ARISTOTE

LA POLITIQUE
LIVRE II
EXAMEN CRITIQUE DES THÉORIES ANTÉRIEURES ET DES PRINCIPALES CONSTITUTIONS.
traduction française avec notes
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CHAPITRE PREMIER.
§ 1. Puisque
notre but est de chercher, parmi toutes les associations politiques, celle que
devraient préférer des hommes maîtres d'en choisir une à leur gré, nous
aurons à étudier à la fois l'organisation des États qui passent pour jouir
des meilleures lois, et les constitutions imaginées par des philosophes, en
nous arrêtant seulement aux plus remarquables. Par là, nous découvrirons ce
que chacune d'elles peut renfermer de bon et d'applicable ; et nous montrerons
en même temps que, si nous demandons une combinaison politique différente de
toutes celles-là, nous sommes poussé à cette recherche, non par un vain
désir de faire briller notre esprit, mais par les défauts mêmes de toutes les
constitutions existantes.
§ 2. Nous
poserons tout d'abord ce principe qui doit naturellement servir de point de
départ à cette étude, à savoir : que la communauté politique doit
nécessairement embrasser tout, ou ne rien embrasser, ou comprendre certains
objets à l'exclusion de certains autres. Que la communauté politique
n'atteigne aucun objet, la chose est évidemment impossible, puisque l'État est
une association ; et d'abord le sol tout au moins doit nécessairement être
commun, l'unité de lieu constituant l'unité de cité, et la cité appartenant
en commun à tous les citoyens. Je demande si, pour les choses où la
communauté est facultative, il est bon qu'elle s'étende, dans l'État bien
organisé que nous cherchons, à tous les objets, sans exception, ou qu'elle
soit restreinte à quelques-uns ? Ainsi, la communauté peut s'étendre aux
enfants, aux femmes, aux biens, comme Platon le propose dans sa République ;
car Socrate y soutient que les enfants, les femmes et les biens doivent être
communs à tous les citoyens. Je le demande donc : L'état actuel des choses
est-il préférable ? Ou faut-il adopter cette loi de la République de Platon ?
§ 3. La
communauté des femmes présente de bien autres embarras que l'auteur ne semble
le croire ; et les motifs allégués par Socrate pour la légitimer paraissent
une conséquence fort peu rigoureuse de sa discussion. Bien plus, elle est
incompatible avec le but même que Platon assigne à tout État, du moins sous
la forme où il la présente ; et quant aux moyens de résoudre cette
contradiction, il s'est abstenu d'en rien dire. Je veux parler de cette unité
parfaite de la cité entière, qui est pour elle le premier des biens ; car
c'est là l'hypothèse de Socrate.
§ 4. Mais
pourtant il est bien évident qu'avec cette unité poussée un peu loin, la
cité disparaît tout entière. Naturellement, la cité est fort multiple ; mais
si elle prétend à l'unité, de cité elle devient famille ; de famille,
individu ; car la famille a bien plus d'unité que la cité, et l'individu bien
plus encore que la famille. Ainsi, fût-il possible de réaliser ce système, il
faudrait s'en garder, sous peine d'anéantir la cité.
§ 5. C'est par
ce caractère qu'une simple ville est au-dessus d'une nation entière, si l'on
suppose que les individus qui forment cette nation, quelque nombreux qu'ils
soient, ne sont pas même réunis en bourgades, mais qu'ils sont tous isolés à
la manière des Arcadiens. L'unité ne peut résulter que d'éléments d'espèce
diverse; aussi la réciprocité dans l'égalité est-elle, comme je l'ai déjà
dit dans la Morale, le salut des États ; elle est le rapport nécessaire
d'individus libres et égaux entre eux ; car si tous les citoyens ne peuvent
être au pouvoir à la fois, ils doivent du moins tous y passer, soit d'année
en année, soit dans toute autre période, ou suivant tout autre système,
pourvu que tous, sans exception, y arrivent. C'est ainsi que des ouvriers en
cuir ou en bois pourraient échanger leurs occupations entre eux, pour que de
cette façon les mêmes travaux ne fussent plus faits constamment par les mêmes
mains.
§ 6. Toutefois,
la fixité actuelle de ces professions est certainement préférable, et dans
l'association politique, la perpétuité du pouvoir ne le serait pas moins, si
elle était possible ; mais là où elle est incompatible avec l'égalité
naturelle de tous les citoyens, et où de plus il est équitable que le pouvoir,
avantage ou fardeau, soit réparti entre tous, il faut imiter du moins cette
perpétuité par l'alternative d'un pouvoir cédé par des égaux à des égaux,
comme on le leur a cédé d'abord à eux-mêmes. Alors, chacun commande et
obéit tour à tour, comme s'il devenait réellement un autre homme ; et l'on
peut même, chaque fois qu'on renouvelle les fonctions publiques, pousser
l'alternative jusqu'à exercer tantôt l'une et tantôt l'autre.
§ 7. On peut
conclure de ceci que l'unité politique est bien loin d'être ce qu'on la fait
quelquefois, et que ce qu'on nous donne comme le bien suprême pour l'État, en
est la ruine, quoique le bien pour chaque chose soit précisément ce qui en
assure l'existence. Sous un autre point de vue, cette recherche exagérée de
l'unité pour l'État ne lui est pas plus favorable. Ainsi, une famille se
suffit mieux à elle-même qu'un individu ; et un État mieux encore qu'une
famille, puisque de fait l'État n'existe réellement que du moment où la masse
associée peut suffire à tous ses besoins. Si donc la plus complète suffisance
est la plus désirable, une unité moins étroite sera nécessairement
préférable à une unité plus compacte.
§ 8. Mais cette
unité extrême de l'association, qu'on croit pour elle le premier des
avantages, ne résulte même pas, comme on nous l'assure, de l'unanimité de
tous les citoyens à dire, en parlant d'un seul et même objet : « Ceci est à
moi ou n'est pas à moi, » preuve infaillible, si l'on en croit Socrate, de la
parfaite unité de l'État. Le mot tous a ici un double sens : si on l'applique
aux individus pris à part, Socrate aura dès lors beaucoup plus qu'il ne
demande ; car chacun dira en parlant d'un même enfant, d'une même femme : «
Voilà mon fils, voilà ma femme; » il en dira autant pour les propriétés et
pour tout le reste.
§ 9. Mais avec
la communauté des femmes et des enfants, cette expression ne conviendra plus
aux individus isolés ; elle conviendra seulement au corps entier des citoyens ;
et de même la propriété appartiendra, non plus à chacun pris à part, mais
à tous collectivement. Tous est donc ici une équivoque évidente : tous dans
sa double acception signifie l'un aussi bien que l'autre, pair aussi bien
qu'impair ; ce qui ne laisse pas que d'introduire dans la discussion de Socrate
des arguments fort controversables. Cet accord de tous les citoyens à dire la
même chose est donc d'un côté fort beau, si l'on veut, mais impossible; et de
l'autre, il ne prouve rien moins que l'unanimité.
§ 10. Le
système proposé offre encore un autre inconvénient : c'est qu'on porte très
peu de sollicitude aux propriétés communes ; chacun songe vivement à ses
intérêts particuliers, et beaucoup moins aux intérêts généraux, si ce
n'est en ce qui le touche personnellement ; quant au reste, on s'en repose très
volontiers sur les soins d'autrui ; c'est comme le service domestique, qui
souvent est moins bien fait par un nombre plus grand de serviteurs.
§ 11. Si les
mille enfants de la cité appartiennent à chaque citoyen, non pas comme issus
de lui, mais comme tous nés, sans qu'on y puisse faire de distinction, de tels
ou tels, tous se soucieront également peu de ces enfants-là. D'un enfant qui
réussit chacun dira : « C'est le mien ; » et s'il ne réussit pas, on dira,
à quelques parents d'ailleurs que se rapporte son origine, d'après le chiffre
de son inscription : « C'est le mien, ou celui de tout autre. » Mêmes
allégations, mêmes doutes pour les mille enfants et plus que l'État peut
renfermer, puisqu'il sera également impossible de savoir et de qui l'enfant
est né, et s'il a vécu après sa naissance.
§ 12. Vaut-il
mieux que chaque citoyen dise de deux mille, de dix mille enfants, en parlant de
chacun d'eux : « Voilà mon enfant ? » Où l'usage actuellement reçu est-il
préférable ? Aujourd'hui on appelle son fils un enfant qu'un autre nomme son
frère, ou son cousin germain, ou son camarade de phratrie et de tribu, selon
les liens de famille, de sang, d'alliance ou d'amitié contractés directement
par les individus ou par leurs ancêtres. N'être que cousin à ce titre, vaut
beaucoup mieux que d'être fils à la manière de Socrate.
§ 13. Mais quoi
qu'on fasse, on ne pourra éviter que quelques citoyens au moins n'aient
soupçon de leurs frères, de leurs enfants, de leurs pères, de leurs mères il
leur suffira, pour qu'ils se reconnaissent infailliblement entre eux, des
ressemblances si fréquentes des fils aux parents. Les auteurs qui ont écrit
des voyages autour du monde rapportent des faits analogues ; chez quelques
peuplades de la haute Libye, où existe la communauté des femmes, on se partage
les enfants d'après la ressemblance ; et même parmi les femelles des animaux,
des chevaux et des taureaux, par exemple, quelques-unes produisent des petits
exactement pareils au mâle, témoin cette jument de Pharsale, surnommée la
Juste.
§ 14. Il ne sera
pas plus facile dans cette communauté de se prémunir contre d'autres
inconvénients, tels que les outrages, les meurtres volontaires ou par
imprudence, les rixes et les injures, toutes choses beaucoup plus graves envers
un père, une mère ou des parents très proches, qu'envers des étrangers, et
cependant beaucoup plus fréquentes nécessairement parmi des gens qui
ignoreront les liens qui les unissent. On peut du moins, quand on se connaît,
faire les expiations légales, qui deviennent impossibles quand on ne se
connaît pas.
§ 15. Il n'est
pas moins étrange, quand on établit la communauté des enfants, de n'interdire
aux amants que le commerce charnel, et de leur permettre leur amour même, et
toutes ces familiarités vraiment hideuses du père au fils, ou du frère au
frère, sous prétexte que ces caresses ne vont pas au delà de l'amour. Il
n'est pas moins étrange de défendre le commerce charnel, par l'unique crainte
de rendre le plaisir beaucoup trop vif, sans paraître attacher la moindre
importance ce que ce soit un père et un fils, ou des frères qui s'y livrent
entre eux.
§16. En
général, cette loi de communauté produira nécessairement des effets tout
opposés à ceux que des lois bien faites doivent amener, et précisément par
le motif qui inspire à Socrate ses théories sur les femmes et les enfants. A
nos yeux, le bien suprême de l'État, c'est l'union de ses membres, parce
qu'elle prévient toute dissension civile ; et Socrate aussi ne se fait pas
faute de vanter l'unité de l'État ; qui nous semble, et lui-même l'avoue,
n'être que le résultat de l'union des citoyens entre eux. Aristophane, dans sa
discussion sur l'amour, dit précisément que la passion, quand elle est
violente, nous donne le désir de fondre notre existence dans celle de l'objet
aimé, et de ne faire qu'un seul et même être avec lui.
§ 17. Or ici il
faut de toute nécessité que les deux individualités, ou du moins que l'une
des deux disparaisse ; dans l'État au contraire où cette communauté
prévaudra, elle éteindra toute bienveillance réciproque ; le fils n'y pensera
pas le moins du monde à chercher son père, ni le père à chercher son fils.
Ainsi que la douce saveur de quelques gouttes de miel disparaît clans une vaste
quantité d'eau, de même l'affection que font naître ces noms si chers se
perdra dans l’État où il sera complètement inutile que le fils songe au
père, le père au fils, et les enfants à leurs frères. L'homme a deux grands
mobiles de sollicitude et d'amour, c'est la propriété et les affections ; or,
il n'y a place n'y pour l'un ni pour l'autre de ces sentiments dans la
République de Platon. Cet échange des enfants passant, aussitôt après leur
naissance, des mains des laboureurs et des artisans leurs pères entre celles
des guerriers, et réciproquement, présente encore bien des embarras dans
l'exécution. Ceux qui les porteront des uns aux autres sauront, à n'en pas
douter, quels enfants ils donnent et qui ils les donnent. C'est surtout ici que
se reproduiront les graves inconvénients dont j'ai parlé plus haut ; ces
outrages, ces amours criminels, ces meurtres dont les liens de parenté ne
sauraient plus garantir, puisque les enfants passés dans les autres classes de
citoyens ne connaîtront plus, parmi les guerriers, ni de pères, ni de mères,
ni de frères, et que les enfants entrés dans la classe des guerriers seront de
même dégagés de tout lien envers le reste de la cité.
§ 18, Mais je
m'arrête ici en ce qui concerne la communauté des femmes et des enfants.
CHAPITRE
II.
§ 1. La
première question qui se présente après celle-ci, c'est de savoir quelle doit
être, dans la meilleure constitution possible de l'État, l'organisation de la
propriété, et s'il faut admettre ou rejeter la communauté des biens. On peut
d'ailleurs examiner ce sujet indépendamment de ce qu'on a pu statuer sur les
femmes et les enfants. En conservant à leur égard la situation actuelle des
choses et la division admise par tout le monde, je demande, en ce qui concerne
la propriété, si la communauté doit s'étendre au fonds ou seulement à
l'usufruit ? Ainsi, les fonds de terre étant possédés individuellement,
faut-il en apporter et en consommer les fruits en commun, comme le pratiquent
quelques nations ? Ou au contraire, la propriété et la culture étant
communes, en partager les fruits entre les individus, espèce de communauté qui
existe aussi assure-t-on, chez quelques peuples barbares ? Ou bien les fonds et
les fruits doivent-ils être mis également en communauté ?
§ 2. Si la
culture est confiée à des mains étrangères, la question est tout autre et la
solution plus facile ; mais si les citoyens travaillent personnellement pour
eux-mêmes, elle est beaucoup plus embarrassante. Le travail et la jouissance
n'étant pas également répartis, il s'élèvera nécessairement contre ceux
qui jouissent ou reçoivent beaucoup, tout en travaillant peu, des réclamations
de la part de ceux qui reçoivent peu, tout en travaillant beaucoup.
§ 3. Entre
hommes, généralement, les relations permanentes de vie et de communauté sont
fort difficiles ; mais elles le sont encore bien davantage pour l'objet qui nous
occupe ici. Qu'on regarde seulement les réunions de voyages, où l'accident le
plus fortuit et le plus futile suffit à provoquer la dissension ; et parmi nos
domestiques, n'avons-nous pas surtout de l'irritation contre ceux dont le
service est personnel et de tous les instants ?
§ 4. A ce
premier inconvénient, la communauté des biens en joint encore d'autres non
moins graves. Je lui préfère de beaucoup le système actuel, complété par
les moeurs publiques, et appuyé sur de bonnes lois. Il réunit les avantages
des deux autres, je veux dire, de la communauté et de la possession exclusive.
Alors, la propriété devient commune en quelque sorte, tout en restant
particulière ; les exploitations étant toutes séparées ne donneront pas
naissance à des querelles ; elles prospéreront davantage, parce que chacun s'y
attachera comme à un intérêt personnel, et la vertu des citoyens en réglera.
l'emploi, selon le. proverbe : « Entre amis tout est commun. »
§ 5. Aujourd'hui
même on retrouve dans quelques cités des traces de ce système, qui prouvent
bien qu'il n'est pas impossible ; et surtout dans les États bien organisés,
où il existe en partie, et où il pourrait être aisément complété. Les
citoyens, tout en possédant personnellement, abandonnent à leurs amis, ou leur
empruntent l'usage commun de certains objets. Ainsi, à Lacédémone, chacun
emploie les esclaves, les chevaux d'autrui, comme s'ils lui appartenaient en
propre ; et cette communauté s'étend jusque sur les provisions de voyage,
quand on est surpris aux champs par le besoin. Il est donc évidemment
préférable que la propriété soit particulière et que l'usage seul la rende
commune. Amener les esprits à ce point de bienveillance regarde spécialement
le législateur.
§ 6. Du reste,
on ne saurait dire tout ce qu'ont de délicieux l'idée et le sentiment de la
propriété. L'amour de soi, que chacun de nous possède, n'est point un
sentiment répréhensible ; c'est un sentiment tout à fait naturel ; ce qui
n'empêche pas qu'on blâme à bon droit l'égoïsme, qui n'est plus ce
sentiment lui-même et qui n'en est qu'un coupable excès ; comme on blâme
l'avarice, quoiqu'il soit naturel, on peut dire, à tous les hommes d'aimer
l'argent. C'est un grand charme que d'obliger et de secourir des amis, des
hôtes, des compagnons ; et ce n'est que la propriété individuelle qui nous
assure ce bonheur-là
§ 7. On le
détruit, quand on prétend établir cette unité excessive de l'État, de même
qu'on enlève encore à deux autres vertus toute occasion de s'exercer : d'abord
à la continence, car c'est une vertu que de respecter par sagesse la femme
d'autrui ; et en second lieu, à la générosité, qui ne va qu'avec la
propriété ; car, dans cette république, le citoyen ne peut jamais se montrer
libéral, ni faire aucun acte de générosité, puisque cette vertu ne peut
naître que de l'emploi de ce qu'on possède.
§ 8. Le système
de Platon a, je l'avoue, une apparence tout à fait séduisante de philanthropie
; au premier aspect, il charme par la merveilleuse réciprocité de
bienveillance qu'il semble devoir inspirer à tous les citoyens, surtout quand
on entend faire le procès aux vices des constitutions actuelles, et les
attribuer tous à ce que la propriété n'est pas commune : par exemple, les
procès que font naître les contrats, les condamnations pour faux témoignages,
les vils empressements auprès des gens riches ; mais ce sont là des choses qui
tiennent, non point à la possession individuelle des biens, mais à la
perversité des hommes.
§ 9. Et en
effet, ne voit-on pas les associés et les propriétaires communs bien plus
souvent en procès entre eux que les possesseurs de biens personnels ? Et
encore, le nombre de ceux qui peuvent avoir de ces querelles dans les
associations est-il bien faible comparativement à celui des possesseurs de
propriétés particulières. D'un autre côté, il serait juste d'énumérer non
pas seulement les maux, mais aussi les avantages que la communauté détruit ;
avec elle, l'existence me paraît tout à fait impraticable.
§ 10. C'est par
l'éducation qu'il convient de ramener à la communauté et à l'unité l'État,
qui est multiple, comme je l'ai déjà dit ; et je m'étonne qu'en prétendant
introduire l'éducation, et, par elle, le bonheur dans l'État, on s'imagine
pouvoir le régler par de tels moyens, plutôt que par les moeurs, la
philosophie et les lois. On pouvait voir qu'à Lacédémone et en Crète, le
législateur a eu la sagesse de fonder la communauté des biens sur l'usage des
repas publics.
§ 11. Ce que
nous disons de la République de Platon, serait encore bien autrement évident,
si l'on voyait un gouvernement pareil exister en réalité. On ne pourrait
d'abord l'établir qu'à cette condition de partager et d'individualiser la
propriété en en donnant une portion, ici aux repas communs, là à l'entretien
des phratries et des tribus. Alors toute cette législation n'aboutirait qu'à
interdire l'agriculture aux guerriers ; et c'est précisément ce que de nos
jours cherchent à faire les Lacédémoniens. Quant au gouvernement général de
cette communauté, Socrate n'en dit mot, et il nous serait tout aussi difficile
qu'à lui d'en dire davantage. Cependant la masse de la cité se composera de
cette masse de citoyens à l'égard desquels on n'aura rien statué. Pour les
laboureurs, par exemple, la propriété sera-t-elle particulière, ou
sera-t-elle commune ? Leurs femmes et leurs enfants seront-ils ou ne seront-ils
pas en commun?
§ 12. Si les
règles de la communauté sont les mêmes pour tous, où sera la différence des
laboureurs aux guerriers ? Où sera pour les premiers la compensation de
l'obéissance qu'ils doivent aux autres ? Qui leur apprendra même à obéir? A
moins qu'on n'emploie à leur égard l'expédient des Crétois, qui ne
défendent que deux choses à leurs esclaves, se livrer à la gymnastique et
posséder des armes. Si tous ces points sont réglés ici comme ils le sont dans
les autres États, que deviendra dès lors la communauté ? On aura
nécessairement constitué dans l'État deux États ennemis l'un de l'autre ;
car des laboureurs et des artisans, on aura fait des citoyens ; et des
guerriers, on aura fait des surveillants chargés de les garder
perpétuellement.
§ 13. Quant aux
dissensions, aux procès et aux autres vices que Socrate reproche aux sociétés
actuelles, j'affirme qu'ils se retrouveront tous sans exception dans la sienne.
Il soutient que, grâce à l'éducation, il ne faudra point dans sa République
tous ces règlements sur la police, la tenue des marchés et autres matières
aussi peu importantes ; et cependant il ne donne d'éducation qu'à ses
guerriers. D'un autre côté, il laisse aux laboureurs la propriété des
terres, à la condition d'en livrer les produits ; mais il est fort à craindre
que ces propriétaires-là ne soient bien autrement indociles, bien autrement
fiers que les hilotes les pénestes ou tant d'autres esclaves.
§ 14. Socrate,
au reste, n'a rien dit sur l'importance relative de toutes ces choses. Il n'a
point parlé davantage de plusieurs autres qui leur tiennent de bien près,
telles que le gouvernement, l'éducation et les lois spéciales à la classe des
laboureurs ; or, il n'est ni plus facile, ni moins important de savoir comment
on l'organisera, pour que la communauté des guerriers puisse subsister à
côté d'elle. Supposons que pour les laboureurs ait lieu la communauté des
femmes avec la division des biens ; qui sera chargé de l'administration, comme
les maris le sont de l'agriculture ? Qui en sera chargé, en admettant pour les
laboureurs l'égale communauté des femmes et des biens ?
§ 15. Certes, il
est fort étrange d'aller ici chercher une comparaison parmi les animaux, pour
soutenir que les fonctions des femmes doivent être absolument celles des maris,
auxquels on interdit du reste toute occupation intérieure. L'établissement des
autorités, tel que le propose Socrate, offre encore bien des dangers : il les
veut perpétuelles. Cela seul suffirait pour causer des guerres civiles même
chez des hommes peu jaloux de leur dignité, à plus forte raison parmi des gens
belliqueux, et pleins de coeur. Mais cette perpétuité est indispensable dans
la théorie de Socrate : « Dieu verse l'or, non point tantôt dans l'âme des
uns, tantôt dans l'âme des autres, mais toujours dans les mêmes âmes » ;
ainsi Socrate soutient qu'au moment même de la naissance, Dieu mêle de l'or
dans l'âme de ceux-ci ; de l'argent, dans l'âme de ceux-là; de l'airain et du
fer, dans l'âme de ceux qui doivent être artisans ou laboureurs.
§ 16. Il a beau
interdire tous les plaisirs à ses guerriers, il n'en prétend pas moins que le
devoir du législateur est de rendre heureux l'État tout entier ; mais l'État
tout entier ne saurait être heureux, quand la plupart ou quelques-uns de ses
membres, sinon tous, sont privés de bonheur. C'est que le bonheur ne ressemble
pas aux nombres pairs, dans lesquels la somme peut avoir telle propriété que
n'a aucune des parties. En fait de bonheur, il en est autrement ; et si les
défenseurs mêmes de la cité ne sont pas heureux, qui donc pourra prétendre
à l'être ? Ce ne sont point apparemment les artisans, ni la masse des ouvriers
attachés aux travaux mécaniques.
§ 17. voilà
quelques -uns des inconvénients de la république vantée par Socrate ; j'en
pourrais indiquer encore plus d'un autre non moins sérieux.
CHAPITRE
III.
§ 1. Les mêmes
principes se retrouvent dans le traité des Lois, composé postérieurement.
Aussi me bornerai je à un petit nombre de remarques sur la constitution que
Platon y prépose. Dans le traité de la République, Socrate n'approfondit que
très peu de questions, telles que la communauté des enfants et des femmes, le
mode d'application de ce système, la propriété, et l'organisation du
gouvernement. Il y divise la masse des citoyens en deux classes : les laboureurs
d'une part, et de l'autre les guerriers, dont une fraction, qui forme une
troisième classe, délibère sur les affaires de l'État et les dirige
souverainement. Socrate a oublié de dire si les laboureurs et les artisans
doivent être admis au pouvoir dans une proportion quelconque, ou en être
totalement exclus; s'ils ont ou n'ont pas le droit de posséder des armes, et de
prendre part aux expéditions militaires. En revanche, il pense que les femmes
doivent accompagner les guerriers au combat, et recevoir la même éducation
qu'eux. Le reste du traité est rempli, ou par des digressions, ou par des
considérations sur l'éducation de guerriers.
§ 2. Dans les
Lois au contraire, on ne trouve à peu près que des dispositions législatives.
Socrate y est fort concis sur la constitution ; mais toutefois, voulant rendre
celle qu'il propose applicable aux États en général, il revient pas à pas à
son premier projet. Si j'en excepte la communauté des femmes et des biens, tout
se ressemble dans ses deux républiques; éducation, affranchissement pour les
guerriers des gros ouvrages de la société, repas communs, tout y est pareil.
Seulement il étend dans la seconde les repas communs jusqu'aux femmes, et porte
de mille à cinq mille le nombre des citoyens armés.
§ 3. Sans aucun
doute, les dialogues de Socrate sont éminemment remarquables, pleins
d'élégance, d'originalité, d'imagination ; mais il était peut-être
difficile que tout y fût également juste. Ainsi, qu'on ne s'y trompe pas, il
ne faudrait pas moins que la campagne de Babylone, ou toute autre plaine
immense, pour cette multitude qui doit nourrir cinq mille oisifs sortis de son
sein, sans compter cette autre foule de femmes et de serviteurs de toute
espèce. Sans doute on est bien libre de créer des hypothèses à son gré ;
mais il ne faut pas les pousser jusqu'à l'impossible.
§ 4. Socrate
affirme qu'en fait de législation, deux objets surtout ne doivent jamais être
perdus de vue le sol et les hommes. Il aurait pu ajouter encore, les États
voisins, à moins qu'on ne refuse à l'État toute existence politique
extérieure. En cas de guerre, il faut que la force militaire soit organisée,
non pas seulement pour défendre le pays, mais aussi pour agir au dehors. En
admettant que la vie guerrière ne soit ni celle des individus, ni celle de
l'État, encore faut-il savoir se rendre redoutable aux ennemis, non pas
seulement quand ils envahissent le sol, mais encore lorsqu'ils l'ont évacué.
§ 5. Quant aux
limites assignables à la propriété, on pourrait demander qu'elles fussent
autres que celles qu'indique Socrate, et surtout qu'elles fussent plus précises
et plus claires. « La propriété, dit-il, doit aller jusqu'à satisfaire les
besoins d'une vie sobre », voulant exprimer par là ce qu'on entend
ordinairement par une existence aisée, expression qui a certainement un sens
beaucoup plus large. Une vie sobre peut être fort pénible. « Sobre et
libérale » eût été une définition beaucoup meilleure. Si l'une de ces deux
conditions vient à manquer, on tombe ou dans le luxe ou dans la souffrance.
L'emploi de la propriété ne comporte pas d'autres qualités ; on ne saurait y
apporter ni douceur ni courage ; mais on peut y apporter modération et
libéralité ; et ce sont là, nécessairement les vertus qu'on peut montrer
dans l'usage de la fortune.
§ 6. C'est aussi
un grand tort, quand on va jusqu'à diviser les biens en parties égales, de ne
rien statuer sur le nombre des citoyens, et de les laisser procréer sans
limites, s'en remettant au hasard pour que le nombre des unions stériles
compense celui des naissances quel qu'il soit, sous prétexte que, dans l'état
actuel des choses, cette balance semblé s'établir tout naturellement. Il s'en
faut que le rapprochement soit le moins du monde exact. Dans nos cités,
personne n'est dans le dénuement, parce que les propriétés se partagent entre
les enfants, quel qu'en soit le nombre. En admettant au contraire qu'elles
seront indivises, tous les enfants en surnombre, peu ou beaucoup, ne
posséderont absolument rien.
§ 7. Le parti le
plus sage serait de limiter la population et non la propriété, et d'assigner
un maximum qu'on ne dépasserait pas, en ayant à la fois égard, pour le fixer,
et à la proportion éventuelle des enfants qui meurent, et à la stérilité
des mariages. S'en rapporter au hasard, comme dans la plupart des États, serait
une cause inévitable de misère dans la république de Socrate ; et la misère
engendre les discordes civiles et les crimes. C'est dans la vue de prévenir ces
maux, que l'un des plus anciens législateurs, Phidon de Corinthe, voulait que
le nombre des familles et des citoyens restât immuable, quand bien même les
lots primitifs auraient été tous inégaux. Dans les Lois, on a fait
précisément le contraire. Nous dirons, au reste, plus tard notre opinion
personnelle sur ce sujet.
§ 8. On a encore
omis, dans le traité des Lois, de déterminer la différence des gouvernants
aux gouvernés. Socrate se borne à dire que le rapport des uns aux autres sera
celui de la chaîne à la trame, faites toutes deux de laines différentes.
D'autre part, puisqu'il permet l'accroissement des biens meubles jusqu'au
quintuple, pourquoi ne laisserait-il pas aussi quelque latitude pour les
biens-fonds ? Il faut bien prendre garde encore que la séparation des
habitations ne soit un faux principe en fait d'économie domestique. Socrate ne
donne pas à ses citoyens moins de deux habitations complètement isolées ; et
c'est toujours chose fort difficile que d'entretenir deux maisons.
§ 9. Dans son
ensemble, le système politique de Socrate n'est ni une démocratie, ni une
oligarchie ; c'est le gouvernement intermédiaire, qu'on nomme république,
puisqu'elle se compose de tous les citoyens qui portent les armes. S'il prétend
donner cette constitution comme la plus commune dans la plupart des États
existants, il n'a peut-être pas tort. Mais il est dans l'erreur, s'il croit
qu'elle vient immédiatement après la constitution parfaite. Bien des gens
pourraient lui préférer sans hésitation celle de Lacédémone, ou toute autre
un peu plus aristocratique.
§ 10. Quelques
auteurs prétendent que la constitution parfaite doit réunir les éléments de
toutes les autres ; et c'est à ce titre qu'ils vantent celle de Lacédémone,
où se trouvent combinés les trois éléments de l'oligarchie, de la monarchie
et de la démocratie, représentés l'un par les Rois, l'autre par les
Gérontes, le troisième par les Éphores, qui sortent toujours des rangs du
peuple. D'autres, il est vrai, voient dans les Éphores l'élément tyrannique,
et retrouvent l'élément de la démocratie dans les repas communs et dans la
discipline quotidienne de la cité.
§ 11. Dans le
traité des Lois, on prétend qu'il faut composer la constitution parfaite de
démagogie et de tyrannie, deux formes de gouvernement qu'on est en droit ou de
nier complètement, ou de considérer comme les pires de toutes. On a donc bien
raison d'admettre une combinaison plus large ; et la meilleure constitution est
aussi celle qui réunit le plus d'éléments divers. Le système de Socrate n'a
rien de monarchique ; il n'est qu'oligarchique et démocratique ; ou plutôt il
a une tendance prononcée à l'oligarchie, comme le prouve bien le mode
d'institution de ses magistrats. Laisser choisir le sort parmi des candidats
élus, appartient aussi bien à l'oligarchie qu'à la démocratie ; mais faire
une obligation aux riches de se rendre aux assemblées, d'y nommer les
autorités et d'y remplir toutes les fonctions politiques, tout en exemptant les
autres citoyens de ces devoirs, c'est une institution oligarchique. C'en est une
encore de vouloir appeler au pouvoir surtout des riches, et de réserver les
plus hautes fonctions aux cens les plus élevés.
§ 12.
L'élection de son sénat n'a pas moins le caractère de l'oligarchie. Tous les
citoyens sans exception sont tenus de voter, mais de choisir les magistrats dans
la première classe du cens ; d'en nommer ensuite un nombre égal dans la
seconde classe ; puis autant dans la troisième. Seulement ici, tous les
citoyens de la troisième et de la quatrième classe sont libres de ne pas voter
; et dans les élections du quatrième cens et de la quatrième classe, le vote
n'est obligatoire que pour les citoyens des deux premières. Enfin, Socrate veut
qu'on répartisse tous les élus en nombre égal pour chaque classe de cens. Ce
système fera nécessairement prévaloir les citoyens qui payent le cens le plus
fort; car bien des citoyens pauvres s'abstiendront de voter, parce qu'ils n'y
seront pas obligés.
§ 13. Ce n'est
donc point là une constitution où se combinent l'élément monarchique et
l'élément démocratique. On peut déjà s'en convaincre par ce que je viens de
dire ; on le pourra bien mieux encore, quand plus tard je traiterai de cette
espèce particulière de constitution. J'ajouterai seulement ici qu'il y a du
danger à choisir les magistrats sur une liste de candidats élus. Il suffit
alors que quelques citoyens, même en petit nombre, veuillent se concerter, pour
qu'ils puissent constamment disposer des élections.
§ 14. Je termine
ici mes observations sur le système développé dans le traité des Lois.
CHAPITRE
IV.
§ 1. Il est encore
d'autres constitutions qui sont dues, soit à de simples citoyens, soit des
philosophes et à des hommes d'État. Il n'en est pas une qui ne se rapproche
des formes reçues et actuellement en vigueur, beaucoup plus que les deux
républiques de Socrate. Personne, si ce n'est lui, ne s'est permis ces
innovations de la communauté des femmes et des enfants, et des repas communs
des femmes ; tous se sont bien plutôt occupés des objets essentiels. Pour bien
des gens, le point capital paraît être l'organisation de la propriété,
source unique, à leur avis, des révolutions. C'est Phaléas de Chalcédoine,
qui, guidé par cette pensée, a le premier posé en principe que l'égalité de
fortune est indispensable entre les citoyens.
§ 2. Il lui
parait facile de l'établir au moment même de la fondation de l'État ; et
quoique moins aisée à introduire dans les États dès longtemps constitués,
on peut toutefois, selon lui, l'obtenir assez vite, en prescrivant aux riches de
donner des dots à leurs filles, sans que leurs fils en reçoivent ; et aux
pauvres, d'en recevoir sans en donner. J'ai déjà dit que Platon, dans le
traité des Lois, permettait l'accroissement des fortunes jusqu'à une certaine
limite, qui ne pouvait dépasser pour personne le quintuple d'un minimum
déterminé.
§ 3. Il ne faut
pas oublier, quand on porte des lois semblables, un point négligé par Phaléas
et Platon : c'est qu'en fixant ainsi la quotité des fortunes, il faut aussi
fixer la quantité des enfants. Si le nombre des enfants n'est plus en rapport
avec la propriété, il faudra bientôt enfreindre la loi ; et même, sans en
venir là, il est dangereux que tant de citoyens passent de l'aisance à la
misère, parce que ce sera chose difficile, dans ce cas, qu'ils n'aient point le
désir des révolutions.
§ 4. Cette
influence de l'égalité des biens sur l'association politique a été comprise
par quelques-uns des anciens législateurs ; témoin Solon dans ses lois,
témoin le décret qui interdit l'acquisition illimitée des terres. C'est
d'après le même principe que certaines législations, comme celle de Locres,
interdisent de vendre son bien, à moins de malheur parfaitement constaté ; ou
qu'elles prescrivent encore de maintenir les lots primitifs. L'abrogation d'une
loi de ce genre, à Leucade, rendit la constitution complètement démocratique,
parce que dès lors on parvint aux magistratures sans les conditions de cens
autrefois exigées.
§ 5. Mais cette
égalité même, si on la suppose établie, n'empêche pas que la limite légale
des fortunes ne puisse être, ou trop large, ce qui amènerait dans la cité le
luxe et la mollesse ; ou trop étroite, ce qui amènerait la gêne parmi les
citoyens. Ainsi, il ne suffit pas au législateur d'avoir rendu les fortunes
égales, il faut qu'il leur ait donné de justes proportions. Ce n'est même
avoir encore rien fait que d'avoir trouvé cette mesure parfaite pour tous les
citoyens ; le point important, c'est de niveler les passions bien plutôt que
les propriétés ; et cette égalité-là ne résulte que de l'éducation
réglée par de bonnes lois.
§ 6. Phaléas
pourrait ici répondre que c'est là précisément ce qu'il a dit lui-même ;
car, à ses yeux, les basés de tout État sont l'égalité de fortune et
l'égalité d'éducation. Mais cette éducation que sera-t-elle ? C'est là ce
qu'il faut dire. Ce n'est rien que de l'avoir faite une et la même pour tous.
Elle peut être parfaitement une et la même pour tous les citoyens, et être
telle cependant qu'ils n'en sortent qu'avec une insatiable avidité de richesses
ou d'honneurs, ou même avec ces deux passions à la fois.
§ 7. De plus,
les révolutions naissent tout aussi bien de l'inégalité des honneurs que de l’inégalité
des fortunes. Les prétendants seuls seraient ici différents. La foule se
révolte de l'inégalité des fortunes, et les hommes supérieurs s'indignent de
l'égale répartition des honneurs ; c'est le mot du poète :
§ 8. A ces trois
maux, quel sera le remède ? D'abord la propriété, quelque mince qu'elle soit,
et l'habitude du travail, puis la tempérance ; et enfin, pour celui qui veut
trouver le bonheur en lui-même, le remède ne sera point à chercher ailleurs
que dans la philosophie ; car les plaisirs autres que les siens ne peuvent se
passer de l'intermédiaire des hommes. C'est le superflu et non le besoin qui
fait commettre les grands crimes. On n'usurpe pas la tyrannie pour se garantir
de l'intempérie de l'air; et par le même motif, les grandes distinctions sont
réservées non pas au meurtrier d'un voleur, mais au meurtrier d'un tyran.
Ainsi l'expédient politique proposé par Phaléas n'offre de garantie que
contre les crimes de peu d'importance.
§ 9. D'autre
part, les institutions de Phaléas ne concernent guère que l'ordre et le
bonheur intérieurs de l'État ; il fallait donner aussi un système de
relations avec les peuples voisins et les étrangers. L'État a donc
nécessairement besoin d'une organisation militaire, et Phaléas n'en dit mot.
Il a commis un oubli analogue à l'égard des finances publiques : elles doivent
suffire non pas seulement à satisfaire les besoins intérieurs, mais de plus à
écarter les dangers du dehors. Ainsi, il ne faudrait pas que leur abondance
tentât la cupidité de voisins plus puissants que les possesseurs, trop faibles
pour repousser une attaque, ni que leur exiguïté empêchât de soutenir la
guerre même contre un ennemi égal en force et en nombre.
§ 10. Phaléas a
passé ce sujet sous silence ; mais il faut bien se persuader que l'étendue des
ressources est en politique un point important. La véritable limite, c'est
peut-être que le vainqueur ne trouve jamais un dédommagement de la guerre dans
la richesse de sa conquête, et qu'elle ne puisse rendre même à des ennemis
plus pauvres ce qu'elle leur a coûté. Lorsqu'Autophradate vint mettre le
siège devant Atarnée, Eubule lui conseilla de calculer le temps et l'argent
qu'il allait dépenser à la conquête du pays, promettant d'évacuer Atarnée
sur-le-champ pour une indemnité bien moins considérable. Cet avertissement fit
réfléchir Autophradate, qui leva bientôt le siège.
§ 11.
L'égalité de fortune entre les citoyens sert bien certainement, je l'avoue, à
prévenir les dissensions civiles. Mais, à vrai dire, le moyen n'est pas
infaillible les hommes supérieurs s'irriteront de n'avoir que la portion
commune, et ce sera souvent une cause de trouble et de révolution. De plus,
l'avidité des hommes est insatiable : d'abord ils se contentent de deux oboles
; une fois qu'ils s'en sont fait un patrimoine, leurs besoins s'accroissent sans
cesse, jusqu'à ce que leurs voeux ne connaissent plus de bornes; et quoique la
nature de la cupidité soit précisément de n'avoir point de limites, la
plupart des hommes ne vivent que pour l'assouvir.
§ 12. Il vaut
donc mieux remonter au principe de ces dérèglements ; au lieu de niveler les
fortunes, il faut si bien faire que les hommes modérés par tempérament ne
veuillent pas s'enrichir, et que les méchants ne le puissent point ; et le vrai
moyen, c'est de mettre ceux-ci par leur minorité hors d'état d'être
nuisibles, et de ne point les opprimer. Phaléas a eu tort aussi d'appeler d'une
manière générale, égalité des fortunes, l'égale répartition des terres,
à laquelle il se borne ; car la fortune comprend encore les esclaves, les
troupeaux, l'argent, et toutes ces propriétés qu'on nomme mobilières. La loi
d'égalité doit être étendue à tous ces objets ; ou du moins, il faut les
soumettre à certaines limites régulières, ou bien ne statuer absolument rien
à l'égard de la propriété.
§ 13. La
législation de Phaléas paraît au reste n'avoir en vue qu'un État peu
étendu, puisque tous les artisans doivent y être la propriété de l'État,
sans y former une classe accessoire de citoyens. Si les ouvriers chargés de
tous les travaux appartiennent à l'État, il faut que ce soit aux conditions
établies pour ceux d'Épidamne, ou pour ceux d'Athènes par Diophante.
§ 14. Ce que
nous avons dit de la constitution de Phaléas suffit pour qu'on en juge les
mérites et les défauts.
CHAPITRE
V.
§ 1. Hippodamus
de Milet, fils d'Euryphon, le même qui, inventeur de la division des villes en
rues, appliqua cette distribution nouvelle au Pirée, et qui montrait d'ailleurs
dans toute sa façon de vivre une excessive vanité, se plaisant à braver le
jugement public par le luxe de ses cheveux et l'élégance de sa parure, portant
en outre, été comme hiver, des habits également simples et également chauds,
homme qui avait la prétention de ne rien ignorer dans la nature entière,
Hippodamus est aussi le premier qui, sans jamais avoir manié les affaires
publiques, s'aventura à publier quelque chose sur la meilleure forme de
gouvernement.
§ 2. Sa
république se composait de dix mille citoyens séparés en trois classes :
artisans, laboureurs, et défenseurs de la cité possédant les armes. Il
faisait trois parts du territoire : l'une sacrée, l'autre publique, et la
troisième possédée individuellement. Celle qui devait subvenir aux frais
légaux du culte des dieux était la portion sacrée ; celle qui devait nourrir
les guerriers, la portion publique ; celle qui appartenait aux laboureurs, la
portion individuelle. Il pensait que les lois aussi ne peuvent être que de
trois espèces, parce que les actions judiciaires selon lui ne peuvent naître
que de trois objets : l'injure, le dommage et le meurtre.
§ 3. Il
établissait un tribunal suprême et unique où seraient portées en appel
toutes les causes qui sembleraient mal jugées. Ce tribunal se composait de
vieillards qu'y faisait monter l'élection. Quant à la forme des jugements,
Hippodamus repoussait le vote par boules. Chaque juge devait porter une tablette
où il écrirait, s'il condamnait purement et simplement ; qu'il laisserait
vide, s'il absolvait au même titre ; et où il déterminerait ses motifs, s'il
absolvait ou condamnait seulement en partie. Le système actuel lui paraissait
vicieux, en ce qu'il force souvent les juges à se parjurer, s'ils votent d'une
manière absolue dans l'un ou l'autre sens.
§ 4. Il
garantissait encore législativement les récompenses dues aux découvertes
politiques d'utilité générale ; et il assurait l'éducation des enfants
laissés par les guerriers morts dans les combats, en la mettant à la charge de
l'État. Cette dernière institution lui appartient exclusivement ; mais
aujourd'hui Athènes et plusieurs autres États jouissent d'une institution
analogue. Tous les magistrats devaient être élus par le peuple ; et le peuple,
pour Hippodamus, se compose des trois classes de l'État. Une fois nommés, les
magistrats ont concurremment la surveillance des intérêts généraux, celle
des affaires des étrangers, et la tutelle des orphelins. Telles sont à peu
près toutes les dispositions principales de la constitution d'Hippodamus.
§ 5. D'abord, on
peut trouver quelque difficulté dans un classement de citoyens où laboureurs,
artisans et guerriers prennent une part égale au gouvernement : les premiers
sans armes, les seconds sans armes et sans terres, c'est-à-dire, à peu près
esclaves des troisièmes, qui sont armés. Bien plus, il y a impossibilité à
ce que tous puissent entrer en partage des fonctions publiques. Il faut
nécessairement tirer de la classe des guerriers et les généraux, et les
gardes de la cité, et l'on peut dire tous les principaux fonctionnaires. Mais
si les artisans et les laboureurs sont exclus du gouvernement de la cité,
comment pourront-ils avoir quelque attachement pour elle ?
§ 6. Si l'on
objecte que la classe des guerriers sera plus puissante que les deux autres,
remarquons d'abord que la chose n'est pas facile ; car ils ne seront pas
nombreux. Mais s'ils sont les plus forts, à quoi bon dès lors donner au reste
des citoyens des droits politiques et les rendre maîtres de la nomination des
magistrats ? Que font en outre les laboureurs dans la république d'Hippodamus ?
Les artisans, on le conçoit, y sont indispensables, comme partout ailleurs ; et
ils y peuvent, aussi bien que dans les autres États, vivre de leur métier.
Mais quant aux laboureurs, dans le cas où ils seraient chargés de pourvoir à
la subsistance des guerriers, on pourrait avec raison en faire des membres de
l'État ; ici, au contraire, ils sont maîtres de terres qui leur appartiennent
en propre, et ils ne les cultiveront qu'à leur profit.
§ 7. Si les
guerriers cultivent personnellement les terres publiques assignées à leur
entretien, alors la classe des guerriers ne sera plus autre que celle des
laboureurs ; et cependant le législateur prétend les distinguer. S'il existe
des citoyens autres que les guerriers et les laboureurs qui possèdent en propre
des biens-fonds, ces citoyens. formeront dans l'État une quatrième classe sans
droits politiques et étrangère à la constitution. Si l'on remet aux mêmes
citoyens la culture des propriétés publiques et celle des propriétés
particulières, on ne saura plus précisément ce que chacun devra cultiver pour
les besoins des deux familles; et, dans ce cas, pourquoi ne pas donner, dès
l'origine, aux laboureurs un seul et même lot de terre, capable de suffire à
leur propre nourriture et à celle qu'ils fournissent aux guerriers ? Tous ces
points sont fort embarrassants dans la constitution d'Hippodamus.
§ 8. Sa loi
relative aux jugements n'est pas meilleure, en ce que, permettant aux juges de
diviser leur sentence, plutôt que de la donner d'une manière absolue, elle les
réduit au rôle de simples arbitres. Ce système peut être admissible, même
quand les juges sont nombreux, dans les sentences arbitrales, discutées en
commun par ceux qui les rendent ; il ne l'est plus pour les tribunaux ; et la
plupart des législateurs ont eu grand soin d'y interdire toute communication
entre les juges.
§ 9. Quelle ne
sera point d'ailleurs la confusion, lorsque, dans une affaire d'intérêt, le
juge accordera une somme qui ne sera point parfaitement égale à celle que
réclame le demandeur ? Le demandeur exige vingt mines, un juge en accorde dix,
un autre plus, un autre moins, celui-ci cinq, celui-là quatre, et ces
dissentiments-là surviendront sans aucun doute; enfin les uns accordent la
somme tout entière, les autres la refusent. Comment concilier tous ces votes ?
Au moins, avec l'acquittement ou la condamnation absolue, le juge ne court
jamais risque de se parjurer, puisque l'action a été toujours intentée d'une
manière absolue; et l'acquittement veut dire non pas qu'il ne soit rien dû au
demandeur, mais bien qu'il ne lui est pas dû vingt mines ; il y aurait
seulement parjure à voter les vingt mines, lorsque l'on ne croit pas en
conscience que le défendeur les doive.
§ 10. Quant aux
récompenses assurées à ceux qui font quelques découvertes utiles pour la
cité, c'est une loi qui peut être dangereuse et dont l'apparence seule est
séduisante. Ce sera la source de bien des intrigues, peut-être même de
révolutions. Hippodamus touche ici une tout autre question, un tout autre sujet
: est-il de l'intérêt ou contre l'intérêt des États de changer leurs
anciennes institutions, même quand ils peuvent les remplacer par de meilleures
? Si l'on décide qu'ils ont intérêt à ne les pas changer, on ne saurait
admettre sans un mûr examen le projet d'Hippodamus ; car un citoyen pourrait
proposer le renversement des lois et de la constitution comme un bienfait
public.
§ 11. Puisque
nous avons indiqué cette question, nous pensons devoir entrer dans quelques
explications plus complètes ; car elle est, je le répète, très
controversable, et l'on pourrait tout aussi bien donner la préférence au
système de l'innovation. L'innovation a profité à toutes les sciences, à la
médecine qui a secoué ses vieilles pratiques, à la gymnastique, et
généralement à tous les arts où s'exercent les facultés humaines ; et comme
la politique aussi doit prendre rang parmi les sciences, il est clair que le
même principe lui est nécessairement applicable.
§ 12. On
pourrait ajouter que les faits eux-mêmes témoignent à l'appui de cette
assertion. Nos ancêtres étaient d'une barbarie et d'une simplicité choquantes
; les Grecs pendant longtemps n'ont marché qu'en armes et se vendaient leurs
femmes. Le peu de lois antiques qui nous restent sont d'une incroyable
naïveté. A Cume, par exemple, la loi sur le meurtre déclarait l'accusé
coupable, dans le cas où l'accusateur produirait un certain nombre de témoins,
qui pouvaient être pris parmi les propres parents de la victime. L'humanité
doit en général chercher non ce qui est antique, mais ce qui est bon. Nos
premiers pères, qu'ils soient sortis du sein de la terre, ou qu'ils aient
survécu à quelque catastrophe, ressemblaient probablement au vulgaire et aux
ignorants de nos jours ; c'est du moins l'idée que la tradition nous donne des
géants, fils de la terre ; et il y aurait une évidente absurdité à s'en
tenir à l'opinion de ces gens-là. En outre, la raison nous dit que les lois
écrites ne doivent pas être immuablement conservées. La politique, non plus
que les autre sciences, ne peut préciser tous les détails. La loi doit
absolument disposer d'une manière générale, tandis que les actes humains
portent tous sur des cas particuliers. La conséquence nécessaire de ceci,
c'est qu'à certaines époques il faut changer certaines lois.
§ 13. Mais à
considérer les choses sous un autre point de vue, on ne saurait exiger ici trop
de circonspection. Si l'amélioration désirée est peu importante, il est clair
que, pour éviter la funeste habitude d'un changement trop facile des lois, il
faut tolérer quelques écarts de la législation et du gouvernement.
L'innovation serait moins utile que ne serait dangereuse l'habitude de la
désobéissance.
§ 14. On
pourrait même rejeter comme inexacte la comparaison de la politique et des
autres sciences. L'innovation dans les lois est tout autre chose que dans les
arts ; la loi, pour se faire obéir, n'a d'autre puissance que celle de
l'habitude, et l'habitude ne se forme qu'avec le temps et les années ; de telle
sorte que changer légèrement les lois existantes pour de nouvelles, c'est
affaiblir d'autant la force même de la loi. Bien plus, en admettant l'utilité
de l'innovation, on peut encore demander si, dans tout État, l'initiative en
doit être laissée à tous les citoyens sans distinction, ou réservée à
quelques-uns ; car ce sont là des systèmes évidemment fort divers.
§ 15. Mais
bornons ici ces considérations qui retrouveront une place ailleurs.
CHAPITRE
VI.
§ 1. On peut, à
l'égard des constitutions de Lacédémone et de Crète, se poser deux questions
qui s'appliquent aussi bien à toutes les autres : la première, c'est de savoir
quels sont les mérites et les défauts de ces États, comparés au type de la
constitution parfaite ; la seconde, s'ils ne présentent rien de contradictoire
avec le principe et la nature de leur propre constitution.
§ 2. Dans un
État bien constitué, les citoyens ne doivent point avoir à s'occuper des
premières nécessités de la vie ; c'est-un point que tout le monde accorde ;
le mode seul d'exécution offre des difficultés. Plus d'une fois l'esclavage
des Pénestes a été dangereux aux Thessaliens, comme celui des hilotes aux
Spartiates. Ce sont d'éternels ennemis, épiant sans cesse l'occasion de mettre
à profit quelque calamité.
§ 3. La Crète
n'a jamais eu rien de pareil à redouter ; et probablement la cause en est que
les divers États qui la composent, bien qu'ils se fissent la guerre, n'ont
jamais prêté à la révolte un appui qui pouvait tourner contre eux-mêmes,
puisqu'ils possédaient tous des serfs périoeciens. Lacédémone, au contraire,
n'avait que des ennemis autour d'elle : la Messénie, l'Argolide, l'Arcadie. La
première insurrection des esclaves chez les Thessaliens éclata précisément
à l'occasion de leur guerre contre les Achéens, les Perrhèbes et les
Magnésiens, peuples limitrophes.
§ 4. S'il est un
point qui exige une laborieuse sollicitude, c'est bien certainement la conduite
qu'on doit tenir envers les esclaves. Traités avec douceur, ils deviennent
insolents et osent bientôt se croire les égaux de leurs maîtres ; traités
avec sévérité, ils conspirent contre eux et les abhorrent. Évidemment on n'a
pas très bien résolu le problème quand on ne sait provoquer que ces
sentiments-là dans le coeur de ses hilotes.
§ 5. Le
relâchement des lois lacédémoniennes à l'égard des femmes est à la fois
contraire à l'esprit de la constitution et au bon ordre de l'État. L'homme et
la femme, éléments tous deux de la famille, forment aussi, l'on peut dire, les
deux parties de l'État : ici les hommes, là les femmes ; de sorte que, partout
où la constitution a mal réglé la position des femmes, il faut dire que la
moitié de l'État est sans lois. On peut le voir à Sparte : le législateur,
en demandant à tous les membres de sa république tempérance et fermeté, a
glorieusement réussi à l'égard des hommes ; mais il a complètement échoué
pour les femmes, dont la vie se passe dans tous les dérèglements et les excès
du luxe.
§ 6. La
conséquence nécessaire, c'est que, sous un pareil régime, l'argent doit être
en grand honneur, surtout quand les hommes sont portés à se laisser dominer
par les femmes, disposition habituelle des races énergiques et guerrières.
J'en excepte cependant les Celtes et quelques autres nations qui, dit-on,
honorent ouvertement l'amour viril. C'est une idée bien vraie que celle du
mythologiste qui, le premier, imagina l'union de Mars et de Vénus ; car tous
les guerriers sont naturellement enclins à l'amour de l'un ou de l'autre sexe.
§
7. Les Lacédémoniens n'ont pu échapper à cette condition générale ; et,
tant que leur puissance a duré, leurs femmes ont décidé de bien des affaires.
Or, qu'importe que les femmes gouvernent en personne, ou que ceux qui gouvernent
soient menés par elles ? Le résultat est toujours le même. Avec une audace
complètement inutile dans les circonstances ordinaires de la vie, et qui
devient bonne seulement à la guerre, les Lacédémoniennes, dans les cas de
danger, n'en ont pas moins été fort nuisibles à leurs maris. L'invasion
thébaine l'a bien montré ; inutiles comme partout ailleurs, elles causèrent
dans la cité plus de désordre que les ennemis eux-mêmes.
§
8. Ce n'est pas au reste sans causes qu'à Lacédémone on négligea, dès
l'origine, l'éducation des femmes. Retenus longtemps au dehors, durant les
guerres contre l'Argolide, et plus tard contre l'Arcadie et la Messénie, les
hommes, préparés par la vie des camps, école de tant de vertus, offrirent
après la paix une matière facile à la réforme du législateur. Quant aux
femmes, Lycurgue, après avoir tenté, dit-on, de les soumettre aux lois, dut
céder à leur résistance et abandonner ses projets.
§
9. Ainsi, quelle qu'ait été leur influence ultérieure, c'est à elles qu'il
faut attribuer uniquement cette lacune de la constitution. Nos recherches ont,
du reste, pour objet, non l'éloge ou la censure de qui que ce soit, mais
l'examen des qualités et des défauts des gouvernements. Je répéterai
pourtant que le dérèglement des femmes, outre que par lui-même il est une
tache pour l'État, pousse les citoyens à l'amour effréné de la richesse.
§
10. Un autre défaut qu'on peut ajouter à ceux qu'on vient de signaler dans la
constitution de Lacédémone, c'est la disproportion des propriétés. Les uns
possèdent des biens immenses, les autres n'ont presque rien ; et le sol est
entre les mains de quelques individus. Ici la faute en est à la loi elle-même.
La législation a bien attaché, et avec raison, une sorte de déshonneur à
l'achat et à la vente d'un patrimoine ; mais elle a permis de disposer
arbitrairement de son bien, soit par donation entre vifs, soit par testament.
Cependant, de part et d'autre, la conséquence est la même.
§
11. En outre, les deux cinquièmes des terres sont possédés par des femmes,
parce que bon nombre d'entre elles restent uniques héritières, ou qu'on leur a
constitué des dots considérables. Il eût été bien préférable, soit
d'abolir entièrement l'usage des dots, soit de les fixer à un taux très-bas
ou tout au moins modique. A Sparte au contraire, on peut donner à qui l'on veut
son unique héritière ; et, si le père meurt sans laisser de dispositions, le
tuteur peut à son choix marier sa pupille. Il en résulte qu'un pays qui est
capable de fournir quinze cents cavaliers et trente mille hoplites, compte à
peine un millier de combattants.
§
12. Les faits eux-mêmes ont bien démontré le vice de la loi sous ce rapport ;
l'État n'a pu supporter un revers unique, et c'est la disette d'hommes qui l'a
tué. On assure que sous les premiers rois, pour éviter ce grave inconvénient,
que de longues guerres devaient amener, on donna le droit de cité à des
étrangers ; et les Spartiates, dit-on, étaient alors dix mille à peu près.
Que ce fait soit vrai ou inexact, peu importe ; le mieux serait d'assurer la
population guerrière de l'État, en rendant les fortunes égales.
§ 13. Mais la
loi même relative au nombre des enfants est contraire à cette amélioration.
Le législateur, en vue d'accroître le nombre des Spartiates, a tout fait pour
pousser les citoyens à procréer autant qu'ils le pourraient. Par la loi, le
père de trois fils est exempt de monter la garde ; le citoyen qui en a quatre
est affranchi de tout impôt. On pouvait cependant prévoir sans peine que, le
nombre des citoyens s'accroissant, tandis que la division du sol resterait la
même, on ne ferait qu'augmenter le nombre des malheureux.
§ 14.
L'institution des Éphores est tout aussi défectueuse. Bien qu'ils forment la
première et la plus puissante des magistratures ; tous sont pris dans les rangs
inférieurs des Spartiates. Aussi est-il arrivé que ces éminentes fonctions
sont échues à des gens tout à fait pauvres, qui se sont vendus par misère.
On en pourrait citer bien des exemples ; mais ce qui s'est passé de nos jours
à l'occasion des Andries le prouve assez. Quelques hommes gagnés par argent
ont, autant du moins qu'il fut en leur pouvoir, ruiné l'État. La puissance
illimitée, et l'on peut dire tyrannique, des Éphores a contraint les rois
eux-mêmes à se faire démagogues. La constitution reçut ainsi une double
atteinte ; et l'aristocratie dut faire place à la démocratie.
§
15. On doit avouer cependant que cette magistrature peut donner au gouvernement
de la stabilité. Le peuple reste calme, quand il a part à la magistrature
suprême ; et ce résultat, que ce soit le législateur qui l'établisse, ou le
hasard qui l'amène, n'en est pas moins avantageux pour la cité. L'État ne
peut trouver de salut que dans l'accord des citoyens à vouloir son existence et
sa durée., Or, c'est ce qu'on rencontre à Sparte ; la royauté est satisfaite
par les attributions qui lui sont accordées ; la classe élevée, par les
places au sénat, dont l'entrée est le prix de la vertu ; enfin le reste des
Spartiates, par l'Éphorie, qui repose sur l'élection générale.
§
16. Mais, s'il convenait de remettre au suffrage universel le choix des
Éphores, il aurait fallu aussi trouver un mode d'élection moins puéril que le
mode actuel. D'autre part, comme les Éphores, bien que sortis des rangs les
plus obscurs, décident souverainement les procès importants, il eût été bon
de ne point s'en remettre à leur arbitraire, et d'imposer à leurs jugements
des règles écrites et des lois positives. Enfin, les moeurs mêmes des
Éphores ne sont pas en harmonie avec l'esprit de la constitution, parce
qu'elles sont fort relâchées, et que le reste de la cité est soumis à un
régime qu'on pourrait taxer plutôt d'une excessive sévérité ; aussi les
Éphores n'ont-ils pas le courage de s'y soumettre, et éludent-ils la loi en se
livrant secrètement à tous les plaisirs.
§
17. L'institution du sénat est fort loin aussi d'être parfaite. Composée
d'hommes d'un âge mûr et dont l'éducation semble assurer le mérite et la
vertu, on pourrait croire que cette assemblée offre toute garantie à l'État.
Mais laisser à des hommes la décision de causes importantes, durant leur vie
entière, est une institution dont l'utilité est contestable ; car
l'intelligence, comme le corps, a sa vieillesse ; et le danger est d'autant plus
grand que l'éducation des sénateurs n'a point empêché le législateur
lui-même de se défier de leur vertu.
§
18. On a vu des hommes investis de cette magistrature être accessibles à la
corruption, et sacrifier à la faveur les intérêts de l'État. Aussi eût-il
été plus sûr de ne pas les rendre irresponsables, comme ils le sont à
Sparte. On aurait tort de penser que la surveillance des Éphores garantisse la
responsabilité de tous les magistrats ; c'est accorder beaucoup trop de
puissance aux Éphores, et ce n'est pas, d'ailleurs, en ce sens que nous
recommandons la responsabilité. Il faut ajouter que l'élection des sénateurs
est dans sa forme aussi puérile que celle des Éphores, et l'on ne saurait
approuver que le citoyen qui est digne d'être appelé à une fonction publique,
vienne la solliciter en personne. Les magistratures doivent être confiées au
mérite, qu'il les accepte ou qu'il les refuse.
§ 19. Mais ici
le législateur s'est guidé sur le principe qui éclate dans toute sa
constitution. C'est en excitant l'ambition des citoyens qu'il procède au choix
des sénateurs ; car on ne sollicite jamais une magistrature que par ambition ;
et cependant la plupart des crimes volontaires parmi les hommes n'ont d'autre
source que l'ambition et la cupidité.
§ 20. Quant à
la royauté, j'examinerai ailleurs si elle est une institution funeste ou
avantageuse aux États. Mais certainement l'organisation qu'elle a reçue et
qu'elle conserve à Lacédémone, ne vaut pas l'élection à vie de chacun des
deux rois. Le législateur lui-même a désespéré de leur vertu, et ses lois
prouvent qu'il se défiait de leur probité. Aussi, les Lacédémoniens les ont
souvent fait accompagner dans les expéditions militaires par des ennemis
personnels, et la discorde des deux rois leur semblait la sauvegarde de l'État.
§ 21. Les repas communs qu'ils nomment Phidities, ont également été
mal organisés, et la faute en est à leur fondateur. Les frais en
devraient être mis à la charge de l'État, comme en Crète. A
Lacédémone, au contraire, chacun doit y porter la part prescrite par
la loi, bien que l'extrême pauvreté de quelques citoyens ne leur
permette pas même de faire cette dépense. L'intention du législateur
est donc complètement manquée ; il voulait faire des repas communs
une institution toute populaire, et, grâce à la loi, elle n'est rien
moins que cela. Les pins pauvres ne peuvent prendre part à ces
repas, et pourtant, de temps immémorial, le droit politique ne
s'acquiert qu'à cette condition, il est perdu pour celui qui est
hors d'état de supporter cette charge.
§ 22. C'est avec
justice qu'on a blâmé la loi relative aux amiraux, elle est une source de
dissensions ; car c'est créer, à côté des rois, qui sont pour leur vie
généraux de l'armée de terre, une autre royauté presque aussi puissante que
la leur.
§ 23. On peut
adresser au système entier du législateur le reproche que Platon lui a déjà
fait dans ses Lois ; il tend exclusivement à développer une seule vertu, la
valeur guerrière. Je ne conteste pas l'utilité de la valeur pour arriver à la
domination ; mais Lacédémone s'est maintenue tout le temps qu'elle a fait la
guerre ; et le triomphe l'a perdue, parce qu'elle ne savait pas jouir de la
paix, et qu'elle ne s'était point livrée à des exercices plus relevés que
ceux des combats. Une faute non moins grave, c'est que, tout en reconnaissant
que les conquêtes doivent être le prix de la vertu et non de la lâcheté,
idée certainement fort juste, les Spartiates en sont venus à placer les
conquêtes fort au-dessus de la vertu même ; ce qui est beaucoup moins louable.
§ 24. Tout ce
qui concerne les finances publiques est très défectueux dans le gouvernement
de Sparte. Quoique exposé à soutenir des guerres fort dispendieuses, l'État
n'a pas de trésor ; et de plus, les contributions publiques sont à peu près
nulles ; comme le sol presque entier appartient aux Spartiates, ils mettent
entre eux peu d'empressement à faire rentrer les impôts. Le législateur s'est
ici complètement mépris sur l'intérêt général ; il a rendu l'État fort
pauvre, et les particuliers démesurément avides.
§ 25. Voilà les
critiques principales qu'on pourrait adresser à la constitution de
Lacédémone. Je termine ici mes observations.
CHAPITRE
VII.
§ 1. La
constitution Crétoise a beaucoup de rapports avec la constitution de Sparte.
Elle la vaut en quelques points peu importants ; mais elle est dans son ensemble
beaucoup moins avancée. La raison en est simple : on assure, et le fait est
très probable, que Lacédémone a emprunté de la Crète presque toutes ses
lois ; et l'on sait que les choses anciennes sont ordinairement moins parfaites
que celles qui les ont suivies. Lorsque Lycurgue, après la tutelle de
Charilaüs, se mit à voyager, il résida, dit-on, fort longtemps en Crète, où
il retrouvait un peuple de même race que le sien. Les Lydiens étaient une
colonie de Lacédémone ; arrivés en Crète, ils avaient adopté les
institutions des premiers occupants, et tous les serfs de l'île se régissent
encore par les lois mêmes de Minos, qui passe pour leur premier législateur.
§ 2. Par sa
position naturelle, la Crète semble appelée à dominer tous les peuples grecs,
établis pour la plupart sur les rivages des mers où s'étend cette grande
île. D'une part, elle touche presqu'au Péloponnèse ; de l'autre, à l'Asie,
vers Triope et l'île de Rhodes. Aussi Minos posséda-t-il l'empire de la mer et
de toutes les îles environnantes, qu'il conquit ou colonisa ; enfin il porta
ses armes jusque clans la Sicile, où il mourut près de Camique.
§ 3. Voici
quelques analogies de la constitution des Crétois avec celle des
Lacédémoniens. Ceux-ci font cultiver leurs terres par des hilotes, ceux-là
par les serfs périoeciens ; les repas communs sont établis chez les deux
peuples ; et l'on doit ajouter que jadis, à Sparte, ils se nommaient non pas
Phidities, mais Andries, comme en Crète, preuve évidente qu'ils en sont venus.
Quant au gouvernement, les magistrats appelés Cosmes par les Crétois jouissent
d'une autorité pareille à celle des Éphores, avec cette seule différence que
les Éphores sont au nombre de cinq, et les Cosmes aux nombre de dix. Les
Gérontes qui forment en Crète le sénat sont absolument les Gérontes de
Sparte. Dans l'origine, les Crétois avaient aussi la royauté, qu'ils
renversèrent plus tard ; et le commandement des armées est aujourd'hui remis
aux Cosmes. Enfin, tous les citoyens sans exception ont voix à l'assemblée
publique, dont la souveraineté consiste uniquement à sanctionner les décrets
des sénateurs et des Cosmes, sans s'étendre à rien autre.
§ 4.
L'organisation des repas communs vaut mieux en Crète qu'à Lacédémone. A
Sparte, chacun doit fournir la quote-part fixée par la loi, sous peine d'être
privé de ses droits politiques, comme je l'ai déjà dit. En Crète,
l'institution se rapproche bien plus de la communauté. Sur les fruits qu'on
récolte et sur les troupeaux qu'on élève, qu'ils soient à l'État ou qu'ils
proviennent des redevances payées par les serfs, on fait deux parts, l'une pour
le culte des dieux et pour les fonctionnaires publics, l'autre pour les repas
communs, où sont ainsi nourris, aux frais de l'État, hommes, femmes et
enfants.
§ 5. Les vues du
législateur sont excellentes sur les avantages de la sobriété, et sur
l'isolement des femmes, dont il redoute la fécondité; mais il a établi le
commerce des hommes entre eux, règlement dont nous examinerons plus tard la
valeur, bonne on mauvaise. Je me borne à dire ici que l'organisation des repas
communs en Crète vaut mieux évidemment qu'à Lacédémone.
§ 6.
L'institution des Cosmes est encore inférieure, s'il est possible, à celle des
Éphores ; elle en a tous les vices, puisque les Cosmes sont également des gens
d'un mérite très vulgaire. Mais elle n'a pas en Crète les avantages que
Sparte en a su tirer. A Lacédémone, la prérogative que donne au peuple cette
suprême magistrature nommée par le suffrage universel, lui fait aimer la
constitution ; en Crète, au contraire, les Cosmes sont pris dans quelques
familles privilégiées, et non point dans l'universalité des citoyens; de
plus, il faut avoir été Cosme pour entrer au sénat. Cette dernière
institution présente les mêmes défauts qu'à Lacédémone ;
l'irresponsabilité de places à vie y constitue de même un pouvoir exorbitant
; et ici se retrouve l'inconvénient d'abandonner les décisions judiciaires à
l'arbitraire des sénateurs, sans les renfermer dans des lois écrites. La
tranquillité du peuple, exclu de cette magistrature, ne prouve pas le mérite
de la constitution. Les Cosmes n'ont pas comme les Éphores occasion de se
laisser gagner ; personne ne vient les acheter dans leur île.
§ 7. Pour
remédier aux vices de leur constitution, les Crétois ont imaginé un
expédient qui contredit tous les principes de gouvernement, et qui n'est
qu'absurdement violent. Les Cosmes sont souvent déposés par leurs propres
collègues, ou par de simples citoyens insurgés contre eux. Les Cosmes ont du
reste la faculté d'abdiquer quand bon leur semble. Mais, à cet égard, on doit
s'en remettre à la loi, bien plutôt qu'au caprice individuel, qui n'est rien
moins qu'une règle assurée. Mais, ce qui est encore plus funeste à l'État,
c'est la suspension absolue de cette magistrature, quand des citoyens puissants,
ligués entre eux, renversent les Cosmes, pour se soustraire aux jugements qui
les menacent. Grâce à toutes ces perturbations, la Crète n'a point, à vrai
dire, un gouvernement, elle n'en a que, l'ombre ; la violence seule y règne ;
continuellement les factieux appellent aux armes le peuple et leurs amis ; ils
se donnent un chef, et engagent la guerre civile pour amener des révolutions.
§ 8. En quoi un
pareil désordre diffère-t-il de l'anéantissement provisoire de la
constitution, et de la dissolution absolue du lien politique ? Un État ainsi
troublé est la proie facile de qui veut ou peut l'attaquer. Je le répète, la
situation seule de la Crète l'a jusqu'à présent sauvée. L'éloignement a
tenu lieu des lois qui ailleurs proscrivent les étrangers. C'est aussi ce qui
maintient les serfs dans le devoir, tandis que les hilotes se soulèvent si
fréquemment. Les Crétois n'ont point étendu leur puissance au dehors ; et la
guerre étrangère, récemment portée chez eux, a bien fait voir toute la
faiblesse de leurs institutions.
§
9. Je n'en dirai
pas davantage sur le gouvernement de la Crète.
CHAPITRE
VIII.
§ 1. Carthage
paraît encore jouir d'une bonne constitution, plus complète que celle des
autres États sur bien des points, et à quelques égards semblable à celle de
Lacédémone. Ces trois gouvernements de Crète, de Sparte et de Carthage, ont
de grands rapports entre eux ; et ils sont très supérieurs à tous les
gouvernements connus. Les Carthaginois, en particulier, possèdent des
institutions excellentes ; et ce qui prouve bien toute la sagesse de leur
constitution, c'est que, malgré la part de pouvoir qu'elle accorde au peuple,
on n'a jamais vu à Carthage de changement de gouvernement, et qu'elle n'a eu,
chose remarquable, ni émeute, ni tyran.
§ 2. Je citerai
quelques analogies entre Sparte et Carthage. Les repas communs des sociétés
politiques ressemblent aux Phidities lacédémoniennes ; les Cent-Quatre
remplacent les Éphores ; mais la magistrature carthaginoise est préférable,
en ce que ses membres, au lieu d'être tirés des classes obscures, sont pris
parmi les hommes les plus vertueux. Les rois et le sénat se rapprochent
beaucoup dans les deux constitutions ; mais Carthage est plus prudente et ne
demande pas ses rois à une famille unique ; elle ne les prend pas non plus dans
toutes les familles indistinctement ; elle s'en remet à l'élection, et non pas
à l'âge, pour amener le mérite au pouvoir. Les rois, maîtres d'une immense
autorité, sont bien dangereux quand ils sont des hommes médiocres; et ils ont
fait déjà bien du mal à Lacédémone.
§ 3. Les
déviations de principes signalées et critiquées si souvent, sont communes à
tous les gouvernements que nous avons jusqu'à présent étudiés. La
constitution Carthaginoise, comme toutes celles dont la base est à la fois
aristocratique et républicaine, penche tantôt vers la démagogie, tantôt vers
l'oligarchie : par exemple, la royauté et le sénat, quand leur avis est
unanime, peuvent porter certaines affaires et en soustraire certaines autres à
la connaissance du peuple, qui n'a droit de les décider qu'en cas de
dissentiment. Mais, une fois qu'il en est saisi, il peut non seulement se faire
exposer les motifs des magistrats, mais aussi prononcer souverainement ; et
chaque citoyen peut prendre la parole sur l'objet en discussion, prérogative
qu'on chercherait vainement ailleurs.
§ 4. D'un autre
côté, laisser aux Pentarchies, chargées d'une foule d'objets importants, la
faculté de se recruter elles-mêmes ; leur permettre de nommer la première de
toutes les magistratures, celle des Cent ; leur accorder un exercice plus long
qu'à toutes les autres fonctions, puisque, sortis de charge, ou simples
candidats, les Pentarques sont toujours aussi puissants, ce sont là des
institutions oligarchiques. C'est, d'autre part, un établissement
aristocratique que celui de fonctions gratuites non désignées par le sort ; et
je retrouve la même tendance dans quelques autres institutions, comme celle de
juges qui prononcent sur toute espèce de causes, sans avoir, comme à
Lacédémone, des attributions spéciales.
§ 5. Si le
gouvernement de Carthage dégénère surtout de l'aristocratie à l'oligarchie,
il faut en voir la cause dans une opinion qui paraît y être assez
généralement reçue : on y est persuadé que les fonctions publiques doivent
être confiées non pas seulement aux gens distingués, mais aussi à la
richesse, et qu'un citoyen pauvre ne peut quitter ses affaires et gérer avec
probité celles de l'État. Si donc choisir d'après la richesse est un principe
oligarchique, et choisir d'après le mérite un principe aristocratique, le
gouvernement de Carthage formerait une troisième combinaison, puisqu'on y tient
compte à la fois de ces deux conditions, surtout dans l'élection des
magistrats suprêmes, celle des rois et des généraux.
§ 6. Cette
altération du principe aristocratique est un faute qu'on doit faire remonter
jusqu'au législateur lui-même ; un de ses premiers soins doit être, dès
l'origine, d'assurer du loisir aux citoyens les plus distingués, et de faire en
sorte que la pauvreté ne puisse jamais porter atteinte à leur considération,
soit comme magistrats, soit comme simples particuliers. Mais si l'on doit avouer
que la fortune mérite attention, à cause du loisir qu'elle procure, il n'en
est pas moins dangereux de rendre vénales les fonctions les plus élevées,
comme celle de roi et de général. Une loi de ce genre rend l'argent plus
honorable que le mérite, et inspire l'amour de l'or à la république entière.
§ 7. L'opinion
des premiers de l'État fait règle pour les autres citoyens, toujours prêts à
les suivre. Or, partout où le mérite n'est pas plus estimé que tout le reste,
il ne peut exister de constitution aristocratique vraiment solide. Il est tout
naturel que ceux qui ont acheté leurs charges s'habituent à s'indemniser par
elles, quand, à force d'argent, ils ont atteint le pouvoir ; l'absurde est de
supposer que, si un homme pauvre, mais honnête, peut vouloir s'enrichir, un
homme dépravé, qui a chèrement payé son emploi, ne le voudra pas. Les
fonctions publiques doivent être confiées aux plus capables ; mais le
législateur, s'il a négligé d'assurer une fortune aux citoyens distingués,
pourrait, au moins garantir l'aisance aux magistrats.
§ 8. On peut
blâmer encore le cumul des emplois, qui passe à Carthage pour un grand
honneur. Un homme ne peut bien accomplir qu'une seule chose à la fois. C'est le
devoir du législateur d'établir cette division des emplois, et de ne pas
exiger d'un même individu qu'il fasse de la musique et des souliers. Quand
l'État n'est pas trop restreint, il est plus conforme au principe républicain
et démocratique d'ouvrir au plus grand nombre possible de citoyens l'accès des
magistratures ; car l'on obtient alors, ainsi que nous l'avons dit, ce double
avantage que les affaires administrées plus en commun se font mieux et plus
vite. On peut voir la vérité de ceci dans les opérations de la guerre et dans
celles de la marine, où chaque homme a, pour ainsi dire, un emploi spécial
d'obéissance ou de commandement.
§ 9. Carthage se
sauve des dangers de son gouvernement oligarchique en enrichissant
continuellement une partie du peuple, qu'on envoie dans les villes colonisées.
C'est un moyen d'épurer et de maintenir l'État ; mais alors, il ne doit sa
tranquillité qu'au hasard et c'était à la sagesse du législateur de la lui
assurer. Aussi, en cas de revers, si la masse du peuple vient à se soulever
contre l'autorité, les lois n'offriront pas une seule ressource pour rendre à
l'État la paix intérieure.
§ 10. Je termine
ici l'examen des constitutions justement célèbres de Sparte, de Crète et de
Carthage.
CHAPITRE
IX.
§ 1. Parmi les
hommes qui ont publié leur système sur la meilleure constitution, les uns
n'ont jamais d'aucune façon manié les affaires publiques, et n'ont été que
de simples citoyens ; nous avons cité tout ce qui, dans leurs ouvrages,
méritait quelque attention. D'autres ont été législateurs, soit de leur
propre pays, soit de peuples étrangers, et ont personnellement gouverné. Parmi
ceux-ci, les uns n'ont fait que des lois, les autres ont fondé aussi des
États. Lycurgue et Solon, par exemple, ont tous deux porté des lois et fondé
des gouvernements.
§ 2. J'ai
précédemment examiné la constitution de Lacédémone. Quant à Solon, c'est
un grand législateur, aux yeux de quelques personnes qui lui attribuent d'avoir
détruit la toute puissance de l'oligarchie, mis fin à l'esclavage du peuple,
et constitué la démocratie nationale par un juste équilibre d'institutions,
oligarchiques par le sénat de l'aréopage, aristocratiques par l'élection des
magistrats, et démocratiques par l'organisation des tribunaux. Mais il paraît
certain que Solon conserva, tels qu'il les trouva établis, le sénat de
l'aréopage et le principe d'élection pour les magistrats, et qu'il créa
seulement le pouvoir du peuple, en ouvrant les fonctions judiciaires à tous les
citoyens.
§ 3. C'est dans
ce sens qu'on lui reproche d'avoir détruit la puissance du sénat et celle des
magistrats élus, en rendant la judicature désignée par le sort souveraine
maîtresse de l'État. Cette loi une fois établie, les flatteries dont le
peuple fut l'objet, comme un véritable tyran, amenèrent à la tête des
affaires la démocratie telle qu'elle règne de nos jours. Éphialte mutila les
attributions de l'aréopage, comme le fit aussi Périclès, qui alla jusqu'à
donner un salaire aux juges ; et, à leur exemple, chaque démagogue porta la
démocratie, par degrés, au point où nous la voyons maintenant. Mais il ne
paraît pas que telle ait été l'intention primitive de Solon ; et ces
changements successifs ont été bien plutôt tous accidentels.
§ 4. Ainsi, le
peuple, orgueilleux d'avoir remporté la victoire navale dans la guerre
Médique, écarta des fonctions publiques les hommes honnêtes, pour remettre
les affaires à des démagogues corrompus. Mais pour Solon, il n'avait accordé
au peuple que la part indispensable de puissance, c'est-à-dire, le choix des
magistrats, et le droit de leur faire rendre des comptes ; car, sans ces deux
prérogatives, le peuple est ou esclave ou hostile. Mais toutes les
magistratures avaient été données par Solon aux citoyens distingués et aux
riches, à ceux qui possédaient cinq cents médimnes de revenu, Zeugites, et à
la troisième classe, composée des Chevaliers ; la quatrième, celle des
mercenaires, n'avait accès à aucune fonction publique.
§ 5. Zaleucus a
donné des lois aux Locriens Épizéphyriens, et Charondas de Catane, à sa
ville natale et à toutes les colonies que fonda Chalcis en Italie et en Sicile.
A ces deux noms, quelques auteurs ajoutent celui d'Onomacrite, le premier, selon
eux, qui étudia la législation avec succès. Quoique Locrien, il s'était
instruit en Crète, où il était allé pour apprendre l'art des devins. On
ajoute qu'il fut l'ami de Thalès, dont Lycurgue et Zaleucus furent les
disciples, comme Charondas fut celui de Zaleucus ; mais pour avancer toutes ces
assertions, il faut faire une bien étrange contusion des temps.
§ 6. Philolaüs
de Corinthe fut le législateur de Thèbes ; il était de la famille des
Bacchiades, et lorsque Dioclès, le vainqueur des jeux Olympiques, dont il
était l'amant, dut fuir sa patrie pour se soustraire à la passion incestueuse
de sa mère Halcyone, Philolaüs se retira à Thèbes, où tous les deux
finirent leurs jours. On montre encore à cette heure leurs deux tombeaux
placés en regard ; de l'un, on aperçoit le territoire de Corinthe, qu'on ne
peut découvrir de l'autre.
§ 7. Si l'on en
croit la tradition, Dioclès et Philolaüs eux-mêmes l'avaient ainsi prescrit
dans leurs dernières volontés. Le premier, par ressentiment de son exil, ne
voulut pas que, de sa tombe, la vue dominât la plaine de Corinthe ; le second,
au contraire, le désira. Tel est le récit de leur séjour à Thèbes. Parmi
les lois que Philolaüs a données à cette ville, je citerai celles qui
concernent les naissances, et qu'on y appelle encore les Lois fondamentales. Ce
qui lui appartient en propre, c'est d'avoir statué que le nombre des héritages
resterait toujours immuable.
§ 8. Charondas
n'a rien de spécial que sa loi contre les faux témoignages, genre de délit
dont il s'est occupé le premier ; mais parla précision et la clarté de ses
lois, il l'emporte sur les législateurs mêmes de nos jours. L'égalité des
fortunes est le principe qu'a particulièrement développé Phaléas. Les
principes spéciaux de Platon sont la communauté des femmes et des enfants,
celle des biens, et les repas communs des femmes. On distingue aussi dans ses
ouvrages la loi contre l'ivresse, celle qui donne à des hommes sobres la
présidence des banquets, celle qui prescrit dans l'éducation militaire
l'exercice simultané des deux mains, pour que l'une des deux ne reste pas
inutile et que toutes deux soient également adroites.
§ 9. Dracon a
fait aussi des lois ; mais c'était pour un gouvernement déjà constitué ;
elles n'ont rien de particulier ni de mémorable que la rigueur excessive et la
gravité des peines. Pittacus a fait des lois, mais n'a pas fondé de
gouvernement. Une disposition qui lui est spéciale est celle qui punit d'une
peine double les fautes commises pendant l'ivresse. Comme les délits sont plus
fréquents dans cet état qu'ils ne le sont à jeun, il a beaucoup plus
consulté, en cela, l'utilité générale de la répression que l'indulgence
méritée par un homme pris de vin. Androdamas de Rhégium, législateur de
Chalcis, en Thrace, a laissé des lois sur le meurtre, et sur les filles,
uniques héritières ; mais on ne pourrait cependant citer de lui aucune
institution qui lui appartînt en propre.
§ 10. Telles
sont les considérations que nous a suggérées l'examen des constitutions
existantes et de celles qu'ont imaginées quelques écrivains.
FIN
DU LIVRE DEUXIÈME. |