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PLUTARQUE

 

OEUVRES MORALES

 

De l'amitié fraternelle.

TRADUCTION française :

Victor BÉTOLAUD, Oeuvres complètes de Plutarque - Oeuvres morales, t. II , Paris, Hachette, 1870.

 


[
1] Les Spartiates appellent « Docanes » les images emblématiques anciennement dressées en l'honneur des Dioscures. Ce ne sont autre chose que deux pièces de bois parallèles jointes par deux traverses; et l'union indivisible de ces pièces semble représenter parfaitement l'amitié qui unissait les deux frères. Ainsi je veux moi-même, mon cher Nigrinus et mon cher Quintus, vous offrir cet écrit composé sur l'amitié fraternelle. C'est un commun présent dont vous êtes dignes. Les conseils qu'il renferme, vous les pratiquez déjà; et vous semblez plutôt faits pour servir de modèle à cet égard, que pour recevoir des leçons. Vous serez heureux, pourtant, de voir le bel exemple que vous donnez, accueilli, comme sur un théâtre, par des spectateurs vertueux et amis du beau. Cette satisfaction ne pourra que vous affermir dans la résolution de persévérer. Aristarque, père de Théodecte, se raillant de la foule des sophistes, disait, qu'autrefois on avait eu bien de la peine à trouver sept sages tandis qu'aujourd'hui il serait fort difficile de trouver sept ignorants. Pour moi, je vois l'amitié fraternelle aussi rare parmi nous, qu'était rare anciennement la haine entre deux frères. Quand des exemples de cette haine se produisaient on les transportait de la vie réelle dans les tragédies et sur le théâtre, en raison même de ce qu'on les trouvait étranges et fabuleux. Mais de nos jours, toutes les fois que l'on rencontre deux bons frères, on n'est pas moins étonné que si l'on voyait ces fils de Molioné, qui paraissaient avoir leurs corps adhérents l'un à l'autre. Voit-on deux frères user en commun des biens, des amis, des esclaves à eux laissés par leurs parents; cet accord semble un prodige non moins incroyable que si pour son service une seule âme disposait des mains, des yeux et des pieds d'un double corps.

[2] Cependant nous avons un exemple d'union fraternelle que la nature n'a pas placé bien loin de nous. Dans notre corps même, la plupart des organes indispensables qu'elle y a si industrieusement disposés sont doubles, sont frères et frères jumeaux : à savoir les deux mains, les deux pieds, les deux yeux, les deux narines. La nature ne nous enseigne-t-elle pas par là que c'est pour faire concourir tous ces organes à la conservation et à l'action commune, et non pas pour qu'ils se battent et se querellent, qu'elle les a combinés ainsi? Les mains, pour ne parler que de ce détail, divisées naturellement en plusieurs doigts, qui sont inégaux, présentent l'outil le plus ingénieux et le plus adroit de tous : à tel point qu'Anaxagore l'Ancien plaçait dans la main la cause de l'intelligence et de la supériorité humaine. Mais il semble que pour être dans le vrai il faille dire tout le contraire. Ce n'est pas parce que l'homme a des mains, qu'il est l'être le plus intelligent; c'est parce que la nature l'a créé raisonnable et industrieux qu'elle l'a pourvu encore d'instruments si parfaits. Il est évident pour tous qu'en faisant sortir d'un même germe et d'un principe unique deux, trois et plusieurs frères, la nature les a créés non pas pour qu'ils fussent en désaccord et en lutte, mais pour que l'action individuelle de chacun d'eux leur fût à tous mutuellement d'un plus utile concours. Ces géants à trois corps, à cent mains, s'ils ont jamais existé, ne pouvaient, étant indissolublement unis par tous leurs membres, rien faire hors d'eux-mêmes, ni à part les uns des autres, tandis que cette facilité d'action est accordée à des frères. Des frères peuvent rester ensemble, voyager ensemble, s'occuper ensemble d'affaires publiques, d'agriculture, s'ils savent conserver le principe de bienveillance et de bon accord que la nature a mis dans leur coeur. Sinon, ils ne différeront en rien de pieds qui voudraient se supplanter, de doigts qui s'embarrasseraient ensemble et qui se briseraient en forçant la nature. Faisons une comparaison plus juste. Comme dans un corps les principes contraires, l'humide et le sec, le froid et le chaud, participant de la même nature, des mêmes causes d'entretien, se maintiennent, grâce à leur union et à leur bon accord, dans un équilibre et une harmonie qui constituent la bonne santé, (et sans la santé, dit-on,

« Ni la richesse extrême
Ni le trône, qui rend l'homme égal aux Dieux même »,

n'offrent ni agrément, ni utilité), comme, au contraire, quand ces principes sont en révolte et en lutte la destruction et la mort de l'individu en est la suite; de même, la bonne intelligence des frères assure à une maison la santé et les heureux succès. Grâce à son influence les amis, les familiers, unis par un merveilleux accord, ne font, ne disent, ne pensent les uns et les autres jamais rien de contraire.

« Mais le méchant triomphe où règne la discorde »,

comme finissent par triompher l'esclave qui se glisse par-dessous la porte, le concitoyen envieux. Car, comme les malades ne veulent pas de ce qui serait bon pour eux parce que la maladie suscite en eux des appétits aussi désordonnés que nuisibles, de même lorsqu'on s'accoutume à calomnier des parents et à les suspecter, cette habitude donne lieu à d'autres intimités mauvaises et funestes, qui s'insinuent du dehors dans le vide laissé par la désunion.

[3] Le devin d'Arcadie fut obligé de se faire fabriquer un pied en bois, au rapport d'Hérodote , parce qu'il avait perdu le sien. Mais un frère qui déclare la guerre à son frère, qui va chercher sur la place publique ou dans la palestre un étranger pour camarade, semble ne rien faire autre chose que retrancher un morceau de son propre corps pour prendre et s'ajuster un lambeau postiche. Le besoin même qui nous fait accueillir et rechercher des amis et une société nous enseigne à apprécier ceux qui sont de même sang que nous, à les ménager, à les conserver comme ne pouvant vivre hors de notre amitié, de notre commerce, comme ne devant pas rester isolés de nous, comme n'ayant pas été créés dans ce dessein. Aussi Ménandre a-t-il eu raison de dire :

« A la mollesse, au luxe, aux plaisirs de la table
Irons-nous, confiants, demander le bonheur?
Non, mon père ; et chacun verrait un lot meilleur
Dans l'ombre seulement d'un ami véritable ».

Car ce sont réellement des ombres que la plupart des amitiés. Ce sont des semblants, des imitations de cette amitié primitive que la nature a inspirée aux enfants pour les auteurs de leurs jours, aux frères pour leurs frères. Si un mortel ne révère pas, n'honore pas cette amitié-là, quelle foi peut-il inspirer aux étrangers sur son dévouement? Quel homme est-ce que celui qui dans un langage plein de tendresse ou en écrivant donnera le nom de frère à un camarade, et ne croira pas même devoir marcher dans la rue où passe son propre frère? Comme ce serait acte de folie que de parer la statue d'un frère , et de le frapper ou de le mutiler en personne; ainsi, affecter devant les autres du respect et de la déférence pour le nom de frère en général pendant que l'on détesterait son propre frère et qu'on le fuirait, ce serait ne pas jouir d'une tête saine, ce serait n'avoir jamais compris la dignité, l'importance d'un caractère aussi sacré.

[4] Je me rappelle, à ce propos, que j'acceptai à Rome le rôle de conciliateur entre deux frères, dont l'un passait pour s'occuper de philosophie. Or j'eus occasion de reconnaître que s'il ne méritait pas le nom et le titre de frère, il ne méritait pas davantage celui de philosophe. Je voulais qu'en cette dernière qualité il se conduisît à l'égard de son frère comme envers un frère et envers un homme peu éclairé.

« Cette considération que vous tirez de son peu de lumières est juste, me dit-il ; mais je n'attache aucun respect, aucune importance à ce que nous ayons pris naissance dans le même sein.

— Je vois bien, lui répondis-je, que vous ne trouvez rien d'intéressant ni de respectable dans cette communauté de naissance ».

Mais cependant tous les autres hommes, même quand ce n'est pas leur opinion personnelle, vont disant et répétant qu'après les Dieux nos parents sont les êtres à l'égard de qui la nature et avec elle la loi, chargée de faire observer la nature, nous imposent les premiers et les plus grands respects. Il n'est rien en quoi l'homme puisse être plus agréable aux Dieux, qu'en dédommageant avec une tendresse empressée ceux à qui il doit le jour et l'éducation, qu'en leur payant avec usure les bienfaits anciens et les bienfaits récents qu'il a reçus d'eux. Au contraire, on ne prouve jamais plus clairement que l'on est un athée, qu'en faisant profession de mépris et d'indifférence à l'égard de ses parents. C'est pour cela qu'il nous est simplement défendu de faire du mal à des étrangers; mais, en ce qui regarde notre mère et notre père, si nous manquons de nous montrer empressés à dire et à faire toujours ce qui peut les rendre heureux, nous passerons pour des impies et des sacriléges. Or par quel acte, par quel bienfait, par quelle démonstration convient-il mieux à notre piété filiale de réjouir les auteurs de nos jours, que par une bienveillance et une amitié solide envers ceux que nous avons pour frères?

[5] C'est ce dont il est facile de se convaincre par les arguments contraires. Si un esclave né au logis et pour qui le père ou la mère montrent des égards, est insulté par les fils de la maison, s'ils dédaignent les arbres et les enclos qu'aiment leurs parents, ces derniers en ressentent du déplaisir. Les personnes âgées dont le coeur est généreux et sensible n'aiment pas à voir que l'on traite mal un chien ou un cheval né chez eux. Il leur est pénible d'entendre un fils déprécier et tourner en ridicule les concerts, les spectacles, les athlètes qui faisaient jadis leur admiration. Pourraient-ils donc voir de sang-froid leurs enfants vivre en mauvaise intelligence, se détester, dire du mal les uns des autres, se contrarier dans tous leurs travaux, dans tous leurs actes, et ne songer qu'à se renverser mutuellement? Non, certes, dira-t-on, des parents ne pourraient se résigner à voir un tel spectacle. Ainsi donc les frères qui s'aiment et se chérissent, qui, séparés de corps par la nature , n'en veulent pour cela même que plus étroitement se rapprocher par les affections et par la conduite, les frères qui entretiennent ensemble un commerce continuel de discours, d'occupations, de jeux, ces frères-là par leur amour fraternel assurent la vieillesse la plus délicieuse à leurs parents. Il n'est point de père qui aime plus l'étude, les honneurs, les richesses, qu'il n'aime ses enfants. Mais aussi il n'en est pas qui soit plus heureux de les savoir remarquables par leur éloquence, par leur fortune, par leurs dignités, qu'il ne se réjouit de les voir bien unis entre eux. On rapporte qu'Apollonis de Cyzique, mère du roi Eumène et de trois autres princes, Attale, Philétère et Athénée, se félicitait toujours et rendait grâce aux Dieux, non pas à cause de ses trésors et de sa puissance, mais parce qu'elle voyait trois de ses fils servir de gardes à leur aîné, et celui-ci au milieu de ses frères armés de lances et d'épées vivre sans aucune crainte. Au contraire, Ochus ayant dressé des embûches à ses frères, leur père Artaxerce mourut de désespoir quand il en eut été informé. Les guerres fraternelles, comme a dit Euripide, sont des guerres cruelles, mais cruelles surtout pour les parents eux-mêmes. Car ceux qui détestent leur frère et ne peuvent le supporter, ceux-là ne sauraient manquer de maudire le père qui a donné le jour à ce frère, de maudire la mère qui le porta dans son sein.

[6] Pisistrate se remaria quand ses fils étaient déjà grands; et il disait que les sachant bons et vertueux, il voulait leur donner encore un plus grand nombre de frères qui leur ressemblassent. Les enfants amis du devoir et de la justice ne se contenteront pas de s'aimer davantage entre eux à cause de leurs parents : ils en aimeront mieux leurs parents à cause de leurs frères mêmes. Ils penseront, ils diront constamment :

«Nous avons de bien autres obligations encore à nos parents : mais nous leur devons surtout de la reconnaissance pour les frères qu'il nous ont donnés.»

Et ils resteront convaincus qu'ils n'ont pas reçu de leur famille un trésor plus précieux et plus agréable. Homère a donc bien fait de nous représenter Télémaque comme s'estimant malheureux de n'avoir pas de frère :

« Jupiter m'a donné seul fils à mes parents ».

Mais Hésiode a tort de demander qu'un père n'ait pour héritier qu'un fils unique; et pourtant Hésiode était un disciple des Muses, lesquelles ont été ainsi appelées parce que leur amour et leur tendresse de soeurs les rendait inséparables. Il y a donc des rapports si étroits entre la piété filiale et l'amour fraternel, que quiconque aime son frère prouve aussitôt par cela seul qu'il chérit son père et sa mère. Il ne saurait donner lui-même à ses enfants de préceptes et d'exemples d'amour fraternel qui vaillent ceux-là , comme les exemples paternels, quand ils sont contraires, autorisent par imitation à se détester. Qu'un père ait vieilli dans les procès, dans les querelles, dans les luttes avec ses frères, et qu'il prêche ensuite l'union à ses propres fils, ce sera le médecin qui

« Lui-même a la gangrène, et veut guérir les autres »

et ses actes infirmeront ses paroles. Si le Thébain Étéocle après avoir dit à son frère :

« Je voudrais m'élancer jusqu'au plus haut des cieux,
De la terre sonder l'abîme ténébreux,
Être Dieu tout-puissant, et dominer en maître »,

allait d'autre part recommander à ses enfants

« D'aimer l'égalité, dont les rapports faciles
Mettent en bon accord les peuples et les villes,
Et procurent un bien plus durable que tout »;

qui n'aurait du mépris pour Étéocle? Que dirait-on d'Atrée, si après l'horrible festin qu'il a servi à son frère il venait sentencieusement dire à ses propres fils :

« Rien ne doit mieux unir que les liens du sang :
C'est contre tous les maux le seul abri puissant? »

[7] C'est donc parce qu'elle serait un supplice pour la vieillesse des parents, parce qu'elle serait plus funeste encore pour les fils, qu'il faut se garantir de la haine contre ses frères. Cette haine est en outre un sujet de griefs et d'accusations exploité par les concitoyens. Ces derniers se figurent que des frères, après avoir été élevés ensemble dans les mêmes habitudes, dans la même familiarité, ne peuvent en être venus à se déclarer la guerre que parce qu'ils se savent mutuellement complices d'un grand nombre de mauvaises actions. Car il faut de puissantes raisons pour briser les liens d'une étroite amitié; et c'est ce qui rend les réconciliations si difficiles. Que des pièces qui ont été rapprochées viennent à se décoller et à se désunir, on comprend qu'il soit possible de les rejoindre et de les ajuster de nouveau. Mais ce qui ne fait qu'un seul corps vient-il à se briser ou à se fendre; c'est une affaire que de le remettre sur pied et de le rétablir dans son ensemble. De même, si les amitiés que forma l'intérêt se désunissent, c'est sans peine qu'on les renouera. Mais les frères, par cela même qu'ils ont rompu avec une loi naturelle, ne se réconcilient pas facilement. Ou bien, s'ils se réconcilient il reste toujours, à la suite du rapprochement, une première cicatrice qui n'est jamais bien nettement, bien évidemment fermée. Toute haine d'un homme contre un homme ne pénètre dans le coeur qu'avec les passions les plus pénibles, avec la rivalité, la colère, la jalousie, la rancune; et c'est un sentiment accompagné d'amertumes et de troubles. Mais quand il s'agit d'un frère, avec qui on est obligé d'assister à des sacrifices, à des cultes de famille, de partager les mêmes sépultures, d'habiter parfois la même maison ou tout au moins une maison voisine, on a sans cesse sous les yeux l'objet de son tourment. Ce frère vous rappelle sans interruption que par suite de votre folie, de votre délire, le visage qui devrait vous être le plus agréable, l'être qui vous tient de plus près, cet être même vous inspire une horrible répugnance. Il vous rappelle que cette voix aimée par vous au berceau, à laquelle vous étiez accoutumé, est devenue redoutable pour votre oreille. Pendant que sous vos yeux beaucoup d'autres frères n'ont qu'une maison, qu'une table, pendant que les biens, les esclaves, tout est indivis chez eux, vous n'avez ni les mêmes amis, ni les mêmes hôtes que votre frère, parce que vous ne voyez qu'adversaires dans tous ceux qui lui portent de l'amitié. Pourtant il vous serait si facile de raisonner, si facile de vous dire :

« Je peux me ménager des amis et des convives; je peux contracter des alliances par mariage et des liaisons nouvelles quand les premières n'existeront plus, comme on achète des armes ou des instruments en remplacement d'autres qui sont brisés; mais mon frère, je ne saurais le remplacer, pas plus qu'une main coupée ou un oeil crevé! Cette femme de Perse qui avait préféré la vie de son frère à celle de ses propres enfants était bien fondée à dire : «qu'elle pouvait avoir d'autres enfants, mais que, privée des auteurs de ses jours, personne ne pourrait lui rendre un frère.»

[8] Pourtant, dira quelqu'un, comment agir lorsque l'on a un mauvais frère? D'abord il faut se rappeler ceci, que toute espèce d'amitié est entachée d'imperfection. Comme l'a dit Sophocle :

« A pénétrer au fond des choses de ce monde
On y voit dominer le hideux et l'immonde ».

Liaisons de parenté, liaisons de camarades, liaisons d'amour, on n'en saurait trouver aucunes qui soient sincères et pures de passion et de vice. C'est pourquoi le Lacédémonien qui avait épousé une petite femme disait :

«qu'entre les maux il faut choisir les moindres.»

A des frères il serait parfaitement sage de conseiller de s'en tenir à leurs maux domestiques plutôt que d'aller chercher des maux au dehors. Car on ne saurait nous reprocher les premiers puisque la nécessité nous les impose, et l'on a le droit de nous blâmer à cause des seconds puisque nous nous en sommes chargés volontairement. L'amitié d'un camarade de table, d'un compagnon de jeunesse, d'un hôte,

« N'est pas lien de fer, et se brise sans honte ».

Il en est autrement de nos rapports avec l'être qui est du même sang que nous, qui a été élevé avec nous, qui a le même père, la même mère que nous. C'est à celui-là qu'il est juste de pardonner quelques erreurs. C'est à un frère, quand il a failli, qu'il est bon de montrer de l'indulgence en lui disant

« Puis-je t'abandonner, te voyant malheureux »,

te voyant vicieux, te voyant privé de raison ? Si je t'accable de ma haine, ne serai-je pas trop sévère et trop cruel? Ne punirai-je pas en toi, à mon insu, quelque maladie de notre père ou de notre mère, maladie qu'ils nous auront transmise avec leur sang?» Ceux qui nous sont étrangers, disait Théophraste, il faut, non pas nous attacher à eux avant de les avoir éprouvés, mais les éprouver avant de nous attacher à eux. Au contraire lorsque la nature ne nous autorise pas à faire précéder notre amitié par des réflexions, lorsque nous n'avons pas le temps d'attendre que «le fameux boisseau de sel» soit consommé, lorsque c'est la naissance qui a été le principe de l'attachement, c'est alors qu'il ne faut pas apporter trop de sévérité et d'attention dans l'examen des fautes commises. Que direz-vous donc de ceux qui, s'étant liés de façon assez honteuse avec des hôtes, avec des étrangers, à la suite d'un festin, d'une partie de plaisir, d'exercices de gymnase, tolèrent facilement les désordres de ces gens-là, y prennent plaisir, tandis qu'ils se montrent exigeants et inflexibles à l'égard de leurs frères? Il y en a qui ont des chiens et des chevaux vicieux; plusieurs élèvent des loups cerviers, des chats, des singes, des lions, et les aiment ; mais de leurs frères ils ne supportent ni la colère, ni l'ignorance, ni l'ambition. Il y en a qui aliènent des propriétés de ville et des propriétés de campagne en faveur de leurs maîtresses et de femmes de mauvaise vie, et qui disputent obstinément à des frères un terrain de construction ou un coin de pré. Puis, couvrant leur inimitié du nom de haine contre les méchants, ils vont partout publier et condamner les défauts fraternels, tandis qu'ils ne songent pas à se scandaliser de ceux des étrangers. Souvent même ils en profitent et s'y associent.

[9] Les considérations précédentes servant de préambule à tout ce discours, nous ferons commencer notre enseignement, non pas comme les autres moralistes, au partage des biens paternels, mais aux manoeuvres de jalousie et de rivalité que les frères pratiquent du vivant même des auteurs de leurs jours. Les Éphores ayant su qu'Agésilas offrait toujours un bœuf, en hommage d'estime, à chacun de ceux qui avaient été désignés sénateurs, le condamnèrent à l'amende. Ils donnèrent en même temps pour raison, qu'en s'attirant la popularité et en cherchant à plaire, Agésilas rendait dévoués à sa propre personne ceux dont le dévouement appartenait à tous. De même on peut recommander à un fils de se ménager l'affection de ses parents, mais sans permettre qu'il veuille obtenir tout pour lui seul et qu'il détourne leur tendresse à son profit. Plusieurs, en vrais démagogues, supplantent ainsi leurs frères, colorant cette avidité d'un prétexte spécieux, mais injuste. Ils les privent de leur plus précieux, de leur plus beau patrimoine, qui est la tendresse paternelle. Ils procèdent par basses manoeuvres et par intrigues, en profitant des occupations ou de l'ignorance de leurs frères, en se présentant eux-mêmes comme des modèles de bonne conduite, de docilité, de sagesse, là où ils voient ces mêmes frères commettre, ou du moins sembler commettre des fautes. Ils devraient au contraire, quand le père est irrité, accepter et subir une partie de son courroux, en alléger le poids, comme s'il s'agissait d'un travail à partager, et mettre leurs frères de moitié dans les complaisances et les attentions qu'ils prodiguent eux-mêmes. Si leur frère est en défaut dans une occasion, ils devraient alléguer qu'il avait une autre affaire, que par son aptitude naturelle il sera plus utile et réussira mieux pour autre chose. Voyez combien, par exemple, il y a de convenance dans ces paroles d'Agamemnon, lorsqu'il dit de son frère :

« Ce n'est pas ineptie ou bien lâche indolence :
Mais il comptait sur moi, sachant ma vigilance »;

et c'est moi qu'il avait chargé de l'accomplissement de ce devoir. Les parents, de leur côté, acceptent avec bonheur ces changements dans les mots. Ils croiront très volontiers le fils qui appellera simplicité la nonchalance d'un frère, qui donnera à la gaucherie le nom de simplicité de coeur, à l'opiniâtreté querelleuse le nom de bonne et droite conscience. C'est ainsi qu'en plaidant la cause fraternelle, tout à la fois on calmera un père irrité et on acquerra plus de titres encore à sa tendresse.

[10] Il est vrai qu'après avoir ainsi justifié son frère on doit ensuite le prendre à part, lui reprocher sévèrement sa faute, et lui montrer franchement en quoi il a manqué. Car on n'a pas plus le droit de passer sur les erreurs d'un frère, que l'on n'a droit de l'accabler quand il les a commises. Ce serait ou en être bien aise d'un côté, ou de l'autre s'en rendre le complice. Mais il faut, en le réprimandant, lui faire voir qu'on est soi-même affligé et honteux; et les reproches seront d'autant plus sévères, que l'on se sera montré défenseur plus zélé en présence de la famille. Que si ce frère a été accusé sans être coupable, dans d'autres circonstances il conviendrait de soutenir les parents et de mettre à leur service tout ce que l'on a de colère et d'indignation. Mais du moment qu'il s'agit d'un frère soupçonné à tort ou injustement puni, la résistance et les réclamations, loin d'être inconvenantes, sont parfaitement honorables, et il ne faut pas craindre de s'entendre dire, comme dans Sophocle :

« Fils ingrat! Quoi! traîner en justice ton père ! »

Oui, toute franchise est autorisée en faveur d'un frère dont l'innocence est méconnue. Il y a mieux : de semblables débats rendent la défaite plus douce aux vaincus que ne leur eût été la victoire et le gain de cause.

[11] Un père vient-il à mourir; il faut que des frères s'attachent à resserrer plus étroitement encore les liens de tendresse qui les unissent. Tout d'abord leur piété filiale devra se confondre dans une commune manifestation de larmes et de douleur. Il leur faudra se tenir en garde contre les soupçons provoqués par des valets infidèles, qui se rangent du parti de tel frère ou du parti de tel autre. On fera son profit, entre divers enseignements, de la tradition que nous a conservée la Fable, à propos de l'amitié fraternelle des Dioscures. Un homme murmurant à l'oreille de Pollux de méchant, propos contre Castor, il frappa cet homme d'un coup de poing et l'assomma. S'il s'agit de partager les biens de la succession, on ne se déclarera point la guerre. On ne criera pas, comme tant d'autres :

« Exauce-moi: marchons, ô fille des combats! »

On ne se constituera pas, de parti délibéré, en opposition mutuelle. Il faut bien prendre garde à une telle journée : car elle décide pour les uns d'une haine et d'une division irréconciliable, pour les autres d'une amitié et d'un dévouement à toute épreuve. Quand viendra le partage même, on procédera entre soi, ou tout au plus en présence d'un ami commun qui servira de témoin. On acceptera, en personnes sensées, «les distributions de la justice,» comme les appelle Platon. Tout sera respectivement pris et cédé de manière à tenir compte des préférences et des convenances réciproques. Ce sera surtout le soin des biens et leur administration que l'on tiendra à partager entre soi, pour laisser indivises et en commun la jouissance et la propriété. Que dire de ceux qui s'arrachent mutuellement leurs nourrices, et les enfants avec lesquels ils ont été eux-mêmes élevés et nourris? Il peut se faire que, restant les maîtres après l'enchère, ils se retirent avec l'esclave adjugé au plus offrant. Mais ils ont perdu le lot le plus important et le plus précieux de la succession paternelle, je veux dire l'amitié et le dévouement d'un frère. Nous en savons même, qui sans y chercher leur profit, par humeur querelleuse n'ont pas montré plus de pudeur à se partager ce qui appartenait à leur père que s'il se fût agi de butin fait sur des ennemis. De ce nombre furent Chariclès et Antiochus de la ville d'Opunte. Ils brisèrent une coupe d'argent, ils coupèrent un manteau, et s'en allèrent comme si à la suite d'une imprécation tragique, ils avaient

« Pris leur part d'héritage au tranchant de l'épée ».

D'autres vont jusqu'à raconter d'un air satisfait à des amis comment à force d'adresse, de subtilité, d'imposture, ils ont trouvé le moyen d'avoir dans le partage un lot meilleur que leurs frères. Au contraire, s'il y avait lieu de se féliciter et de se glorifier de quelque chose, ce serait de s'être montré supérieur en courtoisie, en bonne grâce, en condescendance. La conduite d'Athénodore est digne d'être citée, et tout le monde parmi nous se plaît à en garder le souvenir. Il avait un frère aîné nommé Zénon qui, chargé de la tutelle, avait dissipé la plus grande partie de leur fortune. Ce Zénon finit, à la suite d'une condamnation pour crime de rapt, par perdre tous leurs biens, qui passèrent dans le trésor de l'empereur. Athénodore n'était à cette époque qu'un tout jeune homme, et il n'avait pas atteint l'âge de puberté. Quand on l'eut remis en possession de sa fortune, loin d'abandonner son frère il mit à sa disposition ce qu'il possédait, il partagea tout avec lui. Pendant ce partage même l'autre le traitait avec la dernière ingratitude. Sans s'indigner, sans concevoir aucun regret, Athénodore opposa la plus grande douceur et la plus grande sérénité à cette démence fraternelle, qui du reste est devenue notoire dans la Grèce entière.

[12] Solon déclare que dans un gouvernement l'égalité ne saurait donner lieu à des séditions. C'est là un principe trop favorable à la multitude, attendu qu'il substitue la proportion arithmétique, base de la démocratie, à la belle proportion géométrique. Mais dans les familles celui qui conseillerait à des frères, comme Platon le faisait à ses concitoyens, de bannir autant que possible du milieu d'eux le Tien et le Mien, ou du moins de chérir l'égalité, de s'y attacher, celui-là leur offrirait une base solide et durable de paix et de concorde. On pourrait citer, à ce propos, des exemples illustres : celui de Pittacus entre autres. Le roi de Lydie lui demandait s'il avait de l'argent :

« Deux fois plus que je n'en voudrais, répondit Pittacus : car mon frère est mort ».

Ce n'est pas seulement dans la possession des richesses et dans leur amoindrissement que le plus se constitue l'ennemi du moins. En général, comme le dit Platon, l'inégalité produit l'agitation. L'égalité, au contraire, est un gage de stabilité et de permanence. Ainsi toute inégalité entre frères est une pente qui peut les mener à la discorde. Il est vrai que leur position respective ne saurait être en tout égale et identique : c'est chose impossible. La nature, à l'instant où des frères viennent au monde, et plus tard la Fortune, rendent les partages inégaux. De là ces rivalités, ces haines, plaies honteuses et fatales, qui ruinent non seulement les familles, mais encore les cités. Il faut prévenir de tels maux, et y remédier s'ils se produisent. Je conseillerai donc tout d'abord à celui qui sera plus favorisé, de partager avec ses frères les avantages qui semblent le placer au-dessus d'eux, de les illustrer ainsi de sa gloire, de les associer à ses amitiés, de mettre son talent de parole à leur disposition comme si ce talent leur appartenait autant qu'à lui. Je lui conseillerai ensuite de ne jamais montrer ni faste ni dédain, d'affecter bien plutôt une grande condescendance de caractère, de s'abaisser, pour ne pas rendre sa supériorité insupportable, et de compenser autant que possible l'inégalité des positions par la modestie de sa conduite. Lucullus, quoiqu'il fût l'aîné, ne jugea pas convenable d'entrer en charge avant son frère; et il laissa passer le moment oü il pouvait être élu pour attendre que ce frère le pût être également. Pollux ne voulut pas être dieu tout seul. Il préféra n'être que demi-dieu en compagnie de son frère et participer avec lui de la condition mortelle pour lui faire partager son immortalité. Mais vous, cher ami, pourrait vous dire quelqu'un, il vous est facile, sans rien diminuer des biens que vous avez, d'élever votre frère au même niveau que vous et de reporter une partie de votre éclat sur lui, en l'associant à votre gloire, à votre mérite ou à vos prospérités. Ainsi Platon, en faisant figurer ses frères dans les plus beaux dialogues qu'il ait composés, Glaucon et Adimante dans la République, Antiphon, le plus jeune de tous, dans son Parménide, a rendu leurs noms immortels.

[13] Autre chose encore. De même que la nature et la fortune constituent des inégalités entre les frères, de même il est impossible qu'un d'eux soit absolument et sous tous les rapports supérieur à ses autres frères. Les éléments, qui se composent, à ce que l'on dit, d'une seule et même matière, ont des qualités et des forces tout opposées. Mais de deux fils nés du même père et de la même mère, on n'a jamais vu que l'un ait été sage comme le sage des Stoïciens, et qu'en même temps il ait été beau, gracieux, libéral, honoré, riche, éloquent, instruit, compatissant, tandis que l'autre était laid, désagréable, méprisé, pauvre, mauvais orateur, ennemi de l'étude, ennemi de ses semblables. Il y a, jusqu'à un certain point, dans les plus obscurs et les plus humbles un certain partage de grâce, de force ou d'aptitude naturelle pour ce qui est bien.

« Ainsi près du chardon, de la ronce étoilée,
Brille ta douce fleur, ô blanche giroflée ».

Si celui qui semble le mieux partagé ne rabaisse et n'efface pas son frère, s'il n'écarte pas de ce frère toutes les couronnes comme dans un de ces jeux où l'on se dispute les prix, et qu'au contraire il lui en cède quelques-unes, s'attachant à montrer que ce frère est souvent meilleur et de plus utile service que lui-même, un tel soin pour enlever tout prétexte à la haine comme on refuse un aliment au feu, ne tardera pas à la faire disparaître, ou plutôt empêchera qu'elle ne naisse et ne se développe. Associez-vous votre frère, même dans les choses où vous semblerez lui être supérieur. Prenez ses conseils pour vos plaidoiries si vous êtes orateur, pour l'exercice de votre charge si vous êtes magistrat, et pareillement pour vos relations si vous avez beaucoup d'amis. Bref, ne souffrez point qu'il reste en dehors d'aucun acte important et propre à lui donner du relief. Ménagez-lui une place dans tout ce que vous ferez de bien. S'il est présent, utilisez ses services; s'il est absent, attendez-le. Mettez-le constamment en lumière. Prouvez qu'il n'est pas moins habile que vous-même. Faites voir que seulement il cède avec plus de facilité que vous quand il s'agit d'acquérir de la gloire et de la puissance. De cette manière, sans rien diminuer de votre propre mérite vous ajouterez beaucoup à l'estime qu'on lui accordera.

[14] Voilà de quelle façon je conseillerai celui qui sera supérieur à son frère. Mais à celui qui aura le dessous je dirai :

«Réfléchissez que votre frère n'est pas seul et unique à l'emporter sur vous en richesse, en réputation glorieuse. Il y en a bien d'autres qui le laissent derrière eux, et on les compterait par millions

« Entre ceux que nourrit la terre, notre mère. »

Or, soit que vous portiez envie au sort de tous les autres, soit qu'ayant occasion de voir tant de gens heureux, vous vous affligiez seulement des succès de l'homme que vous devriez le plus aimer et qui vous est uni le plus étroitement, je ne sache personne au monde qui soit plus à plaindre que vous.» Comme Métellus pensait que Rome devait remercier les Dieux de ce qu'ils n'avaient pas fait naître ailleurs que dans cette ville un aussi grand citoyen que Scipion, de même chacun doit souhaiter d'obtenir personnellement un bonheur plus grand que les autres. Mais si un pareil voeu ne se peut accomplir, on doit désirer pour son frère cette supériorité et cette puissance désirées par soi-même. Malheureusement il est bien des hommes qui sont partagés d'une manière fâcheuse sous le rapport des nobles sentiments. Ils seront fiers de la gloire de leurs amis; ils seront orgueilleux de compter des magistrats et des richards parmi leurs hôtes. Au contraire, l'éclat dont brillent leurs frères est à leurs yeux un voile sous lequel ils se figurent qu'eux-mêmes disparaissent. Ils sont heureux des prospérités de leurs pères, ils se glorifient des exploits guerriers de leurs aïeux, exploits dont ils n'ont jamais retiré de profit, auxquels ils ne se sont jamais associés. Mais que leurs frères recueillent des héritages, occupent des charges publiques, fassent des mariages glorieux, les voilà découragés et humiliés. Cependant, bien que le mieux soit de ne porter envie a personne, au moins faudrait-il tourner ce sentiment contre ceux qui ne sont pas de notre famille. Ce serait sur des étrangers que nous devrions diriger les traits de notre jalousie, comme font ceux qui, mettant les séditions hors des remparts, les transportent de leur ville dans celle des ennemis.

« Assez d'autres Troyens et d'alliés illustres,
Assez de Grecs aussi »

offrent naturellement matière à notre jalousie et à nos rivalités.

[15] Il n'en doit pas être de deux frères comme des plateaux d'une balance qui se meuvent en sens contraire, l'un s'abaissant lorsque l'autre s'élève. Il doit en être plutôt d'eux comme des nombres, où les plus petits multiplient les plus grands et sont multipliés par eux. Il faudrait qu'un frère s'accrût des biens fraternels. Parmi les doigts de la main, celui qui tient la plume ou qui fait vibrer la lyre ne passe pas pour avoir la supériorité sur les doigts qui ne peuvent remplir cet office et qui en sont naturellement incapables. Cependant tous les doigts se meuvent, tous, jusqu'à un certain point, agissent ensemble. Il semble que ce soit à dessein qu'ils ont été faits inégaux, pour que, placés autour du plus grand et du plus fort, ils puissent avoir solidement prise. Ainsi Cratère, qui était le frère du roi Antigone, Périlaüs, qui était le frère de Cassandre, s'imposaient auprès de ces princes les fonctions de lieutenants, et prenaient soin de leurs communes affaires domestiques. Au contraire les Antiochus, les Séleucus, et pareillement les Grypus et les Cyzicénus, qui, ne voulant pas se résigner à un rôle secondaire, aspiraient à la pourpre et au diadème, se firent mutuellement beaucoup de mal, et remplirent de calamités l'Asie entière. Ce sont principalement les esprits ambitieux dans lesquels naissent les haines et les jalousies contre ceux qui ont plus de gloire et d'honneurs. A ce point de vue, il sera très utile que des frères ne cherchent pas tous d'une manière analogue à conquérir les distinctions et le pouvoir, mais qu'ils y tendent par des voies différentes. Il y a guerre entre les bêtes farouches qui se nourrissent de même pâture. Les athlètes qui s'exercent dans des combats semblables sont ennemis les uns des autres. Au contraire vous verrez les pugiles être liés avec les pancratiastes, et les coureurs du stade se montrer bienveillants pour les lutteurs : ils s'aident et se favorisent mutuellement. Ainsi, des deux fils de Tyndare, Pollux excellait au pugilat, Castor, à la course. C'est avec un esprit judicieux que le chantre de l'IIiade fait de Teucer un illustre archer, tandis que son frère est le premier dans les combats de pied ferme:

« Et de son bouclier Ajax couvre Teucer ».

Dans les gouvernements les généraux ne vont pas, non plus, s'aviser de porter envie aux orateurs populaires. Eu matière d'éloquence les avocats ne sont pas jaloux des philosophes. S'il s'agit de l'art de guérir, les médecins ne le sont pas des chirurgiens. Tous au contraire s'aident mutuellement de leur assistance et de leur témoignage réciproques. Si les gens qui veulent atteindre par la même profession ou par la même faculté à la réputation et à la gloire ont l'âme vicieuse, ils ne diffèrent en rien de ces amants qui, passionnés pour la même maîtresse, veulent obtenir de préférence ses faveurs et l'emporter auprès d'elle sur leurs rivaux. Sans doute, quand on suit des routes différentes, on ne saurait s'entr'aider; mais quand l'un a choisi un état, l'autre un autre, on se défend à la fois de la jalousie et l'on travaille mutuellement pour soi. Ainsi faisaient Démosthène et Charès, Eschine et Eubule, Hypéride et Léosthène : les uns à la tribune et en proposant des décrets, les autres à la tête des armées et en agissant. Il faut donc que les désirs et les ambitions de frères s'exercent dans des voies très éloignées les unes des autres, s'ils ne se sentent pas nés pour partager sans jalousie la gloire et la puissance. C'est ainsi que, loin de se nuira, ils éprouveront du bonheur à se rendre heureux mutuellement.

[16] Par-dessus tout on se tiendra en garde contre les familiers, contre les domestiques, et quelquefois contre les épouses. Les discours funestes des uns et des autres s'attachent souvent à exciter notre ambition.

«Il n'y en a que pour votre frère : on l'admire, on le courtise. Vous, personne ne s'adresse à vous, vous n'avez aucune importance. A quoi l'on peut répondre, pour peu que l'on ait du sens : «Mais j'ai un frère qui jouit de la considération publique, et la meilleure part de sa puissance est à moi.»

Socrate disait, qu'il aimait mieux avoir Darius pour ami que ses dariques. Aux yeux d'un homme sensé la richesse, le pouvoir, l'éloquence ne sont pas des biens plus précieux que l'amitié d'un frère qui possède un grand pouvoir, ou à qui l'influence, soit des biens, soit de la parole, assure la célébrité. Nous venons de dire comment on peut compenser des inégalités de ce genre. Mais il en est d'autres qui se produisent tout d'abord en raison de l'âge, si les frères ont reçu une mauvaise éducation. Les aînés se croient tout naturellement appelés à commander aux plus jeunes et à dominer sur eux : ils veulent l'emporter constamment en gloire et en puissance. Ce sont là des prétentions odieuses et insupportables. Les plus jeunes, à leur tour, secouent le frein : ils se révoltent, et prennent l'habitude du mépris et de l'insolence. Qu'arrive-t-il? Les puînés, voyant qu'on est jaloux d'eux et qu'on veut les effacer, se dérobent à des avertissements qui les irritent; les aînés, toujours désireux de la supériorité, craignent de voir leurs frères s'agrandir, comme si ce devait être leur ruine propre. De même que quand il s'agit d'un bienfait on veut que l'obligé en exagère l'importance et que le bienfaiteur la dissimule, de même celui qui persuaderait à un frère aîné de regarder la supériorité de l'âge comme peu de chose, à un frère plus jeune de ne pas y voir un avantage sans valeur, préviendrait chez tous les deux le dédain et le manque d'égards, l'insolence et l'insubordination. Puisque le rôle de l'aîné consiste à veiller sur son frère, à le diriger, à lui donner des avertissements, celui du plus jeune est de respecter son aîné, d'imiter son exemple, de le suivre. La sollicitude de l'un doit être plus amicale que paternelle. C'est à lui d'employer la persuasion plutôt que le commandement. Dans la joie et dans les félicitations que lui inspirent les succès de son frère, un aîné doit mettre non seulement plus d'empressement, mais encore plus de tendresse qu'il n'en apportera à le blâmer s'il a mal fait et à le réprimander. Quant à l'émulation de l'autre, elle doit se borner à l'imitation sans dégénérer en lutte. Imiter quelqu'un, c'est l'estimer; être son rival, c'est se montrer jaloux de lui. Voilà pourquoi nous aimons ceux qui cherchent à nous ressembler, et pourquoi nous écrasons avec un sentiment de haine ceux qui prétendent s'égaler à nous. De toutes les marques d'égards que les plus jeunes doivent aux plus âgés, c'est l'obéissance que ceux-ci apprécient le mieux. Le respect fait naître alors une tendresse très sérieuse, et les concessions deviennent mutuelles. C'est ainsi que Caton avait pour son aîné, Cépion, un respect qui datait de l'enfance. Il était toujours devant lui obéissant, soumis, silencieux; et il finit, étant devenu homme lui-même, par se l'attacher si étroitement et par lui inspirer tant de déférence, que Cépion ne faisait ou ne disait rien sans l'avoir consulté. On rapporte qu'un jour il avait mis son sceau sur une déclaration destinée à servir de témoignage en justice. Caton, qui était survenu après lui, n'ayant pas voulu y appliquer le sien, Cépion redemanda la pièce, et il en arracha le sceau avant d'avoir demandé à son frère par suite de quel sentiment celui-ci n'avait pas eu confiance en lui et pourquoi il avait suspecté ce témoignage. On sait que les frères d'Epicure lui témoignèrent toujours le plus grand respect en reconnaissance de son dévouement et de sa sollicitude pour eux. Ils le montrèrent, entre autres preuves, par leur enthousiasme à suivre sa philosophie. Sans doute ils étaient dans l'erreur en s'étant laissé dès leur bas âge persuader de cette croyance, par eux répétée, que personne n'était plus grand philosophe qu'Epicure. Mais il n'en faut pas moins admirer et celui qui inspira un tel sentiment et ceux qui s'en étaient pénétrés. Entre les philosophes modernes Apollonius le Péripatéticien a réfuté victorieusement cette opinion, que la gloire n'admet point de partage, et il a donné la preuve de ce qu'il avançait en élevant la renommée de son frère Sotion au-dessus de la sienne propre. Pour moi, de toutes les faveurs si nombreuses que je dois à la Fortune, nulle ne m'a été, nulle ne m'est plus chère que l'amitié de mon frère Timon. C'est une tendresse connue de tous ceux avec qui je me suis, n'importe comment, trouvé en relation, et connue particulièrement de vous autres, qui vivez avec nous dans une intimité journalière.

[17] Différentes, maintenant, sont les obligations des frères quand ils marchent de front et se rapprochent par l'âge. Ils doivent prendre garde de se susciter mutuellement des oppositions qui, petites par elles-mêmes, soient nombreuses et continuelles. La détestable habitude de se contrarier, de s'irriter à tout propos fait que l'on finit par se vouer une haine irréconciliable et par se détester. On commence par se quereller pour des plaisanteries, pour des animaux qu'on élève ou que l'on fait combattre, par exemple pour des cailles ou des coqs. C'est ensuite à propos de jeunes esclaves dans les palestres, de chiens à la chasse, de chevaux dans les courses. On ne sait plus se retenir quand les conflits augmentent d'importance; et il est impossible de déposer ces habitudes rivales et cette affectation de supériorité. Ainsi de nos jours, en Grèce, les personnages les plus puissants se sont divisés à cause de la préférence accordée d'abord à des danseurs, puis à des joueurs de lyre. Ç'a été ensuite à propos des bains d'Edepse, des salles disposées pour les baigneurs, des galeries réservées aux hommes. On s'est disputé le terrain; on a coupé des conduits de fontaines; on en a détourné d'autres. Bref, les esprits se sont tellement envenimés, tellement aigris, que le souverain a opéré une confiscation générale. Les uns se sont enfuis, les autres ont été réduits à la pauvreté. Tous sont devenus à peu près méconnaissables, et il ne leur est rien resté que leur vieille haine. Il faut donc éviter soigneusement ces petites et premières occasions qui suscitent entre frères des querelles et des débats hostiles. Appliquons-nous à céder et à nous laisser vaincre. Faisons-nous une étude de trouver plus de plaisir à rendre notre frère heureux qu'à l'emporter sur lui. Les anciens n'appellent pas autrement que «victoire Cadméenne» celle des deux frères devant Thèbes. On a voulu désigner ainsi la victoire la plus honteuse et la plus criminelle. Eh quoi! dira-t-on, entre ceux qui semblent modérés et doux, les affaires ne provoquent-elles pas souvent des sujets de contestations et des différends? Oui, certes. Mais là comme ailleurs, il faut avoir soin que le débat se concentre sur ces affaires exclusivement, de manière à ce qu'il n'intervienne point, en outre, une humeur querelleuse et de la colère, comme harpons qui accrocheraient tout. La justice sera la balance sur les oscillations de laquelle tous en commun porteront les yeux. On devra au plus vite remettre la décision à des juges, à des arbitres, et soigneusement éclaircir les débats avant qu'ils soient comme empreints et souillés d'une teinte que l'on aurait toutes les peines du monde à enlever et à faire disparaître. Ensuite on imitera les Pythagoriciens. Sans être unis par les liens du sang, ils voyaient une parenté dans la communauté de leur dogme. Quand ils s'étaient laissés aller par colère à quelque parole injurieuse, ils n'attendaient pas le coucher du soleil : ils se donnaient la main, ils s'embrassaient, et la réconciliation était opérée. De même que si la fièvre survient après l'éruption d'un abcès elle n'a rien d'inquiétant, mais que si elle subsiste encore quand l'abcès a disparu, c'est un indice de maladie et un symptôme des plus graves; de même entre frères un différend qui se termine avec la question même ne tenait qu'à cette question. S'il se prolonge, c'est que l'affaire n'était qu'un prétexte : il y a un ressentiment caché qui couve au fond.

[18] Je crois à propos de faire connaître ici la querelle qui s'éleva entre deux frères Barbares. Il ne s'agissait pas d'un petit lambeau de terrain, ou de quelques esclaves, ou de quelques troupeaux, mais bien de l'empire des Perses. Darius étant mort, les uns voulaient que la couronne fût décernée à Ariamène, l'aîné de la famille, les autres à Xerxès parce que sa mère Atossa était fille de Cyrus et qu'il était né depuis que Darius avait ceint le diadème. Ariamène vint donc de la Médie, non pas dans un appareil hostile, mais comme on se rend à un débat judiciaire et fort tranquillement. Xerxès, qui s'était trouvé sur les lieux, avait pris en main l'exercice des attributions réservées au pouvoir royal. Aussitôt que son frère fut arrivé il ôta son diadème, il abaissa la tiare que portent toute droite les monarques persans; et allant à la rencontre d'Ariamène, il l'embrassa. Ensuite il lui envoya des présents, et chargea les porteurs de lui dire :

«Ce sont les hommages que vous offre présentement Xerxès, votre frère. Si le choix et le suffrage des Perses le proclament roi, il vous donnera le second rang après lui.»

Ariamène répondit :

«J'accepte ces présents. Je crois que le trône de Perse m'appartient; mais je conserverai à mes frères les honneurs qui leur sont dus après moi, et le premier rang parmi eux sera pour Xerxès. »

Quand le jour décisif fut venu, les Perses, d'un commun accord, nommèrent juge de ce différend Artabane, frère de Darius. Xerxès refusait de l'accepter pour arbitre, parce qu'il comptait sur la pluralité des suffrages. Mais sa mère le blâma :

«Mon fils, lui dit-elle, pourquoi récuseriez-vous Artabane, qui est votre oncle et que l'on reconnaît pour le plus vertueux des Perses? Pourquoi redouter ainsi un jugement qui assurera un rôle des plus beaux même au second, puisqu'il sera appelé frère du Roi de Perse?»

Xerxès se laissa donc persuader. Les débats s'engagèrent, et Artabane déclara que la couronne était adjugée à Xerxès. Ariamène s'élançant aussitôt se prosterna aux pieds de son frère. Il lui prit ensuite la main droite, et le fit asseoir sur le trône royal. A partir de ce moment il fut le plus grand de l'empire après lui, et il ne cessa d'être dévoué au monarque. Ce fut à tel point, qu'il se couvrit de gloire dans le combat naval livré près de Salamine et qu'il succomba pour la gloire de son frère. Voilà un exemple accompli et irréprochable de bienveillance fraternelle et de magnanimité : il mérite d'être offert à l'admiration des hommes. Citons maintenant Antiochus. En supposant qu'on puisse lui reprocher un trop grand désir du commandement, on doit le louer du moins de ce que cette passion n'étouffa jamais en lui sa tendresse pour son frère. Il disputait, les armes à la main, le trône de Syrie à Séleucus qui était son aîné. Leur mère était de son parti. Dans le plus fort de la guerre Séleucus ayant livré bataille aux Galates fut vaincu, et l'on ne retrouvait sa trace nulle part. On crut qu'il était mort, d'autant plus que toute son armée avait été dans la même rencontre taillée en pièces par les Barbares. A cette nouvelle Antiochus déposa la pourpre, prit un vêtement de deuil; et renfermé dans son palais il pleurait la perte de son frère. A peu de jours de là il apprit que Séleucus était sauvé, et réunissait encore de nouvelles forces. Il reparut en public, offrit un sacrifice aux Dieux, et ordonna que dans les villes qui lui étaient soumises on fit également des sacrifices et que l'on se couronnât de fleurs. Les Athéniens qui sur la querelle des deux divinités ont imaginé une fable assez ridicule, en ont du moins diminué l'invraisemblance par une réparation très judicieuse. Ils suppriment tous les ans le second jour du mois Boedromion, comme étant celui où Neptune et Minerve engagèrent entre eux ce différend. Si un certain jour nous avons eu nous-mêmes une querelle avec des amis, avec des parents, rien empêche-t-il que cette date soit vouée par nous à l'oubli et regardée comme néfaste ? Ne sera-ce pas agir mieux que si, à cause d'une seule journée, nous allions perdre le souvenir de tant d'autres bons moments passés affectueusement avec eux depuis que nous avons été élevés et que nous vivons ensemble ? Car enfin, ou c'est inutilement et sans but que la nature a mis dans nos âmes la douceur et la patience, filles de la modération, ou c'est principalement avec nos parents et avec nos alliés que nous devons en faire usage. L'empressement avec lequel on demandera et obtiendra le pardon de ses propres fautes n'est pas une moindre preuve de dévouement et de bon coeur, que n'en est une la facilité à pardonner les torts de ses proches. Il ne faut pas répondre à leur mécontentement par de l'indifférence, à leurs excuses par des refus. C'est même à nous, si nous sommes coupables, de prévenir le plus souvent leur colère par notre soumission. Si au contraire nous avons été maltraités, nous devons aller au-devant de leurs supplications par notre indulgence. Le mot d'Euclide le Socratique est célèbre dans les écoles. Son frère venait de lui dire en homme insensé et farouche :

«Je périrai ou je me vengerai de toi.»

— « Eh bien, moi, lui dit Euclide, je périrai, ou je te déciderai à calmer ta colère et à m'aimer comme tu m'aimais auparavant.»

 Citons encore du roi Eumène non pas une parole, mais une action, qui dépasse tout ce que peut inspirer la douceur. Persée roi de Macédoine, son ennemi, avait aposté des assassins pour le faire périr. Ceux-ci s'étaient embusqués aux environs du temple de Delphes, sachant qu'Eumène devait venir par mer consulter le Dieu. Ils l'assaillirent par derrière, et firent pleuvoir sur lui une grêle de pierres qui l'atteignirent à la tête et au cou. Ses yeux se voilèrent; il tomba, et on le crut mort. Le bruit s'en étant répandu de tout côté, quelques-uns de ses amis et de ses serviteurs se rendirent à Pergame, où l'on pensa qu'ils avaient été témoins eux-mêmes de l'événement dont ils venaient d'apporter la nouvelle. Attale, l'aîné de ses frères, prince plein de douceur et le plus distingué de tous ceux qui entouraient Eumène, fut proclamé roi. Non seulement il ceignit le diadème : il épousa encore la femme d'Eumène, Stratonice, dans la couche de laquelle il le remplaça. Mais quand on lui eut annoncé que son frère était vivant et qu'il approchait, Attale déposa le bandeau royal, prit son armure habituelle et, mêlé avec les autres gardes, il se rendit au-devant du prince. Eumène lui fit un accueil bienveillant, et embrassa la reine avec respect et avec tendresse. Il vécut encore longtemps, mais il ne laissa pas échapper un seul mot de reproche ou de soupçon. En mourant, ce fut à Attale qu'il légua sa femme et sa couronne. Que fit Attale de son côté? Après cette mort il ne voulut se charger d'aucun des enfants qu'il avait eus de sa propre femme (et elle lui en avait donné un grand nombre). Ce fut le fils d'Eumène qu'il éleva, qu'il conduisit jusqu'à sa majorité; et sans attendre son propre trépas, il mit le diadème sur la tête de ce jeune prince, qu'il proclama roi. Au contraire Cambyse, ayant été effrayé par un songe où son frère lui avait apparu comme devant régner sur l'Asie, n'attendit aucun indice, aucune preuve, et le fit égorger. Ce fut ainsi qu'après Cambyse le sceptre échappa aux mains des successeurs de Cyrus. La dynastie de Darius monta sur le trône, et ce prince sut admettre non seulement ses frères, mais encore ses amis au partage des affaires et de la puissance.

[19] Il est encore un conseil qu'il est bon de ne pas oublier. Si l'on a un différend avec ses frères, il faut avoir bien soin de visiter leurs amis et de fréquenter alors ces derniers plus que jamais. Mais on doit éviter leurs ennemis et ne pas les accueillir. Ce sera imiter les Crétois qui, ayant de fréquentes dissensions, de fréquentes guerres les uns contre les autres, se réconciliaient à l'approche d'une invasion et se réunissaient contre les adversaires du dehors. C'était là ce qu'ils appelaient le syncrétisme. Certaines gens se glissent, comme l'eau fait à travers les fentes et les interstices, pour miner les liaisons entre amis et parents. Ils détestent les deux parties, mais ils s'attachent à celle dont la faiblesse donne sur elle le plus de prise. Qu'un jeune homme soit amoureux, ses amis, jeunes comme lui et sans malice, sympathisent à son amour. Mais quand un frère est irrité contre son frère et qu'ils sont brouillés, leurs plus détestables ennemis font semblant de partager l'indignation et le courroux de l'un et de l'autre. C'est la poule et le chat d'Esope. Le chat s'informe auprès de la poule, avec les marques du plus vif intérêt, des nouvelles de sa maladie, et demande comment elle se porte.

«Bien, lui répond-elle, si tu décampes d'ici. »

Pareillement, à un homme de cette espèce, qui accumule les propos pour envenimer la querelle, qui questionne et veut découvrir certaines particularités secrètes, il faut répondre :

« Moi ! Mais je n'ai aucune contestation avec mon frère, ni lui avec moi, du moment que nous ne prêtons, ni l'un ni l'autre, l'oreille aux calomniateurs. »

Je ne sais comment cela se fait : quand nous avons une ophtalmie, nous croyons utile de détourner nos yeux sur des couleurs et sur des objets qui ne blessent ni ne contrarient notre vue. Mais si nous venons à accuser nos frères, à nous irriter contre eux, à les soupçonner, c'est pour nous une satisfaction d'écouter ceux qui nous désorganisent, et nous aimons à voir les choses sous les couleurs qu'ils nous présentent. Ne serait-il pas mieux de fuir ces ennemis, ces gens mal intentionnés, et de tromper leur tactique? Ne serait-il pas mieux de fréquenter ceux qui prennent les intérêts de notre frère, ses familiers et ses amis? de passer la journée avec eux? d'aller trouver sa femme et d'exposer franchement devant elle ce que l'on a sur le cœur? Le proverbe dit que deux frères qui font ensemble la même route ne doivent pas mettre une pierre entre eux; on serait fâché de voir un chien passer en courant entre son frère et soi; on redoute beaucoup d'autres semblables occurrences, dont aucune n'a jamais désuni deux frères. Mais quand d'autres chiens, je veux dire les médisants, viennent se jeter à la traverse, on les accueille, et l'on ne voit, pas qu'ils sont cause de bien des chutes.

[20] Ici la suite des idées me rappelle la belle maxime de Théophraste :

«Si tout doit être commun entre amis, ce sont surtout les amis des amis»

C'est là un conseil qu'il ne faut pas manquer de donner à des frères. Les liaisons et les familiarités qu'ils contractent chacun de leur côté et séparément les détournent et les éloignent les uns des autres. Par cela même qu'ils s'attachent à des étrangers, il s'en suit naturellement que ce sont des étrangers qui auront leur tendresse, des étrangers qu'ils chercheront à imiter, des étrangers qui les dirigeront. Les liaisons déterminent les moeurs; et il n'est pas de plus grande preuve de la différence des caractères que la différence dans le choix des amis. L'habitude de manger, de boire et de se divertir avec son frère, de passer le jour entier dans sa compagnie, cimente moins puissamment l'amitié fraternelle que ne la fortifie l'accord avec lequel on épouse les mêmes amitiés, les mêmes haines que lui, avec lequel on recherche en sa compagnie certaines liaisons, pour en détester et en fuir certaines autres. Des amitiés en commun ne laissent pas prendre consistance à ces propos médisants qui peuvent offenser. Si quelque mouvement de colère, si quelque reproche éclate, la médiation des amis en fait aussitôt justice. Ils préviennent et dissipent tout orage, pour peu qu'ils aiment pareillement les deux frères et qu'une égale bienveillance les porte vers l'un et vers l'autre. Car comme l'étain sert à souder les pièces de cuivre qui se sont cassées parce qu'il se trouve avoir une affinité naturelle d'adhérence avec les fragments du métal, de même l'ami doit par son humeur conciliante et son attachement pour les deux frères maintenir leur bienveillance mutuelle. Cet ami n'est pas impartial s'il ne sait pas se fondre en quelque sorte avec les caractères différents. Ce sera comme un concert, où les tons faux ne produisent que du désaccord au lieu de l'harmonie. Ou peut douter si Hésiode a eu tort ou raison de dire:

« Ne rendez pas égaux vos amis à vos frères ».

En effet un ami commun, quand il est sage, devient, en s'identifiant mieux avec l'un et l'autre, comme nous l'avons dit, un lien de l'affection fraternelle. Hésiode, selon toute probabilité, craignait la foule des mauvais amis qui ne sont mus que par la jalousie et par leur intérêt personnel. Mais il y a un excellent moyen de tout concilier. Même en accordant à l'ami une bienveillance égale, c'est toujours au frère que l'on conservera la première place dans les magistratures, dans les emplois publics, dans les invitations à des repas, dans les recommandations auprès des Grands, dans toutes les circonstances enfin où l'on pourra le mettre en relief et le faire briller. Ce sera un hommage légitime, un privilège accordé aux droits du sang. La préférence dont l'ami serait l'objet contribuerait moins à l'honorer qu'elle ne déprécierait et amoindrirait le frère. Du reste, j'ai développé plus au long dans un autre endroit mon opinion à cet égard. Cette sage parole de Ménandre :

« Quand on aime il est dur de se voir négligé »,

nous rappelle et nous avertit de prendre soin de nos frères et de ne pas les négliger en nous fiant trop aux sentiments que leur inspirera la nature. Le cheval est porté par son instinct aimer son cavalier, et le chien, son maître ; mais s'ils ne rencontrent ni bons sentiments ni soins, le chien et le cheval cessent d'être aimants et ils se détachent. Le corps est uni intimement à l'âme; mais quand elle le néglige et le dédaigne il ne veut plus la seconder, et il la contrarie ou lui fait défaut dans les opérations qu'elle médite.

[21] S'il est louable de prodiguer des soins à ses frères mêmes, il est encore plus beau de soigner leurs beaux-pères et leurs gendres, d'être toujours à l'égard de ces nouveaux parents plein de bienveillance et de zèle, d'accueillir d'une manière affable et cordiale tout esclave dévoué à nos frères, de montrer de la reconnaissance aux médecins qui les ont soignés, aux amis fidèles qui ont partagé avec eux les fatigues d'un voyage lointain ou de quelque expédition militaire. La femme à laquelle notre frère s'est uni doit être une personne tout à fait sacrée. Elle a droit à nos respects, à nos hommages, à nos bonnes paroles, en considération de son mari ; nous devons partager les chagrins qu'elle éprouve. Si d'autres n'ont pas eu pour elle les égards qu'elle méritait, il faut que nous apaisions son courroux. Vient-elle à commettre une faute légère; nous calmerons le mari et nous le réconcilierons avec elle. Quand nous-mêmes aurons quelque différend avec notre frère, nous ferons d'elle l'arbitre de nos griefs, et ce sera elle qui terminera le démêlé. C'est surtout contre son état de célibataire sans enfants que l'en manifestera à son frère du chagrin. Il y a lieu de lui adresser des conseils en même temps que des reproches, de le pousser par tous les moyens possibles au mariage et de lui faire accepter les chaînes d'une union légitime. Quand il sera devenu père, on redoublera de bienveillance envers lui, d'égards envers sa femme. Pour les enfants qui pourront leur survenir, on se montrera aussi tendre, sinon plus indulgent et plus doux, que pour les siens propres : de manière à ce que s'ils commettent les fautes de leur âge, ils ne s'enfuient point et n'aillent point, par crainte de leur père ou de leur mère, donner tête baissée dans des sociétés perverses et dangereuses. Leur oncle sera là pour les en détourner en leur offrant un asile ; ce qui ne l'empêchera pas de leur prodiguer des avertissements pleins de bienveillance et propres à les ramener. C'est le service que Platon rendit à Speusippe son neveu. Il le retira du sein de la mollesse et du libertinage, sans employer contre lui ni rigueurs ni mauvais traitements. Comme le jeune homme se dérobait aux accusations et aux réprimandes continuelles de ses parents, il lui ouvrit ses bras avec tendresse et indulgence. Il lui inspira une grande honte de sa conduite ainsi qu'un vrai désir de l'imiter, lui, son oncle, et de se vouer à la philosophie. Pourtant Platon était blâmé par la plupart de ses amis, comme ne corrigeant pas le jeune libertin.

« Je le corrige suffisamment, répondit-il, en lui apprenant, par ma conduite et mon genre de vie, à reconnaître la différence du vice et de la vertu. »

Aleuas le Thessalien, d'un esprit fier et dédaigneux, était réprimé aussi sévèrement par son père qu'il trouvait d'indulgence et de bon accueil auprès d'un sien oncle. Lorsque les Thessaliens, voulant consulter le Dieu, envoyèrent à Delphes les suffrages recueillis pour l'élection d'un roi, l'oncle, à l'insu du père, mit un bulletin en faveur d'Aleuas. Ce dernier fut désigné par la Pythie. Le père déclara n'avoir pas voté pour son fils, et tous pensaient qu'il y avait eu quelque erreur dans le dépouillement des votes. On renvoya donc une seconde fois consulter le Dieu. La Pythie, comme pour confirmer sa première désignation, répondit :

« C'est bien lui, l'homme roux, dont Archédice est père ».

De cette manière, et grâce à son oncle, Aleuas fut nommé roi par Apollon. Il eut une bien grande supériorité sur ceux qui l'avaient précédé, et il porta très haut la gloire et la puissance de sa nation. C'est qu'en effet les succès, les honneurs, les commandements obtenus par les fils de notre frère doivent nous rendre glorieux et satisfaits. Il convient que nous rehaussions ces jeunes gens à leurs propres yeux, et que nous secondions leur élan vers le bien par des éloges donnés sans réserve à leurs belles actions. Les louanges que prodigue un père à son fils peuvent déplaire ; mais on regarde celles que donne l'oncle comme aussi honorables que désintéressées, dictées qu'elles sont par l'amour du beau et par un sentiment tout à fait divin. Du reste le nom même de cette parenté nous avertit agréablement, ce me semble, d'aimer et de chérir nos neveux. Imitons en cela les héros les plus illustres. Hercule, qui eut soixante-huit enfants, n'eut pas moins de tendresse pour le fils de son frère que pour chacun des siens. Aujourd'hui encore en bien des endroits Iolas partage les mêmes autels, et on lui adresse des voeux en l'adorant sous le nom d'assesseur d'Hercule. Lorsqu'Iphiclès, frère de ce Dieu, eut été tué dans le combat qu'il soutint près de Lacédémone, le héros fut inconsolable et quitta pour toujours le Peloponèse. Leucothée, après la mort de sa soeur, nourrit l'enfant de celle-ci et le fit ensuite participer à sa divinité. De là vient que dans les fêtes de Leucothée, laquelle à Rome est appelée Matuta, les dames romaines portent entre leurs bras non leur progéniture mais celle de leurs soeurs ou de leurs frères, et c'est pour ces enfants que sont tous les honneurs.