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table des matières de l'œuvre d'ESCHINE

 

ESCHINE

 

CONTRE CTÉSIPHON.

 

texte grec

 

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HARANGUE D'ESCHINE SUR LA COURONNE, ou CONTRE CTÉSIPHON.

1. Vous avez vu, Athéniens, les mouvements et les intrigues de mes adversaires, cette armée de factieux rangés en bataille, les sollicitations employées dans la place publique à dessein d'abolir nos règles et nos usages : pour moi, je viens ici n'ayant de confiance que dans les dieux, dans mes juges et dans nos lois, persuadé qu'auprès de vous la cabale et l'intrigue ne prévaudront jamais sur les lois et sur la justice.

2. Je voudrais, Athéniens, que tout fût sagement réglé par les magistrats dans le sénat des Cinq cents [1], dans l'assemblée du peuple, et qu'on fit revivre les lois de Solon concernant les orateurs : je voudrais que d'abord, sans trouble et sans tumulte, le plus âgé de tous pût jouir de son privilège, monter le premier à !a tribune, et y donner l'avis le plus utile, avec la sagesse, fruit de son expérience; qu'ensuite, chacun suivant son âge, pût, à son tour, exposer son sentiment sur le sujet de la délibération. Par là, je crois, la république serait mieux gouvernée, et les accusations y seraient moins fréquentes. 3. Mais depuis qu'on a aboli les anciens usages regardés de tout temps comme sagement établis ; depuis que plusieurs citoyens ne se font aucune peine d'enfreindre les lois dans les décrets qu'ils proposent; que d'autres, élus proèdres dans vos assemblées par intrigues et non par des voies légitimes, font passer leurs décrets, et, comme si l'administration des affaires n'appartenait qu'à eux seuls, menacent de citer devant le peuple quiconque des autres sénateurs, nommé légitimement par le sort, exerce fidèlement le droit d'annoncer vos suffrages; depuis qu'asservissant les particuliers, et s'érigeant en maîtres dans un état libre, 4. ces audacieux ont anéanti les règlements sages prescrits par les lois, et disposent à leur gré de ceux qui sont consignés dans vos ordonnances : elle ne se fait plus entendre, cette belle et utile proclamation : Qui des citoyens au dessus de cinquante avec veut monter à la tribune ? Qui des autres Athéniens à son tour veut parler au peuple? rien ne peut plus réprimer la licence des orateurs, ni les lois, ni les prytanes, ni les proèdres des assemblées, ni la tribu qui jouit à son tour de la préséance, et qui compose la dixième partie de la ville [2].

5. Dans cet état des choses, au milieu de ces désordres qui sont tels que vous le voyez vous-mêmes, la seule partie d'autorité, sans doute, qui vous reste, c'est le droit de poursuivre les infracteurs des lois. Si vous vous dépouillez de ce droit essentiel, ou si vous permettez qu'on vous en dépouille, je vous avertis que bientôt, sans vous en apercevoir, vous aurez livré votre autorité entière à un petit nombre d'ambitieux. 6. Car, vous le savez, Athéniens, il est parmi les peuples trois sortes de gouvernements; la monarchie, l'oligarchie et la démocratie : les deux premiers soumettent les hommes aux volontés de ceux qui commandent; le troisième les assujettit à la loi. Qu'aucun de vous n'ignore donc, et que chacun se convainque avant tout, que, lorsqu'il monte au tribunal pour juger une infraction contre la loi, il va prononcer dans ce moment même sur sa propre liberté. Aussi le législateur [3], persuadé que le maintien des lois est le salut de l'état démocratique, a-t-il placé ces mots à la tête du seraient des juges, Je jugerai suivant les lois. 7. Pleins de ces réflexions, vous devez haïr tout citoyen qui propose des décrets contraires aux lois, ne regarder comme légère aucune de ses fautes, les punir toutes avec rigueur comme infiniment graves, sans écouter ni les sollicitations des généraux qui, depuis longtemps, se liguent avec les orateurs pour affaiblir la constitution de l'état, ni les prières de ces étrangers, que des ministres reconnus coupables font monter à la tribune, pour se dérober par leur crédit à la sévérité de la justice : et comme, dans la guerre, chacun de sous rougirait de quitter le poste où l'aurait placé son général [4], il faut qu'aujourd'hui vous rougissiez de quitter le poste où vous ont placés les lois, les lois qui vous constituent en ce moment défenseurs de la liberté publique:

8. Souvenez-vous encore que ceux des citoyens qui sont venus ici pour nous entendre, que ceux qui sont retenus ailleurs par des occupations personnelles, vous ont tous confié et ont déposé entre vos mains les intérêts du gouvernement. Par égard pour vos concitoyens, par déférence aux lois, par respect pour votre serment, annulez en ce jour, si je vous démontre que Ctésiphon a proposé un décret contraire aux lois, contraire à la vérité, nuisible à l'état, annulez de pareils décrets, affermissez dans votre ville l'autorité populaire, punissez des ministres qui ne craignent pas d'agir contre les lois, contre la république en général, et contre chacun de vous en particulier. Si vous m'écoutez dans cet esprit, vous ne déciderez rien, sans doute, qui ne soit conforme à la justice, à votre serment, à vos intérêts propres et à ceux de la république entière.

9. Je pense, Athéniens, d'après ce que je vous ai dit, vous avoir donné une idée suffisante de la cause : je vais dire un mot des lois touchant les comptables, que Ctésiphon a violées dans son décret.
On a vu, dans les derniers temps, des citoyens revêtus parmi nous d'importantes magistratures, et chargés d'administrer nos finances, gagner, après une gestion infidèle, les orateurs du sénat et du peuple [5], prévenir de loin les comptes par des proclamations et des éloges mendiés : ce qui, dans l'examen des magistrats comptables, embarrassait les accusateurs, et plus encore les juges. 10. Plusieurs de ces magistrats, convaincus d'avoir détourné les deniers du trésor, échappaient à la rigueur des jugements, et cela devait être. Les juges auraient rougi, je pense, que le même homme, dans la même ville, peut-être dans le cours de la même année, proclamé solennellement sur le théâtre, honoré par le peuple d'une couronne d'or, pour sa vertu et son intégrité, sortit des tribunaux, quelques mois après, condamné et flétri pour ses malversations. Les juges consultaient donc, en donnant leurs suffrages, l'honneur du peuple, 11. et non le crime du coupable. Frappé de ces abus, un des nomothètes [6] porte une loi fort sage, qui défend expressément de couronner un comptable.

Malgré cette utile précaution, on a trouvé des subterfuges pour éluder la loi, et vous y serez trompés, si on ne vous prémunit contre la surprise. Parmi ceux qui veulent, contre les lois, couronner des comptables, il en est de modérés, si toutefois on peut l'être en violant les lois. Attentifs du moins à colorer leur prévarication, ils ajoutent une clause dans leur décret : on couronnera, disent-ils, le magistrat comptable après qu'il aura rendu ses comptes. 12. C'est faire, il est vrai, le même tort à la république, puisque c'est prévenir les comptes par des couronnes et des éloges ; mais enfin celui qui propose le décret, montre à ceux qui l'entendent, que, même dans sa faute, une certaine honte l'a retenu, et l'a empêché de proposer ouvertement des décrets contraires aux lois. Ctésiphon, plus hardi, franchissant de plein saut et la loi et la clause qui l'élude, propose de couronner Démosthène, avant qu'il ait rendu ses comptes, dans l'exercice même de sa charge.

13. Mais nos adversaires auront recours à un subterfuge différent de celui dont je parlais tout-à-l'heure : ils diront, Athéniens, que les emplois auxquels nomme une tribu en vertu d'un décret, ne sont pas des charges, mais des commissions, qu'on doit appeler charges seulement les emplois que les thesmothètes [7] distribuent par le sort, ou ceux que le peuple confère par ses suffrages; celui, par exemple, de général de l'infanterie, de commandant de la cavalerie, et autres semblables, que tout le reste n'est que commissions données en vertu d'un décret. 14. A ces subtilités, j'oppose la loi que vous avez établie à dessein de les prévenir. Voici votre loi en termes précis : Tous ceux qui possèdent des charges conférées par le peuple (le législateur les comprend toutes sous un seul nom, et il appelle charges tous les emplois que le peuple confère); tous ceux qui sont préposés à des ouvrages publics (or, Démosthène était chargé de la réparation des murs, préposé à un des ouvrages publics les plus considérables ); tous ceux qui ont le maniement de quelques deniers du trésor pour plus de trente jours, et qui doivent présider à un tribunal (or, quiconque est préposé à un ouvrage public, préside à un tribunal) : 15. que leur ordonne la loi d'exercer, non leur commission, mais leur charge, après avoir subi un examen juridique; examen, dont les charges mêmes conférées par le sort ne sont pas exemptes. La loi leur ordonne encore, comme à tous les autres citoyens en charge, de porter leurs comptes au greffier et aux juges établis pour cet effet. Les lois elles-mêmes, qu'on va vous lire, prouveront ce que j'avance.

On lit les lois.

16. Puis donc, Athéniens, qu'ils appellent commissions les emplois auxquels le législateur donne le nom de charges, c'est à vous de leur rappeler la loi, de l'opposer à leur impudence, et de leur répondre que vous n'écoutez pas les subtilités d'un sophiste qui croit, avec des mots, renverser les lois; mais que, plus un citoyen aura d'éloquence en parlant contre elles, plus il encourra votre indignation. Car il faut que l'orateur parle comme la loi; et, s'il s'exprime différemment, on doit son suffrage à la loi qui condamne l'orateur, et non à l'orateur qui attaque la loi.

17. Je vais répondre en peu de mots à une raison que Démosthène croit sans réplique. Il dira :

« J'ai été chargé de la réparation des murs, je l'avoue; mais les deniers qui m'avaient été remis, ne suffisant pas pour achever l'ouvrage, j'ai tiré cent mines [8] de ma bourse; de quoi suis-je donc comptable? à moins qu'on ne doive rendre compte d'un acte de libéralité ».

Écoutez les réflexions justes et solides que j'oppose â cette raison sans réplique. Dans une ville aussi ancienne et aussi étendue que la nôtre, aucun de ceux qui sont employés au service de l'état, de quelque façon que ce puisse être, n'est exempt de rendre des comptes. 18. Les exemples que je vais citer, surprendront sans doute. Les prêtres et les prêtresses, qui ne reçoivent de vous que des honoraires, qui ne font qu'adresser pour vous des prières aux dieux, sont comptables en vertu de la loi; je ne dis pas seulement chacun pris à part, mais tous en corps et par familles, les Eumolpides, les Céryces [9], et tous les autres. 19. La loi rend aussi comptables les armateurs qui n'ont pas eu le maniement de vos finances qui n'ont pas détourné la plus grande partie de vos revenus, tandis qu'ils n'en déboursent qu'une légère portion, qui ne se vantent pas de sous donner ce qui est à eux, tandis qu'ils vous rendent ce qui est à vous; mais qui, pour servir l'état, ont dépensé généreusement leur patrimoine. Non seulement les armateurs, mais nos compagnies les plus respectables sont soumises à l'examen des tribunaux. 20. D'abord la loi ordonne au sénat de l'Aréopage [10] de présenter ses comptes aux juges, et de subir un examen sur la sévérité de ses décisions; elle soumet à vos suffrages ce conseil auguste qui décide en dernier ressort des causes les plus importantes. Les sénateurs de l'Aréopage, toujours en charge, ne seront donc jamais couronnés ? non, sans doute; leurs constitutions ne le permettent pas. Sont-ils donc insensibles à l'honneur? très sensibles au contraire; même au point que, peu contents de s'interdire toute injustice, ils punissent parmi eux la moindre faute, tandis que vos orateurs se croient au-dessus des règlements et des lois. Le législateur oblige aussi le sénat des Cinq cents à rendre des comptes ; 21. et il se défie tellement d'un comptable, qu'à la tête de ses lois, il défend à tout magistrat comptable de s'absenter pour aucune raison. Quoi! dira quelqu'un, parce que j'ai été en charge, je ne pourrai m'absenter? non, vous ne le pouvez pas; la république craint que vous ne preniez la fuite, et que vous n'emportiez avec vous son secret ou son argent. Le législateur défend encore à un comptable de consacrer ses biens, d'en faire des offrandes aux dieux, d'en disposer par un testament, et de se faire adopter; il ne lui permet aucun acte de cette nature; il arrête, en un mot, les biens des comptables, jusqu'à ce qu'ils aient rendu leurs comptes.

22. Soit, dira-t-on; mais ne peut-il pas se trouver un homme qui n'ait rien reçu ni rien dépensé des deniers de l'état, et qui néanmoins ait travaillé pour l'état? Eh bien ! cet homme-là même est obligé par la loi de porter ses comptes devant les juges. Mais comment le pourra-t-il, n'ayant rien reçu ni rien dépensé? La loi lui apprend et lui dicte ce qu'il doit inscrire et certifier dans sou mémoire; elle lui ordonne d'inscrire et de certifier cela même, qu'il na rien reçu ni rien dépensé : car nul emploi dans la république n'est exempt de reddition de comptes, de perquisition et de recherche. Pour preuve que je dis vrai, écoutez les lois mêmes.

On lit les lois.

23. Lors donc que Démosthène, avec confiance et d'un air triomphant, vous dira qu'il n'est point comptable de ce qu'il a donné, répondez-lui : Quoi! Démosthène, ne deviez-vous pas permettre au héraut des comptes de faire entendre cette proclamation si conforme à nos lois et à nos usages, Qui veut se porter pour accusateur ? Permettez au citoyen qui le voudra, de prétendre contre vous que, loin d'avoir donné de vos biens à la république, vous n'avez pas même dépensé les dix talents [11] qu'elle vous a remis pour la réparation des murs. N'emportez pas de force les honneurs ; n'arrachez pas aux juges leurs suffrages; obéissez aux lois, et ne leur commandez pas; car. voilà ce qui maintient la démocratie.

24. Je crois avoir suffisamment réfuté les raisons frivoles qu'apporteront mes adversaires ; je vais prouver actuellement, par les registres publics, que Démosthène était comptable, lorsque Ctésiphon a proposé son décret, puisque alors il était chargé de l'administration des deniers du théâtre et de la réparation des murs, sans avoir rendu compte d'aucune de ces deux charges. Greffier, faites-nous voir sous quel archonte [12], dans quelle assemblée, quel mois et quel jour, Démosthène fut nommé à la charge d'administrateur des deniers du théâtre ; et l'on verra que Ctésiphon a proposé de couronner Démosthène, encore revêtu de sa charge. Lisez.

On lit les dates.

Quand je ne dirais rien de plus, Ctésiphon pourrait être justement condamné, puisqu'il est convaincu, non par mes discours, mais par les registres publics.

25. Observez, je vous prie, Athéniens, qu'avant qu'Hégémon [13] eût porté sa loi, il y avait chez vous un contrôleur nommé par le peuple, qui, à chaque prytanie, lui rendait compte des revenus de l'état. Par la confiance que vous aviez en Eubulus, vous voulûtes que les citoyens nommés à la charge d'administrateurs des deniers du théâtre, eussent, en même temps, celles de contrôleur, de receveur général, d'intendant de la marine, d'inspecteur des arsenaux, de réparateur des chemins, qu'ils fussent, enfin, chargés de presque toutes les finances d'Athènes. 26. Je n'accuse ici ni ne blâme personne; j'observe seulement que le législateur ne permet pas de couronner un citoyen comptable de la moindre charge; et que Ctésiphon propose de couronner Démosthène, qui réunissait, dans sa personne, toutes les charges de la ville.

27. Pour vous prouver qu'il possédait aussi celle de réparateur des murs, lorsque Ctésiphon proposa son décret, qu'il avait le maniement de deniers publics, qu'il imposait des amendes comme les autres magistrats, qu'il présidait à un tribunal, j'en appelle au témoignage de Démosthène lui-même et de Ctésiphon. Sous l'archonte Chéronide, le 29e jour du mois de juillet, dans une assemblée du peuple, Démosthène proposa un décret pour qu'on assemblât les tribus, le second et le troisième jour du mois d'août; et alors, par un nouveau décret, il demanda qu'on choisît, dans chaque tribu, des hommes pour veiller aux ouvrages, et pour distribuer l'argent. Il voulait, sans doute, et il avait raison, que la république trouvât des citoyens solvables auxquels elle pût faire rendre compte de la dépense. Lisez-nous les décrets.

On lit les décrets.

28. Mais Démosthène insiste, et dit qu'il n'a été nommé; réparateur des murs, ni par le sort, ni par les suffrages du peuple. Ctésiphon et lui chercheront à faire valoir cette raison futile; ils emploieront mille subtilités, que je vais détruire d'un mot, après une courte explication des différentes charges de la république.

29. On distingue trois espèces de magistrats revêtus de vraies charges. La première espèce, qui est la plus connue, est composée de ceux qui sont élus par le sort ou par les suffrages du peuple. Dans la seconde sont renfermés tous ceux qui ont le maniement des deniers publics, pour plus de trente jours, et ceux qui sont préposés à des ouvrages publics. La troisième est désignée clairement par la loi, et si d'autres encore, dit-elle, en vertu d'un choix particulier, président à des tribunaux, qu'ils exercent aussi leur charge après avoir subi un examen. 30. Mais, si l'on retranche les magistrats élus par le sort ou par le suffrage du peuple, il reste à reconnaître pour magistrats élus en vertu d'un choix particulier les citoyens que des tribus, des tiers de tribus et des bourgs [14], élisent parmi eux pour avoir le maniement des deniers publics. Les tribus procèdent à ces élections, quand elles sont chargées, comme nous voyons ici, de faire creuser des fossés ou de faire construire des galères. Vous allez connaître, par la lecture des lois, la vérité de ce que j'avance.

On lit les lois.

31. N'oubliez donc pas, Athéniens, ce que vous venez d'entendre, que le législateur ordonne à ceux qui sont choisis par les tribus, d'exercer leur charge, après avoir subi un examen juridique: or, la tribu Pandionide [15] a choisi Démosthène pour la charge de réparateur des murs. et, à cet effet, il a reçu du trésor près de dix biens. Une autre loi défend de couronner un magistrat comptable; vous avez fait serment de juger suivant les lois : Ctésiphon a proposé de couronner un comptable, sans avoir même ajouté cette phrase, après qu'il aura rendu ses comptes. J'ai apporté en preuves, contre mes adversaires, des lois, des décrets, leur propre témoignage : peut-on prouver, avec plus d'évidence, que le décret est contraire aux lois dans cette partie?

32. Je vais prouver maintenant qu'il ne l'est pas moins, quant à la proclamation de la couronne. II est ordonné expressément, par la loi, de proclamer la couronne dans la salle du sénat, si c'est le sénat qui la décerne; si c'est le peuple, dans l'assemblée du peuple, et jamais ailleurs. Greffier, lisez-nous la loi.

On lit la loi.

33. Cette loi, Athéniens, est fort sage : le législateur pensait qu'un bon ministre ne devait pas ambitionner de se faire valoir devant les étrangers, mais se contenter d'être honoré devant vous seuls et par vous seuls, sans briguer les proclamations par des vues d'un indigne intérêt. Voilà comment s'exprime le législateur; et l'auteur du décret, comment s'exprime-t-il: Greffier, lisez le décret.

On lit le décret de Ctésiphon.

34. Vous l'entendez, Athéniens: le législateur veut qu'on proclame, dans le Pnyce [16], à l'assemblée du peuple, la couronne décernée par le peuple, et jamais ailleurs : Ctésiphon, au contraire, ne s'embarrassant ni des lois, ni du lieu qu'elles prescrivent pour la proclamation, veut qu'on proclame la couronne sur le théâtre, non dans l'assemblée des Athéniens, mais pendant les nouvelles tragédies, en présence, non du peuple seul, mais de tous les Grecs, afin qu'ils sachent aussi quel est l'homme que nous honorons.

35. Après avoir heurté de front les lois, on le verra, secondé par Démosthène, chercher des détours pour les éluder : je dois vous en avertir, Athéniens, de peur qu'on ne vous trompe. Ils ne pourront pas dire que les lois permettent de proclamer hors de l'assemblée du peuple une couronne décernée par le peuple; mais ils s'appuieront d'une loi concernant les fêtes de Bacchus [17], absolument étrangère à la cause; ils ne vous en présenteront même qu'une partie, vous dérobant l'autre à dessein de vous surprendre. 36. Il y a dans Athènes, diront-ils, deux lois touchant les proclamations; l'une, dont je parle ici, qui défend expressément de proclamer, hors de l'assemblée du peuple, une couronne décernée par le peuple; l'autre, opposée à la première, qui permet, si le peuple y consent, de proclamer la couronne sur le théâtre au temps des nouvelles tragédies: or, ajouteront-ils, c'est sur cette dernière loi qu'est formé le décret qu'on attaque. 37. A ces nouvelles subtilités de mes adversaires, j'oppose encore les lois d'Athènes, mon unique appui dans tout le cours de cette accusation. Si ce qu'ils disent est vrai, si cette coutume s'est introduite dans notre gouvernement, de laisser des lois qui ne sont plus en vigueur à côté de celles qui y sont encore, d'admettre, pour le même objet, deux lois contradictoires ; que dira-t-on d'une république dans laquelle il est ordonné de faire et de ne pas faire la même action? 38. Mais il n'en est rien; et puissiez-vous ne jamais tomber dans un tel désordre ! Cet inconvénient n'a pas été négligé par le législateur célèbre qui a réglé chez nous la démocratie. Il est enjoint aux thesmothètes [18] de s'assembler, tous les ans, pour s'occuper de la réforme des lois, d'examiner avec attention s'il y en a de contradictoires, s'il y en a qui ne soient plus en vigueur avec celles qui y sont encore, s'il y en a plus d'une pour chaque objet; 39. et, supposé qu'ils en trouvent, on leur ordonne de les faire transcrire et afficher [19]. Les prytanes ont aussi ordre d'assembler le peuple, et de donner le nom des auteurs de chaque loi. Le chef des proèdres doit recueillir les suffrages, et, parmi les lois opposées entre elles, abroger les unes, conserver les autres, afin que, pour un seul et même objet, il n'y ait pas plusieurs lois, mais une seule. Lisez-nous les lois.

On lit les lois.

40. Si donc, Athéniens, ce qu'ils disent était véritable, s'il y avait deux lois touchant les proclamations, il serait arrivé, je pense, nécessairement que, les thesmothètes les ayant remarquées, les prytanes en ayant nommé les auteurs, l'une des deux aurait été abrogée, ou celle qui défend, ou celle qui permet de couronner sur le théâtre. Rien de cela ne s'est fait; ils sont donc convaincus d'avancer des choses non seulement fausses, mais impossibles.

41. Je vais vous indiquer la source où ils ont puisé cette fausseté, en vous exposant l'origine des lois touchant les proclamations sur le théâtre [20]. Dans le temps des nouvelles tragédies, il se trouvait des citoyens qui, sans avoir obtenu le consentement du peuple, se faisaient couronner les uns par ceux de leur tribu, les autres par ceux de leur bourg; quelques-uns, après avoir fait faire silence, affranchissaient publiquement leurs esclaves, prenant tous les Grecs pour témoins d'un affranchissement. 42. Mais ce qu'il y avait de plus odieux, des ministres qui s'étaient ménagé des liaisons dans des villes étrangères, venaient à bout de faire annoncer par la voix du héraut, que le peuple de Rhodes, par exemple, ou celui de Chio, ou de quelque autre ville, les couronnait pour leur vertu et leur fermeté courageuse [21]. Ils faisaient proclamer ces couronnes, non à l'exemple de ceux qui sont couronnés par le sénat, ou par le peuple, en obtenant de vous un consentement formel dont ils vous auraient su gré; mais en s'adjugeant eux-mêmes cet honneur public, sans avoir besoin de votre décision. 43. Il arrivait de là que les spectateurs, les chorèges et les acteurs étaient troublés, et que ceux dont on proclamait les couronnes sur le théâtre, étaient plus honorés que ceux qui étaient couronnés par le peuple. Le lieu où se devait proclamer la couronne, était marqué pour les uns, il leur était défendu de la faire proclamer ailleurs ; les autres la faisaient proclamer en présence de tous les Grecs : on ne pouvait couronner ceux-là qu'avec un consentement exprès de votre part ; on couronnait ceux-ci sans cette formalité.

44. Un de nos législateurs ayant découvert ces abus, porte une loi qui n'a rien de commun avec la loi concernant les couronnes que vous accordez, et qui même n'a pu l'abolir, puisque ce n'était pas l'assemblée du peuple, mais le spectacle qui était troublé. Par sa nouvelle loi, il n'attaque en rien les anciennes, n'en ayant pas le pouvoir; mais seulement les couronnes accordées sans décret par les tribus et les bourgs, ou par les étrangers, et l'affranchissement des esclaves : il défend expressément d'affranchir un esclave sur le théâtre, de faire proclamer sur le théâtre les couronnes accordées par les tribus, par les bourgs, ou par d'autres, sous peine, au héraut, d'être diffamé. 45. Puis donc que le législateur ordonne de proclamer, dans la salle du sénat, les couronnes décernées par le sénat, dans l'assemblée du peuple, celles que le peuple décerne, puisqu'il défend de proclamer sur le théâtre les couronnes décernées par les tribus ou par les bourgs, dans la crainte qu'un citoyen, mendiant des couronnes et des proclamations ne reçoive des honneurs dont il n'est pas digne; puisqu'il défend en outre d'y proclamer celles qui sont décernées par d'autres, c'est-à-dire, par d'autres que le sénat, le peuple, les tribus et les bourgs : que reste-t-il en retranchant les couronnes décernées par le sénat, le peuple, les tribus et les bourgs, sinon celles décernées par les étrangers ? 46. Les lois mêmes vous prouveront la vérité de ce que j'avance.

Il est ordonné par la loi de consacrer à Minerve la couronne d'or qui aura été proclamée sur le théâtre; on l'enlève aussitôt à celui qui est couronné : cependant qui oserait taxer le peuple d'Athènes d'une économie si sordide? Jamais un particulier, je ne dis pas une république, ne serait assez peu libéral pour proclamer, enlever et consacrer en même temps la couronne dont il a fait don. C'est parce que cette couronne est étrangère qu'on la consacre, de peur, sans doute, qu'elle ne nous détache de la patrie, en nous faisant préférer la faveur des étrangers à l'estime de nos compatriotes. 47. Mais on ne consacre pas une couronne proclamée dans l'assemblée du peuple; celui qui l'a obtenue, peut la garder et la conserver dans sa maison, afin que ce monument honorable, toujours présent à ses yeux et à ceux de ses enfants leur inspire du zèle pour la république. Aussi le législateur a-t-il ajouté qu'on ne proclamerait pas sur le théâtre une couronne étrangère, à moins que le peuple n'y eût consenti. Il veut que la ville qui voudra couronner un de vos citoyens, vous envole demander votre consentement, et que par-là, celui qui est couronné vous en sache gré à vous plus qu'à ceux qui le couronnent, en voyant que c'est vous qui avez scellé cet honneur de vos suffrages. Pour preuve que je dis vrai, écoutez les lois mêmes.

On lit les lois.

48. Lors donc que pour vous séduire ils vous diront que, suivant l'expression de la loi, il est permis de couronner sur le théâtre, si le peuple y consent, souvenez-vous de leur répondre:

« oui, si c'est une ville étrangère qui vous couronne; car, si c'est le peuple d'Athènes, on vous a marqué le lieu où la couronne doit être proclamée; il vous est défendu de la faire proclamer ailleurs que dans l'assemblée du peuple. Employez tout un jour à expliquer ces mots, et jamais ailleurs, vous ne prouverez point que votre décret soit conforme aux lois dans cette partie. »

49. Mais il me reste un dernier chef d'accusation auquel je m'attache principalement, je veux dire le motif que Ctésiphon allègue pour décerner une couronne à Démosthène; car voici comme il s'exprime dans son décret : Et le héraut publiera sur le théâtre, en présence des Grecs, que les Athéniens couronnent Démosthène pour sa vertu et sa fermeté courageuse ; et, ce qui est l'objet essentiel, parce qu'il continue de servir le peuple par ses actions et par ses discours.

50. La manière dont je procède, est fort simple et facile à comprendre. Je dois, comme accusateur, démontrer que les éloges donnés à Démosthène sont faux, qu'il n'a jamais commencé, et qu'il ne continue pas maintenant à servir le peuple par ses actions et par ses discours. Si je démontre ce point, Ctésiphon assurément est condamnable, puisque toutes les lois défendent d'insérer des faussetés dans des actes publics. L'auteur du décret doit, comme accusé, établir ce que je détruis. Vous, Athéniens, vous jugerez de nos raisons. 51. Je commence.

Il serait trop long, sans doute, de parcourir tous les détails de la vie privée de Démosthène [22]: qu'est-il besoin, par exemple, de vous entretenir de sa blessure prétendue, de l'incision qu'il s'est faite lui-même à la tête, et de l'accusation qu'il a intentée, à ce sujet, devant l'Aréopage, contre Démomèle son parent? Qu'est-il besoin de rapporter son procédé odieux à l'égard de Céphisodote, lorsque celui-ci, élu pour commander nos vaisseaux, partit pour l'Hellespont? 52. Vous dirai-je comment Démosthène, qui était un des armateurs, qui avait l'amiral sur son navire, qui mangeait à la même table, participait aux mêmes libations et aux mêmes sacrifices, distinction flatteuse qu'il devait à une ancienne amitié entre les deux familles; comment, dis-je, Démosthène osa se joindre aux accusateurs qui poursuivaient à mort ce citoyen comme criminel d'état? Pourquoi vous rappellerais-je son affaire avec Midias [23], les soufflets qu'il en reçut en plein théâtre, au milieu de ses fonctions de chorège, la bassesse qui lui fit vendre trente mines, et l'affront qu'il avait essuyé, et la condamnation déjà prononcée par le peuple? 53. Je crois devoir omettre ces faits et beaucoup d'autres pareils: non que je veuille, ou tromper votre attente, ou trahir ma cause; mais j'appréhende que vous ne me reprochiez de rapporter des faits certains, à la vérité, mais trop anciens et trop connus. Cependant, Ctésiphon, un homme dans qui les actions les plus honteuses sont si avérées et si notoires, que le seul reproche à faire à l'accusateur est de rapporter des faits trop anciens et trop connus, un tel homme mérite-t-il d'être couronné ou blâmé? Et vous qui avez le front de proposer des décrets contraires aux lois et à la vérité, devez-vous échapper à la sévérité des tribunaux, ou être puni par la république?

54. Quant aux iniquités de Démosthène, dans le gouvernement, je tâcherai, Athéniens, de vous les exposer dans l'ordre le plus clair. J'apprends qu'il doit, lorsque ce sera son tour à parler, diviser en quatre parties le temps où il a gouverné la république. La première, dit-on, il la date de notre guerre avec Philippe au sujet d'Amphipolis, et il la termine à la conclusion de la paix et de l'alliance, que Philocrate a proposées de concert avec lui, comme je le prouverai par la suite. 55. La seconde, suivant sa division, commence au temps où nous avons joui de la paix, et finit au jour où lui-même qui avait rompu la paix, a proposé la guerre. La troisième s'étendra depuis le moment où nous avons repris les armes jusqu'à la bataille funeste de Chéronée. La quatrième, enfin, sera remplie par les circonstances présentes. Après avoir ainsi partagé toute son administration, il doit, à ce que j'ai appris, m'adresser la parole, me demander dans lequel de ces temps je le trouve en faute, dans lequel je soutiens qu'il n'a pas servi le peuple avec zèle. Si, refusant de répondre à ses questions, je m'enveloppe de ma robe et veux m'échapper, il ose dire que, venant à moi, il me découvrira le visage, me traînera à la tribune, et me forcera de parler. 56. Afin donc qu'il ne triomphe pas insolemment, que vous, Athéniens, vous soyez prévenus, et que je ne sois pas réduit au silence, je vous réponds, Démosthène, en présence de nos juges, en présence des autres citoyens qui sont hors de cette enceinte, et de tous les Grecs dont ce jugement excite la curiosité (et tel est leur concours extraordinaire, que jamais cause publique n'en vit peut-être un si grand nombre), je vous réponds que je vous trouve en faute dans chacun des temps que vous distinguez. 57. Si donc je puis me rappeler des faits qui me sont parfaitement connus, je me flatte, avec l'aide des dieux, et l'attention favorable des juges, de prouver à tout le monde que les dieux, et les citoyens qui ont gouverné sagement la république, sont les auteurs de notre conservation; que le seul Démosthène est la cause de tous nos maux. J'observerai, dans mon discours, le même ordre qu'il doit observer dans le sien: je parlerai, d'abord, du premier temps de son administration, dont lui-même doit d'abord vous entretenir, du second ensuite, puis du troisième, et, enfin, des circonstances présentes.

Je remonte donc à la paix que Démosthène et Philocrate ont proposée conjointement. 58. Vous auriez pu, Athéniens, faire cette première paix de concert avec toute la nation, si certains ministres vous eussent permis d'attendre les députés que vous aviez alors envoyés à divers peuples de la Grèce pour les animer contre Philippe, et les engager à former avec nous une assemblée générale; vous auriez pu, par la suite des temps, recouvrer la prééminence parmi les Grecs qui vous l'auraient déférée d'eux-mêmes. Vous fûtes privés de ces avantages, grâce à Démosthène et à Philocrate, grâce à cette cupidité sordide qui les fit conspirer contre vos intérêts. 59. Si le fait, au premier coup d'oeil, vous parait incroyable, écoutez-en les preuves, comme si vous veniez examiner un ancien compte de finances. Vous apportez quelquefois à de pareils examens des préjugés peu favorables; aucun de vous, cependant, quand la preuve est faite, n'est assez peu raisonnable pour quitter le tribunal, sans convenir de l'exactitude du calcul. 60. Écoutez-moi, de même, si quelques-uns de vous, par hasard, apportaient ici cet ancien préjugé, que Démosthène n'a jamais parlé pour Philippe, de concert avec Philocrate. Celui qui serait ainsi disposé, doit suspendre son jugement jusqu'à ce qu'il m'ait entendu; la justice l'exige. Si donc, Athéniens, je vous rappelle, en peu de mots, toutes les circonstances ; si je vous présente le décret que Démosthène a proposé conjointement avec Philocrate; si le calcul de la vérité même convainc Démosthène d'avoir proposé, de concert avec Philocrate, plusieurs décrets dans les premières négociations de la paix et de l'alliance; 61. d'avoir flatté Philippe avec la dernière bassesse; de n'avoir pas attendu les députés envoyés aux Grecs contre ce prince; d'avoir empêché le peuple de conclure la paix dans une assemblée de la nation ; d'avoir, enfin, livré à Philippe Cersoblepte, roi de Thrace, notre ami et notre allié : si je vous offre sur tous ces objets des preuves évidentes, je vous fais une demande des plus justes; convenez, avec moi, je vous en supplie, que le premier temps de son administration n'est pas à l'abri de reproche. Je parlerai de façon que vous n'aurez pas de peine à me suivre.

62. Philocrate proposa un décret par lequel Philippe pouvait envoyer ici un héraut d'armes et des députés pour la paix et pour l'alliance: ce décret fut attaqué comme contraire aux lois. Le temps du jugement arriva : Lycine était accusateur, Philocrate accusé; Démosthène défendait Philocrate, celui-ci fut absous. Quelque teins après (c'était sous l'archonte Thémistocle), Démosthène entre au sénat, en qualité de sénateur, dignité qu'il n'avait pas obtenue par le sort, mais à prix d'argent et par intrigue; il entre afin de seconder, en tout, Philocrate par ses discours et par ses actions, comme sa conduite l'a prouvé. 63. Il fait passer, en effet, un second décret de Philocrate, dans lequel celui-ci demande que l'on choisisse dix députés qui joindront Philippe, et le prieront d'envoyer ici des plénipotentiaires pour la paix : Démosthène était un des députés. A son retour de Macédoine, il parlait hautement en faveur de la paix, et confirmait le rapport de ses collègues. Enfin, seul des sénateurs, il propose de conclure un traité avec le héraut d'armes et les députés de Philippe, se conformant, en cela, aux vues de Philocrate L'un avait permis à Philippe d'envoyer ici un héraut d'armes et des députés, l'autre conclut avec eux. 64. Mais écoutez la suite, et donnez-moi toute votre attention.

Démosthène, s'étant brouillé avec ses collègues, et les avant chargés de calomnies, intriguait à leur insu avec Philocrate; ce qui ne doit pas étonner, puisqu'ils remplissaient l'ambassade et proposaient ensemble les décrets. Ils agissaient tous deux de concert, et voulaient, premièrement, que vous n'attendissiez pas les députés envoyés, par vous, aux Grecs, pour les animer contre Philippe, afin que, par-là, vous fissiez la paix seuls, et non avec les autres Grecs. 65. Ils voulaient, en second lieu, vous faire conclure avec le roi de Macédoine, non seulement la paix, mais une alliance, afin que les peuples de votre parti fussent entièrement découragés, en voyant que, vous-mêmes qui les animiez à la guerre, vous aviez déterminé chez vous non seulement la paix, mais une alliance. Ils voulaient, enfin, que Cersoblepte, roi de Thrace, ne fût pas compris dans le traité, et qu'il n'y eût aucune part; cependant on armait déjà contre ce prince. 66. Celui qui achetait ces avantages, n'avait pas tort; il lui était permis de ne pas négliger ses intérêts avant la conclusion du traité. Ceux qui lui vendaient, qui lui livraient les ressources de la république, méritaient seuls toute votre indignation. Ce Démosthène, qui se dit aujourd'hui l'ennemi d'Alexandre, qui se disait autrefois l'ennemi de Philippe; cet anti-macédonien, qui me reproche l'amitié d'Alexandre, vous enlève adroitement l'avantage des circonstances. 67. Il propose un décret en vertu duquel les prytanes convoqueront une assemblée le huit  δu mois de Mai, jour consacré aux jeux et aux sacrifices en l'honneur d'Esculape, jour de fête, chose inouïe jusqu'alors, afin, disait-il (c'était son prétexte), afin qu'aussitôt que les députés de Philippe seront arrivés, vous délibériez, sans délai, sur ceux que vous enverrez à Philippe. Il proposait une assemblée pour des députés qui étaient encore en Macédoine; et dérobant à la république un temps précieux, il précipitait les affaires pour que vous fissiez la paix seuls avant le retour de vos députés, et sans attendre l'acquiescement des autres peuples de la Grèce. 68. Après quoi, Athéniens, les députés de Philippe arrivèrent ; ceux qu'on avait envoyés aux Grecs pour les animer contre ce prince, étaient encore absents; que fait Démosthène? il fait passer un second décret, qui porte qu'on délibérera non seulement sur la paix, mais sur l'alliance, avant le retour de vos députés, aussitôt après les fêtes de Bacchus, le 18 et le 19 du mois. Pour preuve que je dis vrai, écoutez les décrets mêmes.

On lit les décrets.

69. On tint donc deux assemblées aussitôt après les fêtes de Bacchus. Dans la première, celle du 18, on lut le décret fait par les alliés en commun, et dont voici eu peu de mots les principaux articles. Ils voulaient d'abord que vous délibérassiez sur la paix seulement; ils ne parlaient pas d'alliance, non par oubli, mais parce qu'ils pensaient que la paix elle-même était plus nécessaire qu'honorable. Ensuite, pour corriger et prévenir les desseins perfides de Démosthène. ils demandaient que le peuple de la Grèce, 70. qui voudrait s'inscrire avec Athènes sur la même colonne [24], et avoir part aux traités, eût trois mois pour le faire. On retirait de là deux grands avantages. On ménageait, premièrement, aux Grecs un espace de trois mois, qui suffisait pour leurs ambassades; on procurait, en second lieu, à la république la bienveillance des Grecs, par le moyen d'une assemblée générale, et on la mettait dans le cas de ne point faire la guerre seule et sans défense, si les traités venaient à être rompus; malheur dans lequel vous a jetés Démosthène. La lecture du décret même vous prouvera ce que je dis.

On lit les décrets des alliés.

71. Je me déclarai, je l'avoue, pour ce décret, et je fus imité par ceux qui avaient harangué le peuple dans la première assemblée; le peuple, en un mot, se sépara convaincu qu'on ferait la paix, et qu'on la ferait conjointement avec toute la Grèce, mais qu'il n'était pas à propos de parler d'alliance, à cause de la sollicitation faite aux Grecs. Une nuit se passe, on s'assemble le lendemain. Alors Démosthène, s'emparant de la tribune, et ne laissant à personne la liberté de parler, commence par attaquer tout ce qu'on avait dit la veille; qu'en vain on prenait des arrangements, si l'on n'y faisait consentir les députée de Philippe; qu'il ne connaissait pas de paix sans alliance. 72. Il ne faut pas, disait-il, (je me souviens encore de l'expression, elle m'a frappé par l'odieux du mot et de la personne) il ne faut pas ARRACHER [25] l'alliance de la paix, ni attendre les lenteurs des autres Grecs, mais faire la guerre ou conclure la paix séparément. Il finit par adresser la parole à Antipater de dessus la tribune, après avoir concerté avec lui les questions et les réponses contre les intérêts de la république. On vit passer, enfin, ce que Démosthène avait emporté par ses déclamations, et ce que Philocrate avait proposé dans un décret.

73. Il leur restait encore à livrer la Thrace avec son roi Cersoblepte. Ils le firent aussi le 25e jour du mois de Mai, avant que Démosthène partit pour la seconde ambassade où la paix devait être con¬clue. Car, ce grand ennemi de Philippe et d'Alexandre, cet orateur qui affecte aujourd'hui de décrier les Macédoniens, a fait deux ambassades en Macédoine, quoique rien ne l'obligeât d'en accepter une seule. Sénateur, par intrigue, présent à l'assemblée, je dis celle du 25, il livra Cersoblepte de concert avec Philocrate. 74. En effet, sans qu'on s'en aperçût, Philocrate inséra dans son décret, et Démosthène fit passer l'article fatal à ce prince. Cet article porte que les députés des alliés prêteront serment, le même jour, entre les mains des députés de Philippe; or, n'admettre au sement que ceux qui avaient des députés, c'était en exclure Cersoblepte, qui n'en avait point. 75. Pour preuve de ce que j'avance, qu'on nous lise le nom du citoyen qui a proposé le décret, et celui du proèdre qui l'a fait passer.

On lit le décret et le nom du proèdre.

Qu'il est beau, Athéniens, qu'il est beau l'établissement des archives publiques ! Les écrits qu'on y dépose, monuments ineffaçables, ne varient pas au gré de ces traîtres qui changent si aisément de parti : ils fournissent au peuple les moyens de connaître, quand il voudra, ces hommes qui. après une administration criminelle, se déguisent tout à coup en citoyens vertueux.

76. Il me reste à vous parler de sa basse flatterie. On ne verra jamais que, dans le cours de l'année où il était sénateur, il ait accordé la préséance à aucun député : il l'accorda cependant alors, pour la première et la seule fois, aux députés de Philippe; il leur fit apporter des coussins, et fit étendre devant eux des tapis de pourpre; dès le point du jour, il les conduisit lui-même au théâtre; en sorte que ces basses et indignes complaisances lui attiraient les huées du peuple. Lorsqu'ils partirent pour Thèbes, ce fut lui qui fit le marché pour les voitures; il les accompagna jusqu'à Thèbes, à la honte et à la confusion de sa patrie. Mais, pour ne point m'écarter de mon sujet, greffier, lisez-nous le décret qui concerne la préséance.

On lit le décret.

77. Ce flatteur outré de Philippe, ô Athéniens, instruit, le premier, de la mort de ce prince, par un exprès que lui envoyait Charidème [26], feignit d'avoir eu un songe de la part des dieux: il prétendit impudemment avoir reçu cette nouvelle, non de Charidème, mais de Jupiter et de Minerve, qu'il outrage, le jour, par ses parjures, et avec lesquels il dit avoir, la nuit, des entretiens secrets, qui l'éclairent sur l'avenir. Il venait de perdre une fille unique; et, avant de la pleurer, avant de lui rendre les derniers devoirs, il parut en public, couronné de fleurs, revêtu d'une robe blanche; il immola des victimes, au mépris des lois les plus sacrées, le malheureux ! après avoir perdu celle qui, la première et la seule, lui avait donné le doux nom de père. 78. Ce n'est point à son malheur que j'insulte, c'est sa perversité que je veux démasquer. Un homme, qui n'aime pas ses enfants et est un mauvais père, ne sera jamais un orateur intègre; un homme, qui ne chérit pas les personnes qu'il doit le plus chérir, qui le touchent de plus près, n'aimera pas davantage ceux qui ne lui sont unis que par la qualité de citoyens. Non, un particulier pervers ne sera jamais un bon ministre; et celui qui ne porte, au sein de sa famille, qu'un naturel insensible et dur, n'a montré, en Macédoine, dans son ambassade, ni vertu ni probité : il a pu changer de lieu; il n'a pas changé de caractère.

79. Pourquoi donc alors cette révolution subite? car me voici arrivé au second temps de son administration. Pourquoi Philocrate, engagé dans les mêmes complots que Démosthène, a-t-il été condamné et exilé comme criminel d'état, en même temps que Démosthène s'est porté pour accusateur contre ses collègues? Comment ce ministre odieux nous a-t-il enfin plongés dans un abîme de maux? Je vais vous le dire, Athéniens; la chose mérite d'être écoutée.

80. Philippe avait passé les Thermopyles, il avait renversé, contre l'attente de tout le monde, les villes des Phocéens, et augmenté la puissance des Thébains, plus que ne le demandaient le bien de la Grèce et notre propre avantage; car pour lors nous pensions ainsi : une alarme subite vous avait fait déserter la campagne; on se plaignait hautement des citoyens députés pour la paix, et surtout de Philocrate et de Démosthène, qui avaient été en ambassade, et qui, de plus, avaient proposé les décrets 81. (ils s'étaient depuis brouillés pour les raisons que, sans doute, vous soupçonnâtes vous-mêmes ): effrayé par ces événements imprévus, prenant conseil des vices de son coeur, et de sa lâcheté naturelle, et de l'envie qu'il portait à Philocrate, mieux payé par Philippe, Démosthène s'imagina que, s'il se mettait à déclamer contre le prince, et à accuser ses collègues d'ambassade, Philocrate succomberait infailliblement, que ses autres collègues seraient en péril; que, pour lui, il se ferait honneur, et que, plus il trahirait ses amis, plus il paraîtrait servir sa patrie. 82. Instruits de son dessein, les ennemis du repos public le pressaient de monter à la tribune, publiant partout que c'était le seul homme incorruptible. Celui-ci, prenant la parole, et secondant leurs vues, ne manquait pas de leur fournir des semences de guerre et de trouble. C'est lui qui, le premier, nous fit connaître des places dont les noms mêmes nous avaient été jusqu'alors inconnus, Serrie, Dorisque, Ergisque, Murgisque, Ganos et Ganide. C'est lui dont les chicanes éternelles ont fermé toute voie d'accommodement. Si Philippe n'envoie pas des dêputés, c'est qu'il méprise la république; s'il en envoie, ce sont des espions, et non des députés; 83. s'il propose de déférer les plaintes respectives à une ville neutre et impartiale, il n'est point de juge impartial entre Philippe et nous; s'il nous donne l'Halonèse, disputant sur les mots, il doit, disait-il, non la donner, mais la rendre. C'est lui, enfin, qui a rompu la paix, qui nous a 'précipités dans une guerre malheureuse, en faisant couronner ceux qui, au mépris du traité, ont porté la guerre, sous la conduite d'Aristodème [27], dans la Thessalie et dans la Magnésie.

84. Oui, dira-t-on; mais, par l'alliance des Eubéens et des Thébains, il a, pour me servir de ses propres paroles, revêtu notre ville de murs d'airain et de diamant. Mais, Athéniens, dans ces parties là même de son ministère, il vous a causé, sans que vous y prissiez garde, les plus énormes préjudices. Je voudrais bien déjà passer à l'alliance des Thébains, cette alliance si importante; mais, afin de procéder avec ordre, je commence par les Eubéens.

85. Vous aviez beaucoup à vous plaindre, non seulement de Mnésarque de Chalcide [28], père de Taurosthène et de Callias, ces deux hommes que Démosthène décore aujourd'hui du titre d'Athéniens, qu'il leur a vendu; mais encore de Thémison d'Érétrie, qui, en temps de paix, nous avait enlevé Orope. Cependant, lorsque les Thébains passèrent en Eubée, avec le dessein d'en réduire les villes en servitude, sans songer alors au mal qu'on vous avait fait. vous secourûtes les Eubéens par terre et par mer, dans l'espace de cinq jours; et, en moins de trente, vous obligeâtes les Thébains à mettre bas les armes. Maîtres de l'Eubée, vous rendîtes aux Eubéens et leurs villes et leur liberté; et vous aviez raison de rendre ce dépôt remis entre vos mains; vous sentiez qu'il n'était pas juste d'abuser de la confiance. pour satisfaire votre ressentiment.

86. Les Chalcidiens payèrent d'ingratitude votre générosité. Quand vous repassâtes en Eubée, pour secourir Plutarque [29], d'abord ils feignirent du moins d'être vos amis; mais, dès que nous fûmes arrivés à Tamynes, et que nous eûmes franchi le mont Cotylée, Callias de Chalcide, à qui Démosthène prodiguait des éloges qu'il s'était fait payer, 87. Callias, voyant l'armée d'Athènes, enfermée dans des défilés, d'où elle ne pouvait sortir que par une victoire, et où elle n'espérait de secours ni par terre ni par mer, ramassa, dans toute l'Eubée, des troupes qu'il renforça de celles que lui envoyait Philippe. Taurosthène, d'ailleurs, qui aujourd'hui nous tend la main à tous, d'un air si gracieux, amena lui-même, de Phocide, des milices soudoyées, et, s'étant joint à son frère, ils vinrent ensemble comme pour nous écraser. 88. Et si, secondés par la faveur des dieux, nos soldats n'eussent montré le plus grand courage, et, vainqueurs près de l'Hippodrome [30] de Tamynes, n'eussent forcé les ennemis de mettre bas les armes. La république était déshonorée. Car, dans la guerre, le plus grand malheur n'est pas d'être vaincu, mais de l'être par un ennemi qu'on méprise.

Malgré l'indignité du procédé des Eubéens, vous vous réconciliâtes encore avec eux. Callias, à qui vous aviez pardonné sa faute, 89. revint bientôt à son naturel. Sous prétexte d'assembler, à Chalcide, un conseil général, mais, cherchant en effet à tourner contre Athènes les forces de l'Eubée, aspirant à une domination tyrannique, et se flattant d'engager Philippe à le seconder dans ses vues, il fait un voyage en Macédoine; il suivait ce prince partout, et se disait un de ses courtisans. 90. Il offense ce monarque, se sauve de son royaume, et va faire sa cour aux Thébains. Il abandonne encore ceux-ci, plus inconstant que l'Euripe [31], sur les bords duquel il habitait. Placé entre la haine des Thébains et celle de Philippe, voyant les ennemis de toutes parts, et ne sachant de quel côté se tourner, il n'apercevait qu'une ressource, c'était d'engager les Athéniens à faire alliance avec lui, à se dire alliés de Callias, et à le secourir, si on l'attaquait, comme il avait tout lieu de le craindre, si vous ne l'empêchiez. 91. Dans cette pensée, il députe à Athènes Glaucète, Empédon, et Diodore fameux coureur [32], avec de vaines espérances pour le peuple, et de l'argent pour Démosthène et ses partisans.

Il achetait à la fois trois avantages. D'abord, il ne voulait pas manquer votre alliance; car il n'y avait point de milieu : si vous la lui refusiez dans un juste ressentiment, il fallait, de toute nécessité, ou qu'il s'enfuît de Chalcide, ou qu'il y périt, s'il y restait, tant il y avait de troupes prêtes à tomber sur lui de la part de Philippe et des Thébains. En second lien, il devait payer quiconque ferait passer l'alliance qu'il désirait, de façon que ceux de Chalcide ne fussent pas tenus d'envoyer ici des députés. Il voulait enfin se dispenser de fournir des subsides. 92. Callias obtint toutes ses demandes. Ce Démosthène, qui se dit l'ennemi des tyrans, qui, suivant Ctésiphon, sert le peuple avec zèle dans tous ses discours, vendit alors les intérêts de la république, vous proposa de faire alliance avec les Chalcidiens, et de les secourir en toute occasion, nous donnant quelques mots en échange, ajoutant, pour la forme, que ceux de Chalcide nous secourraient, si on marchait contre nous. 93. La dispense d'envoyer ici des députés, et de fournir les subsides qui devaient être tout le nerf de la guerre, il la vendit encore à ce peuple. Il couvrait d'expressions honnêtes la honte de ses actions, affectait de beaux sentiments, et vous faisait croire qu'il fallait d'abord secourir les Grecs qui avaient besoin de secours, et ne songer à l'alliance qu'après les avoir sauvés. Mais afin qu'on sache que je ne dis rien que de véritable, greffier, prenez la lettre de Callias [33], et le décret de Démosthène concernant l'alliance, avec le traité même d'alliance; mais ne lisez que le décret.

On lit le décret.

94. Ce n'est pas assez d'avoir vendu aux Chalcidiens de si grands intérêts, la dispense d'envoyer ici des députés et de fournir des subsides; vous allez entendre un trait encore plus criant. Callias et Démosthène, le héros de Ctésiphon, en sont venus à cet excès, l'un d'insolence, l'autre de cupidité, qu'en votre présence et sous vos yeux ils vous ont dérobé les contributions d'Orée et d'Érétrie, montant à dix talents, et qu'après avoir dispensé les députés de ces villes de venir aux assemblées dans Athènes, ils les ont convoquées à Chalcide, au conseil général de l'Eubée. Quelles manoeuvres ont-ils employées pour réussir ? c'est ce qui mérite d'être entendu.

95. Callias se rend ici, non plus par députés, mais lui-même en personne; il se présente à l'assemblée du peuple, vous débite de longs discours concertés avec Démosthène : il arrivait, disait-il, du Péloponnèse, où il avait imposé une contribution de cent talents pour la guerre contre Philippe; il spécifiait les sommes que chaque peuple devait fournir: les Achéens et les Mégariens, soixante talents; toutes les villes de l'Eubée, quarante, 96. avec lesquels on soudoierait des armées de terre et de mer : d'autres Grecs, selon lui, ne demandaient pas mieux que d'entrer dans la contribution, en sorte qu'on ne manquerait ni d'argent ni de soldats. Voilà pour les objets qu'il voulait rendre publics. Il ajoutait qu'il était occupé d'autres négociations qu'il voulait tenir secrètes, et dont quelques-uns de nos citoyens étaient instruits. Il finissait en nommant Démosthène, et en le priant de rendre témoignage à la vérité de ses discours. 97. Celui-ci, s'avançant d'un air grave, donnait de grands éloges à Caillas, feignait d'être instruit du secret, et se disposait à vous rendre compte de sa députation dans le Péloponnèse et dans l'Acarnanie. Son discours, en somme, se réduisait à ceci : il avait fait contribuer, disait il, pour la guerre contre Philippe, tous les Péloponnésiens et tous les Acarnaniens ; il avait réglé les subsides que fourniraient ces deux peuples, subsides avec lesquels on équiperait des galères, on lèverait mille hommes de cavalerie et dix mille d'infanterie; 98. en outre, ces mêmes peuples devaient fournir de leurs propres milices, chacun, plus de deux mille soldats, pesamment armés : les confédérés, ajoutait-il vous accordaient tous de concert le commandement. L'exécution de ces projets n'était pas renvoyée à un terme fort éloigné, mais fixée au 16 d'Avril; et même, disait-il, il avait annoncé dans les villes, pour le 15, un rendez-vous général à Athènes. Cet imposteur, ô Athéniens! a une méthode qui lui est propre. 99. Lorsqu'un menteur ordinaire débite ses mensonges, il n'a garde de s'exprimer clairement et avec précision, dans la crainte d'être convaincu d'imposture : mais, lorsque Démosthène avance une fausseté, il débute par des serments, et fait des imprécations sur lui-même; puis il annonce avec assurance des faits qu'il sait bien ne devoir jamais arriver, il marque le temps précis où ils doivent arriver; des personnes qu'il n'a jamais vues, il les cite par leurs noms; en un mot, pour mieux surprendre ceux qui l'écoutent, il emprunte le langage de la vérité même: d'autant plus digne de votre haine, que, sous le masque de la vertu, la malice de son coeur en profane les caractères.

100. Mais, continuons notre récit. Démosthène fit suivre sa harangue de la lecture d'un décret plus long que l'Iliade, et plus vide que les discours qu'il débite, que la vie qu'il mène, rempli d'espérances chimériques et d'armées imaginaires. Dans ce décret, après avoir détourné votre attention de sa friponnerie, et vous avoir tenus en suspens par une longue énumération d'avantages en idée, il vient à son but, et veut qu'on choisisse des députés pour Érétrie, qui prieront les Érétriens (en effet, il était bien nécessaire de les prier) de remettre leurs cinq talents, non à vous, mais à Callias; il veut de plus qu'on choisisse d'autres députés pour les Oritains, qui les prieront de regarder comme leur ami et leur ennemi, l'ami et l'ennemi d'Athènes. 101. Après quoi, il fait voir encore qu'un vil intérêt est le seul motif du décret qu'il propose; on y lit cet article : Et les députés exigeront des Oritains qu'ils payent leurs cinq talents, non à vous, mais à Callias.

Pour preuve que je dis vrai, greffier, laissant là les armées, les galères, tout ce fastueux appareil de promesses frivoles, arrêtez-vous à la partie du décret qui prouve la basse cupidité de cet infâme et odieux personnage, de cet homme qui, selon Ctésiphon, continue à servir le peuple par ses discours et par ses actions.

On lit une partie du décret de Démosthène.

102. Vous avez donc goûté . Athéniens, le vain plaisir d'entendre parler d'armées, de galères, de rendez-vous [34], de députés, tandis que vous avez essuyé la perte réelle de dix talents, contribution de vos alliés.

103. Il me reste à vous prouver que Démosthène a mis cet article dans son décret pour trois talents qu'il devait recevoir, l'un de Chalcide par les mains de Callias, l'autre d'Érétrie par les mains de Clitarque, le troisième enfin de la ville d'Orée; et c'est ce dernier talent qui a dévoilé tout le mystère, les Oritains ayant un gouvernement démocratique, et faisant tout par décrets. Ce peuple, épuisé par la guerre contre Philippe, réduit à une extrême disette, envoie à Démosthène Gnosidème, fils de ce Charigène autrefois tout-puissant dans leur ville, pour le prier de remettre aux Oritains le talent qu'ils lui devaient, avec promesse de lui ériger une statue d'airain dans leur ville. 104. Démosthène répondit à Gnosidème qu'il n'avait que faire d'un vil morceau d'airain, qu'il saurait bien se faire payer de son talent par Callias. Les malheureux Oritains, pressés de fournir une somme dont ils manquaient pour lors, engagèrent les revenus publics, promirent de lui donner tous les mois, pour intérêt de sa corruption, une drachme par mine, jusqu'à ce qu'ils eussent acquitté le principal ; 105. ce qui fut confirmé par un décret du peuple. Pour preuve de ce que je dis, qu'on lise le décret des Oritains.

On lit le décret des Oritains.

Ce décret, Athéniens, est en même temps le déshonneur de la république, une preuve frappante des prévarications de Démosthène, et la condamnation évidente de Ctésiphon ; car il n'est pas possible qu'un homme capable d'un trait de cupidité aussi honteux, soit un bon citoyen. comme l'a osé dire Ctésiphon dans son décret.

106. C'est ici que je place le troisième temps de son administration, époque funeste où ce ministre a perdu sans ressource les affaires d'Athènes, et celles de la Grèce, par ses impiétés envers le temple de Delphes, par cette alliance également injuste et désavantageuse qu'il nous a fait contracter avec les Thébains. Je commence par ses crimes envers les dieux.

107. Il est une campagne appelée Cirrhée, un port nommé le port maudit et abominable : ce pays était jadis habité par les Cirrhéens [35] et les Acragallides, nations criminelles, qui avaient profané le temple de Delphes, pillé les offrandes, insulté les amphictyons. Nos ancêtres surtout, à ce que l'on rapporte, et les autres amphictyons, indignés de la conduite de ces peuples, consultèrent l'oracle pour savoir quelle peine on leur imposerait. 108Il faut, répondit la Pythie, faire la guerre aux Cirrhéens et aux Acragallides, jour et nuit ; les réduire en servitude, ravager leur territoire, le consacrer à Apollon Pythien [36], à Diane, à Latone, à la sage Minerve, le laisser entièrement inculte, ne le labourer jamais vous-mêmes, et ne point permettre qu'un autre le laboure. D'après cette réponse, et de l'avis de Solon, cet excellent législateur, ce poète philosophe [37], les amphictyons résolurent de marcher contre les peuples proscrits par l'oracle. 109. Ayant donc rassemblé des forces considérables parmi les Grecs amphictyoniques, ils réduisirent les habitants en servitude, comblèrent les ports, rasèrent les villes, en consacrèrent le sol et le territoire, suivant les ordres de la Pythie. Ils s'engagèrent de plus, par un serment solennel, à ne point labourer eux-mêmes le terrain sacré, et à ne point permettre qu'un autre le labourât, mais à défendre le dieu et le terrain qui lui était consacré, de leurs biens, de leurs personnes, de tout leur pouvoir.
110. Ce serment ne partit pas même leur suffire, ils l'accompagnèrent d'une imprécation horrible conçue en ces termes : S'il se trouve des transgresseurs, particulier, république, ou nation entière, qu'ils soient exécrables, dévoués à la colère d'Apollon Pythien, de Diane, de Latone, de la sage Minerve; 111. que la terre ne produise pas pour eux ses fruits ; que leurs femmes ne leur donnent que des monstres, et non des enfants qui leur ressemblent; que même leurs troupeaux n'engendrent pas des petits suivant l'ordre naturel; qu'ils ne réussissent ni dans la guerre, ni dans les procès, ni dans le commerce; qu'ils périssent misérablement, eux, leurs maisons, leurs familles; que leurs sacrifices ne soient agréés ni d'Apollon Pythien, ni de Diane, ni de Latone, ni de la sage Minerve; que leurs offrandes ne soient pas même reçues de ces dieux ! 112. Pour preuve de ce que je dis, greffier, lisez-nous la réponse de l'oracle. Écoutez,

Athéniens, à la suite de cette réponse, écoutez l'imprécation horrible ; rappelez-vous aussi les serments des amphictyons, les serments de vos ancêtres.

RÉPONSE DE L'ORACLE.

N'espérez pas abattre une ville ennemie ;
L'orgueil de ses remparts bravera vos efforts,
Par ses flots écumants si la mer en furie
Des terres d'Apollon ne vient baigner les bords.

On lit les serments et l'imprécation.

113. Malgré cette imprécation, ces serments et cette réponse de l'oracle, gravés encore aujourd'hui sur la pierre, les Locriens d'Amphisse [38], ou plutôt leurs chefs, les plus scélérats des hommes, labourèrent le terrain sacré, réparèrent et habitèrent le port maudit et abominable, exigèrent des péages de ceux qui y entraient, et corrompirent par argent quelques-uns des pylagores parmi lesquels était Démosthène. 114. Celui-ci, nommé par vous pylagore, reçut des Amphissiens mille drachmes pour ne rien dire à leur sujet dans le conseil des amphictyons. De plus, on convint pour toujours de lui envoyer tous les ans, à Athènes, vingt mines d'un argent impie et sacrilège, à condition qu'il défendrait les Amphissiens de tout son pouvoir auprès du peuple. De là il est arrivé, encore plus qu'auparavant, que tous ceux qui l'approchaient, particulier, prince, ou république, il les plongeait bientôt dans des maux irrémédiables.

115. Mais admirez, Athéniens, la puissance du sort qui triomphe de l'impiété des Locriens d'Amphisse. Sous l'archonte Théophraste, et sous l'hiéromnémon Diognète, vous choisîtes pour députés, ce Midias [39] si connu lorsqu'il vivait (et je voudrais qu'il vécût encore pour plus d'une raison), Thrasyclès, et moi troisième avec eux. Dès que nous fûmes arrivés à Delphes, Diognète, notre chef, fut attaqué de la fièvre; la même chose était arrivée à Midias. Les autres amphictyons avaient déjà pris séance : 116. quelques-uns d'entre eux, qui voulaient donner à notre ville des preuves de leur attachement, nous firent savoir que les habitants d'Amphisse, livrés alors et dévoués aux Thébains, proposaient contre nous un décret; qu'ils voulaient nous faire condamner à une amende de cinquante talents, parce que nous avions suspendu des boucliers d'or aux voûtes du nouveau temple, avant qu'il fût consacré, avec cette inscription qui n'avait rien que de juste, Dépouilles remportées par les Athéniens sur les Perses [40] et les Thébains, lorsqu'ils combattaient ensemble contre les Grecs. Dans le moment où je pensais à me rendre à l'assemblée des amphictyons, Diognète me fit avertir de m'y transporter sur-le-champ pour défendre la république. J'étais seul d'Athènes, mes collègues étaient absents; 117. j'arrivai donc, j'entrai d'un air assez animé; et, comme j'ouvrais la bouche pour justifier ma patrie, je fus interrompu par les clameurs d'un Amphissien, homme brutal, à ce qu'il me parut, et de la dernière impudence; peut-être aussi quelque dieu le poussait-il à faire une telle faute. Il commença brusquement : Grecs, si vous étiez sages, vous n'auriez pas même prononcé en ces jours le nom des Athéniens, vous les auriez chassés du temple, comme des gens exécrables.
118. Il reprochait en même temps à notre république l'alliance avec les Phocéens que Crobyle [41] avait proposée; il débitait contre elle mille autres propos injurieux que je n'eus pas alors la patience d'entendre, et que même à présent je ne puis me rappeler sans indignation. Je fus irrité dans cette circonstance plus que je ne l'avais été de ma vie. Je supprime les discours que j'opposai pour lors à ceux de l'Amphissien : avant de finir, il me vint à l'esprit de rappeler aux amphictyons l'impiété des habitants d'Amphisse envers le terrain sacré; et de la place où j'étais, leur montrant la campagne des Cirrhéens (cette campagne est précisément au-dessous du temple, et frappait nos regards) : 119. Voyez-vous, leur disais-je, voyez-vous, amphictyons, cette campagne labourée par les Amphissiens, ces chaumières et ces métairies dont ils l'ont chargée? voyez-vous, de vos propres yeux, ce port maudit et abominable entièrement rétabli? Vous savez par vous-mêmes, et vous n'avez pas besoin d'autres témoignages, qu'ils exigent des droits et qu'ils prennent de l'argent dans un port consacré. En même temps, je leur faisais lire la réponse de l'oracle, le serment et l'imprécation de leurs ancêtres. 120. Je protestai que, pour moi, je prendrais en main les intérêts du peuple d'Athènes, les miens propres, ceux de mes enfants et de ma famille; que, fidèle au serment, je secourrais Apollon et le terrain qui lui était consacré, de ma personne, de mes biens, de ma voix, de tout mon pouvoir; que j'acquitterais ma république envers les dieux. Pour vous, amphictyons, songez à vous-mêmes : le sacrifice va commencer [42], les victimes sont au pied de l'autel; vous allez implorer la faveur des dieux, et pour vous en particulier, et pour la nation en général : 121. considérez, je vous prie, de quelle voix, avec quels sentiments, de quel oeil, de quel front vous leur adresserez des prières, à ces dieux, en laissant impunis des hommes exécrables qui ont encouru l'anathème porté par l'imprécation. L'imprécation s'exprime clairement et sans équivoque, contre ceux qui auront commis ou permis le sacrilège. Voici les mots qui la terminent: Que les sacrifices de ceux qui ne puniront pas les prévaricateurs, ne soient agréés, ni d'Apollon Pythien, ni de Latone, ni de la sage Minerve! que leurs offrandes ne soient pas même reçues de ces dieux !

122. Après ces discours, et beaucoup d'autres encore, dès que j'eus quitté l'assemblée, il s'élève parmi les amphictyons de grands cris et un grand tumulte; ou ne parlait plus des boucliers par nous suspendus â la voûte du temple, mais de la peine encourue par les Amphissiens. Le jour était déjà fort avancé : on fait publier parle héraut, que tous ceux de Delphes, depuis l'âge de seize ans [43], soit libres, soit esclaves, aient à venir, dès la pointe du jour, avec des faux et des bêches, dans un lieu nommé Tythéum. Le même héraut annonce aux hiéromnémons et aux pylagores, qu'ils aient à se rendre tous au même endroit, pour défendre Apollon, et le terrain qui lui était consacré : Quiconque ne s'y trouvera pas, sera exclu du temple, regardé comme exécrable, et ayant encouru l' anathème porté par l'imprécation.

123. Le lendemain donc, nous nous rendîmes, de grand matin, au lieu marqué; de là nous descendîmes dans la campagne des Cirrhéens; et, après avoir détruit le port et brûlé les maisons, nous nous retirâmes. Nous marchions encore, lorsque les Locriens d'Amphisse, qui ne demeuraient qu'à soixante stades de Delphes, vinrent à nous en foule, les armes à la main; et, si nous n'eussions regagné la ville avec précipitation, nous courions risque de perdre la vie.

124. Le jour suivant, Cottyphe [44], chargé de recueillir les suffrages, convoqua l'assemblée générale des amphictyons : on appelle assemblée générale, lorsque outre les hiéromnémons et les pylagores, on convoque ceux mêmes qui sont venus pour sacrifier au dieu, et consulter l'oracle. Dans cette assemblée. on faisait de vives plaintes contre les Locriens d'Amphisse, et on donnait de grandes louanges à notre république : pour conclusion, enfin, on décida que les hiéromnémons viendraient à Delphes, un jour marqué, avant l'asemblée suivante, munis d'un décret, en vertu duquel les Amphissiens seraient punis des fautes par eux commises envers le dieu, envers le terrain sacré, envers les amphictyons. Pour preuve de ce que j'avance, le greffier va vous lire l'arrêté des amphictyons.

Le greffier lit.

125. J'avais remis l'arrêté des amphictyons au sénat, et puis au peuple; on avait approuvé ma conduite, et l'on était résolu à secourir le dieu : Démosthène ne manqua pas de s'y opposer, par une suite de ses engagements avec les habitants d'Amphisse. Je le confondis en pleine assemblée, et il voyait, d'ailleurs, que les choses étaient trop évidentes, pour qu'il pût vous tromper. Que fait-il? il se rend au sénat, où il entraîne avec lui des gens simples, et il rapporte, dans l'assemblée du peuple, un décret, ouvrage de quelque sénateur, dont l'ignorance servait sa perfidie. 126. Il vint à bout, par ses intrigues, de faire confirmer ce décret par le peuple, d'en faire un décret au peuple, attendant, pour cela, que l'assemblée fût déjà levée, que la plupart se fussent retirés, et que je fusse parti moi-même; car je ne l'aurais jamais souffert. Voici le précis de son décret. Il veut que l'hiéromnémon et les pylagores d'Athènes se rendent à Delphes, au temps marqué par nos ancêtres. Cet article était honnête en apparence, mais criminel en effet, puisque, par-là, il nous empêchait de nous rendre à l'assemblée des Thermopyles, qui, de toute nécessité. devait se tenir avant le temps ordinaire. 127. Par un article du même décret, beaucoup plus clair et plus criant, il défend à l'hiéromnémon et aux pylagores d'Athènes de communiquer en rien avec ceux qui seront à Delphes, d'entrer pour rien dans leurs actions, dans leurs discours, dans leurs décrets. Qu'est-ce à dire, ne pas communiquer avec ceux qui seront à Delphes? Dirai-je ce qui est vrai ou ce qui est agréable? Je dirai, Athéniens, ce qui est  vrai ; car c'est la coutume de ne vous parler que pour vous flatter, qui a réduit la république au triste état où nous la voyons. Ne pas communiquer avec ceux qui seront à Delphes, c'est mépriser l'imprécation, les serments de vos ancêtres, la réponse de l'oracle.

128. Nous donc, Athéniens, nous restâmes, en vertu de ce décret; les autres amphictyons s'assemblèrent à Delphes, excepté ceux d'une ville [45] que je ne nommerai pas; et puisse aucun des Grecs ne jamais ressentir une partie des maux qu'elle a éprouvés! Il fut résolu, dans l'assemblée des amphictyons,  qu'on marcherait contre les Locriens d'Amphisse; et l'on choisit, pour général, Cottyphe, celui qui, auparavant, avait recueilli les suffrages. Quoique Philippe ne fût pas alors en Macédoine, ni même dans la Grèce, mais dans un pays fort éloigné, dans la Scythie. Démosthène osera pourtant dire, tout à l'heure, qu'alors j'ai armé ce prince contre les Grecs. 129. On traita fort doucement les coupables, la première fois qu'on marcha contre eux. Pour toute punition de leurs crimes énormes, on les condamna à une amende payable au dieu, dans un certain temps; on exila les auteurs impies du sacrilège, et l'on fit revenir ceux que leur piété avait fait exiler. Mais, comme les Amphissiens ne payaient pas au dieu leur amende, qu'ils rappelaient les citoyens impies qu'on avait chassés, et chassaient les pieux citoyens qu'on avait rappelés, on marcha contre eux pour la seconde fois, dans le temps oit Philippe était enfin revenu de son expédition contre les Scythes [46], et, lorsque la trahison de Démosthène nous avait empêchés d'accepter le commandement d'une guerre sainte, que nous offrait la protection des immortels.

130. Cependant, Athéniens, ne recevions-nous pas d'en haut des avis suffisants, et, à moins que d'emprunter la voix d'un homme, les dieux pouvaient-ils nous dire plus clairement d'être en garde contre les coups du sort ? Non, je n'ai jamais vu de république plus protégée que la nôtre par la bonté du ciel, et plus exposée par le crime de certains orateurs. Les phénomènes qui accompagnaient nos mystères, et la mort des nouveaux initiés, n'étaient-ils pas un présagé assez frappant des malheurs que nous avions à craindre? Amyniade ne nous avertissait-il pas alors de prévenir les disgrâces, d'envoyer, à Delphes, pour consulter l'oracle? Démosthène s'y opposait : La Pythie philippise, disait cet orateur brutal, qui abuse insolemment de la liberté que nous lui accordons. 131. Dans la dernière guerre contre Philippe. quoique les sacrifices ne fussent point favorables, n'a-t-il pas envoyé nos soldats à un péril manifeste ? Toutefois, il osait dire, il n'y a pas longtemps, que Philippe n'était point venu dans notre pays, parce que les sacrifices ne lui étaient point favorables. Quel supplice méritez-vous donc, fléau de la Grèce, vous qui avez envoyé notre armée au combat, sans aucune connaissance de l'avenir, sans aucun présage heureux dans les sacrifices, tandis que le vainqueur n'est point venu dans le pays des vaincus . parce que les sacrifices ne lui étaient point favorables? Faut-il bannir ou couronner en vous l'auteur de toutes les calamités présentes ?

132. Est-il en effet, Athéniens, est-il un malheur inouï et imprévu, qui n'ait pas eu lieu de nos jours ? Notre siècle n'est pas un siècle ordinaire ; nous sommes nés, à ce qu'il me semble, pour étonner la postérité. Le grand roi, ce monarque qui a ouvert le mont Athos, qui a enchaîné l'Hellespont, qui demandait aux Grecs la terre et l'eau [47], qui se disait, dans ses lettres, le souverain de tous les hommes, depuis l'orient jusqu'à l'occident, ne combat-il pas aujourd'hui pour défendre sa personne, et non pour commander à d'autres peuples? Ne voyons-nous pas accompagnés de la victoire, et honorés du commandement des Grecs contre les Perses, ceux qui ont secouru le temple de Delphes? 133. Thèbes, ville voisine, Thèbes n'a-t-elle pas disparu en tin seul jour du milieu de la Grèce? Quoique les Thébains aient manqué de prudence et de sagesse dans les affaires de la nation, ce n'est pas, toutefois, à une cause naturelle qu'on doit attribuer leur désastre, mais à un vertige qui leur a été envoyé par les dieux, et à un aveuglement dont ils les ont frappés. Les malheureux Lacédémoniens, qui n'ont eu que la plus modique part au premier pillage du temple [48], les Lacédémoniens, qui prétendaient, jadis, commander aux Grecs, ne vont-ils pas bientôt trouver Alexandre en qualité d'otages, traîner partout le spectacle de leurs disgrâces, se mettre à la merci du jeune prince, eux et leur patrie, s'abandonner à la discrétion d'un vainqueur qu'ils ont offensé ? 134. Athènes elle-même, l'asile commun des Grecs, dans laquelle, auparavant, les députés de leur ville venaient réclamer sa protection puissante, Athènes combat maintenant, non plus pour l'empire de la Grèce, mais pour le sol de la patrie.

Nous avons éprouvé ces révolutions, depuis que Démosthène est entré dans le ministère. La pensée d'Hésiode, à ce sujet, est donc bien véritable : il dit, dans un endroit de ses poèmes, où il veut instruire les peuples et conseiller les républiques, qu'il ne faut pas écouter des ministres criminels. 135. Je rapporterai ses vers; car, sans doute, on ne nous fait apprendre, dans notre enfance, les plus belles sentences des poètes, qu'afin que, dans le reste de la vie, nous en fassions usage au besoin.

VERS D'HÉSIODE [49].

Pour un seul criminel, sur une ville entière,
Jupiter a souvent fait tonner sa colère.
Du céleste courroux, qu'allument ses forfaits,
La cité malheureuse épuise tous les traits.
Tous les maux réunis viennent fondre sur elle,
La peste, la famine et la guerre cruelle.
Ses murs sont renversés, et la mer dans ses Bois
Dévore les débris de ses frêles vaisseaux.

136. Si vous oubliez le poète, pour ne songer qu'au sens des vers, il vous semblera, je crois, que les vers d'Hésiode sont un oracle prononcé contre le ministère de Démosthène. C'est lui, en effet, c'est son ministère funeste qui a ruiné, de fond en comble, les armées navales, les troupes de terre, les républiques.

137. Mais assurément, ni Phrynondas, ni Eurybate [50], enfin, nul autre des anciens scélérats, ne fut jamais aussi fourbe, aussi trompeur que cet homme. Il ose, ciel et terre, je vous en atteste, et vous tous qui voulez entendre la vérité! il ose dire, en vous regardant en face, que ce n'est ni la circonstance, ni la gloire dont vous jouissiez, ni le danger qui les menaçait. qui ont engagé les Thébains à faire alliance avec vous, mais les harangues de Démosthène. 138. Avant lui, cependant, les plus grands amis des Thébains sont allés, plusieurs fois, chez eux en ambassade, sans aucun succès : le général Thrasybule [51], qui avait toute leur confiance, y alla le premier de tous; et, après lui, Thrason, qui jouissait, dans leur ville, du droit d'hospitalité; 139. Léodamas, dont l'éloquence n'a pas moins de force, et certainement plus de douceur que celle de Démosthène; Archédème, homme éloquent, à qui son amitié pour Thèbes a fait courir des risques dans le ministère ; le ministre Aristophon, qui a subi longtemps le reproche d'être vendu aux Béotiens; l'orateur Pyrrhandre, qui vit encore. Aucun d'eux ne put jamais engager les Thébains à faire alliance avec vous : la raison, je ne l'ignore pas; je la tairai, cependant, par égard pour leurs malheurs. 140. Mais, sans doute, après que Philippe leur eut ôté Nicée. pour la donner aux Thessaliens, que, traversant la Phocide, il eut rapproché de Thèbes la guerre qu'il avait d'abord éloignée de la Béotie; qu'enfin, ayant pris Élatêe [52], il l'eut fortifiée et y eut mis garnison; voyant alors le péril à leurs portes, ils eurent recours à vous: vous sortîtes d'Athènes, vous entrâtes dans Thèbes tous en armes, infanterie et cavalerie, avant que Démosthène eût parlé d'alliance. C'était donc l'occasion, la crainte du péril, le besoin de votre alliance qui vous ouvrirent les portes de Thèbes, et non Démosthène : 141. car, pour ce qui est de la conclusion du traité, on vous causa, dans le cours de cette affaire, trois préjudices énormes.

Voici le premier. Philippe semblait n'en vouloir qu'à vous, mais, en effet, il haïssait beaucoup plus les Thébains, comme l'événement le prouva [53]; et qu'est-il besoin d'en dire davantage ? Qu'a fait Démosthène ? il vous a dérobé cette connaissance importante; et vous ayant fait accroire que vous seriez redevables de l'alliance qui allait être conclue, non à la conjoncture, mais à ses ambassades. 142. Il a d'abord persuadé au peuple, qu'on ne devait pas examiner à quelles conditions se ferait cette alliance, pourvu qu'elle se fît. Cet avantage une fois obtenu, il a livré toute la Béotie aux Thébains [54], annonçant, dans un décret, que, si quelque ville se révoltait contre les Thébains, nous secourrions les Béotiens de Thèbes. il employait, suivant sa coutume, des expressions captieuses, pour donner le change; comme si les Béotiens, réellement et injustement maltraités, devaient admirer eux-mêmes les vaines subtilités de Démosthène, et non s'indigner des injustices trop réelles qu'ils essuyaient. 143. Ensuite, il vous a chargé des deux tiers de la dépense, vous qui étiez plus éloignés du péril, il n'a fait supporter aux Thébains que le tiers qui restait, se faisant payer pour chacun de ces arrangements. Il a partagé entre eux et vous le commandement sur mer, et vous a laissé tous les frais en entier. Quant au commandement sur terre, parlons sans détour, il l'a abandonné aux seuls Thébains; en sorte que, pendant tout le cours de la guerre, Stratoclès, votre général [55], n'était pas libre de pourvoir par lui-même au salut de vos soldats. 144. Et l'on ne dira pas que je l'accuse seul, tandis que les autres ne lui reprochent rien; je l'accuse d'avoir prévariqué, tout le monde le lui reproche, vous le savez vous-mêmes, et vous n'en témoignez nul courroux. Voici, en effet, dans quelles dispositions vous êtes a l'égard de Démosthène; l'habitude d'entendre raconter ses prévarications, vous les fait voir sans surprise. Mais ce n'est pas ainsi que vous (levez vous conduire. Il faut, si vous voulez rétablir vos affaires, vous élever contre lui, et vous résoudre à le punir.

145. Le second préjudice que vous a causé cet orateur, et qui surpasse le premier, est d'avoir trouvé moyen, par un complot formé avec les chefs de la Béotie, d'enlever au sénat et au peuple de notre ville la discussion et la décision des affaires, et de les transporter à Thèbes, dans la citadelle [56]. Par-là il s'est acquis une puissance si absolue, qu'il vous annonçait du haut de cette tribune que, sans attendre vos ordres, il irait en députation partout où il le jugerait nécessaire. 146. Si quelqu'un des généraux osait le contredire : pour toute réponse, asservissant vos chefs, et les accoutumant à ne le démentir en rien, il disait qu'il ferait décider la prééminence de la tribune sur le camp; il soutenait que vous aviez reçu plus de services dans la tribune d'un seul de vos orateurs, que dans le camp, de tous vos généraux. Quant à la solde des étrangers, n'a-t-il point pillé la caisse militaire ? ne s'est-il point fait remettre la paie des soldats qui ne servaient pas? Après avoir loué dix mille de ces étrangers aux habitants d'Amphisse [57], malgré mes plaintes et mes protestations dans les assemblées, n'a-t-il point, au gré de Philippe, exposé sans défense la république, dépourvue de troupes étrangères? 147. En effet, je vous le demande, qu'est-ce que ce prince souhaitait alors davantage, sinon de combattre séparément ici les troupes athéniennes, à Amphisse les troupes étrangères, et de tomber ensuite sur les Grecs, abattus par un coup si terrible? Et Démosthène, l'auteur de ces maux, n'est pas satisfait d'avoir échappé à la peine, il veut être honoré d'une couronne d'or ! Il s'irrite, si on s'oppose à ses désirs! Ce n'est pas assez pour lui d'être proclamé devant vous, il s'indigne, si on refuse de le proclamer à la face de tous les Grecs ! C'est ainsi, comme on le voit, qu'un mauvais génie, armé d'une grande puissance, devient l'artisan des calamités publiques.

148. Mais le troisième préjudice est sans contredit le plus affreux. Philippe ne méprisait point les Grecs: il était trop habile pour ne pas voir qu'il allait tout risquer en un jour; aussi voulait-il faire la paix, et se disposait-il à vous envoyer des députés. D'ailleurs, les principaux de Thèbes eux-mêmes redoutaient, et avec raison, le péril d'une action décisive, instruits de ce qu'ils pouvaient craindre, non par un orateur timide, déserteur de son poste [58], mais par la guerre de Phocide qui avait duré dix ans, et leur avait donné une leçon qu'ils ne pouvaient oublier. 149. Telle était la disposition des esprits. Démosthène s'apercevait déjà que les chefs des Béotiens allaient faire la paix en particulier, et recevoir seuls l'argent de Philippe; se regardant donc comme indigne de %ivre, s'il manquait un seul profit honteux, il s'élance dans l'assemblée où il n'était question ni de guerre ni de paix avec Philippe, mais où il voulait annoncer aux chefs de la Béotie, et pour ainsi dire. leur déclarer à son de trompe, qu'ils eussent à lui apporter sa part de l'argent; il jura par Minerve, 150. dont Phidias [59] semble n'avoir fait la statue que pour fournir à Démosthène un moyen de corruption et de parjure. il protesta que, si quelqu'un parlait de faire la paix avec Philippe, il le saisirait aux cheveux, et le traînerait lui-même en prison; fidèle imitateur de ce Cléophon [60] qui, dans la guerre contre Lacédémone, perdit, à ce, qu'on rapporte, la république par ses emportements. Mais comme les Thébains ne l'écoutaient pas, et qu'ils vous conseillaient de faire rentrer vos soldats pour délibérer sur la paix; 151. troublé et hors de lui-même, il monte à la tribune, traite les chefs des Béotiens de lâches qui trahissaient les intérêts de la Grèce, et leur déclare qu'il allait porter un décret, lui qui ne regarda jamais l'ennemi en face, en vertu duquel vous enverriez des députés à Thèbes pour demander aux Thébains un passage contre Philippe. Les principaux de Thèbes, honteux, et craignant, avec quelque raison, de paraître avoir trahi les intérêts de la Grèce, renoncèrent à la paix, et ne pensèrent plus qu'à la guerre.

152. C'est ici le lieu de vous parler de ces braves citoyens qu'il a envoyés à un péril évident, quoique les sacrifices ne fussent pas favorables; de ces illustres morts, dont il a osé louer la bravoure en foulant leurs tombeaux de ses pieds timides qui ont fui, qui ont abandonné leur poste [61]. Ô le plus lâche de tous les hommes, le plus incapable d'une grande action, mais le plus audacieux, le plus insolent en paroles, aurez-vous tout à l'heure, à la face de cette assemblée, aurez-vous le front de dire qu'on vous doit une couronne pour tous les malheurs dont vous êtes la cause? et s'il le dit, Athéniens, le souffrirez-vous? La mémoire de ces braves gens, morts pour notre défense, mourra-t-elle avec eux? 153. Transportez-vous en esprit du tribunal au théâtre; imaginez-vous voir le héraut s'avancer, et entendre la proclamation faite en vertu du décret. Pensez-vous que les parents de nos guerriers malheureux versent plus de larmes, pendant les tragédies, sur les infortunes des héros qu'on y verra paraître, que sur l'ingratitude de la patrie? 154. Quel homme, je ne dis pas un Grec, mais un homme né de parents libres, ne serait pénétré de douleur, quand, à la vue du théâtre, supposé même qu'il eût oublié tout le reste, il se souviendrait du moins qu'à pareil jour, avant les tragédies, lorsque la république était gouvernée par de meilleures lois et de meilleurs magistrats, le héraut s'avançait, et, présentant aux Grecs, revêtus tous d'une armure complète, les jeunes orphelins dont les pères étaient morts à la guerre, il faisait cette proclamation si belle, si capable d'exciter à la vertu : Ces jeunes gens, disait-il, dont les pères sont morts à la guerre en combattant avec courage, le peuple les a élevés pendant leur enfance; il les revêt maintenant d'une armure complète, les renvoie à leurs affaires domestiques sous d'heureux auspices, et les invite à mériter les premières charges [62]. C'est là ce que proclamait autrefois le héraut. 155. Mais aujourd'hui, que dira-t-il en présentant aux Grecs celui-là même qui a rendu orphelins nos enfants? qu'annoncera-t-il ? S'il répète les paroles du décret, la vérité ne se taira pas sans doute; elle en publiera la honte à haute voix, et, contredisant le héraut, elle annoncera que le peuple couronne cet homme, s'il faut l'appeler homme, pour sa vertu, lui qui est souillé de vices, pour sa fermeté courageuse, lui qui est un lâche, lui qui a abandonné son poste. 156. Je vous en conjure, Athéniens, au nom de Jupiter et des autres dieux, n'allez pas sur le théâtre ériger un trophée contre vous-mêmes; n'allez pas, en présence des Grecs, condamner de folie le peuple d'Athènes; ne rappelez pas aux Thébains les maux sans nombre et sans remède qu'ils ont essuyés; n'affligez pas de nouveau ces infortunés qui, obligés de fuir de leur ville, grâce à Démosthène, ont été reçus dans la vôtre ; ces exilés malheureux dont la corruption de ce traître, et l'or du roi de Perse [63], ont tué les enfants, détruit les temples et les tombeaux. Mais, puisque vous n'étiez pas présents à leur désastre, 157. tâchez de vous l'imaginer; figurez-vous une ville prise d'assaut, des murs renversés, des maisons réduites en cendres, des mères et leurs enfants traînés en servitude, des vieillards languissants et des femmes affaiblies par l'âge, privés sur la fin de leurs jours des douceurs de la liberté, versant des larmes, vous adressant des prières, indignés moins contre les instruments que contre les auteurs de leurs maux, vous suppliant enfin de ne pas couronner le fléau de la Grèce, de vous garantir du sort funeste attaché à sa personne : 158. car, ni particulier, ni république ne réussit jamais avec les conseils de Démosthène. Vous ne rougissez pas, Athéniens, vous qui avez fait une loi contre les nautoniers de Salamine, qui avez ordonné que quiconque d'entre eux aurait renversé sa barque dans le trajet, sans même qu'il y eût de sa faute, ne pourrait plus par la suite exercer sa profession, afin d'apprendre combien on doit ménager la vie des Grecs : vous ne rougissez pas de laisser encore gouverner l'état à celui qui a renversé totalement votre ville et la Grèce entière !

159. Mais, afin de parler des circonstances présentes qui forment le quatrième temps de l'administration de Démosthène, je dois vous rappeler que, non content d'avoir quitté son poste comme guerrier, il le quitta encore comme citoyen. Au lieu de revenir à Athènes, il s'embarque sur un de vos vaisseaux, et sa rançonner les Grecs. Un bonheur inespéré l'ayant ramené dans la ville, tremblant d'abord et presque mourant, il monte à la tribune et vous demande de le nommer pour maintenir la paix. Vous ne vouliez pas même alors que le nom de Démosthène parût à la tète de vos décrets, vous prîtes celui de Nausiclès [64]; et il veut à présent qu'on le couronne ! 160. Cependant Philippe meurt assassiné, Alexandre lui succède; Démosthène reprend le cours de ses impostures, dresse des autels à Pausanias, fait décerner par le sénat des réjouissances publiques, et le charge ainsi de l'opprobre d'une joie indécente. Il ne désignait plus le nouveau roi de Macédoine que par le nom de Margitès [65]; il assurait qu'il ne sortirait pas de son royaume, qu'il resterait dans Pella, uniquement occupé à promener et à conserver sa personne : Et je n'assure point cela, disait-il, sur de simples conjectures; je le sais avec certitude, puisque le courage ne s'achète qu'au prix du sang. Il parlait de la sorte, lui qui n'a pas de sang dans les veines, qui jugeait d'Alexandre, non par le caractère d'Alexandre, mais par sa propre timidité. 161. Les Thessaliens avaient résolu de vous faire la guerre [66]; le jeune roi, animé d'une juste colère, avait investi Thèbes; Démosthène, député vers ce prince, prit l'épouvante sur le mont Cithéron, revint au plus vite sur ses pas, également utile et dans la paix et dans la guerre. Et ce qu'il y a de plus étonnant, vous ne livrâtes point et ne laissâtes point juger dans l'assemblée des Grecs, le traître qui vous a livrés vous-mêmes, si l'on doit ajouter foi à la renommée.

162. Au rapport des nautoniers qui conduisaient vos citoyens députés vers Alexandre, et d'après le récit de vos députés eux-mêmes (l'histoire est fort croyable), il y avait dans le vaisseau un certain Aristion, natif de Platée, et fils d'Aristobule, le droguiste, que plusieurs de vous peuvent connaître. Ce jeune homme, d'une beauté rare, habita longtemps dans la maison de Démosthène; sur quel pied ? on ne le sait pas au juste, et je craindrais de l'approfondir. Aristion, à ce que j'ai oui dire, persuadé qu'on ignorait son origine et sa vie, s'insinue dans le palais d'Alexandre, et gagne ses bonnes grâces. Par son moyen, Démosthène écrit au jeune monarque, et, lui prodiguant ses flatteries, se ménage une réconciliation et quelque sécurité. 163. Et voyez, Athéniens, combien le fait est vraisemblable. Si Démosthène pensait alors ce qu'il veut faire croire à présent, s'il était si contraire à Alexandre, il s'est offert trois occasions de nuire à ce prince, sans qu'il paraisse avoir profité d'aucune.

D'abord, Alexandre, nouvellement monté sur le trône, passa en Asie, sans avoir suffisamment réglé les affaires de son royaume; le roi de Perse était fourni abondamment de vaisseaux, d'argent et de troupes; il nous aurait reçus volontiers dans son alliance, vu les dangers qui le menaçaient. Dans cette première occasion, qu'avez-vous dit, Démosthène? qu'avez-vous proposé? Je consens, si vous le voulez, que vous ayez craint, et que le naturel l'ait emporté; cependant, les conjonctures de la république n'attendent pas les lenteurs d'un ministre tim