ARISTOTE

POLITIQUE
LIVRE VIII.
(Ordinairement placé le cinquième.)
THÉORIE GÉNÉRALE DES RÉVOLUTIONS.
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CHAPITRE PREMIER. |
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§ 1. Toutes les parties du sujet que nous nous proposions de traiter sont donc à peu près épuisées. Pour faire suite à tout ce qui précède, nous allons étudier, d'une part, le nombre et la nature des causes qui amènent les révolutions dans les États, les caractères qu'elles prennent selon les constitutions, et les relations qu'ont le plus ordinairement les principes qu'elles quittent avec ceux qu'elles adoptent; d'autre part, nous rechercherons quels sont pour les États en général, et pour chaque État en particulier, les moyens de conservation; et enfin nous verrons quelles sont les ressources spéciales de chacun d'eux. § 2. Nous avons indiqué déjà la cause première à laquelle il faut rapporter la diversité de toutes les constitutions, la voici : tous les systèmes politiques, quelque divers qu'ils soient, reconnaissent des droits et une égalité proportionnelle entre les citoyens; mais tous s'en écartent dans l'application. La démagogie est née presque toujours de ce qu'on a prétendu rendre absolue et générale une égalité qui n'était réelle qu'à certains égards. Parce que tous sont également libres, ils ont cru qu'ils devaient être égaux d'une manière absolue. L'oligarchie est née de ce qu'on a prétendu rendre absolue et générale, une inégalité qui n'était réelle que sur quelques points, parce que, tout en n'étant inégaux que par la fortune, ils ont supposé qu'ils devaient l'être en tout et sans limite. § 3. Les uns, forts de cette égalité, ont voulu que le pouvoir politique, clans toutes ses attributions, fût également réparti; les autres, appuyés sur cette inégalité, n'ont pensé qu'à accroître leurs privilèges; car les augmenter, c'était augmenter l'inégalité. Tous ces systèmes, bien que justes au fond, sont donc tous radicalement faux dans la pratique. Aussi, de part et d'autre, dès que l'on n'obtient pas en pouvoir politique tout ce que l'on croit si faussement mériter, on a recours à une révolution. Certes le droit d'en faire une appartiendrait bien plus légitimement aux citoyens d'un mérite supérieur, quoique ceux-là n'usent jamais de ce choit; mais de fait, l'inégalité absolue n'est raisonnable que pour eux. Ce qui n'empêche pas que bien des gens, par cela seul que leur naissance est illustre, c'est-à-dire qu'ils ont pour eux la vertu et la richesse de leurs ancêtres qui leur assurent leur noblesse, se croient, grâce à cette seule inégalité, fort au-dessus de l'égalité commune. § 4. Telle est la cause générale, et l'on peut dire, la source des révolutions et des troubles qu'elles amènent. Dans les changements qu'elles produisent, elles procèdent de deux manières. Tantôt elles s'attaquent au principe même du gouvernement, afin de remplacer la constitution existante par une autre, substituant par exemple l'oligarchie à la démocratie, ou réciproquement; ou bien, la république et l'aristocratie à l'une et à l'autre ; ou les deux premières aux deux secondes. Tantôt la révolution, au lieu de s'adresser à la constitution en vigueur, la garde telle qu'elle la trouve; mais les vainqueurs prétendent gouverner personnellement, en observant cette constitution. Les révolutions de ce genre sont surtout fréquentes dans les États oligarchiques et monarchiques. § 5. Parfois la révolution renforce ou amoindrit un principe. Ainsi, l'oligarchie existant, la révolution l'augmente ou la restreint; de même pour la démocratie, qu'elle fortifie ou qu'elle affaiblit; et pour tout autre système, soit qu'elle y ajoute, soit qu'elle en retranche. Parfois enfin, la révolution ne veut changer qu'une partie de la constitution, et par exemple n'a pour but que de fonder ou de renverser une certaine magistrature. C'est ainsi qu'a, Lacédémone, Lysandre, assure-t-on, voulut détruire la Royauté ; et Pausanias, l'Ephorie. § 6. C'est ainsi qu'à Epidamne un seul point de la constitution fut changé, et qu'un sénat fut substitué aux chefs des tribus. Aujourd'hui même, il y suffit du décret d'un seul magistrat pour que tous les membres du gouvernement soient tenus de se réunir en assemblée générale; et dans cette constitution, l'archonte unique est un reste d'oligarchie. L'inégalité est toujours, je le répète, la cause des révolutions, quand rien ne la compense pour ceux qu'elle atteint. Entre égaux, une royauté perpétuelle est une inégalité insupportable; et c'est en général pour conquérir l'égalité que l'on s'insurge. § 7. Cette égalité si recherchée est double. Elle peut s'entendre du nombre et du mérite. Par le nombre, je comprends l'égalité, l'identité en multitude, en étendue; par le mérite, l'égalité proportionnelle. Ainsi, numériquement, trois surpasse deux comme deux surpasse un; mais proportionnellement, quatre est à deux comme deux est à un. Deux est en effet à quatre dans le même rapport qu'un est à deux; c'est la moitié de part et d'autre. On peut être d'accord sur le fond même du droit, et différer sur la proportion dans laquelle il doit être donné. Je l'ai déjà dit plus haut : les uns, égaux en un point, se croient égaux d'une manière absolue; les autres, inégaux à un seul égard, veulent être inégaux à tous égards sans exception. § 8. De là vient que la plupart des gouvernements sont ou oligarchiques ou démocratiques. La noblesse, la vertu sont le partage du petit nombre ; et les qualités contraires, celui de la majorité. Dans aucune ville, on ne citerait cent hommes de naissance illustre, de vertu irréprochable; presque partout, au contraire, on trouvera des masses de pauvres. Il est dangereux de prétendre constituer l'égalité réelle ou proportionnelle dans toutes ses conséquences ; les faits sont là pour le prouver. Les gouvernements établis sur ces bases ne sont jamais solides, parce qu'il est impossible que, de l'erreur qui a été primitivement commise dans le principe, il ne sorte point à la longue un résultat vicieux. Le plus sage est de combiner ensemble, et l'égalité suivant le nombre, et l'égalité suivant le mérite. § 9. Quoi qu'il en soit, la démocratie est plus stable et moins sujette aux bouleversements que l'oligarchie. Dans les gouvernements oligarchiques, l'insurrection peut naître de deux côtés, de la minorité qui s'insurge contre elle-même ou contre le peuple; dans les démocraties, elle n'a que la minorité oligarchique à combattre. Le peuple ne s'insurge jamais contre lui-même, ou du moins, les mouvements de ce genre sont sans importance. La république où domine la classe moyenne, et qui se rapproche de la démocratie plus que ne le fait l'oligarchie, est aussi le plus stable de tous ces gouvernements. |
§ 1. A peu près épuisées. Voir le début des livres II, V (8e) et VII (6e). Cette assertion si claire, par laquelle s'ouvre ce livre, me paraît confirmer une fois de plus et pleinement l'ordre que j'ai adopté. Aristote a traité presque toutes les parties de son sujet; il ne lui reste en effet qu'à parler des révolutions. Voir l'Appendice, où cette question est discutée longuement, et où l'ordre nouveau me semble tout à fait justifié et démontré. § 2. Nous avons déjà indiqué. Voir plus haut, liv. III, ch. v, § 8et suiv. La même pensée se retrouve dans plusieurs passages.
§ 3. Raisonnable que pour eux. Aristote a déjà
plusieurs fois ex-primé cette
pensée. Il a toujours fait les réserves les plus formelles pour le mérite et
pour le génie, qui lui paraissent des exceptions trop rares et trop belles, pour
que la société n'en fasse pas une estime toute particulière. L'expérience de
tous les temps est d'accord avec la théorie du philosophe. Les titres de la
capacité n'ont jamais été régulièrement, légalement reconnus; mais l'histoire est là pour
attester qu'en fait ils ont été rarement méprisés. Voir un passage tout à fait
analogue, liv. III, ch. viii, § 1. § 5. Lysandre. Le projet de Lysandre était de substituer l'élection à
l'hérédité pour la dignité royale, et de renverser ainsi la famille des
Héraclides. Des poursuites commencées contre lui ne purent fournir des preuves
suffisantes. Lysandre mourut sept ans après, dans un combat contre les
Béotiens, la première année de la XCVIe olympiade, 396 av. J: C. Voir Diod. de
Sicile, liv. XIV, ch. XIII p. 555 et suiv., éd. Firmin Didot, et Ott. Müller, die
Dorien, t. II, p. 409.
§ 6. A Épidamne,. Voir plus haut, liv. III, ch.
II, § 1, et Ott. Müller, die
Dorien, t. II, p. 156.
§
7. Est double. Cette distinction, très importante en politique comme ailleurs, est de Platon ; voir les
Lois, liv. VI, p. 317. § 9. La classe moyenne. Voir, liv. VI (4e), ch. ix, toute la théorie d'Aristote sur l'importance et les vertus politiques de la classe moyenne. Voir aussi ma préface et ma discussion sur ce point.
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CHAPITRE II. |
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§ 1. Puisque nous voulons étudier d'où naissent les discordes et les bouleversements politiques, examinons en d'abord, d'une manière toute générale, l'origine et les causes. Toutes ces causes, on doit dire, peuvent être ramenées à trois chefs, que nous indiquerons en peu de mots : ce sont la disposition morale de ceux qui s'insurgent, le but de l'insurrection, et en troisième lieu, les circonstances déterminantes qui amènent le trouble et la discorde parmi les citoyens. Nous avons déjà dit ce qui dispose en général les esprits à une révolution ; et cette cause est la principale de toutes. Les citoyens se soulèvent, tantôt par le désir de l'égalité, lorsqu'ils se voient, tout égaux qu'ils se prétendent, sacrifiés à des privilégiés ; tantôt par le désir de l'inégalité et de la prédominance politiques, lorsque, en dépit de l'inégalité qu'ils se supposent, ils n'ont pas plus de droits que les autres, ou n'en ont que d'égaux, ou même de moins étendus. § 2. Ces prétentions peuvent être raisonnables, comme aussi elles peuvent être injustes. Par exemple, inférieur, on s'insurge pour obtenir l'égalité; l'égalité une fois obtenue, on s'insurge pour dominer. Telle est donc, en général, la disposition d'esprit des citoyens qui commencent la révolution. Leur but, quand ils s'insurgent, c'est d'atteindre la fortune et les honneurs, ou bien de fuir l'obscurité et la misère ; car souvent la révolution n'a eu pour objet que de soustraire quelques citoyens, ou leurs amis, à une flétrissure ou au payement d'une amende. § 3. Enfin, quant aux causes et aux influences particulières qui déterminent la disposition morale et les désirs que nous avons signalés, elles sont, si l'on veut au nombre de sept, bien qu'on puisse à son gré en compter encore davantage. Deux d'abord sont identiques aux causes indiquées plus haut, bien qu'elles n'agissent point ici de la même manière. L'ambition des richesses et celle des honneurs, dont nous venons de parler, peuvent allumer la discorde, sans qu'on prétende pour soi-même ni aux unes, ni aux autres, mais seulement parce qu'on s'indigne de les voir justement ou injustement aux mains d'autrui. A ces deux premières causes, on peut joindre l'insulte, la peur, la supériorité, le mépris, l'accroissement disproportionné de quelques parties de la cité. On peut aussi, et d'un autre point de vue, compter comme causes de révolutions, la brigue, la négligence, les causes insensibles, et enfin les diversités d'origine.
§ 4. On voit, sans la moindre peine et avec pleine évidence, tout ce que
l'insulte et l'intérêt peuvent avoir d'importance politique, et comment ces deux
causes amènent des révolutions. Quand les hommes qui gouvernent sont insolents
et avides, on se soulève contre eux et contre la constitution qui leur donne de
si injustes privilèges, qu'ils fassent d'ailleurs fortune aux dépens des
particuliers ou aux dépens du public. Il n'est pas plus difficile de comprendre
quelle influence les honneurs peuvent exercer, et comment ils peuvent causer des
séditions. On s'insurge quand on se voit privé personnellement de toute
distinction, et que les autres en sont comblés. Il y a une égale injustice quand
les uns sont honorés, les autres avilis hors de toute proportion ; il n'y a
réellement justice que si la répartition du pouvoir est en rapport avec le
mérite particulier de chacun.
§ 5. Aussi a-t-on imaginé dans quelques États, contre ces grandes
fortunes politiques, le moyen de l'ostracisme; c'est ce que firent Argos et
Athènes. Mais il vaut bien mieux prévenir dès leur début les supériorités de ce
genre, plutôt que de les guérir par un tel remède, après qu'on les a laissées se
former. § 6. Le mépris aussi donne naissance à des séditions et à des entreprises révolutionnaires : dans l'oligarchie, lorsque la majorité exclue de toute fonction publique sent la supériorité de ses forces ; dans la démocratie, lorsque les riches s'insurgent par dédain de la turbulence populaire et de l'anarchie. A Thèbes, après le combat des OEnophytes, le gouvernement démocratique fut renversé, parce que l'administration était détestable ; à Mégare, la démagogie fut vaincue par sa propre anarchie et ses désordres. Autant en advint à Syracuse, avant la tyrannie de Gélon ; et à Rhodes, avant la Défection. § 7. L'accroissement disproportionné de quelques classes de la cité cause aussi des bouleversements politiques. C'est comme le corps humain, dont toutes les parties doivent se développer proportionnellement, pour que la symétrie de l'ensemble continue de subsister ; ou bien elle courrait risque de périr, si le pied venait à croître de quatre coudées, et le reste du corps de deux palmes seulement. L'être pourrait même complètement changer d'espèce, s'il se développait sans proportion, non pas seulement de dimensions, mais encore d'éléments constitutifs. Le corps politique se compose également de parties diverses, dont quelques-unes prennent souvent, en secret un développement dangereux : par exemple, la classe des pauvres dans les démocraties et les républiques. § 8. Il arrive même quelquefois que ce sont des circonstances toutes fortuites qui amènent ce résultat. A Tarente, la majorité des citoyens distingués ayant été tués dans un combat contre les Japyges, la démagogie remplaça la république; c'était peu de temps après la guerre Médique. Argos, après la bataille du Sept, où Cléomène le Spartiate avait détruit l'armée Argienne, fut forcée d'accorder le droit de cité à des serfs. A Athènes, les classes distinguées perdirent de leur puissance, parce qu'elles durent servir à leur tour dans l'infanterie, après les pertes qu'avait éprouvées cette arme dans les guerres contre Lacédémone. Les révolutions de ce genre sont plus rares dans la démocratie que dans tous les autres gouvernements; toutefois, quand le nombre des riches s'accroît et que les fortunes s'augmentent, la démocratie peut dégénérer en oligarchie, soit tempérée, soit violente.
§ 9. Dans les républiques, la brigue suffit pour amener, même sans
mouvement tumultueux, le changement de la constitution. A Hérée, par
exemple, on abandonna la voie de l'élection pour celle du sort,
parce que la première n'avait jamais amené que des intrigants au
pouvoir. § 10. La diversité d'origine peut aussi produire des révolutions jusqu'à ce que le mélange des races soit complet; car l'État ne peut pas plus se former du premier peuple venu, qu'il ne se forme dans une circonstance quelconque. Le plus souvent, ces changements politiques ont été causés par l'admission au droit de cité d'étrangers domiciliés dès longtemps, ou nouveaux arrivants. Les Achéens s'étaient réunis aux Trézéniens pour fonder Sybaris; mais étant bientôt devenus les plus nombreux, ils chassèrent les autres, crime que plus tard les Sybarites durent expier. Les Sybarites ne furent pas, du reste, mieux traités par leurs compagnons de colonie à Thurium; ils se firent chasser, parce qu'ils prétendaient s'emparer de la meilleure partie du territoire, comme si elle leur eût appartenu en propre. A Byzance, les colons nouvellement arrivés dressèrent un guet-apens aux citoyens; mais ils furent battus et forcés de se retirer.
§ 11. Les Antisséens, après avoir reçu les exilés de Chios, durent
s'en délivrer par une bataille. Les Zancléens furent expulsés de
leur propre ville par les Samiens, qu'ils y avaient accueillis.
Apollonie du Pont-Euxin eut à subir une sédition pour avoir accordé
à des colons étrangers le droit de cité. A Syracuse, la discorde
civile alla jusqu'au combat, parce que, après le renversement de la
tyrannie, on avait fait citoyens les étrangers et les soldats
mercenaires. A Amphipolis, l'hospitalité donnée à des colons de
Chalcis devint fatale à la majorité des citoyens, qui se virent
chasser de leur territoire. § 12. La position topographique suffit quelquefois à elle seule pour provoquer une révolution ; par exemple, quand la distribution même du sol empêche que la ville n'ait une véritable unité. Ainsi, voyez à Clazomène l'inimitié des habitants du Chytre et des habitants de l'Île; voyez les Colophoniens, les Notiens. A Athènes, il y a dissemblance entre les opinions politiques dés diverses parties de la ville; et les habitants du Pirée sont plus démocrates que ceux de la cité. Dans un combat, il suffit de quelques fossés à franchir et des moindres obstacles pour rompre les phalanges; dans l'État, toute démarcation suffit pour y porter la discorde. Mais le plus puissant motif de désaccord, c'est la vertu d'une part et le vice de l'autre ; la richesse et la pauvreté ne viennent qu'après; puis enfin bien d'autres causes plus ou moins influentes, et parmi elles, la cause toute physique dont je viens de parler.politique8gr.htm#33 |
§ 1. Nous avons déjà dit. Voir ci-dessus, chap. I,
§ 7. Platon ne reconnaît qu'une seule cause de révolution: c'est la
discorde entre les membres mêmes du gouvernement. Républ., VIII,
page 129, traduction de M. Cousin. § 3. Indiquées plus haut. Voir plus haut, § 2. Hobbes (de Corpore politico, cap. viii) a classé les causes de révolution à peu près comme le fait ici Aristote. Voir aussi Machiavel, Décades de Tite-Live, liv. III, ch. vi. Montesquieu a omis de faire une théorie générale des révolutions, et certainement c'est une lacune fort regrettable dans un si bel ouvrage; il a seulement indiqué ce sujet dans son Ve livre. Rousseau n'a point eu occasion de le traiter directement. On peut dire que c'est une des parties les moins travaillées, quoiqu'une des plus curieuses, de la science politique. Il est assez remarquable que notre grande révolution n'ait point encore inspiré d'ouvrage distingué sur un tel sujet. Voir ma Préface, à la fin. § 4. On s'insurge.... Cette cause a certainement exercé la plus grande influence sur notre révolution. - Dynastie oligarchique. Voir liv. VI (40), ch. v, § 1.
§ 5. Le moyen de t'ostracisme. Voir la discussion sur l'ostracisme, liv. III,
ch. vii, § 2.
§ 6. Le combat des OEnophytes. Voir
Thucydide, livre I, ch. CVIII, et Diod. de Sicile, liv. XI, page 61.
Cette bataille, où les Athéniens furent vainqueurs des Thébains, fut
livrée la quatrième année de la LXXXe olympiade, 458 ans avant J.-C.
§ 8. A Tarente. Voir plus loin, ch. vi,
§ 2, et plus haut, liv. VII (6e), ch. III, § 5, et Ott. Müller,
die Dorier, t. II, p. 175 et suiv. La bataille dont parle ici
Aristote fut livrée la quatrième année de la LXXVIe olympiade, 473
ans avant J.-C., six ans après la bataille de Platée. Voir Hérodote,
Polymnie, ch. CLXX, § 2, p. 366, édit. Firmin Didot, et Diodore de
Sicile, liv. XI, ch. LII, § 4, p. 388, édit. Firmin Didot.
§ 9. A Hérée. Il y avait une ville de
ce nom dans l'Arcadie.
10. Pour fonder Sybaris. Voir Diod. de
Sic., livre XII, p. 420 et suiv , édit. Firmin Didot.
§ 11. Les Antisséens. Voir Strabon,
livre I, p. 55. Antisse avait d'abord été une île ; plus tard, par
suite de bouleversements physiques, elle fut réunie à l'île de
Lesbos.
§ 12. A Clazomène. Voir Strabon, liv.
XIV, § 36, p. 551, édition Firmin Didot, où le Chytre est appelé
Chytrion ; c'était l'emplacement primitif de la ville de Clazomène. |
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CHAPITRE III. |
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§ I. Les objets réels des révolutions sont toujours très importants, bien que l'occasion en puisse être futile ; on n'a jamais recours à une révolution que pour des motifs sérieux. Les plus petites choses, quand elles touchent les maîtres de l'État, sont peut-être celles qui ont la plus haute gravité. On peut voir ce qui arriva jadis à Syracuse. La constitution fut changée pour une querelle d'amour, qui poussa deux jeunes gens en place à l'insurrection. L'un d'eux fit un voyage ; l'autre, durant son absence, sut gagner l'affection du jeune homme que son collègue aimait. A son retour, celui-ci, pour se venger, parvint à séduire la femme de son rival ; et tous deux, engageant dans leur querelle les membres du gouvernement, causèrent une sédition. § 2. Il faut donc, dès l'origine, veiller avec soin sur ces sortes de querelles particulières, et les apaiser dès qu'elles s'élèvent entre les principaux et les plus puissants de l'État. Tous le mal est au début ; car le proverbe est bien sage : « Chose commencée est à demi faite. » Aussi, en toute chose, la faute la plus légère, quand elle est à la base, reparaît proportionnellement dans toutes les autres parties. En général, les divisions qui éclatent entre les principaux citoyens s'étendent à l'État entier, qui finit bientôt par y prendre part. Hestiée nous en fournit un exemple, peu après la guerre Médique. Deux frères se disputaient l'héritage paternel ; le plus pauvre prétendait que son frère avait caché l'argent et le trésor trouvé par leur père ; ils engagèrent dans leur dispute, celui-ci tous les gens du peuple, celui-là, dont la fortune était considérable, tous les gens riches de la cité. § 3. A Delphes, une querelle à l'occasion d'un mariage causa les troubles qui durèrent si longtemps. Un citoyen, en se rendant près de sa future épouse, eut un présage sinistre, et refusa de prendre la fiancée en mariage. Les parents, blessés de son refus, cachèrent dans son bagage quelques objets sacrés, pendant qu'il faisait un sacrifice, et ensuite le mirent à mort comme sacrilège. A Mytilène, la sédition excitée à l'occasion de quelques jeunes héritières fut l'origine de tous les malheurs qui suivirent, et de la guerre contre les Athéniens, dans laquelle Pachès s'empara de Mytilène. Un citoyen riche, nommé Timophane, avait laissé deux filles ; Doxandre, qui n'avait pu les obtenir pour ses fils, commença la sédition, et fomenta la colère des Athéniens, dont il était le chargé d'affaires en ces lieux. § 4. A Phocée, ce fut aussi l'union d'une riche héritière qui amena la querelle de Mnasée, père de Mnéson, et d'Euthycrate, père d'Onomarque, et par suite, la guerre sacrée, si funeste aux Phocéens. A Épidaure, ce fut encore une affaire de mariage qui fit changer la constitution. Un citoyen avait promis sa fille à un jeune homme dont le père devenu magistrat condamna le père de la fiancée à l'amende. Pour se venger de ce qu'il regardait comme une insulte, celui-ci fit insurger toutes les classes de la cité, qui n'avaient pas de droits politiques. § 5. Pour amener une révolution qui fait passer le gouvernement à l'oligarchie, à la démocratie ou à la république, il suffit qu'on donne des honneurs ou des attributions exagérées à quelque magistrature, à quelque classe de l'État. Ainsi la considération excessive dont l'Aréopage fut entouré à l'époque de la guerre Médique, parut donner beaucoup trop de force au gouvernement. Et dans un autre sens, quand la flotte, dont les équipages étaient composés de gens du peuple, eut remporté la victoire de Salamine, et conquis pour Athènes le commandement de la Grèce, avec la prépondérance maritime, la démocratie ne manqua pas de reprendre tous ses avantages. A Argos, les principaux citoyens, tout glorieux de leur triomphe de Mantinée, contre les Lacédémoniens, voulurent en profiter pour renverser la démocratie. § 6. A Syracuse, le peuple, qui avait seul remporté la victoire sur les Athéniens, substitua la démocratie à la république. A Chalcis, le peuple s'empara du pouvoir, aussitôt après avoir tué le tyran Phoxus en même temps que les nobles. A Ambracie, le peuple chassa également le tyran Périandre avec les conjurés qui conspiraient contre lui, et s'investit lui-même de tout le pouvoir.
§ 7. Il faut bien savoir qu'en général, tous ceux qui ont acquis à
leur patrie quelque puissance nouvelle, particuliers ou magistrats,
tribus ou telle autre partie, quelle qu'elle soit, de la cité,
deviennent pour l'État une cause de sédition. Ou l'on s'insurge
contre eux par jalousie de leur gloire, ou bien eux-mêmes,
enorgueillis de leurs succès, cherchent à détruire l'égalité, dont
ils ne veulent plus.
§ 8. Les révolutions procèdent tantôt par la violence, tantôt par la
ruse. La violence peut agir tout d'abord et à l'improviste ; ou bien
l'oppression peut ne venir que longtemps après; car la ruse peut
agir aussi de deux façons : d'abord, par des promesses mensongères,
elle fait consentir le peuple à la révolution, et n'a recours que
plus tard à la force pour la maintenir contre sa résistance. A
Athènes, les Quatre-Cents trompèrent le peuple, en lui persuadant
que le Grand loi fournirait à l'État les moyens de continuer la
guerre contre Sparte; et cette fraude leur ayant réussi, ils
essayèrent de garder le pouvoir à leur profit. En second lieu, la
seule persuasion suffit quelquefois à la ruse, pour conserver la
puissance, du consentement de ceux qui obéissent, comme elle lui a
suffi pour l'acquérir.
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§ 1. A Syracuse. Voir Plutarque, Conseils pour bien gouverner, p. 281, édit. Reisk.
§
2. Chose commencée... Proverbe
cité aussi par Platon, Lois, liv. VI, p. 309,
traduction de M Cousin.
§
3. A Delphes. Plutarque raconte le même
fait, Conseils politiques, p. 35, Reisk. Voir Ott. Müller,
die Dorier, t. II, p. 182, sur la constitution de Delphes. Voir
aussi Machiavel, Discours sur les Décades de Tite-Live, livre
III, chap. XXVI.
§
4. A Phocée. Voir Diod. de Sic., liv.
XVI, p.92, édit. Firmin Didot, la deuxième année de la CVIe
olympiade, 356 ans av. J.-C. C'est à peu près l'époque de la
naissance d'Alexandre.
§
5. L'Aréopage. Voir livre II,
chap. IX, § 2.
§
6. A Syracuse. La défaite des Athéniens
est de la quatrième année de la XCIe olympiade, 412 ans avant J.-C.
Voir Ott. Müller, die Dorier, t. II, p. 160. § 8. Les Quatre-Cents. La première année de la XCIIe olympiade, 411 ans avant J.-C. Voir Thucydide, livre VIII, chapitre LXVII, p. 357, édition Firmin Didot.
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CHAPITRE IV. |
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§ 1. Recherchons maintenant à quelles espèces de gouvernements s'applique
spécialement chacune de ces causes, d'après les divisions que nous venons de
faire. § 2. A Cos, les excès des démagogues ont amené la chute de la démocratie, en forçant les principaux citoyens à se coaliser contre elle. A Rhodes, les démagogues, qui administraient les fonds destinés à la solde, empêchèrent de payer le prêt qui était dû aux commandants des galères; et ceux-ci, pour se soustraire à des vexations juridiques, n'eurent d'autre ressource que de conspirer et de renverser le gouvernement populaire. A Héraclée, peu de temps après la colonisation, les démagogues amenèrent aussi la destruction de la démocratie. Par leurs injustices, ils avaient contraint les citoyens puissants à quitter la ville; mais les exilés se réunirent, et, revenant contre le peuple, ils lui arrachèrent tout son pouvoir. § 3. La démocratie de Mégare fut anéantie de la même façon à peu près. Les démagogues, pour se créer de larges confiscations, firent bannir plusieurs des principaux citoyens, ce qui augmenta en peu de temps le nombre des exilés; ils revinrent bientôt, et, après avoir défait le peuple en bataille rangée, ils établirent un gouvernement oligarchique. Tel fut aussi, à Cume, le sort de la démocratie, que renversa Thrasymaque. L'observation de bien d'autres faits encore démontre que la marche la plus habituelle des révolutions dans la démocratie est celle-ci : tantôt les démagogues, voulant se rendre agréables au peuple, arrivent à soulever les classes supérieures de l'État par les injustices qu'ils commettent envers elles, en demandant le partage des terres, et en les chargeant de toutes les dépenses publiques; tantôt ils se contentent de la calomnie pour obtenir la confiscation des grandes fortunes. § 4. Dans les temps reculés, quand le même personnage était démagogue et général, le gouvernement se changeait promptement en tyrannie; et presque tous les anciens tyrans ont commencé par être démagogues. Si ces usurpations étaient alors beaucoup plus fréquentes que de nos jours, la raison en est simple : à cette époque, il fallait sortir des rangs de l'armée pour être démagogue ; car on ne savait point encore faire un habile usage de la parole. Aujourd'hui, grâce au progrès de la rhétorique, il suffit de savoir bien parler pour arriver à être chef du peuple; mais les orateurs n'usurpent point, à cause de leur ignorance militaire; ou du moins la chose est fort rare. § 5. Ce qui multipliait aussi les tyrannies dans ce temps plus que dans le nôtre, c'est que l'on concentrait d'énormes pouvoirs dans une seule magistrature : témoin le prytanée de Milet, où le magistrat revêtu de cette fonction réunissait de si nombreuses et si puissantes attributions. On peut ajouter encore qu'à cette époque les États étaient fort petits. Le peuple, occupé aux champs par les travaux qui le nourrissaient, laissait les chefs qu'il s'était donnés usurper la tyrannie, pour peu qu'ils fussent d'habiles militaires. C'était toujours en gagnant la confiance du peuple que tous arrivaient à leur but; et le moyen de la gagner, c'était de se déclarer l'ennemi des riches. Voyez Pisistrate, à Athènes, quand il excita la sédition contre les gens de la Plaine ; voyez Théagène, à Mégare, après qu'il eut égorgé les troupeaux des riches, qu'il surprit sur les bords du fleuve. En accusant Daphnæus et les riches, Denys parvint à se faire décerner la tyrannie. La haine qu'il avait vouée aux citoyens opulents lui gagna la confiance du peuple, qui le prit pour son ami le plus sincère.
§
6. Parfois, une forme plus nouvelle de démocratie se substitue à l'ancienne.
Quand les emplois sont à l'élection populaire et sans aucune condition de cens,
les gens qui sont au pouvoir se font démagogues, et ils appliquent tous leurs
soins à rendre le peuple souverain absolu, même des lois. Pour prévenir ce mal,
ou du moins pour le rendre plus rare, on peut faire voter les tribus séparément
pour la nomination des magistrats, au lieu de réunir le peuple en assemblée
générale.
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§ 1. Dans la démocratie. Voir
Montesquieu, Esprit des Lois, livre VIII, chapitre II et suiv.
§ 4. Démagogue en général. Cette observation sur l'importance des talents
militaires s'est, depuis Aristote, vérifiée bien des fois. Cromwell et Napoléon,
pour ne citer que deux exemples, n'ont pu usurper que parce qu'ils étaient l'un
et l'autre les personnages les plus importants de l'armée. § 6. Même des lois. Voir livre VI (4e), ch. iv, § 4. |
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CHAPITRE V. |
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§ 1. Dans les oligarchies, les causes les plus apparentes de bouleversement sont au nombre de deux : l'une, c'est l'oppression des classes inférieures, qui acceptent alors le premier défenseur, quel qu'il soit, qui se présenté à leur aide; l'autre, plus fréquente, c'est lorsque le chef du mouvement sort des rangs mêmes de l'oligarchie. Tel fut, à Naxos, Lygdumis, qui sut bientôt se faire le tyran de ses concitoyens. § 2. Quant aux causes extérieures qui renversent l'oligarchie, elles peuvent être fort diverses. Parfois, les oligarques eux-mêmes, mais non pas ceux qui sont au pouvoir, poussent au changement, lorsque la direction des affaires est concentrée dans un très petit nombre de mains, comme à Marseille, à Istros, à Héraclée et dans plusieurs autres États. Ceux qui étaient exclus du gouvernement s'agitèrent jusqu'à ce qu'ils obtinssent la jouissance simultanée du pouvoir, d'abord pour le père et l'aîné des frères, ensuite pour tous les frères plus jeunes. Dans quelques États, en effet, la loi défend au père et aux fils d'être en même temps magistrats; ailleurs, les deux frères, l'un plus jeune, l'autre plus âgé, sont soumis à la même exclusion. A Marseille, l'oligarchie devint plus républicaine ; à Istros, elle finit par se changer en démocratie. A Héraclée, le corps des oligarques dut s'étendre jusqu'à comprendre six cents membres. § 3. A Cnide, la révolution sortit d'une sédition excitée par les riches eux-mêmes dans leur propre sein ; le pouvoir y était restreint à quelques citoyens; le père, comme je viens de le dire, ne pouvait siéger en même temps que son fils, et parmi les frères, l'aîné seul pouvait occuper des fonctions publiques. Le peuple mit à profit la discorde des riches, et se choisissant un chef parmi eux, il sut bientôt s'emparer du pouvoir après sa victoire; car la discorde rend toujours bien faible le parti qu'elle divise. A Érythrée, sous l'antique oligarchie des Basilides, malgré toute la sollicitude réelle des chefs du gouvernement, dont la seule faute était d'être en petit nombre, le peuple, indigné de la servitude, renversa l'oligarchie. § 4. Parmi les causes de révolutions que les oligarchies portent dans leur propre sein, il faut compter même la turbulence des oligarques, qui se font démagogues; car l'oligarchie a aussi ses démagogues, et ils peuvent y être des deux sortes. D'abord, le démagogue peut se rencontrer parmi les oligarques eux-mêmes, quelque peu nombreux qu'ils soient : ainsi à Athènes, Chariclès fut bien certainement un démagogue parmi les Trente; et Phrynichus joua le même rôle parmi les Quatre-Cents. § 5. Ou bien les membres de l'oligarchie se font les chefs des classes inférieures : ainsi à Larisse, les Gardiens de la cité se firent les flatteurs du peuple, qui avait droit de les nommer. C'est le sort de toutes les oligarchies où les membres du gouvernement n'ont pas le pouvoir exclusif de nommer à toutes les fonctions publiques, mais où ces fonctions, tout en restant le privilège des grandes fortunes et de quelques coteries, sont cependant soumises à l'élection des guerriers ou du peuple. On peut voir, par exemple, la révolution d'Abydos. C'est le danger qui menace aussi les oligarchies où les tribunaux ne sont pas formés des membres mêmes du gouvernement ; car alors l'importance des arrêts judiciaires fait qu'on courtise le peuple et qu'on bouleverse la constitution, comme à Héraclée du Pont.
§ 6. Enfin c'est ce qui arrive lorsque
l'oligarchie cherche à se trop concentrer ; ceux des oligarques qui réclament
l'égalité pour eux sont forcés d'appeler le peuple à leur aide.
§ 7. Parfois, au lieu de renverser la constitution, les
oligarques ruinés pillent le trésor public ; et alors, ou bien la discorde se met dans leurs rangs, ou bien la révolution sort des rangs même des
citoyens, qui repoussent les voleurs par la force. Telle fut la révolution
d'Apollonie du Pont. § 8. Mais l'oligarchie est perdue, lorsqu'une autre oligarchie surgit dans son sein. C'est ce qui a lieu quand, le gouvernement entier n'étant composé que d'une faible minorité, les membres de cette minorité n'ont point cependant tous part aux magistratures souveraines : témoin la révolution d'Élis, dont la constitution très oligarchique ne permettait l'entrée du sénat qu'à un très petit nombre des oligarques, parce que les places, au nombre de quatre-vingt-dix, étaient viagères, et que les choix, bornés aux familles puissantes, n'étaient pas meilleurs qu'à Lacédémone. § 9. La révolution atteint les oligarchies en temps de guerre aussi bien qu'en temps de paix. Pendant la guerre, le gouvernement est ruiné par sa défiance contre le peuple, qu'il se voit forcé d'employer pour repousser l'ennemi. Alors, ou le chef unique aux mains duquel on remet le pouvoir militaire s'empare de la tyrannie, comme Timophane à Corinthe; ou bien, si les chefs de l'armée sont nombreux, ils se créent, pour eux-mêmes et par la violence, une oligarchie. Parfois aussi, dans la crainte de ces deux écueils, les oligarchies ont accordé des droits politiques au peuple, dont elles étaient obligées d'employer les forces. En temps de paix, les oligarques, par suite de la défiance mutuelle qu'ils s'inspirent, remettent la garde de la cité à des soldats, sous le commandement d'un chef qui n'appartient à aucun parti politique, mais qui souvent sait devenir le maître de tous. Voilà ce que fit, à Larisse, Samus, sous le règne des Aleuades, qui lui avaient remis le commandement, et ce qu'on vit à Abydos sous le règne des associations, dont l'une était celle d'Iphiade. § 10. Souvent la sédition a pour cause les violences des oligarques eux-mêmes les uns envers les autres. Des mariages, des procès, sont pour eux des occasions suffisantes de bouleverser l'État. Nous avons déjà cité quelques faits du premier genre. A Érétrie, l'oligarchie des chevaliers fut renversée par Diagoras, froissé dans de légitimes prétentions de mariage. L'arrêt d'un tribunal causa la révolution d'Héraclée; une affaire d'adultère, celle de Thèbes. Le châtiment était mérité ; mais le moyen fut séditieux, à Héraclée, contre Euétion ; à Thèbes, contre Archias. L'acharnement de leurs ennemis fut si violent qu'on les exposa tous deux, en place publique, attachés au pilori. § 11. Bien des oligarchies se sont perdues par l'excès de leur despotisme, et ont été renversées par des membres du gouvernement même, qui avaient à se plaindre de quelque injustice. C'est l'histoire des oligarchies de Cnide et de Chios. Parfois un événement tout accidentel amène la révolution dans la république et dans les oligarchies. Dans ces systèmes, on exige des conditions de cens pour l'entrée du sénat et des tribunaux, et pour les autres fonctions. Or souvent le premier cens a été fixé d'après la situation du moment, de manière à donner le pouvoir, dans l'oligarchie, seulement à quelques citoyens, et aux classes moyennes, dans la république. Mais quand l'aisance vient à se répandre, par suite de la paix ou de telle autre circonstance favorable, les propriétés, tout en restant les mêmes, augmentent beaucoup de valeur, et payent plusieurs fois le cens, de telle sorte que tous les citoyens finissent par arriver à tous les emplois. Tantôt cette révolution s'opère par degrés, et s'établit petit à petit sans qu'on s'en aperçoive ; tantôt aussi elle s'accomplit plus rapidement. § 12. Telles sont les causes de révolutions et de séditions dans les oligarchies. J'ajoute qu'en général les oligarchies et les démocraties passent aux systèmes politiques de même espèce, plus souvent qu'elles ne passent aux systèmes opposés. Ainsi les démocraties et les oligarchies légales deviennent des démocraties et des oligarchies de violence ; et réciproquement. |
§ 1. Lygdamis. Vers la LXVIIe olympiade, 510 ans av. J.-C. Voir Ott. Müller, die Dorier, t. I, p.171. Naxos est une des Cyclades. Athénée, liv. VIII, p. 348, raconte ce fait, d'après Aristote lui-même, dans son analyse de la constitution de Naxos.
§ 2. A Marseille. Aristote avait également analysé la constitution
de
Marseille; Athénée l'atteste, livvre VIII, p 516, et en citant l'ouvrage
d'Aristote sur la république de Marseille, il parle d'une famille
aristocratique, les Protiades, descendant des premiers fondateurs, qui
possédait une influence souveraine. Voir Strabon, liv. IV, ch a, § 5, p. 149,
édit. Firmin Didot. Le
gouvernement de Marseille était encore oligarchique au temps où Strabon
écrivait.
§ 4. Chariclès. Voir Xénophon, Hellén., liv. II, ch. lu, § 2, p. 351, éd. Firmin
Didot; Memor. Socrat.,
liv. I, ch. II, § 31, p. 531, édit. Firmin Didot.
§ 5. A Larisse, ville de Thessalie ; on ne sait rien sur son gouvernement. Voir
plus haut, liv. III, ch. i, § 9.
§ 6. L'inconduite des oligarques. Mirabeau, dans notre révolution, a joué le
même rôle que les oligarques dont Aristote parle ici. On pourrait en citer bien
d'autres exemples encore.
§
7. Apollonie du Pont. Voir plus haut, même livre, ch.
II, § 11.
§
8. La révolution d'Élis. Elis, capitale de l'Élide, à l'ouest du Péloponèse.
Son gouvernement se
rapprochait beaucoup de celui de Sparte. Voir Ott. Müller, die Dorier, tome II,
p. 96, et Thucydide, liv. V, ch. XLVII, p. 223, édit. Firmin Didot.
§ 9. Timophane à Corinthe. Timophane, frère de Timoléon, qui le fit assassiner.
Voir Ott Müller, die Dorier, tome II, page. 152, et le Voyage du jeune
Anacharsis, t. II,
ch. VIII.
§ 10. Nous avons déjà, cité. Voir plus
haut, ch. III, § 3. |
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CHAPITRE VI. |
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§ 1. Dans les aristocraties, la révolution peut venir d'abord de ce que les fonctions publiques sont le partage d'une minorité trop restreinte. Nous avons déjà reconnu que c'était aussi un motif de bouleversement pour les oligarchies ; car l'aristocratie est une sorte d'oligarchie ; et dans l'une comme dans l'autre, le pouvoir appartient à des minorités, bien que les minorités aient de part et d'autre des caractères différents. C'est même là ce qui fait qu'on prend souvent l'aristocratie pour une oligarchie. Le genre de révolution dont nous parlons, s'y produit nécessairement, dans trois cas surtout. D'abord, quand il se rencontre en dehors du gouvernement une masse de citoyens qui, pleins de fierté, se sentent par leur mérite les égaux de tout ce qui les entoure, par exemple, ceux qu'à Sparte on appela les Parthéniens, et dont les pères valaient ceux des autres Spartiates; on découvrit une conspiration parmi eux, et le gouvernement les envoya fonder une colonie à Tarente.
§ 2. Puis, en second lieu, lorsque des hommes éminents, et qui ne le
cèdent en mérite à qui que ce soit, sont outragés par des gens
placés au-dessus d'eux : tel fut Lysandre, qu'offensèrent les rois
de Lacédémone. Enfin, quand on repousse de toute fonction un homme
de coeur, comme Cinadon, qui tenta ce hardi coup de main contre les
Spartiates, sous le règne d'Agésilas. § 3. Le mal le plus funeste à l'existence des républiques et des aristocraties, c'est l'infraction du droit politique tel que le reconnaît la constitution même. Ce qui cause la révolution alors, c'est que, pour la république, l'élément démocratique et l'élément oligarchique ne se trouvent pas en proportion convenable ; et, pour l'aristocratie, que ces deux éléments et le mérite sont mal combinés. Mais la désunion se prononce surtout entres les deux premiers éléments, je veux dire la démocratie et l'oligarchie, que cherchent à réunir les républiques et la plupart des aristocraties. § 4. La fusion absolue de ces trois éléments est précisément ce qui rend les aristocraties différentes de ce qu'on appelle les républiques, et leur donne plus ou moins de stabilité; car on range parmi les aristocraties tous les gouvernements qui inclinent à l'oligarchie, et parmi les républiques, tous ceux qui inclinent à la démocratie. Les formes démocratiques sont les plus solides de toutes, parce que c'est la majorité qui y domine, et que cette égalité dont on y jouit fait chérir 'la constitution qui la donne. Les riches, au contraire, quand la constitution leur assure une supériorité politique, ne cherchent qu'à satisfaire leur orgueil et leur ambition.
§ 5. De quelque côté, du reste, que penche le principe du
gouvernement, il dégénère toujours, grâce à l'influence des deux
partis contraires, qui ne pensent jamais qu'à l'accroissement de
leur pouvoir : la république, en démagogie, et l'aristocratie, en
oligarchie. Ou bien tout au contraire, l'aristocratie dégénère en
démagogie, quand les plus pauvres, victimes de l'oppression, font
prédominer le principe opposé ; et la république, en oligarchie; car
la seule constitution stable est celle qui accorde l'égalité en
proportion du mérite, et qui sait garantir les droits de tous les
citoyens.
§ 6.
§ 7. Ce mélange d'oligarchie que renferment toutes les aristocraties
est précisément ce qui procure aux principaux citoyens la facilité
de faire des fortunes excessives. A Lacédémone, tous les biens-fonds
se sont accumulés dans quelques mains, et les citoyens puissants
peuvent s'y conduire absolument comme ils veulent, et contracter des
alliances de famille selon leurs convenances personnelles. Ce qui
perdit la république de Locres, c'est qu'on permit à Denys de s'y
marier. Une catastrophe pareille ne serait jamais arrivée ni dans la
démocratie, ni dans une aristocratie sagement tempérée.
§ 8. Je citerai de nouveau l'exemple de Thurium. Une loi limitait
à cinq ans les fonctions de général ; quelques jeunes gens
belliqueux, qui jouissaient d'une grande influence auprès des
soldats, et qui, dans leur mépris pour les hommes en place,
croyaient pouvoir les supplanter aisément, essayèrent en premier
lieu de faire rapporter cette loi et d'obtenir par les suffrages du
peuple, qui était tout prêt à les leur donner, la perpétuité dés
emplois militaires. D'abord, les magistrats, que la question
regardait, et qu'on nommait Cosénateurs, voulurent résister;
néanmoins, s'imaginant que cette concession garantirait la stabilité
du reste des lois, ils cédèrent comme les autres. Mais lorsque, plus
tard, ils prétendirent empêcher de nouveaux changements, ils furent
impuissants ; et la république devint bientôt une oligarchie
violente, aux mains de ceux qui avaient tenté la première
innovation.
§ 9. On peut dire en général de tous les gouvernements qu'ils
succombent tantôt à des causes internes de destruction, tantôt à des
causes qui leur sont extérieures; par exemple, quand ils ont à leurs
portes un État constitué sur un principe opposé au leur, ou bien
quand cet ennemi, tout éloigné qu'il est, possède une grande
puissance. Voyez la lutte de Sparte et d'Athènes : partout les
Athéniens renversaient les oligarchies, tandis que les Lacédémoniens
renversaient des constitutions démocratiques.
§ 10. Telles sont à peu près les causes de bouleversement et de
révolution dans les diverses espèces de gouvernements républicains |
§
1. Nous l'avons déjà reconnu. Voir plus
haut, ch. V, §2.
§ 2. Lysandre. Voir plus haut,
même livre, ch. I, § 5, et la vie de Lysandre, par
Plutarque.
§ 4. Les formes démocratiques. Ceci est
un bel éloge de la démocratie.
§ 5. La seule constitution stable. Il
faut rapprocher ce passage de plusieurs qui ont été indiqués plus
haut, et qui disculpent complétement Aristote des reproches qu'on
lui a si souvent et si injustement adressés. Il est difficile de
réclamer l'égalité en termes plus positifs. Malheureusement,
l'égalité, telle que l'entendirent toujours les anciens, n'était
qu'une déplorable injustice : à côté des citoyens, il y a toujours
les esclaves. Voir dans ce livre, chap ix, § 7, et la préface.
§ 6. A Thurium., dans la Grande-Grèce.
Voir plus loin quelques nouveaux renseignements, dans ce chapitre, §
8 ; et Diodore de Sicile, liv. XII, p. 420 et suiv., édit. Firmin
Didot.
§ 7. A Lacédémone. Voir plus haut, liv.
II, ch. vi, § 10. - La république de Locres. Voir Diodore de Sicile,
liv. XIV, ch. XLIV, § 6, page 579, édit. Firmin Didot, et
Athénée, liv. XII, p. 153.
§ 8. De nouveau. Voir plus haut,dans ce
chapitre, § 6.
§ 9. Un principe opposé au leur. Cette
cause de guerre est celle qui a mis la France aux prises avec
toute l'Europe après la révolution. La différence de principes
est certainenaent aujourd'hui l'obstacle le plus grave à la paix du
continent; c'est, en d'autres termes, « le gouvernement contraire »
d 'Aristote. |
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CHAPITRE VII. |
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§ 1. Cherchons maintenant quels sont, pour les États en général et
pour chacun d'eux en particulier, les moyens de conservation. Un
premier point évident, c'est que, si nous connaissons les causes qui
ruinent les États, nous devons connaître aussi les causes qui les
conservent. Le contraire produit toujours le contraire, et la ruine
est l'opposé de la conservation.
§ 3. Mais on peut se convaincre que bien des aristocraties, et même
quelques oligarchies, doivent leur durée moins à la bonté de cette
constitution qu'à la prudente conduite des gouvernants, tant envers
les simples citoyens qu'envers leurs collègues ; soigneux d'éviter
toute injustice à l'égard de ceux qui sont exclus des emplois, mais
ne manquant jamais d'en appeler les chefs au maniement des affaires
se gardant de blesser dans leurs préjugés de considération les
citoyens qui y prétendent, et les masses, dans leurs intérêts
matériels; surtout conservant entre eux et parmi tous ceux qui
prennent part à l'administration des formes toutes démocratiques;
car, entre égaux, ce principe d'égalité que les démocrates croient
trouver dans la souveraineté de la majorité, n'est pas seulement
juste, il est encore utile.
§ 4. Si donc les membres de l'oligarchie sont nombreux, il sera bon
que plusieurs des institutions qui la régissent soient toutes
populaires; que, par exemple, les magistratures ne durent que six
mois, pour que tous les oligarques égaux entre eux puissent les
exercer tour à tour. Par cela seul qu'ils sont égaux, ils forment
une sorte de peuple; et ceci est si vrai, qu'il peut s'élever parmi
eux, comme je l'ai déjà dit, des démagogues. Cette courte durée des
fonctions est de plus un moyen de prévenir, dans les aristocraties
et dans les oligarchies, la domination des minorités violentes.
Quand on reste peu de temps en fonctions, il n'est pas aussi facile
d'y faire le mal que quand on y demeure longtemps. C'est uniquement
la durée trop prolongée du pouvoir qui amène la tyrannie dans les
États oligarchiques et démocratiques. Ou bien, de part et d'autre,
ce sont des citoyens puissants qui visent à la tyrannie : ici les
démagogues, là les membres de la minorité héréditaire; ou bien ce
sont des magistrats investis de quelque grand pouvoir, après qu'ils
en ont joui longtemps.
§ 5. Les États se conservent, non pas seulement parce que les causes
de ruine sont éloignées, mais quelquefois aussi parce qu'elles sont
imminentes; la peur alors fait qu'on s'occupe avec un redoublement
de sollicitude des affaires publiques. Aussi, les magistrats qui ont
à coeur le maintien de la constitution doivent-ils parfois, en
supposant fort proches des dangers éloignés, préparer des paniques
de ce genre, pour que les citoyens veillent comme dans une alerte
nocturne, et ne désertent pas la garde de la cité. De plus, c'est
toujours par des moyens légaux qu'il faut tâcher de prévenir les
luttes et les dissensions des citoyens puissants, et de prémunir
ceux qui sont en dehors de la querelle, avant qu'ils y prennent part
personnellement. Mais reconnaître ainsi les symptômes du mal n'est
pas d'un esprit vulgaire, et cette perspicacité n'appartient qu'à
l'homme d'État.
§ 6. Pour empêcher, dans l'oligarchie et dans la république, les
révolutions que la quotité du cens peut amener, quand il reste
immuable au milieu de l'accroissement général du numéraire, il
convient de réviser les cotes en les comparant au passé, soit tous
les ans, dans les États où le cens est annuel, soit, dans les grands
États, tous les trois ans ou tous les cinq ans. Si les revenus se
sont accrus, ou réduits, comparativement à ceux qui ont servi
d'abord de base aux droits politiques, il faut pouvoir, en vertu
d'une loi, élever ou abaisser le cens; l'élever proportionnellement
au niveau de la richesse publique, si elle s'est accrue; et en cas
de diminution, le réduire dans une mesure égale.
§ 7. Si l'on néglige cette précaution dans les États oligarchiques
et républicains, il s'établit bientôt, ici l'oligarchie, là le
gouvernement héréditaire et violent d'une minorité; ou bien la
démagogie succède à la république; la république ou la démagogie, à
l'oligarchie.
§ 8. Mais c'est surtout par les lois mêmes qu'il convient de
prévenir la formation de ces supériorités redoutables, qui
s'appuient sur l'immensité de la fortune, sur les forces d'un parti
nombreux. Quand on n'a pu les empêcher de se former, il faut faire
en sorte qu'elles aillent étaler leur importance à l'étranger. D'un
autre côté, comme les innovations peuvent s'introduire d'abord dans
les moeurs des particuliers, on doit créer une magistrature chargée
de veiller sur ceux dont la vie est peu d'accord avec la
constitution : dans la démocratie, avec le principe démocratique;
dans l'oligarchie, avec le principe oligarchique. Cette institution
s'appliquerait également à tous les autres gouvernements. Par des
motifs semblables, il faut ne jamais perdre de vue les
accroissements de prospérité et de fortune que peuvent prendre les
diverses classes de la société; et le moyen de prévenir le mal est
de remettre le pouvoir et le maniement des affaires aux éléments
opposés de l'État : j'entends par éléments opposés les gens
distingués et le vulgaire, d'une part, et de l'autre, les pauvres et
les riches. On doit s'attacher ou à confondre dans une union
parfaite les pauvres et les riches, ou bien à augmenter la classe
moyenne ; car c'est ainsi qu'on empêche les révolutions qui naissent
de l'inégalité.
§ 9. Voici un objet capital dans tout État : il faut bien faire en
sorte, par la législation ou tout autre moyen aussi puissant, que
les fonctions publiques n'enrichissent jamais ceux qui les occupent.
Dans les oligarchies surtout, ceci est de la plus haute importance.
La masse des citoyens ne s'irrite pas autant d'être exclue des
emplois, exclusion qui peut être compensée pour eux par l'avantage
de vaquer à leurs propres affaires, qu'elle s'indigne de penser que
les magistrats volent les deniers publics; car alors on a deux
motifs de se plaindre, puisqu'on est à la fois privé et du pouvoir
et du profit qu'il procure.
§ 10. Une administration honnête, quand on peut l'établir, est même
le seul moyen de faire coexister dans l'État la démocratie et
l'aristocratie, c'est-à-dire d'accorder aux citoyens distingués et à
la foule leurs prétentions respectives. En effet, le principe
populaire, c'est la faculté pour tous d'arriver aux emplois; le
principe aristocratique, c'est de ne les confier qu'aux citoyens
éminents. Cette combinaison sera réalisée, si les emplois ne peuvent
être lucratifs. Les pauvres alors, qui n'auraient rien à gagner, ne
voudront pas du pouvoir et penseront de préférence à leurs intérêts
personnels; les riches pourront accepter le pouvoir, parce qu'ils
n'ont pas besoin que la richesse publique vienne ajouter à la leur.
De cette façon encore, les pauvres s'enrichiront en vaquant à leurs
propres affaires, et les hautes classes ne seront point forcées
d'obéir à des hommes sans consistance.
§ 11. Pour éviter du reste la dilapidation des revenus publics,
qu'on fasse rendre les comptes en présence de tous les citoyens
assemblés, et que des copies en soient affichées dans les phratries,
les cantons et les tribus ; et pour que les magistrats soient
intègres, que la loi ait soin de payer en honneurs ceux qui se
distinguent par leur bonne administration.
§ 12. Dans les oligarchies, au contraire, la sollicitude du
gouvernement doit être fort vive pour les pauvres; et parmi les
emplois, il faut qu'on leur accorde ceux qui sont rétribués. Il faut
punir tout outrage des riches à leur égard beaucoup plus sévèrement
que les outrages des riches entre eux. Le système oligarchique a
grand intérêt aussi à ce que les héritages s'acquièrent seulement
par droit de naissance, et non à titre de donation, et qu'on ne
puisse jamais en cumuler plusieurs. Par ce moyen, en effet, les
fortunes tendent à se niveler ; et les pauvres arrivent en plus
grand nombre à l'aisance.
§ 13. Une institution également avantageuse à l'oligarchie et à la
démocratie, c'est d'assurer l'égalité ou même la prééminence, pour
tous les emplois qui ne sont pas de première importance dans l'État,
aux citoyens qui ont une moindre part de pouvoir politique : dans la
démocratie, aux riches ; dans l'oligarchie, aux pauvres. Quant à ces
hautes fonctions, elles doivent être toutes, ou du moins la plupart,
exclusivement remises aux mains des citoyens qui jouissent des
droits politiques.
§ 14. L'exercice des fonctions suprêmes demande dans ceux qui les
obtiennent trois qualités : d'abord un attachement sincère à la
constitution, une grande capacité pour les affaires, et en troisième
lieu, une vertu et une justice analogues, dans chaque espèce de
gouvernement, au principe spécial sur lequel il se fonde; car le
droit variant selon les constitutions diverses, il faut
nécessairement aussi que la justice se modifie pour chacune d'elles.
Mais ici se présente une question. Comment se décider et choisir
quand toutes les qualités requises ne se trouvent pas réunies dans
le même individu? Par exemple, si tel citoyen, doué d'un grand
talent militaire, est improbe et peu dévoué à la constitution; et si
tel autre, fort honnête et partisan sincère de la constitution, est
sans capacité militaire, lequel des deux choisira-t-on ?
§ 15. Il faut, ce semble, s'attacher ici à bien connaître deux
choses : quelle est la qualité vulgaire et quelle est la qualité
rare. Ainsi pour le grade de général, il faut regarder à
l'expérience plutôt qu'à la probité ; car la probité se rencontre
beaucoup plus aisément que le talent militaire. Pour la garde du
trésor public, il convient de prendre un tout autre parti. Les
fonctions de trésorier exigent beaucoup plus de probité que n'en ont
la plupart des hommes, tandis que la dose d'intelligence nécessaire
pour les remplir est fort commune. Mais, peut-on dire encore, si un
citoyen est à la fois rempli de capacité et d'attachement à la
constitution, à quoi bon lui demander en outre de la vertu? Les deux
qualités qu'il possède ne lui suffiront-elles donc pas pour bien
faire? Non sans doute ; car ces deux qualités éminentes peuvent
s'unir à des passions sans frein. Les hommes, dans leurs propres
intérêts, qu'ils connaissent et qu'ils aiment, ne se servent pas
toujours fort bien eux-mêmes; qui répond qu'ils n'en feront pas
autant quelquefois, quand il s'agira dé l'intérêt public ?
§ 16. En général, tout ce qui dans la loi concourt, d'après nos
théories, au principe même de la constitution, est essentiel à la
conservation de l'État. Mais l'objet le plus important c'est, ainsi
que nous l'avons souvent répété, de rendre la partie des citoyens
qui veut le maintien du gouvernement plus forte que celle qui en
veut la chute. Il faut par-dessus tout se bien garder de négliger ce
que négligent aujourd'hui tous les gouvernements corrompus, la
modération et la mesure en toutes choses. Bien des institutions, en
apparence démocratiques, sont précisément celles qui ruinent la
démocratie; bien des institutions qui paraissent oligarchiques
détruisent l'oligarchie.
§ 17. Quand on croit avoir trouvé le principe unique de vertu
politique, on le pousse aveuglément à l'excès; mais l'erreur est
grossière. Ainsi dans le visage humain, le nez, tout en s'écartant
de la ligne droite, qui est la plus belle, pour se rapprocher de
l'aquilin et du camus, peut cependant rester encore assez beau et
assez agréable; mais si l'on poussait cette déviation à l'excès, on
ôterait d'abord à cette partie la juste mesure qu'elle doit avoir,
et elle perdrait enfin toute apparence de nez, par ses propres
dimensions qui seraient monstrueuses, et par les dimensions beaucoup
trop petites des parties voisines. Cette observation, qui pourrait
s'appliquer également à toute autre partie du visage, s'applique
absolument aussi à toutes les espèces de gouvernements.
§ 18. La démocratie et l'oligarchie, tout en s'éloignant de la
constitution parfaite, peuvent être assez bien constituées pour se
maintenir; mais si l'on exagère le principe de l'une ou de l'autre,
on en fera d'abord des gouvernements plus mauvais, et l'on finira
par les réduire à n'être plus même des gouvernements. Il faut donc
que le législateur et l'homme d'État sachent bien distinguer, parmi
les mesures démocratiques ou oligarchiques, celles qui conservent,
et celles qui ruinent la démocratie ou l'oligarchie. Aucun de ces
deux gouvernements ne saurait être et subsister sans renfermer dans
son sein des riches et des pauvres. Mais quand l'égalité vient à
s'établir dans les fortunes, la constitution est nécessairement
changée; et en voulant détruire des lois faites en vue de certaines
supériorités politiques, on détruit avec elles la constitution même.
§ 19. Les démocraties et les oligarchies commettent ici une faute
également grave. Dans les démocraties oit la foule peut faire
souverainement les lois, les démagogues, par leurs attaques
continuelles contre les riches, divisent toujours la cité en deux
camps, tandis qu'ils devraient dans leurs harangues ne paraître
préoccupés que de l'intérêt des riches; de même que, dans les
oligarchies, le gouvernement ne devrait sembler avoir en vue que
l'intérêt du peuple. Les oligarques devraient surtout renoncer à
prêter des serments comme ceux qu'ils prêtent aujourd'hui; car voici
les serments que de nos jours ils font dans quelques États : « JE
SERAI L'ENNEMI CONSTANT DU PEUPLE; JE LUI FERAI TOUT LE MAL QUE JE
POURRAI LUI FAIRE. »
§ 20. Le point le plus important de tous ceux dont nous avons parlé
pour la stabilité des États, bien que de nos jours il soit partout
négligé, c'est de conformer l'éducation au principe même de la
constitution. Les lois les plus utiles, les lois sanctionnées
par l'approbation unanime de tous les citoyens, deviennent
complètement illusoires, si les moeurs et l'éducation ne répondent
pas aux principes politiques : démocratiques dans la démocratie,
oligarchiques dans l'oligarchie ; car il faut bien le savoir, si un
seul citoyen est sans discipline, l'État lui-même participe de ce
désordre.
§ 21. Une éducation conforme à la constitution, n'est pas celle qui
apprend à faire tout ce qui plaît soit aux membres de l'oligarchie,
soit aux partisans de la démocratie; c'est celle qui enseigne à
pouvoir vivre sous un gouvernement oligarchique, ou sous un
gouvernement démocratique. Dans les oligarchies actuelles, les fils
des hommes au pouvoir vivent dans la mollesse, tandis que les
enfants des pauvres, s'endurcissant au travail et à la fatigue,
acquièrent le désir et la force de faire une révolution.
§ 22. Dans les démocraties, surtout dans celles qui paraissent
constituées le plus démocratiquement, l'intérêt de l'État est tout
aussi mal compris, parce qu'on s'y fait une idée très fausse de la
liberté. Selon l'opinion commune, les deux caractères distinctifs de
la démocratie sont la souveraineté du plus grand nombre et la
liberté. L'égalité est le droit commun ; et cette égalité, c'est
précisément que la volonté de la majorité soit souveraine. Dès lors,
liberté et égalité se confondent dans la faculté laissée à chacun de
faire tout ce qu'il veut : « Tout à sa guise », comme dit Euripide.
C'est là un bien dangereux système; car il ne faut pas que
l'obéissance constante à la constitution puisse paraître aux
citoyens un esclavage ; au contraire, ils doivent y trouver
sauvegarde et bonheur.
§ 23. Nous avons donc énuméré d'une manière à peu près complète les
causes de révolution et de ruine, de salut et de stabilité, pour les
gouvernements républicains. |
§ 2. Plus haut. Liv. VI (4e), chapitre X, § 6. § 3. Bien des aristocraties. On peut rapprocher de ces théories celles de Montesquieu, Esprit des Lois, liv. V, ch. VIII.
§ 4. Comme je l'ai déjà dit. Voir plus
haut, ch. V, § 4. § 5. Avec un redoublement de sollicitude. Voir Montequieu, Esprit des Lois, liv. VIII, ch. V, qui fait les mêmes remarques. § 7. Héréditaire et violent. Voir plus haut, liv. VI (4e), ch. V, § 1.
§ 8. Peu d'accord avec la constitution.
C'est ce même motif qui fit créer les censeurs à Rome. Aristote
avait deviné, sans avoir d'exemple sous les yeux, toute l'importance
qu'une pareille magistrature pouvait exercer dans une république
bien gouvernée. Voir Rousseau, Contract social, liv. IV, ch.
VII. Platon n'a proposé la censure que pour les magistrats ; mais il
a organisé avec beaucoup de soin la responsabilité du pouvoir, dont
Aristote n'a point parlé. Voir les Lois, livre XII, p. 346 et
suiv., trad. de M. Cousin.
§ 11. Des copies. A Athènes, les
comptes de l'Etat étaient gravés sur pierre, et exposés
publiquement, comme les décrets du peuple. Voir Boeckh, Econ.
Pol. des Ath., liv. II, ch. VIII. On peut trouver des
inscriptions de ce genre dans Chandler, Inscript. ant., p.
17; Visconti, Mémoires, n° 36; L. Elgin, Pursuits in
Greece, p. 17 et 18. § 12. Sur les pauvres. C'est un soin que le gouvernement royal, en 1789, perdit complétement de vue. Il s'étudia, au contraire, à humilier le Tiers état, les pauvres de l'époque. Le Tiers état fit chèrement payer son humiliation, en se rappelant le 5 mai. § 14. Le droit variant. Voir livre III, ch. V, §§, 8, 9 et suiv. § 16. Souvent répété. Voir liv. VI (4e), ch. X, § 1; voir aussi liv. III, ch. XII, § 5, où des idées analogues ont été exprimées. § 17. On le pousse aveuglément à l'excès. Platon a montré admirablementla nécessité de tempérer le principe de l'État, Lois, liv. III, p. 190 et 199, trad. de M. Cousin. voir plus haut, ma préface.
§ 19. Renoncer à prêter des serments. «
On lit dans les Politiques d'Aristote que, de son temps, dans
quelques villes, on jurait et l'on dénonçait haine au peuple, toute
haine au peuple; cela se fait partout; mais on y jure le contraire.
Cette impudence ne se con çoit pas. » Diderot, Politique des
Souverains, § 76. § 20. Le point le plus important. Aristote a si bien senti l'importance politique de l'éducation, qu'il lui a consacré un livre et demi de son ouvrage, le IVe (7e) et le Ve (8e). Montesquieu lui a donné tout le livre IV de l'Esprit des Lois. Rousseau a fait l'Émile, dont la publication a eu certainement des conséquences politiques très graves, en appelant sur l'éducation la méditation de tous les esprits sérieux. Il est à remarquer que la Convention est le premier gouvernement, en France, qui se soit occupé politiquement de ce sujet, et elle a eu le bonheur de doter le pays de plusieurs des grands établissements d'instruction publique qu'il possède, et de commencer l'instruction primaire. Depuis 1830, on a suivi ses traces, on a réalisé ses voeux, et l'on n'a fait en cela que reconnaître un des principes les plus évidents et les plus essentiels de toute bonne organisation politique. On peut compter parmi les fautes, nécessaires peut-être, de l'ancienne monarchie, mais parmi celles qui ont été le plus funestes, cet abandon presque absolu de l'éducation populaire; elle n'a jamais pensé à la tourner à son profit. Voir plus bas, ch. IX, § 2. § 21. Les fils des hommes au pouvoir. Voir plus haut, dans ce chapitre, des réflexions pareilles sur ce sujet, § 8.
§ 22. La souveraineté du plus grand nombre.
Voir plus haut, livre VII (6e), ch. I, §§ 6 et 11. |
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CHAPITRE VIII. |
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§ 1. Il nous reste à voir quelles sont les causes les plus ordinaires de renversement et de conservation pour la monarchie. Les considérations qu'il convient de présenter sur le destin des royautés et des tyrannies, se rapprochent beaucoup de celles que nous avons indiquées à propos des États républicains. La royauté se rapproche de l'aristocratie, et la tyrannie se compose des éléments de l'oligarchie extrême et de la démagogie; aussi est-elle pour les sujets le plus funeste des systèmes, parce qu'elle est formée de deux mauvais gouvernements, et qu'elle réunit les lacunes et les vices de l'un et de l'autre. § 2. Du reste, ces deux espèces de monarchies sont tout opposées, même dès leur point de départ. La royauté est créée par les hautes classes, qu'elle doit défendre contre le peuple, et le roi est pris dans le sein même des classes élevées, parmi lesquelles il se distingue par sa vertu supérieure, ou par les actions éclatantes qu'elle lui inspire, ou par l'illustration non moins méritée de sa race. Le tyran, au contraire, est tiré du peuple et de la masse, contre les citoyens puissants, dont il doit repousser l'oppression. § 3. On peut le voir sans peine par les faits. Presque tous les tyrans, on peut dire, ont été d'abord des démagogues, qui avaient gagné la confiance du peuple en calomniant les principaux citoyens. Quelques tyrannies se sont formées de cette manière quand les États étaient déjà puissants. D'autres, plus anciennes, n'étaient que des royautés violant toutes les lois du pays, et prétendant à une autorité despotique. D'autres ont été fondées par des hommes parvenus en vertu d'une élection aux premières magistratures, parce que jadis le peuple donnait à longue échéance tous les grands emplois et toutes les fonctions publiques. D'autres enfin sont sorties de gouvernements oligarchiques qui avaient imprudemment confié à un seul individu des attributions politiques d'une excessive importance. § 4. Grâce à ces circonstances, l'usurpation était alors facile à tous les tyrans ; de fait, ils n'ont eu qu'à vouloir le devenir, parce qu'ils possédaient préalablement ou la puissance royale, ou celle qu'assure une haute considération : témoin Phidon d'Argos et tous les autres tyrans qui débutèrent par être rois ; témoin tous les tyrans d'Ionie, et Phalaris, qui avaient d'abord été revêtus de hautes magistratures : Panoetius à Léontium, Cypsèle à Corinthe, Pisistrate à Athènes, Denys à Syracuse, et tant d'autres tyrans qui, comme eux, sont sortis de la démagogie. § 5. La royauté, je le répète, se classe auprès de l'aristocratie, en ce qu'elle est, comme elle, le prix de la considération personnelle, d'une vertu éminente, de la naissan | |