Anonyme

ANONYME

 

LE MIRIANI, ,

 

 

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

 

 

 

LE MIRIANI,

ou

Histoire du roi Miri,

Conte géorgien,

traduit en français et précédé d'une notice littéraire

par BROSSET jeune.

AVERTISSEMENT.

L'auteur du Miriani est inconnu, et le manuscrit que nous en possédons ne contient aucun indice qui puisse faire soupçonner son nom, sa patrie, l’époque où il dut vivre. Il est cependant aisé de conclure que cette époque est assez récente, car il contient une très grande proportion de mots persans ou arabes, à peine déguisés par leur terminaison, ce qui se remarque dans tous les livres géorgiens modernes. D'ailleurs cet ouvrage n'a pas dû jouir d'une grande célébrité, puisqu'un très habile Géorgien, le savant auteur des Notices littéraires imprimées dans le Journal asiatique (août et septembre 1834), consulté depuis lors, n'a pu fournir à ce sujet aucun renseignement, et qu'il déclare manquer de notions sur le Miriani et sur son auteur. Ce sera donc l'Europe qui révélera ce littérateur à son pays natal.

Mais, si les documents biographiques manquent, le Miriani peut donner lieu à des rapprochements intéressants, car ce n'est point une composition originale ni isolée.

Les Mille et une nuits, popularisées maintenant en Europe, ont répandu dans l'Asie musulmane le nom de Sindbad le Marin (nuit lxxix-lxxxviii), dont il paraît que le type exista primitivement dans l’Inde, suivant les conjectures de notre savant confrère M. Garcin de Tassy, dans sa préface des Aventures de Kâmrûp. Les merveilleux voyages du marchand de Bagdad ont paru trop succinctement racontés dans l’auteur arabe, et les imitateurs ne se sont point fait faute de les commenter. De là sont nées diverses histoires, et entre autres celle de Kâmrûp, citée tout à l’heure, intéressant fragment de littérature hindoustanie, que recommandent aux lecteurs français une traduction élégante et les notes non moins savantes que curieuses dont l'éditeur français l'a enrichie. Mais je laisse à d'autres critiques le soin d'apprécier cette publication remarquable.[1]

Ce qui est de mon sujet, c'est de faire connaître à la Société asiatique un ouvrage géorgien qui évidemment a été calqué sur le même modèle que Sindbad, que les Amours de Kamroup et de Camalata, que les Aventures de Kâmrûp : c'est le Miriani, dont on va lire la traduction. Peut-être sa brièveté lui fera-t-elle trouver grâce aux yeux du lecteur et engagera-t-elle à écarter une comparaison trop sévère. J'indiquerai fidèlement les traits de ressemblance existant entre ce conte et celui dont nous devons la connaissance à notre savant collègue. Souvent aussi je m'aiderai des notes de tout genre qu'il a jointes à son travail.

Quant au mérite littéraire du Miriani, je m'en rapporte au jugement des lecteurs et à ce qui a déjà été dit, sous le rapport du style, dans le Journal asiatique (septembre 1834, pages 240, 241).

Voici les nous des personnages de ce petit drame, noms tous persans ou arabes, dont le sens ne m'est pas toujours connu, mais n'échappera pas aux orientalistes familiarisés avec les idiomes de l'Asie occidentale.

Khosrow-chah, empereur de la Chine, père de Miri.

Rouzam-Phor, fille de Pharouk-Phal, roi du Machriq ou de l’Orient, femme de Khosrow-Chah.

Khoram-Phor, tante de Miri et sœur de Rouzam-Phor.

Miri (soleil), fils de l'empereur de la Chine.

Nargiz-Djadou, magicien.

Mouchthar (Jupiter), étranger sauvé par Miri, son ami.

Nikakhtar, fils du vizir de la Chine, ami de Miri.

Ilaïl, roi du Maghreb ou Occident.

Khourchid, épouse da roi Ilaïl.

Nomi-Awthab ou Nobi-Awthab (douceur ou puissance du soleil), fille du roi Ilaïl, amante de Miri.

Aramia, philosophe, âgé de huit cents ans, fils d'un vizir de Salomon.

Amoan-Dew, roi d'un peuple de génies.

Andalib, fils du roi des mers, ami de Miri.

Goulazar (taille de rose), cousine et amante d’Andalib.

Phil-Gouch (oreilles d'éléphant), peuple chez lequel Miri aborde.

Doualph (pieds de cuir), autre peuple visité par Miri.

Mansour-Chah, roi du Yémen, père de Mousphar et de Sarasca, amante de Miri.

Banowchah (la violette), nourrice de Sarasca.

Chabrang, brigand, frère de Banowchah.

Nasir, marchand qui adopte Nikakhtar.

Baram, roi du pays de Nasir.

Naoud, son épouse.

Roupherkhé, fille du roi de Misr ou d'Egypte, amoureuse de Nikakhtar.

Kaphour, eunuque du roi d'Egypte.

Nasib, brigand, qui devient l'ami de Miri et de Nikakhtar.

Baba-qoul, magicien.

Abrou ou Abri, roi des Francs, frère du roi Ilaïl, père de Sahib, amant de Nomi-Awthab et rival de Miri.

Zouloumat, confident de Sahib.

Otarid (Mercure), vizir du roi Abrou.

Asra, fille du vizir d'Abrou, amante de Mouchthar.

Zoma (Vénus), fille d’Otarid, amie de Nomi-Awthab.

Boulghamoun-Djadou (le magicien flegmatique), enchanteur, tué par Mari

Moukhthal (méchant), fils de Boulghamoun.

Chamgoun, fille du même.

Milatan, roi, ennemi de Miri.

Woudjma, vizir de Milatan.

Sora, vizir du roi Abrou.


 

LE MIRIANI.

 

CHAPITRE I.

Commencement du livre intitulé le Miriani, qui contient l’histoire d’un empereur de la Chine.

Il y avait[2] un empereur de la Chine, nommé Khosrow-Chah, si affligé de n'avoir pas d'enfants que toute sa puissance et la majesté royale lui semblaient moins que rien. Un jour, ayant rassemblé tous ses astronomes et astrologues,[3] il leur dit : « Faites mon horoscope, et sachez si je deviendrai père ou si je dois mourir sans postérité. » Ravis de ce discours, les astrologues lui dirent: « Prince; si vous épousez la fille d'un génie,[4] elle vous rendra père. » Son chagrin redoubla, parce qu'il ne savait comment trouver une fée. Cela est, à mon sens, fort difficile, dit un vizir, et je ne sache pas qu’après le sage Salomon aucun homme y ait réussi; encore tenait-il du ciel un sceau qui lui assurait l’empire de la terre; mais personne ne peut dire où est maintenant le sceau du sage Salomon. — Puissant prince, ajouta un autre, vizir, il y a ici un philosophe très profond qui le sait certainement. » L'empereur, bien satisfait, alla avec son vizir chez le philosophe. Celui-ci vint au devant du prince; et, l'ayant adoré et salué, lui dit : « Sire, quel est le sujet de votre chagrin? —Le voici, mon père. Votre sagesse et votre sainteté pourraient-elles me dire où est l’anneau du sage Salomon? J'ai recours à vous, parce qu'il n'y a que cela qui puisse me soulager. — Le trouver est impossible à l’homme, dit le philosophe; mais si l’on parvenait à se procurer le livre de prières nommé Ismian-Zad, le possesseur en obtiendrait également une fée. J'ai l'idée que ce livre est dans le trésor de Nargiz-Djadou, qui a construit une forteresse sur une montagne très haute, et l’a fermée d'un charme.

Lui-même se tient dans l'intérieur avec son livre, dont on deviendrait maître en prenant la citadelle; et la possession d'une fée couronnerait la lecture des prières qu'il contient. — Mais cette citadelle, comment s'en emparer? — Au pied de ses remparts, il y a une source; autour de cette source nous tracerons une ligne circulaire, et nous y invoquerons le nom de Dieu pendant dix jours; après quoi la citadelle tombera en ruines. »

L'empereur et les vizirs, encore plus chagrins, disaient : « Qui nous apprendra cette formule? — Ne vous désespérez point, dit le philosophe, je la sais, moi; je la réciterai en même temps que vous, et, avec l’aide de Dieu, nous réussirons. » L'empereur fut bien content, et tous trois partirent de compagnie. Ils trouvèrent que la citadelle était très forte, et auprès ils virent un petit kiosque dont la porte était toute de marbre. A la prière du philosophe la porte s'ouvrit. Ils y entrèrent et n'y trouvèrent qu'une cage suspendue dans laquelle était une colombe. Ayant détaché la cage et tâché l’oiseau, celui-ci prit sa volée après avoir becqueté la terre. Ils s'approchèrent alors de la source; et, s'étant enfermés dans un rond, ils se mirent à réciter une prière dont l’effet fut si puissant que les quatre cents dews[5] qui formaient la garnison du fort en sortirent et allèrent annoncer cette aventure à l’enchanteur Nargiz. Le dew en conçut une grande crainte, et, épouvanté, résolut d'exterminer ses ennemis par quelque sortilège. Mais leurs prières enchaînèrent absolument sa puissance.

En vain il rassembla ses légions de dews, ayant des figures de lions, d'éléphants, de dragons, de serpents, qui vomissaient comme une pluie de feu par la bouche, par les yeux, par les oreilles, par les narines; en vain effraya-t-il ses ennemis par ces horribles visions; en approchant du cercle, tout disparaissait, et le courage et l’espérance renaissaient dans le cœur de l’empereur de la Chine.

CHAPITRE II.

L'empereur Khosrow-Chah, le philosophe et le vizir marchent à la citadelle de Nargiz-Djadou, qui se défend avec énergie au moyen de ses enchantements.

Durant la nuit, Djadou ordonna à ses gens de faire pleuvoir du feu, ce qu'ils firent; mais en touchant le cercle les flammes s'éteignaient. Cela dura trois jours et autant de nuits. Le quatrième jour, une tour s’étant écroulée, Djadou, métamorphosé en dragon, se dirigea vers ses ennemis, la gueule béante. A cette vue l'empereur s'imagina qu'il allait être dévoré; mais, arrivé près de l'enceinte, le monstre disparut. Le jour suivant, une autre tour tomba en ruines. « Malheur! dit Djadou; ayons recours à la ruse. » Sous les traits d'un aveugle, un bâton à la main, il arrive d'un pas mal assuré. « Qui que vous soyez, disait-il, au nom de Dieu, prêtez-moi assistance et mettez-moi dans la route. Je suis un indigent que l'infâme Djadou a arrêté et dépouillé de tout ce qu'il avait; de plus, il m'a crevé les deux yeux. » En disant cela il pleurait.

L'empereur ne put se défendre d'un mouvement de compassion ; mais le philosophe lui dit : « Si vous quittez le cercle, nous sommes perdus. A quelques pas de là, l’aveugle tomba dans une rivière et se mit à crier: « Qui que vous soyez, prêtez-moi une main charitable; je me noie. —Quoi qu'il m'en puisse arriver, dit l'empereur, je veux le secourir ; et, malgré les avis réitérés du philosophe, qui lui disait : « Ne «quittez point l'enceinte, » il sortit et présenta sa main au malheureux pour le tirer de là. Bientôt, entraîné par l'aveugle, l’empereur se mit à crier : « Au secours ! c'est un magicien ; il m'étouffe. » Le vizir, qui voit son maître en péril, accourt aussi pour le dégager : il est attiré à son tour dans la rivière par l'enchanteur; et le philosophe, témoin de leur désastre, en fut si consterné, qu'il s'élança lui-même à leur secours.

Une fois hors de l’enceinte, le dew souffla sur eux et changea l’empereur en lion, le vizir en loup, et le philosophe en renard; et la prière s'effaça même de leur souvenir. Se voyant alors dans une plaine déserte,[6] ils pleurèrent amèrement, sans parler, sans s'éloigner fan de l'autre, et ayant la conscience de leurs actions. Arrivés au pied d'une montagne, ils trouvèrent une belle source au milieu d'un épais bocage. Il y avait un arbre dont le tronc vide leur offrit un asile; et comme ils étaient très fatigués, ils s'y blottirent[7] et dormirent deux jours sans s'éveiller.

Or, parmi beaucoup d'oiseaux qui fréquentaient cette montagne, il y en avait un, grand voleur, et non moins méchant que grand,[8] qui, de ses ailes déployées, obscurcissait l'air. Comme il arrachait des arbres pour construire son nid, il enleva celui où étaient les trois malheureux, et le porta sur le faîte d'une montagne. Ceux-ci, en s’éveillant, furent grandement surpris de voir que l’arbre où ils s'étaient endormis, dans une vallée, fut actuellement sur une hauteur, et ils se mirent à parcourir toute la montagne en pleurant. Ils se dirigèrent-vers une source qu'ils aperçurent; c'était celle qui fut donnée à Job par le Seigneur, dont l'eau avait la vertu de guérir toutes les plaies et toutes les maladies de l'homme. S’étant assis auprès de cette source, sans en connaître la propriété, ils virent deux oiseaux se précipiter dans l’onde, après s'être ensanglantés en se battant, et en sortir guéris. Le philosophe, qui s'en aperçut, pensant que c'était sans doute la source de Job, courut s'y précipiter, et invita ses compagnons à suivre son exemple. A peine entrés dans ce bain salutaire, ils reprirent la forme humaine. Les fruits nombreux que produisait la montagne soutinrent leur existence; mais ils ignoraient dans quel pays ils se trouvaient.

CHAPITRE III.

L'empereur, le philosophe et le vizir sont métamorphosés en bêtes par l'effet d'un charme, ils se perdent en pays inconnu.[9]

La colombe que Nargiz-Djadou tenait en cage dans son kiosque était Rouzam-Phor, la fille du roi du Machriq (de l'Orient), enlevée par l’enchanteur, et captive en ces lieux depuis quatorze ans. Pharoukh-Phal; le père de Rouzam-Phor, souverain très puissant, avait failli perdre la vie par le chagrin que lui avait causé la disparition de sa fille, et sa douleur n'était pas encore affaiblie. Ayant envoyé en beaucoup de contrées à la recherche de sa fille sans rien découvrir, il avait fait élever un palais de deuil où il se tenait renfermé avec son épouse. La colombe, dès qu'elle eut pris son essor, se dirigea vers la maison paternelle, et ne put s'expliquer ce que c'était que cet asile de la tristesse, ni les cris d'affliction qui en sortaient. En entrant, elle ne put retenir ses sanglots quand elle vit sa mère vêtue de noir. Celle-ci, entendant la voix de sa fille, poussa un tel cri, que tous les habitants de la maison partagèrent sa stupeur. Tandis que dans leurs étreintes la mère et la fille perdaient le sentiment, les suivantes, reconnaissant leur maîtresse, allèrent porter au roi cette nouvelle.

Le roi s'élança sur leurs pas pour aller rejoindre son épouse, et il eut bien de la peine à ranimer le couple évanoui, en leur jetant de l'eau. Il attire sa fille sur son cœur, la baigne de douces larmes, ordonne de délivrer tous les prisonniers et de faire d'abondantes aumônes à tous les indigents; il veut que sa fille lui dise son histoire.

La princesse entre dans les plus grands détails sur son enlèvement, sur sa détention en cage, et sur l'arrivée de ses trois libérateurs. « Sans eux, dit-elle, je serais encore captive pour jamais : je ne cesserai toute ma vie de prier pour eux. —Ces hommes, les connais-tu? — Nullement; mais je ne doute point qu'ils ne soient en butte à quelque disgrâce comme la mienne, et qu'ils ne m'aient délivrée par compassion. -— Je fais vœu, si je puis les rencontrer, de mettre fin à leurs infortunes et de remédier à leurs maux, à quels qu'ils soient, dit Pharoukh-Phal.

Des génies qu'il envoya par toute la terre, avec ordre « de les découvrir et de les lui amener », remplirent fidèlement leur commission et virent nos trois personnages, mais sans les reconnaître. « Nous avons, dirent-ils au souverain, parcouru le monde sans aucun succès. Tout ce que nous avons vu, ce sont trois hommes endormis, dont nous ne savons rien de plus. — Va, ma fille, dit le roi, va voir si ce sont eux, et me les amène. Elle part et les reconnaît: Par ses ordres, les génies les placèrent sur un trône, et, endormis qu'ils étaient, les conduisirent à Pharoukh-Phal sans qu'ils s'éveillassent. Déposés de la sorte sur un tapis d'or, ils furent bien surpris, à leur réveil, de se voir dans un jardin magnifique.

Le roi étant venu les voir sous un déguisement, les salua et leur di : « Ne craignez rien, ce palais est à vous. « Je ne fais que m'acquittes pour les services rendus par vous à ma fille. » Et il leur raconta l'histoire du kiosque, de la cage, et de la colombe qu'ils avaient délivrée. Le philosophe se leva, salua le roi profondément, et dit en montrant son maître : « Voici l’empereur de la Chine. » A ce mot, Pharoukh-Phal le prie de l'accompagner, le fait asseoir sur son trône, et s'in forme de ses aventures. Quand il eut tout entendu et reconnu dans son hôte le fameux Khosrow-Chah, il lui donna sur le champ sa fille. « Un simple mortel n'y pouvait prétendre dit-il, mais c'est en dédommagement de vos maux passés que je vous la donne. — » Tant de bonté de votre part surpasse mes faibles mérites, dit Khosrow-Chah. » Les astrologues, par ordre de Pharoukh, tirèrent l’horoscope des époux, et cherchèrent leur destinée. Tout ce qu’il y avait de plus distingué parmi les génies fut convié à la fête.

CHAPITRE IV.

Pharoukh-Phal marie à Khosrow-Chah sa fille Rouzam-Phor.

Les préparatifs terminés, Pharoukh-Phal, aux yeux de tout son empire, maria sa fille Rouzam-Phor à Khosrow-Chah, La noce dura un mois entier, après quoi le roi fut placé sur un trône d’or, et la reine commanda aux génies de les transporter à travers les airs, et de les déposer sains et saufs dans la ville[10] de Tchin. Le peuple, ayant appris le retour de son souverain se porta en foule à sa rencontre.

CHAPITRE V.

Arrivée de Khosrow-Chah dans la capitale de la Chine avec Rouzam-Phor. Seconde fête des noces.

Quand le bruit se fut répandu que Khosrow avait amené la fille du roi des génies, tous les grands vinrent lui offrir leurs hommages et de riches présents; de superbes banquets et des fêtes magnifiques accompagnèrent la célébration des noces. Le philosophe fut également retenu à la cour. Tous les mois, Rouzam-Phor allait visiter sa famille, et revenait ensuite dans la Chine.

Au bout de peu de temps, la princesse devint enceinte et accoucha d'un fils si merveilleusement beau, que jamais on ne vit rien de pareil : son nom fut Miri. Les astrologues, convoqués pour dire quelle serait la destinée du jeune prince, déclarèrent qu'il serait heureux sans mélange; mais qu'arrivé à dix-huit ans, s'il voyait une image, il lui arriverait un grand malheur,[11] et que, s'il échappait à ce désastre, il vivrait cent vingt ans.

Son père lui donna un gouverneur et des serviteurs pleins de science; à sept ans, if le confia au philosophe; il fréquenta les écoles pendant huit années; à quinze ans, c'était un cavalier accompli. Quand il eut atteint l'époque fatale, défense fut faite à tous et à chacun de laisser voir la moindre image. Il passa à la chasse six mois entiers sans entrer dans la ville, de peur que ses yeux n'y rencontrassent du papier ou quelque figure.

Un jour qu'il était en train de chasser, il vit une chèvre sauvage, et en la poursuivant il s'éloigna beaucoup de son escorte. Étant arrivé au bord de la mer, il entendit des sanglots qui venaient de ce côté, et ne tarda pas à voir un jeune homme qui pleurait. « Mon frère dit le prince, pourquoi ces larmes? Qui es-tu? où vas-tu? qui t'amène en ces lieux? — Je viens du Maghreb (de l'Occident); mon nom est Mouchthar; je suis un marchand.[12] J'étais assis sur mon vaisseau, quand un coup de vent engloutit les dix bâtiments qui faisaient ma fortune. Le mien s'étant aussi brisé, je me cramponnai à un débris, et je fus ballotté par les flots pendant sept nuits et autant de jours. Depuis trois jours seulement la mer m'a jeté sur ces rivages où je suis assis en proie à la douleur. »

CHAPITRE VI.

Une image est montrée à Miri au bord de la mer.

« De tant de richesses, il ne te reste donc rien, dit Miri? — Mon histoire est longue, reprit l’inconnu; si tu veux descendre, je te la raconterai. — « Peut-être, pensa Miri, aura-t-il quelque beau bijou à me faire voir; » et sautant de son cheval, il vint s'asseoir prés de lui. « Il y a dans les contrées du Maghreb, dit Mouchthar, un souverain nommé Ilaïl qui possède sept cents villes, sans compter bien d'autres trésors. Son armée est innombrable. Sa fille justement « appelée Nomi-Awthab (soleil de beauté), est si merveilleusement belle, que de puissants rois donnent jusqu'à dix mille miskhals d'or pour avoir son portrait, et ce pour jouir seulement de sa vue. Ce n'est pas qu'on ne puisse la voir elle-même; mais, ceux qui ont osé aspirer à sa main l'ont fait inutilement et s'en sont repentis ; elle déteste l’hymen, et a juré de rester vierge. Le roi d’Abach m'a promis un trésor pour que je lui procurasse l'image de cette princesse et j'y ai réussi ; c'est le seul débris de ma fortune que j'aie sauvé. Elle est là, dans ma ceinture. Si je puis la porter au prince, peut-être en retirerai-je quelque somme. »

L'éloge de Nomi-Awthab ayant allumé dans le cœur de Miri la flamme de l'amour : « Montre-moi un moment ce portrait, dit-il, tout ce qu'on te donnerait pour le posséder, je te l'offre pour un seul regard. » À peine Mouchthar eut-il consenti à présenter la peinture, Miri tomba à la renverse et perdit les sens au premier coup d’oeil; et Moochthar, qui le vit dans ce cruel état, commença à concevoir des craintes sérieuses. « Quel est, pensa-t-il, ce châtiment du ciel ? « J’aurai causé la mort du fils d'un si puissant empereur! Que dire à ses gens? que leur répondre? »

Il se lève, et le ranime en lui jetant de l’eau sur la poitrine. Miri, le portrait à la main, pleurait et disait : « La parole des astrologues est accomplie! » puis à Mouchthar : « Sois sans inquiétude ; si tu veux me céder cet objet, je réparerai toutes tes pertes. Dis-moi encore à combien de mois d'ici est la capitale du Maghreb. —Par mer, avec un vent favorable, tu y arriveras la quatrième année; par terre, Dieu sait quand. » Miri se livrait à la joie quand if fut rejoint par son escorte.

On passa la nuit sur le rivage; Mouchthar reçut une belle robe d'honneur, et accompagna le prince à son retour dans la ville. Tout préoccupé de son portrait, Miri ne faisait que pleurer et demander à Mouchthar, assis près de lui, des détails sur Nomi-Awthab. Un des vizirs de l’empereur avait un fils nommé Nikcakhtar, compagnon d'enfance de Miri. Comme ce prince, entièrement absorbé par la pensée du portrait, en avait perdu le repos, et qu'il n'avait plus de goût aux bains ni à la table, Nikakhtar fort surpris se dit en lui-même : « Il faut que je sache ce qui l'occupe. » Il va le voir, et lui dit : « Prince, quel chagrin vous tourmente? que vous est-il arrivé? Dites-le moi, ou je meurs. »

Miri, après loi avoir raconté l'histoire du portrait, lui dit : « Puisque tu as le secret de mes amours, aide-moi, car je suis au bout de mes ressources. Ils convinrent de se déguiser en négociants, de s’embarquer avec une pacotille, et de faire voile pour le Maghreb. Les préparatifs terminés, Miri se présenta un jour à son père : « Je m'ennuie, dit-il, de n'être qu'un chasseur de terre ferme, et je veux aller sur mer, et m'amuser quelque temps à apprendre la navigation. — « Fort bien, dit l’empereur, » il fit appeler quarante matelots, et leur dit que, comme son fils désirait aller sur mer, ils eussent à lui montrer l'art de la pèche et de la navigation. Le bâtiment fut bientôt prêt, et Miri s'embarqua. Suivant son plan de voyage, il se dirigea vers l’île d’Haer et s'y fit descendre. Ce lieu était un véritable paradis, où l’affligé ne pouvait mettre le pied sans oublier ses chagrins. Mille arbres charmants, mille fruits divers, mille oiseaux au plumage varié, mille fleurs embellissaient ce séjour, comme si la main de l’homme eût pris plaisir à l'orner.[13] Mais, toujours pleurant sur Nomi-Awthab, Miri s'y trouvait mal à l’aise. Après quelques jours de repos, il dit à ses marins : « Je vais à Sarandib visiter le tombeau d'Adam; d'ici là, combien de chemin y a-t-il? Avec un bon vent, il faudrait six mois, dirent-ils. »

En signe de sa joie, Miri leur donna des robes d'honneur; on s'embarqua de nouveau et l’on mit à la voile. Ils étaient sur mer depuis longtemps, quand le vent fraîchit au point que tous les efforts de l'équipage ne pouvaient suffire à conduire le bâtiment. Jetés hors de leur route, ils ne savaient où ils étaient. Le dixième jour, le soleil reparut brillant, le vent tomba, et chacun remercia le ciel, en félicitant ses compagnons de leur délivrance. Mais où étaient-ils? ils l'ignoraient complètement.

Au bout d’un mois, ils virent une île et y portèrent le cap; puis y débarquèrent[14]... Il s'y trouvait beaucoup de hautes montagnes et de beaux arbres, dont la vue ranima leur joie. Au pied d'une montagne toute percée de cavernes était une tour de cristal; tout au près un jardin charmant, et dans ce jardin plusieurs tombes; à la porte d'une maison qui touchait au cimetière était assis un vieillard.

CHAPITRE VII.

Miri et ses gens vont chez Aramia.

Ce vieillard avait devant lui un livre qu’il lisait. Miri s'avança, lui donna le salut, et lui baisa la main. « Qui êtes-vous, dit le vieillard? qui vous a conduits dans cette île, où jamais homme n'est venu? —Nous sommes des marchands[15] qui allions à Sarandib, quand un vent contraire nous a assaillis et poussés en ces lieux. —Ce pays appartient aux dews, et la montagne que vous voyez sert d’habitation à l’un de ces êtres surnaturels, nommé Amoan, qui a une femme et une fille, et qui commande à un peuple nombreux. Renfermés, le jour, dans les flancs de la montagne, ils n'en sortent que le soir, faisant de la nuit le jour, et du jour la nuit. Quant à moi, voici la raison de mon séjour en cette île. « Au temps de Salomon le sage, ces oiseaux de la mer vinrent se plaindre à lui du dew Amoan; le sage prince, qui aimait beaucoup ces oiseaux, parce que de leurs aile ils ombrageaient son temple, ordonna, dans sa colère, que le dew fut mis à mort, et que son peuple fut banni de cette montagne. Je me nomme Aramia. Comme mon père était vizir du roi, je vins aux pieds du trône solliciter la grâce d'Amoan et je l'obtins, mais à condition qu'il ne se montrerait point, lui ni les siens. De cette manière, le peuple des dews, les oiseaux de la mer n'eurent plus de contestations. Amoan m'aima depuis lors comme son sauveur, et ne cessa d'être près de moi et de me combler de présents. A la mort de Salomon et de mon père, le pays étant en révolution, Amoan, au lieu de me laisser partir pour Jérusalem, suivant mon désir, m'emmena en cette île, où il créa pour moi ce jardin et cette maison. J'ai huit cents ans; ces tombeaux renferment les ossements des membres de ma famille, et ce livre est le psautier de David que je lis à leur intention. » A ces mots, il introduisit Miri et son escorte dans le jardin avec de grands honneurs.

La nuit venue, Aramia dit à Miri : « Si tu veux, je te ferai voir Amoan-Dew, et je te présenterai à lui. Aussi bien tu ne peux éviter de lui faire visite; car sachant que tu es ici, il se fâcherait que tu y eusses manqué, et pourrait vous faire du mal — « Soit, dit le prince. —-Vous n'êtes pas sans avoir quelque peu de soufre, dit Aramia; c'est le présent que les dews cherchent le plus : portez-en à Amoan. Miri en fit emplir un grand plat. Aramia ayant conduit ses hôtes à la tour de cristal, ils virent un vaste emplacement entouré de bancs de pierre polie, couverts chacun d'une peau de chien. En avant d'un trône qui occupait le milieu, se trouvaient d'énormes bassins. Aramia, Miri et ses gens s'assirent chacun sur un siège. Lorsque les ombres se furent épaissies, cent mille dews, sortant de leurs cavernes, une souche à la main, vinrent se réunir dans la tour, attendant tranquillement. Cependant une grande torche sortit de l’enceinte, et Aramia dit à Miri : « Regardez bien la forme et les traits de ce dew. » Attentif à ce spectacle, Miri et es gens virent l'objet en question. Sur une tête de lion, portée par un cou de chameau, s'élevaient des cornes de cerf avec des sonnettes. Les yeux du dew brillaient comme des charbons. Vêtu d'une peau de chien, il monta sur le trône; les dews les plus distingués s'assirent autour de lui, les autres restant debout.

Aramia ayant amené Miri devant Amoan, celui-ci ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il descendit de son trône pour aller au devant de lui, et demanda : « Qui sont ces gens? — Mes amis, dit Aramia, étant venus me faire visite, ont témoigné un si vif désir de vous voir, que je les ai amenés ici : ils vous offrent un grand plat de soufre. » A ces mots, la figure du dew s'épanouit, et il traita Miri avec les plus grands égards. Ensuite les dews apportèrent du vin dans de grandes outres de peau de buffle, et, quand ils eurent versé dans les bassins en avant du trône, tous se mirent à en puiser avec des tasses et à boire. Amoan, après avoir effleuré la sienne, la présenta poliment à Miri. « Il n'est pas de ma religion,[16] dit Aramia, et ces gens-là ne boivent pas de vin comme nous. » Miri s'abstint de goûter le vin, et les dews s'occupèrent de leur repas.

Quand on eut apporté les assiettes de badridjan et de concombres qui sont leurs confitures, Amoan commanda que des mimes vinssent récréer les amis d'Aramia. Les acteurs furent bientôt costumés et réunis, et, par leur pantomime,[17] ils excitèrent le franc rire du prince. Le spectacle ayant duré quelque temps, les dews se levèrent et partirent. Miri lui-même partit avec ses gens, et lui seul ne put goûter le sommeil, poursuivi qu'il était par la pensée de Nomi-Awthab, dont il tenait l'image en pleurant. Cependant la fille du dew, étant sortie avec sa nourrice, vit des rayons de lumière dans la maison d'Aramia. « Allons voir, dit-elle, qui a de la lumière à cette heure. » Arrivée sur le seuil, elle aperçut Miri, qui lui sembla si beau qu'elle fut à l'instant suffoquée d'amour. La nourrice l'emmena chez elle, et la fit revenir en lui faisant respirer l'odeur du soufre.

« Que t'est-il arrivé, ma fille, lui dirent ses parents? —Ayant vu de la lumière chez Aramia, je me suis approchée, et j'ai aperçu un homme assis dans l'intérieur. Pendant que je pensais qu'il fallait le tuer, il se fit je ne sais quel mouvement subit, qui me troubla tellement que je suis revenue en hâte. — Mon enfant, ce sont des amis d'Aramia, des fils de prophètes. Tu as eu tort de sortir, et d'ailleurs le ciel ne nous autorise pas à leur faire du mal. » Préoccupée de l'amour de Miri, la jeune fille ne put dormir. Lorsque les dews sortirent, la nuit suivante, Miri dit à ses gens que, s'ils voulaient, ils allassent à la tour; pour fui, il reposerait. »

Les Chinois arrivèrent à l'assemblée sous la conduite d'Aramia, auquel Amoan demanda pourquoi Miri ne venait pas ce soir. Aramia excusa Miri par une raison d'affaire, et le festin commença. La fille du dew, qui s'ennuyait en attendant la fin, résolut de sortir et de se donner la satisfaction de voir Miri; sa nourrice l'accompagna. Comme le prince n'était pas dans la salle, la jeune fille dit à sa nourrice : « Nous « le trouverons assurément dans la maison d'Aramia. « Va, j'ai besoin d'être seule. » La nourrice étant partie, elle s'approcha de la fenêtre et vit un portrait de femme dans les mains du prince, qui fondait en larmes.

Elle entre. Miri levant les yeux aperçut quelque chose qui ressemblait à une tête de renard noir, avec un groin de porc qui se glissait dans l'appartement. Cela avait une vieille natte pour couvre-chef, et pour vêtement une peau de chien. Ses joues étaient terreuses, ses yeux et ses paupières, teints de vermillon, paraissaient nager dans le sang. Sa bouche en s'ouvrant pour parler vomissait des flammes, et une fumée noire sortait de ses narines : on eût dit un échappé de l'enfer. Le monstre femelle approche, et fixant sur le prince son effrayant regard : « Qui es-tu? mon beau, dit-elle, quelle est ta race, d'où viens-tu? où vas-tu? ta vue seule a troublé ma raison et porté le désordre dans mes sens : j'en ai perdu le repos. Les fils des rois de l’orient meurent d'amour pour moi, et toi tu me fais mourir. Daigne venir à mon aide, ou je succomberai. »

« Si je la rebute, pensa Miri, en entendant ces paroles, comme je suis dans son pays elle fera de moi ce qu'elle voudra, et pendant que faire? » Il s’arma de résolution et répondit : « Chère âme, joie de mon pauvre cœur, quel heureux hasard me procure un si tendre appel? Par quoi ai-je mérité l’insigne honneur de ton entretien, et la vue de ce charmant visage si bien fait pour produire une agréable impression sur un infortuné comme moi? » La jeune fille entrant en bonne humeur, pour réjouir les assistants, s'avança vers Miri comme une fumée légère et s'assit. Maigre toute sa fermeté et l'assurance de son babil Miri éprouvait une frayeur mortelle, quand il vit revenir Aramia et ses gens. La jeune fille se leva et partit.

Aramia informa Miri de tout ce qui s'était passé à la réunion; qu'Amoan lui avait demande pourquoi lui, Miri, fils de prophète, s'était abstenu de venir; qu'il s'était plaint de la maladie de sa fille, issue elle-même, à ce que j'ai pu comprendre, dit-il, d'une race de génies. « Il ne faut pas que les dew me tuent pour cette fille, pensa Miri, » et il s'endormit au milieu de ces réflexions. Il vit en rêve un jardin magnifique et au milieu un superbe sérail. « A qui est ce palais dans ce jardin, demanda-t-il? —C'est, répondit une femme, celui de Nomi-Awthab, la fille du roi de Maghreb. » A ce nom, Miri s'élance et voit la princesse descendre au jardin, parfait modèle de l'image qu'il possédait Elle s'avança et lui dit d'un air riant : « Qu'as-tu fait à la fille du dew Amoan? » Tout endormi qu'il était, Miri poussa un tel cri, que ses compagnons de chambre accoururent et le trouvèrent privé de sentiment.

Quand ils l'eurent ranimé en lui jetant de l'eau de rose, ils lui demandèrent ce qu’il éprouvait. Miri leur raconta son rêve de Nomi-Awthab et toute l’histoire de la fille du dew. Son rêve fut regardé comme d'un bon augure; pour lui, il n'en devint que plus amoureux, mais il redoutait le courroux des dew. La nuit suivante, Aramia, Nikakhtar, le fils du vizir, et Mouchtar étant allés à l’assemblée, Miri resta encore au logis, et se fit apporter une charge de naphte par son esclave, qu’il congédia ensuite. A l'heure où il supposa que la fille du dew pourrait venir, il se déshabilla et se tint en arrêt pour la recevoir.

Quand la fille du dew fut sur le seuil et qu'elle eut ouvert la porte, Miri fit comme s'il cachait le pot de naphte, de façon à ce qu'il fut vu de la visiteuse. « Quel est l'objet que tu soustrais à mes regards? dit-elle en s'asseyant, et d'où vient que tu as quitté tes habits? —Puisque tu es si curieuse, c'est une drogue dont un amant mortel ne peut se frotter comme il faut, sans obtenir réciprocité de la part de son objet. — Dis-moi, je t'en conjure, comment elle s'emploie. — Je ne puis résister à tes sollicitations, mais jure-moi de n'en parler à qui que ce sort.-—Je jure d'être discrète. —-Cette huile, dit Miri, s'applique sur le corps nu, en disant : J'aime telle personne, puisse-t-elle me payer de retour! On prend ensuite du soufre embrasé et l'on répète : Puisse-t-elle m'aimer! Alors il s'allume dans les cours de si violents transports que les deux amants ne peuvent supporter un instant de séparation: — Donne-moi 'un peu de cette drogue afin que j'aime comme tu dis. Je serais trop malheureuse s’il me trompait et ne m'aimait pas sincèrement. Donne, que j'en mette sur mon corps. »

A ces mots, Miri se lève et fui remet tout ce qu'il avait de naphta. Au comble de la joie, la jeune fille prend le vase et s’en va dans un appartement isolé. Là elle se dépouille de ses vêtements, et s'arrose le corps de naphte. Le soufre allumé lui communique sa flamme, enveloppe sa tête dune voûte de feu et la réduit en cendres. Quelque temps après arrive sa nourrice qui, la voyant brûlée, court en avertir son père. Amoan Dew entre dans la chambre, de sa fille, il ne voit qu'un tas de cendres calcinées, et se met à pleurer et à sangloter. Cette nuit même, Aramia, Nikakhtar et Mouchtar étant allés à la réunion comme de coutume, n'y virent pas un dew : on n'entendait que des soupirs et des gémissements. Qu'y a-t-il, dit Aramia à un dew, pour que personne n'ait paru ce soir? —La fille d'Amoan est morte, et nous faisons son deuil. » Aramia ne manqua point à son retour d annoncer cette nouvelle à Miri, qui offrit au ciel des remerciements pour l’avoir tiré de ce mauvais pas. « Le temps me paraît long, dit-il à son hôte, il faut que tu me permettes de partir.-—Attends, dit Aramia en pleurant, que le dew ait reparu, je te ferai lui parler, et j'appuierai ta demande : je ne puis plus vivre sans toi.

Miri enchanté consentit à prendre patience. Pour Amoan, il resta quarante jours dans sa demeure, maudissant Aramia, et disant : « C’est un homme qui est cause que ma fille a été brûlée. Quand ce Miri, son hôte, est venu ici, ma fille en est devenue amoureuse, et, comme je n'avais point permission du ciel de lui ôter la vie, il a fallu que ma fille pérît par le feu. Que n'est-il allé à Jérusalem, cet Aramia, si je ne l'eusse pas retenu, il serait loin d'ici. »

Au bout de quarante jours, Amoan étant sorti, Aramia se présenta devant son trône, et lui dit : « Mes amis désirent m'emmener avec votre permission. » Amoan, qui se repentait de l'avoir retenu précédemment, ne fit aucune difficulté.

CHAPITRE VIII.

Miri, Aramia, Nikakhtar et Mouchthar quittent le dew Amoan et vont à Sarandib.

Ils se levèrent, et, tout étant préparé pour mettre à la voile, Miri, Aramia, Nikakhtar, fils du vizir, et Mouchthar le marchand, s'embarquèrent pour aller à Sarandib. Sur la route, une île charmante les invita à toucher au rivage : ils la trouvèrent admirablement belle, douée de mille agréments, et couverte de fruits délicieux, le raisin, la pèche, la pomme, la grenade en pleine maturité.[18]

Il y avait une source dont l'eau serpentait, grosse comme le bras, à travers la plaine. Émerveillés, ils s'assirent pour manger près de la source, puis s'endormirent. Miri seul, le portrait sous les yeux, au lieu de se livrer au sommeil, gémissait profondément. En regardant de côté, il vit d'étranges figures d'hommes, ayant les mains et les pieds remarquablement épais, la face du coté du dos, et des oreilles comme des boucliers.

C'étaient des Philgouch,[19] qui, voyant Miri, voulurent le tuer. Mais lui, prenant son arc et ses flèches, éveilla ses gens; ceux-ci s'armèrent à leur tour, et décochèrent leurs traits sur ces êtres nus, qui se jetèrent à la mer : plusieurs furent tués. Miri se hâta de partir. Durant un mois de navigation, ils ne rencontrèrent aucune terre parce qu'ils étaient égarés; mais, au bout de ce temps, ils eurent une grande joie en apercevant une île, doublement agréable pour des gens fatigués, parce qu'elle était pleine de beaux arbres fruitiers. Il y avait sur les bords d'une source d'eau vive, un grand arbre chargé de larges roses blanches et rouges, asile d'un oiseau à long bec, au plumage de mille couleurs : Miri admirait et l’île et l'oiseau merveilleux.

La nuit venue, tous s'endormirent, excepté le prince, qui aperçut un jeune homme d'une si charmante figure, qu’il crut voir non un mortel, mais un habitant du paradis. Seulement, à sa pâleur et aux larmes que ses yeux versaient en abondance, on comprenait qu'il était dans les liens de l'infortune. Il s'approcha de Miri et lui dit : « Aimable étranger, beauté parfaite, d'où viens-tu? où vas-tu? serais-tu par hasard poursuivi comme moi par le malheur? —Je suis, répondit-il, fils d'une fée de la mer, dépendante du roi d'Orient. Andalib est mon nom. Mon oncle, qui est le souverain de la fée de la mer de Sarandib, avait une fille nommée Goulazar, dont mon père demanda pour moi la main : il y a cinq ans que ma bien-aimée a disparu, sans que je sache rien de son sort. Quoique j’aie parcouru le monde, ni la terre, ni les flots, ni les hommes ne m'ont révélé ses traces. Cependant je suis sûr qu'elle respire; car, dans le trésor de mon père, il y a un livre où sont écrits tous les noms des membres de notre famille. Quelqu’un de nos parents ou parentes vient-il à mourir, son nom s'effaçant du livre, nous sommes par-là instruits de son décès. Chaque fois que j'en ai examiné les pages, le nom de Goulazar s'y est offert à moi en signe de vie; mais j'ignore qui l'a enlevée, où elle est. C’est auprès de cette source que je la vis, comme elle venait visiter mon père. Ses regards s'étant fixés sur moi, je lui ai juré de n'avoir point d’autre épouse qu'elle, et ses serments me promirent réciprocité. Dans le cours de mes voyages, j'ai rapporté cet arbuste du pays des Roses, et je l’ai planté à l'intention de Goulazar : chaque rose qui s'épanouit sur ses branches me fait pousser un cri de bonheur. Quant à l’oiseau Asménouz qui s'y est fixé, rien, dans la nature, n'égale la beauté de son chant. Mais moi, je suis là pleurant, ignorant le repos en pensant à mon amante, et je ne casserai de gémir que quand le ciel aura mis le comble à mes vœux. »

Lorsqu'Andalib eut terminé ce triste récit, Miri lui conta ses chagrins, et tous deux mêlèrent longtemps leurs sanglots et leurs caresses. « Frère, dit ensuite Andalib, mon cœur est plein d'amitié pour vous; restez ici quelque temps. —-Je ne puis faire un plus long séjour, répondit le prince, parce qu'il y a bien loin d'ici au Maghreb. Si telle est la volonté du ciel, nous nous rejoindrons; si ses décrets s'y opposent, je n'ai que douleurs à attendre. » Andalib, le voyant décidé à partir, cessa de l'arrêter et lui donna cinq plumes[20] ; « En quelque lieu que vous ayez besoin de moi, brûlez ceci, ajouta-t-il, et j'accourrai avec ma suite auprès de vous. » Ils ne se séparèrent qu'après s'être tendrement embrassés.

Miri et ses gens firent voile vers Sarandib. Après un mois de navigation, une île s’étant offerte à eux, ils résolurent d'y rester dix jours, parce qu'ils étaient fatigués. Ils débarquèrent et aperçurent une grande montagne toute percée de trous, et une source auprès de laquelle ils s'assirent pour manger et s'endormirent. Tous ces trous servaient de retraite aux Doualphs,[21] sorte de monstres, hommes jusqu'aux reins, et serpents par le bas du corps. Ils avaient pour habitude, lorsqu'ils rencontraient un homme, de le surprendre, de s'asseoir sur son cou, d'enlacer ses bras et de le faire ensuite courir où bon leur semblait.[22]

Les Doualphs ayant découvert nos aventuriers, les surprirent pendant leur sommeil, avant qu'ils eussent pu préparer leurs armes, et, montant sur leur cou, les étreignirent avec leurs jambes au point de faire entrer leurs ongles dans leur chair. Ils les firent courir de la sorte; pendant dix jours de tourments, ils forcèrent Miri, Aramia, Nikakhtar et Mouchthar, chacun sa monture, à recueillir des fruits qu'eux-mêmes dévoraient. Aramia, qui, en qualité de médecin, connaissait toutes les plantes, pensa en lui-même que, s'il n'y mettait ordre, cette torture n’aurait pas de fin. Ayant trouvé une plante vénéneuse, il en ramassa et en fit ramasser avec ardeur par ses compagnons, qui la mirent avec les autres fruits destines aux Doualfphs : ceux-ci n'en eurent pas plus tôt mangé qu'ils tombèrent et moururent.

Miri et ses gens, eux-mêmes plus morts que vifs, montèrent dans leur vaisseau, non sans remercier le ciel de sa protection. Arrivés à Sarandib, ils visitèrent le tombeau d'Adam. Après quelques jours de repos dans ce pays, Aramia tomba malade, et dit à Miri : «Prince, sur mon lit de mort, j'ai une prière à vous adresser, c'est de m'enterrer aux pieds d'Adam. J'ai encore à vous dire ceci : je suis particulièrement connu du roi de Maghreb, Bail, parce que le sage Salomon m'avait donné ce royaume, et qu’à la mort de mon père, n'en voulant point pour moi, je l'ai cédé à ce prince. Si j'eusse vécu, je vous aurais suivi et j'aurais arrangé cette affaire; mais la volonté du ciel étant que je sois privé de ce bonheur, je vous donnerai une lettre pour qu'Ilaïl vous fasse bon accueil. » Après ce peu de mots, il demanda une écritoire et un calam, et traça ces lignes : « Le porteur du présent, fils de l’empereur de la Chine, a souffert mille fatigues pour l'amour de votre fille. L'ayant rencontré en ces lieux, la mort m'empêcha de le suivre plus loin. Au nom des services que je vous ai rendus, ne rebutez pas Miri présent devant vous : vous ne pouvez trouver un meilleur gendre. » Ayant terminé cet écrit, il le remit au prince, et mourut en le bénissant.

CHAPITRE IX.

Testament et mort d’Aramia. Chagrin de Miri. Son départ.

L'ayant enterré au lieu prescrit par lui-même, Miri appela ses matelots et leur dit « qu'il souhaitait visiter la maison construite par le patriarche Abraham. » Le bâtiment préparé, tous s'embarquèrent. Ils voguaient d'île en île pour se reposer de temps en temps de leurs fatigues, et ils récitèrent une prière que leur avait enseignée Aramia. Un jour la violence de la tempête brisa leur vaisseau, une partie de l'équipage fut noyée, d'autres poussés vers la Chine. Pour Miri, Nikakhtar et Mouchtar, en récitant la prière d'Aramia, ils échappèrent à la mort et abordèrent, chacun sur un débris, en des régions diverses. Le premier soin de Miri quand il se vit sur la terre, fut d'offrir à Dieu l'humble hommage de sa reconnaissance; la faim qui l’épuisait et l'horreur de la solitude étaient ses seuls tourments.

La bonté divine voulut qu'il rencontrât des pêcheurs occupés à leur profession. Ceux-ci, voyant un beau jeune homme tout en pleurs, s'approchent et lui demandent qui il est. « Du pain, répondit-il, je me meurs de faiblesse, je ne puis parler; » et quand il eut repris quelque force : « Je suis le fils du marchand Phridoun; mon vaisseau s'est perdu en pleine mer, et les vagues m'ont jeté là sur une planche. J'ignore si mes compagnons ont péri ou survécu. » Les pécheurs partis, il ne cessa de se promener sur le rivage. Or, il était au pays du Yémen dont le souverain, Mansour-Chah, était fort puissant. Son fils Mousphar étant un jour avec beaucoup de monde pour chasser, avait dit à son escorte : « Allons, chassons chacun de notre coté. » Après avoir courir jusqu'au soir sans rien tuer, il retourna vers ses gens. Il y avait un petit bois non loin de la mer. Mousphar, entendant des voix plaintives qui en sortaient, y pénètre, et n'est pas peu surpris de voir un beau jeune homme qui pleurait à rendre sensibles les arbres eux-mêmes.[23] Mousphar descend de cheval, s'élance auprès de lui et lui demande affectueusement qui il est, pourquoi cet excès d'affliction. « Je suis le fils du marchand Phridoun, répond Miri. J'avais quarante vaisseaux que la tempête m'a dévorés en un seul jour. Tous mes compagnons ont péri; pour moi j'ai été poussé vers les rivages sur une planche. Il y a trois jours que je suis assis là à pleurer. — Essuie tes larmes, dit Mousphar vivement ému; si tu as perdu ton père, je le remplacerai, et l’ayant fait asseoir en croupe, ils prirent le chemin de la ville. Mais voilà qu'au milieu de la route, ils rencontrèrent un lion. Mousphar lui décocha une flèche et le manqua. L'animal se jette sur Mousphar, le renverse et le tue. Il poursuit le coursier qui s'enfuyait hors des bois et le traite de même. « Vit-on jamais pareil malheur ! dit ? Miri. Le fils du roi s'était fait mon défenseur, et que m'en est-il advenu ? Je n'aurai point de repos que je n'aie immolé son meurtrier et trempé dans son sangle glaive de Mousphar » Tirer l’arme du fourreau, s'élancer, atteindre le lion, le fendre en deux d'un seul coup et l’enterrer au lieu même où il l’avait immolé, ce fut pour lui l'affaire de peu d'instants. Il tenait encore son épée teinte de sang près du cadavre de Mousphar, quand les gens du prince, inquiets de son absence, le rencontrèrent au milieu de cette scène de carnage. Ils accourent, arrachent leurs colliers en gémissant et se frappent la tête. A leurs yeux Miri étant l’assassin, ils le saisissent, l'accablent de coups, et, les bras enchaînés, le conduisent au souverain, il avait beau leur dire : « Ce n'est pas moi, c'est ce lion qui l’a tué; » ils redoublaient de fureur, et tous, loin d'écouter Miri, ne s'entendaient pas même entre eux.

Le roi du Yémen ayant demandé des nouvelles de son cher fils et entend la déplorable histoire de sa mort, se prit à arracher sa couronne et à jeter au loin son collier royal. La tête couverte de cendres, il poussait des cris lamentables; quand Miri fut en sa présence ii lui dit : « Mon frère, quel chagrin t’a causé mon fils pour que tu l’aies tué?-—Dieu m'est témoin, dit Miri, que ce n'est pas moi qui lui ai donné la mort. » Le roi ne comprenant pas son langage, devinant cependant qu'il s'excusait d'un pareil attentat, ne le condamna point à mourir et le fit mettre en prison. Quant au prince, il fut enseveli avec toute la pompe due à son rang et le roi son père recommença à pleurer amèrement.

Au fond de la prison, l’infortuné Miri se désolait[24] au souvenir cuisant dJe Nomi Awtab, puis de Nikakhtar, puis de Mouchtar, puis enfin de sa propre disgrâce. Quand les quarante jours du deuil furent passés, les vizirs dirent au prince : « Eh quoi ! sire, l’assassin de votre fils vit encore ! — Qu'on l'amène et qu'il meure, dit Mansour.

CHAPITRE X.

Miri est tiré de sa prison pour aller à la mort.

Les exécuteurs[25] retirèrent Miri de sa prison, enchaîné comme il l’était, pour le conduire à la mort. Dès qu'on sut dans la ville que l'assassin de Mousphar allait mourir, le peuple se pressa sur son passage; mais on ne pouvait le voir sans une douloureuse émotion, et Miri lui-même se lamentait de mourir comme un misérable sur une terre étrangère.

CHAPITRE XI.

Rêve de Mouchthar. Il délivre Miri.

Porté sur une planche, Mouchthar avait été poussé par les flots à Sarandib. Après avoir cherché ses compagnons, il passa dans l'Inde et resta quelque temps chez un homme de sa connaissance. Une nuit, il rêva qu'il voyait une mer de sang, et Miri au milieu, s’efforçant en vain d'en sortir, parce que les dews qui en gardaient les bords l'en empêchaient à force de coups et le repoussaient dans la mer afin qu'il s'y noyât. Mouchthar se présentant, les dews prirent la fuite, et Miri put sortir de cette mer de sang. Il s'éveille après ce pénible rêve, arrache son collier et se met à verser des larmes. « Miri est éprouvé par le malheur, pensait-il; après qu'il a si souvent bravé la mort pour moi, c'est pour moi qu'il va mourir. Je succomberai à ma douleur ou j'épuiserai ma vie à le chercher. » II part et arrive au pays du Yémen. Il voit les habitants consternés, il leur entend dire : « Il est affreux de faire périr un si intéressant jeune homme; c'est un a innocent qui va mourir. »

Cependant un peuple innombrable s'agitait sur la place et criait : « Qu'il fallait lui déchirer les entrailles comme le prétendu lion avait déchiré Mousphar. » A la vue du péril de Miri, Mouchthar n'entend plus rien, il pousse un grand cri, tombe et reste quelque temps sans connaissance. Les exécuteurs qui voient Mouchthar évanoui, laissent leur victime et courent vers l'infortuné. Aussitôt que Mouchthar eut repris ses sens, il se jeta aux pieds des exécuteurs et leur dit : « Au nom de votre Dieu! un moment de sursis, que je parle à celui qui marche à la mort ; ne le frappez pas que je n'aie vu votre souverain. » Ceux-ci, soupçonnant l'innocence de Miri, consentirent à attendre. Mouchthar se hâta de voir le roi, et lui dit les larmes aux yeux : « Ce jeune homme, sire, est le fils de l'empereur de la Chine; ce n'est pas lui, mais un lion qui a massacré votre enfant. — Qu'on me l'amène, dit le roi aux vizirs, et que je sache jusqu'à quel point il est vrai ou faux que mon fils ait été la proie d'un lion. » L'examen du fait ayant prouvé que Mousphar avait été déchiré par l'animal, et justifié Miri complètement, le roi lui donna, ainsi qu'à Mouchthar, de superbes robes d'honneur, et remercia ce dernier de lui avoir épargné un crime. Non content de cela, tout l'or, tout l'argent des trésors de Mousphar, tous ses esclaves, furent donnés à Miri.

Mais le prince pleurait nuit et jour au souvenir de sa chère Nomi-Awthab, et Mouchthar soutenait son courage en lui disant que le Maghreb n'était pas loin.[26] Miri était toujours admis dans le palais. Or le roi avait une fille nommée Sarasca. Un jour il dit à son vizir : « Vous savez que je n'ai point de fils à qui léguer mon trône après moi; Miri étant de race royale, je l'adopterai pour mon fils et lui donnerai ma fille. » Le vizir et la reine approuvèrent fort ce projet.

Le roi avait construit pour sa fille un pavillon où elle se tenait habituellement. Un jour que Miri et Mouchthar se promenaient tout pensifs, ils arrivèrent au bas du pavillon et furent vus de la nourrice, qui les fit remarquer à Sarasca. Miri plut tellement à la princesse dès la première vue, qu'elfe se mit à pleurer d'amour, et ne quitta point sa fenêtre jusqu'au soir, espérant le voir encore passer; mais il sortit de la ville ce jour-là et s'arrêta dans un jardin hors des murs. Banowchah, la nourrice de la princesse, était si habile dans les enchantements, qu'elle pouvait faire descendre un oiseau du ciel. Voyant que Sarasca était abîmée dans ses réflexions, elle lui dit : « Qu'avez-vous, princesse? quel chagrin vous préoccupe? —J'aime Miri, dit la jeune affligée, et je me meurs. — N'en parlez à personne autre, reprit la nourrice, ou le roi votre père, s'il le savait, vous ferait mourir. Avec de la patience, et en le ménageant, vous arriverez à votre but. Il ne saurait mieux choisir pour vous. — Je ne puis que te laisser faire, » reprit Sarasca. Informée que Miri et Nikakhtar étaient ce jour-là hors de la ville, la nourrice en instruisit son élève, qui la supplia de l'y conduire et de lui permettre de le revoir. Toutes les deux s'en allèrent donc secrètement au jardin, où Sarasca resta toute la nuit.

Miri était sous un arbre, tout absorbé dans le souvenir de Nomi-Awthab. Après s'être promenée jusqu'à l'aurore, la princesse découvrit le lieu de sa retraite et le trouva, au point du jour, dans la même position. Elle s'approche : l'éveiller, elle le ferait, sans la crainte d'exciter son courroux; autrement que devenir? Elle le baisa doucement, retira l'anneau qu'il portait à son doigt et lui mit le sien en échange. Cependant Miri s'éveille et ne peut s'expliquer cet anneau inconnu qui remplace le sien. Il appelle Mouchthar, le lui montre, en tire une empreinte et lit : Sarasca. Comme ils ne connaissaient point ce nom, ils pensèrent que peut-être c'était celui de la personne dont le roi leur avait parlé;[27] mais de peur que cela ne tournât mal pour eux, ils convinrent d'avoir recours à la ruse.

Miri va donc trouver le roi et lui dit : « Quand vous me condamnâtes à mort, je fis vœu au Seigneur, si j'échappais à ce danger, d'aller en pèlerinage à Jérusalem ; daignez me le permettre, je partirai en toute hâte; et sitôt ma prière faite, je reviendrai chercher vos ordres. » Le roi, n'y voyant aucune difficulté, lui donna mille chameaux, mille bœufs, autant de brebis et toutes les provisions nécessaires, et en outre deux de ses vizirs et une escorte pour l’accompagner à Jérusalem, Miri dit aux vizirs et à sa suite : « Je veux aller prier sur le tombeau d'Abraham. Présentez mes compliments au roi, il me reverra bientôt si je survis à ce voyage. »

Les vizirs, à leur retour, racontèrent au roi ces nouvelles. Inconsolable du départ de Miri, Sarasca dit à sa nourrice : « Je mourrai si tu ne me venges de l'infidèle. » Banowchah avait un frère nommé Chabrang qui demeurait dans une citadelle construite par lui à mi-chemin entre Jérusalem et l'Egypte, d'où il étendait au loin ses ravages. « Deux hommes, les meurtriers du fils du roi, sont partis de notre pays, lui écrivit Banowchah ; prends-les et tue-les. » Miri et Mouchthar étant arrivés auprès de la citadelle de Chabrang, s'assirent non loin d'une source pour manger et s'endormirent.

CHAPITRE XII.

Miri et Mouchthar sont arrêtés par Chabrang.

Chabrang ne fut pas plus tôt informé de leur arrivée, qu'il dit à ses Arabes : « Allez prendre et m'amener ces deux hommes. » On les surprend, on les entraine, ils sont jetés dans un cachot profond pour n'en sortir qu'au bout d'un mois. Après cet espace de temps, Miri et Mouchthar sont tirés des entrailles de la terre, et Chabrang leur dit : « Voilà ce que l’on me mande au sujet du fils de mon souverain. Lequel préférez-vous : être vendus comme esclaves, ou envoyés au pays du Yémen? »

Miri préféra être vendu.

CHAPITRE XIII.

Miri est vendu en Egypte par Chabrang.

Miri fut conduit en Egypte et vendu pour le service du souverain; et quand celui-ci mourut, ce fut Miri que l'on choisit pour le remplacer, suivant l'usage de la nation, qui est de choisir le souverain dans la classe des esclaves.[28] Il se distinguait par sa justice, mais il ne cessait de pleurer sur Nomi-Awthab, sur Mouchthar et sur Nikakhtar. Ce dernier, lors du naufrage de son vaisseau, avait eu le bonheur d'échapper à la mort et d'être poussé par les vagues sur le rivage. Là, des marins le recueillirent à moitié mort d'inanition le rappelèrent à la vie, et lui demandèrent qui il était, d'où il venait. Nikakhtar ayant dit qu'il était fils du vizir du roi d'Orient, Nasir, le chef d'une caravane, qui n'avait pas de fils, l'adopta, lui donna des vêtements nouveaux et l'emmena dans son pays dont le roi s'appelait Baram, et la reine, son épouse, Naoud, originaire de l'Iran. Le seigneur Nasir ayant préparé un beau présent, chargea Nikakhtar de l'offrir à son maître. La reine, qui connaissait et estimait véritablement Nasir, questionna beaucoup Nikakhtar; celui-ci s'empressa de satisfaire sa curiosité, et la reine, en signe de son vif intérêt, lui donna une superbe robe d'honneur. Elle avait une fille nommée Roupherkhé, qui devint éprise de Nikakhtar en le voyant. Seule, elle ne faisait que penser à lui et pleurer sur son absence. Kaphour, son eunuque, s'aperçut de sa profonde tristesse et lui demanda quelle était la cause secrète de ses peines. La princesse lui ayant raconté le tout en détail, l'eunuque dit qu'il amènerait un soir Nikakhtar. Il n'est sorte de promesses que la jeune fille ue fit à Kaphour. Celui-ci s'en va alors trouver Nasir et lui dit : « La fille du roi m'envoie t'ordonner de lui faire porter tout ce que tu as de pierreries et de perles, pour qu'elle achète ce qui sera à son goût. » Le seigneur Nasir ayant donc chargé Nikakhtar de ce qu'il avait de plus beau en fait de perles et de bijoux, Kaphour le fit entrer dans sa chambre avec toute sorte d'égards, lui servit à manger et l’endormit au moyen d'une poudre soporifique; puis, le plaçant dans un coffre vide, le conduisit à sa destination. Le coffre ouvert, Nikakhtar en fut tiré et présenté à la princesse, qui, touchée de ses grâces, l'éveilla avec précaution. Le jeune homme, en ouvrant les yeux, se vit couché dans l'appartement d'une femme charmante, se leva et vint prendre place près d'elle, ils s'assirent et firent un léger repas, et ce fut la princesse qui, de sa propre main, versa le vin dans la coupe de Nikakhtar; leurs plaisirs et leurs doux entretiens se prolongèrent jusqu'à l'aurore.

« Que chaque nuit me fasse jouir de ta présence, lui dit Roupherkhé; mais garde-toi d'être aperçu, sans quoi mon père nous tuerait l’un et l'autre. » Comme le jour parut sur ces entrefaites, Nikakhtar, n'osant partir ostensiblement, fut remis dans son coffre et emporté en cette manière. Sur la route ils rencontrèrent un fameux brigand, si redouté dans tout le pays pour ses rapines, que personne n'osait s'aventurer le soir hors des murs de la ville. A la vue du coffre et du porteur, Nasib (c'était son nom) soupçonna quelque trésor et fondit dessus. L'homme jeta son fardeau et prit la fuite. Pour Nasib, il emporta le coffre dans un château à lui appartenant, et l'ouvrit; mais au lieu d'un trésor, c'était un homme. Fort surpris de sa mésaventure, il demande à Nikakhtar qui il est,[29] pourquoi il se trouve là. « Pour des raisons qui ne peuvent se dire, lui répondit-on. —Je jure de t'épargner si tu ne me caches rien. » Alors Nikakhtar lui raconta son histoire dans le plus grand détail, et Nasib s'intéressant à lui : « Mon fils, lui dit-il, je suis riche, mais sans enfants; je t'adopte et te fais l'héritier de ma fortune. » Nikakhtar accepta la proposition et accompagna Nasib. Tout à coup on annonce qu'une caravane va passer, riche en marchandises, mais très peu nombreuse. Nasib part avec sa troupe, attaque la caravane, massacre tout ce qui ne peut fuir et se trouve maître d'un magnifique butin. Il y avait de l'opium dans les ballots, tous les brigands en mangèrent et s'endormirent. Les gens de la caravane, qui s’aperçurent que les voleurs dormaient comme des morts, fondirent sur eux et en tuèrent une partie, enchaînèrent les autres et les emmenèrent en Egypte. Nasib et Nikakhtar étaient sous la garde d'un officier supérieur. Celui-ci vint à prononcer le nom de Miri son maître, au moment où il se rendait au tribunal. On lui présenta les captifs, enchaînés comme ils étaient. Nikakhtar versait des larmes. A la vue de Miri, il crut reconnaître le fils de son empereur, et Miri en même temps se rappela Nikakhtar. « Quel est cet homme, dit le roi, qui pleure plus que tous les autres prisonniers? » En entendant la voix de Miri, Nikakhtar perdit connaissance, et l'on eut bien de la peine à le faire revenir en lui jetant de l'eau. « Qu'on m amène cet homme évanoui, » dit le prince. On l'amena et il lui dit : « Me reconnais-tu? » Nikakhtar, assuré que c'était Miri, se jeta à ses genoux pour les embrasser, et le roi le baisa.[30]

CHAPITRE XIV.

Nikakhtar est amené devant Miri. Ils se reconnaissent.

Après cela, Nikakhtar ayant raconté toutes ses aventures à Miri, alla au bain, changea de vêtements et écouta à son tour l'histoire si compliquée du roi.

Heureux de se revoir, ils pensèrent que le ciel arrange tout pour le mieux, qu'il fallait donc aviser aux moyens de délivrer Mouchthar, et qu'avec lui rien ne manquerait à leur satisfaction. « Personne mieux que Nasib ne peut réussir dans cette entreprise, dit Nikakhtar. » Nasib fut appelé et le roi lui dit : « Va tirer Mouchthar de la citadelle de Chabrang et me l'amène : ma reconnaissance sera sans bornes pour toi. » Nasib s'inclina jusqu'à terre, et dit : « Je puis exécuter les ordres de votre majesté. » Il partit avec quarante hommes déterminés[31] qui se déguisèrent en marchands, non loin de la citadelle, et, laissant là leurs chevaux et leur pacotille, se cachèrent à. quelque distance. Cependant Chabrang, prévenu qu'une grande caravane est dans le voisinage, ordonne à ses gens de se tenir prêts pour une attaque nocturne. Tous prennent les armes et sortent. Quel fut leur étonnement en voyant une caravane sans défenseurs! combien ils se promirent de richesses ! Nasib ne les eut pas plus tôt aperçus, qu'il marcha avec ses hommes vers la citadelle, y entra et en ferma les portes. Le pillage terminé, Chabrang revient sur ses pas, et voit que les portes ne s'ouvrent point devant lui. Il est désespéré, mais que devenir? « Je vous rendrai vos effets, dit-il aux gens de Nasib, et j'y joindrai des monceaux d'or, si vous me remettez mon château. » Ces propositions n'excitèrent que le rire de Nasib : « Il me croit fou, il l'est lui-même, dit-il à l'envoyé; est-ce que je n'ai pas ici la valeur de mes effets, et bien au delà? Va, dis-lui qu'il songe à sa personne ou que je l'y ferai songer. » Au retour de son envoyé avec ce message, Chabrang, saisi de crainte, se hâta de quitter ces lieux et de s'en aller dans le pays du Yémen. Dès que l'intrépide Nasib se vit maître de la citadelle, il demanda à un des gens de Chabrang qui y restait, où était Mouchthar. « Aussitôt qu'il fut fait captif, lui répondit l'homme, on le précipita dans un cachot où il est encore. » On l’en tira plus mort que vif, on lui fit prendre un bain, on changea ses vêtements, et Nasib lui dit : « Sois désormais sans inquiétude, aujourd'hui même tu rejoindras ton bon maître Miri. » A cette nouvelle, Mouchthar offrit à Dieu ses actions de grâces et embrassa les genoux de Nasib.

Ils partirent avec les riches trésors de Chabrang : pierreries, perles, objets précieux de toute espèce, tout fut chargé sur des chevaux et des chameaux et emporté en Egypte. Combien ils eurent hâte de revoir Miri! Ce prince, en apprenant que le brave Nasib lui amenait son cher Mouchthar, rendit grâces à Dieu.

CHAPITRE XV.

Nasib délivre Mouchthar et l'amène à Miri.

Miri monta à cheval, ayant Nikakhtar à son côté, et toute la ville vint au devant de Mouchthar. Quel charmant spectacle, en effet, que la réunion de ces trois amis dévoués! Arrivés au palais, ils se racontèrent leurs aventures, souvent tristes, parfois divertissantes, et Miri nomma Nasib son général. Quand ils eurent passé une bonne partie de la nuit : « Certes, je suis bien heureux, dit le roi, quoiqu'à vrai dire, avec un peu plus de docilité, je fusse devenu maître sans tant d'efforts d'un immense empire. Tâchez, mes amis, de me procurer la possession de Nomi-Awthab, c'est là qu'échoue toute ma puissance. — Qu'à cela ne tienne votre joie, dirent-ils; en nous réunissant tous les trois, le ciel nous assure d'heureuses destinées. » Il fut convenu que Miri écrirait au roi Ilaïl et lui enverrait son général. Au point du jour, avant de se retirer, Miri communiqua ses intentions à Nasib : « Va dans le Maghreb, lui dit-il, terminer mon affaire. L'assistance d'Aramia ne te manquera point.[32] » Le général s’inclina et dit : « Dévoué entièrement à ton service, je mourrai en obéissant ou j'exécuterai tes volontés. »

Un riche présent fut préparé pour le roi Ilaïl, ainsi qu'une lettre d'amour par laquelle Miri lui demandait sa fille. Nasib partit avec ses quarante braves. Ils marchèrent bien des jours, perdirent leur route et arrivèrent, sans savoir où ifs étaient ni où ils allaient, dans une plaine à perte de vue. Ils voient une petite montagne, l'escaladent et aperçoivent un jardin admirable, orné des arbres les plus rares, des fleurs les plus curieuses, de tous les charmes d'un bel automne. Au-dessus de la porte principale s'élevait un joli pavillon, et sur le seuil priait un vieillard. Ils s'approchèrent, Nasib donne le salut au vieillard et s'assied. « Sois le bienvenu, dit le vieillard, brave Nasib, toi qui t'es égaré sur la route du Maghreb. Dans mon impatience de te voir, mes yeux t'attendaient sur la route, mes inquiétudes allaient au devant de tes pas : reposez-vous un moment et me racontez vos aventures. » Nos braves, bien étonnés, s'approchent du vieillard et lui baisent les mains : « Vous qui êtes vraiment un saint personnage, s’écrient-ils, comment savez-vous qui nous sommes? —Envoyez, répond le vieillard, quelqu'un des vôtres chercher des fruits dans le jardin. » Nasib envoie un homme qui ne revient pas, un deuxième qui ne reparaît pas davantage : trois, quatre, dix enfin ne sortent point de l’enceinte fatale. L'homme était un sorcier, baba-qoul,[33] et un talisman défendait son jardin. Quiconque franchissait le seuil était fasciné et jeté dans les entrailles de la terre. Nasib, qui ne voit, pas ses gens revenir, monte à cheval avec le reste et aperçoit une multitude de baba-qouls occupés à précipiter dans un puits ceux qui arrivaient. Il fond sur eux, massacre tout ce qui ne s'enfuit pas, et arrache du fond de l'abîme ses hommes à moitié morts. Quand il les eut délivrés et rappelés à la vie, il parcourut ce jardin et le trouva jonché d'ossements humains. « Quel piège m'as-tu préparé, homme impur et maudit de Dieu? dit alors Nasib au vieillard. Combien d'hommes as-tu fait périr! » En vain le vieillard essaya de le fléchir par ses prières, du tranchant de son sabre il lui abattit la tête.

La cheville du pied de cette espèce d'êtres ayant la propriété de rendre invisible la personne qui la porte attachée au bras, Nasib, instruit de ce secret, cassa la jambe du vieillard, en retira l'os et l'emporta précieusement.

Arrivé au bord de la mer, il y trouva un bâtiment à la voile, et demanda aux gens qui ils étaient : « Nous «sommes, dirent-ils, les envoyés d'Abrou, roi des Francs, frère du souverain du Maghreb; son fils Sahib est depuis longtemps fiancé à la fille d'Ilaïl, et toujours la reine Khourchid refuse de livrer sa fille. Le roi Abrou nous a dépêchés vers son frère, le roi Ilaïl, avec de beaux présents, pour lui rappeler sa promesse. S'il tenait sa parole, tout était dit, sinon qu'il se préparât à la guerre : tel était notre message. Le roi Ilaïl était bien disposé, mais la reine son épouse, qui ne veut point entendre parler de cette affaire, a emmené sa fille loin de la capitale dans un château fort de ses domaines, inexpugnable par sa position. Ilaïl nous a remis des présents pour son frère : voilà l'objet de notre voyage. »

Fort satisfait de ces renseignements, Nasib s'embarqua et fit voile pour la capitale du Maghreb. A son arrivée, comme on eut annoncé au roi qu'il était venu un ambassadeur du roi d'Egypte, Ilaïl chargea de grands personnages d'aller à sa rencontre et de l'introduire. Nasib admira la magnificence et la grandeur du palais, et vit le roi lui-même assis sur son trône, la couronne sur la tête. Il s'avance, s'incline et remet la lettre et le présent de son souverain. La lecture de la missive rendit le roi tout pensif. Il ordonna de conduire Nasib dans un palais pourvu de toutes les commodités et de satisfaire ses moindres désirs.

Nasib se rendit à son logement, mais à la nuit il attacha à son bras l'os du baba-qoul et pénétra dans le palais du roi, bien décidé à connaître les plus secrètes pensées de ces gens-là sur l'objet de sa mission. Le roi disait à son vizir : « Le roi d'Egypte demande la main de ma fille. Si la reine m'eût cru, elle aurait comblé les désirs de mon neveu, et ne m'en aurait pas fait un ennemi. —Si votre frère vous attaque, répondit le vizir, nommé Otarid, la puissance d'Egypte est là pour vous défendre. Donnez votre fille à son roi. —Je le ferais, dit Bail, si ce n'était pas un souverain acheté à prix d'argent Mais comment donner ma fille à un pareil prince? » Nasib revint chez lui. Cependant l'arrivée de l'ambassadeur d'Egypte et l’objet de sa demande furent bientôt l'entretien de la ville.

Khourchid avait un espion[34] chargé de lui rapporter tout ce qu'il apprenait de nouveau, qui cette nuit même l’informa en détail des bruits du palais; elle l’en remercia beaucoup dans l'intérêt de sa fille. Nomi-Awthab rêva, durant la nuit,[35] qu'elle voyait un beau jeune homme s'approcher d'elle d'un air riant. « Qui étes-vous, lui disait-elle? Votre nom? — Miri, répondait le jeune homme, souverain de l'Egypte. » Les grâces de l'objet de son rêve firent sur elle une si forte impression, qu'elle tressaillit vivement. La reine, voyant l'agitation de sa fille, l’éveilla et lui demanda ce qu'elle avait. Nomi-Awthab ne parla de rien. « Va, dit la reine à son espion, chercher l’ambassadeur d'Egypte, et me l'amène; j'ai à le questionner sur le but de sa mission. » L'envoyé étant ailé voir Nasib et lui ordonner de venir au nom de la reine. Nasib prépara un beau présent et vint, la nuit, trouver la souveraine. Un eunuque se présenta à sa rencontre, la reine et sa fille étaient derrière un rideau, et Nasib de l'autre côté. « Demandez-lui, dit la reine, quel est l’âge de son maître. — Il a vingt-cinq ans, une beauté au-dessus de tout éloge, l'empereur de la Chine pour père ; on le nomme Miri. » Au nom de Miri peu s'en fallut que la jeune princesse ne tombât en défaillance; mais elle se tut par respect pour sa mère, se leva et s'en alla pleurer dans un autre appartement, celui où elle avait eu son rêve. Nasib fut gratifié d'une belle robe d'honneur et congédié. Aussitôt qu'il fut parti, la jeune fille se livra à toute sa douleur ; pensant que Miri était certainement l’aimable objet de son rêve, ses réflexions lui étaient tout repos : dedans et dehors elle ne faisait que s'attrister et gémir.

Or le père de Nomi-Awthab avait un vizir nommé Otarid, et ce vizir une fille nommée Zora, la compagne d'enfance de la princesse, la confidente réciproque de ses vœux et de ses chagrins. Un jour que les deux amies se promenaient dans le parterre, Nomi-Awthab entra dans un bosquet de rosés et se mit à pleurer amèrement. Témoin de sa douleur, Zora, sans la questionner, se retira dans son appartement et fut suivie de la princesse. Lorsqu'elle eut tari ses larmes : « Noble fille, lui dit Zora, quelle douleur te dévore? A peine si tu ressembles à un être vivant ; l'éclat de ta beauté n'éblouit plus mes yeux, et si cela dure, je n'ai plus qu'à mourir. D'où te vient tant de réserve, à toi qui n'avais rien de caché pour ton amie? » Nomi-Awthab garda un silence obstiné et sortit.

Le lendemain Zora, la voyant encore plus dégoûtée de la vie, saisit une épée, et, à genoux sous les yeux de la princesse, en appuya le tranchant sur son cou : « C'en est fait, dit-elle du ton le plus énergique; si tu ne me découvres pas ton chagrin, je me tue à l’instant. » Nomi-Awthab lui voyant une si ferme résolution, et sensible à tant d'amitié, s'élance, arrête sa main et lui dit : « Viens, assieds-toi là, je vais t'ouvrir le secret de mes peines. Plût au ciel que ma mère ne m'eut jamais portée dans son sein ! Moi, pour qui tant de souverains meurent d'amour, je dépéris et je vais mourir pour un prince acheté à prix d'argent. — Si telle est la volonté du ciel, noble fille, dit Zora, un pareil souverain sera d'autant moins méprisable, que l'usage des Egyptiens est de n'en pas choisir d'autres. Faut-il donc que cela te désespère? S'il brûle d'amour pour toi et que tu lui aies voué ton cœur, qui peut y mettre obstacle? Vis pour attendre les décrets de la Providence. »

Cependant Nasib fit dire au roi Ilaïl : « Depuis tant de temps que je suis ici, mon affaire ne s'arrange pas; comme mon maître m'attend, permettez-moi de partir, sans prolonger mon séjour en ces lieux. — Pars si cela te convient, dit le roi, et réponds pour moi à ton prince que je regarde son amitié comme le plus grand bienfait du ciel; mais qu'engagé dès longtemps envers le fils de mon frère, je ne puis lui refuser ma fille; que cependant mon affection lui est acquise; qu'au reste, s'il peut l'enlever lui-même, j'en serai satisfait. »

Congédié avec de riches présents tant pour son maître que pour lui, Nasib revint dans la capitale de l'Egypte, et transmit à Miri les dons et la réponse d'Ilaïl. Courroucé d'un pareil message, Miri ordonna de lever des troupes pour aller faire la guerre dans le Maghreb. Si on lui donnait la princesse, tant mieux; sinon, il aurait recours à la force. Ayant tiré de ses trésors de quoi payer largement ses soldats au delà même de leurs désirs, et s'étant assuré un effectif de cinquante mille combattants, tous gens de cœur, il désigna un vice-roi pour administrer l'Égypte en sa place.

CHAPITRE XVI.

Miri va dans le Maghreb pour épouser Nomi-Awthab.

Après s'être recommandé à Dieu, le roi Miri partit pour la capitale du Maghreb. De retour vers son souverain, l'ambassadeur du roi des Francs lui avait porté la nouvelle que la reine Khourchid avait emmené sa fille dans une forteresse et la refusait au fils d'Abrou. A ce récit, le prince Sahib fut fort affligé et versa beaucoup de larmes. Vêtu de noir, il se livra à une tristesse amère. Il avait pour confident le brave Zouloumat. Celui-ci, voyantîuie son maître se mourait d'amour pour Nomi-Awthab, lui dit : « Prince, pourquoi cet excès de douleur? Si vous voulez, je pars, je tire la princesse de son château fort, sans que nul mortel s'en aperçoive, et je la remets entre vos mains. —Si tu me rends ce service, répond Sahib enchanté, je te rendrai plus puissant et plus riche qu'aucun habitant du pays des Francs. » Zouloumat se prosterna jusqu'à terre et partit pour le Maghreb. Arrivé près de la capitale du roi Ilaïl, Zouloumat se déguisa en marchand; il entra dans un caravansérail, et quand il vit l'occasion propice, il se dirigea vers la citadelle où était Nomi-Awthab. Après en avoir examiné les dehors, il remarqua un endroit par où il était facile d'y monter et d'en descendre, et s'en approcha le plus qu'il put. Dès que la nuit fut close, il lança une corde,[36] l'assura aux créneaux de la tour et s'en servit pour l'escalader. Il se glisse dans la citadelle, trouve la porte d'une chambre ouverte et y pénètre. Nomi-Awthab, ne pouvant goûter le sommeil, avait quitté Zora, puis elle était allée se promener dans le jardin, où elle pleurait en pensant à Miri. Zouloumat, étant entré dans la chambre de Nomi-Awthab, aperçut une jeune fille qui dormait sur un lit élevé, et la prenant pour celle qu'il cherchait, il lui souffle dans le nez une poudre qui la rend immobile, la dépose dans un coffre vide et l'emporte sur le bord de la mer. Là, il ouvrit le coffre, en tira la jeune fille, et la voyant évanouie, il lui jeta de l'eau pour la faire revenir. « Point de chagrin, lui dit-il; ne te fâche pas contre moi, je l'emmène vers le fils du roi des Francs, car mon action est toute désintéressée. » A ces mots, il la laisse, et, comme il était épuisé de fatigue, il se livre au sommeil.

Cependant il y avait dans ces parafes un dew nommé Boulghamoun-Djadou, commandant à un peuple nombreux; il avait un fils et une fille et se promenait sans cesse au bord de la mer. Moukhthal, fils du dew, étant venu au lieu où dormait Zouloumat, aperçut Zora, en devint épris et l'emmena sans bruit dans son château. Zouloumat, à son réveil, ne trouvant plus la jeune fille, en ressentit, comme on peut le croire, une profonde douleur, forcé qu'il était de retourner les mains vides au pays des Francs, ayant perdu son temps en vains efforts. Il rencontra sur la route l’armée de Miri et demanda : « A qui sont ces troupes? — C'est le roi d’Egypte, lui répondit-on, qui va dans le Maghreb chercher une épouse. —Sans doute, se dit à lui-même Zouloumat, ce sont ces gens-là qui ont pris ma conquête; et il revint tout éploré dans son pays. Sahib, qui comptait sur Nomi-Awthab, tomba dans le désespoir. « Prince, lui dit Zouloumat, croyez que je ne me suis point épargné; après d’incroyables efforts déjà couronnés du succès, je revenais plein d'allégresse. Déjà plus d'à la moitié de la route, j’ai rencontre l'armée du roi Miri, et tout ce que j’ai pu faire, ça été d'éviter la mort. Plût à Dieu qu'au prix de ma vie j'eusse pu recouvrer la jeune fille! » A cette nouvelle, Sahib arrache son collier, couvre sa tête de cendres pousse des cris affreux et va trouver son père, à qui il raconte avec la plus vive expression de chagrin le malheur qui lui est arrivé. « Mon fils, dit le roi, ne t'afflige point, et que le désespoir ne te fasse pas renoncer à la vie. Sois assuré comme moi-même que ce prince n'a pas le pouvoir de te ravir ta fiancée. »

Aussitôt il ordonna de lever des troupes, et en peu de temps il eut rassemblé quatre mille[37] soldats d'élite. Il plaça à leur tête le prince Sahib avec le titre de général, et lui dit : « Si tu veux être mon digne fils, une m'amène point ici Miri vivant ; tue-le et conduis en ces lieux la jeune princesse. Cependant Miri se portait à marches forcées vers le Maghreb. Arrivé à une montagne qui servait de repaire à une multitude de serpents, il ordonna de remplir un coffre de ces reptiles et de l'emporter avec lui, disant qu'ii les réservait à Triak-Pharoukh.[38] Selon ses ordres, on mit dans le coffre autant de serpents qu’il en pouvait tenir, et on se hâta de gagner le Maghreb. Quand il fut au bord de la mer, ii écrivit une lettre en ces termes au roi Ilaïl : «Amant dévoué de ta fille, je désire devenir ton gendre, si tu y consens sinon prépare-toi à la guerre. » Dans une seconde lettre, destinée à Nomi-Awthab, il lui faisait la peinture de ses tourments. « Porte cet écrit à ma bien-aimée, dit-il à Nasib en la confiant à ses soins, et rends-moi bientôt sa réponse. » Pendant que le roi Miri s’arrêtait sur le rivage et préparait ses vaisseaux, Nasib partit. Sahib avec son armée ayant atteint le roi Miri, lui écrivit en ces termes : « Tu as enlevé ma cousine Nomi-Awthab, et sans doute tu te la réserves. Je respecte le noble sang qui coule dans tes veines; envoie-moi donc cette jeune fille, et la vie sera ménagée; sinon tremble, tu ne m'échapperas point. » A la lecture de cette lettre, Miri fut frappé d'un coup mortel. « L'aurait-on fait disparaître, se disait-il? non, à Dieu ne plaise! j'en perdrais la vie. —-Prince, dirent les vizirs, épargnez vos jours, attendez le retour de Nasib et les nouvelles dont il sera porteur; après quoi, Dieu aidant, nous verrons à nous aider nous-mêmes.

Quand Zouloumat eut enlevé Zora, Nomi-Awthab était descendue au jardin où elle s'était mise à pleurer et à gémir. « Hélas ! ce n'était pas assez de la perte de Zora, disait-elle; son malheur deviendra la source du mien. » Otarid, le vizir, en apprenant la disparition de sa fille chérie, se découvrit la tête, arracha son collier et vint tout en pleurs trouver le roi, qui partagea son affliction. Sur ces entrefaites, Nasib apporta la lettre de son maître. A la lecture de cette missive hautaine, Ilaïl entra en fureur, et maudissant Miri : « Non, je ne lui donnerai pas ma fille, s’écria-t-il, et nous verrons ce qu'il me fera. » Alors Nasib, attachant l'os de baba-qoul à son bras, se dirigea vers la forteresse où était Nomi-Awthab. En la voyant vêtue de noir, il fut profondément ému, et dit : « Certes, il faut que Miri résiste pour elle à ses chagrins et supporte le fardeau du trône. » Il entre et dépose sa lettre. La jeune fille aperçoit ce billet cacheté, le prend, l'ouvre : c'était l'écriture de Miri; elle fut suffoquée par ses sanglots. Reprenant ses sens, elle lit de nouveau sans pouvoir comprendre qui a apporté ce message. Puis réfléchissant : « Miri, se dit-elle, est fils d'une fée; une fée lui aura servi de courrier. » Alors elle prend du papier, son écritoire et un calam, et raconte ses tourments à Miri, le rêve qu'elle a eu, les pleurs, les chagrins dont il est pour elle l'occasion, les entretiens dont il lui a fourni le sujet. La lettre scellée, elle la pose devant elle. Nasib la prend et s'en va. Il s'incline devant Miri en fléchissant le genou et lui remet la lettre de Nomi-Awthab, ainsi que la réponse du roi Ilaïl. Si cette réponse excita le courroux de Miri, la lettre de son amante lui fut a son tour fort agréable. Après avoir remercié Dieu, il jura de conserver Nomi-Awthab, et ordonna à Nasib de porter au roi des Francs son irrévocable résolution. « Puisque décidément vos vœux sont pour cette princesse, dit Nasib à son maître, nul ne pourra s'y opposer; soyez sans inquiétude. »

Aussitôt la trompette donna le signal, les deux armées se choquèrent durant trois jours et autant de nuits sans que la victoire se décidât pour l'une ou pour l'autre. Le troisième jour, les combattants épuisés ayant posé les armes pour prendre du repos : « Je vais, dit Nasib, m'informer des dispositions de nos ennemis, et je vous rendrai compte de mes observations. » Miri l'ayant approuvé, Nasib partit, attacha l'os à son bras et pénétra dans la tente de Sahib. Il la trouva merveilleusement grande et belle, et vit le prince assis majestueusement sur un trône élevé comme une montagne, la tête coiffée du turban, et entouré de ses vizirs et de ses généraux. « Quelle armée incomparable que celle de l'Egypte! disaient-ils, quelle science militaire elle possède! Tous nos efforts n'ont pu l'entamer. —S'il me laissait Nomi-Awthab, reprit Sahib, je m'en irais tranquillement chez moi sans inquiéter ces gens-là; » et parlant à Zouloumat : « Viens, scélérat, l’unique auteur de tout le mal; si tu n'eusses point enlevé Nomi-Awthab, elle ne serait point tombée entre leurs mains, ni moi dans cette fâcheuse situation. — Est-ce donc volontairement que je la leur ai livrée? dit Zouloumat en se levant. Parlez, et je vais la soustraire du milieu de l'armée égyptienne, et vous la ramener. — Si tu fais ce que tu dis, reprend Sahib, tant mieux ; sinon redoute ma vengeance. »

A ces mots, Zouloumat se lève et marche vers le camp des Egyptiens. Nasib sort lui-même sur ses pas, l'atteint, et lui dit en langue des Francs : « Sahib m'envoie avec ordre de te prêter main-forte. Je sais où est la jeune fille; mais n'ayant pu d'abord l'enlever, j'en ai informé Sahib, qui me charge de te le dire et de Raccompagner. Comme tu es connu dans l'armée d'Egypte, m'a-t-il dit, tu ne seras point arrêté, et rien ne t'empêchera de réussir. Je pars, et viendrai te rejoindre avec la jeune fille; attends-moi ici. » Sur ce, Nasib va trouver Miri : « Laissez-moi prendre, lui dit-il, le coffre aux serpents, et le porter à Zouloumat. » Cela fait, Zouloumat, au comble de l'allégresse, dit à Nasib : « Tant que je vivrai, je serai reconnaissant d'un tel service; » puis, se chargeant du coffre, il s'en alla. Arrivés à la tente de Sahib et le coffre déposé à terre, Nasib sortit : pour eux, dans leur joie, ils s'imaginent tenir la princesse. Sahib aperçoit Zouloumat et lui dit d'un air riant : « Comment as-tu « fait pour réussir? — L'homme que vous m'avez envoyé, dit Zouloumat, m'a servi de guide, et ses efforts n'ont pas été infructueux. — Quel homme t'ai-je envoyé? dit Sahib; qu'on l'amène. » Nasib ne put être trouvé; mais le prince rempli de joie donna à son confident une superbe robe d'honneur et s'en alla gaiement faire bonne chère, non sans ordonner à ses serviteurs de lui amener la princesse sur le soir. Ceux-ci s'en vont ouvrir le coffre; mais les serpents, affamés par un long jeûne, s'élancent et attaquent tout ce qu'ils rencontrent : on eut dit le dernier jour du monde. Nasib, de son côté, criait du dehors : « Tout est perdu! au secours! l'armée d'Egypte nous attaque! Sahib est tué! » A ces cris, les soldats s'agitent, c'est un désordre épouvantable, on s'entretue sans savoir ce que l'on fait. Au point du jour, il n'y avait plus d'armée des Francs; Sahib la trouva réduite au tiers, et il en put à peine réunir un millier d'hommes échappés à la tuerie générale. Nasib ayant apporté ces nouvelles à Miri, le roi rit beaucoup et combla Nasib de caresses; puis, se mettant à la poursuite de son rival, il l'atteignit, le tua et massacra les soldats jusqu'au dernier, sans qu'il en restât un seul pour porter la nouvelle de ce désastre. Quant aux troupes égyptiennes, rassasiées de vengeance, elles firent un si riche butin, qu'on ne peut en dire la valeur, et que chacun pouvait à peine traîner son fardeau. Tandis que des courriers allaient annoncer en Egypte ces heureux succès, l'armée procéda à son embarquement.

Ilaïl entra dans une telle colère en apprenant la mort de Sahib et le départ des Egyptiens, qu'il en perdait l'esprit; mais la reine Khourchid et Nomi-Awthab s'embrassèrent tendrement et augurèrent mieux de l'avenir. Pour Miri, laissant le roi à ses transports, il écrivit une lettre à Nomi-Awthab et la remit à Nasib. Celui-ci, protégé par son talisman, pénétra dans le harem de la reine et se mit a chercher Nomi-Awthab. Il la trouva dans le jardin, assise au pied d'un arbre et pleurant sur Miri et sur Zora. Il arrive et place la lettre sous ses yeux; la prendre, la lue, sourire de bonheur, y faire une réponse, ce fut pour la princesse l'affaire d'un moment. Nasib, toujours près d'elle, prit cette réponse, la porta sur-le-champ au roi Miri, qui ne l'eut pas plus tôt parcourue que ses yeux versèrent une pluie de perles.

La fille que Moukhthal, ce fils de Boulghamoun-Dew, avait enlevée à Zouloumat, était Zora; il la voulait pour lui et lui promettait le mariage. Zora résistait : « Non, disait-elle, je ne consens point à être ton épouse: si tu forces ma main, je te maudirai tant que tu n'auras point l'aveu de mon père. » En vain la suppliait-il, lui offrait-il les plus riches présents, Zora se refusait à ses désirs, tous ses efforts étaient impuissants. Moukhthal-Dew, outré de fureur, prit le parti de la tuer; mais bientôt se ravisant, au lieu de la faire mourir, il résolut de la garder à vue et d'écrire à son père : « S’il consent, tout est dit; sinon je reviendrai à mon projet, » pensait-il.

Il précipita au fond d'un cachot la malheureuse Zora toute baignée de larmes, et écrivit en ces termes au vizir Otarid : « Accorde-moi la main de ta fille, ou je lui donnerai la mort. » Le dew porteur de ce message le déposa doucement près d'Otarid endormi. A son réveil, le vizir, ayant lu la lettre qui contenait les nouvelles de sa fille, éprouva un saisissement profond et vint en pleurant trouver le roi. « Sire, lui dit-il, si vous ne venez point à mon secours, Boulghamoun-Dew aura ma fille; et si vous ne la lui ôtez pas, je m'arracherai l'âme sous vos yeux. —- Que faire? dit le roi bien affligé. Nul ne peut résister à Boulghamoun-Dew; il faudrait, pour lui tenir tête, l'alliance[39] de cent mille souverains. « D'un autre côté, Miri me menace, il a tué Sahib et il va fondre sur mes états. Que puis-je faire pour toi? —-Prince, ajouta Otarid, sans doute un ennemi doit inspirer des craintes, mais l'adresse supplée à tout. Au lieu de traiter hostilement le roi d'Egypte, imposez-lui pour condition de vous ramener ma fille. S'il tue Boulghamoun-Djadou, nous sommes délivrés d'un adversaire puissant; si au contraire le dew donne la mort à l'Egyptien, nous n'en serons que plus forts : tout bien considéré, ayons-le pour ami. » Le roi Ilaïl, ayant fort approuvé ce conseil, dicta une lettre à un secrétaire, à l'adresse de Miri. Après les compliments et les paroles d'amitié, il lui disait : « Boulghamoun Djadou a enlevé une fille de notre harem. Reviens sur tes pas si cela t'est possible ; tue-le, prends la citadelle, et quand tu nous auras rendu cette fille, tes vœux seront accomplis. » La lettre, avec de riches présents, fut aussitôt envoyée à Miri, qui la lut et fut tout consterné. Informés du message et des volontés d'Ilaïl, Mouchthar et Nikakhtar dirent à Miri : « Ne vous affligez pas : si le ciel permet que les choses en viennent à ce point, tout nous est facile avec son secours. Partons; vainqueurs de Djadou dans une bataille, nous marcherons de nouveau à l'accomplissement de vos désirs. »

Miri ordonna donc à ses troupes de se préparer à le suivre dans de nouveaux combats.[40] Puis il écrivit à Nomi-Awthab : « J'entreprends une expédition contre Boulghamoun Djadou, qui retarde pour moi le plaisir de vous voir : mais, au nom de Dieu, ne craignez rien pour ma personne; je ne cours aucun risque. » Ce peu de mots affligea Nomi-Awthab; la pensée seule que Miri allait délivrer Zora soulageait un peu le chagrin que lui causait son éloignement. Elle demanda l’écritoire et le calam, et répondit au prince par un billet qu'elle plaça devant elle. Nasib le prit et le porta à son maître. Miri, en le lisant, versa quelques pleurs et partit.

Lorsqu'il fut arrivé au voisinage des états de Boulgharnoun-Djadou, on annonça au dew MoukhthaJ que les troupes du roi Ilaïl venaient l'attaquer. Moukhthal se hâta d’en informer son père. « Qui est le téméraire, dit Boulghamoun en riant, à qui la vie pèse au point de vouloir me combattre! » Puis, au moyen de la magie, il remplit tellement l'atmosphère de neige et de frimas autour de l'armée égyptienne, que chevaux et cavaliers étaient exterminés par le froid. Miri, qui s’aperçut que cette neige et cette glace étaient des inventions de Djadou, adressa sa prière à Aramia et recommanda à ses troupes de prier comme lui. Dieu permit alors que le charme se dissipât, et la joie reparut dans l'armée avec les rayons du soleil. De là Miri et ses troupes marchèrent à la citadelle, défendue d un côté par la mer et de l'autre par un fossé prodigieux. Ils ne cessèrent toute la nuit d'invoquer Aramia. Au point du jour, Boulghamoun sortit avec ses troupes, et tout à coup, par un charme nouveau, des serpents monstrueux, plus nombreux que des gouttes de pluie, s'élancèrent du sein des ondes. Leurs yeux, leurs naseaux, leurs gueules vomissaient des flammes. Après que la protection d'Aramia les eut fait évanouir aussi à l'approche des Egyptiens vers le fossé, Boulghamoun, voyant l'impuissance de ses prestiges, s'écria devant ses guerriers : « Vit-on jamais de pareils enfants d'Adam? Quelle est cette race qui met en défaut tout mon art? » Témoin du découragement de son père : « Point de tristesse, lui dit Moukhthal; si ta magie fut vaine pour leur nuire, il nous reste le glaive et la guerre. » Boulghamoun avait un gros tambour construit par Scandar-Zelghou[41] dont le bruit portait la crainte dans les cœurs à une distance de mille milles. Les sons qu'il rendit, cette nuit même, en signe des combats du lendemain, ébranlèrent le courage des soldats d'Egypte; mais, on priant Dieu et invoquant Aramia, ils sentirent renaître leur confiance.

A l'aurore, Moukhthal sortit de ses remparts à la tête de ses farouches légions et les rangea en bataille. Seul au premier rang, il défia Miri et l'appela à haute voix : « Fils d'Adam, comme ta religion ne te permet pas de faire massacrer tant d'hommes, viens te mesurer avec moi. Vainqueur, je garderai ma conquête; vaincu, je te la cède. » A ces mots, Miri encourage les Égyptiens. « Soyez sans crainte, Dieu est mon protecteur. Aramia saura bien me défendre. » Puis il mit ses troupes en bataille et s'avança au milieu de la plaine avec son arc et ses flèches. Le dew était là; debout comme une montagne, armé d'une massue monstrueuse comme lui, soufflant le feu par la bouche : on eût dit l'enfer en personne. Miri, ajustant son arc, fit sa prière à-Aramia et marcha contre l'ennemi. Cet ennemi, c'était Moukhthal, Moukhthal terrible à voir! Quand le dew aperçut Miri, il fit quelques pas en avant, brandissant sa massue. Miri s'élance de son coursier. A peine a-t-il bondi sur l'arène, que la massue du dew atteint l'animal et l'étend privé de vie. C’en était fait du roi sans son agilité. Les soldats de Miri, qui ont vu son cheval terrassé, le croient mort lui-même, et commencent à pousser des cris plaintifs. Mais le roi bande son arc, et d'une main sûre atteint et traverse le flanc de Moukhthal. Le dew rugit, frappé mortellement, et Miri qui survient le fend en deux avec son cimeterre, tandis que les Egyptiens, témoins de l'horrible trépas du dew, remercient le ciel et félicitent leur roi de sa victoire: les soldats se séparent et vont apprendre à Boulghamoun-Djadou le sort de son fils. Ce père infortuné gémit amèrement, arrache son collier, couvre sa tête de cendres, et dans sa douleur oublie tout le reste.

« Va, dit alors Miri à Nasib, cherche où ils ont mis Zora ; que Boulghamoun ne décharge pas sur elle sa colère; du reste examine bien toutes leurs démarches, et si par hasard ils ne l'emmèneraient point à la dérobée. » Son talisman au bras, Nasib pénétra dans la citadelle, dont il vit que la porte était toute de marbre. En la parcourant en tous sens, il aperçut un trône, et au-dessus un appartement rempli de dews qui pleuraient Moukhthal. « Demain, dit Boulghamoun-Djadou à Chamgoun sa fille, demain je pars, et pour prix du sang de mon fils, je couperai les têtes de tous les mortels que je rencontrerai. — Mon père, dit Chamgoun, ces hommes-là ne ressemblent pas aux autres; les enchantements n'ont pas de prise sur eux. Ils n'ont point épargné Moukhthal, ils t'arracheront également la vie quand tu seras hors de ces murs. Que ferai-je ensuite? Nous n'aurons plus de chef. — Sois sans inquiétude, ma fille, dit Boulghamoun, ils ne me tueront pas, parce que mon âme est dans le corps d'un poisson noir. Tant que ce poisson vivra dans un certain lac où il se trouve, mes jours seront en sûreté. Demain mourra la jeune fille qui fut l'occasion des malheurs de Moukhthal. Nasib étant parti raconta à son maître tout ce qu'il avait entendu. Pour Miri, avec son armée, il se dirigea vers le lac désigné par le dew et chargea des pêcheurs d'en tirer tout le poisson. Miri, après une exacte recherche, reconnut la bête qui renfermait l'âme de son ennemi, et ordonna de la prendre. « Je veux la conserver, dit-il, dans un bassin jusqu'à l'arrivée de Boulghamoun. » Cependant celui-ci arrivait avec ses soldats. Miri aussitôt tire le poisson da bassin et le jette avec forcé contre terre. Pendant son agonie, Boulghamoun éprouvait chacune de ses défaillances; et lorsque Miri, d'un robuste coup de fouet, l'eut achevé, Boulghamoun rendit le dernier soupir. Aussitôt qu'on le vit mort, les Egyptiens, s'animant par des cris confus, chargèrent son armée, la taillèrent en pièces et mirent en déroute tout ce qui échappa au glaive. La citadelle fut forcée et d'immenses richesses furent la proie du soldat; mais l'or et l'argent furent mis en un monceau par ordre de Miri. Ensuite on s'occupa de chercher Zora.

Après six jours d'infructueuses explorations, Miri, désespéré, pensait que Boulghamoun l'avait immolée à sa rage.[42] Pour Nikakhtar, en parcourant les appartements, il aperçut une énorme pierre,[43] qui lui parut être un charme. Quelle serait en effet sa destination? Il l'ébranle et entend des cris plaintifs. Il approche, attache le bout d'une corde à sa ceinture et l'autre extrémité à, la pierre, et pénètre dans le souterrain. Il y voit une jeune fille merveilleusement belle, enchaînée par un lien de soie, luttant contre la mort et baignée de larmes. « C'est sans doute Zora, » se dit-il. Il entre, brise son lien et lui dit : « Rassure-toi, le ciel t'envoie un libérateur. » Et la beauté de la jeune fille l'avait tellement mis hors de lui-même qu'il ne savait pas ce qu'il faisait. Zora elle-même éprouva pour Nikakhtar la plus vive affection; et tous deux, dans l'ivresse du bonheur, perdirent le sentiment; puis, revenant à eux, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, se couvrirent de baisers, se prodiguèrent les expressions de la tendresse.

L'ayant tirée de là et déposée sur un lit, il alla trouver Miri et lui raconta comment il avait réussi dans ses perquisitions. « Puisque c'est pour elle, ajouta-t-il, que nous avons entrepris cette périlleuse aventure, béni soit le ciel qui nous permet de rendre Zora à son protecteur naturel! » Ensuite il lui fit porter un vêtement d'étoffe d'or; et, comme le harem n'était pas éloigné, il l’y fit conduire avec toute sorte d'honneur, sous sa propre garde. Quand Zora aperçut Miri, elle se prosterna jusqu'à terre et lui baisa les pieds, en le félicitant de sa glorieuse victoire. « C'est donc lui qui m'a tiré de ce cachot infect, des mains de ce dew prêt à me dévorer! dit-elle avec l'effusion de la reconnaissance. Toi seul, après Dieu, as pu opérer ma délivrance. » Miri, se levant, la plaça dans un coffre, et chargea Nasib de la remettre au roi Ilaïl. Il annonçait en même temps ses succès à ce prince, et il partit sur les pas du messager.

Aussitôt après le départ de Miri, Chamgoun entra dans la citadelle avec ses gens; et, la voyant tout en ruines et ses trésors pillés, elle se frappa la tête et se prit a verser des larmes. « Oui, s'écria-t-elle, je vengerai la mort de mon père et de mon frère. » Elle prend les traits de Nomi-Awthab, rassemble tous ses dews et marche sur les pas de Miri. Un dew, à qui elle donne le costume d'un eunuque, envoie prévenir le roi qu'il aurait à lui parler et qu'il sollicite la permission de le voir. « Qu'on l'amène, dit Miri. Le dew se présente. « Je suis, dit-il, l'eunuque attaché à Nomi-Awthab, qui m'a chargé de vous dire qu'instruite de vos succès et impatiente de vous voir, elle s'est dérobée avec ses suivantes du palais de son père; qu'elle vous attend au rivage, et mourra si vous ne venez. » Non moins affligé que surpris, Miri ne sait à quoi se résoudre. « Je pars, dit-il à l'eunuque. » Et il dépêche un exprès à Nasib et à Zora pour les inviter à rebrousser chemin, parce que des événements imprévus le retiennent. Ceux-ci reviennent sur leurs pas sans différer. Tandis qu'ils sont en marche, l'eunuque reparait. « Pourquoi différer mon bonheur ? dit-il de la part de sa maîtresse. Après avoir sacrifié ma réputation, méritai-je que tu refusasses de me voir? » Miri se mit en route et la fille du dew marcha à sa rencontre.

Ils s'asseyent; mais Miri est triste et mécontent. « Tu ne m'aimes plus, dit-elle; tu me hais, je le vois bien. Après que tu as tant souffert pour moi, quand je me présente à ta porte, tu n'offres point au ciel les vives actions de grâce d'une juste reconnaissance. —Trop longtemps malheureux, je n'espérais pas, dit-il, un si prompt dénouement. » La fille du dew se leva et sortit. Cependant Nasib et Zora arrivèrent. « Non, dit le roi à Nasib, à Nikakhtar et à Mouchthar, je ne puis croire que ce soit Nomi-Awthab : ni son aspect, ni sa démarche ne me plaisent. Tâche de percer ce mystère. —Sire, répondit Nasib, j'en rendrai bon compte à votre majesté. »

Invisible avec son talisman, Nasib pénétra dans le lieu où était Chamgoun, et l'entendit qui disait : « Faut-il que toutes mes ruses soient impuissantes et que je n'aie pas tué cet homme, le premier des mortels qui soit sorti de mes pièges après y être tombé! Imprudente ! Fallait-il épargner ses jours? Non, je l'immolerai cette nuit. » Muni de ces informations, Nasib vint rejoindre Miri. « C'était la fille de Djadou, lui dit-il; elle se reproche de ne vous avoir pas massacré. » Miri ordonna à ses troupes de partir sur-le-champ et de la lui amener de force avec tout son cortège.

Quand elle vit les Egyptiens et qu’elle sentit l'atteinte de leurs bras. « Qui êtes-vous? s'écria-t-elle ; depuis quand vit-on l'esclave traîner de force une amante vers son bien-aimé? — Scélérate, abominable enchanteresse, répondit Nasib, c'est toi qui méditais notre perte. » Et il la poussa violemment vers le roi. Celui-ci ayant adressé sa prière à Aramia, les dews reprirent leurs figures infernales, si horribles à voir qu'on ne pouvait fixer sur eux ses regards. « Qu'ils meurent! » dit Miri, et son ordre fut exécuté. Cette dangereuse aventure terminée non moins heureusement que les précédents combats, ils remercièrent le ciel de sa protection. Zora, dans son coffre, Nasib et l'armée entière, se dirigèrent vers les états du roi Ilaïl.

Ce fut une grande joie pour ce prince d'apprendre l'arrivée de Zora. « Dieu seul, dit Otarid à Ilaïl, Dieu « seul peut récompenser le libérateur de ma fille : pour moi, j'avoue mon impuissance; fussé-je roi, je l'avouerais encore. Celui qui a tué Boulghamoun-Djadou et son fils Moukhthal, et qui m'a ramené ma fille, est vraiment un envoyé du ciel, supérieur à nous, faibles humains. » Ilaïl, parfaitement d'accord sur ce sujet avec son vizir, ayant choisi dans ses trésors tout ce qu'il y avait de plus précieux bijoux, chargea Otarid de les offrir à Miri, en signe de gratitude, et les généraux, en tête de leurs troupes, vinrent l'inviter à entrer dans la ville.

Otarid et les généraux trouvèrent Miri dans une tente, la plus belle qu'ait jamais possédée un souverain. Leur arrivée et la vue des présents lui causèrent une vive joie. Lui-même distribua des robes d'honneur et de nombreuses gratifications à tous et à chacun; après quoi il prit la route de la capitale d'Ilaïl.

CHAPITRE XVII.

Après avoir triomphé de Boulghamoun-Djadou, Miri arrive dans le Maghreb.

Lorsque Miri entra dans la ville, les habitants se portèrent à sa rencontre, saluèrent de leurs acclamations le vainqueur des dews et le couvrirent d'or et de bijoux; à l'éclat de mille lumières, la ville semblait un vrai paradis. Miri marchait au milieu de cette pompe. Le roi Ilaïl vint au-devant de lui, le pressa tendrement sur son sein en le félicitant de ses triomphes, et posa sur sa tête un riche diadème. Les fêtes et les banquets se succédèrent sans interruption; le trésor fut ouvert, et d'abondantes largesses comblèrent outre mesure les vœux de l'armée. Les divertissements, Les parties de chasse, tant de plaisirs enchaînés l'un à l'autre, ne calmèrent pas l'affliction causée à Miri par l'absence de Nomi-Awthab. Plus les scènes joyeuses se multipliaient pour lui, plus sa peine augmentait. Il se lève et dit à Nasib : « Penses-tu que je prenne une part bien vive à tous ces amusements? Non, cela m'est impossible. Va et rapporte-moi des nouvelles de Nomi-Awthab. » «Eloigné que je suis de toi, écrivait-il à son amante, mes yeux éprouvent encore l'influence puissante de tes charmes, et l'éclat de ta beauté blesse mon cœur. Quoi qu'il doive m'en coûter, je ne puis tenir contre une si longue absence. Ton amour était déjà pour moi une source de tourments : c'était trop peu sans doute; on m'a lancé contre les dews et les enchanteurs; mais la volonté du ciel n'était pas que je succombasse. Maintenant, si tu me refuses, une prompte réponse, la vie n'a plus pour moi de bonheur. Jusqu'à quand devrai-je être privé de te voir? Il vaudrait mieux, pour moi, périr au fond des abîmes de la mer. » Ayant écrit et remis la lettre à Nasib, il le conjura de hâter son retour. Nasib partit, et, son talisman au bras, il arriva près de la princesse.

Il entre; il voit Nomi-Awthab et Zora qui se prodiguent les plus tendres caresses et se racontent les pénibles aventures de leur séparation. « Chamgoun, disait Zora, trompa quelque temps Miri par un coup de son art, en empruntant tes traits. » A ces mots, un feu secret s'alluma dans le cœur de Nomi Awthab, elle se plaignit si amèrement que Zora se repentit des paroles qu'elle avait proférées. « Non, disait Nomi, puisqu'il est si facile à tromper, je ne veux plus de cet homme. Quelle ressemblance y a-t-il entre Chamgoun et moi? Pourquoi suis-je ici ? Puisque sa tête est si faible, qu'il reste éloigné de moi! » Tout étourdi de cet emportement de la princesse, Nasib non présenta pas moins son message. Nomi-Awthab voit la lettre, et ses mains se contractent; mais Zora, suppliante, embrasse ses genoux. « Il devina l'artifice, dit-elle, et se hâta de la faire périr. Si Miri fût tombé entre ses mains, quand nous l'aurait-elle rendu vivant ? Par le soleil qui nous éclaire! si vous ne lisez pas cet écrit, je me donnerai la mort. » Après en avoir pris lecture, Nomi demanda l’écritoire et le calam, et, tandis que Zora tenait ses genoux embrassés, elle traça cette réponse : « Lion dominateur de mon âme, Miri, roi décoré du diadème, on m'instruit qu'il t'arrive de prendre pour mes traits ceux d’une magicienne ; pourtant ma mère ne m'a pas faite capable de tromper un homme. Peux-tu à ce point te jouer du roi mon père, et, après tant d'efforts pour moi, me mettre en regard de ces dews maudits? En me racontant tes aventures, Zora m'a fait de toi tant d'éloges, que mon amour s'en est augmenté à un point extrême. Ce qu'elle m'a dit de la magicienne m'avait si fort abattue que je ne voulais point t'écrire, mais j'ai cédé à ses instances. » La lettre terminée, elle la mit devant elle; Nasib la prit et la porta à son maître.

En la lisant, Miri versa des pleurs, parce qu'il pensait au chagrin de la princesse. « Quel enfantillage, vraiment, dit-il à son confident Nasib, qu'elle ait pu me croire capable d'adresser mes vœux à une autre qu'elle! C'en est trop, il faut mettre fin à un pareil supplice. Emmène-moi, que je puisse la voir; je ne veux plus désormais l'entretenir par lettres. Si je puis être admis en sa présence, j'ai le doux espoir de regagner son cœur et d'adoucir sa colère. »

La nuit étant venue, ils partent secrètement et se rendent au bas des remparts; là ils attachent un câble à la tour, lancent l’autre bout par-dessus le mur et l'escaladent. Arrivés à l'appartement de Nomi-Awthab, Miri, le talisman à son bras, se fait suivre de Nasib. Assise sur un trône, la princesse mariait au luth de Zora la touchante mélodie d'une voix ravissante. A la vue de la jeune fille, Miri tomba privé de sentiment. La princesse, entendant du bruit, poussa un cri de frayeur qui retentit dans tout le palais. Zora, étonnée, frappe des mains,[44] jette sa guitare, accourt près de son amie. « Par le soleil qui vous éclaire![45] dit-elle, Miri nous entend ? » Elle-même s'élance vers le seuil; Miri restait invisible, elle n'y trouve que Nasib. « Que faites-vous là? Dit-elle. On a entendu une voix semblable à celle de Miri, et il n'y est point. — Impatient de voir Nomi-Awthab, répondit Nasib, l'infortuné est venu avec moi en ces lieux. Il vous aperçut, il entendit vos chants, et, trop faible pour un pareil spectacle, il tomba à la renverse en poussant un cri. C'est en vain que je le cherche, je pense qu'il est évanoui. ». Zora étant venue raconter à la princesse l'aventure de Nasib et de son maître, elle en éprouva une joie si sensible, quelle aurait voulu pour beaucoup épargner à Miri un pareil moment d'angoisse. Quand le prince revint a lui, elle se sentit couverte de confusion ; puis d'un air badin et presque satisfait : « Qu'est ceci? dit-elle; des étrangers pénètrent dans ma demeure sans y être annoncés ? Pense-t-on être avec Sarasca[46] ou chez Chabrang ? Mon auguste père et la reine étaient les seuls qui jusqu'à ce jour eussent paru dans ma maison; mais puisqu'on la regarde comme un caravansérail où le vulgaire entre et sort incognito, je ne daigne plus l'habiter. » Elle se levait pour aller trouver sa mère, si Zora, l'arrêtant par sa robe et embrassant ses genoux, ne lui eût dit : « C'est un grand souverain, le fils d'un puissant empereur, qui pour vous voir a souffert mille tourments; montrez-vous à lui quelque temps sur votre trône, afin que cette vue lui fasse oublier ses malheurs. »

Pour lui complaire, elle s'assit au moment où Miri s'en allait Miri, entendant Awthab, sentit son cœur palpiter si violemment qu'il dit à Nasib : « Partons, je n'aurai jamais la force d'entendre sa voix sans que mon cœur tombe défaillance. » Awthab, ne perdait pas un seul mot de la conversation : «Va, dit-elle à Zora, l'empêcher de partir, et, par tes caresses, fais en sorte qu'il revienne. »

Zora sortit et salua le prince. Miri lui rendit le salut. Pour elle, s'inclinant humblement jusqu'à terre devant la majesté royale. «Vous êtes fatigué, dit-elle, venez contempler un moment la fille de mon maître. »

Comme Miri revenait sur ses pas, elle en informa la princesse et l'engagea à venir le retenir sur le seuil avec toute sorte d'égards. Awthab se leva et alla, d'une démarche noble et gracieuse, jusqu'à la porte de sa chambre. Après s'être donné le salut de paix, leurs mains se joignirent. Assis chacun sur un trône, ils semblaient deux soleils éclairant le monde; seulement Miri n'osait fixer ses regards sur la beauté éblouissante de la princesse. C’étaient vraiment deux cœurs assortis l'un à l'autre. Suspendu aux lèvres vermeilles de son amante, et les savourant avec délices, Miri disait : « Mille siècles de douleur sont peu de chose pour un moment de pareille félicité. » La nuit entière se passa de la sorte. Quand ils s'évanouissaient, victimes heureuses de leur mutuel amour, l'eau de rosé versée sur eux par Zora les rappelait à la vie. Enfin au point du jour, quand il fallut se séparer, Miri et la princesse ne savaient plus ce qu'ils faisaient, où ils étaient.

Miri envoya au roi Ilaïl son vizir Nikakhtar[47] et Nasib avec ce message : « Que m'as-tu promis: Si tu voulais des preuves d'amitié, ton ennemi mort sous mes coups, les dews exterminés, les états délivrés de toute inquiétude, voilà mes preuves; je suis disposé encore à me dévouer à l'exécution de tes ordres. Songe que j'ai quitté mon royaume, et fais-moi savoir tes intentions. » Les ambassadeurs ayant exposé leur message au roi, Ilaïl fut très embarrassé et répondit qu'il consulterait ses vizirs, et leur ferait connaître le soir même sa décision. Instruites de cet événement, Khourchid et sa fille vinrent le trouver, « Que faire, leur dit-il? Miri m'a envoyé un message (et il le leur expliqua en entier) ; je ne puis lui refuser la main de ma fille, mais je rougis devant mon peuple de l'accorder à un souverain acheté à prix d'argent. D'autre part, si je rebute ses vœux, une telle démarche ne serait pas sans péril à l'égard d'un puissant ennemi qui peut ravager mes états. — Je me suis engagée intérieurement à n'avoir pas d'autre gendre que Miri, dit Khourchid, et je ne puis souhaiter pour ma fille un meilleur époux. C'est une promesse que j'ai faite au Seigneur, de ne donner ma Nomi qu'à celui qui aurait vaincu Boulghamoun-Djadou. Celui-ci a eu le bonheur de vaincre, tout est dit; voilà le gendre que je demandais au ciel, lui, ou pas d'autre. » Les vizirs dirent ensuite : « Les choses qu'a faites Miri, il n’est pas au pouvoir d'un prince sans mérite de les accomplir. Tout satisfait qu'il fût de cette réponse, Ilaïl hésitait encore. Présent à cette scène, quoique invisible. Nasib entendit tout et se hâta d'en informer Miri. Ce prince pensa qu'il était temps d'envoyer la lettre d'Aramia pour le roi Ilaïl, et la lui fit porter. Le roi n'eut pas plus tôt vu l'écriture d'Aramia et lu sa dépêche, qu'il n'eut plus désormais aucun doute sur la descendance royale de Miri.

CHAPITRE XVIII.

Miri épouse Nomi-Awthab, au pays de Maghreb.

Le roi Ilaïl ordonna que les grands de son empire vinssent prendre part à la fête, « parce que, disait l'ordonnance, je n'ai qu'une fille, et que je célèbre ses noces avant qu'elle aille en terres lointaines. » Les étrangers arrivèrent en foule, des divertissements furent préparés, et la ville semblait tout en feu par l'éclat des illuminations; on n'y voyait pas un seul malheureux. Après les fêtes et les plaisirs de cette solennité-qui durèrent un mois, et qui produisirent une allégresse générale dans tous les rangs du peuple, on s'occupa de former la dot de la princesse, et de réunir tout ce qui lui était donné. C'étaient deux mille chameaux, des pierreries, des perles, diverses étoffes de soie, toutes les choses à son usage, deux mille esclaves des deux sexes, des chevaux et autres objets; qui en sait le nombre? La reine Khourchid accompagnait elle-même son enfant chérie, et le vizir Otarid suivit jusqu'à la côte sa Zora, l'inséparable amie de la princesse. Leur cortège était magnifique.

Arrivé près de la mer, Miri étant à se divertir sur le soir, un cerf se montre, il le poursuit. Attiré par l’animal au milieu des rochers, la nuit le surprend et le force à rester où il est, se proposant de dépister son cerf le lendemain : Nasib et Nikakhtar étaient avec lui. Au point du jour ils reconnurent qu'ils étaient sur une grande montagne. Or cette montagne appartenait au roi Milatan, qui en avait fait son jardin; prince tellement impie qu'il se vantait d'être un dieu et ne reconnaissait rien au-dessus de lui. Woudjna, son général, était un homme d'une force extraordinaire. Entre Ilaïl et Milatan, il régnait une haine mortelle, parce que Ilaïl[48] s'était de vive force composé un royaume aux dépens des provinces de son ennemi. Depuis lors, ils ne cessaient d'exercer l'un sur l'autre de sanglantes représailles.

Woudjna; son général, qui chaque soir, rôdait sur les flancs de la montagne pour surprendre et piller quelque voyageur, découvrit cette nuit même Miri et ses compagnons. Il approche, « Qui êtes-vous? d'où venez-vous? où allez-vous? » dit-il au roi. L'aspect du géant le plus extraordinaire qu'ils eussent jamais rencontré leur inspira une frayeur, un étonnement difficiles à peindre. Ne sachant point avoir affaire à un homme créancier de sang envers son beau-père, « Nous venons du pays d'Ilaïl, » dit Miri. A ces mots, Woudjna les enchaîna tous trois sans la moindre difficulté et les conduisit à son maître, qui les traita d'espions d'Ilaïl. Miri eut beau dire qu'ils allaient du Maghreb en Egypte, qu'ils avaient fait fausse route et étaient tombés en ces lieux sans savoir comment; Milatan les remit à son général, en lui recommandant de les tenir aux fers jusqu'à ce qu'il se fut instruit de la vérité du fait. Woudjna les conduisit dans un grand souterrain qu'il possédait dans, les montagnes, et les y enferma sous une pierre énorme. Miri ne faisait que pleurer; mais Nasib et Nikakhtar soutenaient son courage en lui parlant de la bonté divine. Cependant quelques jours s'étaient écoulés, durant lesquels les gens de Miri s'étaient occupés de chercher leur roi : recherches infructueuses. Conduits par Mouchthar, voilà qu'un jour ils vont donner on plein au milieu d'une troupe nombreuse. « Qui, sont ces soldats? » demandent-ils. « Ceux du roi Abrou, leur dit-on. Miri ayant tué son fils Sahib, le roi va demander à l'Egypte vengeance de son sang. » Stupéfaits, éperdus, ils allèrent en toute hâte annoncer à Nomi-Awthab la disparition de Miri, de Nikakhtar et de Nasib, et pour comble, l'arrivée et les sinistres projets du roi des Francs.

A cette nouvelle, Nomi-Awthab découvre sa tête, s'arrache les cheveux, déchire son collier, ensanglante son sein plus blanc que l'albâtre, et d'une voix touchante s'écrie en gémissant : « Mon bien-aimé, quel lieu est ta prison? A quels ennemis laisses-tu ton Awthab, ta difficile conquête ? Non, personne autre que toi ne me possédera. Je succombe à l'excès de mes douleurs. » Puis elle soupirait et se frappait de nouveau la poitrine. Zora se désespérait, pensant à Nikakhtar; l'armée entière était en proie à la crainte et à l'affliction. « Ne perdons pas le temps à pleurer, leur dit la reine Khourchid, ce serait une grande faute, quand l'ennemi est à notre porte; allons, retournons dans notre pays, et de là commençons nos recherches. Mon époux est un grand souverain à qui rien n'est caché. Dieu prendra pitié de nous. »

Cependant un soldat vient dire au roi Abrou : « Quelques hommes portant la livrée de Miri sont venus savoir des nouvelles de notre armée et sont partis ensuite. —Courez après, et qu'on les arrête, » dit le roi. Informé que l'année d'Egypte battait en retraite vers les états d'Ilaïl, Abrou se mit à sa poursuite et l'atteignit, l'extermina complètement et s'empara de la reine Khourchid, de sa fille, de Zora et de Mouchthar. Il voulait d'abord les faire périr, mais ses vizirs lui conseillèrent d'épargner leurs jours jusqu'à ce qu'on eût trouvé Miri. Dépouillé de ses insignes, Mouchthar fut lié sur le dos d'un chameau, et les femmes emmenées également enchaînées. N'ayant pu trouver Miri, le roi des Francs retourna dans ses états.

CHAPITRE XIX.

Miri, Nikakhtar et Nasib sont pris et jetés dans un souterrain. Affliction de l’armée d'Egypte.

L'aimable et charmante Awthab et la mère de cette incomparable beauté furent conduites dans la capitale des Francs. Khourchid, Zora, Mouchthar, tous cruellement enchaînés, ne furent pas plus tôt entrés dans la ville, que le roi ordonna leur mort. « Prince, lui dit un de ses vizirs nommé Sora, qu'elles vivent; et si leur maître est découvert, vous n'en serez pas embarrassé. — Soit; je te confie Mouchthar; lorsqu’arrivera mon grand jour,[49] tu le perceras à coups de flèches. Quant aux femmes, qu'elles vivent, mais pour souffrir et mourir lentement dans les tortures. » Elles furent conduites dans une maison particulière, et Mouchthar emmené par le vizir et enfermé dans une maison dont on mura la porte ; une seule petite ouverture y laissait entrer le jour. Là, assis, il pleurait sur Awthab, sur Khourchid, sur Zora. Cependant le vizir avait une fille, nommée Asra, qui aima Mouchthar dès la première vue. Elle venait lui porter des vivres et soutenir son courage. Mouchthar lui-même en devint si amoureux, qu'un seul de ses regards lui faisait oublier toutes ses peines, car c'était une beauté ravissante.

CHAPITRE XX.

Miri, Nikakhtar et Nasib passent un mois dans leur souterrain

Dévoré d'ennuis et de chagrins, Miri s'agenouilla pour prier, et tandis que ses vœux montaient au ciel Ici terre était baignée de ses larmes. Pendant que l'infortune pleurait, le sommeil descendit sur ses paupières, il vit en songe le jardin le plus admirable que l'on puisse imaginer : des arbres tout d'or, chargés de feuilles d'émeraudes, portaient des fruits de pierres précieuses; air milieu était un magnifique bassin, d'un travail prodigieux, et sur les bords un jeune homme, la couronne en tête, paré des insignes de la royauté. « Miri, cria-t-il, lève-toi, ta prière a été entendue par le Seigneur. Nul homme n'est sorti de l'abîme où tu es; mais à cause de la tristesse qui t'a inspiré devant Dieu, il a prononcé ta délivrance. Allons, lève-toi; tu as ici un compagnon d'esclavage à l'occasion duquel la liberté te sera rendue. — Seigneur, répliqua Miri la face contre terre, qui êtes-vous? quel est ce lieu? — Ne m'interroge pas. C'est ici le paradis, et cette eau, qui l'arrose, c'est le Tigris. »

Miri, stupéfait, s'éveilla. « D'où viennent ce trouble et la frayeur qui ont interrompu votre sommeil ?» lui dit Nikakhtar. Après avoir raconté son rêve, Miri dit au vizir de parcourir le souterrain pour sa voir si vraiment il était habité. Chargé d'une très longue chaîne, dont le poids le fatiguait beaucoup, Nasib, en se promenant, remarqua une chambre d'où sortaient des gémissements et des cris plaintifs. Il s'approche de la porte, il regarde, il aperçoit une jeune fille, un astre de beauté, brillant comme le soleil dans les sombres demeures. « Qui êtes-vous, merveille du monde? de quel maître êtes-vous la prisonnière? — Et toi, qui es-tu, mon frère? dit-elle, toi qui t'intéresses à mes malheurs. Fille d'une fée et descendante du roi d'Orient, je nomme Goulazar. Andalib, mon cousin, fils unique de mon oncle, comme je suis la seule fille de mon père, était beau comme moi. Notre amour fut réciproque, et nous jurâmes de nous unir. Le voisinage d'une belle source était le théâtre de nos ébats. Le fils d'une sœur de ma mère, mon ennemi mortel, me surprit un jour que j'étais seule, m'enleva, et, chargée de fers, me précipita dans cet abîme. Pour lui, il partit. Il y a quatorze ans que je souffre les maux dont tu es le témoin. » La soif qui desséchait son palais rendait ses paroles presque inintelligibles.

Nasib étant venu pour raconter ses découvertes au roi, au nom d'Andalib, il se mordit l'index et se rappela que ce jeune homme, après lui avoir raconté l'histoire de Goulazar, lui avait donné cinq plumes en l'engageant à les brûler dès qu’il en aurait besoin, et qu'aussitôt il viendrait à son secours.

Une heure écoulée, Andalib accourait à la bouche de l'abîme.[50] La pierre enlevée et repoussée au loin, il regarde, il aperçoit Miri, Miri qui pleurait; il descend, il s'empresse, il brise ses chaînes. « Pas encore les miennes, frère, lui dit Miri; tout mourant que je suis, après un mois de séjour en ces lieux. Un captif de quatorze ans, qui est là, mérite plus de compassion que moi. Quand tu l'auras délivré, tu viendras vers moi. —Quel est ce captif? » (La date de quatorze ans avait vivement touché Andalib.) — Que Nasib te conduise, reprit le roi, et te le fasse voir, tu le connais mieux que moi, qui ne l'ai pas vu. » Sans plus de questions, Andalib quitte Miri et s'élance sur les pas de Nasib. Il n'eut pas plus tôt jeté les yeux dans la chambre et reconnu Goulazar, qui le reconnaissait également, que, chacun de leur côté, ils perdirent connaissance. Après être restés longtemps en cet état, ils recouvrèrent leurs esprits, et Goulazar, désormais libre, fut conduite au roi. Tous les captifs, rendus à la lumière, s'assirent sur le trône des fées, apporté par Andalib, et allèrent vers le rivage, où ils comptaient trouver l'armée égyptienne. Le rivage était désert.

« Mangeons un peu, dit Goulazar, et ensuite nous venons par où il conviendra de diriger nos recherches. » Ils s'assirent et mangèrent. « Par quel hasard, dit Andalib à Miri, vous ai-je trouvé là? » Le roi lui ayant expliqué toutes ses aventures depuis leur séparation, ils se levèrent, et, comme Miri pensait que ses gens étaient partis pour l'Egypte, ils montèrent sur le trône, soulevé par les fées, et arrivèrent dans la capitale de ce pays. Quelques hommes, échappés au carnage, s'étaient portés à la rencontre de Miri; il s'informa de l'état des choses. Quand il sut ce qu'il en était, son chagrin fut si, vif qu'il voulait renoncer à la vie. « Un moment, dit Andalib, pas de résolution extrême. S'ils vivent, rien ne m'est caché, je saurai les découvrir; s'ils sont morts, tu ne les sauverais pas; mais moi je te promets de les ramener ce soir. »

Ils s'assirent sur le trône et allèrent au pays des Francs. Cependant le jour fatal arrivé, Mouchthar, tiré de son cachot et lié à un arbre, allait être percé de flèches. Le malheureux employait à la prière ses derniers moments. Andalib l'aperçoit, le détache et l'amène à Miri, qui lui demande : « Où sont-elles? » Mouchthar lui dit que Zora, la fille du vizir, est vivante; que Nomi-Awthab et Khourchid sont dans le harem du roi. L'invisible Andalib pénètre dans le harem, le parcourt en tous sens, et trouve les deux femmes dans un cachot profond, appelant la mort par leurs soupirs. S'y précipiter, invoquer les génies, s'asseoir sur leur trône et amener les captives au prince, ce fut pour Andalib l'affaire d'un moment Quant à Zora, la fille du vizir Otarid, il fallut la chercher encore. Il la trouva assise, baignée de larmes, à la porte de la prison qui avait renfermé Mouchthar; et, la prenant sur le trône, il l'amena également à Miri. Bientôt la reine Khourchid, Nomi-Awthab, l'épouse de Miri, Goulazar, reine des fées, le général Nasib et les vizirs Nikakhtar et Mouchthar furent enlevés à la fois, par ordre d’Andalib, sur le trône enchanté, et arrivèrent aux lieux où ce dernier avait perdu son amante. Auprès de la source. Andalib écrivit en ces termes à son oncle : « Dieu m'a visité. J'ai trouvé votre fille Goulazar. Venez nous rejoindre au bord de cette source. » La fée porteuse du message l'ayant remis au père de Goulazar, dans son ravissement, il offrit au ciel ses actions de grâces et de riches présents à l'aimable courrière. Lui-même, avec une bonne escorte, alla rejoindre sa fille; heureux l'un et l'autre de se revoir. « Mon frère, dit Miri à son libérateur, il m'en coûte de te quitter; mais hélas! banni depuis longtemps de ma patrie, ignorant ce qui s'y passe, permets-moi de partir. — Prolonge de quelques jours ta longue absence, répondit Andalib, et reste dans mon palais pour assister à mes noces et faire connaissance avec mes amis; après cela, je t'accompagnerai moi-même dans ton voyage. » Miri, pour lui complaire, alla dans son palais. Les père et mère d'Andalib vinrent au-devant de lui et témoignèrent leur allégresse par des aumônes faites à l'indigence. « Puisque j'ai retrouvé mon fils après quatorze ans de séparation, disait l’heureux père, que l’on convie à la fête nos amies les fées et tous nos vassaux; qu'ils viennent assister à la noce de ma fille. » Les fées accoururent de toutes parts et la ville fut remplie d'étrangers.

CHAPITRE XXI.

Mariage d'Andalib et de Goulazar.

Au festin des noces, qui fut d'une magnificence sans égale, on voyait d'abord de puissants souverains et des légions de génies. C'étaient partout des divertissements admirables, préparés à grands frais, partout des plaisirs. Il y avait un banquet pour les femmes, toutes ornées de leurs plus beaux atours, et parmi elles on distinguait Awthab à sa riche parure. Cependant une femme vêtue de noir, ainsi que toutes ses suivantes, avait pris place près de Nomi-Awthab. « Ma sœur, lui dit la princesse, quels chagrins ont pu t'empêcher de quitter les insignes du deuil aux fêtes de l'hymen ? — Brillante princesse, dit la jeune fille, ne m'interrogez pas, ou mes réponses exciteraient en vous une pénible sympathie. » Nomi-Awthab insiste : «Etrangère en ces lieux, j'aime les nouvelles des terres lointaines. — Eh bien, reprit la jeune fille vêtue de noir, on m'appelle Khoram-Phor. Un fils de ma sœur nommé Miri, qui était à la chasse, rencontra un homme possesseur d'un portrait de femme dont la vue le rendit amoureux d'un amour irrésistible. « Dominé par ce sentiment, il s'est embarqué, son vaisseau a fait naufrage, et nous ne savons s'il est vivant ou mort. Par les ordres de son père, Khosrow-Chah, les fées ont parcouru la terre et les flots, mais sans aucun succès. Khosrow-Chah se laisse mourir, la capitale est plongée dans le deuil, et Rouzam-Phor, ma sœur, a construit une mosquée non loin du rivage où est déjà creusé son tombeau. Là, elle pleure, ne voit personne du dehors et ne cessera de pleurer que quand la mort l'aura recouverte de ses ombres. Affligée de ces pensées, le souvenir du cher neveu qui me manque ne me permet d'espérer de joie que celle du trépas. La mère d'Andalib, qui est mon amie, m'emmena bien malgré moi en ces lieux en me disant qu'il est son fils unique, que je vinsse à ses noces. Tous les plaisirs qui m'entourent me sont un véritable supplice. »

A ces mots, Awthab émue jusqu'aux larmes : « Reste avec moi cette nuit, ma sœur, je te ferai voir quelqu'un qui sait des nouvelles de Miri. » La malheureuse Khoram-Phor, embrassant ses mains et ses pieds : « Prends pitié de moi si tu connais son sort. » Elle passa la nuit avec Awthab. Le matin elle renouvela ses instances, et s'attachant à sa main, à ses pas, elle trouva hors du palais Andalib et Miri, assis près de la source; ils buvaient au milieu de leurs pages. Khoram-Phor s'approche avec Awthab, elles entendent les sons de la lyre touchée par Nikakhtar, et un peu plus loin les chansons d'Andalib et de Miri. Khoram-Phor, qui reconnaît la voix du prince, pousse un cri et tombe comme privée de sentiment. Nasib, envoyé pour savoir quels sont ces accents de douleur, aperçoit Nomi-Awthab et lui demande, ainsi qu’à Zora, quelle en est la cause. « Cette femme vêtue de noir, dit la princesse, est la tante maternelle de Miri; sa voix qu'elle a entendue l'a frappée au cœur. » Miri n'eut pas plus tôt appris ces nouvelles de la bouche de Nasib, qu'il accourut vers sa tante, l'étreignit dans ses bras et la pressa de questions. Quand il eut tout entendu, il pleura amèrement et ne songea plus qu'à son départ. « Miri, mon enfant, dit sa tante, hâte-toi de rejoindre ta mère avant qu'elle expire. Par le soleil qui t'éclaire! il y a quatorze ans que le chagrin de ton absence a desséché ses paupières et l'a privée des clartés du jour. » L'infortuné Miri dit à Andalib : « Il est temps que je parte, ne me retiens plus, que je puisse devancer le trépas des auteurs de mes jours, et que je ne reste pas sous le poids de leur disgrâce. »

Andalib fit apporter le trône enchanté, ils y montèrent ensemble et s'abattirent au voisinage de la mosquée construite par Rouzam-Phor. La tante de Miri, s’étant placée en face de sa sœur, lui dit : « Je t'annonce un homme qui sait des nouvelles de Miri; veux-tu le voir? » A ces mots, Rouzam-Phor poussa un cri et tomba sans connaissance. « Il est mort, dit-elle; » et sa sœur se mit à pleurer. Miri baigne sa mère d'essence de ruse, la couvre de baisers, s'attache à ses mains, et la rappelle à la vie. Apercevant sa sœur, elle la questionne sans la reconnaître, sans savoir de qui elle est accompagnée. « C'est moi, moi la cause de vos douleurs, votre fils Miri Ma présence ne vaut-elle pas mieux que le récit de mes aventures? » Rouzam-Phor le reconnaît, place sous ses y eux les mains de son fils, revoit la lumière et se livre à toute l'effusion de la joie.

Une lettre dépêchée à Khosrow-Chah lui annonçait l'arrivée de Miri près de sa mère, avec sa belle épouse. « Honteux de sa faute il n'osera paraîtra sans ordre devant vous; » ainsi s'exprimait le message. Khosrow-Chah, stupéfait de cette nouvelle, demande si c'est un rêve ou une réalité. « Rien de plus vrai; si Miri n'eut attendu vos ordres, il serait déjà en ces lieux, » dit l'envoyé.

L'empereur lui donna toute une année du revenu de ses états, et partit en grande pompe au devant de son fils. Tous les habitants, grands et petits, grossirent son cortège; de son côté, la troupe de Miri partait en même temps.

CHAPITRE XXII. 

Arrivée de Miri dans la capitale de la Chine, auprès de ses parents.

Lorsqu’enfin Miri se fut fait connaître de son père, ce fut pour eux un jour de bonheur. Sans plus tarder, on marcha vers la capitale de la Chine. Alors l'empereur dit : « Je ne célébrerai point les noces de mon fils avant d'avoir fêté Andalib, Andalib mon fils aîné, le libérateur de mon enfant. » Des hommes furent dépêchés au souverain des Francs pour l'inviter à la fête, lui, tous les princes ses alliés et les vassaux de sa couronne. Le roi des génies et la reine son épouse arrivèrent, avec un superbe cortège, précédés de leur renommée.

CHAPITRE XXIII.

Mariage de Miri avec Nomi-Awthab; noces de ses serviteurs

On fit les apprêts de la noce, et la joie était si grande que l’on disait : « Les habitants du ciel sont descendus sur la terre, car jamais on n'a rien vu de pareil. » Tous remercièrent le très Haut d'avoir daigné ramener sous leurs yeux le fils de leur maître. Les malades, en regardant Miri, étaient guéris de leurs maux, tous les vœux étaient comblés. Le roi et la reine des génies étaient assis sur un trône d'or; Khosrow-Chah et Rouzam-Phor, sur un trône inférieur; à côté du souverain des génies, Miri et Nomi-Awthah; en lace de Khosrow-Chah, Andalib et Goulazar; d'un côté, Nikakhtar à Zora; de l'autre, Mouchthar et Asra. Les grands, l'œil toujours fixé sur Miri et Nomi-Awthab, disaient au prince : « Quand vous auriez mille fois plus souffert, ce serait encore trop peu. » En entendant les délicieux accords de la musique, on ne pouvait s'empêcher de se croire en paradis. Une année entière s'étant écoulée de la sorte, toutes les personnes invitées furent congédiées, Andalib comblé de riches présents, et chaque génie de dons plus précieux encore. Miri lui-même les accompagna quelque temps; la séparation fut déchirante. Ce pays, jusqu'alors couvert d'un voile de deuil, vit renaître ses beaux jours, et le ciel l’a toujours regardé depuis lors d'un œil de bonté.


 

NOTE SUPPLÉMENTAIRE

Pour la traduction du Miriani.

Ce n'était pas sans motif que j'avais cherché à me rendre compte de la valeur des noms des personnages du Miriani. Indépendamment de l'exemple heureux donné à cet égard par M. Garcin de Tassy, dans son Kâmrûp, je m'étais figuré qu’en effet, le choix des noms ne devait pas être fait au hasard dans un ouvrage du genre de celui-ci. L'honorable professeur que je viens de nommer a bien voulu m'aider dans mes recherches pour les langues de la Perse et de l'Inde, qui lui sont familières, et voici le résultat que j'ai obtenu de ses communications, pour ceux des noms que je n'avais pu expliquer :

Khosrow-chah ou Khosroès est un nom qui rappelle de si grands souvenirs, qu'il serait puéril de s'appesantir sur l'étymologie.

Rouzam-phor. Si l’on considère ce nom comme l'altération de Rouchen-phor, il signifiera chaleur éclatante; ou bien lumières et chaleur, si Rouzam est regardé comme le pluriel de rouz. C'est un beau nom de femme. Pharouk-Phal, son père, est l’heureux Pharoukh

Khoram- phor signifie chaleur et prospérité, ou l'heureuse chaleur. Nom également digne d'une femme.

Nargiz-Djadou, le magicien Narcisse.

Nikakhtar, bon astre. Nom de l'ami fidèle du principal héros.

Ilaïl, poison. Epithète méprisante d'un mauvais roi.

Khourchid, soleil. Femme du précédent.

Aramia, Jérémie. Nom arabe du prophète

Andalib, rossignol. Ami de Miri.

Goulazar, lieu plein de roses. Nom de femme

Sarasca, nom de femme; peut-être un diminutif de Azra, vierge.

Chabrang, couleur de nuit. Brigand.

Nasir, aide. Simple marchand.

Bahram, Mars (planète). Nom de roi bien connu

Naoud, nom de femme; paraît être celui de la planète de Vénus.

Kaphour, camphre. C’est un nom que l’on donne aux eunuques noir, dans l’Inde, par antonomase, le camphre faisant avec eux un parfait contraste par sa blancheur.

Abrou, sourcil. Nom de roi; père de Sahib, qui signifie simplement monsieur, dans l'usage ordinaire.

Azra, vierge. Nom de fille, épithète donnée dans l'Orient à la Sainte-Vierge.

Boulghamoun ou plutôt Boukalamoun-Djadou, le magicien caméléon. Autre Protée.

Moukhthal, le pervers. Digne fils du précédent.

Chamgoun, couleur noire. Sœur de Moukhthal.

Milatan ou Nilatan, bleu de corps.

Trois noms seulement, Amoan-Dew, Roupherkhé et Woudjna, n'ont pu être expliqués

 

 

LE MIRIANI.

TEXTE GEORGIEN DES CHAPITRES VII ET XVI.

Note préliminaire

Le Miriani est écrit dans le géorgien le plus vulgaire, et fort bon, à ce qu'il me semble, pour apprendre les formules du langage usuel : c'est là son type particulier. D'une autre part, les textes géorgiens sont rares, et jusqu'à présent l'on ne possède guère que ceux qu'a publiés la Société asiatique, soit dans son Journal, soit autrement. Si l'on considère encore que le Miriani est un livre peu connu, même dans sa patrie, on comprendra qu'il eût pu être utile d'en reproduire le texte entier en même temps que la traduction ; mais quelle qu'en soit la brièveté relative, il eût peut-être occupé trop d'espace dans un simple recueil périodique. Aussi nous bornerons-nous à un extrait Nous avons choisi les chapitres vii et xvi comme formant chacun un tout complet, comme les scènes les plus intéressantes du drame; ils sont d'une longueur suffisante pour donner un échantillon du texte, et pour fournir un exercice aux personnes studieuses. D'ailleurs les chapitres précédents, jusqu'au xve, sont déjà publiés, et forment dans la Grammaire une suite de lectures graduées propres à confirmer les règles et à en faire connaître les applications.

 


 

[1] Voyez l’excellent article de critique littéraire consacré à cet ouvrage par M. Caussin de Perceral (Journal Asiatique, mai 1835, p. 446-474).

[2] L’époque de ces aventures se trouve à peu près fixé plus bas au chapitre VII, lorsqu'Aramia déclare qu'il a huit cents ans, et qu'il vivait déjà au temps du roi Salomon.

[3] Moudjanim et Mestrolabé; le premier mot est arabe, et le second grec d'origine.

[4] Phéri, persan pari, équivalant au nom arabe djinn : ce sont les bons génies (Kâmrûp, page 174); je traduirai ce mot par fée, lorsqu’il s’agira d'un génie femelle.

[5] Dew, en persan div, nom des mauvais génies, correspondant à l’arabe afrit {Kâmrûp, page 174).

[6] Ce mot géorgien chiabani, dont j’ai souligné la traduction, manque dans le dictionnaire de Soulkhan

[7] J’ignore le sens du géorgien daqounden, qui se trouve ici.

[8] C’est le rokh des contes arabes.

[9] On remarquera que, par une bizarrerie dont il est difficile de se rendre compte, les titres des sections du Miriani se rapportent souvent plutôt au récit achevé qu'à celui qui commence.

[10] Ou mieux au pays de Tchin (Chine). Les auteurs géorgiens modernes emploient souvent le mot kalaki, ville, dans la double, acception de ville et de contrée: Ceci se rencontre fréquemment dans le Miriani et quelquefois dans les Mémoires du prince Théimouraz sur la vie du roi Giorgi XIII, son frère, que nous avons publiés.

[11] Le fondement des Aventures de Kâmrûp repose sur un événement semblable. Le maharaja Pat, désolé de n'avoir pas d'enfants, veut abdiquer sa couronne, mais cédant aux conseils de ses ministres, il fait tant de bonnes œuvres qu'il obtient la naissance d'un fils. Les astrologues ; consultés, prédisent qu’à douze ans ce fils deviendra malheureux par l'effet de l'amour. Les précautions prises à son égard, comme pour Miri, sont également rendues inutiles par un songe qui lui fait voir l'incomparable Kala, et allume dans un cœur la passion la plus vive. Kâmrûp, comme Miri, entreprend ses voyages pour découvrir la beauté dont il est amoureux

[12] Le mot sowdagir, que j'ai ainsi traduit, n'est pas géorgien; mais en turc, il a le sens que je lui ai donné.

[13] Une description analogue et presque dans les mêmes termes se trouve dans le Kâmrûp.

[14] Le texte ajoute sur de petits.... et un mot qui manque dans le Dictionnaire, latcebith, peut-être est-ce « au moyen d’une petite planche. »

[15] Le mot bezirgni, que je traduis ainsi, n'est pas géorgien, peut signifier seigneur, en le faisant venir du turc bouzourk, ou marchand d'huile en le comparant à bozourkh.

[16] La négation manque au géorgien dans le premier membre de phrase ; le texte fait dire à Aramia : « Il est de ma secte, et ces gens-là ne boivent pas de vin comme nous. » J'ai cru que le sens exigeait la négation des deux côtés. Au reste, c'est ici, je pense, un anachronisme, et Aramia fait sans doute allusion aux Musulmans : n'oublions pas qu'il s'agit du iie siècle avant J. C.

[17] Les deux mots soulignés dans cette phrase manquent dans le dictionnaire, mais leur position laisse peu de doute sur leur véritable sens.

[18] Le mot en italiques manque au dictionnaire.

[19] Mot composé de deux, signifiant oreille d'éléphant.

[20] Il y a quelque chose d'analogue à ceci dans le Kâmrûp, on l’on voit un dew donner l’un de ses cheveux à Mitarchand pour en faire le même usage (page 66).

[21] On mieux doualpa, pieds de cuir. Ce sont les tasmapaïr mentionnés aux chapitres 11 et 19 du Kâmrûp, ainsi que dans le cinquième voyage de Sindbad (nuit lxxxiii sq.)

[22] Le traducteur explique parfaitement dans ses notes l'origine de cette fable par l'usage de certains souverains de l'Asie qui se font porter à dos d'homme, en guise de monture. L'auteur du Miriani et relui du Kâmrûp paraissent avoir copié le même modèle, tant leur récit offre de ressemblances.

[23] A mettre le feu au bosquet, dit l'auteur géorgien.

[24] Le géorgien dit : il était brûlé d'un feu au sujet de Nomi Awtab, d’un autre pour, etc.

[25] En géorgien, djalathi. arabe djaldal, exécuteur.

[26] Le texte porte : « Nous ne sommes pas loin du Machriq ». C'est un oubli du conteur, puisque c’était dans le Maghreb que Miri allait chercher l'objet de son amour.

[27] Il faut ici supposer que Miri avait assisté au conseil tenu précédemment, on que le roi lui avait fait des ouvertures particulières : l'auteur n'en a rien dit.

[28] C’est encore ici un anachronisme : les Mamelouks étaient-ils déjà en possession d'arriver aux emplois deux cents ans ayant J. C.?

[29] En général l’auteur géorgien fait usage du style direct; mais, pour éviter de trop hacher son style, le traducteur n'a conservé la forme directe que dans les longs discours ou dans les dialogues.

[30] Dans le Kâmrûp, on voit également les compagnons du prince le rejoindre après diverses aventures et par des moyens plus ou moins extraordinaires. C'est la même machine que dans le Miriani, seulement les ressorts jouent d'une manière différente pour amener le même résultat. Dans cette partie de son ouvrage, l’auteur géorgien a moins souvent recours au merveilleux, tandis que l'auteur hindoustani l’emploie à chaque moment.

[31] Ici l’auteur fait usage du mot arabe aiari, ami. Presque toujours, on voit qu'il y attache un sens plus étendu et qu'il entend par la un brave, un bon compagnon.

[32] Cette petite phrase n'est pas complète dans le manuscrit.

[33] Le texte dit seulement un baba-zoul, père d'esclave, dénomination qui paraît assez bien convenir à la sorte d'industrie de cet enchanteur. Au mot baba-qoul, Soulkhan dit que c'est une sorte de quadrupède.

[34] L'auteur se sert ici du mot djamouch, resté sans explication dans la Chronique géorgienne, page 54, et que Soulkhan explique ainsi que nous le traduisons : c'est aussi un terme de mépris.

[35] Il y a un rêve du même genre dans les Aventures de Kâmrûp; c'est même par là que le héros commence à se prendre d'amour pour Kala, Cette machine y tient lieu de l'image vue par Miri à dix-huit ans.

[36] Le mot géorgien kamandi, que je traduis par corde, manque au lexique de Soulkhan. On y trouve seulement kamandari, guerrier armé, synonyme de tchoubini, et kamant, arc faible.

[37] Peut-être y a-t-il erreur dans ce nombre; car quatre mille hommes n'auraient pu tenir tête à cinquante mille, en bataille rangée pendant trois jours, ainsi qu'on le verra plus bas.

[38] Ce mot ne reparaissant plus dans le texte, il est impossible de déterminer si l'auteur entend par là un homme ou un autre objet quelconque.

[39] Le mot en italiques indique un mot géorgien traduit par conjecture, pane qu'il manque au lexique de Soulkhan.

[40] Pour donner une idée de la manière dont j'ai cru devoir parfois remplacer le style direct, qui revient continuellement dans ce conte, je vais traduire ici littéralement ce passage. Miri ayant reçu la lettre d'Ilaïl fut très affligé. Il dit à Mouchthar et à Nikakhtar : C’est le roi Hall qui m'écrit; qu'en dites-vous? » Puis la réponse des deux ministres de Miri ... Ensuite Miri dit à ses troupes : « Préparez- vous, je vais faire la guerre, » etc. Il m'a semblé que ces phrases étaient trop courtes, et que du retour fréquent de ces sortes de monologues et dialogues il résulterait en français un effet désagréable, le même que l'on éprouve en lisant des versions littérales de la Bible.

[41] Alexandre le Bicornu, qualification donnée à Alexandre le Grand par les Asiatiques, et que tous les orientalistes connaissent.

[42] Une aventure toute pareille est racontée, presque dans les mêmes termes, dans les Aventures de Kâmrûp. C'est le div protecteur de Mitarchand qui écarte la pierre du puits sec où il est enfermé avec Kâmrûp et ses compagnons, et les aide à sortir de leur cachot. Kâmrûp, page 121 sqq.

[43] Ici, et dans tout cet alinéa, l'auteur géorgien nomme Nikakhtar au lieu de Nasib. Ce qui précède et la suite du récit ferait penser qu'un changement de noms est nécessaire, si le mariage de Zora avec Nikakhtar, qui se voit à la fin du livre, chapitre xxiii, ne montrait que c'est ici une combinaison destinée à préparer cette partie du dénouement.

[44] C'est la manière d'appeler les domestiques en Géorgie ; à cet effet, on frappe deux ou trois fois les mains l'une contre l'autre.

[45] Traduction littérale de cette exclamation : par ton soleil !

[46] L'auteur géorgien oublie que le lecteur seul est instruit de l’aventure de Miri avec Sarasca, ci-dessus racontée. Nomi-Awthab devait certainement ignorer.

[47] L'auteur géorgien dit : « Miri envoya le vizir Otarid, son propre vizir, et Nasib,» etc. Il me semble que Miri n'avait point d'ordres à donner à Otarid, vizir d'Ilaïl, et qu'il pouvait tout au plus lui adresser un message, mais non l'en charger.

[48] Ceci contredit l'assertion d'Aramia, chap. viii en ce que c'était lui qui avait cédé ses états à Ilaïl.

[49] Il entend sans doute, par-là, le jour de sa fête ou l'anniversaire de sa naissance.

[50] Kâmrûp est également jeté dans un puits sec avec ses compagnons, par ordre du vizir de Sarandib, et il en est de même tiré par un dew qui avait donné un de ses cheveux à Mitarchand, ami de Kâmrûp, son compagnon d'esclavage. Des deux côtés même enchantement, même résultat.