tenir chacun leur équipage en bon ordre, et, dès que le signal serait donné, de voguer de toutes leurs forces contre l'ennemi.

XIII. Il n'eut pas plutôt vu le bouclier élevé sur les galères d'observation, que la trompette de la galère capitane se donna le signal, et que toute la flotte se mit à voguer en bon ordre : l'armée de terre se hâta aussi de gagner le promontoire qui dominait le rivage, pour être spectatrice du combat. Le détroit qui sépare ces deux continents n'a de largeur en cet endroit que quinze stades; la diligence et l'activité des rameurs eurent bientôt franchi cet intervalle. Conon fut le premier des généraux Athéniens qui, de la terre, vit cette flotte s'avancer à pleines voiles, et qui cria qu'on s'embarquât. Saisi de douleur à la vue du malheur qui menace la flotte, il appelle les uns, il conjure les autres, il force tous ceux qu'il trouve de monter sur les vaisseaux; mais ses efforts et son zèle sont inutiles, les soldats étaient dispersés de côté et d'autre; ils avaient à peine quitté leurs vaisseaux, que, ne s'attendant à rien de nouveau, ils avaient couru ou acheter des vivres, ou se promener dans la campagne. Les uns dormaient dans leurs tentes, d'autres préparaient leur souper; tous, par l'inexpérience de leurs chefs, étaient bien loin de prévoir ce qui les menaçait. Déjà les ennemis venaient sur eux avec impétuosité, en jetant de grands cris, lorsque Conon, se dérobant avec huit vaisseaux, se retira dans l'île de Chypre, auprès d'Évagoras. Les Péloponnésiens, tombant sur les autres galères, enlèvent celles qui sont vides, et froissent de leur choc celles qui commençaient à se remplir. Les soldats qui accouraient pour les défendre par pelotons et sans armes sont tués près de leurs vaisseaux, et ceux qui s'enfuient dans les terres sont massacrés par les ennemis, qui, descendant du promontoire, se mettent à leur poursuite. Lysandre fit trois mille prisonniers, au nombre desquels étaient les généraux. Il s'empara de toute la flotte, excepté du vaisseau Paralus, et des huit que Conon avait emmenés au commencement de l'action. Lysandre ayant remorqué les galères captives, et pillé le camp des Athéniens, s'en retourna à Lampsaque, au son des flûtes et aux chants de victoire. Il venait d'exécuter, sans aucune peine, un des plus grands exploits de guerre : il avait, pour ainsi dire, resserré dans l'espace d'une heure le temps le plus considérable et le plus fécond en événements. Il avait mis fin à une guerre signalée par les coups les plus extraordinaires de la fortune; une guerre qui, ayant eu successivement les formes les plus variées, produit les plus étonnantes vicissitudes, amené un nombre infini de batailles par terre et par mer, et enlevé plus de généraux que toutes les guerres dont la Grèce avait été jusqu'alors le théâtre, venait d'être terminée par la prudence et l'habileté d'un seul homme.

XIV. Aussi regarda-t-on ce succès comme l'ouvrage d'un dieu;

[12] et l'on assure que lorsque la flotte lacédémonienne sortit du port pour aller contre l'ennemi, on vit briller, aux deux côtés du gouvernail de la galère de Lysandre, les deux étoiles des Dioscures. D'autres prétendent que la chute d'une pierre, qui arriva dans ce lieu même, fut le présage de cette défaite; car c'est une opinion générale, qu'il tomba du ciel sur la côte d'Égos-Potamos une grosse pierre qu'on montre encore aujourd'hui, et dont tous les habitants de la Chersonèse ont fait un objet de vénération. On dit même qu'Anaxagoras avait prédit qu'un des astres attachés à la voûte céleste en serait un jour arraché par un fort ébranlement et une violente secousse, et qu'il tomberait sur la terre. Les astres, selon ce philosophe, n'occupent plus aujourd'hui les espaces dans lesquels ils furent d'abord placés : comme ils sont d'une substance pierreuse, et qu'ils ont beaucoup de pesanteur, ils ne brillent que par la réflexion et la réfraction de l'éther; ils sont retenus dans les régions supérieures de l'univers par la révolution rapide du ciel, qui les y poussa dès la formation du monde, lorsque la violence du tourbillon, qui fit la séparation des corps froids et pesants d'avec les autres substances de l'univers, les empêcha de se détacher de ces régions élevées où elle les retient encore. Mais une opinion plus vraisemblable, c'est que les étoiles qu'on appelle tombantes ne sont, suivant quelques philosophes, ni des fusions, ni des séparations du feu éthéré, qui s'éteignent dans les airs au même moment qu'elles s'y enflamment; moins encore des embrasements de l'air, qui, condensé en trop grande masse, s'échappe vers les régions supérieures, et s'y enflamme : ce sont de vrais corps célestes qui, détachés du ciel par les secousses que leur font éprouver ou l'affaiblissement de la révolution rapide de l'univers, ou quelque autre mouvement extraordinaire, tombent sur la terre, non dans les lieux habités, mais le plus souvent dans la grande mer Océane, où ils disparaissent à nos yeux. Cependant l'opinion d'Anaxagoras est confirmée par Damachus, qui, dans son Traité de la religion, rapporte qu'avant la chute de cette pierre, on vit sans interruption dans le ciel, pendant soixante-quinze jours, un globe de feu d'une très grande étendue, semblable à un nuage enflammé, qui n'était point fixe à la même place, mais qui, flottant de divers côtés par des mouvements contraires et irréguliers, était poussé avec tant de violence, qu'il s'en détachait des parties enflammées, qui, portées çà et là, jetaient des éclairs pareils a ceux des étoiles tombantes. Lorsque ce globe fut tombé sur la côte de l'Hellespont, et que les habitants du pays, revenus de leur frayeur, eurent accouru pour l'examiner, ils n'y trouvèrent aucun indice, aucune trace de feu; ils ne virent qu'une pierre immobile, qui, quoique assez grande, paraissait à peine une très petite portion du globe de feu qu'on avait vu d'abord. Tout le monde sent combien Damachus a besoin ici de lecteurs indulgents; mais si son récit est vrai, c'est une réfutation victorieuse de l'opinion de ceux qui prétendent que cette pierre était une masse de rocher qui, arrachée par la violence d'un vent orageux de la cime d'une montagne, et portée dans les airs tant que dura la force du tourbillon, tomba au premier endroit où ce mouvement rapide vint à se ralentir. On pourrait dire aussi que ce globe qui parut dans le ciel pendant plusieurs jours, était réellement enflammé, et qu'ensuite, en s'éteignant et se dissipant dans l'atmosphère, il y causa un changement extraordinaire, excita des vents impétueux et des secousses violentes, qui détachèrent cette pierre et la lancèrent sur la terre. Mais cette discussion convient à des ouvrages d'un autre genre.

[13] XV. Le conseil de guerre ayant prononcé une sentence de mort contre les trois mille prisonniers faits sur les Athéniens, Lysandre appela Philoclès, l'un des généraux, et lui demanda à quelle peine il se condamnait lui-même, pour le décret qu'il avait fait prononcer à Athènes contre les prisonniers grecs. Philoclès, dont le malheur n'avait point abattu le courage, lui répondit avec fierté de ne pas accuser des gens qui n'avaient point de juges, et de profiter de sa victoire pour traiter les vaincus comme il le serait lui-même, s'il était à leur place. Aussitôt il va se mettre au bain, se couvre ensuite d'un riche manteau, et marchant le premier au supplice, suivant le récit de Théophraste, il montre le chemin à ses concitoyens. Après cette exécution, Lysandre parcourut avec sa flotte les villes maritimes, et obligea tous les Athéniens qu'il y trouva de se retirer dans Athènes, en leur déclarant qu'il ne ferait grâce à aucun de ceux qu'il surprendrait hors de leur ville, et qu'ils seraient tous égorgés. Il voulait, en les renfermant dans Athènes, affamer plus promptement la ville, afin que, manquant de provisions pour soutenir un long siège, elle fût plus tôt réduite. A mesure qu'il passait dans les villes, il y détruisait la démocratie et les autres formes de gouvernement, qu'il remplaçait par un harmoste lacédémonien, et dix archontes tirés des sociétés qu'il y avait formées. Il traitait également toutes les villes, ennemies ou alliées; et naviguant à loisir le long des côtes, il semblait se préparer une sorte de domination sur toute la Grèce. Car ce n'était ni la noblesse ni la fortune qui le guidaient dans le choix des magistrats; il confiait toutes les dignités à des hommes pris dans ces associations qu'il avait établies, et leur donnait tout pouvoir de punir et de récompenser à leur gré. Il assistait souvent au supplice des proscrits, chassait tous les ennemis de ceux qui lui étaient dévoués, et donnait aux Grecs un avant-goût peu agréable du gouvernement lacédémonien. Le poète comique Théopompe a donc l'air de plaisanter, lorsque, comparant les Lacédémoniens aux cabaretiers, il dit qu'après avoir fait goûter aux Grecs le doux breuvage de la liberté, ils leur avaient ensuite versé du vinaigre. Au contraire, le premier essai qu'ils firent de leur gouvernement fut plein d'aigreur et d'amertume; car Lysandre ne laissa dans aucune ville le peuple à la tête des affaires, et il confia partout l'autorité au petit nombre des nobles les plus audacieux et les plus violents.

 [14] XVI. Après avoir terminé en assez peu de temps toutes ces opérations, il dépêcha des courriers à Lacédémone, pour y annoncer qu'il allait arriver avec deux cents vaisseaux. Cependant il aborda sur la côte d'Attique, et se joignit aux rois de Sparte Agis et Pausanias, dans l'espérance qu'il serait bientôt maître d'Athènes. Mais la résistance des Athéniens le détermina à se rembarquer; et repassant en Asie, il changea le gouvernement de toutes les villes, établit des conseils de dix archontes, et condamna à la mort ou à l'exil une foule de citoyens. Il chassa les Samiens de leur patrie, et mit en possession de Samos ceux qui en avaient été bannis. Il enleva aux Athéniens la ville de Seste; et ayant obligé tous les habitants d'en sortir, il donna la ville, avec son territoire, aux pilotes et aux céleustes qui avaient servi sur sa flotte. Ce fut le premier de ses actes d'autorité que les Lacédémoniens désavouèrent : ils rendirent aux Sestiens leur ville et leurs terres. Mais tous les Grecs virent avec plaisir qu'il eût remis les Éginètes en possession de leur ville, dont ils étaient bannis depuis si longtemps, et qu'après avoir chassé les Athéniens de Mélos et de Sicyone, il y eût rétabli les anciens habitants.

XVII. Cependant Lysandre, sachant que les Athéniens étaient pressés par la famine, fit voile vers le Pirée, et força la ville de se rendre aux conditions qu'il voulut lui imposer. Si l'on en croit les Lacédémoniens, Lysandre n'écrivit aux éphores que ces mots : « Athènes est prise. » Et les éphores lui répondirent : « Il suffit qu'Athènes soit prise. » Mais c'est un conte fait à plaisir pour rendre le récit plus intéressant; le décret, tel qu'il fut dressé par les éphores, était conçu en ces termes : «  Voici ce qu'ont ordonné les magistrats de Lacédémone : Vous démolirez les fortifications du Pirée, et les longues murailles qui le joignent à la ville; vous évacuerez toutes les villes que vous avez conquises, et vous vous renfermerez dans les bornes de votre territoire. Vous aurez la paix à ces conditions; vous payerez aussi ce qui sera jugé convenable, vous rappellerez les bannis. Quant au nombre des vaisseaux que vous devez garder, vous vous conformerez à ce qui vous sera prescrit ». Les Athéniens, par le conseil de Théramène, fils d'Agnon, acceptèrent ce fatal décret; et un jeune orateur athénien, nommé Cléomènes, lui ayant demandé s'il oserait dire et faire le contraire de ce qu'avait fait Thémistocle, en livrant aux Lacédémoniens des murailles que Thémistocle avait bâties malgré les Lacédémoniens : « Jeune homme, lui répondit Théramène, je ne fais rien de contraire à ce qu'a fait Thémistocle. C'est pour le salut des citoyens que Thémistocle a bâti ces murailles; et c'est aussi pour le salut des citoyens que nous les démolissons. Si ce sont les murailles qui rendent les villes heureuses, Lacédémone, qui n'en a point, doit être la plus malheureuse de toutes les villes. »

[15] Lysandre se rendit maître de tous les vaisseaux des Athéniens, à l'exception de douze, et prit possession de la ville le seize du mois de Munychion, jour auquel les Athéniens avaient remporté sur les Barbares la victoire de Salamine. A peine entré dans Athènes, il proposa de changer la forme du gouvernement; les Athéniens y ayant témoigné la plus grande opposition, Lysandre fit dire au peuple qu'il avait manqué à la capitulation, que les jours qu'on lui avait accordés pour détruire les murailles étant passés sans qu'on eût exécuté cet article du traité, il allait assembler le conseil, pour leur dicter d'autres conditions, puisqu'ils avaient violé les premières. On ajoute qu'il fut proposé dans le conseil des alliés de réduire en servitude tous les Athéniens, et qu'un Thébain, nommé Érianthus, conseilla de raser la ville, et de faire de tout le pays un lieu de pâturage pour les troupeaux. Ce conseil fut suivi d'un festin où se trouvèrent tous les généraux, et pendant lequel un musicien de Phocide chanta ces vers du premier chœur de l'Électre d'Euripide :

«  Fille d'Agamemnon, princesse infortunée,
Quel est de ce séjour la triste destinée!
J'y vois tous les palais en cabanes changés. »  

Tous les convives, attendris, s'écrièrent qu'il serait horrible de détruire une ville si célèbre, et qui avait produit de si grands hommes.

XVIII. Les Athéniens s'étant donc soumis à tout, et Lysandre ayant appelé de la ville un grand nombre de joueuses de flûte, qu'il réunit à celles qu'il avait dans son camp, fit raser les murailles et brûler les vaisseaux au son de la flûte, et en présence des alliés, qui, couronnés de fleurs, et regardant ce jour comme l'aurore de leur liberté, donnaient les plus vives démonstrations de joie. Ayant aussitôt après changé la forme du gouvernement, il établit dans la ville trente archontes, et dix dans le Pirée; il mit dans la citadelle une garnison, sous les ordres d'un harmoste spartiate, nommé Callibius. Ce commandant ayant un jour levé son bâton sur l'athlète Autolycus, celui sur qui Xénophon a composé son Banquet, Autolycus le saisit par les deux cuisses, et, l'élevant en l'air, il le froissa ensuite contre terre. Lysandre, loin de l'en punir, réprimanda Callibius, et lui dit qu'il ne savait pas commander à des hommes libres. Cependant, peu de jours après, les Trente, pour complaire à Callibius, firent mourir Autolycus.

[16] XIX. Après voir ainsi tout réglé à Athènes, Lysandre partit pour la Thrace; et ce qui lui restait de l'argent qu'il avait pris dans Athènes, des présents qu'il avait reçus, des couronnes qu'on lui avait données, et qui devaient être en grand nombre, car tout le monde lui en apportait à l'envi, comme à l'homme le plus puissant et en quelque sorte le maître de la Grèce, il l'envoya à Lacédémone par Gylippe, celui qui avait commandé en Sicile. Gylippe, dit-on, décousit par-dessous tous les sacs, tira de chacun une assez grande somme, et les recousit ensuite; il ne savait pas qu'il y avait dans chaque sac un bordereau de ce qu'il contenait. Arrivé à Sparte, il cacha sous le toit de sa maison l'argent qu'il avait dérobé, et remit les sacs aux éphores, en leur faisant voir que les cachets étaient entiers. Les éphores ayant ouvert les sacs et compté l'argent, trouvèrent que les sommes ne s'accordaient pas avec les bordereaux. Ils ne savaient qu'en penser, lorsqu'un esclave de Gylippe vint leur découvrir la fraude de son maître, en leur disant d'une manière énigmatique qu'il y avait bien des chouettes dans le Céramique; c'est qu'apparemment la plupart des monnaies avaient alors l'empreinte d'une chouette, oiseau révéré des Athéniens. [17] Gylippe, qui, par une bassesse si indigne, flétrissait la gloire de tant de belles actions précédentes, se bannit volontairement de Lacédémone.

XX. Les plus sensés des Spartiates, frappés de cet exemple, et redoutant le pouvoir de l'argent qui avait pu corrompre un de leurs citoyens les plus recommandables, blâmèrent hautement Lysandre, et déclarèrent aux éphores qu'ils devaient au plus tôt faire sortir de Sparte tout l'or et tout l'argent qu'il y avait envoyé, comme des pestes d'autant plus dangereuses qu'elles étaient plus séduisantes. L'affaire fut mise en délibération; et, suivant l'historien Théopompe, ce fut Sciraphidas qui proposa le décret. Éphore en fait honneur à Phlogidas, qui opina le premier qu'il ne fallait recevoir dans la ville aucune monnaie d'or et d'argent, mais s'en tenir à celle du pays. C'était une monnaie de fer, qu'on faisait d'abord rougir au feu, et qu'on trempait ensuite dans le vinaigre, afin que, devenu par cette trempe aigre et cassant, il ne pût plus être forgé, ni employé à d'autre usage : elle était d'ailleurs d'un si grand poids, qu'on ne pouvait pas la transporter facilement, et que, sous un grand volume, elle avait très peu de valeur. Je croirais même qu'anciennement on ne connaissait d'autre monnaie que celle-là, et que ces espèces courantes étaient de petites broches de fer; d'où vient qu'encore aujourd'hui nous avons beaucoup de petites pièces qui portent le nom d'oboles, dont les six font la drachme, ainsi nommée parce que c'était tout ce que la main pouvait en empoigner. Les amis de Lysandre s'opposèrent au décret et à force d'instances ils firent ordonner que cet argent resterait à Sparte; mais que celui qui était monnayé n'aurait cours que pour les affaires publiques; et que tout particulier qui serait trouvé en avoir serait puni de mort : comme si Lycurgue avait craint précisément la monnaie d'or et d'argent, plutôt que l'avarice qu’elle amène toujours à sa suite. C'était bien moins prévenir cette passion, en défendant aux particuliers d'avoir des espèces d'or et d'argent, qu'en exciter le désir, en autorisant la ville à en faire usage; ce qu'elles avaient de commode leur donnait plus de prix, et les faisait désirer davantage. Était-il possible, en effet, que les particuliers la méprisassent comme inutile, quand elle était publiquement estimée? et chaque Spartiate pouvait-il, dans ses propres affaires, n'attacher aucune valeur à ce qu'il voyait tant prisé, tant recherché pour les affaires publiques? mais c'est de l'exemple des mœurs publiques que les mauvaises coutumes découlent dans la conduite des particuliers, plutôt que les vices et les fautes des particuliers ne portent leur dépravation dans les villes. Il est naturel qu'un tout vicié entraîne facilement ses parties vers la corruption; au lieu que les affections vicieuses d'une seule partie peuvent recevoir des secours et des remèdes de celles qui sont encore saines. Les éphores, il est vrai, pour empêcher que l'argent monnayé n'entrât dans les mains des citoyens, y placèrent pour sentinelles la crainte et la loi ; mais ils ne fermèrent pas leurs âmes à l'admiration et au désir des richesses; au contraire, en les faisant regarder comme une possession aussi précieuse qu'honorable, ils en excitèrent en eux la passion la plus violente. Au reste, j'ai blâmé ailleurs les Lacédémoniens de cette conduite.

[18] XXI. Lysandre employa le produit du butin à faire jeter en bronze sa statue et celles de tous les capitaines de galère; elles furent placées dans le temple de Delphes, avec deux étoiles d'or, qui désignaient Castor et Pollux, et qui disparurent peu de temps avant la bataille de Leuctres. Dans le trésor de Brasidas et des Acanthiens, il y avait une galère d'ivoire et d'or, de deux coudées de long, que Cyrus avait envoyée à Lysandre, pour le féliciter de sa victoire. Alexandridas, de Delphes, rapporte que Lysandre avait mis en dépôt, dans le temple, un talent d'argent, cinquante-deux mines et onze statères; ce qui ne s'accorde pas avec ce que tous les autres historiens disent de sa pauvreté. Ce qu'il y a de certain, c'est que Lysandre, qui avait alors plus d'autorité qu'aucun autre Grec n'en avait eu avant lui, se laissa aller à un faste et à une fierté qui surpassaient encore sa puissance. Il fut le premier à qui, suivant l'historien Douris, les villes grecques dressèrent des autels et offrirent des sacrifices comme à un dieu; il eut encore le premier l'honneur de voir composer à sa louange des hymnes, dont l'une commençait ainsi : «  Célébrons ce héros environné de gloire, Dont le bras a guidé les Grecs à la victoire. Chantons, publions ses exploits. » Les Samiens ordonnèrent, par un décret public, que les fêtes de Junon prendraient le nom de fêtes de Lysandre. Lui-même se faisait toujours accompagner du poète Chérile, afin qu'il embellît des charmes de la poésie le récit de ses actions. Le poète Antilochus ayant composé quelques vers à sa louange, il en fut si ravi, qu'il lui donna son chapeau plein d'argent. Antimachus, de Colophon et Nicératus, d'Héraclée, avaient fait chacun un poème qui portait son nom, et ils disputèrent le prix devant lui. Lysandre l'adjugea à Nicératus ; et Antimachus en fut si piqué, qu'il supprima son poème. Platon, alors fort jeune, admirait le talent poétique d'Antimachus; et voyant combien il était sensible à sa défaite, il lui dit, pour le consoler, que l'ignorance est pour l'esprit ce que l'aveuglement est pour les yeux du corps. Enfin, le joueur de lyre Aristonoüs, qui avait été six fois vainqueur aux jeux pythiques, voulant faire sa cour à Lysandre, lui assura que s'il était encore une fois vainqueur, il se ferait proclamer l'esclave de Lysandre.

[19] XXII. Son ambition ne fut d'abord à craindre que pour les premiers citoyens et pour ceux de son rang; mais quand à cette passion il joignit l'arrogance et la cruauté, fruit des flatteries qui avaient corrompu ses mœurs, alors il ne garda plus de mesure ni dans ses punitions ni dans ses récompenses. Le gouvernement despotique dans les villes, un pouvoir absolu de vie et de mort, furent pour ses amis et pour ses hôtes le prix de la liaison qu'ils avaient contractée avec lui : il ne connut plus qu'une seule manière d'assouvir sa vengeance, la mort de ceux qui en étaient l'objet, et il n'y avait aucun moyen de lui échapper. A Milet, craignant que les chefs du parti populaire ne prissent la fuite, et voulant obliger ceux qui s'étaient cachés à sortir de leurs retraites, il jura qu'il ne leur ferait aucun mal; mais à peine ils se furent montrés sur sa parole, qu'il les livra aux nobles, qui les firent tous périr, quoiqu'ils ne fussent pas moins de huit cents. On ne saurait compter le nombre des gens du peuple qu'il fit égorger dans les autres villes : non content de les sacrifier à son ressentiment personnel, il servait encore la haine et l'avarice des amis qu'il avait dans chaque ville. Aussi le Lacédémonien Étéocle eut-il raison de dire que la Grèce n'aurait pu supporter deux Lysandre. Suivant Théophraste, ce mot avait été déjà dit d'Alcibiade par Archestrate ; mais ce qui choquait le plus dans Alcibiade, c'était une grande insolence, beaucoup de luxe et de vanité : dans Lysandre, l'excessive dureté de son caractère rendait sa puissance cruelle et insupportable.

XXIII. Les Lacédémoniens furent peu touchés des plaintes que les autres leur portaient contre lui; mais quand Pharnabaze eut envoyé des ambassadeurs à Sparte pour accuser Lysandre des injustices et des brigandages qu'il commettait dans les provinces de son gouvernement, les éphores, indignés, se saisirent d'un de ses amis et de ses collègues dans le commandement, nommé Thorax, et lui ayant trouvé, au mépris du décret rendu, de l'argent en propre, ils le condamnèrent à mort, et envoyèrent à Lysandre la scytale de son rappel. Je dois dire ce que c'est que la scytale. Quand un général part pour une expédition de terre ou de mer, les éphores prennent deux bâtons ronds, d'une longueur et d'une grandeur si parfaitement égales, qu'ils s'appliquent l'un à l'autre sans laisser entre eux le moindre vide. Ils gardent l'un de ces bâtons, et donnent l'autre au général; ils appellent ces bâtons scytales. Lorsqu'ils ont quelque secret important à faire passer au général, ils prennent une bande de parchemin, longue et étroite comme une courroie, la roulent autour de la scytale qu'ils ont gardée, sans y laisser le moindre intervalle, en sorte que la surface du bâton est entièrement couverte. Ils écrivent ce qu'ils veulent sur cette bande ainsi roulée, après quoi ils la déroulent, et l'envoient au général sans le bâton. Quand celui-ci la reçoit, il ne peut rien lire, parce que les mots, tous séparés et épars, ne forment aucune suite. Il prend donc la scytale qu'il a emportée, et roule autour la bande de parchemin, dont les différents tours, se trouvant alors réunis, remettent les mots dans l'ordre où ils ont été écrits, et présentent toute la suite de la lettre. On appelle cette lettre scytale, du nom même du bâton, comme ce qui est mesuré prend le nom de ce qui lui sert de mesure.

[20] XXIV. Cette scytale que Lysandre reçut dans l'Hellespont le jeta dans un grand trouble; il craignait surtout les accusations de Pharnabaze, et, dans l'espérance de l'apaiser, il se hâta de l'aller trouver. Quand il fut auprès de lui, il le pria d'écrire aux éphores une autre lettre, dans laquelle il leur dirait qu'il n'avait reçu de lui aucun tort, et qu'il n'avait point à s'en plaindre. Mais il ne savait pas que Crétois lui-même, comme dit le proverbe, il avait affaire à un autre Crétois. Pharnabaze promit tout, il écrivit même devant Lysandre une lettre telle qu'il la souhaitait; mais il en avait préparé secrètement une autre qui disait tout le contraire; et en la cachetant, comme les deux lettres étaient au dehors parfaitement semblables, il substitua à la dernière qu'il venait d'écrire, celle qu'il avait préparée d'avance. Lysandre, revenu à Sparte, alla, selon l'usage, descendre au palais, et remit aux éphores la lettre de Pharnabaze, ne doutant pas qu'il ne fut justifié de l'accusation qu'il avait le plus à craindre; car Pharnabaze était fort aimé des Lacédémoniens, parce que de tous les généraux du roi, c'était celui qui, dans cette guerre, les avait secourus avec le plus d'ardeur. Les éphores, après avoir lu la lettre, la lui montrèrent, et il reconnut la vérité du proverbe qui dit : «  Ulysse, entre les Grecs, n'est pas le seul rusé. » Il se retira confus et troublé. Quelques jours après il alla trouver les éphores, et leur dit qu'il ne pouvait se dispenser d'aller au temple d'Ammon, pour y faire les sacrifices qu'il avait voués à Jupiter avant les batailles qu'il avait gagnées. En effet, on donne pour certain que lorsqu'il assiégeait la ville des Aphytiens, en Thrace, le dieu Ammon lui apparut en songe; que, regardant cette apparition comme un ordre de Jupiter, il abandonna le siège, et chargea les Aphytiens de sacrifier à ce dieu; que de son côté il se hâta d'aller en Libye, pour l'apaiser par ce sacrifice. Mais on croit assez généralement que le dieu n'était qu'un prétexte, et que le vrai motif de ce voyage était la crainte qu'il avait des éphores; que d'ailleurs ne pouvant supporter le joug qu'il fallait subir, à Sparte, ni souffrir d'être commandé, il eut besoin de voyager et d'errer d'un côté et d'autre, comme un coursier accoutumé à bondir en liberté dans les pâturages d'une vaste prairie ne peut plus se faire à son écurie ni à ses travaux ordinaires. Éphore donne de ce voyage une autre raison que je rapporterai bientôt.

[21] XXV. Il obtint, non sans peine, son congé des éphores, et s'embarqua. Dès qu'il fut parti, les rois de Lacédémone, sur la réflexion qu'ils firent que Lysandre, à la faveur des sociétés qu'il avait formées dans les villes, les tenait toutes dans sa main, et qu'il était par ce moyen le seigneur et le maître absolu de la Grèce, voulurent dépouiller ses amis de l'autorité souveraine, et la remettre entre les mains du peuple. Les grands mouvements que cette entreprise excita donnèrent lieu aux Athéniens qui s'étaient emparés de Phyle d'attaquer les Trente, et de les vaincre. A cette nouvelle, Lysandre se hâta de retourner à Sparte, où il persuada aux Lacédémoniens d'aller au secours des nobles et de punir la rébellion du peuple. Ils envoyèrent donc aux Trente cent talents pour continuer la guerre, et nommèrent Lysandre général. Mais les rois, qui lui portaient envie, et qui craignaient qu'il ne prît une seconde fois Athènes, convinrent que l'un d'eux se chargerait de cette expédition. Pausanias partit donc, en apparence pour soutenir les tyrans contre le peuple, mais, dans le fait, pour terminer la guerre et empêcher que Lysandre, soutenu de ses partisans, ne se rendît de nouveau maître d'Athènes. Pausanias en vint facilement à bout; il réconcilia les Athéniens entre eux, apaisa la sédition, et réprima l'ambition de Lysandre. Cependant les Athéniens ne tardèrent pas à se soulever de nouveau ; alors on en jeta tout le blâme sur Pausanias, qui, disait-on, avait ôté au peuple le frein de l'oligarchie, et lui avait laissé tout pouvoir de se livrer à la licence et à l'audace. On rendait au contraire à Lysandre le témoignage qu'il ne mettait dans l'exercice de son autorité ni complaisance ni ostentation, et qu'il en usait avec une fermeté qui ne tendait qu'à l'utilité de sa patrie.

[22] Il est vrai qu'il était fier dans ses paroles et terrible à ceux qui lui résistaient. Les Argiens disputaient contre les Spartiates pour les bornes de leurs territoires respectifs, et se flattaient de donner de meilleures raisons que leurs adversaires : « Celui qui est le plus fort avec celle-ci, leur dit Lysandre en leur montrant son épée, raisonne mieux que tous les autres sur les limites des terres. » Un Mégarien lui parlait dans une conférence avec beaucoup de hardiesse : «  Mon ami, lui dit Lysandre, vos paroles auraient besoin d'une ville. » Les Béotiens balançant à se déclarer pour Lacédémone, il leur demanda comment ils voulaient qu'il passât sur leurs terres, les piques hautes ou baissées. Lorsque les Corinthiens se furent détachés de l'alliance de Sparte, il fit approcher ses troupes de leurs murailles; et comme elles ne se pressaient pas d'aller à l'assaut, il vit un lièvre sortir des fossés : « N'avez-vous pas honte, leur dit-il, de craindre des ennemis qui sont si lâches, que les lièvres dorment tranquillement sur leurs murailles! »

XXVI. Cependant le roi Agis mourut, laissant un frère nommé Agésilas, et Léothychidas qu'on regardait comme le fils de ce roi. Lysandre, qui avait fort aimé Agésilas dès sa jeunesse, lui conseilla de revendiquer le trône, comme seul issu légitimement de la race des Héraclides. Car Léothychidas passait pour le fils d'Alcibiade, qui, retiré à Sparte pendant son bannissement d'Athènes, avait eu un commerce secret avec Timée, femme d'Agis. Ce roi ayant jugé, dit-on, par l'époque de la grossesse de sa femme, que l'enfant n'était pas de lui, n'avait témoigné aucun intérêt pour Léothychidas, et montra même ouvertement, jusqu'à la fin de sa vie, qu'il ne l'avouait pas pour son fils. Dans sa dernière maladie, il se fit porter à Héréa ; et comme il était sur le point de mourir, pressé d'un côté par ce jeune homme, vaincu de l'autre par les instances de ses amis, il déclara, en présence de plusieurs témoins, qu'il reconnaissait Léothychidas pour son fils, et il mourut après avoir prié tous ceux qui étaient présents de l'attester devant les Lacédémoniens. Ils déposèrent tous de ce fait en faveur de Léothychidas; mais Agésilas, pour qui ses grandes qualités parlaient hautement, soutenu d'ailleurs par le crédit de Lysandre, l'emportait déjà sur lui, lorsque Diopithès, homme fort versé dans la connaissance des anciennes prédictions, pensa le faire rejeter, en rapportant un oracle qu'il appliquait à Agésilas, qui était boiteux : «  Tremble, Lacédémone, au faîte de la gloire! Crains qu'un prince boiteux, nuisant à tes succès, Par des maux imprévus n'arrête tes progrès, Et de longs flots de sang ne souille ta victoire. » La plupart des Spartiates, entraînés par cet oracle, penchaient pour Léothychidas. Mais Lysandre leur représenta que Diopithès ne prenait pas le vrai sens de l'oracle; que le dieu ne s'opposait pas à ce qu'un boiteux régnât à Lacédémone; qu'il donnait seulement à entendre que la royauté serait comme boiteuse, si des bâtards, si des gens indignes de la race d'Hercule, venaient à régner sur les Héraclides. Cette interprétation, appuyée de son autorité, fit revenir tout le monde à son opinion, et Agésilas fut déclaré roi.

[23] XXVII. Le premier soin de Lysandre fut de l'engager à porter promptement la guerre en Asie; de lui faire espérer qu'il détruirait l'empire des Perses, et qu'il effacerait la gloire de tous les guerriers qui l'avaient précédé. En même temps il écrivit à ses amis d'Asie de faire demander à Sparte Agésilas pour général dans la guerre contre les Barbares. Empressés à lui complaire, ils envoient aussitôt des ambassadeurs à Lacédémone pour en faire la demande. L'honneur que Lysandre procurait par là à Agésilas égalait presque celui de la royauté; mais les caractères ambitieux, quoique d'ailleurs très capables de commander, trouvent, dans la jalousie que leur inspire contre leurs égaux l'amour de la gloire, un grand obstacle aux belles actions qu'ils pourraient faire; ils ne voient que des rivaux dans ceux qui les aideraient à parcourir avec honneur la carrière de la vertu. Agésilas mena Lysandre avec lui; et des trente Spartiates qui formaient son conseil, c'était celui qu'il se proposait de consulter le plus dans toutes ses affaires.

XXVIÏI. Lorsqu'ils furent en Asie, les gens du pays, qui n'avaient jamais eu d'habitude avec Agésilas, le voyaient rarement et lui parlaient peu. Mais connaissant Lysandre depuis longtemps, ils étaient tous les jours à sa porte et l'accompagnaient souvent, les uns comme ses amis, les autres parce qu'ils le craignaient. Il n'est pas rare de voir, parmi les acteurs tragiques, que celui qui joue le rôle de courrier et d'esclave est applaudi et considéré comme le premier personnage, tandis que celui qui porte le diadème et le sceptre est à peine écouté. Il en était de même d'Agésilas et de Lysandre : celui-ci, qui n'était qu'un simple ministre, avait toute la dignité du commandement; et on ne laissait au roi qu'un titre sans puissance. Il fallait sans doute réprimer cette ambition excessive, et réduire Lysandre au second rôle; mais de rejeter, de maltraiter même, par une rivalité de gloire, un bienfaiteur et un ami, c'est ce qu'Agésilas n'aurait jamais dû faire. D'abord, il ne lui donna aucune occasion de se signaler, et ne le chargea d'aucun commandement. En second lieu, tous ceux pour qui Lysandre montrait de l'intérêt et du zèle, il les renvoyait sans leur rien accorder, et les traitait moins bien que les derniers du peuple. Par là il diminuait, il détruisait insensiblement toute l'autorité de son rival. Quand Lysandre vit qu'il était toujours refusé, et que son zèle pour ses amis leur devenait nuisible, il suspendit toute sollicitation pour eux auprès d'Agésilas, et les pria de ne plus venir le voir, de ne plus s'attacher à sa personne, mais de s'adresser directement au roi, et de rechercher la protection de ceux qui, dans le moment présent, pouvaient être plus utiles que lui à leurs clients. D'après ce conseil, ils cessèrent de l'importuner de leurs affaires, mais non de le cultiver; ils n'en furent même que plus empressés à l'accompagner dans les promenades et dans les lieux d'exercice. Cette conduite augmenta tellement la rivalité d'honneur qui tourmentait Agésilas, qu'après avoir conféré à de simples soldats des commandements considérables et des gouvernements de villes, il chargea Lysandre de la distribution des viandes, et dit un jour, pour insulter les Ioniens : « Qu'ils aillent maintenant faire la cour à mon commissaire des vivres. « Enfin, Lysandre crut devoir lui parler; leur entretien fut court et tout à fait laconique : «  Agésilas, lui dit Lysandre, vous savez très bien rabaisser vos amis. — Oui, lui répondit Agésilas, quand ils veulent être plus grands que moi; pour ceux qui travaillent à augmenter ma puissance, je sais, comme il est juste, leur en faire part. — Mais, Agésilas, reprit Lysandre, on vous en a peut-être plus dit que je n'en ai fait. Au reste, à cause des étrangers qui ont les yeux sur nous, donnez-moi, je vous prie, dans votre armée un poste et un rang où je vous sois le moins suspect et le plus utile. »

[24] XXIX. D'après cette conversation Agésilas l'envoya commander dans l'Hellespont, où Lysandre, en conservant toujours du ressentiment contre Agésilas, remplit d'ailleurs avec exactitude tous ses devoirs. Spithridate, lieutenant du roi de Perse dans cette province, était un officier plein de courage, qui avait sous ses ordres un corps de troupes considérable. Lysandre ayant su qu'il était ennemi de Pharnabaze, l'engagea à se révolter contre son roi, et l'amena à Agésilas. C'est tout ce que Lysandre fit dans cette guerre; peu de temps après il s'en retourna à Sparte avec peu d'honneur, toujours irrité contre Agésilas; haïssant plus que jamais le gouvernement, et résolu enfin d'exécuter, sans délai, le projet qu'il avait conçu depuis longtemps de lui donner une nouvelle forme. La plupart des Héraclides, qui, après s'être mêlés avec les Doriens, étaient rentrés dans le Péloponnèse, s'établirent à Sparte, où leur postérité devint très florissante. Mais ils ne partageaient pas tous le droit de succession à la couronne : deux maisons seules y régnaient, celle des Eurytionides et celle des Agides ; les autres branches, quoique sorties de la même tige, n'avaient, dans le gouvernement, aucun avantage sur les plus simples particuliers; et les honneurs attachés à la vertu étaient également proposés à tous ceux qui se montraient dignes d'y parvenir. Lysandre, qui était aussi de la race des Héraclides, n'eut pas plutôt acquis par ses exploits une brillante réputation, un nombre considérable d'amis, et une grande puissance, qu'il ne put voir sans chagrin qu'une ville, dont il avait si fort augmenté la gloire, fût gouvernée par des rois qui ne valaient pas mieux que lui. Il pensa donc à enlever la couronne aux deux maisons régnantes, pour la rendre commune à tous les Héraclides. D'autres disent qu'il voulait étendre le droit de la porter non seulement aux Héraclides, mais encore à tous les Spartiates, afin qu'elle pût passer, non aux seuls descendants d'Hercule mais à quiconque s'en rendrait digne par sa vertu, comme ce héros avait été élevé par son seul mérite au rang des dieux; il se promettait bien que, lorsque la royauté serait adjugée comme le prix des talents, aucun autre Spartiate ne lui serait préféré.

[25] Il voulut d'abord faire goûter son projet aux Lacédémoniens, et pour cela il apprit par cœur un discours qu'avait composé à ce dessein Cléon d'Halicarnasse. Mais ensuite, considérant qu'un changement si extraordinaire demandait des moyens plus hardis, il imita les poètes tragiques, qui ont souvent recours à des machines pour amener le dénouement. Il inventa, pour gagner ses concitoyens, des oracles et des prophéties, persuadé que l'éloquence de Cléon ne lui servirait de rien, si, par la crainte de la divinité et par le pouvoir de la superstition, il ne frappait d'avance les esprits, et ne s'en rendait maître, pour achever ensuite de les convaincre par le discours qu'il prononcerait.

XXX. Éphore rapporte que Lysandre tenta d'abord de corrompre la Pythie; qu'ensuite il fit sonder, par le moyen d'un certain Phéréclès, les prêtresses de Dodone; que refusé partout, il alla lui-même au temple d'Ammon, et offrit beaucoup d'argent aux prêtres, qui, indignés de son audace, envoyèrent des ambassadeurs à Sparte, pour l'accuser d'avoir voulu les corrompre. Lysandre fut absous; et ces Libyens, étant sur le point de partir, dirent aux Spartiates : « Nous jugerons avec plus de justice que vous, lorsque vous viendrez vous établir en Libye. »  C'est qu'il y avait un ancien oracle qui portait que les Lacédémoniens iraient un jour habiter cette contrée. Mais je dois exposer ici toute la suite de cette intrigue, faire connaître l'adresse que Lysandre mit dans une fiction où, loin d'employer des moyens communs et des ressources vulgaires, il procéda comme dans une démonstration géométrique, où l'on commence par établir plusieurs propositions importantes, pour arriver par des prémisses difficiles et souvent obscures, au dernier terme de la conclusion. Voici cette trame telle que l'a décrite Éphore, aussi habile historien que grand philosophe.

[26] Il y avait dans le Pont une femme qui prétendit être enceinte d'Apollon. Bien des gens refusèrent, avec raison, d'ajouter foi à cette grossesse; mais d'autres, en grand nombre, y crurent sur sa parole. Elle accoucha d'un fils, que les personnes les plus considérables briguèrent l'honneur de nourrir et d'élever, et qui, je ne sais pour quelle raison, fut appelé Silène. Lysandre saisit cet événement pour en faire le premier acte de sa pièce, et il ourdit de lui-même le reste de l'intrigue. II eut pour acteurs du prologue plusieurs personnes d'un rang distingué, qui accréditèrent la naissance divine de cet enfant d'un air si naturel, qu'on n'y put soupçonner aucun artifice, et qu'ils préparèrent les esprits à la croire. Ils semèrent aussi dans Sparte certains propos qui, disait-on, venaient de Delphes, et qui portaient que les prêtres du temple conservaient avec soin, dans des livres très secrets, des oracles fort anciens, qu'il n'était permis ni à eux-mêmes ni à toute autre personne de lire ou de toucher ; mais qu'un fils d'Apollon, venant après une longue suite de siècles, donnerait aux prêtres dépositaires de ces livres sacrés des signes certains de sa naissance, et emporterait les livres où étaient contenus ces oracles.

XXXI. Les choses ainsi préparées, Silène devait aller à Delphes, et, comme fils d'Apollon, demander les oracles aux prêtres, qui, gagnés par Lysandre, auraient tout examiné scrupuleusement, et pris sur la naissance de Silène les informations les plus exactes. Enfin, ne doutant pas qu'il ne fût véritablement fils d'Apollon, ils lui auraient montré ces livres, auraient lu publiquement les prédictions qu'ils contenaient, surtout celle qui était le but de cette intrigue, et qui regardait la royauté de Lacédémone; on y aurait vu qu'il était beaucoup plus avantageux pour les Spartiates de choisir désormais leurs rois parmi les citoyens les plus vertueux. Silène, parvenu à l'adolescence, était déjà arrivé en Grèce pour y jouer son rôle, lorsque Lysandre vit manquer sa pièce par la timidité d'un des acteurs, qui, cédant à son extrême frayeur, l'abandonna au moment de l'exécution. Toute cette intrigue resta dans le secret pendant la vie de Lysandre, et ne fut découverte qu'après sa mort.

[27] XXXII. Il mourut avant qu'Agésilas fût de retour d'Asie, et lorsqu'il était engagé dans la guerre de Béotie, ou plutôt après y avoir lui-même jeté la Grèce; car on le dit des deux manières, les uns en accusent Lysandre, les autres les Thébains; quelques-uns l'imputent également aux deux partis. Ceux qui en rejettent la faute sur les Thébains leur reprochent d'avoir renversé, à Aulide, les autels sur lesquels Agésilas offrait des sacrifices ; ils ajoutent qu'Androclidès et Amphithéus, corrompus par l'argent du roi de Perse, prirent les armes contre les Phocéens et ravagèrent leur territoire, afin d'occuper les Lacédémoniens dans une guerre contre la Grèce. Ceux qui veulent en rendre Lysandre responsable disent qu'il était très irrité contre les Thébains, qui seuls entre tous les alliés avaient demandé la dîme du butin fait sur les Athéniens, et avaient trouvé mauvais que Lysandre eût envoyé de l'argent à Lacédémone. Il fut encore, dit-on, plus courroucé de ce qu'ils avaient les premiers fourni aux Athéniens les moyens de recouvrer leur liberté, et de briser le joug des trente tyrans que Lysandre avait établis à Athènes, et que les Lacédémoniens eux-mêmes avaient rendus encore plus puissants et plus redoutables, en décrétant que ceux qui s'étaient enfuis d'Athènes pourraient être pris partout où on les trouverait, et ramenés dans leur ville; que quiconque y mettrait obstacle serait traité en ennemi de Sparte. Les Thébains répondirent à ce décret par un autre plus conforme à la conduite d'Hercule et de Bacchus : il portait que toutes les villes et toutes les maisons de la Béotie seraient ouvertes aux Athéniens qui viendraient y demander un asile; que tout Thébain qui n'aurait pas prêté main-forte à un fugitif qu'il aurait vu emmener paierait un talent d'amende; que si quelqu'un passait par la Béotie pour porter des armes à Athènes contre les tyrans, aucun Thébain ne ferait semblant de le voir ou de l'entendre. Non contents de faire des décrets pleins d'humanité et si dignes de la Grèce, ils les soutinrent par leurs actions; car ce fut de Thèbes que partirent Thrasybule et les autres bannis, pour aller s'emparer de Phyle; les Thébains leur fournirent des armes et de l'argent, avec les moyens de commencer leur entreprise sans être découverts.

XXXIII. Tels sont les motifs qui déterminèrent Lysandre à se déclarer contre les Thébains.  [28] Comme il était d'un caractère très violent, et que sa mélancolie, augmentée chaque jour par la vieillesse, l'irritait encore davantage, il communiqua son ressentiment aux éphores, et leur persuada d'envoyer une garnison dans la Phocide : il fut chargé de cette expédition, et partit à la tête des troupes. Peu de jours après, on y envoya de Sparte Pausanias, avec le reste de l'armée. Mais ce prince devait faire un grand circuit par le mont Cythéron pour entrer dans la Béotie, tandis que Lysandre, avec un corps nombreux de troupes, irait à sa rencontre par la Phocide. Dans sa marche, il prit Orchomène, qui se rendit volontairement à lui; il s'empara de Lébadie, qu'il livra au pillage. De là il écrivit à Pausanias de se rendre de Platée devant Haliarte, l'assurant que lui-même il serait le lendemain, à la pointe du jour, au pied de ses murailles. Le courrier chargé de cette lettre tomba entre les mains des coureurs ennemis, qui la portèrent à Thèbes. Les Thébains, instruits de sa marche, confièrent aux Athéniens qui étaient venus à leur secours la garde de leur ville; et, sortant eux-mêmes sur le minuit, ils prévinrent de quelques heures l'arrivée de Lysandre devant Haliarte, et une partie de leurs troupes entra dans la ville. Lysandre avait d'abord voulu camper sur une éminence pour y attendre Pausanias ; mais voyant qu'il n'arrivait pas et que le jour s'avançait, il ne put rester plus longtemps dans l'inaction; il fit prendre les armes aux Spartiates, anima les alliés à bien faire, et s'approcha des murailles avec toutes ses troupes en ordre de bataille. Ceux des Thébains qui étaient restés hors de la ville, prenant par la gauche, tombèrent sur l'arrière-garde de Lysandre, au-dessous de la fontaine Cissusa, dans laquelle, selon la Fable, les nourrices de Bacchus lavèrent ce dieu aussitôt après sa naissance; l'eau de cette fontaine est d'une belle couleur de vin, très limpide, et d'un excellent goût. Non loin de là croissent les cannes crétoises, dont on fait les javelots; d'où les habitants d'Haliarte infèrent que Rhadamanthe a autrefois habité ce pays : ils montrent même son tombeau, qu'ils ont appelé Haléa ; on y voit aussi celui d'Alcmène, qui, après la mort d'Amphitryon, épousa Rhadamanthe, et fut enterrée en ce lieu-là.

XXXIV. Les Thébains qui étaient dans la ville, s'étant rangés en bataille, se tinrent tranquilles jusqu'au moment où ils virent Lysandre, avec ses premiers bataillons, s'approcher des murailles. Alors ils ouvrent les portes, et tombent brusquement sur lui; il fut tué avec le devin qui l'accompagnait et quelques-uns des siens; le reste se replia promptement vers le gros de l'armée. Les Thébains, sans leur donner le temps de respirer, les poursuivirent avec tant d'ardeur, qu'ils les obligèrent de fuir à travers les montagnes. Il y en eut environ mille de tués ; il périt trois cents hommes du côté des Thébains, qui avaient poursuivi les fuyards avec trop d'ardeur dans des lieux difficiles et escarpés. C'était précisément ceux qu'on soupçonnait de favoriser les Lacédémoniens, et qui, pour se laver de ce soupçon auprès de leurs concitoyens, ne se ménagèrent pas dans la poursuite des ennemis, et y perdirent la vie.

[29] Pausanias était sur le chemin de Platée à Thespies, lorsqu'il apprit cette défaite. Aussitôt il se mit en bataille, et, marchant droit à Haliarte, il arriva en même temps que Thrasybule s'y rendait de Thèbes avec ses Athéniens. Pausanias proposa de demander une trêve aux ennemis, pour enlever les morts : mais les plus anciens des Spartiates, indignés de cette proposition, allèrent en murmurant trouver le roi, et protestèrent qu'ils ne se détermineraient jamais à demander une trêve pour enlever Lysandre; qu'il fallait aller, les armes à la main, combattre autour de son corps, et l'enterrer après la victoire; que s'ils étaient vaincus, il leur serait plus honorable d'être étendus sur le champ de bataille avec leur général, que d'obtenir son corps par une trêve.

XXXV. Malgré ces représentations des vieillards, Pausanias, qui sentait la difficulté de battre les Thébains, après une victoire si récente; qui voyait d'ailleurs que le corps de Lysandre étant tombé près d'Haliarte, on ne pourrait l'enlever aisément sans une trêve, quand même on aurait battu les ennemis, envoya un héraut aux Thébains, qui lui accordèrent la trêve ; et il se retira avec son armée. Dès que les Spartiates eurent passé les montagnes de la Béotie, ils enterrèrent Lysandre dans le pays des Panopéens, amis et alliés de Sparte : on y voit encore son tombeau le long du chemin qui mène de Delphes à Chéronée. Pendant qu'ils étaient campés dans ce lieu, un Phocéen, en faisant le récit de cette bataille à un de ses compatriotes qui ne s'y était pas trouvé, lui dit que les ennemis les avaient attaqués au moment où Lysandre venait de passer l'Oplite. Cet homme en ayant paru étonné, un Spartiate, ami de Lysandre, demanda ce que c'était que l'Oplite, dont le nom même lui était inconnu : « C'est, répondit le Phocéen, l'endroit où les ennemis ont renversé nos bataillons les plus avancés; l'Oplite est le ruisseau qui baigne les murs d'Haliarte. »  A ces mots, le Spartiate fondit en larmes : « Hélas! s'écria-t-il, l'homme ne peut donc fuir sa destinée! » C'est qu'il avait été rendu à Lysandre un oracle conçu en ces termes : «  De l'Oplite avec soin évite la rivière, Et ce dragon rusé qui surprend par derrière. » Suivant d'autres, l'Oplite n'est pas le ruisseau qui coule près d'Haliarte, mais un torrent qui, après avoir baigné les murs de Chéronée, se jette dans le Phliarus près de cette ville; on l'appelait anciennement Oplia, et aujourd'hui il se nomme Isomantus. Lysandre fut tué par un soldat d'Haliarte, nommé Néochorus, qui portait sur son bouclier un dragon pour enseigne; et c'est apparemment ce que désignait l'oracle. Les Thébains, dit-on, peu de temps après la guerre du Péloponnèse, reçurent dans le temple d'Apollon Isménien une réponse de l'oracle, qui leur prédisait à la fois et la bataille de Délium, et le combat d'Haliarte, qui fut donné trente ans après. Elle était ainsi conçue : «  Toi, qui des loups cruels poursuis ici la trace, Évite les confins où se borne ta chasse; Fuis la croupe Orchalide, où le renard toujours, Pour surprendre sa proie, épuise tous ses tours. » Par ces confins, l'oracle entend le territoire de Délium, où la Béotie confine avec l'Attique; et la croupe Orchalide est la colline nommée aujourd'hui Alopèce, située vers la partie de l'Hélicon qui regarde la ville d'Haliarte.

[30] XXXVI. La mort malheureuse de Lysandre affligea tellement les Spartiates, qu'ils intentèrent au roi Pausanias une accusation capitale; mais il ne voulut pas attendre le jugement, et s'enfuit à Tégée, où il se mit, comme suppliant, sous la protection de Minerve, et y passa le reste de ses jours. La pauvreté de Lysandre, reconnue après sa mort, donna le plus grand lustre à sa vertu. Après avoir eu en main des sommes si considérables, et avoir joui d'une si grande puissance; après avoir vu tant de villes lui faire assidûment leur cour ; après avoir enfin exercé dans la Grèce une espèce de souveraineté, il n'avait pas accru de la valeur d'une obole l'éclat et la fortune de sa maison : c'est le témoignage que lui rend Théopompe, qu'il faut plus en croire quand il loue que lorsqu'il blâme; car il fait l'un plus volontiers que l'autre.

XXXVII. Éphorus rapporte que, peu de temps après la mort de Lysandre, une contestation qui s'éleva entre Sparte et ses alliés donna lieu de consulter les Mémoires qu'il avait laissés; et Agésilas se transporta à cet effet dans sa maison. En visitant ses papiers, il trouva le discours que Cléon avait composé sur l'avantage qu'il y aurait d'ôter aux maisons régnantes des Eurytionides et des Agides le droit exclusif au trône, et de l'étendre à tous les Spartiates, en choisissant les rois parmi les citoyens les plus vertueux. Agésilas voulut sur-le-champ aller communiquer ce discours au peuple, pour lui faire voir quel homme c'était que Lysandre, et combien on l'avait mal connu. Mais Lacratidas, homme d'un grand sens, qui était alors président des éphores, le retint, en lui disant qu'au lieu de tirer Lysandre du tombeau, il fallait plutôt y ensevelir ce discours, qui, écrit avec beaucoup d'art, était trop capable de persuader. Quoiqu'il en eût percé quelque chose parmi le peuple, les Spartiates n'en décernèrent pas moins à Lysandre les plus grands honneurs. Deux citoyens à qui ses deux filles avaient été fiancées n'ayant pas voulu les épouser après la mort de leur père, dont ils connurent alors la pauvreté, ils furent condamnés à l'amende; parce qu'ayant recherché son alliance pendant sa vie, sur l'opinion qu'ils avaient de sa richesse, ils la dédaignaient après sa mort, quand sa pauvreté connue attestait sa justice et sa vertu. On voit par là qu'il y avait à Sparte des peines établies tant contre ceux qui refusaient de se marier ou qui se mariaient trop tard, que contre ceux qui faisaient des mariages mal assortis. Et cette dernière peine tombait principalement sur les citoyens qui, au lieu de se marier dans leur famille, et avec des personnes vertueuses, recherchaient l'alliance des maisons plus riches. Voilà ce que nous avions à dire de la vie de Lysandre.

 

 

 

qu'il était par ce moyen le seigneur et le maître absolu de la