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SYNESIUS
Synésius
DES SONGES.
Oeuvre numérisée et mise
en page par Marc Szwajcer

DES
SONGES.
ARGUMENT.
1. La
divination est pour l’homme le plus noble sujet d’étude.
2. Le
monde est un être animé dont toutes les parties sont liées ensemble.
Diverses espèces de divination.
3.
Toutes les choses ont de mutuels rapports et agissent les unes sur
les autres.
4.
Celle action réciproque des choses ne peut s’exercer que dans le
monde. L’obscurité est essentielle à la divination.
5. De
l’intelligence, de l’âme, de la raison et de l’imagination.
6.
Pouvoir de l’imagination, qui est le sens par excellence.
7. Elle
est moins faillible que nos sens physiques, qui nous trompent
souvent.
8.
L’imagination a été départie à une multitude d’êtres; c’est par elle
que nous formons des pensées.
9.
L’imagination s’associe, dans ce monde, à l’âme; tantôt elle lui
commande, tantôt elle lui obéit.
10. Si
l’âme se laisse asservir par les attraits de la matière, elle est
malheureuse,
11.
L’âme s’assimile des particules d’air et de feu qu’elle doit
reporter quand elle retourne aux sphères supérieures.
12. Les
deux destinées diverses de l’âme et de l’imagination.
13.
Comment on peut purifier l’âme et l’imagination. Excellence de la
contemplation.
14.
Pour arriver à posséder la science de la divination par les songes,
il faut d’abord être chaste et tempérant.
15. La
divination par les songes est précieuse et facile.
16.
Elle nous apporte toutes les joies de l’espérance,
17. Les
songes sont véridiques; il faut seulement savoir les comprendre.
18.
Obligations dont Synésius est redevable aux songes.
19.
Pourquoi les songes sont-ils rarement lucides, et ont-ils besoin du
secours de l’art pour être expliqués?
20.
Toutes les choses passées, présentes et futures, envoient des images
qui se réfléchissent dans l’imagination.
21. Il
faut par la philosophie maintenir notre imagination à l’abri des
passions.
22.
Comment on peut s’y prendre pour interpréter les songes.
23. Il
n’existe pas, il ne peut exister, à cause de la différence des
esprits, de règle générale pour l’explication des songes,
24.
Chacun doit se faire à lui-même sa science divinatoire, en prenant
note de ses songes.
25. Les
rêves apportent à l’esprit toute sorte d’images et d’impressions.
26.
Merveilles variées que présentent les songes.
27.
Combien il est utile de prendre nos songes pour texte d’exercices
littéraires, plutôt que les sujets ridicules que choisissent tant de
rhéteurs.
***************************
Un
procédé fort ancien, et dont Platon surtout a usé, c’est de cacher,
sous les apparences d’un sujet léger, les plus sérieux enseignements
de la philosophie; par là les vérités dont la recherche a coûté le
plus de peine ne s’en vont plus de la mémoire des hommes, et elles
échappent en même temps aux souillures du profane vulgaire. Tel est
le dessein que je me suis proposé dans ce livre. Ai-je réussi? Mon
œuvre répond-elle, dans toutes ses parties, aux exigences de l’art
antique? Je m’en rapporte au jugement des lecteurs éclairés et
délicats.
*********
1. Si
les songes prophétisent l’avenir, si les visions qui se présentent à
l’esprit pendant le sommeil donnent à notre curiosité quelque indice
pour deviner les choses futures, les songes doivent être tout à la
fois vrais et obscurs, et c’est dans leur obscurité même que réside
la vérité.
Les
dieux d’un voile épais ont recouvert la vie.
Obtenir
tout sans peine est un bonheur qui n’appartient qu’aux dieux; mais
pour les hommes, non seulement la vertu, mais tous les biens
Ne
peuvent s’acheter qu’au prix de la sueur.
Rien de
plus précieux que la divination: c’est par la science et par la
faculté de connaître que Dieu se distingue de l’homme, et l’homme de
la bête. Mais Dieu sait tout en vertu de sa propre nature; l’homme,
par la divination, peut ajouter beaucoup à ses connaissances,
naturellement assez bornées.
Le
vulgaire ne voit que le présent; ce qui n’est pas encore ne peut
être l’objet que de ses conjectures. Calchas, seul entre tous les
Grecs, embrassait dans son esprit
...
le présent, l’avenir, le passé.
Dans
Homère, si Jupiter règle les affaires des dieux, c’est que
… né
le premier, il sait plus que les autres.
Car la
science est le privilège de la vieillesse. Si le poète rappelle
ainsi l’âge de Jupiter, c’est que les années apportent avec elles
cette sagesse à quoi rien ne peut se comparer. Si l’on se figure,
d’après d’autres passages, que la suprématie de Jupiter tient à la
vigueur de ses bras, parce qu’Homère a dit:
...
il l’emportait en force,
c’est
entendre bien mal la poésie, et ne pas saisir le sens philosophique
qu’elle renferme, à savoir que les dieux ne sont rien autre chose
que de pures intelligences. Après avoir dit que Jupiter est le plus
fort, le poète ajoute qu’il est le plus âgé, ce qui signifie que
Jupiter est l’intelligence la plus ancienne. Or la vigueur de
l’intelligence, qu’est-ce autre chose que la prudence? Quel que soit
donc le dieu qui commande aux autres dieux, puisqu’il est
intelligence il règne, parce qu’il est supérieur en sagesse; il
l’emporte en force revient à dire qu’il sait plus que les
autres. Le sage a donc avec Dieu une sorte d’affinité, puisqu’il
tâche de se rapprocher de lui par la faculté de connaître, et
s’efforce d’acquérir un peu de cette pénétration intellectuelle que
Dieu possède par essence. Ne voit-on pas déjà par là qu’un des plus
nobles sujets de recherche pour l’homme c’est la divination?
2.
Toutes les choses, par leur parenté les unes avec les autres,
peuvent donner des présages; car toutes ensemble ne sont que les
différentes parties d’un être animé, le monde. Figurez-vous un livre
écrit en divers caractères, phéniciens, égyptiens, assyriens: le
sage déchiffre ces caractères; mais nul n’est sage s’il n’a
recueilli les enseignements de la nature. Il y a plusieurs degrés
dans la science : ainsi l’un assemble les syllabes, un autre
comprend une phrase, un troisième lit couramment. Les sages
prévoient ce qui doit arriver, ceux-ci en regardant les astres
errants, ceux-là les étoiles fixes, d’autres les comètes et les feux
qui traversent l’espace. On prédit aussi tantôt en inspectant les
entrailles des victimes, tantôt en écoutant le chant des oiseaux, en
observant leur vol et leurs stations. Il y a encore les présages à
l’aide desquels on peut lire dans l’avenir, comme les paroles, les
rencontres fortuites: tous peuvent tirer de tout des pronostics. Si
l’oiseau avait notre intelligence, l’homme lui servirait, comme
l’oiseau sert à l’homme, pour la science de la divination : car nous
sommes pour eux ce qu’ils sont pour nous, une race qui, en se
renouvelant toujours et aussi ancienne que le monde, est tout à fait
propre à donner des signes.
3. Il
fallait nécessairement que toutes les parties de ce grand tout,
animées d’une vie commune, fussent unies par d’intimes rapports,
comme les membres d’un même corps. C’est ainsi peut-être que doivent
s’expliquer les enchantements des mages : car de même qu’il y a dans
la nature des présages, il existe aussi des attractions. Le sage est
celui qui sait comment tout se lie dans ce monde; il fait venir à
lui une chose par l’intermédiaire d’une autre chose; à l’aide des
objets présents il étend sa puissance sur les objets les plus
éloignés; il agit avec des paroles, des figures, des substances
matérielles. En nous la souffrance d’un organe se communique à
d’autres organes; un mal au doigt du pied amène parfois une tumeur
dans l’aine, tandis que toutes les parties intermédiaires ne
ressentent rien: c’est que l’aine et le pied appartiennent à un même
corps et ont des relations toutes particulières. Parmi les dieux qui
sont dans ce monde il en est qui ont avec certaines pierres
certaines plantes, des affinités, des sympathies, telles qu’avec ces
pierres et ces plantes on peut les attirer. De même le musicien qui
fait entendre l’hypate ajoute à cette note, non pas la note la plus
voisine, mais l’épitrite et la nète.
C’est un reste de l’antique homogénéité des choses; aujourd’hui,
entre les diverses parties, ainsi que dans une famille, il existe
des dissemblances: car le monde n’est pas une unité simple, mais une
unité composée. Les éléments tantôt s’accordent, tantôt se
combattent; mais de leur lutte même résulte toujours l’harmonie de
l’ensemble. Ainsi les sons que rend la lyre sont un assemblage de
dissonances et de consonances: c’est des contrastes que naît
l’unité, qui fait de la lyre, comme du monde, un tout bien ordonné.
4.
Archimède le Sicilien demandait un point situé hors de la terre pour
mouvoir la terre. « Tant que je l’habite, disait-il, je ne puis agir
sur elle. » Mais il en est tout autrement de celui qui a pénétré
dans les mystères du monde, et acquis ainsi quelque partie de la
science divinatoire: s’il se plaçait en dehors du monde, il ne
pourrait plus exercer sa science; car il l’exerce sur le monde, et
par le moyen du monde. Sortez de notre univers, vous aurez beau
regarder: l’observation des phénomènes qui se produisent au-dessus
de la région où l’âme est répandue ne vous apprendra rien. Tout ce
qu’il y a de divin en dehors du monde échappe au pouvoir de la
magie;
………….
à distance il n’en est point touché,
Il
n’en est point ému.
L’intelligence est essentiellement indépendante: or il faut être
passif pour subir l’influence des enchantements. La multiplicité des
êtres que renferme le monde et les affinités qu’ils ont entre eux
donnent naissance à tous les genres de divination et de mystères;
divers, parce qu’ils sont multiples, à cause de leurs affinités ils
forment tous ensemble un grand tout. Les mystères, il convient de
n’en pas parler témérairement, par respect pour les lois de l’État;
mais il nous est permis de nous expliquer tout à loisir sur la
divination. Nous avons fait l’éloge de cet art en général; nous
voulons maintenant considérer spécialement la plus parfaite de
toutes les divinations. Elles présentent toutes ce caractère commun
d’être obscures; la contemplation attentive des choses de ce monde
ne sert de rien pour dissiper cette obscurité. L’obscurité, nous le
verrons, est essentielle à la divination, comme le mystère aux
initiations sacrées. C’est ainsi que l’oracle de Delphes n’est pas
compris de tous parce qu’il s’exprime en termes ambigus; et quand le
dieu indiquait aux Athéniens comment ils pourraient se sauver, le
peuple assemblé n’aurait pas saisi le sens de ses paroles, si
Thémistocle n’avait été là pour l’expliquer. Aussi ne faut-il pas
rejeter la divination par les songes comme trop peu claire: elle a
cela de commun avec toute divination et avec les oracles.
5. Nous
devons la rechercher avec un soin tout particulier, car elle
s’exerce par nous, en nous; elle nous appartient en propre à tous.
L’intelligence renferme en soi les images des choses qui sont
réellement, dit l’ancienne philosophie; ajoutons que l’âme renferme
les images des choses qui naissent. Il y a donc, entre
l’intelligence et l’âme, le même rapport qu’entre l’absolu et le
contingent. Intervertissons l’ordre des termes ; joignons le premier
au troisième, le second au quatrième: la proportion reste encore
vraie, ainsi que nous le démontre la science. Il sera ainsi établi
que l’âme, comme nous l’avancions, renferme en soi les images des
choses qui naissent. Elle les renferme toutes, mais elle ne les
produit au dehors que dans la mesure convenable; l’imagination est
comme le miroir dans lequel se réfléchissent, pour être perçues par
l’animal, les images qui ont leur siège dans l’âme. Nous n’avons pas
conscience des actes de l’intelligence, tant que la faculté
maîtresse ne nous les révèle pas; tout ce qu’elle, ignore échappe à
la connaissance de l’animal; de même nous ne pouvons nous faire
aucune idée des choses qui sont dans la première âme,
tant
que l’imagination n’en reçoit pas les images. Cette vie imaginative
est une vie inférieure, un état particulier de notre nature. Elle
est comme pourvue de sens : en effet nous voyons des couleurs, nous
entendons des sons, nous touchons, nous saisissons des objets,
quoique nos organes corporels restent inactifs; peut-être même alors
nos perceptions sont-elles plus pures. C’est ainsi que souvent nous
entrons en conversation avec les dieux: ils nous avertissent, ils
nous répondent, et nous donnent d’utiles conseils. Aussi que l’on
ait dû quelquefois au sommeil la découverte d’un trésor, je n’en
suis pas étonné; que l’on se soit endormi ignorant, et qu’après
avoir eu en songe un entretien avec les Muses on se soit réveillé
poète habile, comme cela est, arrivé de notre temps à quelques-uns,
je ne vois là rien de si surprenant. Je ne parle point de ceux qui
ont eu, en dormant, la révélation du danger qui les menaçait, ou la
connaissance du remède qui devait les guérir. Quand l’âme, même sans
avoir tenté de prendre son élan vers l’intelligence, entre, grâce au
sommeil, en possession d’une science qu’elle n’avait point
recherchée, n’est-ce pas une chose des plus merveilleuses que de
s’élever au-dessus de la nature et de se rapprocher de
l’intelligible, après en avoir été si éloigné que l’on ne sait même
plus d’où l’on vient?
6. Si
l’on trouve extraordinaire que l’âme puisse ainsi monter vers les
régions supérieures, si l’on ne croit pas à l’efficacité de
l’imagination pour produire cet heureux rapprochement, il faut
écouter les oracles sacrés quand ils parlent des diverses routes qui
mènent à la science. Après avoir énuméré les différents moyens qui
peuvent aider à l’essor de l’âme en excitant sa vertu native, voici
comment ils s’expriment:
Par
des leçons les uns sont éclairés,
Par
le sommeil d’autres sont inspirés.
Vous
voyez la distinction qu’établit l’oracle; d’un côté l’inspiration,
de l’autre l’étude : ceux-ci, dit-il, s’instruisent en veillant,
ceux-là en dormant. Dans la veille c’est toujours un homme qui est
le précepteur; mais quand c’est de Dieu que vient la science à ceux
qui dorment, ils savent du premier coup tout ce qui leur est
enseigné; car en donnant ainsi la science, Dieu n’instruit pas d’une
manière ordinaire. Tout ce que je viens d’avancer a pour but de
démontrer l’excellence de la vie imaginative à ceux qui ne
l’estiment en quoi que ce soit. Je ne m’étonne point qu’ils aient
cette opinion: avec leur prétendue sagesse, ils s’attachent
obstinément à des pratiques condamnées par les oracles sacrés; car
voici ce que disent ces oracles:
Les
sacrifices, les victimes,
Ne
sont que vains amusements;
et ils
nous engagent à y renoncer. Les hommes dont je parle, s’estimant
bien supérieurs au reste des mortels, prennent toute sorte de voies
pour deviner l’avenir; mais ils dédaignent la divination par les
songes, procédé trop facile, mis à la portée de tous, de l’ignorant
comme du sage. Mais quoi! n’est-ce pas être sage que de savoir user
mieux que les autres de ce qui appartient à tout le monde? Presque
tous les biens, et surtout les plus précieux, sont du domaine commun
de l’humanité. Dans l’univers rien de plus magnifique que le soleil,
et rien qui soit plus à l’usage de tous. C’est un grand bonheur
d’avoir l’intuition de Dieu; mais connaître Dieu par le moyen de
l’imagination, voilà l’intuition par excellence. L’imagination est
le sens des sens, nécessaire à tous les autres; elle tient à la fois
de l’âme et du corps;
elle réside en dedans de nous: établie dans la tête, comme dans une
citadelle que la nature a bâtie pour elle, elle domine de là
l’animal. L’ouïe, la vue ne sont pas de véritables sens, mais plutôt
de simples organes, qui mettent l’animal en relation avec le monde
extérieur; au service de l’imagination, elles transmettent à leur
maîtresse les impressions venues du dehors, les sensations que nous
apportent les objets qui nous entourent. L’imagination est le sens
collectif en qui se résument nos divers sens: en réalité c’est elle
qui entend, qui voit; c’est par elle que se font toutes les
perceptions; elle assigne à chaque organe ses fonctions
particulières. C’est d’elle que procèdent toutes les facultés; elles
sont comme les rayons qui partent du centre et qui aboutissent tous
au centre : multiples quand ils s’en éloignent, ils se confondent à
leur origine. Le sens auquel les organes sont indispensables est un
sens purement matériel; pour mieux dire il n’est un sens que
lorsqu’il entre au service de l’imagination: l’imagination, ce sens
immédiat,
a un caractère divin par lequel elle se rapproche de l’intelligence.
7. Nous
tenons nos sens physiques en grande estime parce qu’ils nous mettent
en rapport avec le monde; et ce que nous croyons le mieux connaître,
c’est ce qui frappe nos regards. Mais si nous n’avons que du dédain
pour l’imagination, parce qu’elle est souvent en désaccord avec les
sens, nous oublions que l’œil lui-même nous trompe fréquemment:
tantôt il ne perçoit pas les objets, tantôt il les voit autres
qu’ils ne sont réellement, à cause du milieu à travers lequel il les
voit. Suivant la distance les choses paraissent plus grandes ou plus
petites; dans l’eau elles sont plus grandes; la réfraction fait
qu’une rame droite semble brisée. Parfois d’ailleurs l’œil souffre,
et tout lui paraît trouble et confus. De même, quand l’imagination
est malade, ne comptez point sur des visions claires et distinctes.
Quelle est la nature de ses maladies? D’où lui viennent les vices
qu’elle contracte? Comment peut-elle s’amender et recouvrer la
santé? Une philosophie profonde pourra seule nous le dire, et nous
prescrira les remèdes sacrés qui guérissent l’imagination et la
rendent divine. Mais pour que Dieu vienne la visiter, il faut
qu’elle expulse d’abord tous les éléments étrangers qu’elle a reçus.
Quand on vit conformément à la nature, l’imagination reste pure et
sans mélange; elle garde toute son énergie; c’est ainsi qu’elle se
rapproche véritablement de l’âme: elle entre alors avec elle en
relation; elle n’est pas pour elle une étrangère, comme notre
enveloppe corporelle, sur laquelle n’agit point la bienfaisante
influence du principe spirituel. L’imagination est le véhicule de
l’âme : suivant que celle-ci incline davantage vers la vertu ou vers
le vice, l’imagination est plus subtile et plus éthérée, ou plus
épaisse et plus terrestre. Elle tient le milieu entre l’être doué de
raison et l’être privé de raison, entre l’esprit et la matière; elle
leur sert de moyen terme, elle unit ainsi les deux extrêmes : voilà
pourquoi sa nature ne peut être exactement saisie par le philosophe.
8.
Voisine de la matière et de l’esprit, l’imagination leur fait des
emprunts à tous les deux, suivant sa convenance; et, tout en gardant
sa nature propre, elle forme ses conceptions des éléments les plus
opposés. L’essence imaginative a été départie à une multitude
d’êtres; elle descend jusque chez les animaux dénués d’intelligence
: alors elle n’est plus le char sur lequel s’assied l’âme divine ;
c’est elle-même qui est assise sur les facultés inférieures. Elle
tient à la bête lieu de raison; elle sent et elle agit suffisamment
par elle-même.
Chez
certains animaux elle s’épure et se perfectionne. Il est une
multitude de démons dont l’existence est tout imaginative : ce ne
sont que des fantômes dont les apparitions sont liées aux choses
contingentes. Dans l’homme l’imagination peut beaucoup par sa vertu
propre, et plus encore par son association avec l’intelligence. Nous
ne pouvons former de pensées qu’avec le secours de l’imagination,
sauf peut-être de courts instants où quelques hommes saisissent
directement la vérité. Laisser loin derrière soi l’imagination est
chose belle autant que difficile. Heureux l’homme à qui les années
apportent l’intelligence et la sagesse, dit Platon en parlant de la
raison pure.
Mais la vie ordinaire relève de l’imagination, ou de l’intelligence
appelant à son service l’imagination.
9. Ce
souffle animal, que les sages ont appelé une âme douée de souffle,
prend toutes sortes de formes, et devient un dieu, un démon, un
fantôme, en qui l’âme reçoit le châtiment de ses fautes. Les oracles
s’accordent à dire que l’âme aura dans l’autre monde une existence
conforme aux visions que lui apporte maintenant le sommeil,
et la philosophie nous assure que toute vie n’est que la préparation
de la vie qui doit suivre. Vertueuse, l’âme rend l’imagination plus
légère; vicieuse, elle l’alourdit sous le poids de ses souillures.
Tout naturellement l’imagination s’élève là-haut, quand elle est
douée de chaleur et de sécheresse : voilà ses ailes, et tel est le
sens qu’il faut attacher aux expressions d’Héraclite, quand il dit
que l’âme vraiment sage est brillante et sèche; au contraire,
lorsqu’elle est épaisse et chargée d’humidité, l’imagination est
entraînée par sa pesanteur vers les basses régions, dans les
profondeurs souterraines, séjour des esprits mauvais; là elle
traîne, dans les châtiments, une existence douloureuse: toutefois,
avec le temps et beaucoup d’efforts, elle peut, dans une autre vie,
se purifier et remonter vers le ciel. A son entrée dans la vie deux
chemins s’ouvrent devant elle; elle va tantôt dans la bonne route,
tantôt dans la mauvaise; puis vient l’âme qui, descendant des
sphères célestes, s’empare de l’imagination; elle use d’elle comme
d’un char, pour accomplir son voyage dans ce monde physique; elle
s’efforce de la ramener vers les régions élevées, ou du moins de ne
pas rester enfoncée avec elle dans la matière. Il est difficile sans
doute qu’elles se séparent ; parfois cependant, quand l’imagination
ne veut pas obéir, l’âme s’affranchit de sa société : il est pour
cela des cérémonies sacrées qui sont connues, et dans lesquelles on
peut avoir confiance. C’est une honte pour l’âme de retourner
là-haut sans avoir rendu à la terre tout ce qui appartient à la
terre, et sans reporter aux globes célestes tout ce qu’elle leur a
emprunté. Grâce aux initiations et à la faveur divine, il est des
hommes qui parviennent ainsi à dégager leur âme des liens de
l’imagination; mais d’ordinaire, une fois qu’elles ont été unies,
elles vont de concert: l’âme est attirée par l’imagination, ou elle
l’attire; leur association persiste jusqu’à ce que l’âme retourne
aux lieux d’où elle est partie. Quand l’imagination vient à tomber
sous le poids de ses misères, elle entraîne dans sa chute l’âme qui
n’a pas su la préserver. Voilà le danger que les oracles signalent
au principe intelligent qui est en nous.
Ne va
pas t’enfoncer dans ce monde fangeux,
Dans
ces gouffres profonds, tristes et noirs royaumes,
Enfers sombres, hideux, tout peuplée de fantômes.
En
effet une existence déraisonnable et stupide n’est pas digne de
l’intelligence; mais le fantôme, à cause des éléments qui le
constituent, se plaît dans les basses régions; car le semblable ne
recherche-t-il pas son semblable?
10. Si
dans cette union l’intelligence vient à se confondre entièrement
avec l’imagination, elle se plonge dans l’ivresse des grossières
voluptés: or le comble du mal c’est de ne plus même sentir son mal;
car alors on ne cherche pas à s’en guérir : c’est ainsi que l’on ne
songe pas à faire disparaître les callosités dont on ne souffre
plus. Le repentir aide à revenir à une vie meilleure. Quand on est
tourmenté de son état, on s’efforce d’en sortir. Vouloir, c’est
avoir accompli déjà la moitié de l’expiation; car alors tous les
actes, toutes les paroles tendent à cette fin. Mais quand la volonté
est absente, les cérémonies expiatoires n’ont plus de sens; pour
qu’elles gardent leur efficacité, il faut que l’âme soit
consentante. Aussi les peines qui de divers côtés viennent nous
frapper sont merveilleusement propres à rétablir l’ordre moral ; en
prenant la place des fausses joies, les chagrins purifient l’âme;
les malheurs mêmes qui semblent immérités sont utiles en ce qu’ils
nous délivrent d’un attachement trop exclusif aux choses d’ici-bas.
C’est ainsi que la Providence se révèle aux sages, tandis que les
insensés ne veulent pas admettre qu’il soit impossible à l’âme de se
dégager de la matière, quand elle n’a pas été éprouvée par la
souffrance dans ce monde. Les plaisirs de cette terre ne sont donc
qu’un piège que les démons tendent à l’âme. D’autres diront qu’à sa
sortie de la vie elle boit un breuvage qui lui fait oublier le passé
: selon moi c’est plutôt à son entrée dans la vie qu’elle boit, dans
la coupe des trompeuses voluptés, l’oubli de sa destinée. Venue dans
le monde
pour être servante, son service se change en servitude; sans doute
dans une certaine mesure elle devait, en vertu des lois de la
nécessité, obéir à la nature; mais voici que séduite par les
attraits de la matière elle ressemble à ces malheureux qui, nés dans
une condition libre, se vendent pour un temps épris de la beauté
d’une esclave, pour rester auprès de celle qu’ils aiment ils
acceptent le même maître. Voilà comme nous sommes quand nous venons
à nous laisser pleinement charmer par de faux biens, par ces
plaisirs tout extérieurs qui s’adressent au corps; nous semblons
alors convenir que la matière est belle. La matière s’empare de
notre aveu comme d’un engagement secret que nous lui souscrivons; et
plus tard, si nous voulons nous détacher d’elle et reprendre notre
liberté, elle nous traite de transfuges, elle essaie de nous
ressaisir, et invoque, pour nous faire revenir sous sa domination,
la foi due aux engagements. C’est alors surtout que l’âme a besoin
d’énergie et de l’assistance divine : ce n’est pas une petite
affaire que d’avoir à rompre, quelquefois même violemment, avec les
habitudes prises; car alors (ainsi le veut la destinée) toutes les
forces de la matière viennent fondre sur les rebelles pour les
accabler et les punir. C’est là sans doute ce que signifient les
travaux d’Hercule que nous racontent des légendes sacrées, et ces
luttes que soutinrent vaillamment d’autres héros, jusqu’au jour où
ils purent s’élever à des hauteurs où la nature n’avait plus sur eux
aucune prise. Si l’âme fait de vains efforts pour franchir les murs
de sa prison, elle retombe sur elle-même; nous avons alors de rudes
combats à soutenir, car la matière nous traite en ennemis; elle se
venge de nos inutiles tentatives par de rigoureux châtiments. Ce
n’est plus alors cette vie mélangée, comme nous l’apprend Homère, du
bien et du mal qui sortent des deux tonneaux, et que Jupiter (c’est
encore le poète qui le dit), souverain dispensateur des choses
d’ici-bas, distribue aux hommes.
Jamais
il ne nous fait goûter le bien tout pur, mais il arrive parfois que
le mal nous est seul versé.
11.
Dans ces existences diverses l’âme ne cesse d’errer, quand elle
ne revient pas promptement au séjour d’où elle est partie. Voyez
comme est vaste la carrière que l’imagination peut parcourir. Quand
l’âme descend, nous l’avons dit tout à l’heure, l’imagination
s’appesantit, tombe, et va se plonger dans les abîmes obscurs et
sombres; mais si l’âme monte, elle l’accompagne et la suit aussi
loin qu’il lui est permis de s’élever, c’est-à-dire jusqu’aux
limites supérieures du monde sublunaire. Écoutez ce que disent à ce
sujet les oracles sacrés : Ne jetez pas
La
fleur de la matière aux terrestres abîmes;
Le
fantôme a sa part sur les brillantes cimes.
Cette
cime est à l’opposé de la région ténébreuse. Mais ces vers recèlent
encore un autre sens qu’il faut pénétrer : l’âme ne doit pas
seulement revenir aux sphères célestes telle qu’elle en est sortie,
avec tout ce qui forme sa propre essence; elle doit rapporter aussi
ces particules d’air et de feu qui lui composent une seconde
essence, celle de fantôme, et qu’elle s’est assimilées, alors
qu’elle descendait vers le monde, avant d’avoir revêtu cette
enveloppe de terre; elle ramène là-haut cet air et ce feu avec ce
qu’elle a de meilleur: car il ne faut pas, par la fleur de la
matière, entendre le corps divin.
La raison nous dit que les choses qui ont une fois participé à une
commune nature et qui se sont unies ne peuvent plus être entièrement
séparées, surtout quand elles sont voisines: c’est ainsi que le feu
touche à l’élément répandu tout autour du monde,
et
n’est pas comme la terre qui est au plus bas degré dans l’échelle
des êtres. Admettez que le meilleur consente à s’allier avec le
moins bon, et produise ainsi un corps immortel mélangé de fange:
site plus noble des deux associés met ce corps sous sa dépendance,
alors la partie la moins pure ne résiste plus à l’action de l’âme;
docile et soumise, elle la suit fidèlement. C’est ainsi que
l’imagination, cette essence intermédiaire, en s’abandonnant à la
direction de l’âme, cette essence supérieure, loin de s’altérer, se
purifie et remonte avec elle vers le ciel; s’il est des limites
qu’elle ne peut franchir, du moins elle s’élève au-dessus des
éléments, et touche aux espaces lumineux : car elle a sa place,
disent les oracles, dans la région brillante, c’est-à-dire dans
cette voûte circulaire qui nous enveloppe. Mais c’est assez parler
des emprunts que l’imagination fait aux éléments : on peut accorder
ou refuser sa croyance à ce dogme; mais ce qu’il y a de certain,
c’est que l’essence corporelle qui vient delà-haut doit
nécessairement, quand l’âme retourne à son principe, se relever,
prendre aussi son vol et se joindre aux sphères célestes,
c’est-à-dire revenir à sa nature propre.
12. Il
y a donc deux destinées tout opposées, l’une obscure, l’autre
brillante; ici le comble du bonheur, là l’excès de la misère. Mais
entre ces deux limites extrêmes, dans le monde sublunaire, il est,
ne le croyez-vous pas? un grand nombre de stations intermédiaires,
que se disputent la lumière et les ténèbres. L’âme avec
l’imagination peut parcourir tout cet espace, changeant, suivant les
lieux, d’état, d’habitudes et de vie. Quand elle revient à sa
noblesse originelle, elle est le réceptacle de la vérité; pure,
brillante, incorruptible, elle est divine, et pour prévoir l’avenir
n’a qu’à le vouloir. Mais lorsqu’elle tombe jusqu’aux régions
inférieures, elle ne renferme que ténèbres, incertitudes et
mensonge; car l’imagination, en s’obscurcissant, devient incapable
de discerner nettement les choses. Quand elle est entre les deux
points extrêmes, l’âme a une part de vérité, une part d’erreur.
C’est ainsi que l’on peut déterminer à quel degré de l’échelle sont
placés les divers démons. Car rester toujours ou presque toujours
dans le vrai, c’est le propre de l’être divin ou quasi-divin; mais
se tromper sans cesse quand il s’agit de prédire l’avenir, c’est le
sort de ceux qui se vautrent dans la matière, aveuglés par
d’orgueilleuses passions. Les démons, que retiennent de célestes
liens, deviennent des dieux ou des esprits d’un ordre supérieur; ils
s’élèvent, et vont occuper la région préparée pour les plus nobles
essences.
13. Par
là on peut deviner quelle place occupe une âme humaine. L’homme dont
l’imagination, pure, bien réglée, ne perçoit dans la veille et dans
le sommeil que de fidèles images des choses, peut être tranquille
sur l’état de son âme : elle est dans les meilleures conditions. Or
c’est surtout d’après les visions que l’imagination se forme et
auxquelles elle s’attache, lorsqu’elle n’est pas sous l’influence
des objets extérieurs, que nous pouvons reconnaître les dispositions
où elle se trouve. C’est à la philosophie de nous apprendre quels
soins il faut donner à l’imagination, et comment on peut la
préserver de toute erreur. La meilleure de toutes les préparations,
c’est de pratiquer surtout la vertu spéculative, de telle sorte que
la vie soit un progrès intellectuel continu. Il faut, autant que
possible, prévenir les mouvements aveugles et désordonnés de
l’imagination; en d’autres termes, tendre vers le bien, s’affranchir
du mal, ne se mêler aux choses terrestres qu’autant que la nécessité
l’exige. Rien n’est efficace comme la contemplation pour dissiper
les ennemis qui assiègent l’esprit. L’esprit se subtilise ainsi plus
qu’on ne saurait croire, et se tourne vers Dieu; alors,
convenablement préparé, il attire, par une sorte d’affinité,
l’esprit divin; il le fait entrer en commerce avec l’âme. Mais
lorsqu’il s’épaissit, se contracte et se rapetisse au point de ne
pouvoir plus entièrement remplir la place que lui destinait la
Providence, lorsqu’elle a formé l’homme, (j’entends par là les cases
du cerveau), comme la nature a horreur du vide il s’introduit en
flous un mauvais esprit. Et que de souffrances nous apporte cet hôte
détestable ! Car, puisque ces cases ont été faites pour recevoir un
esprit, la nature veut qu’elles soient toujours occupées par un
esprit, bon ou méchant. Ce dernier état est la punition des impies
qui ont souillé ce qu’il y avait en eux de divin; l’autre est la fin
même, ou presque la fin d’une vie pieuse.
14.
Nous avons voulu, en étudiant la divination par les songes,
prouver que cette science n’est pas à dédaigner, qu’elle mérite au
contraire qu’on s’y applique, pour tous les avantages qu’on peut en
retirer, et nous avons dû rechercher quelle est la nature de
l’imagination. Mais de quelle utilité peut être cette divination
dans la vie ordinaire, voilà ce que nous n’avons pas encore montré.
Le meilleur profit que nous puissions obtenir, c’est d’assainir
l’esprit, c’est d’élever l’âme: aussi est-ce un religieux exercice
que de nous rendre aptes à la divination. Plusieurs, dans leur désir
de prévoir ainsi l’avenir, ont renoncé aux excès de la table pour
vivre sobres et tempérants; ils ont gardé leur couche pure et chaste
: car l’homme qui veut faire de son lit comme le trépied de Delphes
se gardera bien de le rendre témoin de nocturnes débauches; il se
prosterne devant Dieu pour prier. Ainsi peu à peu il fait provision
d’admirables vertus; il atteint un but plus élevé que le but auquel
il visait, et sans y avoir d’abord songé il arrive à s’attacher et à
s’unir à Dieu.
15. Il
ne faut donc pas négliger la divination : elle nous conduit vers les
sommets divins, et met en jeu nos facultés les plus précieuses. Le
commerce d’une âme avec Dieu ne la rend pas plus inhabile aux choses
d’ici-bas; ses nobles aspirations ne lui font pas oublier l’être
animal. D’en haut elle voit plus nettement tout ce qui est
au-dessous d’elle que si elle vivait retenue dans cette région
inférieure; sans rien perdre de sa sérénité, elle donne à l’animal
des images exactes de tout ce qui se produit dans ce monde
contingent. Le proverbe, descendre sans descendre, est vrai surtout
de celui qui, tout en abaissant sa pensée vers des objets moins
dignes de lui, ne l’y retient pas fixée. Cette science de la
divination, je désire la posséder et la laisser à mes enfants. Pour
l’acquérir il n’est pas besoin d’entreprendre à grands frais un
pénible voyage ou une lointaine navigation, d’aller à Delphes ou
dans le désert d’Ammon : il suffit de s’endormir, après avoir fait
ses ablutions et sa prière. Voyez la Pénélope d’Homère:
………………………… Au sortir d’une eau pure,
Couvrant son corps d’un voile éclatant de blancheur,
Elle
invoque Minerve.
Nous
ferons comme elle pour goûter le sommeil. Etes-vous dans les
dispositions convenables? Le Dieu, qui se tenait éloigné, vient à
vous. Vous n’avez pas à vous donner de peine: il se présente
toujours pendant votre sommeil. Dormir, voilà tout le secret. Jamais
pauvre n’a pu se plaindre que l’indigence l’empêchât d’être initié à
ce mystère aussi bien que le riche. Les hiérophantes de certaines
villes ne peuvent être pris, comme les triérarques d’Athènes, que
parmi ceux qui possèdent une grande fortune; car il faut dépenser
beaucoup pour se procurer l’herbe crétoise, un oiseau d’Égypte, un
ossement d’Ibérie, et autres raretés de cette espèce qui ne se
trouvent que dans les profondeurs de la terre et de la mer, aux
bords
Où le
soleil commence et finit sa carrière.
La
divination externe exige donc des préparatifs coûteux; et quel est
le particulier assez opulent pour faire toutes ces dépenses? Mais
s’il s’agit de songes, il importe peu de posséder cinq cents, trois
cents médimnes de revenu, d’être dans une condition modeste, ou même
de travailler à la terre pour gagner de quoi vivre: rameurs,
mercenaires, citoyens, étrangers, en cela tous sont égaux. Dieu ne
met point de différence entre la race des Étéobutades et le dernier
des esclaves. Grâce à sa facilité, la divination par les songes est
mise à la portée de tous : simple et sans artifice, elle est
rationnelle par excellence; sainte, car elle n’use pas de moyens
violents, elle peut s’exercer partout; elle se passe de fontaine, de
rocher, de gouffre, et c’est ainsi qu’elle est vraiment divine. Pour
la pratiquer il n’est pas besoin de négliger une seule, de nos
occupations, de dérober à nos affaires un seul instant, et c’est là
un avantage que j’aurais dû signaler tout d’abord. Jamais personne
ne s’est avisé de quitter son travail et d’aller dormir dans sa
maison, tout exprès pour avoir des songes. Mais comme le corps ne
peut résister à des veilles prolongées, le temps que la nature nous
ordonne de consacrer au repos nous apporte, avec le sommeil, un
accessoire bien plus précieux encore que le sommeil même: cette
nécessité naturelle devient une source de jouissances, et nous ne
dormons plus seulement pour vivre, mais pour apprendre à bien vivre.
Au contraire la divination qui s’exerce à l’aide de moyens matériels
prend la plus grande partie de notre temps, et c’est un bonheur si
elle nous laisse quelques heures de liberté pour nos besoins et nos
affaires. Il est bien rare qu’elle nous soit de quelque utilité dans
le cours ordinaire de la vie; car les circonstances, les lieux, ne
se prêtent pas à l’accomplissement des cérémonies nécessaires; et
d’ailleurs il n’est pas facile de transporter partout avec soi un
attirail d’instruments. En effet, sans parler des autres
inconvénients, tout ce bagage, que ne pouvaient contenir naguère les
murs trop étroits des prisons,
ferait
le chargement d’un chariot ou d’un navire. Ajoutez encore que ces
cérémonies ont des témoins, qui peuvent les révéler, comme cela
s’est passé de nos jours: pour obéir aux prescriptions légales, bien
des gens ont divulgué ces mystères, et les ont livrés aux regards et
aux oreilles d’une multitude profane. Outre qu’il est humiliant de
voir ravaler la science, cette espèce de divination doit être en
aversion à Dieu. En effet, ne point attendre que celui dont on
souhaite la présence vienne librement, mais le presser, le harceler
pour l’attirer à soi, c’est user de violence, c’est commettre une
faute du genre de celles que même nos lois humaines ne laissent pas
impunies. Tout cela est grave; mais ce n’est pas tout encore: quand
on emploie, pour prévoir l’avenir, des procédés artificiels, on
court le risque d’être interrompu dans ses opérations; et si l’on se
met en voyage, on laisse sa science à la maison; car ce n’est pas
une petite affaire que de déménager ce matériel et de l’emporter.
Mais dans la divination par les songes, chacun de nous est à
lui-même son propre instrument; quoi que nous fassions, nous ne
pouvons nous séparer de notre oracle: il habite avec nous; il nous
suit partout, dans nos voyages, à la guerre, dans les fonctions
publiques, dans les travaux agricoles, dans les entreprises
commerciales. Les lois d’une république jalouse n’interdisent point
cette divination : le voulussent-elles, qu’elles n’y pourraient rien
car comment établir le délit? Quel mal y a-t-il à dormir? Jamais
tyran ne pourrait porter un édit contre les songes, à moins de
proscrire le sommeil dans ses états; et ce serait à la fois une
folie de commander l’impossible, et une impiété de se mettre en
opposition avec les volontés de la nature et de Dieu.
16.
Livrons-nous donc tous à l’interprétation des songes, hommes et
femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, citoyens privés et
magistrats, habitants de la ville et de la campagne, artisans ct
orateurs. Il n’y a de privilèges ni de sexe, ni d’âge, ni de
fortune, ni de profession. Le sommeil s’offre à tous; c’est un
oracle toujours prêt, un conseiller infaillible et silencieux; dans
ces mystères d’un nouveau genre chacun est à la fois le prêtre et
l’initié. C’est ainsi que la divination nous annonce les joies à
venir, et, par la jouissance anticipée qu’elle nous procure, elle
donne à nos plaisirs une plus longue durée; elle nous avertit des
malheurs qui nous menacent, afin que nous puissions nous mettre sur
nos gardes. Les charmantes promesses de l’espérance si chère à
l’homme, les calculs prévoyants de la crainte, tout nous vient des
songes. Rien n’est plus propre en effet à nourrir en nous
l’espérance, ce bien si grand et si précieux que sans lui nous ne
pourrions, comme disent les plus illustres sophistes, supporter la
vie; car qui voudrait rester toujours dans le même état? Entouré de
tant de maux, l’homme se laisserait aller au découragement, si
Prométhée n’avait mis dans son cœur l’espérance qui charme ses
peines, et lui donne, avec l’oubli du présent, la certitude d’un
meilleur avenir. Telle est la force de l’illusion que le prisonnier,
dont les pieds sont retenus captifs dans des entraves, dès qu’il
laisse aller sa pensée, se voit libre; il est soldat, il commande
une demi-cohorte : le voilà centurion, général; il est victorieux;
il offre des sacrifices, il se couronne pour célébrer son triomphe;
il donne des festins où brille, à son choix, tout le luxe de la
Sicile ou de la Perse; il ne songe plus à ses fers, tout le temps
qu’il lui plaît d’être général. Ces rêveries viennent même dans la
veille comme dans le sommeil; mais c’est toujours de l’imagination
qu’elles procèdent. L’imagination, quand c’est notre volonté qui la
met en jeu, nous rend cet unique service de charmer notre existence,
d’offrir à notre âme les illusions flatteuses de l’espérance, et de
nous consoler ainsi de nos peines.
17.
Mais lorsqu’elle nous apporte d’elle-même l’espérance, comme il
arrive dans le sommeil, alors nous pouvons considérer Dieu comme le
garant des promesses que nous font les rêves. En se préparant à
recevoir les biens annoncés en songe, on a deux fois du bonheur:
d’abord parce que d’avance on jouit de ces biens en idée; puis,
quand on les possède réellement, on sait en user comme il convient,
car on a prévu le juste emploi qu’on en pourrait faire. Pindare, en
parlant de l’homme heureux, célèbre l’espérance: « Elle est douce,
dit-il, elle nourrit le cœur; elle accompagne, elle anime la
jeunesse; c’est elle surtout qui gouverne l’esprit mobile des
mortels.
» Sans doute il ne peut être question de cette espérance trompeuse
que nous nous forgeons à nous-mêmes tout éveillés. Mais tout ce que
dit Pindare n’est qu’une faible partie de l’éloge qu’on peut faire
des songes. La divination par les songes est une science qui
poursuit l’exacte vérité, et qui inspire assez de confiance pour
qu’on n’aille pas la reléguer à un rang inférieur. Si la Pénélope
d’Homère nous dit que deux portes différentes donnent passage aux
songes, et que l’une ne laisse échapper que des songes trompeurs,
c’est qu’elle ne connaissait pas bien la nature des rêves mieux
instruite, elle les aurait fait tous sortir par la porte de corne.
Elle est convaincue d’erreur et d’ignorance quand elle refuse de
croire à une vision qui devait cependant lui inspirer confiance.
L’oie
est le prétendant, et l’aigle c’est Ulysse,
C’est
moi.
Ulysse
était près d’elle, et c’est à lui qu’elle parlait de la fausseté de
son rêve. Homère, je crois, a voulu montrer par là qu’il ne faut pas
se défier des rêves, et que, si nous pouvons nous tromper sur nos
songes, le songe bd-même ne trompe pas. Agamemnon aussi a tort de
croire qu’un rêve a été menteur; il n’a pas compris à quelle
condition la victoire lui était promise
Ordonne à tous les Grecs de revêtir leurs armes,
Et
d’Ilion les murs tomberont devant toi.
Il
marche donc, comptant que le premier assaut va lui livrer la ville;
mais il n’a pas pris garde à la prédiction : il faut que les Grecs
s’arment tous, jusqu’au dernier. Or Achille et la troupe des
Myrmidons, c’est-à-dire l’élite de l’armée, refusent de prendre part
au combat.
18.
C’est assez faire l’éloge des songes; arrêtons-nous. Mais quoi!
j’allais être ingrat. Je l’ai déjà montré : parcourons les mers ou
restons dans nos foyers, soyons marchands ou soldats, toujours et
partout nous portons avec nous la faculté de prévoir l’avenir. Mais
je n’ai pas encore dit tout ce que moi-même je dois aux songes. Et
pourtant ce sont les esprits tournés vers la philosophie que les
songes viennent surtout visiter, pour les éclairer dans leurs
difficiles recherches, pour leur apporter pendant le sommeil les
solutions qui Leur échappent pendant la veille. On semble, en
dormant, tantôt apprendre, tantôt trouver par sa propre réflexion.
Pour moi, que de fois les songes sont venus à mon secours dans la
composition de mes écrits! Souvent ils m’ont aidé à mettre mes idées
en ordre, et mon style en harmonie avec mes idées; ils m’ont fait
effacer certaines expressions, pour en choisir d’autres. Quand je me
laissais aller à prodiguer les images et les termes pompeux pour
imiter ce nouveau genre attique si éloigné de l’ancien, un dieu
alors m’avertissait dans mon sommeil, censurait mes écrits, en
faisait disparaître les phrases emphatiques, et me ramenant au
naturel me corrigeait de l’enflure du style. D’autres fois, dans le
temps des chasses, j’ai inventé, à la suite d’un rêve, des pièges
pour prendre les animaux les plus légers à la course, ou les plus
adroits à se cacher. Si, rebuté d’une trop longue attente, je me
préparais à revenir chez moi, les songes me rendaient le courage, en
m’annonçant, pour tel ou tel jour, une chance meilleure : je
veillais alors patiemment quelques nuits de plus; la fortune
reparaissait en effet au jour marqué, et une foule d’animaux
venaient tomber dans mes filets ou sous mes flèches. Ma vie tout
entière s’est passée sur les livres ou à la chasse, excepté le temps
de mon ambassade; et plût aux dieux que je n’eusse point vécu ces
trois années maudites ! Mais alors encore la divination m’a été
singulièrement utile : c’est elle qui m’a préservé des embûches que
me tendaient certains magiciens, révélé leurs sortilèges, sauvé de
tout danger; elle m’a soutenu pendant toute la durée de cette
mission qu’elle a fait réussir pour le plus grand bien des villes de
la Libye; elle m’a conduit jusque devant l’Empereur, au milieu de la
cour, où j’ai parlé avec une indépendance dont jamais Grec n’avait
encore donné l’exemple.
19.
Chaque genre de divination a ses adeptes particuliers; mais la
divination par les songes s’adresse à tous : elle s’offre à chacun
de nous comme une divinité propice; elle ajoute de nouvelles
conceptions à celles que nous avons trouvées dans nos veillées
méditatives. Rien de plus sage qu’une âme dégagée du tumulte des
sens, qui ne lui apportent du dehors que troubles sans fin. Les
idées qu’elle possède, et, quand elle est recueillie en elle-même,
celles qu’elle reçoit de l’intelligence, elle les communique à ceux
qui sont tournés vers la vie intérieure; elle fait passer en eux
tout ce qui lui vient de Dieu; car entre cette âme et la divinité
qui anime le monde il existe des rapports étroits, parce que toutes
deux viennent de la même source. Les songes alors n’ont plus rien de
terrestre; ils sont d’une clarté, d’une évidence parfaite, ou
presque parfaite: il n’est plus besoin de les interpréter. Mais ce
bonheur n’est réservé qu’à ceux qui vivent dans la pratique de la
vertu, acquise par un effort de la raison ou par l’habitude. Il est
bien rare que les autres hommes aient des songes aussi lucides; cela
se voit pourtant quelquefois, mais dans des conjonctures fort graves
: leurs rêves, en autre temps, sont vulgaires et confus, pleins
d’obscurité; il faut le secours de l’art pour les expliquer. Comme
l’origine en est, pour ainsi dire, étrange et bizarre, ils doivent,
vu cette origine, n’offrir qu’incertitude: c’est en effet ce qui
arrive.
20.
Tous les êtres qui existent dans la nature, qui ont existé, qui
existeront (car l’avenir est encore un mode d’existence), envoient
au dehors des images qui s’échappent de leur substance. Les objets
sensibles sont un composé de forme et de matière: or, comme nous
voyons que la matière est dans un écoulement perpétuel, les images
qu’elle produit sont emportées avec elle, nous sommes bien forcés de
l’admettre: ainsi images et matière, tout ce qui est soumis à la
génération n’approche pas en dignité de l’être permanent. Toutes ces
images fugitives se réfléchissent dans l’imagination comme dans un
miroir brillant. Errant à l’aventure et détachées des objets où
elles ont pris naissance, comme elles n’ont qu’une existence
indécise, et que pas un des êtres qui subsistent par eux-mêmes ne
veut les accueillir, quand elles rencontrent des esprits animaux,
qui eux aussi sont des images,
mais des images résidant en nous, elles pénètrent dans ces esprits,
elles s’y établissent comme dans leur demeure. Les choses passées,
puisqu’elles ont été réellement, donnent de claires images, mais qui
finissent à la longue par s’effacer et disparaître; les choses
présentes, comme elles continuent d’exister, des images encore plus
nettes et plus vivantes; mais l’avenir ne donne rien que de vague et
d’indistinct: tels les bourgeons, qui ne font que de naître,
laissent soupçonner seulement les fleurs et les feuilles encore mal
formées qu’ils renferment, et qui vont éclore et sortir tout à
l’heure. Aussi l’art est-il indispensable pour connaître l’avenir;
nous ne pouvons avoir qu’une esquisse incertaine de ce qui n’est pas
encore; il n’y a de représentation exacte que de ce qui est.
21.
Mais n’est-il pas étonnant qu’il puisse se produire des images de ce
qui sera seulement plus tard ? C’est ici que je dois dire comment on
peut acquérir cet art de la divination. Ce qu’il faut tout d’abord,
c’est que l’esprit divin qui est en nous soit assez bien préparé
pour être visité par l’intelligence et par Dieu, et n’être pas le
réceptacle des vaines images. Or, pour qu’il en soit ainsi,
recourons surtout à la philosophie, dont la bienfaisante action
apaise les passions qui assiègent l’esprit et l’envahissent pour en
faire leur demeure; portons dans notre vie des habitudes de
tempérance et de frugalité, afin de ne pas agiter la partie animale
de notre être; car le trouble des sens s’étend bientôt jusqu’à
l’imagination, qu’il faut garder paisible et tranquille. Ce calme,
il est bien facile de le souhaiter, mais bien malaisé d’y parvenir.
Pour moi, comme je veux que le sommeil ne soit inutile à personne,
je vais chercher une règle fixe qui s’applique à l’infinie variété
des rêves; en d’autres termes il s’agit d’établir une science des
apparitions nocturnes. Voici comment on peut s’y prendre.
22. Le
navigateur qui, après être passé près d’un rocher, aperçoit une
ville, sait plus tard, quand il signale le même rocher, que la même
ville va se montrer à ses yeux. Nous n’avons pas besoin de voir un
général pour savoir qu’il vient; pour nous avertir de son approche
il suffit des cavaliers qui le précèdent : car chaque fois qu’ils
ont apparu, c’est que le général arrivait. Ainsi les images qui se
présentent à notre esprit sont des indices de l’avenir; le retour
des mêmes signes présage le retour des mêmes événements. C’est un
triste pilote celui qui repasse près du même rocher sans le
reconnaître, et qui ne peut dire à quel rivage il est près
d’aborder; il navigue à l’aventure. Ainsi l’homme qui a eu plusieurs
fois le même rêve, et qui n’a pas observé ce qu’annonçait ce rêve,
accident, bonheur, entreprise, celui-là dirige sa vie comme ce
pilote dirige son vaisseau, sans réflexion. Nous pronostiquons les
tempêtes, même quand tout est tranquille dans l’atmosphère, si nous
apercevons des cercles autour de la lune; car nous avons souvent
remarqué qu’après ce phénomène est venu l’orage.
Un
seul cercle, terni, présage un temps serein;
S’il
est brisé, du vent c’est l’annonce certaine;
S’il
est double, crois-moi, la tempête est prochaine;
Mais
s’il est triple, et sombre, et brisé, je m’attends
Alors
plus que jamais aux fureurs des autans.
Ainsi
toujours, comme le dit Aristote,
et avec lui la raison, de la perception procède la mémoire, de la
mémoire l’expérience, et de l’expérience la science. C’est par cette
voie que nous arriverons à l’interprétation des songes.
23. Il
est des hommes qui entassent une quantité de livres où sont exposées
les règles de cet art. Pour moi je ris de tous ces traités et je les
regarde comme parfaitement inutiles. En effet si le corps, qui est
un composé des divers éléments, peut, en raison de sa nature, être
l’objet d’une science une et positive, puisque les affections qu’il
éprouve se produisent presque toujours les mêmes, et par les mêmes
causes, (car les éléments qui le constituent diffèrent très peu les
uns des autres, et les malaises qui troublent l’organisme ne peuvent
rester cachés), il n’en est plus de même de l’imagination. Ici c’est
tout autre chose: il existe de profondes différences entre les
divers esprits, suivant qu’ils se rattachent à des sphères où domine
davantage la matière.
Heureuse est en ce monde, entre toutes les âmes,
L’âme
qui descendit des hauteurs de l’éther.
L’âme
aussi, qui connut la cour de Jupiter,
Et
qu’à vivre ici-bas contraint la destinée,
Même
dans cet exil reste encor fortunée.
C’est
encore là ce que voulait dire Timée, quand il assignait un astre à
chaque âme.
Mais les âmes ont dégénéré: éprises d’un séjour terrestre, elles
sont tombées plus ou moins bas, et dans leur chute l’imagination a
été souillée. Ainsi déchues elles habitent des corps: la vie n’est
plus qu’un long désordre; l’esprit est malade: état indigne de
l’esprit, si l’on songe à sa noble origine, mais digne de l’être
animal auquel il s’est associé et qu’il est venu vivifier. Peut-être
du reste la nature de l’esprit dépend-elle tout entière du rang où
il se place lui-même, suivant qu’il pratique le vice ou la vertu.
Car rien d’aussi variable que l’esprit: comment des natures
dissemblables, obéissant à des lois et à des passions différentes,
auraient-elles les mêmes apparitions? Cela n’est pas, cela ne peut
être. L’eau, trouble ou limpide, dormante ou agitée, peut-elle
reproduire également les objets? Faites varier ses teintes,
remuez-la en divers sens, les figures changeront d’aspect; elles
n’auront qu’un seul caractère commun, c’est de s’écarter de la
vérité. Si on le conteste, si quelque Phémonoé, quelque Mélampe, ou
tout autre devin prétend établir, pour l’explication des rêves, une
règle générale, nous lui demanderons si des miroirs plans, convexes,
ou faits de différentes matières, réfléchissent des images
semblables. Mais jamais, je le pense, ces gens-là ne se sont avisés
de méditer sur la nature de l’esprit. Comme l’imagination a quelque
affinité avec l’esprit, ils la prennent telle quelle, et voilà pour
eux la faculté maîtresse qui donne toute science. Je ne prétends pas
absolument qu’entre les choses les plus dissemblables il n’y ait
aucune relation ; mais ces relations sont obscures, et plus obscures
encore si on veut leur donner trop d’étendue. Ajoutez, comme je l’ai
dit, qu’il est difficile d’avoir une image claire des choses qui
apparaissent avant d’exister. Enfin, comme nous avons tous notre
manière d’être particulière, il n’est pas possible que les mêmes
visions aient pour tous la même signification.
24.
N’espérons donc pas pouvoir établir des règles générales: chacun
doit chercher sa science en lui-même. Inscrivons dans notre mémoire
tout ce qui nous est arrivé, après quels songes. Il n’est pas
difficile de s’habituer à un exercice où se trouve tout profit; le
profit même que nous en retirons est pour nous un stimulant, surtout
quand nous avons de quoi nous exercer. Or est-il rien de plus commun
que les songes, rien qui s’empare plus fortement de l’esprit? A ce
point que même les plus bornés sont tout occupés de leurs rêves.
C’est une honte, à vingt-cinq ans, d’avoir encore besoin d’un
interprète pour l’explication des songes, et de ne pas posséder les
principes de cet art. Des mémoires où nous aurions soin de consigner
les visions que nous apporte le sommeil, aussi bien que les
événements qui se produisent pendant nos veilles, auraient
certainement leur prix; c’est une nouveauté qui choquerait peut-être
les idées reçues: mais cependant pourquoi ne compléterions-nous pas
l’histoire de nos journées par celle de nos nuits, pour garder ainsi
le souvenir de nos deux vies? Car il y a une vie de l’imagination,
comme nous l’avons montré, tantôt meilleure, tantôt pire que la vie
ordinaire, selon que l’esprit est sain ou malade. Si donc nous avons
soin de noter nos songes, tout en acquérant ainsi la science de la
divination, nous ne laisserons rien échapper de notre mémoire, et
nous aurons du plaisir à composer cette biographie, où nous nous
retrouverons éveillés et endormis. D’ailleurs, si l’on veut
apprendre à manier la parole, on ne saurait trouver de matière plus
riche et plus féconde pour le développement des facultés orales.
Quand on consigne par écrit ses impressions de la journée, comme on
se met dans la nécessité de ne négliger aucun détail, et de
s’occuper des petites choses aussi bien que des grandes, on
s’habitue, dit le sophiste de Lemnos,
à traiter avec bonheur tous les sujets. Mais quel thème admirable
fournit à l’orateur l’histoire de nos visions nocturnes !
25. Ce
n’est point chose facile d’exposer exactement toutes les
circonstances d’un rêve, de séparer ainsi ce qui se trouve réuni
dans la réalité, de réunir ce qui est séparé, et de donner aux
autres, par nos descriptions, des songes qu’ils n’ont pas eus.
Est-ce un mérite si mince que de faire passer dans l’âme d’autrui
nos propres impressions? L’imagination relègue dans le néant des
êtres qui existent; elle fait sortir du néant des êtres qui
n’existent pas, qui ne peuvent exister: comment, alors que nous
n’avons l’idée de rien de semblable, nous figurons-nous des objets
qu’il est même impossible de nommer? L’imagination rassemble
beaucoup d’images à la fois, et les présente dans un même instant,
confondues, telles que le rêve les donne; car c’est au gré du rêve
que se produisent nos visions. Pour rendre fidèlement ces
impressions variées, il faut toutes les ressources du langage.
L’imagination vient agir sur nos affections plus qu’on ne pourrait
le croire : les rêves excitent en nous des émotions diverses; nous
éprouvons des sentiments tantôt de sympathie et d’attachement,
tantôt d’aversion. Souvent aussi c’est pendant le sommeil que
s’exercent sur nous les enchantements de la magie, et que nous
sommes surtout accessibles à la volupté; l’amour et la haine,
pénétrant dans notre âme, persistent même après le réveil.
26.
Voulons-nous saisir l’esprit de nos auditeurs? Pour réussir à leur
communiquer nos impressions et nos idées, il faut un langage vif et
animé. En songe, on est vainqueur, on marche, on vole. L’imagination
se prête à tout; la parole a-t-elle les mêmes facilités? Parfois on
rêve que l’on dort, que l’on a un rêve, qu’on se lève, qu’on secoue
le sommeil, et l’on est toujours endormi; on réfléchit au songe que
l’on vient d’avoir: cela même est encore un songe, un double songe;
on ne croit plus aux chimères de tout à l’heure; on s’imagine être
maintenant éveillé, et l’on regarde ses présentes visions comme des
réalités. Ainsi se produit dans l’esprit un véritable combat; on se
figure que l’on fait effort sur soi-même, qu’on chasse le rêve,
qu’on ne dort plus, qu’on a repris la pleine possession de son être,
et qu’on cesse d’être la dupe d’une illusion. Les fils d’Aloüs, pour
avoir voulu escalader le ciel, en entassant les uns sur les autres
les monts de la Thessalie, furent punis; mais quelle loi interdit à
celui qui dort de s’élever au-dessus de la terre sur des ailes plus
sûres que celles d’Icare, de devancer le vol des aigles, de planer
par delà les sphères célestes? On aperçoit de loin la terre, on
découvre un monde que la lune même ne voit point. On peut converser
avec les astres, se mêler à la troupe invisible des dieux qui
régissent l’univers. Ces merveilles, qui ne peuvent se décrire
aisément, s’accomplissent pourtant sans le moindre effort. On jouit
de la présence des dieux sans être exposé à la jalousie. Sans avoir
eu la peine de redescendre, on se retrouve sur la terre; car un des
privilèges de nos rêves, c’est de supprimer le temps et l’espace.
Puis on cause avec les brebis : leur bêlement devient un langage
clair et distinct. N’est-ce pas là un vaste champ ouvert à une
éloquence d’un nouveau genre? De là sans doute est venu l’apologue
qui fait parler le paon, le renard, la mer elle-même. Ces hardiesses
de l’imagination sont peu de chose comparées aux témérités des
songes; mais, bien que l’apologue ne soit qu’une reproduction très
affaiblie de quelques-uns de nos rêves, il fournit cependant une
ample matière au talent des sophistes. Mais après s’être essayé dans
ce genre, pourquoi l’écrivain ne se perfectionnerait-il pas en
s’exerçant sur les songes? Par là on ne se forme pas seulement à
l’art oratoire, on gagne aussi en sagesse.
27.
Employez donc les loisirs d’une vie indépendante à raconter les
événements qui vous arrivent dans la veille ou dans le sommeil;
consacrez à ce travail une partie de votre temps: il en résultera
pour vous, ainsi que je l’ai montré d’inestimables avantages. Vous
acquerrez la science divinatoire que nous avons vantée, et au-dessus
de laquelle on ne peut rien placer; puis l’élégance de la diction,
mérite qui n’est pas à dédaigner, vous viendra par surcroît. Dans
ces amusements littéraires le philosophe délassera son esprit comme
le Scythe détend son arc. Les songes peuvent aussi fournir aux
rhéteurs d’admirables textes pour leurs discours d’apparat. Je ne
comprends guère quel intérêt ils trouvent à venir célébrer les
vertus de Miltiade, de Cimon, ou même d’un personnage anonyme; à
faire parler le riche et le pauvre luttant l’un contre l’autre à
propos des affaires publiques. J’ai vu pourtant des vieillards se
quereller à ce sujet sur le théâtre, et quels vieillards! Ils
affichaient la gravité philosophique, et laissaient pendre une barbe
qui pouvait bien, j’imagine, peser plusieurs livres. Mais leur
gravité ne les empêchait point de s’injurier, de s’emporter, de
soutenir, à grand renfort de gestes outrés, leurs longs discours. Je
me figurais qu’ils plaidaient la cause de quelque parent : mais
quelle surprise quand j’appris plus tard que les personnages qu’ils
défendaient, loin d’être de leur famille, n’existaient même point,
n’avaient jamais existé, et ne pouvaient exister ! Où trouver en
effet une république qui, pour récompenser les services d’un
citoyen, lui permît de tuer son ennemi
? Lorsqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans on vient encore disserter
sur des inventions aussi pitoyables, à quelle époque de la vie
ajourne-t-on les travaux et les discours sérieux? Mais ces gens-là
ne savent donc pas le sens des mots? ils ignorent que déclamation
veut dire exercice préparatoire; ils prennent les moyens pour la
fin, la route pour le but qu’il faut atteindre. Ils font de la
préparation même l’unique objet de tous leurs efforts. S’assouplir
les bras dans les exercices de la palestre, cela suffit-il pour se
faire proclamer vainqueur au pancrace dans les jeux olympiques?
Disette de pensées, abondance de mots, voilà ce qui caractérise ces
gens toujours prêts à parler, même quand ils n’ont rien à dire.
Pourquoi ne pas profiter de l’exemple d’Alcée et d’Archiloque, qui
ont employé leur talent à raconter leur propre vie? Aussi la
postérité, conserve-t-elle le souvenir de leurs peines et de leurs
plaisirs. Ils ne parlaient pas uniquement pour parler, comme cette
nouvelle race de beaux esprits qui s’exercent sur des sujets
imaginaires; ils n’ont pas non plus consacré leur génie à la gloire
d’autrui, comme Homère, comme Stésichore, qui ont ajouté par leurs
poèmes à l’illustration des héros, et qui excitent nos âmes à la
vertu, tout en s’oubliant eux-mêmes. Aussi tout ce que nous savons
d’eux, c’est qu’ils étaient d’admirables poètes. Si donc vous voulez
vous faire un nom dans la postérité, si vous vous sentez capable
d’enfanter une œuvre qui puisse vivre éternellement, n’hésitez pas à
entrer dans la voie toute nouvelle que je vous recommande. Comptez
sur l’avenir : l’avenir garde fidèlement ce qu’avec l’aide de Dieu
nous lui confions.
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