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Plutarque,

 

 

Vie de Flaminius

 

abbé Dominique RICARD, Les Vies des Hommes illustres par Plutarque, t. I, Paris, Firmin Didot, 1868

 

 

 

 

[1] I. C'est Titus Quintius Flamininus que nous mettons en parallèle avec Philopémen. Ceux qui seront curieux de connaître sa figure peuvent voir sa statue de bronze à Rome, auprès du grand Apollon, qui fut apportée de Carthage; elle est placée vis-à-vis du cirque, et on y lit une inscription grecque. Quant à son caractère, il était, dit-on, aussi prompt à s'irriter qu'à rendre service; avec cette différence que sa colère n'était pas durable, et qu'il punissait légèrement; au lieu que, ne laissant rien à désirer dans ses bienfaits, il conservait pour ceux qu'il avait obligés autant d'affection et de zèle que s'ils eussent été ses bienfaiteurs : sa plus grande richesse était, disait-il, de pouvoir cultiver les personnes à qui il avait rendu service. Plein d'ambition et brûlant du désir d'acquérir de la gloire, il voulait exécuter seul ses plus grandes et ses plus belles entreprises; il préférait la société de ceux qui avaient besoin de son secours à celle des personnes qui pouvaient l'obliger; il voyait dans les premiers l'occasion d'exercer sa vertu, et dans les autres des rivaux de sa gloire. Il fut élevé dans la profession des armes; car Rome ayant alors plusieurs guerres importantes à soutenir, tous les jeunes gens, dès qu'ils étaient en âge de servir, allaient dans les armées apprendre à commander. Flamininus fit donc ses premières armes, comme tribun des soldats, sous le consul Marcellus, qui faisait la guerre contre Annibal. Après que Marcellus eut péri dans une embuscade, Flamininus fut nommé gouverneur du Tarentin et de la ville de Tarente, qui venait d'être prise par les Romains pour la seconde fois. Il s'y fit autant estimer par sa justice que par sa valeur, et mérita d'être nommé chef des colonies qui furent envoyées dans les villes de Narnia et de Cossa.

[2] II. Ce choix lui inspira une telle confiance, que, sans avoir passé par les autres charges que les jeunes gens avaient coutume d'exercer, comme le tribunat, la préture et l'édilité, il aspira tout de suite au consulat. Mais les tribuns du peuple Fulvius et Manlius s'opposèrent à son élection, en représentant qu'il serait d'un dangereux exemple qu'un jeune homme, qui n'était pas encore initié aux premiers mystères du gouvernement, fit violence aux lois, pour emporter de force la première magistrature. Le sénat renvoya la décision de l'affaire aux suffrages du peuple, qui le nomma consul avec Sextus Élius, quoiqu'il n'eût pas encore atteint sa trentième année. La guerre contre Philippe et les Macédoniens lui échut par le sort; et ce fut pour les Romains une faveur de la fortune, que les affaires dont il se trouvait chargé, et les ennemis qu'il avait à combattre, demandassent un général qui voulût moins subjuguer par les armes et par la force, que gagner par la douceur et la persuasion. Philippe avait dans son royaume de Macédoine assez de troupes pour suffire à quelques combats; mais dans une guerre de longue durée, c'était la Grèce qui faisait toute sa force : c'était d'elle qu'il tirait l'argent, les vivres, et les provisions de son armée; c'était elle enfin qui lui ouvrait une retraite assurée : et tant qu'on ne l'aurait pas détachée de Philippe, cette guerre ne pouvait pas être l'affaire d'une seule bataille. La Grèce n'avait pas encore de grandes relations avec les Romains; elle commençait seulement à avoir avec eux des rapports d'affaires; et si leur général n'eût pas été un hormne d'un naturel doux, qui préférât les voies de conciliation à celles de la violence, qui sût écouter avec affabilité et persuader par la confiance ceux qui traitaient avec lui, qui cependant se montrât toujours rigide observateur de la justice, la Grèce n'aurait pas si facilement secoué un joug qu'elle portait depuis longtemps, pour embrasser une domination étrangère. C'est ce qu'on va voir plus clairement dans le récit de ses actions.

[3] III. Flamininus, qui savait que les généraux chargés avant lui de cette guerre, Sulpicius et Publius, ne s'étaient rendus que fort tard en Macédoine, et que, traînant la guerre en longueur, ils avaient consumé leurs forces en combats de postes, en escarmouches pour forcer un passage ou enlever un convoi, ne voulut pas, comme eux, passer l'année de son consulat à Rome, occupé à traiter les affaires, à jouir des honneurs de sa charge, pour ne se rendre à son armée que dans l'arrière-saison; il ne chercha pas à gagner une année, outre celle de son consulat, en passant la première à gouverner dans Rome, et l'autre à faire la guerre. N'ayant d'autre ambition que d'employer à l'expédition de Macédoine l'année entière de son consulat, il renonça aux honneurs et aux distinctions que sa charge lui aurait procurés à Rome. Il demanda au sénat d'avoir avec lui son frère Lucius pour commander la flotte, et de prendre parmi les soldats qui, sous les ordres de Scipion, avaient défait Asdrubal en Espagne et Annibal en Afrique, trois mille hommes qui, encore en état de servir et très disposés à le suivre, feraient la principale force de son armée; il s'embarqua avec ces troupes, et arriva heureusement en Épire. Il trouva Publius campé en présence de Philippe, qui depuis longtemps gardait les défilés qui sont le long de l'Apsus, tandis que le général romain restait sans rien faire, arrêté par la difficulté des lieux. Flamininus prit le commandement de l'armée; et après avoir renvoyé Publius à Rome, son premier soin fut d'aller reconnaître le pays. Il n'est pas moins fort d'assiette que celui de Tempé; mais il n'a pas ces bois agréables, ces forêts d'une belle verdure, ces retraites et ces prairies qui rendent si délicieux les environs de Tempé. II est formé, à droite et à gauche, d'une longue chaîne de hautes montagnes, dont les racines forment une vallée large et profonde, au travers de laquelle coule l'Apsus, qui, par sa forme et par la rapidité de son cours, ressemble au fleuve Pénée. Il couvre de ses eaux tout l'espace situé entre les pieds des montagnes, excepté un chemin étroit taillé dans le roc, et si escarpé, qu'une armée y passerait difficilement, quand même il ne serait pas gardé; et pour peu qu'il fût défendu, il deviendrait impraticable.

[4] IV. On conseillait à Flamininus de faire un long circuit par la Dassarétide, près de la ville de Lyneus, où il trouverait un chemin large et facile. Mais il craignit que, s'il s'éloignait de la mer pour se jeter dans un pays maigre et mal cultivé, et que Philippe évitât toujours de combattre, les vivres ne vinssent à marquer aux Romains; et qu'après être resté longtemps sans rien faire, comme son prédécesseur, il ne se vît obligé de regagner la mer : il résolut donc de prendre par le haut des montagnes, et d'en forcer le passage à quelque prix que ce fût. Elles étaient occupées par les troupes de Philippe, qui des deux côtés faisaient pleuvoir sur les Romains une grêle de flèches et de traits. Il se livra plusieurs combats où de part et d'autre il y avait beaucoup de morts et de blessés, et qui ne décidaient rien. Enfin des bergers, qui faisaient paître leurs troupeaux sur ces montagnes, vinrent dire à Flamininus qu'ils connaissaient un détour que les ennemis avaient négligé de garder par lequel ils lui promettaient de faire passer son armée, et de le conduire au plus tard en trois jours sur le sommet des montagnes. Ils lui donnèrent pour garant de leurs promesses Charops, fils de Machatas, le plus distingué des Épirotes, qui était fort attaché aux Romains, mais qui ne les favorisait que secrètement, parce qu'il craignait Philippe. Sur cette garantie, Flamininus envoie un de ses tribuns avec quatre mille hommes d'infanterie et trois cents chevaux. Les bergers, chargés de fers, conduisaient les troupes, qui le jour se tenaient cachées dans des endroits creux, couverts par des bois, et la nuit marchaient au clair de la lune qui était alors dans son plein. V. Flamininus, depuis leur départ, tenait son armée tranquille, se bornant à engager de temps en temps quelques escarmouches, afin d'occuper l'ennemi. Mais dès le matin du jour que le détachement qu'il avait envoyé devait se montrer sur les hauteurs, il mit en mouvement toute son armée, la divisa en trois corps; et, se plaçant lui-même au centre, il la conduisit le long du fleuve par le sentier le plus étroit, lui fit gravir la montagne; et toujours assailli par les traits des ennemis, qui lui disputaient le passage, il en venait souvent aux mains avec eux au milieu des rochers. Les deux autres corps, qui marchaient sur les côtés, faisaient à l'envi des efforts extraordinaires, et montraient la plus vive ardeur pour franchir ces hauteurs escarpées, lorsque le soleil, en se levant, laisse apercevoir au loin une fumée, peu apparente d'abord, et semblable à ces brouillards qui se forment sur les montagnes. Les ennemis ne pouvaient la voir, parce que, causée par les troupes qui gagnaient déjà les hauteurs, elle s'élevait derrière eux. Les Romains, fatigués du combat et des difficultés de leur marelle, quoique encore incertains de la vraie cause de cette fumée, espérèrent que c'était ce qu'ils désiraient. Mais quand ils l'eurent vue s'épaissir au point d'obscurcir l'air, et s'élever en gros tourbillons, ils ne doutèrent plus que ce ne fussent des feux amis. Alors, redoublant d'efforts, ils se jettent sur les Macédoniens avec de grands cris, et les poussent dans les endroits les plus difficiles. Les Romains qui étaient parvenus au sommet des montagnes, derrière les ennemis, répondent à leurs cris;

[5] et les Macédoniens, effrayés, prennent ouvertement la fuite. Il n'y en eut pas plus de deux mille de tués, parce que la difficulté des lieux empêcha de les poursuivre. VI. Les Romains pillèrent leur camp, prirent les tentes et les esclaves; et, s'étant rendus maîtres de tous les défilés, ils traversèrent l'Épire, mais avec tant d'ordre et de retenue, que, malgré l'éloignement où ils étaient de leur flotte et de la mer, quoiqu'ils n'eussent pas reçu la distribution de leur mois de blé, et qu'il ne fût pas facile de s'en procurer, ils ne prirent cependant rien dans un pays où tout était en abondance. Mais Flamininus, qui savait que Phiilppe, en traversant la Thessalie comme un fuyard, forçait les habitants de quitter leurs demeures pour se retirer dans les montagnes, qu'il brûlait les villes, livrait au pillage les richesses que leur poids ou leur quantité ne permettait pas d'emporter, et semblait abandonner cette contrée aux Romains; Flamininus, dis-je, se fit un point d'honneur d'obtenir de ses soldats qu'ils la conserveraient, comme un pays qui leur était déjà acquis, et que leur cédaient les ennemis eux-mêmes. La suite des événements leur fit bientôt sentir tout le prix de cette modération. A peine entrés dans la Thessalie, ils virent toutes les villes se donner à eux; les Grecs situés en deçà des Thermopyles désiraient ardemment de voir Flamininus, et de se rendre à lui; les Achéens, renonçant à l'alliance de Philippe, arrêtèrent, par un décret public, qu'ils s'uniraient avec les Romains pour lui faire la guerre; les Opuntiens rejetèrent l'offre que les Étoliens, qui avaient embrassé avec chaleur le parti des Romains, leur faisaient de mettre une garnison dans leur ville, et de se charger de sa défense. Ils appelèrent Flamininus lui-même, et se remirent à sa discrétion avec une entière confiance. VII. La première fois que Pyrrhus vit d'une hauteur l'armée des Romains rangée en bataille, il dit que cette ordonnance des Barbares ne lui paraissait nullement barbare. Ceux qui voyaient Flamininus pour la première fois, étaient forcés de tenir le même langage. Ils avaient entendu dire aux Macédoniens qu'il venait une armée de Barbares, avec un général qui subjuguait et détruisait tout par la force des armes; et ils voyaient un homme à la fleur de l'âge, d'un air doux et humain, qui parlait purement la langue grecque, et qui aimait la véritable gloire. Ravis de tant de belles qualités, ils se répandaient dans les villes, qu'ils remplissaient des mêmes sentiments d'affection qu'il leur avait inspirés, et les assuraient qu'elles trouveraient en lui l'auteur de leur liberté. Quand ensuite il se fut abouché avec Philippe, qui avait paru désirer la paix, et que Flamininus la lui eut offerte avec l'amitié des Romains, à condition qu'il laisserait les Grecs vivre en liberté sous leurs propres lois, et qu'il retirerait ses garnisons de leurs villes, le refus que Philippe fit d'accéder à ces conditions convainquit ses meilleurs partisans mêmes que les Romains étaient venus faire la guerre, non pas aux Grecs, mais aux Macédoniens, pour la défense des Grecs; et toutes les villes allèrent se rendre volontairement à Flamininus.

[6] VIII. Comme il traversait la Béotie sans y commettre aucune hostilité, les premiers d'entre les Thébains sortirent à sa rencontre : ils tenaient pour Philippe, à cause de Brachullelis; mais, pleins de respect et d'estime pour Flamininus, ils désiraient de se conserver l'amitié des deux partis. Il les reçut avec beaucoup d'humanité, les embrassa, et poursuivit tranquillement son chemin avec eux, leur faisant plusieurs questions, leur racontant lui-même différentes choses; et donna ainsi à ses soldats, qui étaient restés derrière, le temps de le joindre. En avançant toujours, il arrive aux portes de la ville, et y entre avec les Thébains, qui ne l'y voyaient pas avec plaisir; mais qui n'osèrent résister, parce qu'il avait une escorte nombreuse. Quand il fut dans Thèbes, il assembla le conseil; et comme s'il n'eût pas eu la ville en son pouvoir, il les engagea à se déclarer pour les Romains. Il était secondé par le roi Attalus, qui, de son côté, pressait vivement les Thébains de le faire. Mais comme ce prince, pour étaler sans doute son éloquence devant Flamininus, parlait pour lui avec plus de véhémence qu'il ne convenait à son âge; tout à coup, au milieu de son discours, il fut pris d'un étourdissement, ou d'une fonte d'humeurs qui lui ôta la parole et le sentiment. Il tomba à la renverse, et peu de jours après il fut transporté par mer en Asie, où il mourut. Les peuples de Béotie embrassèrent le parti des Romains.

[7] Cependant Philippe ayant envoyé des ambassadeurs à Rome, Flamininus fit partir aussi des députés, pour représenter au sénat que s'il voulait continuer la guerre, il fallait lui proroger le commandement, ou lui donner le pouvoir de faire la paix. Son excessive ambition lui faisait craindre qu'on n'envoyât pour continuer la guerre un autre général, qui lui aurait ravi toute sa gloire. Ses amis firent si bien que Philippe n'obtint rien de ce qu'il avait demandé, et que Flamininus fut conservé dans le commandement. IX. Il en eut à peine reçu le décret, qu'enflé de nouvelles espérances, il marche vers la Thessalie pour pousser la guerre avec vigueur. Il avait plus de vingt-six mille hommes, dont les Étoliens avaient fourni six mille fantassins et trois cents chevaux. L'armée de Philippe n'était pas moins forte que la sienne. En s'avançant ainsi l'un contre l'autre, ils se rencontrèrent près de Scotuse, où ils résolurent de hasarder la bataille. Les généraux des deux armées ne parurent pas étonnés, comme il arrive souvent, de se voir si près l'un de l'autre; leurs troupes elles-mêmes n'en sentirent que plus de courage et plus d'ardeur : les Romains, en pensant à la gloire dont ils se couvriraient par leur victoire sur les Macédoniens, à qui les exploits d'Alexandre avaient donné une si haute réputation de valeur et de puissance; les Macédoniens, en espérant que s'ils battaient les Romains, si supérieurs aux Perses, ils rendraient le nom de Philippe plus glorieux que celui d'Alexandre. Flamininus anima ses troupes à bien faire, à déployer toute leur valeur, en combattant contre les plus braves de leurs ennemis au milieu de la Grèce, le plus beau théâtre qui pût s'offrir à leur courage. Philippe, soit hasard, soit précipitation, parce que le temps le pressait, monta sur une éminence qui se trouvait hors de son camp, sans s'apercevoir qu'il était sur un lieu de sépulture où l'on avait enterré plusieurs morts. Il commençait de là à haranguer ses troupes, et à leur dire tout ce qui est d'usage en pareille occasion; mais les voyant découragées par l'augure sinistre du lieu d'où il leur parlait, et en étant lui-même tout troublé, il ne voulut point combattre ce jour-là.

[8] X. Le lendemain, dès le point du jour, après une nuit humide, les nuages s'étant épaissis en brouillard, toute la plaine fut couverte d'une sombre obscurité; dès que le jour eut paru, le brouillard tomba des montagnes, et couvrant tout l'espace qui était entre les deux camps, il en déroba entièrement la vue. Les détachements que les deux armées avaient envoyés pour reconnaître les lieux et s'emparer de quelques postes, s'étant bientôt rencontrés, s'attaquèrent près de Cynocéphales, nom qu'on a donné à de petites éminences terminées en pointe placées les unes devant les autres, et qui ressemblent assez à des têtes de chien. Les événements de cette escarmouche variant beaucoup, comme il était naturel dans des lieux difficiles, chaque parti fuyait et poursuivait à son tour; et des deux camps on envoyait continuellement du secours à ceux qui étaient pressés et qui reculaient : bientôt l'air en s'éclaircissant ayant laissé voir aux deux généraux ce qui se passait, ils en vinrent aux mains avec toutes leurs forces. Philippe, qui, avec la phalange de son aile droite, fondait de ses hauteurs sur les ennemis, fit plier les Romains, qui ne purent soutenir le poids de ce front de bataille, couvert de boucliers serrés l'un contre l'autre, et tout hérissé de piques. Mais, à son aile gauche, les rangs se trouvaient rompus et séparés par les enfoncements que formaient ces éminences. Flamininus, qui s'en aperçut, laissa son aile gauche qui était déjà vaincue; et passant avec rapidité à son aile doite, il tombe vivement sur les Macédoniens, que l'inégalité et les coupures du terrain empêchaient de conserver leur forme de phalange, et de donner à leurs rangs cette profondeur qui faisait toute leur force. D'un autre côté, embarrassés par la pesanteur de leurs armes, ils agissaient difficilement, et avaient de la peine à combattre d'homme à homme; car cette phalange, tant qu'elle ne fait qu'un seul corps, qu'elle conserve ses rangs serrés et ses boucliers joints, ressemble à un animal d'une force indomptable. Mais vient-elle à se rompre, chaque combattant perd sa force individuelle, soit par le poids de son armure, soit parce qu'il tirait des différentes parties de ce tout, qui se soutenaient mutuellement, plus de vigueur que de lui-même. XI. L'aile gauche des ennemis étant ainsi mise en fuite, une partie des Romains s'attache à sa poursuite; les autres courant sur l'aile droite qui combattait encore la chargent en flanc, et en font un grand carnage. Bientôt cette aile, déjà victorieuse, est enfoncée, et prend la fuite en jetant ses armes. Il n'y eut pas moins de huit mille Macédoniens tués à cette bataille, et environ cinq mille prisonniers. Les Étoliens furent accusés d'avoir laisse échapper Philippe, parce qu'ils s'arrêtèrent à piller son camp, pendant que les Romains étaient à sa poursuite : en sorte qu'à leur retour ceux-ci ne trouvèrent plus rien;

[9] ce qui donna lieu, de leur part, à des reproches qui dégénérèrent en une querelle ouverte. Mais les Étoliens offensèrent bien davantage Flamininus, en s'attribuant l'honneur de cette victoire, et se hâtant de répandre, dans toute la Grèce, qu'elle était principalement leur ouvrage. Aussi, dans les vers et dans les chansons publiques composés à ee sujet, les Étoliens étaient toujours nominés les premiers; en particulier dans la chanson suivante faite en forme d'épitaphe, et qui eut plus de vogue qu'aucune autre :  « Passant, tu vois ici, privés de funérailles, Victimes des fureurs du démon des batailles, Trente mille habitants des champs thessaliens, Qu'ont moissonnés le fer des durs Étoliens, Et le bras des vainqueurs de la fière Émathie, Que Titus amena des bords de l'Italie. Philippe, ce héros jadis si confiant, A l'aspect des Romains a fui rapidement, Comme un agile cerf qui du sein des campagnes Va chercher sa retraite au sommet des montagnes  » . Cette épigramme est d'Alcée, qui, pour insulter à Philippe, exagéra beaucoup le nombre des morts; et comme elle était chantée partout, elle mortifia Flamininus encore plus que Philippe, qui, loin de s'en fâcher, fit, pour se venger d'Alcée, le couplet suivant sur la même mesure :  « Passant, ce tronc privé d'écorce et de feuillage, Qui frappe tes regards d'un sinistre présage, Est un gibet exprès dressé sur ce coteau; Et le poète Alcée aura là son tombeau. XII. Flamininus, qui était jaloux de l'estime des Grecs, fut très sensible à cet affront; et depuis il fit seul toutes les affaires, sans tenir compte des Étoliens. Ils en furent très piqués; et peu de temps après , Flamininus ayant reçu une ambassade de Philippe pour des propositions de paix, qu'il parut écouter, ils parcoururent toutes les villes, et se plaignirent hautement qu'on vendait la paix à Philippe, tandis qu'on pouvait déraciner entièrement cette guerre, et anéantir une puissance qui, la première, avait mis la Grèce sous le joug. Ces plaintes jetaient le trouble parmi les alliés; mais Philippe étant venu traiter lui-même de la paix, fit cesser tous les soupçons qu'on pouvait avoir, en se remettant à la discrétion de Flamininus et des Romains. Ainsi ce général termina la guerre en laissant à Philippe le royaume de Macédoine, en l'obligeant de renoncer à toute prétention sur la Grèce, et de payer la somme de mille talents; il lui ôta tous ses vaisseaux, à l'exception de dix, et prit pour otage Démétrius, l'un de ses fils, qu'il envoya à Rome. En faisant cette paix , il se prêta sagement aux circonstances, et sut prévoir l'avenir; car Annibal, cet implacable ennemi des Romains, banni de son pays, et réfugié auprès d'Antiochus, le pressait d'aller au-devant de la fortune, en suivant le cours de ses brillantes prospérités. Ce prince, à qui ses exploits avaient mérité le surnom de grand, y était assez porté de lui-même. Il aspirait déjà à la monarchie universelle, et ne cherchait qu'une occasion d'attaquer les Romains. Si Flamininus, par une sage prévoyance de l'avenir, n'eût pas incliné à la paix ; que la guerre d'Antiochus eût concouru avec celle qu'on avait déjà dans la Grèce contre Philippe; que les deux plus grands et plus puissants princes qu'il y eût alors, eussent uni leurs intérêts et leurs forces, Rome aurait eu à soutenir des combats aussi difficiles et aussi périlleux que dans ses guerres contre Annibal. Flamininus, en plaçant à propos la paix entre ces deux guerres, en terminant l'une avant que l'autre eût commencé, ruina d'un seul coup la dernière espérance de Philippe et la première d'Antiochus.

[10] XIII. Cependant les dix députés que le sénat avait envoyés à Flamininus lui conseillaient de déclarer libres tous les Grecs, et d'excepter seulement les villes de Corinthe, de Chalcis et de Démétriade, où il mettrait de bonnes garnisons, pour s'assurer d'elles contre Antiochus. Alors les Étoliens, toujours habiles dans l'art de calomnier, employèrent tout ce qu'ils avaient de talent pour porter les villes à la sédition. Ils pressaient Flamininus de délier les fers de la Grèce : c'était le nom que Philippe avait coutume de donner aux trois villes que nous venons de nommer. Ils demandaient aux Grecs si, pour avoir une chaîne, mieux polie à la vérité, mais bien plus pesante, ils se trouvaient plus heureux; s'ils admiraient Flamininus, et le regardaient comme leur bienfaiteur, parce qu'il leur avait mis au cou les fers qu'ils avaient aux pieds. Flamininus, piqué de ces imputations, et les supportant avec impatience, pressa si fort le conseil, qu'il obtint enfin qu'on retirât les garnisons de ces villes, afin que les Grecs reçussent de lui la grâce tout entière. Peu de temps après on célébra les jeux isthmiques, où il se rendit une foule immense de peuple, pour voir les combats gymniques qu'on devait y donner; car la Grèce, qui, depuis quelque temps, délivrée de ses guerres, espérait bientôt sa liberté, célébrait déjà par des fêtes une paix dont elle était assurée. XIV. Tout à coup, au milieu de l'assemblée, le son de la trompette ayant ordonné un silence général , le héraut s'avance au milieu de l'arène, et proclame à haute voix :  « Que le sénat de Rome, et Titus Quintius, général des Romains, revêtu du pouvoir consulaire, après avoir vaincu le roi Philippe et les Macédoniens, déclarent libres de toutes garnisons et de tout impôt les Corinthiens, les Locriens, les Phocéens, les Eubéens, les Achéens, les Phthiotes, les Magnésiens, les Thessaliens, les Perrhèbes, et leur laissent le pouvoir de vivre selon leurs lois  » . D'abord tous les spectateurs n'entendirent pas, au moins distinctement, cette proclamation. Le stade était plein de confusion et de trouble; les uns témoignaient leur admiration, les autres s'informaient de ce qu'on avait dit, et tous demandaient que le héraut répétât sa publication. Il se fit donc encore un silence universel; et le héraut ayant renforcé sa voix, renouvela sa proclamation, qui fut entendue de toute l'assemblée. Les Grecs, dans les transports de leur joie, poussèrent des cris si perçants, qu'ils retentirent jusqu'à la mer. Tout le théâtre se leva, et ne pensa plus aux jeux; les assistants allèrent en foule saluer, embrasser Flamininus; on l'appelait le défenseur, le sauveur de la Grèce. On vit alors s'effectuer ce qu'on a souvent dit, par exagération, de la grandeur et de la force des cris d'une foule nombreuse. Des corbeaux qui, dans ce moment, volaient par hasard au-dessus de l'assemblée , tombèrent dans le stade. La rupture qui se fait dans le tissu de l'air est la cause de ces chutes. Lorsqu'il est en même temps frappé par plusieurs voix très fortes, il se divise, et les oiseaux qui volent, n'y trouvant pas un appui suffisant, tombent comme s'ils étaient dans le vide. A moins qu'on ne dise que, frappés avec force par ces voix réunies, comme par un trait, ils tombent et meurent à l'instant. Peut-être aussi est-ce l'effet des tourbillons qui s'élèvent dans l'air, comme on voit quelquefois les vagues de la mer, agitées violemment par la tempête, tourner avec rapidité.

[11] XV. Si, à la fin de l'assemblée, Flamininus, prévoyant le concours immense de peuple qui allait l'environner, ne se fût promptement dérobé à leur empressement, il eût couru risque d'être étouffé : tant était grande la foule qui se répandait autour de lui! Quand ils furent las d'avoir crié jusqu'à la nuit devant sa tente, ils se retirèrent, et tous ceux de leurs amis et de leurs concitoyens qu'ils rencontraient, ils les embrassaient, ils les serraient étroitement, les menaient souper avec eux et faire bonne chère. Là, redoublant de joie, ils ne parlaient que de la Grèce; ils se rappelaient les grands combats qu'elle avait soutenus pour la liberté. « Après tant de guerres dont elle a été le théâtre, disaient-ils, elle n'a jamais reçu de salaire plus doux et plus solide de ses travaux, que celui qu'elle doit à ces étrangers qui sont venus combattre pour elle. Sans qu'il lui en ait à peine coûté une goutte de sang, ou qu'elle ait eu à porter le deuil d'un seul homme, elle a obtenu le prix le plus glorieux, le plus digne d'être disputé par les hommes. Si la valeur et la prudence sont rares parmi les hommes, une vertu plus rare encore, c'est la justice. Les Agésilas, les Lysandre, les Nicias, les Alcibiade, savaient sans doute conduire habilement des guerres et remporter des victoires sur terre et sur mer; mais ils n'ont jamais su faire servir leurs succès à une honnête et généreuse bienfaisance. En effet, si l'on excepte les batailles de Marathon, de Salamine, de Platée et des Thermopyles, les exploits de Cimon sur l'Eurymédon et auprès de Chypre, tous les autres combats que la Grèce a livrés se sont donnés contre elle-même, et l'ont fait tomber dans la servitude ; tous les trophées qu'elle a érigés ont été des monuments de ses malheurs et de sa honte; la méchanceté et la jalouse rivalité de ses généraux l'a presque ruinée. Et des étrangers qui n'ont plus, avec la Grèce, que de faibles étincelles d'une ancienne parenté presque effacée; de qui la Grèce eût dû s'étonner de recevoir seulement quelques conseils salutaires; des étrangers sont venus supporter les plus grands travaux, s'exposer aux plus grands périls, pour arracher la Grèce à des maîtres durs, à des tyrans cruels, et lui rendre sa liberté! »

[12] XVI. Telles étaient les réflexions des Grecs sur leur situation présente : les effets suivirent cette proclamation; car Flamininus envoya, dans le même temps, Lentulus en Asie pour affranchir les Bargyliens; Titilius en Thrace, pour faire sortir des villes et des îles de cette contrée les garnisons de Philippe; Publius Villius s'embarqua pour aller traiter avec Antiochus de la liberté des Grecs qui étaient sous sa dépendance. Flamininus lui-même passa à Chalcis, d'où il fit voile pour la Magnésie; et ôtant les garnisons de toutes les villes, il rendit à ces peuples leur gouvernement et leurs lois. De retour à Argos, il fut nommé pour présider les jeux néméens, qu'il fit célébrer avec la plus grande solennité, et où la liberté des Grecs fut de nouveau proclamée par un héraut, comme elle l'avait été aux jeux isthmiques. De là il parcourut les villes, leur prescrivit des règlements sages, réforma la justice, apaisa les séditions, rétablit entre les habitants la concorde et l'harmonie, et rappela les bannis : aussi satisfait de réconcilier les Grecs entre eux par la persuasion, que d'avoir vaincu les Macédoniens par la force des armes. Une telle conduite fit regarder la liberté même comme le moindre de ses bienfaits. Le philosophe Xénocrate, traîné un jour en prison par les fermiers, qui voulaient lui faire payer l'impôt qu'il devait comme étranger, fut délivré de leurs mains par l'orateur Lycurgue, qui les fit même punir de l'affront qu'ils avaient fait à ce philosophe. Peu de jours après, il rencontra les fils de Lycurgue, et leur dit :  « Je paye avec usure à votre père le service qu'il m'a rendu; car il en est loué de tout le monde  » . Mais les bienfaits de Flamininus et des Romains, en excitant la reconnaissance de la Grèce, ne leur attirèrent pas seulement les louanges de tous les peuples; ils leur méritèrent encore une confiance générale, et augmentèrent considérablement leur puissance. Les Grecs, non contents de recevoir les généraux romains qu'on leur envoyait, les demandaient, les appelaient eux-mêmes, et remettaient entre leurs mains tous leurs intérêts. Ce n'étaient pas seulement les peuples et les villes, mais les rois eux-mêmes, qui, lorsqu'ils avaient reçu quelque tort des rois voisins, recouraient à la protection des Romains ; de sorte qu'en peu de temps, non à la vérité sans la faveur des dieux, toute la terre leur fut soumise. XVII. Flamininus se glorifiait bien plus de la liberté de la Grèce que de tous ses autres exploits; car ayant consacré dans le temple de Delphes des boucliers d'argent et son propre bouclier, il y fit graver cette inscription :  « Magnanimes Gémeaux, fils du dieu du tonnerre, Tyndarides, fameux par vos brillants exploits, Vous qui sûtes dompter des coursiers pour la guerre, Qui dans Sparte jadis avez donné des lois; Flamininus, issu de la race d'Énée, Honore par ses dons votre divinité. Assurez de ses jours l'heureuse destinée : C'est à lui que la Grèce a dû sa liberté  » . Il consacra aussi à Apollon une couronne d'or, avec cette inscription :  « Protecteur de Délos, divin fils de Latone, Dont un peuple nombreux encense les autels, Daigne accepter en don cette riche couronne Dont s'apprête à parer tes cheveux immortels L'illustre général des descendants d'Énée : Pour prix de sa valeur, de ses faits glorieux, Maintiens de ses exploits la course fortunée : Que l'éclat de son nom l'élève jusqu'aux cieux!  »  La ville de Corinthe a donc eu deux fois la gloire d'entendre proclamer dans ses murs la liberté de la Grèce : la première fois par Flamininus , et la seconde par Néron, qui, de nos jours, se trouvant dans cette ville lorsqu'on allait célébrer les jeux isthmiques, publia que les Grecs étaient libres, et leur rendit l'usage de leurs lois; avec cette différence que Flamininus fit cette proclamation par un héraut, comme on l'a déjà dit; et que Néron la publia lui-même à la fin d'un discours qu'il prononça sur son tribunal devant la Grèce assemblée. Mais celle-ci fut de beaucoup postérieure à la première.

[13] XVIII. Flamininus, après avoir commencé contre Nabis, l'oppresseur des Lacédémoniens, le plus scélérat et le plus cruel des tyrans, une guerre aussi honorable que juste, finit par tromper les espérances de la Grèce : au lieu de le faire prisonnier, comme il le pouvait, il fit la paix avec lui, et laissa Sparte sous le joug d'une indigne servitude; soit qu'il craignît que, la guerre venant à traîner en longueur, on n'envoyât de Rome un nouveau général qui lui enlèverait la gloire de l'avoir terminée; soit que son ambition l'eût rendu jaloux des honneurs qu'obtenait Philopémen, qui, s'étant montré dans toutes les autres occasions un des plus grands généraux qu'eussent eu les Grecs, avait surtout donné dans cette guerre des preuves étonnantes de courage et de capacité. Comme elles lui méritaient de la part des Grecs, dans leurs théâtres, les mêmes respects et les mêmes honneurs qu'à Flamininus, ce général en était singulièrement blessé; il ne croyait pas qu'un homme d'Arcadie , qui n'avait commandé que dans de petites guerres sur les frontières, dût être autant honoré qu'un consul romain qui était venu combattre pour la liberté de la Grèce. Au reste, Flamininus, disait, pour se justifier, que s'il avait terminé la guerre contre Nabis, c'est qu'il avait vu que la perte du tyran entraînerait les plus grands maux pour tous les Spartiates. XIX. De tous les honneurs que les Achéens lui décernèrent, aucun ne parut égaler ses bienfaits, que le présent qu'ils lui firent, et qu'il préféra à tout ce qu'on avait fait pour lui. La plupart des Romains faits prisonniers dans la guerre contre Annibal avaient été vendus et dispersés dans différentes contrées où ils vivaient dans l'esclavage. Il y en avait dans la Grèce environ douze cents, que leur malheur avait toujours rendus dignes de pitié, mais qui étaient bien plus à plaindre dans une circonstance où ils se trouvaient au milieu de leurs fils, de leurs frères et de leurs amis, qu'ils voyaient libres et victorieux, tandis qu'ils avaient eux-mêmes à supporter la honte de leur défaite et le poids de l'esclavage. Flamininus, quoique touché de leur sort, ne voulut pas les enlever à leurs maitres; mais les Achéens payèrent leur rançon à cinq mines par tête; et les ayant tous réunis dans un même lieu, ils les lui remirent au moment où il allait s'embarquer. Il partit comblé de joie de ce présent. XX. Ils firent le plus bel ornement de son triomphe; ils s'étaient tous rasé la tête, et ayant pris des bonnets, comme font les esclaves qu'on affranchit, ils suivirent en cet état le char du triomphateur.

[14] Les dépouilles qui furent portées en pompe à ce triomphe frappaient les spectateurs par leur beauté : c'étaient des casques grecs, des boucliers macédoniens, et de ces longues piques qu'ils nomment sarisses. On y voyait aussi une grande quantité d'or et d'argent; car Itanus assure qu'on y porta trois mille sept cent treize livres d'or Le texte ajoute, voici quel fut ce présent. Environ quatre cent cinquante livres de notre monnaie. en lingots, quarante-trois mille deux cent soixante-dix livres d'argent, quatorze mille cinq cent quatorze pièces d'or monnayé, qu'on appelle des philippes, sans compter les mille talents que Philippe devait payer. Mais dans la suite les Romains, à la sollicitation de Flamininus, firent remise de cette dette à ce prince; ils le déclarèrent leur allié, et lui rendirent son fils, qu'ils avaient en otage.

[15] XXI. Quelque temps après, Antiochus étant passé en Grèce avec une grande flotte et une armée nombreuse, sollicitait les villes à la défection, et excitait parmi elles des mouvements séditieux. Il était secondé par les Étoliens, qui, depuis longtemps ennemis des Romains, cherchaient une occasion de leur déclarer la guerre. Ils en donnaient pour cause le dessein de mettre en liberté les Grecs, qui n'en avaient nul besoin, puisqu'ils étaient libres; mais, faute d'un prétexte plus honnête, ils suggéraient à Antiochus de couvrir son injustice du plus spécieux de tous les motifs. Les Romains, qui craignaient les suites de ces premiers mouvements et l'opinion qu'on avait des forces d'Antiochus, chargèrent de cette guerre le consul Manius Acilius, et lui donnèrent pour lieutenant Flamininus, à cause de son crédit auprès des Grecs. En effet, il eut à peine paru, qu'il affermit dans le parti des Romains ceux qui leur étaient restés fidèles; et ceux que la contagion commençait à gagner, il leur apporta à propos, comme un remède salutaire, le souvenir de l'amitié qu'ils avaient pour lui, et les empêcha de consommer leur défection. Il ne lui en échappa qu'un petit nombre, que les Étoliens avaient déjà entièrement gagnés et corrompus. Tout irrité qu'il était contre eux, il les protégea après la bataille; car Antiochus, ayant été défait aux Thermopyles, prit sur-le-champ la fuite, et s'embarqua pour l'Asie. Alors le consul Manius, entrant dans le pays des Étoliens, assiégea lui-même les uns, et abandonna les autres au roi Philippe. D'un côté, les Dolopes, les Magnésiens, les Athamanes et les Apérantes étaient fort maltraités par le roi de Macédoine; et de l'autre, Manius, après avoir saccagé la ville d'Héraclide, assiégeait Naupacte, occupée par les Étoliens. XXII. Flamininus, touché de compassion pour les Grecs, vint du Péloponèse par mer, pour parler au consul. D'abord il le blâma de ce qu'après la victoire il abandonnait à Philippe le prix de cette guerre, et de ce qu'aveuglé par son ressentiment, il se consumait devant une seule place, tandis que le roi de Macédoine subjuguait des nations et des royaumes. Dès que les assiégés eurent aperçu Flamininus du haut de leurs murailles, ils l'appelèrent, en lui tendant les mains, et le conjurèrent de leur être favorable : il ne leur répondit rien, et, se retournant les yeux baignés de larmes, il se retira. Mais ensuite il parla à Manius, et ayant calmé son ressentiment, il fit accorder aux Étoliens une trêve, pendant laquelle ils enverraient des ambassadeurs à Rome, pour tâcher d'obtenir des conditions plus douces.

[16] Il lui en coûta bien davantage, et il eut plus de combats à livrer, quand il voulut parler en faveur des Chalcidiens, qui s'étaient attiré la colère du consul à cause du mariage qu'Antiochus avait fait dans leur ville depuis que la guerre était commencée : mariage aussi peu convenable à son âge qu'à la circonstance. Malgré sa vieillesse, il était devenu amoureux d'une jeune personne, fille de Cléoptolème, la plus belle de tout le pays, et il l'avait épousée. Cette alliance fit embrasser avec chaleur aux Chalcidiens les intérêts du roi; et ils lui donnèrent leur ville, pour en faire sa place d'armes pendant cette guerre. Antiochus donc, après la perte de la bataille, s'enfuit promptement à Chalcis; et prenant sa femme, ses richesses et ses amis, il s'embarqua pour l'Asie. Manius, irrité, marcha, sans perdre un instant, contre Chalcis. Flamininus le suivit, et travailla si bien à l'adoucir et à excuser les Chalcidiens, qu'il vint à bout de l'apaiser, à force de le prier, lui et ceux de ses officiers qui avaient le plus d'autorité dans le conseil. XXIII. Les Chalcidiens, sauvés par sa protection, lui consacrèrent les plus grands et les plus beaux de leurs édifices publics dont on voit encore les inscriptions. On lit sur le gymnase : « Le peuple a dédié ce gymnase à Titus et à Hercule. » D'un autre côté, sur le temple Delphinium : « Le peuple a consacré ce temple à Titus et à Apollon. » Encore aujourd'hui, le peuple de Chalcis élit un prêtre de Flamininus; et dans les sacrifices institués à son honneur, après les libations, on chante un cantique à sa louange. Il serait trop long de l'insérer ici tout entier; j'en rapporterai seulement la fin:  « Chantons des Romains triomphants La foi toujours inaltérable. Promettons-leur, par nos serments, L'attachement le plus durable. Muses, filles du ciel, aux accords de la lyre Accordez vos célestes voix : Célébrez Jupiter, dont le puissant empire A l'univers dicte des lois. Chantez Rome et Titus; des rois de l'Ausonie Chantez les vertus et l'honneur. O brillant Apollon, O dieu de l'harmonie ! O Titus, notre dieu sauveur  » !

[17] Tous les autres peuples de la Grèce lui rendirent aussi de grands honneurs : honneurs vrais et sincères, dictés par cette affection vive qu'inspirait la douceur de ses moeurs. Quoiqu'il eût eu des démêlés avec quelques personnes, soit pour les affaires publiques, soit pour des rivalités d'honneur, comme avec Philopémen, et ensuite avec Diophanes, général des Achéens, il n'était pas vindicatif, et sa colère ne passait jamais jusqu'aux effets; il l'exhalait dans ces discours pleins de franchise, que permet la discussion des affaires politiques. Il ne montrait pas même d'amertume dans la dispute; seulement, la plupart de ceux qui traitaient avec lui le trouvaient trop prompt et trop léger. XXIV. C'était d'ailleurs l'homme le plus doux dans le commerce de la vie ; sa conversation était pleine de sel et d'agrément. Un jour que les Achéens voulaient se rendre maîtres de Zacynthe, il leur dit, pour les en détourner, que s'ils mettaient la tête hors du Péloponnèse, ils courraient le même danger que les tortues qui mettent la tête hors de leur écaille. La première fois qu'il s'aboucha avec Philippe pour traiter de la paix : « Vous avez mené bien du monde avec vous, lui dit ce prince : et moi je suis venu seul. — C'est vous-même, lui répondit Flamininus, qui vous êtes réduit à cette solitude, en faisant périr vos amis et vos parents. » Dinocrate le Messénien, s'étant enivré à Rome dans un repas, dansa déguisé en femme. Le lendemain, il pria Flamininus de l'appuyer dans le dessein qu'il avait de retirer Messène de la ligue des Achéens.  « J'y penserai, lui dit Flamininus; mais je m'étonne qu'étant occupé de si grandes affaires, vous puissiez danser et chanter dans un festin  » . Les ambassadeurs d'Antiochus faisaient, devant les Achéens, l'énumération des troupes nombreuses de leur roi, et les comptaient par leurs différents noms. Flamininus prenant la parole : « Soupant un jour, dit-il, chez un de mes hôtes, je lui fis des reproches de la quantité de viandes qu'il avait fait servir; et je lui demandai avec surprise comment il avait pu se procurer tant de sortes de mets. — Toutes ces viandes me répondit mon hôte, ne sont que du porc, et ne diffèrent que par l'apprêt et l'assaisonnement. Achéens, que cette grande armée d'Antiochus ne vous étonne pas non plus : ces lanciers , ces piquiers, ces fantassins dont on parle tant, ne sont tous que des Syriens, qui diffèrent seulement par leur armure. »

[18] XXV. Après les belles actions qu'il avait faites en Grèce et dans la guerre d'Antiochus, il fut nominé à la censure. C'est, chez les Romains, une des plus grandes charges; elle est en quelque sorte le comble des honneurs où l'on puisse monter dans cette république. Il eut pour collègue le fils de ce Marcellus qui avait été cinq fois consul. Les deux censeurs chassèrent du sénat quatre sénateurs qui n'appartenaient pas à des familles considérables, et ils reçurent au nombre des citoyens tous ceux qui voulurent se faire inscrire, pourvu qu'ils fussent nés de parents libres. Ils y furent forcés par le tribun du peuple Térentius Culéo, qui voulant mortifier la noblesse, persuada au peuple d'en faire la loi. Les deux personnages les plus grands et les plus illustres qu'il y eût alors à Rome, Scipion l'Africain et Marcus Caton, étaient en inimitié ouverte l'un contre l'autre. Flamininus nomma Scipion prince du sénat, comme étant l'homme le plus vertueux et le plus distingué de la république; il se brouilla ensuite ouvertement avec Caton à l'occasion suivante. XXVI. Flamininus avait un frère nommé Lucius Quintius Flamininus, qui, ne ressemblant en rien à son frère, était surtout plongé dans les plus infâmes débauches, et foulait aux pieds toute pudeur; il avait avec lui un jeune homme qu'il aimait éperdument, et qu'il menait toujours à sa suite, lorsqu'il allait faire la guerre ou commander dans une province. Un jour, dans un festin, ce jeune homme, voulant flatter Lucius : « Je vous suis si attaché, lui dit-il, que, pour vous suivre, j'ai laissé un combat de gladiateurs, quoique je n'aie vu jamais tuer un homme; mais j'ai sacrifié ma propre satisfaction au désir de vous plaire. — Console-toi, lui dit Lucius ravi de joie; je satisferai ton envie. » Aussitôt il ordonne qu'on amène de la prison un criminel condamné à mort, et ayant mandé l'exécuteur, il lui fait trancher la tête. Valérius Antias dit que ce fut pour une jeune fille, et non pour un jeune homme, qu'il eut cette complaisance barbare. Tite-Live rapporte que Caton, dans le discours qu'il fit à ce sujet, dit qu'un transfuge gaulois s'étant présenté dans ce moment à la porte de Lucius avec sa femme et ses enfants , il le fit entrer dans la salle du festin; et pour faire plaisir à ce jeune homme, il le tua de sa main. Mais il est vraisemblable que Caton n'a fait ce récit que pour donner plus de poids à son accusation. Car la plupart des écrivains assurent que c'était, non un transfuge, mais un prisonnier, de ceux qui étaient condamnés à mort; et Cicéron, en particulier, le dit dans son Traité de la Vieillesse, où il fait raconter cette histoire par Caton lui-même.

[19] XXVII. Caton ayant été nommé censeur, fit l'épuration du sénat, d'où il chassa Lucius, quoiqu'il fût personnage consulaire, et que cette flétrissure parût rejaillir sur son frère. S'étant donc présentés tous deux devant le peuple dans l'état le plus humble, et fondant en larmes, ils firent une demande qui parut juste : c'était que Caton fût obligé de dire les motifs qu'il avait eus de flétrir à ce point une maison si illustre. Caton se rend sans différer sur la place; et, s'étant assis sur le tribunal avec son collègue , il demande à Titus Flamininus s'il n'a aucune connaissance du festin dont nous venons de parler. Flamininus ayant répondu qu'il l'ignorait absolument, Caton raconte le fait, et défère le serment à Lucius dans le cas où il s'inscrirait en faux contre ce récit. Lucius ayant gardé le silence, le peuple jugea qu'il avait mérité cette note d'infamie, et reconduisit honorablement Caton du tribunal jusqu'à sa maison. Flamininus, vivement touché du malheur de son frère, se ligua avec les ennemis de Caton , et obtint du sénat que les baux de location, et les marchés qu'il avait faits au nom de la république, seraient cassés; il lui suscita personnellement plusieurs procès graves; mais je doute qu'il ait agi en habile et sage politique, de vouer ainsi une haine irréconciliable à un excellent citoyen, à un magistrat qui remplissait son devoir; et cela pour un homme, à la vérité, son plus proche parent, mais qui s'était montré indigne de l'être, et qui avait bien mérité l'ignominie qu'il éprouvait. Cependant, peu de temps après, le peuple étant assemblé dans le théâtre pour assister à des jeux où le sénat occupait, suivant l'usage, les rangs les plus honorables, on vit Lucius assis aux derniers rangs, place convenable à son état d'humiliation. Le peuple en fut touché; et ne pouvant supporter cette vue, il lui cria d'avancer, et ne cessa ses cris que lorsque Lucius eut pris place parmi les consulaires , qui le reçurent au milieu d'eux.

[20] XXVIII. Tant que l'ambition naturelle de Flamininus eut un sujet honnête de s'exercer dans les guerres que nous venons de raconter, elle fut généralement approuvée; on lui sut même gré d'avoir, après son consulat, servi comme tribun des soldats, sans en être sollicité. Mais quand son âge l'eut mis hors d'état de commander et d'exercer des emplois, on trouva mauvais que, dans un reste de vie qui n'était plus propre aux affaires, il conservât encore un désir de réputation, et une passion pour la gloire, qui convenaient tout au plus à un jeune homme. Cette ambition déplacée, en l'excitant à poursuivre Annibal avec acharnement, le rendit généralement odieux. Annibal, sorti secrètement de Carthage, s'était retiré d'abord auprès d'Antiochus; mais lorsque ce prince, battu en Phrygie, se trouva trop heureux d'accepter la paix, Annibal fut encore obligé de s'enfuir ; et, après avoir longtemps erré, il se fixa enfin en Bithynie auprès du roi Prusias. Aucun Romain n'ignorait sa retraite; mais on fermait les yeux sur lui, parce qu'on méprisait un faible vieillard, abattu par la fortune. Flamininus, que le sénat avait envoyé auprès de Prusias pour d'autres affaires, ayant trouvé Annibal à sa cour, fut indigné de le voir encore en vie ; et malgré les prières, malgré les supplications vives que lui fit Prusias en faveur d'un vieillard, son suppliant et son hôte, il fut inexorable. Il y avait sur la mort d'Annibal un ancien oracle qui disait :  « Annibal, en payant tribut à la nature, Dans la terre Lybisse aura sa sépulture  » . Annibal, qui entendait cet oracle de l'Afrique, était persuadé qu'il finirait ses jours à Carthage, et qu'il y serait enterré. Mais il y a dans la Bithynie, assez près de la mer, un pays sablonneux , et un petit bourg appelé Lybissa, où Annibal faisait sa demeure : comme il se défiait de la faiblesse de Prusias, et qu'il craignait toujours les Romains, il avait ménagé sept conduits souterrains, qui de sa maison allaient tous aboutir de différents côtés, fort loin du bourg, et qu'on ne pouvait apercevoir du dehors. XXIX. Dès qu'il sut l'ordre que Flamininus avait donné à Prusias, il voulut s'enfuir par ces souterrains; mais ayant donné dans les gardes que le roi y avait placés, il résolut de s'ôter la vie. On dit qu'ayant entortillé son manteau autour de son cou, il ordonna à un de ses esclaves d'appuyer le genou contre son dos, et de tordre avec force le manteau en le tirant à lui jusqu'à ce qu'il fût étranglé. D'autres rapportent qu'à l'exemple de Thémistocle et de Midas, il but du sang de taureau. Mais Tite-Live raconte qu'il avait sur lui du poison dont il fit un breuvage; et qu'il dit, en prenant la coupe :  « Délivrons les Romains de leur extrême frayeur, puisqu'ils trouvent trop long et trop dangereux d'attendre la mort d'un vieillard qui leur est odieux. Flamininus ne remportera pas ici une victoire honorable, ni digne de ces anciens Romains qui firent avertir Pyrrhus, leur ennemi et leur vainqueur, du dessein qu'on avait de l'empoisonner. »

[21] Telle fut, dit-on, la fin d'Annibal. La nouvelle en étant venue à Rome, la plupart des sénateurs blâmèrent hautement Flamininus; ils regardèrent comme un excès de cruauté d'avoir fait mourir Annibal, tandis que le peuple romain le laissait vivre, comme un oiseau que la vieillesse a dépouillé de son plumage, à qui l'on conserve la vie sans danger; et de l'avoir fait mourir sans que personne l'y eût engagé, par la vaine gloire d'être appelé l'auteur de la mort d'Annibal. XXX. On citait à cette occasion la douceur et la magnanimité de Scipion l'Africain; et l'on admirait davantage ce grand homme qui, après avoir défait en Afrique Annibal, jusqu'alors invincible et encore redoutable aux Romains, ne le chassa point de son pays, et ne demanda pas qu'il lui fût livré. Au contraire, avant le combat, il avait eu avec lui une conférence dans laquelle il le traita honorablement; et après la bataille, en réglant les conditions de la paix, il ne proposa rien qui lui fût défavorable, et n'insulta point à son malheur. Ils eurent depuis une seconde entrevue à Éphèse, où , en se promenant ensemble, Annibal prit la place la plus honorable : Scipion le souffrit, et, sans donner aucun signe de mécontentement, il continua sa promenade. La conversation étant tombée sur les généraux, et Annibal ayant dit qu'Alexandre était le premier de tous, Pyrrhus le second, et lui le troisième; Scipion lui dit en souriant : « Que diriez-vous donc si je ne vous avais pas vaincu? — Alors, Scipion, repartit Annibal, je ne me serais pas nommé le troisième, mais le premier. » Le souvenir de ces divers traits, si admirables dans Scipion, faisait encore plus blâmer Flamininus d'avoir porté les mains sur une espèce de cadavre qui n'appartenait pas aux Romains. D'autres pourtant le louaient, en disant que tant qu'Annibal vivait, c'était un feu couvert qui ne demandait qu'à être soufflé, que ce n'était ni son corps ni son bras qui, dans la force de l'âge, avaient fait trembler les Romains, mais sa capacité et son expérience, excitées encore par l'animosité et la haine qu'il avait contre eux; sentiments dont la vieillesse ne diminue pas l'activité, parce que le caractère se montre toujours dans les moeurs, que la fortune ne demeure pas constamment la même, et que, dans ses continuelles vicissitudes, elle appelle par de nouvelles espérances, à de nouvelles entreprises, ceux que la haine porte à faire la guerre à leurs ennemis. XXXI. Au reste, les événements ultérieurs servirent encore davantage à la justification de Flamininus. D'un côté on vit un Aristonicus, fils d'un joueur de lyre, livrer, pour les intérêts d'Eumène, l'Asie en proie aux séditions et aux guerres. D'un autre côté, Mithridate, après les défaites que lui avaient fait essuyer Sylla et Fimbria, après la perte de tant de généraux et de tant d'armées, s'était relevé de tous ses désastres, et déployait encore, contre Lucullus, les plus grandes feues par terre et par mer. Annibal n'était pas plus abattu que ne le fut depuis Marius; il avait pour ami un roi puissant qui fournissait abondamment à son entretien; il avait des rapports fréquents avec la flotte de ce prince, avec ses troupes de pied et de cheval. Les Romains n'avaient que du mépris pour Marius errant et mendiant dans l'Afrique; ils insultaient même à sa misère; et bientôt après, égorgés, battus de verges dans Rome même, ils se prosternaient devant lui : tant dans cette vie le présent n'est jamais ni grand ni petit par rapport à l'avenir! tant les vicissitudes de l'homme n'ont d'autre terme que sa fin même! Aussi quelques auteurs assurent-ils que Flamininus n'agit pas en cela de sa seule autorité, qu'il fut envoyé vers Prusias avec Lucius Scipion, et que cette ambassade n'avait d'autre objet que de demander la mort d'Annibal. Comme l'histoire ne nous a offert depuis cette époque aucune action mémorable de Flamininus, ni dans la guerre ni dans la paix, et que sa mort fut douce et tranquille, il ne nous reste plus qu'à le comparer avec Philopémen.