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CHAPITRE
PREMIER.
Questions diverses sur la durée du mouvement, éternel ou créé. Si
l'on nie l'éternité du mouvement, deux systèmes possibles : celui
d'Anaxagore et celui d'Empédocle. - Hypothèse de l'éternité du
mouvement ; difficultés résultant de cette hypothèse; arguments en
faveur de cette opinion. - Démocrite. Tous les philosophes ont admis
que le temps est éternel. Platon seul a cru que le temps a été créé
; réfutation de cette opinion. Le mouvement est éternel comme le
temps. Insuffisance du système d'Empédocle et même de celui
d'Anaxagore. Ordre immuable de la nature; Démocrite a tort de se
borner à la simple observation des faits; dans certains cas, on peut
remonter jusqu'à la cause. |
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§ 1. Le mouvement a-t-il
commencé à un certain moment avant lequel il n'était pas?
Cessera-t-il un jour de même qu'il a commencé, de façon que rien ne
doive plus se mouvoir? Ou bien doit-on dire qu'il n'a point eu de
commencement, et qu'il n'aura pas de fin? Doit-on dire qu'il a
toujours été et qu'il sera toujours immortel, indéfectible pour
toutes choses, et comme une vie qui anime tous les êtres que la
nature a formés?
§ 2. Tous les philosophes
qui ont étudié la nature ont admis l'existence du mouvement, parce
qu'ils s'occupaient de la question de l'origine du monde, et que
toutes leurs théories roulent sur la génération et la destruction
des choses qui ne peuvent être si le mouvement, n'est pas.
§ 3. Quand on soutient
que les mondes sont infinis et que les uns naissent tandis que les
autres s'éteignent et périssent, on n'en admet pas moins l'existence
éternelle du mouvement; car les mondes ne peuvent naitre et périr
qu'à la condition nécessaire du mouvement. Ceux même qui n'admettent
qu'un seul monde ou qui supposent qu'il n'est pas éternel, font
également sur l'existence du mouvement des hypothèses conformes à
leur système.
§ 4. Lorsqu'on suppose
qu'il y a eu un temps où il
n'y avait point de mouvement d'aucun genre, il n'y a
que deux manières nécessairement de comprendre cette opinion : ou
bien comme Anaxagore, il faut dire que toutes les choses étant
confondues et dans le repos durant un temps infini, c'est
l'Intelligence qui leur a communiqué le mouvement, et les a
ordonnées; ou bien, comme Empédocle, il faut penser que les choses
ont tantôt le mouvement et tantôt le repos; le mouvement, quand de
plusieurs choses l'Amour n'en fait qu'une, ou quand d'une seule la
Discorde en fait plusieurs; le repos, dans les intervalles de temps
qui séparent l'action de l'Amour et de la Discorde. Voici les
expressions même d'Empédocle :
En sachant ramener leur foule à l'unité,
Puis, quittant l'union pour la diversité,
Ils vont sans que le temps ou les gène ou les presse;
Et comme en aucun d'eux le changement ne cesse,
Dans ce cercle immuable ils se font éternels.
quand il dit :
« le changement ne cesse, » Empédocle veut
exprimer sans doute que les êtres passent d'une forme à l'autre.
§ 5. Examinons ce qu'il
en est réellement de ces problèmes; car il importe de découvrir la
vérité en ces matières, non pas seulement pour l'étude de la nature,
mais en outre pour la science du principe premier des choses.
§ 6. Commençons tout
d'abord ici en partant des définitions que nous avons posées
antérieurement dans notre Physique. Nous disons donc que le
mouvement est l'entéléchie, ou la réalisation du mobile en tant que
mobile. Par une conséquence nécessaire, il faut supposer l'existence
préalable des choses qui peuvent être mues selon une espèce
quelconque de mouvement. Sans même s'arrêter à cette définition du
mouvement, il n'est personne qui ne convienne que nécessairement ce
qui peut être mu selon une des diverses espèces de mouvement doit,
d'une manière générale, être capable d'être mu. Par exemple, il faut
nécessairement que ce soit un objet susceptible d'altération qui
s'altère, et que ce soit un objet qui peut changer de lieu qui
subisse la translation dans l'espace, absolument comme il faut que
le combustible existe avant qu'il n'y en ait combustion, et comme il
faut que ce qui peut brûler existe avant qu'il ne brûle.
§ 7. Par conséquent, il
faut nécessairement aussi, ou que les choses naissent à un certain
moment donné avant lequel elles n'existaient pas, ou bien qu'elles
soient éternelles,
§ 8. Si donc on admettait
que tous les mobiles et les moteurs sont nés à un certain moment, il
faudrait de toute nécessité qu'il y eût eu, antérieurement au
mouvement dont on s'occupe, un autre changement et un autre
mouvement relativement auquel seraient nés et le mobile qui peut
être mu et le moteur qui peut mouvoir.
§ 9. Mais si l'on suppose
que les moteurs et les mobiles ont éternellement existé sans qu'il y
eût de mouvement, on voit sur le champ les étranges conséquences qui
sortent de cette opinion pour peu qu'on la presse.
§ 10. Mais en poussant
encore un peu plus loin, ces conséquences ne sont pas moins
nécessaires. En effet, si parmi les choses qui sont, les unes
susceptibles de recevoir le mouvement, et les autres capables de le
communiquer, il faut qu'il y ait soit d'une part un premier moteur
et d'autre part un premier mobile, soit en l'absence de l'un et de
l'autre un absolu repos, il en résulte que nécessairement il y a eu
un changement antérieur ; car il y avait bien une cause à ce repos,
puisque le repos n'est que là privation du mouvement. Donc, avant le
premier changement, il y aura déjà eu un changement antérieur.
§ 11. Certaines choses,
en effet, ne produisent qu'une seule espèce de mouvement ; d'autres
produisent les mouvements contraires. Ainsi, le feu échauffe et ne
refroidit pas, tandis que la science des contraires paraît être une
seule et même science. Ici il y a bien quelque chose de semblable;
car le froid, considéré d'une certaine manière, en se retirant peut
échauffer, de même que celui qui sait une chose peut commettre une
erreur volontaire, en employant à rebours la science qu'il possède.
§ 12. Mais toutes les
choses qui sont susceptibles d'agir, de souffrir, et de mouvoir, et
celles qui sont susceptibles d'êtres mues, ne le sont pas toujours
et dans tous les cas ; elles ne le sont que dans certaines
conditions, et il faut par exemple qu'elles soient proches les unes
des autres ; c'est en se rapprochant que l'une meut et que l'autre
est mue, et quand les choses s'arrangent de façon que l'une soit
susceptible d'être mue, et l'autre capable de mouvoir.
§ 13. Si donc le
mouvement n'a pas toujours eu lieu, il est clair que c'est que les
choses n'étaient pas disposées de telle sorte que l'une pût mouvoir
et que l'autre pût être mue, mais qu'il a fallu nécessairement que
l'une des deux vint à changer. C'est là en effet une nécessité
absolue pour tous les relatifs ; et par exemple, si une chose qui
n'était pas le double d'une autre en est actuellement le double, il
faut bien que l'une des deux choses tout au moins, si ce n'est les
deux, ait éprouvé un changement. Il y aura donc ainsi un changement
qui sera antérieur même au changement qu'on croyait le premier.
§ 14. Mais outre cette
impossibilité, comment encore concevoir qu'il puisse y avoir
antérieur et postérieur, s'il n'y a pas de temps ? Ou bien comment y
aura-t-il du temps, s'il n'y a pas de mouvement ?
§ 15. Mais comme le
temps n'est certainement que le nombre du mouvement ou un mouvement
d'une certaine espèce, du moment que le temps est éternel, il y a
nécessité que le mouvement soit éternel comme lui. En général, tous
les philosophes, si l'on en excepte un seul, semblent, il faut en
convenir, unanimes dans leur système sur le temps ; tous le
regardent comme incréé. Et c'est même en soutenant que le temps n'a.
point été créé que Démocrite essaie de démontrer qu'il est
impossible que l'univers ait jamais pu l'être. Il n'y a que Platon
qui admette la création du temps. Le temps est né, selon lui, avec
le ciel; car il dit que le ciel a pris naissance. Si donc
l'existence et la conception même du temps sont impossibles sans
l'instant, et que l'instant soit une sorte de moyen terme réunissant
tout à la fois un commencement et une fin, le commencement du temps
futur, et la fin du temps passé, il faut nécessairement que le temps
soit éternel ; car le bout du temps qui est considéré le dernier
sera dans un certain instant, puisqu'il n'y a pas moyen dans le
temps de saisir autre chose qu'un instant; et comme l'instant est à
la fois commencement et fin, il est clair qu'il y a toujours du
temps des deux côtés de l'instant, mais si le temps existe, il n'est
pas moins clair que le mouvement existe aussi, puisque le temps
n'est qu'un mode du mouvement.
§16. Le raisonnement
serait le même pour démontrer que le mouvement est indestructible.
§17. De même qu'en
cherchant à expliquer l'origine du mouvement, on en arrivait à cette
conclusion qu'il y a un changement antérieur même au changement
premier, de même aussi il faudra supposer dans ce nouveau cas qu'il
y a un changement postérieur même au dernier changement ; car ce
n'est pas du même coup que l'objet cessera d'être mu et d'être
mobile, par exemple d'être brûlé et d'être combustible, puisqu'il se
peut fort bien qu'un objet combustible ne soit pas brûlé ; et ce
n'est pas non plus du même coup que l'objet cessera de mouvoir et
d'être capable de mouvoir,
§ 18. De même aussi le
destructible devra avoir été détruit, avant d'être détruit ; et ce
qui le détruit devra encore exister après lui, puisque la
destruction n'est qu'une espèce de changement.
§ 19. Mais si tout cela
est impossible, il est évident que le mouvement est éternel ; et il
ne se peut pas que tantôt il soit et que tantôt il ne soit point.
§ 20. Avancer en effet
cette dernière opinion, ce n'est, je le crains bien, qu'une pure
rêverie.
§ 21. Il n'y a pas
plus de raison à soutenir que c'est la nature qui le veut ainsi, et
que c'est là ce qu'on doit regarder comme le principe des choses,
ainsi qui Empédocle semble le prétendre, quand il dit que l'Amour et
la Discorde dominent tour à tour et donnent le mouvement aux choses,
par une nécessité inhérente à leur nature, et que dans l'intervalle
de leurs luttes, il y a le repos.
§ 22. C'est bien là
encore ce que sont tout près de dire ceux qui, comme Anaxagore, ne
reconnaissent qu'un seul principe.
§ 23. Mais il n'y a
jamais de désordre dans les choses qui sont de nature et selon la
nature ; car la nature est dans tous les cas une cause d'ordre et de
régularité. L'infini ne peut jamais avoir de rapport rationnel avec
l'infini, tandis que l'ordre est toujours un rapport et une raison.
Mais qu'après un repos qui a duré un temps infini, commence ensuite
par hasard le mouvement, et qu'il n'y ait pas plus d'importance à ce
qu'il en soit ainsi plutôt maintenant qu'auparavant, sans qu'il y
ait eu d'ailleurs aucun ordre antérieurement, ce n'est plus là, une
œuvre de la nature ; car, ou bien ce qui est par nature est d'une
manière absolue, sans être tantôt de telle manière et tantôt de
telle autre, comme le feu, par exemple, qui, naturellement, se
dirige toujours en haut, et sans qu'il soit jamais possible que
tantôt il s'y dirige, et tantôt il ne s'y dirige pas; ou bien ce qui
n'est pas absolu dans la nature a du moins une cause rationnelle.
§ 24. Il vaudrait
donc mieux encore supposer, comme l'a fait Empédocle ou tel autre
philosophe, que tour à tour l'univers est en repos, et qu'il reprend
ensuite le mouvement; car cette succession alternative de phénomènes
implique déjà un certain ordre régulier.
§ 25. Mais il ne faut
pas, quand on avance de telles idées, se contenter d'affirmer
simplement ce qu'on dit ; il faut tâcher aussi d'en expliquer la
cause ; et au lieu de se borner à une hypothèse gratuite, et de
poser un axiome déraisonnable, il faut en appeler à l'induction ou
en apporter la démonstration.
§ 26. Les hypothèses
admises par Empédocle ne sont pas des causes ; et ce n'est point là
le rôle essentiel de la Discorde et de l'Amour, puisque l'un réunit
les choses, et que l'autre au contraire les divise. Que si l'on
parle de leur succession alternative, encore faut-il dire à quelles
choses cette succession s'applique, comme on dit que parmi les
hommes il y a quelque chose qui les rapproche, c'est l'amitié, et
qu'il est bien vrai que les ennemis se fuient mutuellement. Alors,
on imagine qu'il en est de même dans l'univers, parce qu'en effet il
est certains cas où les choses se passent réellement ainsi. Mais il
faudrait bien expliquer, en outre, comment ce phénomène peut
s'accomplir dans des temps égaux et réguliers.
§ 27. En général,
admettre que ce soit un principe et une cause suffisante d'un fait
de dire que ce fait est toujours ou qu'il se produit toujours de
telle ou telle manière, ce n'est pas du tout satisfaire la raison.
C'est là cependant à quoi Démocrite réduit toutes les causes dans la
nature, en prétendant que les choses sont actuellement de telle
manière, et qu'elles y étaient antérieure ment aussi. Mais quant à
la cause de cet état éternel, il ne croit pas devoir la rechercher,
ayant bien d'ailleurs raison à certains égards, mais ayant tort de
vouloir appliquer ce principe à tout. Ainsi, le triangle a
éternellement ses angles égaux à deux droits; et pourtant on peut
bien trouver une autre cause à cette propriété éternelle du
triangle, tandis qu'il y a, en effet, des principes qui, étant
éternels, n'ont absolument aucune autre cause.
§ 28. Mais que ceci
suffise pour démontrer que le temps n'a pu exister, et ne pourra
exister qu'à la condition que le mouvement ait existé ou doive
exister tout comme lui. |
Ch. 1, § 1. Le mouvement a-t-il
commencé, il s'agit ici du mouvement pris de la manière la plus
générale, sans distinction d'espèce, et même sans distinction de
lieu. C'est là ce qui a fait croire à quelques commentateurs
qu'Aristote ne traitait dans ce chapitre que du mouvement du ciel.
On peut remarquer comme le langage d'Aristote s'élève et s'éclaircit
avec les sujets même dont il s'occupe. Dans tout ce huitième Livre,
on retrouvera le style du douzième Livre de la Métaphysique. -
Comme une vie, comparaison profonde et simple tout à la fois.
§ 2. Tous les philosophes qui ont étudié la nature, il faut
bien remarquer cette restriction; car tous les philosophes n'ont pas
admis l'existence du mouvement; et notamment l'École d'Élée. - La
génération et la destruction des choses, qui sont elles-mêmes
aussi des espèces de mouvements ou changements.
§ 3. Que les mondes sont infinis, il eût été curieux de
savoir quels philosophes Aristote veut désigner ici. Il est probable
que c'est Démocrite avec Leucippe et son école. - Qui n'admettent
qu'un seul monde, c'est Anaxagore, qui n'admet pas l'éternité du
monde, du moins dans sa forme actuelle, puisqu'il suppose qu'à un
certain moment l'Intelligence divine y a introduit de l'ordre.
§ 4. Il n'y a que deux manières, Aristote exclut ici la
théorie de l'éternité absolue du mouvement; il considère le cas où
l'on admet que le mouvement a commencé à un certain moment, et il
divise cette hypothèse en deux, selon que le mouvement est continu
ou alternatif. - Comme Anaxagore, voir le livre I de la
Métaphysique, ch. 4, p. 985, a, 18, de l'édition de Berlin. -
Comme Empédocle, id. ibid. ch. 4, p. 985, a, 5. -
Qui séparent l'action de l'Amour et de la Discorde, j'ai
ajouté ce complément, qui ressort du contexte et qui m'a paru
indispensable. - D'une forme à l'autre, ou bien :
«
De ce monde-ci à l'autre,
»
c'est-à-dire du monde où tout est divisé au Sphérus où tout est
réuni.
§ 5. La science du principe premier des choses, c'est la
Métaphysique, voir le douzième Livre de la Métaphysique.
§ 6. Antérieurement dans notre Physique; la même expression
se retrouve plus loin à la fin de ce traité. Ceci semblerait
indiquer que le huitième Livre ne fait pas partie de la Physique
proprement dite ; mais ou peut comprendre aussi ce passage en un
sens un peu différent .
«Que
nous avons posées antérieurement dans nos discussions sur les choses
de la nature.
»
J'ai préféré le premier sens qui est celui de tous les
commentateurs. - Le mouvement et l'entéléchie, voir plus
haut, Livre III, ch. 4, § 7. - Être capable d'être un, il
semble qu'il faudrait dire d'une manière absolue que cet objet doit
être, avant de pouvoir être mu - Il faut que le combustible
existe, ceci confirme la remarque précédente.
§ 7. Les choses naissent... ou qu'elles soient éternelles,
dans l'une ou l'autre hypothèse le mouvement est éternel.
§ 8. Et les moteurs, l'édition de Berlin n'a pas ces mots. -
Sont nés à un certain moment, c'est la première hypothèse
posée au § précédent. La seconde sera examinée au § 9. - Il
faudrait de toute nécessité, cette proposition sera démontrée un
peu plus bas ; ici Aristote se borne à indiquer cette conclusion
absurde.
§ 9. Mais si l'on suppose, seconde hypothèse de l'éternité du
moteur et du mobile existant sans que l'un meuve, et que l'autre
soit mu. - Les moteurs et les mobiles, le texte n'est pas
aussi précis, et l'expression dont il se sert est tout à fait
indéterminée. - Les étranges conséquences, en effet, il est
difficile de comprendre comment à un montent donné le mouvement a pu
commencer, après un repos qui attrait duré jusque-là.
§ 10. Recevoir le mouvement, ce sont les mobiles. - De le
communiquer, ce sont les moteurs. - Un changement antérieur,
au mouvement qu'on donne cependant pour le mouvement primitif.
Changement est synonyme ici de Mouvement. - Avant le premier
changement, tel qu'on le suppose. La cause du repos est donc
antérieure à la cause du mouvement dans cette hypothèse.
§ 11. Certaines choses en effet, tout ce § paraît une sorte
de parenthèse et de note ajoutée après coup. Il interrompt le cours
de la pensée, qui serait beaucoup mieux liée si elle passait tout à
coup du § 10 au § 12. - Et ne refroidit pas, ceci est un peu
contredit par ce qui suit; car on peut dire du feu, comme du froid,
qu'en se retirant il produit un effet contraire à celui que produit
sa présence. - La science des contraires, en supposant que la
science soit un mouvement. - Une seule et même science,
c'est- à-dire que quand on connaît un des contraires, on connaît
aussi du même coup l'autre contraire.
§ 12. Susceptibles d'agir, ce sont les moteurs. -
Susceptibles d'être mues , c'est-à-dire les mobiles. - Elles
soient proches les unes des autres, la proximité ne se confond
pas avec le contact.
§ 13. Le mouvement n'a pas toujours eu lieu, c'est la même
hypothèse qu'au § 10. - Pour tous les relatifs, le moteur et
le mobile sont des relatifs, puisque l'un implique nécessairement
l'autre; car si le moteur existait sans mobile, il ne serait moteur
qu'en puissance, et il n'agirait pas réellement. - Il y aura donc
ainsi un changement, voir plus haut, § 10. - Qu'on croyait,
le texte n'est pas tout à fait aussi précis.
§ 14. Antérieur et postérieur, ou bien :
«
Antériorité et postériorité.
»
- S'il n'y a pas de temps, ce n'est pas là l'hypothèse qu'on
a faite; mais le temps et le mouvement se confondent; et nier le
mouvement c'est nier aussi le temps. Voir plus haut la théorie du
temps, Livre IV, ch. 14 et suiv.
§ 15. Le nombre du mouvement, voir plus haut, Livre IV, ch.
15, § 6, et ch. 16, § 7. - L'univers, le texte dit :
«
Toutes les choses.
»
Cette opinion de Démocrite est celle du matérialisme, qui repousse
toute idée de création. - Il n'y a que Platon, voir le
Timée, p. 130, 134 de la traduction de M. V. Cousin. Cette
exception est en effet très remarquable. - Le ciel a pris
naissance, ces théories de Platon se trouvent d'accord avec
celles du Christianisme et celles de la Bible. - Impossibles sans
l'instant, voir la théorie de l'instant, Livre IV, ch. 47. -
Un commencement et une fin, voir ibid., ch. 17, § 5. -
De saisir autre chose qu'un instant, attendu que le passé n'est
plus et que l'avenir n'est pas encore. - Des deux côtés de
l'instant, c'est-à-dire avant et après,
§ 16. Le mouvement est indestructible, en d'autres ternes, il
ne peut cesser pas plus qu'il n'a pu commencer.
§ 17. Un changement postérieur, changement et mouvement se
confondent ici comme plus haut. - Cessera d'être mu et d'être
mobile, c'est-à-dire qu'une chose qui peut être mue existe
encore, avec cette capacité, après même qu'elle est devenue
immobile, de même que le moteur existe encore avec la faculté de
mouvoir, même après qu'il a cessé de mouvoir. L'argument n'est pas
complet; car il resterait à démontrer que tout ce qui est en
puissance passe nécessairement à l'acte.
§ 18. Le destructible devra avoir été détruit, le
raisonnement est ici présenté d'une manière trop concise, et il
reste obscur même en y suppléant, avec toutes les modifications
nécessaires, par le raisonnement antérieur. - Ce qui le détruit,
la cause destructrice subsistant, elle causera de nouvelles
destructions.
§ 19. Si tout cela est impossible, il serait plus exact de
dire : «
Si toutes les impossibilités qu'entraîne la négation de l'éternité
du mouvement, sont bien réelles.
»
§ 21. Empédocle semble le prétendre, voir plus haut, § 4. -
Dans l'intervalle de leurs luttes, l'expression du texte
n'est pas tout à fait aussi précise.
§ 22. Ne reconnaissent qu'un seul principe, il semble qu'il vaudrait
mieux dire ici, puisqu'il s'agit d'Anaxagore :
«
Ceux qui font remonter le mouvement à un principe,
»
et supposent qu'il a commencé à un certain moment donné. Voir plus
haut, § 4.
§ 23. Il n'y a jamais de désordre, grand principe,
qu'Aristote a toujours soutenu. - Un rapport et une raison,
il n'y a qu'un seul mot dans le texte. - Après un repos,
selon Anaxagore l'Intelligence serait restée un temps infini dans le
repos, sans donner le mouvement aux choses et sans les ordonner. -
Antérieurement , j'ai ajouté ce mot. - Ce n'est plus là
une œuvre de la nature, cette critique contre Anaxagore semble
contredire les éloges qui lui sont donnés dans le premier livre de
la Métaphysique, ch. 3, p. 984 de l'édition de Berlin. -
Ce qui n'est pas absolu, c'est-à-dire ce qui n'est pas toujours
de la même façon. - Une cause rationnelle, le texte dit
simplement :
« Une raison. »
§ 24. Comme l'a fait Empédocle, il doit paraître assez
étonnant qu'Empédocle soit mis ici au-dessus d'Anaxagore. - Cette
succession alternative, l'expression du texte est beaucoup plus
générale et plus vague.
§ 25. Affirmer simplement, cette critique s'adresse sans
doute à Empédocle aussi bien qu'à Anaxagore. - A l'induction,
c'est-à-dire à l'observation des phénomènes. - La démonstration,
en remontant à des principes évidents.
§ 26. Ne sont pas des causes, ne sont pas les causes qui puissent
sérieusement expliquer les phénomènes. - A quelles choses cette
succession s'applique, ou bien :
«
Par quelles causes il en est ainsi.
»
- Égaux et réguliers, il n'y a qu'un seul mot dans le texte.
Cette objection, du reste, est très forte contre le système
d'Empédocle.
§ 27. Un principe et une cause, le texte n'a qu'un seul mot -
Démocrite réduit toutes les causes, c'est là le fond de la
métaphysique du matérialisme, qui, de fait, nie les causes ou
prétend qu'elles sont inaccessibles à l'intelligence humaine. -
Il ne croit pas devoir la rechercher, ce sont des théories qui
ont été mille fois répétées depuis Démocrite, et qui, de nos jours,
ont encore une certaine vogue. - Une autre cause, qui est le
principe même de la démonstration. Ainsi, il ne suffit pas
d'affirmer la propriété éternelle du triangle, on peut encore
démontrer cette propriété en remontant à des principes supérieurs. -
N'ont absolument aucune autre cause, ce sont les vrais
principes, qui sont indémontrables, et qui servent à démontrer tout
le reste. Voir la théorie de la démonstration, Derniers
Analytiques.
§ 28. Mais que ceci suffise, résumé de tout ce chapitre, où
il a été question cependant plutôt du mouvement que du temps.
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CHAPITRE II.
Objections qu'on peut opposer à l'éternité du mouvement; elles sont au nombre de
trois : Tout changement a pour limites les contraires dans lesquels il se passe;
les êtres inanimés reçoivent le mouvement du dehors; les êtres animés se le
donnent. - Réponses à ces objections; théorie du mouvement dans les êtres
inanimés, où il est peut-être moins spontané qu'il ne le paraît. |
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§
1. Il n'est pas difficile de répondre aux principes qu'on opposerait à ceux
qui viennent d'être développés; et voici les principaux arguments par lesquels
on pourrait démontrer que le mouvement s'est produit à un certain moment, sans
du tout avoir antérieurement existé.
§ 2. D'abord il n'y a point de
changement qui soit éternel, parce que naturellement tout changement va d'un
certain état à un certain état ; et par une conséquence nécessaire, tout
changement a pour limite les contraires dans lesquels il se passe. Il n'y a donc
pas de mouvement qui puisse aller à l'infini.
§ 3. En second lieu, on peut se
convaincre, par l'observation, qu'un objet qui n'est pas mu actuellement et n'a
en soi aucun mouvement, peut être mu à un certain moment ; par exemple, les
êtres inanimés, pour lesquels sans qu'une partie ni le tout se meuve, et
restant, au contraire, immobiles, il peut y avoir mouvement à un certain moment
donné. Mais si le mouvement ne peut pas naître et sortir du néant, il faut dire
alors, ou que le mouvement est éternel, ou qu'il est éternellement impossible.
§ 4. Ceci, du reste, est évidemment
bien plus sensible encore dans les êtres animés, et nous le voyons par
nous-mêmes; car, bien qu'il n'y ait en nous aucun mouvement, et qu'à ce moment
nous soyons en repos, néanmoins nous nous mettons en mouvement ; et c'est en
nous-mêmes que nous trouvons alors le principe du mouvement qui nous fait agir,
sans qu'il y ait la moindre intervention du dehors. Mais nous ne pouvons pas en
dire autant pour les choses inanimées, qui ne sont jamais mues que par une cause
extérieure. Pour l'être animé, au contraire, nous disons qu'il se meut lui-même,
attendu que, s'il demeure parfois dans un absolu repos, il se produit aussi en
lui un mouvement qui ne vient que de lui seul, et où le dehors n'est pour rien.
Mais si ce phénomène peut se passer dans l'animal, pourquoi ne se passerait-il
pas aussi tout à fait de même dans l'univers? Si c'est possible dans le petit
monde, ce l'est également dans le grand; et si c'est possible dans le monde,
c'est possible aussi dans l'infini, si toutefois l'infini peut, ou se mouvoir
tout entier, ou demeurer tout entier en repos.
§ 5. De ces divers arguments, le
premier dont nous avons parlé, et qui consiste à dire que le mouvement qui va
aux opposés ne peut pas être éternellement le même, et numériquement un, ce
premier argument est très vrai. On peut même trouver qu'il y a en ceci nécessité
absolue, puisqu'une seule et même chose ne peut avoir un mouvement qui soit un
et toujours le même ; numériquement. Je cite un exemple, et je demande si le son
d'une seule corde est toujours un seul et même son, ou si c'est toujours un son
différent, tant qu'elle reste semblable et semblablement mue. Mais, quoi qu'il
en soit de ceci, rien n'empêche que le mouvement ne soit un et le même, en étant
continu et éternel. C'est ce que l'on verra plus clairement par ce qui va
suivre.
§ 6. Il n'y a rien d'absurde à dire
qu'un corps qui n'était pas en mouvement peut y être mis, selon que le moteur
extérieur, tantôt existe, et tantôt n'existe point. Mais il faut examiner à
quelles conditions cela est possible. Je dis donc que la même chose peut tantôt
être mue par le même moteur capable de la mouvoir, et tantôt ne l'être pas. Cela
revient absolument à rechercher comment il se fait que les choses ne sont pas
toujours en repos ou toujours en mouvement.
§ 7. Quant au troisième argument,
c'est celui qui peut surtout embarrasser, quand on voit que dans les êtres
animés le mouvement se produit tout à coup, sans y avoir antérieurement apparu.
L'être est en repos; puis tout à coup il marche, sans qu'aucune cause extérieure
l'ait mis en action, du moins à ce qu'il semble. Mais c'est là une erreur. Dans
l'animal, il y a toujours quelqu'un des éléments naturels dont il est formé, qui
est en mouvement. Or, ce n'est pas l'être lui-même qui est cause du mouvement de
ces éléments, et c'est peut-être le milieu qui l'enveloppe. Nous ne disons pas
que ce soit l'être lui-même qui puisse se donner toute espèce de mouvement; mais
nous n'entendons désigner que le mouvement dans l'espace. Or, il se peut fort
bien, et peut-être même est-il nécessaire qu'il se passe dans le corps une foule
de mouvements causés par tout ce qui l'environne. Ces mouvements agissent à leur
tour sur la pensée et sur le désir, qui met alors lui-même en mouvement l'être
entier. C'est ce qu'on voit bien dans les phénomènes du sommeil, L'animal
s'éveille sans qu'il y ait de mouvement sensible, bien qu'il y ait pourtant un
mouvement d'un certain genre. Mais ce que nous allons dire éclaircira tout ceci.
|
Ch. II, § 1. Voici les principaux
arguments, Aristote les réduit à trois, et il les réfute après
les avoir exposés. - Le mouvement s'est produit à un certain
moment, et que, par conséquent, il n'est point éternel.
§ 2. Il n'y a point de changement, le mouvement et le
changement sont confondus ici, bien que parfois Aristote les
distingue. - A pour limites les contraires, l'un d'où il
part, et l'autre où il arrive. - Qui puisse aller à l'infini,
dans le temps pas plus que dans l'espace.
§ 3. On peut se convaincre par l'observation, le texte dit
simplement :
«
nous voyons.
» - Les êtres
inanimés, par exemple, une pierre qu'on lance, et qui n'a de
mouvement que celui qu'on lui communique.
§ 4. Bien plus sensible encore dans les êtres animés,
troisième argument plus fort que les deux précédents,
quoiqu'Aristote ne doive pas l'accepter davantage. Les êtres animés
se donnent à volonté le mouvement et le repos; pourquoi n'en
serait-il pas de même pour l'univers, dont l'homme est en quelque
sorte l'abrégé? - Le petit monde, c'est-à-dire l'homme. -
L'infini, voir la définition de l'infini, plus haut, Livre III,
ch, 9, § 1.
§ 5. Le premier dont nous avons parlé, plus haut, § 2. -
Qui va aux opposés, ou plutôt qui se passe entre les opposés,
allant de l'un à l'autre. - Un et toujours le même, il faut
supposer que le mouvement se produit en ligne droite. - Un son
différent, il est clair que c'est un son différent, puisqu'il
recommence, quoique d'ailleurs ce puisse être un son tout à fuit
semblable pour le diapason et l'intensité. Il en est de même pour le
mouvement entre deux contraires. Le mouvement est toujours
différent, bien qu'il soit toujours le même; il y a nécessairement
un intervalle de repos, quand le mouvement est obligé de retourner
en arrière. - En étant continu et éternel, c'est le mouvement
circulaire. - Par ce qui va suivre, voir plus loin, le
chapitre 12.
§ 6. Il n'y a rien d'absurde, ceci répond au second argument.
Comme les corps inanimés n'ont pas de mouvement, et qu'ils sont mus
par une cause extérieure, c'est pour cette cause extérieure qu'il
faut rechercher d'où lui est venu le mouvement ; et comment il se
fait que tantôt elle agisse et tantôt n'agisse pas.
§ 7. Quant au troisième argument, voir plus haut, § 4. - Mais
c'est là une erreur, ceci ne va pas à moins qu'à nier la liberté
dans l'homme. On peut la refuser aux animaux; mais nous la nier à
nous-mêmes, c'est contredire le témoignage le plus manifeste de la
conscience. - Agissent à leur tour sur la pensée, c'est vrai
dans bien des cas; mais ce n'est pas vrai dans tous. - Dans les
phénomènes du sommeil, le fait, pris ici pour exemple, est
exact; mais il ne prouve pas que les choses se passent
toujours exclusivement ainsi. - Eclaircira tout ceci, on
verra que la suite de ce traité n'éclaircit pas ce point délicat. La
théorie toute mécanique qui est développée ici, ne s'accorde pas
avec les théories d'Aristote sur la volonté dans la Morale; voir la
Morale à Nicomaque, Livre III, ch. I, § 6, tome II, p. 3 de
ma traduction. |
|
CHAPITRE
III.
Dans le monde, Il y a des choses en mouvement et des choses en
repos; démonstration de ce principe. Importance générale de la
théorie du mouvement; égale impossibilité de soutenir et que tout
soit en mouvement et quo tout soit en repos; en recourant à
l'observation des faits, on voit qu'il y a certaines choses qui sont
en repos, et d'autres qui sont en mouvement. |
|
§ 1. Nous
commencerons la discussion par la question que nous venons
d'indiquer, celle de savoir pourquoi il y a des êtres qui tantôt se
meuvent, et tantôt se remettent en repos.
§ 2. Nécessairement ou
tout est toujours en mouvement, ou tout est toujours en repos ; ou
bien certaines choses sont en mouvement, tandis que d'autres sont
dans un repos complet; et dans ce dernier cas, ou les choses en
mouvement sont dans un mouvement éternel, et les choses en repos y
sont aussi d'une manière éternelle; ou bien tout dans la nature peut
être indifféremment, soit en mouvement, soit en repos ; ou bien
enfin, et c'est la troisième et dernière supposition, parmi les
êtres il y en a qui sont éternellement immobiles, tandis que les
autres sont dans un mouvement éternel, et que d'autres encore
participent du mouvement et du repos tour à tour.
C'est là ce qu'il nous faut étudier ; car c'est là que se trouve la
solution de toutes les questions que nous nous sommes posées ; et ce
sera pour nous le complément définitif de tout ce traité.
§ 3. Prétendre que tout
est en repos, et en chercher la cause, sans tenir compte de
l'observation sensible, c'est on peut dire, une faiblesse
d'intelligence.
§ 4. C'est nier et mettre
en doute l'ensemble des choses physiques, et non pas simplement une
partie.
§ 5. Bien plus, ce sujet
n'intéresse pas uniquement le physicien ; il regarde aussi toutes
les sciences, à ce qu'il semble, et tous les systèmes, puisque
toutes font usage de l'idée du mouvement.
§ 6. Ajoutez que, de même
que dans les mathématiques, par exemple, les objections contre les
principes ne regardent pas directement le mathématicien, de même
ceci peut s'appliquer également à toutes les autres sciences, et le
problème que nous agitons ici n'est pas du domaine propre du
physicien, puisque pour lui c'est une hypothèse indispensable
d'admettre que la nature est le principe du mouvement.
§ 7. Sans doute, affirmer
que tout est en mouvement, c'est peut-être aussi une erreur; mais
cette erreur s'éloigne moins des vérités de la science ; car nous
avons établi que, dans les choses physiques, la nature est le
principe tout à la fois du mouvement et du repos, et le mouvement
est essentiellement un fait naturel.
§ 8. Quelques philosophes
soutiennent aussi que le mouvement n'est pas partiel, attribué à
telles choses et refusé à telles autres, mais que toutes choses sont
en mouvement, qu'elles y sont éternellement, et que seulement ce
phénomène échappe et se dérobe à nos sens.
§ 9. Quoique les
partisans de cette opinion n'aient pas dit de quel mouvement spécial
ils entendent parler, ou bien si c'est de toutes les espèces de
mouvement, il n'est pas difficile de les réfuter.
§ 10. Ainsi il n'est
pas possible que l'accroissement, ni la destruction, soient
continuels et perpétuels; et il y faut un moyen terme. Le
raisonnement est ici tout à fait le même que quand on essaie de
prouver que la goutte finit par percer la pierre, ou que la plante
qui y pousse finit par la rompre. En effet, si la goutte a creusé ou
enlevé telle partie de la pierre, cela ne veut pas dire que dans un
temps moitié moindre elle en ait enlevé antérieurement la moitié ;
mais les gouttes agissent ici comme les matelots qui font le halage
d'un navire; et tant de gouttes ont produit tel mouvement, sans que
cependant une partie des gouttes ait pu en produire telle quantité
dans aucune partie du temps. La portion enlevée de la pierre peut
bien se diviser en plusieurs parties ; mais aucune de ses parties
séparément n'a été mise en mouvement. Elles l'y ont été toutes
ensemble, Donc évidemment il n'est pas nécessaire que toujours
quelque chose se détache de la pierre, parce que la destruction peut
se diviser à l'infini ; mais seulement il est nécessaire que le tout
se détache enfin à un certain moment.
§ 11. Il en est
de même pour l'altération, quelle qu'elle soit; car l'altération
n'est pas divisible à l'infini par cela seul que l'objet altéré peut
se diviser infiniment. Mais souvent l'altération se fait tout d'un
coup, comme se fait, par exemple, la congélation de l'eau.
§ 12. C'est encore
comme dans la maladie, où nécessairement un temps vient où l'on peut
dire du malade qu'il guérira, et où ce n'est pas à l'extrémité même
du temps qu'il change tout d'un coup.
§ 13. Le changement ici
ne se fait nécessairement que de la maladie à la santé, et non point
à autre chose; et par conséquent, soutenir que le changement se fait
d'une manière perpétuelle, c'est contredire trop gratuitement les
faits les plus palpables, puisque l'altération se fait toujours d'un
contraire à l'autre.
§ 14. La pierre ne
devient, ni plus dure, ni plus tendre.
§ 15. Et quant à la
translation, il serait fort étonnant qu'on ne s'aperçût pas que la
pierre est portée en bas, ou bien qu'elle s'arrête par la terre.
§ 16. On peut ajouter
encore que la terre, et chacun des autres corps, doivent
nécessairement demeurer dans les lieux qui leur sont propres, et ce
n'est que par violence que le mouvement les éloigne de ces lieux.
Par conséquent, s'il est des corps qui demeurent dans les lieux qui
leur sont propres, il faut nécessairement que tous les corps ne
soient pas en mouvement dans l'espace.
§ 17. Ainsi, les
considérations que nous venons de présenter, et celles qu'on y
pourrait ajouter doivent prouver qu'il est également impossible, et
que tout soit en mouvement, et que tout soit en repos.
§ 18. Il ne se peut pas
non plus que telles choses soient éternellement en repos, et que
telles autres soient dans un mouvement perpétuel, et qu'il n'y ait
rien qui soit, tantôt en repos, et tantôt en mouvement.
§ 19. Il faut dire que
l'impossibilité que nous signalions un peu plus haut se répète
également ici, puisque nous voyons se produire dans les mêmes choses
les changements successifs dont nous venons de parler.
§ 20. Le contester, ce
serait vouloir combattre l'évidence. En effet, ni l'accroissement
des choses, ni le mouvement forcé qu'elles reçoivent quelquefois, ne
sont possibles à moins que le corps, précédemment en repos, ne
puisse recevoir un mouvement contre nature. Ainsi donc, cette
théorie méconnaît, et la génération, et la destruction des choses.
Or, tout le monde admet que le mouvement ne signifie guère que la
production et la destruction des choses; car l'état auquel passe
l'objet qui change, se produit, soit dans l'objet même, soit dans le
lieu; et l'état qu'il quitte en changeant périt, ou du moins change
de place.
§ 21. Donc évidemment,
il y a des choses qui, à certains moments, sont en mouvement ; et il
y a des choses qui, à certains moments, sont en repos.
§ 22. Quant à cette
opinion que tout est tantôt en repos, et tantôt en mouvement, il
faut la rapprocher des arguments qui viennent d'être rappelés.
§ 23. Mais c'est avec
les définitions que nous venons de donner ici, que nous pouvons
reprendre, pour point de départ, le même principe que nous avions
antérieurement adopté : Tout est en repos, ou tout est en mouvement;
ou bien, parmi les choses, les unes sont en mouvement, et les autres
en repos ; et en admettant le repos des unes et le mouvement des
autres, il faut nécessairement, ou que toutes soient tantôt en
repos, et tantôt en mouvement; ou que toujours les unes soient en
mouvement, et les autres toujours en repos; ou enfin qu'il yen ait
qui passent alternativement du repos au mouvement, et du mouvement
au repos.
§ 24. Plus haut, nous
avons déjà établi qu'il n'est pas possible que toutes choses soient
en repos. Mais reprenons encore ici cette considération ; car s'il
est vrai, ainsi qu'on le prétend parfois, que l'être est infini et
immobile, il faut du moins convenir que nos sens n'en peuvent rien
apercevoir, et qu'il est sous nos yeux une foule de choses qui se
meuvent. Si donc cette apparence est fausse, ou qu'on ne la prenne
que pour une simple apparence, il ne s'ensuit pas moins que le
mouvement existe, du moment qu'existe l'imagination, quand bien même
l'apparence serait de telle façon, puis tout à coup de telle autre ;
car l'imagination et l'opinion n'en sont pas moins elles-mêmes des
mouvements réels.
§ 25. Mais disserter et
faire des raisonnements sur des choses où nous pouvons avoir mieux
que des raisonnements, c'est mal juger le meilleur et le pire; c'est
mal discerner le certain de l'incertain, et ne pas savoir distinguer
ce qui est principe de ce qui ne l'est pas.
§ 26. II n'est pas
moins impossible que tout soit en mouvement, et que telles choses
aient un mouvement éternel, tandis que les autres sont éternellement
en repos. A tous ces systèmes, il y a toujours une seule réponse
péremptoire : Nous observons qu'il y a des choses qui sont, tantôt
en mouvement, et tantôt en repos. Donc évidemment, il est tout aussi
impossible que tout soit continuellement en repos, ou que tout soit
continuellement en mouvement, qu'il est impossible que, parmi les
choses, les unes soient dans un mouvement éternel, et les autres
dans un éternel repos.
§ 27. Reste donc à
examiner si tout est susceptible de mouvement et de repos, ou bien
s'il est des choses qui peuvent être ainsi, et s'il en est d'autres
qui peuvent être toujours en repos, et d'autres qui peuvent être
toujours en mouvement. C'est ce que nous allons démontrer. |
Ch. III, § 1. Que nous venons
d'indiquer, voir plus haut, ch. 2, § 6, et aussi § 3. Pour toute
la discussion qui va suivre, voir Platon, Lois, Livre X, p.
233.
§ 2. Nécessairement, d'abord Aristote pose les trois seules
hypothèses possibles, et ensuite il subdivise la dernière hypothèse
en trois autres. - Et dans ce dernier cas, c'est-à-dire celui
où certaines choses sont en mouvement, tandis que d'autres sont en
repos. - Une troisième et dernière supposition, c'est celle à
laquelle Aristote s'arrêtera définitivement. - C'est là ce qu'il
nous faut étudier, la troisième et dernière supposition. - Le
complément définitif de tout ce traité, ce passage servirait à
prouver que les huit livres de la Physique forment un
ensemble et un tout qu'on ne peut diviser. Voir la Dissertation
préliminaire.
§ 3. Dire que tout est en repos, et nier par conséquent le
mouvement; voir plus haut, Livre I, ch. 2, § 6. - Sans tenir
compte de l'observation, nos sens nous attestent le mouvement,
et ce doit être pour nous un principe indiscutable.
§ 4. Nier et mettre en doute, il n'y a qu'un seul mot dans le
texte. - L'ensemble des choses physiques, ou peut-être de la
Physique ; voir plus haut, Livre III, ch. 1, § 1.
§ 5. Puisque toutes font usage, cette assertion est peut-être
un peu trop générale; mais il faut se rappeler que dans les théories
d'Aristote, le mouvement s'applique non seulement au déplacement
dans l'espace, mais encore à l'altération et à la production des
choses.
§ 6. Les objections contre les principes, voir une théorie
analogue dans les Derniers analytiques, Livre 1, ch. 7, p. 47
de ma traduction. - Le problème que nous agitons ici, le
problème de savoir s'il y a ou non du mouvement. Voir plus haut,
Livre I, ch. 2, § 3, une déclaration toute semblable.
§ 7. Affirmer que tout est en mouvement, c'est le système
d'Héraclite. Voir plus haut, Livre 1, ch. 2, § 4, et ch. 3, § 10. -
Nous avons établi, voir plus haut, Livre 1, ch. 2, § 6.
§ 8. Quelques philosophes soutiennent aussi, ce § ne semble
guère qu'une répétition du précédent, et c'est seulement par la
conclusion qu'il en diffère. - Échappe et se dérobe à nos sens,
il n'y a qu'un seul mot dans le texte. Ces philosophes partaient
encore de l'observation sensible, qui atteste le mouvement, pour le
supposer dans les choses même où on ne le voit pas.
§ 9. De quel mouvement spécial, soit déplacement, soit
altération, soit génération, soit accroissement. C'est par cette
dernière espèce qu'Aristote va commencer.
§ 10. Soient continus et perpétuels, il n'y a qu'un seul mot
dans le teste. - Un moyen terme, où il y a un temps d'arrêt
et un repos. - La goutte finit par percer la pierre, ce n'est
pas un mouvement continu, et chaque goutte n'enlève pas une parcelle
de la pierre. Cette opinion est très contestable, et on pourrait, au
contraire, soutenir que dans ces deux cas le mouvement est continu,
sauf les intervalles des gouttes entre elles. - Connu les matelots
qui font le halage d'un navire, la comparaison n'est peut-être pas
très juste, puisque les matelots agissent tous ensemble et que les
gouttes ne peuvent agir que successivement. - Aucune de ses
parties séparément, c'est résoudre la question par la question,
et il est possible de concevoir que chaque goutte ait agi séparément
dans une proportion excessivement petite. - Elles l'y ont été
toutes ensemble, ceci est contraire à l'observation. - Le
tout se détache, même remarque, à moins qu'on n'entende par le
tout chaque morceau de la pierre, qui se détache après la chute de
plusieurs gouttes.
§ 11. L'altération n'est pas divisible à l'infini, on ne peut
pas dire cependant qu'elle soit instantanée, et on peut observer les
degrés successifs par lesquels passe une chose, par exemple, pour
devenir noire de blanche qu'elle était. - Souvent, mais pas
toujours. - La congélation de l'eau, cette observation n'est
peut-être pas elle-même tout à fait exacte. J'ai ajouté
«
De l'eau,
»
qui ne se trouve pas dans le texte.
§ 12. Qu'il guérira, la nuance de la pensée est ici très
délicate ; et Aristote veut dire qu'avant la guérison complète, il y
a dans toute maladie un moment où l'on peut prévoir qu'elle aura
lieu, en supposant toutefois qu'elle doive avoir lieu. Ce fait est
vrai; mais il semble qu'il prouve contre la thèse d'Aristote
peut-être autant que pour elle; car la guérison semblerait alors une
sorte de continuité. Mais cette continuité cesse, il est vrai, et
elle n'est pas perpétuelle. - Tout d'un coup, j'ai ajouté ces
mots.
§ 13. Se fait toujours d'un contraire à l'autre, et se
termine par conséquent à l'un des deux contraires, sans pouvoir être
perpétuelle.
§ 14. La pierre ne devient ni plus dure, la pensée est
obscure, parce que l'expression est trop concise. Aristote veut dire
sans doute qu'une des preuves du repos, c'est la stabilité de
certaines choses, des pierres, par exemple, qui demeurent toujours
aussi dures ou aussi molles qu'elles sont. Donc tout n'est pas en
mouvement. Cette objection n'est peut-être pas très bien choisie;
car la pierre elle-même s'altère dans bien des cas.
§ 15. Il serait fort étonnant, et l'on se mettrait en
contradiction avec le témoignage des sens, qui attestent et le
mouvement de la pierre et son repos après le mouvement qui l'a
précipitée à la surface du sol.
§ 16. La terre, et d'une manière générale les corps graves,
qui sont tous compris sous celle dénomination. - Ne soient pas en
mouvement, et, par conséquent, il y a du repos, malgré le
système contraire d'Héraclite, qui soutient que tout est dans un
perpétuel mouvement.
§ 17. Egalement impossible, voir plus haut les deux premières
hypothèses exposées dans le § 2. - Que tout soit en repos,
c'est le système de l'École d'Élée, opposé au système d'Héraclite.
§ 18. Il ne se peut pas non plus, c'est la première partie de
la troisième hypothèse; voir plus haut, § 2.
§ 19. Que nous signalions un peu plus haut, §§ 13, 14 et 15.
II faut s'en fier au témoignage des sens et ne rien admettre qui le
contredise. - Successifs, j'ai ajouté ce mot pour rendre la
pensée plus claire.
§ 20. Combattre l'évidence, que les sens nous attestent. -
L'accroissement des choses, voir plus haut, § 10, où il a été
démontré que l'accroissement n'est pas continu, et qu'il suppose
toujours des intervalles de mouvement et de repos. - Précédemment
en repos, le mouvement n'est donc pas perpétuel. - Cette
théorie, qui veut que le mouvement soit perpétuel et qu'il n'y
ait jamais de repos. - Soit donc l'objet même, soit dans le lieu,
le texte est fort concis, et j'ai dit le paraphraser plutôt que le
traduire.
§ 21. Donc évidemment, et d'après le témoignage de nos sens,
que nous ne pouvons récuser.
§ 22. Quant à cette opinion, la seconde partie de la
troisième hypothèse; voir plus haut, § 2. - Qui viennent d'être
rappelés, c'est-à-dire des arguments tirés du témoignage des
sens.
§ 23. Antérieurement adopté, voir plus haut, § 2. Il semble
qu'Aristote doit exactement répéter ici ce qui a été dit au § 2;
mais les manuscrits ne sont pas d'accord, et la reproduction des
idées n'est pas aussi fidèle qu'elle devrait l'être, Il eût été plus
simple de se répéter mot pour mot.
§ 26. Plus haut, § 17 et § 3. - Mais reprenons encore,
ce qui va suivre, en effet, n'est guère qu'une répétition de ce qui
précède. - Ainsi qu'on le prétend quelquefois, ceci fait
allusion à Mélissus et à Parménide ; voir Livre I, ch. 2, § 1. -
Nos sens n'en peuvent rien apercevoir, voir plus haut, § 8. -
Du moment qu'existe l'imagination, voir le Traité de l'âme,
Livre III, ch. 3, § 4, p. 78 de ma traduction. - Réels, j'ai
ajouté ce mot pour compléter la pensée et la rendre plus claire.
§ 25. Avoir mieux que des raisonnements, c'est-à-dire le
témoignage irrécusable des sens; voir plus haut, §§ 3et 43.
§ 26. Il n'est pas moins impossible, voir plus haut, § 2. -
Une seule réponse péremptoire, j'ai ajouté ce dernier mot.
§ 27. Reste donc à examiner, c'est la dernière partie de la
troisième hypothèse; voir plus haut, § 2. - Qui peuvent être
ainsi, c'est-à-dire qui sont tantôt en mouvement et tantôt en
repos. Ainsi, Aristote fait trois classes des choses : les unes sont
dans un éternel mouvement; les autres sont dans un éternel repos;
d'autres choses enfin sont alternativement soit en mouvement soit en
repos. |
|
CHAPITRE IV.
Distinctions diverses entre les moteurs et les mobiles : moteurs et
mobiles en soi; moteurs et mobiles accidentels. Faculté du mouvement
spontané dans les animaux; mouvement naturel; mouvement contre
nature; corps légers et corps pesants; leur mouvement naturel ne
peut cesser que par suite de quelque obstacle; ils le reprennent dès
que l'obstacle est écarté. La légèreté et la pesanteur des corps
sont des lois de la nature. - Tout ce qui est mu est mu par quelque
cause. |
|
§ 1. Pour les moteurs et
les mobiles, il faut distinguer ceux qui meuvent ou qui sont mus
d'une façon accidentelle ; et d'autres, au contraire, qui meuvent ou
sont mus essentiellement et en soi. Ainsi, le mouvement est
accidentel pour tous les objets qui ne l'ont que parce qu'ils sont
dans les moteurs et les mobiles, ou parce qu'ils n'ont le mouvement
que dans une partie seulement. Au contraire, les objets sont mobiles
et moteurs en soi et essentiellement, toutes les fois qu'ils ne sont
pas seulement dans le moteur ou dans le mobile, et quand ce n'est
pas simplement une de leurs parties qui meut ou qui est mue.
§ 2. Entre les moteurs et
les mobiles en soi, on peut encore distinguer ceux qui se meuvent
eux-mêmes, et ceux qui sont mus par un autre; ou bien ceux qui se
meuvent naturellement, et ceux qui sont mus par force et contre
nature.
§ 3. Ce qui se meut
soi-même est mu selon les lois de la nature ; et ce sont, par
exemple, tous les animaux, puisque l'animal est doué de la faculté
de se mouvoir lui-même. Aussi pour tous les êtres qui ont en
eux-mêmes le principe de leur mouvement, nous disons que c'est
naturellement qu'ils se meuvent; et c'est ainsi que par le vœu seul
de la nature l'animal se meut lui-même tout entier. Quant au corps,
il peut tout à la fois être mu, et naturellement, et contre nature ;
car il y a grande différence entre les mouvements qu'il peut avoir,
comme il y en a entre les éléments dont il est composé.
§ 4. Parmi les êtres qui
sont mus autrement que par eux-mêmes, les uns le sont suivant la
nature, les autres le sont contre nature ; et, par exemple, un
mouvement contre-nature, c'est celui des corps terrestres qui
iraient en haut, et celui du feu qui irait en bas.
§ 5. Les parties des
animaux peuvent souvent aussi être mues contre nature, quand elles
le sont contre leurs positions régulières, ou contre leurs modes
ordinaires de mouvement.
§ 6. C'est surtout dans
les mouvements contre nature qu'on voit clairement que le mouvement
est imprimé du dehors au mobile, parce qu'on voit alors avec pleine
évidence que le mobile est mu par un autre que lui-même.
§ 7. Après ces mouvements
contre nature, les plus manifestes sont ceux des êtres qui se
meuvent eux-mêmes, comme les animaux que nous citions tout à
l'heure. En effet, on ne peut pas hésiter à savoir clairement si
c'est un autre qu'eux-mêmes qui les pousse; mais on peut avoir
encore de l'hésitation sur ce qui meut, et ce qui est mu ; car il
semble que ce qui se passe pour les bateaux, et pour tous les autres
composés qui ne viennent pas de la nature, se passe aussi dans les
animaux, où l'on distingue ce qui fait mouvoir et ce qui est mu; et
c'est ainsi qu'on explique le mouvement de tout ce qui se meut
soi-même.
§ 8. Mais il y a le plus
grand doute pour le reste de la division que nous venons d'établir.
Ainsi, parmi les êtres qui sont mus par une force étrangère, nous
avons dit que les uns sont mus naturellement, et que les autres,
seule opposition qui reste possible, sont mus contre nature. Ce sont
ces derniers pour lesquels il y a difficulté de savoir par quelle
cause ils sont mus. Ainsi, quelle est la cause qui meut les corps
légers et les corps graves? Ces deux espèces de corps ne sont portés
que par force dans les lieux qui leur sont opposés. Quand ils
restent dans leurs lieux propres, le corps léger va naturellement en
haut ; le corps grave va naturellement en bas. Mais, en ce cas, qui
les meut? C'est là ce qui n'est pas de toute évidence, comme cela
l'est quand ils reçoivent un mouvement qui ne leur est pas naturel.
§ 9. En effet, il est
bien impossible de dire que ces corps se meuvent alors eux-mêmes;
car cette faculté est toute vitale, et elle appartient exclusivement
aux êtres animés.
§ 10. S'il en était
ainsi, ces corps pourraient tout aussi bien s'arrêter; et, par
exemple, si un corps est lui-même cause de la marche qu'il a, il
peut également être cause que cette marche s'arrête. Par conséquent,
s'il ne dépendait que du feu de se porter en haut, il pourrait tout
aussi bien se porter eu bas.
§ 11. Il ne serait pas
moins déraisonnable de croire que les éléments ne se donneraient
qu'un seul et unique mouvement, s'ils avaient la faculté de se
mouvoir eux-mêmes,
§ 12. On peut encore se
demander comment il est possible que le continu et l'homogène se
meuve lui-même ? En tant que un et continu, ce ne peut pas être par
le contact qu'il se meuve, puisqu'à cet égard il est impassible.
Mais c'est seulement en tant que séparés qu'il est possible que, de
deux objets, l'un agisse et l'autre souffre l'action. Ainsi donc
aucun de ses élément ne peut se mouvoir lui-même, puisqu'ils sont
homogènes, et nul autre continu ne le peut davantage. Mais il faut
que dans chaque cas, le moteur soit séparé du mobile, comme nous
l'observons pour les choses inanimées, lorsque quelque être animé
vient à les mettre en mouvement.
§ 13. Or, il est
certain que ces choses sont toujours mues par une cause étrangère ;
et c'est ce qu'on peut vérifier aisément en divisant les causes. On
peut même se convaincre pour les moteurs de l'exactitude des
principes qu'on vient de poser. Ainsi les uns sont susceptibles de
mouvoir les choses contre nature ; comme le levier qui,
naturellement, n'a pas la faculté de mouvoir les corps pesants ; et
les autres meuvent selon la nature ; comme, par exemple, ce qui est
chaud en acte et en fait, a le pouvoir de mettre en mouvement ce qui
n'est chaud qu'en puissance. Même remarque pour tous les cas
analogues. De même encore, on peut dire que le mobile selon la
nature, est ce qui a en puissance une certaine qualité, une certaine
quantité, et une certaine position, en supposant que cet objet a en
lui-même un tel principe de mouvement, et qu'il ne l'a pas
accidentellement ; car la quantité et la qualité peuvent se
confondre; mais alors l'une n'est qu'accidentellement à l'autre, et
elle n'y est pas essentiellement.
§ 14. Le feu et la
terre sont mus de force par quelque cause étrangère, quand ils sont
mus contre leur nature propre; ils sont mus non par force, mais
naturellement lorsque, tout en n'étant qu'en puissance, ils tendent
à leurs actes spéciaux.
§ 15. Mais comme
l'expression En puissance a plusieurs acceptions, c'est là ce qui
empêche de voir clairement la cause qui meut ces corps, le feu en
haut et la terre en bas.
§ 16. On est en
puissance d'une manière toute différente selon qu'on apprend, ou
selon qu'on possède la science, et que l'ayant déjà, on n'en fait
point usage.
§ 17. Mais toutes les
fois que ce qui peut agir et ce qui peut souffrir sont ensemble, le
possible vient à l'acte et se réalise. Par exemple, quand on apprend
quelque chose, on passe de la simple possibilité à un état où l' on
est tout autrement en puissance. En effet, celui qui possède la
science, mais qui ne l'applique pas, est savant, on peut dire encore
en puissance, mais il ne l'est pas comme il l'était avant de rien
apprendre. Quand il est dans cet état, il agit et il emploie sa
science si nul obstacle ne s'y oppose; ou autrement, on devra dire
qu'il est dans le contraire de la science et dans l'ignorance. Il en
est absolument de même en ceci pour les choses de la nature. Le
froid par exemple est chaud en puissance ; et quand il change, il
devient du feu et il brûle, si rien ne l'en empêche et ne lui fait
obstacle.
§ 18. C'est une
disposition toute pareille pour le léger et le pesant. Le léger
vient du pesant, comme par exemple l'air vient de l'eau. Le pesant
est en effet d'abord léger en puissance, et il devient léger en
réalité et en fait, dès qu'il n'y a rien qui l'en empêche. L'acte du
léger, c'est d'être en un certain lieu et en haut ; il en est
empêché quand il se trouve dans le lieu contraire ; et tout ceci
s'applique également à la quantité et à la qualité.
§ 19. Néanmoins on
demande encore pourquoi les corps légers ou les corps graves se
meuvent chacun vers le lieu qui leur appartient. Il faut répondre
que c'est par une loi de la nature qu'ils sont en certains lieux, et
que ce qui constitue essentiellement le léger et le pesant, c'est
que l'un se dirige exclusivement en haut, et que l'autre se dirige
en bas.
§ 20. Mais ainsi qu'on
vient de le dire, il y a plusieurs manières d'entendre le léger et
le pesant en puissance. Ainsi, l'eau est bien à certain point de
vue, légère en puissance ; et lorsqu'elle est de l'air, il est
possible encore que l'air ne soit léger qu'en puissance également;
car s'il rencontre quelque obstacle, il ne peut aller en haut; mais
dès que l'obstacle a disparu, le léger agit et il monte toujours
plus haut. De même aussi la qualité change pour arriver à être en
acte ; car lorsqu'on sait quelque chose, on peut sur le champ
appliquer la science si rien ne vient vous en empêcher. De même
encore, la quantité s'étend et se dilate, si rien ne l'arrête.
§ 21. Mettre en
mouvement l'obstacle qui s'oppose à l'acte et l'empêche, c'est
encore mouvoir, du moins d'une certaine manière, et dans un autre
sens ce n'est pas précisément mouvoir. Par exemple, si l'on retire
la colonne qui soutient quelque chose, ou si l'on ôte une pierre qui
est sur une outre dans l'eau, c'est encore mouvoir indirectement, de
même que la balle qui est renvoyée est mise en mouvement non par le
mur, mais par le joueur qui l'a lancée.
§ 22. Il est donc clair
qu'aucun de ces corps ne se meut spontanément lui-même ; mais ils
ont encore le principe du mouvement, non pour mouvoir ou pour
produire le mouvement, mais pour le recevoir et le souffrir.
§ 23. Ainsi, on le
voit, tous les mobiles sont mus, soit naturellement, soit contre
nature et par force. Tout ce qui est mu par force et contre nature
est mu par quelque cause et quelque cause étrangère. Parmi les
choses qui sont mues selon leur nature, celles qui se meuvent
elles-mêmes sont mues encore par quelque cause, aussi bien que
celles qui ne se meuvent pas par elles-mêmes, comme les corps légers
et pesants ; car les corps reçoivent leur mouvement de ce qui les
produit en les rendant pesants ou légers, ou de ce qui écarte les
obstacles qui les empêchaient d'agir. Donc, il semble que tout ce
qui est mu, que tous les mobiles, reçoivent leur mouvement de
quelque chose. |
Ch. IV, § 1. D'une façon
accidentelle, ou indirecte. - Qui meuvent ou sont mus,
j'ai répété ces mots, que n'a pas le texte, pour que la pensée fût
plus claire. - Parce qu'ils sont dans les moteurs, ainsi un
matelot qui est dans le navire n'a qu'un mouvement accidentel, quand
il n'a que celui du navire qui le porte. - Ils n'ont le mouvement
que dans une partie, comme on dirait d'un chien qu'il se meut,
par cela seul qu'il remue sa queue. C'est là un mouvement
accidentel, parce que ce n'est pas l'être entier, mais seulement une
de ses parties qui est mue. - En soi et essentiellement, il
n'y a qu'un seul mot dans le texte.
§ 2. Les moteurs et les mobiles en soi, il faut entendre ceux
qui se meuvent tout entiers; cette nuance est indispensable pour
qu'il n'y ait point ici quelque contradiction; car il est clair que
quand un être se meut lui-même, c'est qu'il n'est pas mu par un
autre.
§3. Ce qui se meut soi-même, il faut sous-entendre : Tout
entier, et non dans une de ses parties, ce qui ne serait plus qu'un
mouvement indirect et accidentel. Cette distinction sera faite
d'ailleurs expressément un peu plus bas. - L'animal se meut
lui-même tout entier, c'est-à-dire selon les deux parties qui le
composent : l'âme et le corps. - Et contre nature, lorsque
par quelque accident le corps reçoit un mouvement que la volonté ne
lui donnerait pas. - Comme il y en a, le texte est un peu
moins précis.
§ 4. Autrement que par eux-mêmes, ce sont toutes les choses
inanimées. - Des corps terrestres, ou terreux,
c'est-à-dire des corps pesants comme la terre,
§ 5. Les parties des animaux, au lieu de l'animal tout
entier. - Contre leurs positions régulières, les
commentateurs citent l'exemple des saltimbanques, qui marchent la
tête en bas sur leurs mains. - Contre leurs modes ordinaires de
mouvement, la main, par exemple, est faite pour se fermer, les
doigts se rapprochant et se pliant en dedans. C'est un mouvement
contre nature, quand on force les doigts à fléchir en arrière.
§ 8. Est imprimé du dehors au mobile, c'est, par exemple, une
pierre lancée par quelqu'un; on voit alors aussi clairement que
possible que le mobile reçoit le mouvement d'une cause qui lui est
étrangère.
§ 7. Les plus manifestes, c'est-à-dire ceux où se montre le
plus clairement qu'ils sont mis en mouvement par une cause autre
qu'eux-mêmes. - Comme les animaux, il faut se rappeler qu'on
a distingué deux éléments dans l'animal, l'âme et le corps; voir
plus haut, § 3. - Un autre qu'eux-mêmes, ceci peut être
discutable, à moins qu'on ne comprenne que l'âme, qu'on ne voit pas,
meut le corps, qui est le seul qu'on voie et qui frappe nos sens. -
Sur ce qui meut et ce qui est mu, l'âme étant dans le corps
le principe et la cause du mouvement, et le corps étant le mobile.
Voir dans le Traité de l'âme, Livre Il, ch. 4, § 6, p. 490 de
ma traduction, toute la théorie de la locomotion. - Ce qui se
passe pour les bateaux, c'est le marinier qui les fait mouroir;
il est dans le bateau, qui sans lui n'aurait pas de mouvement. L'âme
est supposée dans le corps comme le matelot dans le navire. - De
tout ce qui se meut soi-même, où la partie apparente et sensible
est toujours mise en mouvement par une autre.
§ 8. Mais il y a le plus grand doute, c'est-à-dire qu'on ne
sait pas si les corps légers et graves sont mus par une autre cause
qu'eux-mêmes. - Pour le reste de la division, voir plus haut,
§ 4. - Que nous venons d'établir, id., ibid. Le
texte n'est pas tout à fait aussi précis. - Nous avons dit,
voir plus haut, § 4. - Ces derniers, c'est-à-dire les corps
graves qui iraient en bas, et les corps légers qui iraient en haut.
Le mouvement est alors parfaitement naturel; à quelle cause faut-il
le rapporter? c'est là la question qui remplira le reste du
chapitre. - En ce cas, j'ai ajouté ces mots pour compléter la
pensée. - Un mouvement qui ne leur est pas naturel, car alors
on voit nettement la cause qui leur communique mouvement contre
nature.
§ 9. Se meuvent alors eux-mêmes, c'est-à-dire, quand ils
n'ont que leur mouvement propre et naturel. - Toute vitale,
ou plutôt:
«
animale. »
§ 10. S'il en était ainsi, le texte n'est pas tout à fait
aussi formel. - Tout aussi bien s'arrêter, et se tenir en
repos. - S'il ne dépendait que du feu, l'argument est très
fort pour prouver que le feu n'a pas en lui-même une libre cause de
mouvement.
§ 11. Un seul et unique mouvement, cet argument n'est pas
moins bon que celui qui précède.
§ 12. Le continu et l'homogène, comme le sont les éléments,
la terre, L'eau, l'air, le feu, que les anciens supposaient
absolument homogènes, chacun dans leur genre. On ne connaissait
point alors les corps simples dont ces prétendus éléments, ou trois
au moins, sont composés. - Qu'il se meuve, j'ai ajouté ces
mots pour que la pensée fût plus claire. - Il est impassible,
c'est-à-dire que le corps étant supposé continu, il ne peut point se
toucher lui-même. - Mais c'est seulement en tant que séparés,
le texte n'est pas tout à fait aussi précis. - Puisqu'ils sont
homogènes, on petit le dire peut-être du feu ; mais c'est
inexact pour les trois autres éléments. On pouvait, il est vrai, s'y
méprendre longtemps pour l'eau et pour l'air; mais il est singulier
qu'on n'ait pas tout d'abord distingué plusieurs éléments dans le
prétendu élément de la terre.
§ 13. Ces choses, c'est-à-dire les éléments naturels, dont il
vient d'être question un peu plus haut. - En divisant las causes,
cette expression est obscure, et Aristote veut dire sans doute qu'on
peut se convaincre de cette théorie en examinant chacune des causes
du mouvement dans chaque cas particulier. - Pour les moteurs,
après avoir étudié les mobiles. - Qui naturellement n'a pas la
faculté, et qui a besoin pour agir d'être mis lui-même en
mouvement par quelque force étrangère. - Ce qui est chaud en acte,
le feu, par exemple, qui est actuellement chaud et qui échauffe les
corps qui sont susceptibles d'être échauffés, et ne sont chauds
qu'en puissance. - En acte et en fait, il n'y a qu'un seul
mot dans le texte. - De mettre en mouvement, c'est-à-dire
d'échauffer. - Ce qui n'est chaud qu'en puissance, l'eau, par
exemple, qui a la faculté de s'échauffer quand le feu est en contact
avec elle. - A en lui-même le principe du mouvement, au sens
où en l'a dit plus haut, § 4. - L'une n'est qu'accidentellement à
l'autre, cette pensée est exprimée d'une manière trop concise,
et elle reste obscure.
§ 14. Lorsqu'en n'étant qu'en puissance, la terre n'est grave
en acte que quand elle tombe et descend par son mouvement naturel;
elle est grave seulement en puissance tant qu'elle ne tombe pas. Il
est plus difficile de comprendre cette même distinction pour le feu.
- A leurs actes spéciaux, l'acte spécial de la terre, c'est
de descendre; l'acte spécial du feu, c'est de monter.
§ 15. C'est là ce qui empêche, Aristote sent lui-même le
besoin d'expliquer ce qu'il vient de dire. - De voir clairement
la cause, voir plus loin, § 19.
§ 16. On est en puissance, il faudrait dire plutôt
«
on est savant en puissance.
»
- Selon qu'on apprend, quand on ne sait pas encore. - On
n'en fait point usage, le texte dit précisément :
«
On ne contemple point.
»
J'ai préféré l'autre expression, qui est plus claire dans notre
langue.
§ 17. Ce qui peut agir et ce qui peut souffrir, l'expression
aurait pu être plus claire. - Où l'on est tout autrement en
puissance, dans le premier cas on ne savait rien, mais on était
savant en puissance, c'est-à-dire qu'on était susceptible
d'apprendre ; dans le second cas, on sait; mais comme on n'applique
pas la science qu'on possède, ou qu'on n'y pense pas, on n'est
encore savant qu'en puissance. Or, celle seconde situation est toute
différente de la première, - Ou autrement on devra dire, le
texte n'est pas tout à fait aussi précis. Si l'on ne fait pas usage
de la science, quand rien ne s'y oppose, c'est qu'on ne la possède
pas ainsi qu'on le croyait. - Le froid est chaud en puissance,
ceci peut paraitre assez subtil, quoique ce ne soit pas faux,
attendu que les choses froides peuvent en effet s'échauffer, si les
conditions viennent à changer.
§ 18. L'air vient de l'eau, quand l'eau se vaporise par la
chaleur ou par toute autre cause. - A la quantité et à la qualité,
voir plus haut § 13, et plus bas § 20.
§ 19. Les corps légers ou les corps graves, voir plus haut §
8; c'est là la seule question à discuter. - C'est par une loi de
la nature, il semble que cette réponse, qui est en effet la
seule, s'est fait bien longtemps attendre. - Exclusivement,
j'ai ajouté ce mot qui est implicitement dans le texte.
§ 20. Ainsi qu'on vient de le dire, voir plus haut § 15. -
Légère en puissance, c'est-à-dire que dans certaines
circonstances elle peut devenir légère, en changeant de nature. -
La qualité change, par exemple, la qualité de la science; voir
plus haut § 17. - S'étend et se dilate, il n'y a qu'un seul
mot dans le texte. Un exemple aurait été nécessaire ici pour bien
éclaircir la pensée.
§ 21. Mettre en mouvement l'obstacle, il eût été plus exact
de dire : «
Éloigner l'obstacle.
»
- Ce n'est pas précisément mouvoir, c'est seulement rendre le
mouvement possible. - Qui soutient quelque chose, et qu'alors
cette chose tombe emportée par son poids naturel. - Qui est sur
une outre dans l'eau, et qui empêche l'outre gonflée d'air de
remonter à la surface. - C'est encore mouvoir indirectement,
ou «
accidentellement.
»
- Non par le mur, sur lequel elle est frappée.
§ 22. Non pour mouvoir, il semble que ce soit détourner un
peu le sens vrai des mots, et que ce soit faire une équivoque.
§ 23. Ainsi, on le voit, résumé de tout ce chapitre, où
Aristote s'est proposé de démontrer que tout ce qui est en mouvement
est mu par quelque cause soit interne soit étrangère. - Par
quelque cause, qui est une cause intérieure pour les animaux. -
Comme les corps légers et pesants, il semble au contraire
qu'ils aient le mouvement par eux-mêmes, puis qu'ils l'ont par
une loi de la nature. - Donc tout ce qui est mu, conclusion
générale, d'où Aristote tirera plus tard toutes les conséquences en
ce qui regarde le premier moteur. |
|
CHAPITRE V.
Préliminaires de la théorie générale du moteur immobile. Nouvelles
distinctions dans les moteurs; moteurs directs, moteurs indirects;
mouvement du bâton remontant jusqu'à l'homme qui le fait mouvoir ;
double démonstration de ces principes; il faut toujours arriver en
remontant de proche en proche à un moteur qui soit lui-même
immobile. Nature du moteur immobile ; opinion d'Anaxagore. - Des
espèces différentes de mouvement que le moteur mobile peut recevoir
et transmettre ; démonstrations diverses. |
|
§ 1. La proposition qu'on
vient d'énoncer peut avoir deux sens : car, ou le moteur ne meut pas
par lui-même, mais par une autre cause qui met le moteur lui-même en
mouvement, ou bien le moteur meut par lui même. On peut encore
distinguer dans ce dernier cas deux hypothèses: ou le moteur est le
premier après l'extrême qui donne le mouvement, ou il meut par
plusieurs intermédiaires. Ainsi le bâton meut la pierre, mu lui-même
par la main que meut l'homme, et l'homme produit le mouvement, sans
lui-même être mu par une autre cause.
§ 2. Nous disons
également de ces deux moteurs, et du dernier et du premier, qu'ils
donnent le mouvement; mais cela s'applique surtout au premier moteur
qui meut le dernier, sans que le dernier puisse à son tour mouvoir
le premier. Sans le premier moteur, le dernier reste incapable de
mouvoir ; et celui-ci ne peut agir sans celui-là ; car le bâton ne
transmettra en rien le mouvement, si l'homme ne le lui donne.
§ 3. Si donc tout ce qui
est mis en mouvement est nécessairement mu par quelque chose, et si
c'est par une autre chose qui est mue elle-même ou n'est pas mue, il
faut aussi de toute nécessité, en supposant le mobile mu par un
autre, qu'il y ait un premier moteur qui ne soit pas mu lui-même par
une autre cause. Si ce moteur premier est bien en effet le premier,
il n'est pas besoin d'en rechercher un autre ; car il est impossible
de remontrer à l'infini du moteur au mobile mu lui-même par un
autre, puisque dans l'infini il n'y a point de premier.
§ 4. Si donc tout mobile
est mu par quelque chose, et si le moteur premier ne peut pas être
mu par un autre, il faut de toute nécessité que ce moteur se meuve
lui-même.
§ 5. Voici encore une
autre démonstration de ce même principe. Tout moteur meut quelque
chose et par quelque chose. Le moteur meut par lui seul ou par
l'intermédiaire d'un autre. Par exemple, l'homme meut directement la
pierre, ou il la meut par le moyen de son bâton; et le vent renverse
directement un objet, ou c'est la pierre que le vent a chassée.
§ 6. Or, il est
impossible qu'il y ait mouvement sans un moteur qui meuve par
lui-même ce par quoi il meut ; et s'il le meut par lui-même, il n'y
a plus besoin qu'il y ait un autre intermédiaire par lequel il
meuve. Mais s'il y a quelque autre objet par lequel il meut, il
faudra bien un moteur qui meuve, non plus par quelque chose mais par
lui-même, ou autrement on irait à l'infini.
§ 7. En arrivant à un
mobile qui meut à son tour, il faut nécessairement s'arrêter, et il
n'y a plus de série à l'infini. En effet, si le bâton donne le
mouvement parce qu'il est mu par la main, c'est alors la main qui
meut le bâton, Mais si l'on suppose que c'est encore par elle que
quelque autre chose donne le mouvement, il faut aussi que le moteur
qui la met en mouvement soit différent; et quand un moteur différent
meut par quelque chose, il faut nécessairement qu'il y ait
antérieurement un moteur qui meuve par lui-même.
§ 8. Si donc, le moteur
est mu, et qu'il n'y en ait plus un autre qui le meuve, il faut bien
nécessairement qu'il se meuve lui-même spontanément. Par conséquent,
ce raisonnement prouve directement que le mobile est mu par le
moteur qui se meut lui-même, ou du moins qu'il faut remonter jusqu'à
un moteur de ce genre.
§ 9. On arrive d'ailleurs
à cette même conclusion en se mettant à un point de vue nouveau,
outre ceux qui viennent d'être indiqués. En effet, si tout ce qui
est mu est mis en mouvement par un moteur qui est mu lui-même, il
n'y a que cette alternative : ou c'est un accident des choses que le
mobile transmette le mouvement qu'il a lui-même reçu, sans se
mouvoir de son propre fonds ; ou bien ce n'est pas accidentel, mais
c'est en soi.
§ 10. D'abord si l'on
dit que c'est par accident, alors il n'y a pas nécessité que le
mobile soit mu ; et ceci admis, il est clair qu'il est possible
qu'aucun être au monde n'ait de mouvement; car l'accident n'est pas
nécessaire, et il peut ne pas être.
§ 11. Si donc nous
admettons que le possible a lieu, il n'y a rien là d'absurde, bien
qu'il puisse y avoir une erreur. Mais il est impossible qu'il n'y
ait pas de mouvement au monde ; car, ainsi qu'on l'a démontré
antérieurement, il y a nécessité que le mouvement soit éternel.
§ 12. Ceci d'ailleurs
est parfaitement conforme à la raison. En effet, il y a ici trois
termes indispensables: le mobile, le moteur, et ce par quoi il cause
le mouvement. Le mobile doit nécessairement être mu ; mais il n'y a
pas nécessité qu'il meuve à son tour. Quant à ce par quoi le moteur
donne le mouvement, il doit à la fois mouvoir et être mu. En effet,
ce terme change en même temps que le mobile, puisqu'il est dans le
même temps et dans la même condition que lui. C'est ce qu'on peut
voir clairement dans les corps, qui meuvent dans l'espace et qui
déplacent; ils doivent en effet se toucher l'un l'autre jusqu'à un
certain point. Enfin le moteur est immobile de façon à ce qu'il n'y
ait plus d'intermédiaire par lequel il transmette le mouvement. Mais
comme nous voyons que le terme extrême est mu sans avoir en lui-même
le principe du mouvement, et que le mobile qui est mu l'est par un
autre et non par lui-même, il est très rationnel, pour ne pas dire
nécessaire, d'en conclure qu'il y a un troisième terme qui meut,
tout en restant lui-même immobile.
§ 13. Aussi, Anaxagore
a-t-il bien raison quand il dit que l'Intelligence est à l'abri de
toute affection et de tout mélange, du moment qu'il fait de
l'Intelligence le principe du mouvement; car c'est seulement ainsi,
qu'étant immobile, elle peut créer le mouvement, et qu'elle peut
dominer le reste du monde en ne s'y mêlant point.
§ 14. Cependant si le
moteur est mu lui-même, non pas par accident, mais nécessairement,
et s'il ne peut donner le mouvement sans le recevoir d'abord, il
faut nécessairement que le moteur, en tant qu'il est mu, reçoive ou
la même nature de mouvement, ou une autre espèce de mouvement. Par
exemple, il faut que ce qui échauffe soit lui-même échauffé, que ce
qui guérit soit lui-même guéri, que ce qui transporte soit lui-même
transporté; ou bien il faut que ce qui guérit soit transporté, et
que ce qui transporte soit doué d'un mouvement d'accroissement. Mais
il est trop clair que cette dernière supposition est impossible. En
effet, il faudrait alors pousser la division jusqu'aux cas
individuels; et, par exemple, si quelqu'un enseigne la géométrie, il
faudrait qu'on lui enseignât aussi à lui-même la même proposition de
géométrie qu'il montre à un autre ; si l'on jetait quelque chose, il
faudrait qu'on fût soi-même jeté d'un jet tout pareil. Ou bien, si
le mouvement n'est pas pareil, il faudrait qu'il fût d'un autre
genre, et d'une espèce différente. Ainsi, le corps qui en
transporterait un autre, aurait lui-même le mouvement
d'accroissement, de même que le corps qui accroîtrait un autre corps
serait à son tour altéré par un autre, de même encore que le corps
qui en altérerait un autre, aurait aussi lui-même une autre espèce
de mouvement. Mais il y a nécessité de s'arrêter quelque part,
puisque les espèces de mouvements sont en nombre limité. Si l'on
prétend qu'il y a retour du mouvement, et que le corps qui altère
est transporté lui-même plus tard, cela revient absolument à dire de
prime abord que ce qui transporte est transporté, que ce qui
enseigne est enseigné, etc. ; car évidemment tout mobile est
toujours mu aussi par le moteur supérieur, et il est mis davantage
en mouvement par le premier de tous les moteurs. Mais cela est
impossible ; car celui qui enseigne peut bien aussi apprendre
lui-même ; mais il n'en faut pas moins nécessairement que l'un n'ait
point la science, et que l'autre, au contraire, la possède.
§ 15. Mais on arrive
encore à une autre conséquence bien plus absurde que toutes
celles-là, à savoir que tout ce qui peut donner le mouvement le
reçoit, si l'on soutient que tout mobile est mu par un autre mobile.
Dire qu'il est mu, c'est comme si l'on soutenait que tout ce qui est
capable de guérir guérit en effet, et peut lui-même être guéri ; et
que ce qui est capable de construire est construit, ou directement
ou par plusieurs intermédiaires. Par exemple, cela revient à. dire
que tout ce qui a la faculté de mouvoir est mis en mouvement par un
autre moteur, sans que le mouvement reçu soit le même que celui qui
est transmis à la chose voisine, et au contraire, en supposant qu'il
est différent, comme si, par exemple, ce qui a la faculté de guérir
était instruit. Mais en remontant ainsi de proche en proche, on
arriverait à la même espèce de mouvement, ainsi que nous l'avons dit
un peu plus haut. Donc on voit que l'une de ces conséquences est
absurde, et l'autre erronée ; car il est absurde de croire qu'un
être qui a la faculté de produire une altération, doit
nécessairement à son tour être accru. Donc en résumé, il n'est pas
nécessaire que tout mobile soit sans exception mis en mouvement par
un autre mobile qui serait mu lui-même; donc il y aura un temps
d'arrêt, de telle sorte que de deux choses l'une : ou le mobile sera
mu primitivement par quelque chose qui est en repos, ou bien il se
donnera à lui-même le mouvement.
§ 16. Quant à la
question de savoir quel est le principe et la vraie cause du
mouvement, ou de l'être qui se meut lui-même, ou de celui qui est mu
par un autre, c'est ce que tout le monde peut décider ; car ce qui
est cause en soi est toujours antérieur à ce qui n'est cause que par
un autre. |
Ch. V, § 1. La proposition qu'on
vient d'énoncer, à la fin du chapitre précédent. - Est le
premier après l'extrême, ceci est expliqué par les exemples qui
suivent, et qui sont très clairs. L'homme est le moteur initial,
et le bâton qui remue la pierre est le moteur extrême.
§ 2. Au premier moteur,
c'est-à-dire l'homme. - Qui meut le dernier, c'est-à-dire le
bâton. - Celui-ci, le dernier moteur ou le bâton. - Sans
celui-ci, le premier moteur ou l'homme.
§ 3. Un premier moteur qui ne soit
pas mu, c'est là la proposition qui sera démontrée dans ce
chapitre.- Il n'est pas besoin d'en rechercher un autre,
puisqu'on a précisément ce qu'on cherche. - Il n'y a point de
premier, et l'on a démontré ici qu'il y a un premier moteur.
§ 4. Ne peut pas être mu par un
autre, car alors il ne serait plus le moteur initial. - Que
ce moteur se meuve lui-même, au chapitre suivant, il sera
expliqué comment le moteur premier se meut lui-même.
§ 5. Voici encore une autre
démonstration, cette démonstration donnée ici pour différente
ressemble beaucoup à celle qui précède, et ce n'en est guère qu'une
répétition. - Et par quelque chose, cette seconde condition
n'est pas nécessaire; car le moteur peut mouvoir directement et sans
intermédiaire. On ne peut pas dire alors qu'il meuve par quelque
chose, à moins que l'on n'entende aussi sous cette formule générale
qu'il meut par lui-même.
§ 6. Il n'y a plus besoin,
c'est en quelque sorte la répétition du § 3 ci-dessus. - L'on
irait à l'infini, autre répétition.
§ 7. C'est alors la main,
considérée comme premier moteur. - Qui meuve par lui-même,
voir plus haut, § 4.
§ 8. Le moteur est mu, l'expression du texte est plus vague.
- Est mu par le moteur, soit directement soit indirectement,
par un ou plusieurs intermédiaires.
§ 9. A cette même conclusion, à
savoir que le premier moteur doit se mouvoir lui•même. - Un point
de vue nouveau, la différence de ce point de vue nouveau est
très légère ; et on ne s'aperçoit pas qu'il ajoute beaucoup à la
démonstration précédente. - C'est un accident... c'est en soi,
il sera démontré que ces deux alternatives sont impossibles, § 10 et
§ 14. Par conséquent, il n'est pas nécessaire que tout moteur soit
mu par une cause étrangère.
§ 10. Il n'y a pas nécessité,
puisque l'accident ne peut jamais être nécessaire. - Aucun être
au monde n'ait de mouvement, ce qui est formellement contraire
au témoignage irrécusable des sens; voir plus haut, ch. 1. - Et
il peut ne pas être, voir la définition de l'accident,
Métaphysique, Livre V, ch. 9, p. 1017 de l'édition de Berlin.
§ 11. Que le possible a lieu,
c'est-à-dire qu'il n'y a pas de mouvement, puisqu'ou admet qu'il est
possible qu'il n'y en ait pas. - Il n'y a rien là d'absurde,
puisque c'est la conséquence de l'hypothèse admise. - Ainsi qu'on
l'a démontré antérieurement, voir plus haut, ch. 1.
§ 12. Ceci d'ailleurs, quelques
commentateurs ont trouvé non sans raison que ce § interrompait la
suite de la pensée, et qu'il anticipait sur les théories du chapitre
suivant. - Et ce par quoi il cause le mouvement, et qui peul
être un principe intérieur, ou un intermédiaire extérieur. - Le
mobile doit nécessairement être mu, car autrement il ne serait
pas le mobile. - Change en même temps que le mobile, le texte
n'est pas tout à fait aussi précis. - Jusqu'à un certain point,
ainsi de plusieurs corps qui se meuvent en se poussant mutuellement,
le dernier est mu sans mouvoir à son tour, parce qu'il ne touche
plus un autre corps. - Il transmette le mouvement, il
serait plus exact de dire :
«
par lequel le mouvement soit transmis.
»
- Le terme extrême, par exemple, la pierre mise en mouvement
par le bâton que dirige la main. - Un troisième terme, le
moteur initial.
§ 13. Anaxagore a-t-il bien
raison, bel éloge d'Anaxagore. Voir la Métaphysique,
Livre I, ch, 3, p. 984 de l'édition de Berlin.
§ 14. Non pas par accident,
voir plus haut, § 9. C'est la seconde alternative. - Une autre
espèce de mouvement, plus haut, Livre V, ch. 3, § 1. Aristote a
distingué trois espèces de mouvement dans trois catégories
différentes: la quantité, la qualité et le lieu.- Jusqu'aux cas
individuels, cette pensée n'est pas assez clairement exprimée;
et il aurait fallu la développer un peu davantage. L'exemple donné
dans le texte ne suffit pas pour l'éclaircir. - Transporterait...
Accroissement,.. Altéré, ce sont les trois seules espèces de
mouvement, dans les catégories du lieu, de la quantité et de la
qualité. - Sont en nombre limité, c'est-à-dire au nombre de
trois; voir plus haut, Livre V, ch. 3, § 1. - Il y a retour du
mouvement, c'est-à-dire que le même mouvement revient après une
période plus ou moins longue. - Que l'un n'ait point la science,
c'est le disciple qui reçoit l'enseignement. - Que l'autre au
contraire la possède, c'est le maître qui donne la leçon.
§ 15. Une autre conséquence,
ce § n'est guère qu'une répétition sous une autre forme de celui qui
précède; la pensée est la même, et l'expression seule varie. -
Dire qu'il est mu, il faudrait ajouter :
«
De la même espèce de mouvement,
»
pour que la pensée fût complète. - Ainsi que nous l'avons dit un
peu plus haut, au § précédent. - L'une de ces conséquences,
à savoir que tout moteur est animé du même mouvement que celui qu'il
transmet. - Et l'autre, à savoir que le moteur doit toujours
être mu lui-même, et avoir un mouvement différent de celui qu'il
transmet au mobile. - Donc en résumé, cette conclusion ne
ressort pas assez directement des développements qui précèdent.
§ 16. La vraie cause, j'ai
ajouté le mot : Vraie. - Antérieur et supérieur;
antérieur par le rang et non par le temps. |
|
CHAPITRE VI.
Du moteur qui se donne a lui-même le mouvement, avant de le
communiquer à d'autres; nature du mouvement qu'il se donne; Il y a
nécessairement une partie du moteur qui se meut et une autre partie
qui est mue; démonstration de ce principe; examen de diverses
hypothèses. |
|
§ 1. Comme conséquence de
ce qui précède, et en partant d'un principe différent, il faut voir,
en supposant qu'il y ait quelque chose qui se meuve soi-même,
comment et de quelle manière il se meut.
§ 2. D'abord tout mobile
est nécessairement divisible en parties qui sont elles-mêmes
toujours divisibles ; car c'est un principe qu'on a démontré plus
haut dans les généralités sur la nature, que tout ce qui est mobile
en soi est continu.
§ 3. Or, il est
impossible que ce qui se meut soi-même se meuve soi-même tout
entier; car alors il serait transporté tout entier, en même temps
qu'il transporterait par le même mouvement ; tout en restant un et
indivisible spécifiquement, il serait altéré et il altérerait ; il
instruirait en même temps qu'il serait instruit ; il guérirait et à
la fois serait guéri, relativement à la même guérison.
§ 4. Il a de plus été
établi que si tout mobile est mu, c'est seulement quand il est en
puissance et non en acte; ce qui est en puissance tend à se
compléter en devenant actuel, et le mouvement est l'acte incomplet
du mobile. Mais le moteur est déjà en acte et en fait. Par exemple,
ce qui est chaud échauffe ; et plus généralement, ce qui a la forme,
engendre la forme. Il faudra donc conclure que la même chose sera
tout à la fois et sous le même rapport chaude et non chaude. Même
observation pour tous les autres cas, où le moteur doit
nécessairement avoir l'affection synonyme.
§ 5. Reste donc à dire
que dans l'être qui se meut lui-même, il y a une partie qui meut, et
une autre partie qui est mue.
§ 6. Mais ce qui démontre
bien que l'être qui se meut lui-même, ne peut pas se mouvoir de
telle façon que l'une des deux parties puisse indifféremment mouvoir
l'autre, c'est qu'en effet il n'y aurait plus de premier moteur, si
l'une des deux parties pouvait indifféremment mouvoir l'autre à son
tour. L'antérieur est bien plus cause du mouvement que ce qui ne
vient qu'après lui, et il meut aussi bien davantage.
§ 7. Nous avons dit en
effet que mouvoir peut se prendre en deux sens : l'un où le moteur
est mu lui-même par un autre; l'autre où il meut par lui seul. Mais
ce qui est éloigné du mobile plus que ne l'est le milieu, est aussi
plus rapproché du principe.
§ 8. De plus, il n'y a de
nécessité que le moteur soit mu que quand il l'est par lui-même.
Ainsi, une des deux parties ne rend a l'autre le mouvement qu'elle a
reçu que par accident; et voilà comment je supposais qu'elle pouvait
ne pas mouvoir. L'une des parties sera donc mue; et l'autre sera
moteur et immobile.
§ 9. Ainsi, il n'est pas
nécessaire non plus que le moteur soit mu à son tour. Mais ce qui
est de toute nécessité, c'est que le moteur qui donne le mouvement
soit lui-même immobile, ou qu'il se meuve lui-même, puisqu'il faut
toujours qu'il y ait mouvement.
§ 10. De plus, le
moteur recevrait lui-même le mouvement qu'il donne ; et un corps qui
échauffe serait alors lui-même échauffé.
§ 11. Cependant on ne
peut pas dire davantage que ce soit une seule partie, ou plusieurs
parties du moteur supposé doué primitivement de la faculté de se
mouvoir lui-même, qui chacune se meuvent spontanément; car si le
moteur entier se meut lui-même, il faut ou qu'il soit mu par une
quelconque de ses parties, ou que le tout soit mu par le tout. Si
donc il est mu parce qu'une de ses parties se meut spontanément,
c'est alors cette partie spéciale qui sera le moteur qui
primitivement se meut lui-même; car séparée du reste, cette partie
pourra se mouvoir encore, tandis que sans elle l'entier ne le pourra
plus. Si ensuite on suppose que c'est le corps entier qui se meut
lui-même tout entier, alors les parties ne se donneront plus le
mouvement qu'indirectement. Par conséquent, si elles ne sont pas
nécessairement en mouvement, on peut supposer qu'elles ne se meuvent
pas elles-mêmes. Ainsi sur la masse entière, une partie donnera le
mouvement en demeurant immobile; et l'autre partie sera mue ; car
c'est seulement ainsi qu'on peut comprendre le mouvement spontané.
§ 12. Admettons encore
que ce soit une ligne qui se meuve ainsi elle-même tout entière ;
une partie de cette ligne donne le mouvement ; une autre partie le
reçoit. La ligne AB pourra donc tout à la fois et se mouvoir
elle-même, et elle sera mise en mouvement par A.
§ 13. Mais puisque le
mouvement peut être donné, soit par un moteur qui est mu lui-même
par quelque autre chose, soit par un moteur immobile, et que le
mouvement peut être reçu, soit par un mobile qui meut quelque chose
à son tour, soit par un mobile qui ne meut plus rien, le moteur qui
se meut lui-même doit donc nécessairement être composé et d'une
partie immobile qui meut, et d'une partie mobile qui, elle, ne meut
pas nécessairement, mais qui peut indifféremment mouvoir ou ne
mouvoir pas. Soit A le moteur immobile ; et B, qui est mu par A et
qui à son tour meut C ; enfin C, qui est mu par B, mais qui ne meut
rien absolument; car bien que B puisse atteindre C par plusieurs
intermédiaires, nous supposons ici que c'est par un seul. Le tout
ABC a la puissance de se mouvoir lui-même. Si je retranche C, AB
pourra toujours se mouvoir lui-même ; car c'est A qui donne le
mouvement, et c'est B qui le reçoit. Mais C ne peut pas se mouvoir
lui-même; et il ne sera mu en aucune façon. Mais BC lui-même ne
pourrait non plus se mouvoir davantage sans A ; car B ne peut donner
le mouvement que parce qu'il est mu lui-même par un autre, et non
point par une de ses parties. Ainsi donc AB est seul à se mouvoir
lui-même. Donc le corps qui se meut lui-même doit nécessairement
avoir une partie qui est un moteur immobile, et aussi une partie qui
est mue et qui ne meut plus rien nécessairement à son tour.
§ 14. Maintenant, ou
ces deux éléments se touchent mutuellement, ou bien l'un des deux
seulement touche l'autre.
§ 15. Si le moteur est
continu, car pour le mobile il est continu de toute nécessité, il
est clair que le tout se meut, non point parce qu'une partie en lui
a la faculté spéciale de se mouvoir elle-même; mais c'est l'ensemble
qui se meut tout entier lui-même, mobile et moteur tout à la fois,
parce qu'il y a en lui quelque chose qui est mu et qui meut. Ce
n'est pas le tout qui meut, et ce n'est pas non plus le tout qui est
mu; mais c'est A tout seul qui donne le mouvement, et B tout seul
qui le reçoit.
§ 16. En supposant que
le moteur immobile soit continu, on peut se demander si, après qu'on
aura enlevé une partie de A ou une partie de B qui est mu par A, le
reste de A donnera encore le mouvement, ou si le reste de B le
recevra encore. Si cela est possible, en effet, c'est que
primitivement ce n'était pas AB qui pouvait se mouvoir lui-même,
puisqu'un certain retranchement étant fait sur AB, le reste de AB
pourra néanmoins continuer à. se mouvoir.
§ 17. Rien n'empêche
qu'en puissance tous les deux, ou au moins l'un des deux,
c'est-à-dire le mobile, ne soit divisible; mais, en fait, il reste
absolument indivisible; et s'il est divisé, il ne conservera plus la
même puissance. Par conséquent, rien ne s'oppose à ce que cette
propriété de se mouvoir soi-même, ne se trouve primitivement dans
des corps qui soient divisibles en puissance.
§ 18. De tout ceci, il
résulte donc qu'évidemment le moteur primitif est immobile; car soit
que le mobile, qui reçoit le mouvement d'un autre, s'arrête sans
intermédiaire et tout à coup au primitif immobile; soit qu'il
s'arrête à un autre mobile qui a en outre la faculté de se mouvoir
lui-même et d'être en repos, des deux façons le moteur primitif ne
s'en retrouve pas moins immobile, après tous les termes qu'il met en
mouvement. |
Ch. 6, § 1. D'un principe
différent, cette expression n'est pas assez claire, et les
principes qui suivent ne semblent guère que le complément de ceux
qui précèdent. - Quelque chose, le mot grec est aussi
indéterminé que celui par lequel je rai rendu en français.
§ 2. Démontré plus haut, voir Livre VI, ch. 1, § 17 et § 20.
- Dans les généralités sur la nature, Il semblerait résulter
de ce passage que le sixième livre et les livres précédents font
partie d'un autre ouvrage que le huitième livre; voir la
Dissertation préliminaire. Mais ici l'expression dont se sert
Aristote peut vouloir dire simplement :
«
Dans nos considérations générales sur lu nature.
»
§ 3. Se meuve soi-même tout entier, c'est-à-dire que le tout
meuve le tout; il faut que ce soit une partie qui meuve le tout, qui
se trouve ainsi moteur et mobile. - Il serait transporté tout
entier, c'est le mouvement de déplacement ou de translation dans
l'espace. - Il serait altéré, c'est le mouvement dans la
qualité ou l'altération. Aristote ne donne pas d'exemple de la
troisième espèce du mouvement, le mouvement dans la catégorie de la
quantité.
§ 4. Il a de plus été établi, voir plus haut, Livre III, ch.
1, § 12 et ch. 2, § 1. - C'est seulement quand il est en
puissance, c'est le mouvement qui convertit la puissance en acte
et la complète en la réalisant. - L'acte incomplet,
l'expression n'est pas très juste, et il semble qu'il faudrait dire
précisément le contraire; mais il faut entendre que c'est l'acte qui
complète le mobile incomplet. -Mais le moteur est déjà en acte,
à la différence du mobile, qui n'est qu'en puissance. - Ce qui
est chaud échauffe, le feu, qui est chaud en acte et en fait
échauffe l'eau, qui n'est chaude qu'en puissance. - Ce qui a la
forme ou l'espèce, ce qui est cloué d'une certaine qualité
engendre celte qualité. - Il faudra donc conclure, il y a ici
une assez forte ellipse qu'il est bon de rétablir :
«
Si l'on dit que le corps tout entier se meut lui-même tout entier,
»
il faudra conclure, etc. - Chaude et non chaude, ce qui est
une contradiction manifeste. - L'affection synonyme,
c'est-à-dire la même qualité que celle qu'il transmet au mobile sur
lequel il agit.
§ 5. Reste donc à dire, le texte n'est pas tout à fait aussi
formel. - Il y a une partie qui meut, |