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Albert, Paul (1827-1880)
Histoire de la littérature romaine. Tome premier / par Paul Albert,...
388 p.
C. Delagrave, 1871.
CHAPITRE V
Cicéron. - L'éloquence avant Cicéron. - -Cicéron rhéteur. - Cicéron orateur. - Plaidoyers. - Discours politiques. - La philosophie avant Cicéron. - Cicéron philosophe. - Les lettres de Cicéron. - Les poésies de Cicéron.
§ I. Cicéron
Il n'y a pas dans l'histoire de la littérature romaine de plus grand nom que celui de Cicéron. Les contemporains, les générations qui suivirent, le moyen âge, la renaissance et les derniers siècles reconnurent et proclamèrent hautement sa gloire. La critique moderne lui est moins favorable. M. Mommsen en particulier le traite avec une dureté et un mépris aussi injustes que peu convenables. A qui espère-t-on persuader que Cicéron n'est pas un écrivain, mais un pur styliste ? que c'est un journaliste sans idées, un feuilletoniste épuisé ? qu'il n'avait ni conviction ni passion, et que par conséquent il ne pouvait être un orateur ; qu'il ne fut qu'un avocat, et un mauvais avocat (01) ? De tels jugements se réfutent par leur violence même. Le grand crime de Cicéron aux yeux de certains critiques modernes, c'est d'être resté fidèle au parti de la liberté. Peut-être a-t-il compris aussi bien qu'un autre la révolution qui se préparait ; on pourrait en citer plus d'un témoignage tiré de ses écrits ; mais il n'a pu s'y résigner, et en cela, il était du sentiment de Caton, de Brutus, des plus honnêtes gens qu'il y eût alors. C'étaient, dira-t-on, des esprits étroits, exclusifs, bornés. L'empire était utile, nécessaire. On oublie sans doute les épouvantables calamités qui précédèrent l'établissement du pouvoir d'un seul, et qui le firent accepter par épuisement (cuncta discordiis civilibus fessa accepit) ; on oublie surtout ce que furent les successeurs d'Auguste, pour ne voir et n'admirer que le bien-être relatif des provinces, l'égalité des droits civils et politiques se répandant de plus en plus dans le monde. Mais peut-on exiger des hommes qui vécurent cinquante ans avant ces événements, qui naquirent et moururent pour la liberté telle qu'ils l'entendaient, telle que l'avaient entendue leurs pères, une intelligence, disons mieux, une divination claire des conséquences possibles d'une révolution qui détruisait la vieille Rome, divination que n'avaient peut-être pas ceux-là mêmes qui en furent les auteurs Il faut replacer les hommes dans le milieu où ils ont vécu, et ne leur pas demander des idées qui ne vinrent au monde qu'après eux. Il faut surtout respecter la fidélité aux convictions, et l'honorabilité du caractère. Cicéron commit plus d'une faute, tomba dans plus d'une inconséquence ; mais je ne sache pas qu'on lui ait fait jamais l'injure de le comparer à un César, à un Antoine, à un Octave.
Aussi vainement lui chercherait-on un égal en gloire littéraire. Il est au premier rang par le nombre, la variété, I'importance et la perfection des ouvrages. La langue latine n'a pas de représentant plus autorisé. On peut critiquer l'abondance parfois stérile de son style ; il faudrait être bien téméraire pour critiquer sa diction. Si ce n'est pas un génie créateur (et je ne sais si Rome en a produit un seul), c'est le plus riche, le plus éloquent, le plus clair des vulgarisateurs. Il n'a rien inventé en philosophie ; mais il a résumé pour ses contemporains et avec une critique suffisante, les travaux les plus importants de la philosophie grecque : il doit être regardé comme l'introducteur de ces études, fort négligées et méprisées avant lui. Orateur et rhéteur, il a donné des préceptes excellents dans un excellent langage, et des modèles admirables. Épistolographe, il représente presque seul pour nous un genre littéraire d'une importance considérable pour l'histoire. Il se proposait d'écrire l'histoire, et il l'eût écrite comme l'aimaient les Romains, en orateur et en moraliste. Il a même été poète, et non sans gloire au jugement de ses contemporains. Enfin la rhétorique, l'éloquence, la philosophie morale chez les Romains, se réduiraient pour nous à fort peu de chose, si Cicéron n'eût pas existé. A défaut d'autre originalité, c'en est une qui vaut la peine qu'on la signale. II est à vrai dire le centre où aboutit forcément tout le mouvement littéraire de son temps. De plus, il est depuis Caton, mort quarante-trois ans avant sa naissance, le seul prosateur qui nous permette de juger des progrès de la langue. Que l'on compare le De re rustica aux premiers plaidoyers de Cicéron, et l'on verra quelle transformation avait subie l'idiome national en si peu de temps.
Parlons d'abord de l'éloquence avant Cicéron.
L'éloquence est
le genre national par excellence, c'est celui de tous qui exige le moins
d'invention et le plus de force. L'orateur en effet n'est point obligé de
créer la matière de ses discours : ce sont les faits qui la lui donnent.
Eloquentia veluti flamma materia aliter. L'art ne vient qu'après ; c'est la
mise en oeuvre des matériaux. Sans eux, il n'est rien qu'un vain exercice de
déclamation ; et son plus beau triomphe, c'est de dissimuler sous les
misérables splendeurs de la forme la pauvreté du fond.
L'histoire de l'éloquence se divise donc naturellement en trois périodes. Dans
la première, l'éloquence possède déjà tous les éléments nécessaires ;
mais la langue est encore informe, et l'art est inconnu. Dans la seconde, la
matière la plus riche et la plus variée est offerte à l'éloquence, et de
plus tous les préceptes, toutes les ressources de l'art sont connus et
possédés par les orateurs. Dans la troisième, l'art seul subsiste ; les
faits, source première de l'éloquence, ont disparu. Elle est pacifiée,
c'est-à-dire éteinte. La première période comprend les premiers siècles de
Rome jusqu'à la dictature de Sylla. C'est en effet vers cette époque que la
rhétorique commence à être enseignée sérieusement à Rome. La seconde
s'étend de la dictature de Sylla au principat d'Auguste. La troisième va de
l'établissement de l'empire au cinquième siècle après Jésus-Christ.
La première période offrait à l'éloquence les sujets les plus beaux et les
plus variés. Laissons de côté l'époque à demi fabuleuse des rois.
L'établissement de la république, qui appelait tous les citoyens à prendre
part aux affaires de l'État, dut provoquer chez un grand nombre d'entre eux
l'éclosion des premiers germes de l'éloquence. Brutus ne prononça pas devant
le peuple les harangues incendiaires et savantes que lui prête Tite-Live ; il
parla cependant, il sut faire parler le cadavre de Lucrèce, il souleva les
passions de la multitude, et fonda la liberté (02).
Si l'on en croit Tite-Live, son collègue Valérius Publicola prononça devant
le peuple assemblé l'éloge funèbre de ce grand homme (03),
usage qui se continua sans interruption jusque dans les dernières années de
l'Empire. A peine le peuple est-il délivré de la tyrannie de Tarquin, la
grande lutte entre les patriciens et les plébéiens commence. Ceux-ci doivent
conquérir lentement et l'un après l'autre tous les droits que s'est réservés
la classe privilégiée. Il n'est pas une seule de ces conquêtes qui
n'occasionne des troubles et des orages dans l'État. La tradition a conservé
le souvenir de l'ingénieuse éloquence de Menenius Agrippa. Qu'il ait ou non
développé devant le peuple étonné le fameux apologue des membres et de
l'estomac, il n'importe. Il parla, persuada, rétablit la concorde entre les
deux ordres. L'établissement du tribunat créa des orateurs populaires.
Inquiets, soupçonneux, toujours sur la brèche pour combattre les prétentions
de la noblesse, réclamer l'égalité, poursuivre devant les tribunaux les chefs
du patriciat, proposer et défendre des lois nouvelles, les tribuns étaient
orateurs et sans doute éloquents. Quelle flamme dans les discours que leur
prête Tite-Live ! Avec moins d'emportement, mais plus de majesté, les
sénateurs délibéraient dans la curie sur les grands intérêts de la
République. Le vieil Appius Claudius aveugle se faisait conduire parmi eux pour
combattre le projet d'une paix ignominieuse avec Pyrrhus. Son discours prononcé
l'an 474 existait encore du temps de Cicéron. Plutarque en a probablement
reproduit les principaux arguments (04).
Importance des intérêts en jeu, élévation des sentiments, sincérité,
enthousiasme, passion, les hommes qui jetaient alors les bases de la puissance
romaine, possédaient toutes les conditions nécessaires à la véritable
éloquence ; mais la langue leur faisait défaut, l'art leur était inconnu.
Le premier auquel Cicéron décerne, sur la foi d'Ennius le titre d'éloquent,
est M. Cornélius Céthégus, qui fut consul en 350 : Suaviloquentiore,
suadaeque medulla, dit le vieux poète. Il eut pour questeur l'homme le plus
remarquable de cette époque, le fameux M. Porcius Caton. Nous en avons déjà
parlé.
Caton meurt en 603. La civilisation grecque, qu'il avait fini par accepter,
pénètre la société romaine. On écrit l'histoire, on prononce des plaidoyers
en grec ; le Cilicien Cratès, de Malles, enseigne la grammaire ; des
philosophes et des rhéteurs ouvrent des écoles ; la langue commence à
acquérir de la souplesse : elle avait déjà l'énergie et le relief. Quant aux
événements, cette matière première de l'éloquence, aucune époque n'en vit
jamais de plus importants. La première moitié du septième siècle vit la
ruine de Carthage, de Corinthe et de Numance, la soumission de la Macédoine, la
réduction de la Grèce, de l'Asie et de l'Afrique en provinces romaines. A
l'intérieur, les misères du peuple et de l'Italie, la spoliation des petits
propriétaires, l'extension menaçante des domaines de quelques particuliers,
provoquent les lois agraires des Gracques. Les déprédations des gouverneurs de
provinces donnent naissance à la loi Calpurnia de repetundis. Les religions
étrangères, celles de l'Orient surtout, se glissent à Rome, et, bien que
proscrites, s'y maintiennent. Enfin la sanglante rivalité de Marius et de
Sylla, c'est-à-dire la lutte entre la noblesse et le peuple, va éclater. Ces
conquêtes, ces orages intérieurs, ces luttes ardentes suscitent un nombre
considérable d'hommes remarquables, presque tous éloquents. Ils sont les
prédécesseurs de Cicéron, et l'on peut voir dans le Brutus le portrait qu'il
a tracé de chacun d'eux. C'est à peine si quelques fragments sans importance
de leurs discours nous ont été conservés. Je ne ferai pas, d'après Cicéron,
l'énumération de leurs noms et de leurs qualités que nous ne pouvons
apprécier ; mais je ne puis cependant passer sous silence les deux fils de
Sempronius Gracchus et de Cornélie. Ils consacrèrent à une révolution
impossible un courage et une éloquence admirables. Tibérius, l'aîné, avait,
dit Plutarque, plus de douceur et de séduction ; il excellait à remuer les
coeurs par la pitié. Sa diction était pure et travaillée avec le plus grand
soin. Son frère Caius était plus violent et pathétique : son éloquence
emportait. Un joueur de flûte placé derrière lui en modérait les éclats (05).
L'historien grec traduit sans doute du discours original le fragment qui suit
d'une harangue de Tibérius. «Les bêtes sauvages qui habitent l'Italie ont
leurs tanières et leurs repaires où elles peuvent se retirer et dormir ; et
ceux qui combattent et versent leur sang pour l'Italie n'y ont à eux que l'air
et la lumière. Sans maison, sans asile, ils errent de tous côtés avec leurs
femmes et leurs enfants. Ils mentent, les généraux qui sur le champ de
bataille les exhortent à combattre pour défendre leurs tombeaux et leurs
temples. En est-il un seul dans un si grand nombre qui ait un autel domestique
et un tombeau où reposent ses ancêtres ? C'est pour entretenir le luxe et
l'opulence d'autrui qu'ils se battent et meurent. On les appelle les maîtres du
monde ; et ils n'ont pas en propriété une motte de terre ! » Cicéron admire
surtout Caius Gracchus : "Voici enfin, dit-il, un homme doué du plus beau
génie, passionné pour l'étude, et formé dès l'enfance par de savantes
leçons ; c'est Caius Gracchus... Personne n'a jamais eu une éloquence plus
riche et plus abondante... Peut-être, s'il eût vécu, n'eût-il jamais trouvé
personne qui l'égalât. Ses expressions sont nobles, ses pensées solides,
l'ensemble de sa composition imposant. Il n'a pu mettre la dernière main à ses
ouvrages. Plusieurs sont d'admirables ébauches, qui seraient devenues des
chefs-d'oeuvre. Oui, si un orateur mérite d'être lu par la jeunesse, c'est
Caius Gracchus (06). "Son rapide passage à
cette tribune où montèrent, où périrent tant de grands orateurs, laissa dans
l'imagination des Romains une impression ineffaçable. Trois cents ans plus
tard, on lisait et commentait encore dans les écoles des rhéteurs les
brûlantes harangues du jeune tribun (07).
Aulu-Gelle nous en a conservé quelques fragments d'une rare énergie, et d'un
bon sens aiguisé et sarcastique qui emporte la pièce (08).
Voici un épisode du discours de legibus a se promulgatis. Il est
intéressant pour l'histoire des moeurs de cette époque. "Le consul vint
dernièrement à Teanum Sidicinum : sa femme lui dit qu'elle désirait se
baigner dans les bains des hommes. On donne l'ordre au questeur de Sidicinum, M.
Marius, de faire sortir des bains tous ceux qui s'y lavent. L'épouse du consul
se plaint à son mari de ce que les bains ne lui ont pas été livrés
sur-le-champ, de ce qu'ils n'étaient pas propres. En conséquence un poteau est
planté dans le forum, et là on amène M. Marius, le personnage le plus noble
de la cité. On lui enlève ses vêtements, on le frappe de verges. Les
habitants de Calès, apprenant cela, ordonnent par un édit que nul ne se
présentât pour se baigner quand un magistrat romain serait dans la ville. A
Férentum, notre préteur fit saisir pour le même motif les deux questeurs ;
l'un se jeta la tête la première du haut d'un mur ; l'autre fut arrêté et
frappé de verges. Je vais vous montrer par un seul exemple jusqu'où vont
l'insolence et les cruels caprices de ces jeunes gens. Il y a quelques années,
on envoya en Asie un tout jeune homme comme lieutenant. Il était porté en
litière. Un bouvier de Vénusium le rencontre, et ne sachant qui se faisait
porter ainsi, demande en plaisantant : Est-ce un mort que vous portez là ? Il
l'entendit, fit arrêter la litière, et avec les bâtons qui la supportaient
fit frapper le bouvier jusqu'à ce qu'il rendît l'âme (09)."
Les derniers accents de cette éloquence passionnée retentissent encore
jusqu'à nous. C'est peu de jours avant sa mort, peut-être que Caius s'écriait
: « Malheureux, où irai-je ? où porterai-je mes pas ? Est-ce au Capitole ?
Mais il est inondé du sang de mon frère ! Est-ce dans ma maison ? Mais j'y
trouverai ma mère abattue et se lamentant ! (10)»
Tous les contemporains des Gracques étaient orateurs. Jamais un aussi grand
nombre d'hommes remarquables ne prirent une part plus directe aux affaires
publiques. Il n'y avait pas encore à cette époque d'Épicuriens oisifs ou
indifférents. Le sénat, le forum, les tribunaux étaient des champs de
bataille toujours ouverts, où l'on se disputait les honneurs, l'influence, le
crédit. Il fallait à chaque instant monter à la tribune pour rendre compte de
sa conduite, accuser un ennemi, défendre un ami. L'éloquence était une arme,
et dans cette orageuse mêlée des passions et des intérêts, quiconque était
désarmé, était anéanti. Mais l'étude et l'exercice n'avaient pas encore
fourni aux orateurs toutes les ressources de l'art de bien dire. Vifs,
énergiques et pressants, ils manquaient de souplesse, d'abondance et
d'harmonie. Horridi et impoliti, et rudes, et informes, comme dit Tacite
(11). Parmi les prédécesseurs immédiats de
Cicéron, trois ou quatre seulement possédaient d'une manière encore bien
incomplète quelques-unes des qualités qu'il devait porter à un si liant
degré. Tels étaient Lépidus et Crassus ; le premier remarquable par une
douceur toute grecque, l'harmonie de ses périodes, et les habiles combinaisons
de son style (12) ; le second, par une rare pureté
de langage. Enfin Crassus et Antoine, que Cicéron appelle "nos plus grands
orateurs, et les véritables rivaux des Grecs." Le premier mourut en 661,
Cicéron avait quatorze ans ; le second en 666, Cicéron avait dix-neuf ans.
Antoine n'écrivit jamais un seul de ses discours, afin, disait-il, que si on
lui jetait jamais à la face un mot compromettant, il pût nier l'avoir
prononcé (13). De cet orateur il ne reste donc
rien que le témoignage de l'admiration juvénile ou intéressée de Cicéron.
Habileté de composition, choix et arrangement des preuves, diction brillante et
figurée, action riche, variée et vive (14), il
avait presque tous les mérites. Cependant sa voix manquait de sonorité, et son
langage, sans être incorrect, n'était pas un modèle d'élégance. Crassus au
contraire s'exprimait avec une rare pureté : il avait une gravité noble
tempérée par une plaisanterie fine et ingénieuse, un remarquable talent pour
définir et développer les principes du droit naturel. On disait clé lui :
qu'il était le plus habile jurisconsulte d'entre les orateurs, et Scévola le
plus grand orateur d'entre les jurisconsultes (15).
Cicéron et ses contemporains.
Cicéron plaida
sa première cause sous la dictature de Sylla, il prononça ou composa sa
dernière Philippique sous le triumvirat d'Octave, Antoine et Lépide. Cette
période de quarante années est la plus orageuse de l'histoire de Rome. Les
conspirations contre la liberté sont à l'ordre du jour. Ce ne sont plus
seulement les deux grands partis du peuple et des nobles qui se disputent le
pouvoir ; des citoyens rêvent pour eux-mêmes la domination absolue. Pompée
n'ose s'en emparer, Catilina l'essaye et succombe, César y réussit. Les
horribles guerres qui suivent, les pactes monstrueux qui se concluent, se
dénouent enfin par le triomphe définitif du plus habile ; la forme du
gouvernement est changée. Mais de telles révolutions, suivies d'une
tranquillité morne qui n'est au fond que de l'épuisement, sont le stimulant le
plus énergique de l'éloquence. Les passions politiques violemment surexcitées
donnent aux moindres événements une couleur particulière. Il y a des
conspirateurs dans le sénat, il y en a au forum, aux comices, devant les
tribunaux, à la tête des armées. Ce n'est plus la culpabilité ou l'innocence
que les avocats et les juges examinent ; c'est la position politique de
l'accusé. Parmi les nombreux plaidoyers de Cicéron, trois ou quatre à peine
sont exclusivement judiciaires. Il accuse ou défend suivant l'intérêt du
parti auquel il appartient dans le moment. Ajoutez à cela les émeutes de la
place publique, soulevées souvent par des hommes qui aiment le désordre pour
lui-même, comme Clodius ; les tentatives de révolution sociale d'un Rullus,
les dramatiques et rapides péripéties d'une guerre civile qui détruit l'un
après l'autre et ceux qui la font et la liberté ; et vous n'aurez qu'une idée
encore bien imparfaite de l'agitation féconde de cette époque. Que de fois
Cicéron déplore les calamités dont il est témoin, ce silence momentané du
forum et du sénat et des tribunaux ! Mais s'il lui avait été donné de voir
le principat du sanguinaire Octave, les délibérations paisibles du sénat, la
bonne tenue des comices, et l'édifiante sagesse des tribunaux ; s'il avait vu
enfin cette pacification de l'éloquence qui était a mort même de toute vie
publique, il eût redemandé pour sa patrie des Catilina, des Clodius et même
des Antoine.
De telles époques sont donc éminemment favorables à l'éloquence. Le
désordre, les rivalités ardentes, l'anarchie elle-même, lui sont des
stimulants. Que sera-ce, si la langue, enfin assouplie, rapide et sonore, se
trouve toute prêle pour le combat ? L'étude patiente des modèles grecs, des
exercices continuels dans l'un et l'autre idiome, la fréquentation des écoles
d'Athènes et de Rhodes ; l'usage assidu de la déclamation, celui des
traductions, cette lutte si fortifiante avec un modèle, et par-dessus tout
l'ambition, l'amour de la gloire, la certitude de réussir ; tous les éléments
les plus favorables à l'éclosion des grands talents et au perfectionnement des
ressources naturelles se trouvent ici réunis. Il faut lire dans le Brutus le
détail des études de Cicéron (16). Quel orateur
de nos jours serait capable d'une application aussi obstinée ? Qu'on se reporte
ensuite à ce portrait de l'orateur achevé, qu'on analyse tous les dons
naturels, toutes les connaissances acquises que Cicéron exigeait de l'homme
appelé à parler en public, et l'on comprendra peut-être ce que pouvait être
l'éloquence chez des hommes qui s'en faisaient une si haute idée, et qui la
cultivaient avec une telle passion.
Presque tous les hommes politiques de cette époque furent des orateurs
remarquables : Hortensius, Cicéron, Licinius Calvus, Marcus Brutus, Marcus
Coelius, Pompée, Sulpicius Rufus, César, Caton, Clodius, et d'autres encore
parurent avec éclat aux tribunaux, au forum, dans le sénat. Mais plusieurs
d'entre eux ne songèrent point à revoir et à publier des discours souvent
improvisés au hasard du moment et de l'inspiration : les autres prirent ce
soin, mais le temps a dévoré leurs oeuvres. Qu'importait aux contemporains
d'un Dioclétien l'éloquence d'un Hortensius ou d'un Caton ? Cicéron seul a
survécu : il écrivait et publiait tous ses discours, même ceux qu'il n'avait
pas prononcés, comme les Verrines. C'est donc lui qui résume pour nous toute
cette période, et même toute l'éloquence romaine. Disons un mot cependant de
quelques-uns de ses contemporains.
A leur tête se place Q. Hortensius Ortalus, rival et ami de Cicéron : de sept
ans plus âgé que lui (lié en 640), mort six ans avant lui (704), on
l'appelait le roi du barreau (rex causarum). Il obtint l'une après
l'autre toutes les dignités de la République. Il ne paraît pas avoir eu un
caractère parfaitement honorable : avocat, il recevait des présents, et
Cicéron lui reprocha en face d'avoir acheté des juges. Souvent opposés l'un
à l'autre, comme dans le procès de Verrès, souvent aussi unis pour plaider la
même cause ; tous deux membres du collège des augures, et dans les dernières
années de leur vie, très étroitement attachés l'un à l'autre, ils étaient
reconnus de tous comme les deux premiers orateurs de leur temps. Cicéron semble
avoir jugé Hortensius avec une entière sincérité. Il ne dissimule aucun lie
ses mérites, et sans trop y insister signale ses défauts. Hortensius était
doué d'une mémoire prodigieuse ; il n'écrivait jamais ses discours, ne
prenait jamais de notes sur les discours de ses adversaires, et n'en oubliait
pas un mot. Il avait un remarquable talent d'exposition et savait surtout
résumer d'une façon lumineuse ses arguments et ceux de la partie adverse. Sa
diction était noble et élégante, souvent un peu diffuse : c'était ce qu'on
appelait alors un Asiatique. Son action était surtout admirable. Aussi
plaisait-il plus quand on l'écoutait qu'à la lecture. C'est ce qui explique la
perte de ses ouvrages (17). Si l'on en croit
Quintilien, Hortensius avait composé un traité oratoire sous le titre de Loci
communes. Sa fille Hortensia prononça en public un plaidoyer tort
remarquable contre un tribut imposé aux matrones par les triumvirs. Elle obtint
gain de cause (18).
Après
Hortensius, on cite C. Licinius Calvus, qui disputa à Cicéron le premier rang
et mourut à trente ans ; Servius Sulpicius Rufus, jurisconsulte et orateur fort
remarquable ; Pompée, orateur plein de gravité, mais froid ; C. Curio, dont
Lucain a dit : Audax venali comitatur Curio lingua ; Caton d'Utique, que
Salluste place sur la même ligne que César ; M. Junius Brutus, le meurtrier du
dictateur, et enfin César lui-même, dont Cicéron disait : "J'estime que
de tous les orateurs, c'est lui qui s'exprime avec le plus d'élégance."
Suivant Quintilien, lui seul était capable de disputer à Cicéron le premier
rang. Mais son âme voulait une autre gloire.
Cicéron fut avant tout un orateur. "Oui, je l'avoue, dit-il, je suis
entièrement adonné à de telles études. Que d'autres en rougissent, s'il leur
plaît ; mais pourquoi en rougirais-je, moi qui depuis tant d'années n'ai
refusé à personne le secours de mon éloquence, moi que ni le repos, ni le
plaisir, ni le sommeil même n'ont détourné ou arrêté dans cette
carrière" Et ailleurs : "Tous les services que j'ai rendus à la
République, si je lui en ai rendu, c'est à ces maîtres, c'est à ces études
que je le dois : ce sont eux qui m'ont formé, préparé, armé pour la
patrie." Tout ce qu'il dit, tout ce qu'il écrit a la couleur oratoire,
c'est à l'éloquence qu'il dut tous ses succès et tous ses revers, ce fut son
éloquence qui le tua.
Je glisserai rapidement sur les événements qui composent sa vie politique.
L'homme d'État on lui était médiocre. D'abord favori, puis dupe et enfin
victime des grands ambitieux de son temps, il ne sut rien deviner, ni rien
empêcher.
Cicéron (M.
Tullius Cicero) est né à Arpinum, ville municipale du Latium et patrie de
Marius, le 3 janvier 648 (an 106 avant Jésus-Christ). Sa famille, qui
appartenait à l'ordre équestre, était obscure. Il fut élevé à Rome avec
son frère Quintus, et reçut les leçons du poète Archias. Enfant, et tout
jeune homme, il fit des vers ; mais sa véritable vocation le porta de bonne
heure vers l'éloquence. Les grands orateurs d'alors étaient Licinius Crassus,
Marcus Àntonius, Amilius Scaurus ; les plus célèbres jurisconsultes étaient
les deux Scévola, l'un augure, l'autre grand pontife. Cicéron s'attacha à ces
hommes illustres, les prit pour patrons et pour guides, les accompagnant au
forum, se formant sous leur discipline à la connaissance du droit, à l'art de
bien dire, à la pratique du barreau. Comme tous les jeunes Romains de son
temps, il porta les armes et servit dans la guerre sociale sous le père de
Pompée. Il débuta au barreau à vingt-huit ans, sous la dictature de Sylla.
Trois ans après, il entrait dans la vie publique, et était nommé questeur à
Lilybée (677). Les excellents souvenirs qu'il laissa dans ce pays, décidèrent
les Siciliens à s'adresser à lui pour accuser le préteur Verrès. Il le fit
avec une grande véhémence. Il était alors l'adversaire fougueux de la
noblesse, contre laquelle d'ailleurs commençait la réaction provoquée par
Sylla. "Je ne suis pas, dit-il, dans sa péroraison, un de ces hommes que
les faveurs du peuple romain viennent trouver pendant leur sommeil." Il
sera du parti de Caton, l'ennemi acharné de la nobles, du parti de Fimbria et
de Marius, ces grands révolutionnaires. Il faut en finir avec la domination des
nobles (19). Le chef de cette réaction était
Pompée. C'est, par lui que Cicéron obtint successivement l'édilité et la
préture. Il paya sa dette en appuyant la loi Manilia qui déférait à Pompée
des pouvoirs extraordinaires. Une fusion s'opéra bientôt entre les diverses
fractions qui composaient le parti aristocratique. Cicéron fut agréé par les
chefs de la noblesse, et porté au consulat. Le démocrate disparaît. Il combat
et fait échouer la loi agraire que propose le tribun Rullus ; mais il a de
flatteuses paroles pour cette plèbe qu'il retient à Rome et qu'il eût mieux
valu envoyer dans des colonies. Il fait l'éloge des Gracques, qu'il représente
ailleurs comme des citoyens criminels, justement massacrés. Consul, il sauve
Rome menacée par Catilina, il est salué du titre glorieux de Père de la
patrie. Il eût dû mourir alors. Bientôt après se forme la première ligue
entre Pompée, César et Crassus ; Cicéron est tenu à l'écart, abandonné par
Pompée, sacrifié au tribun Clodius, exilé. Son âme perd toute énergie. Il
ne peut comprendre ce brusque revirement, la perte de toute influence et de tout
crédit. Rappelé l'année suivante, il courtise à la fois César et Pompée,
qui déjà s'observent avec défiance. Il demande en faveur du premier la
prolongation du gouvernement des Gaules ; pour complaire au second, il défend
en justice des hommes méprisés et coupables, Vatinius, Gabinius, etc. On se
débarrasse de lui en l'envoyant comme proconsul en Cilicie. Quand il revient à
Rome, César envahit l'Italie et passe le Rubicon ; Cicéron se range du parti
de Pompée, mais sans espérance et sans illusion. Le triomphe de César le
relègue de plus en plus dans l'ombre. La conspiration se forme contre le
dictateur ; Cicéron en est exclu. Le meurtre commis, il l'approuve : il espère
ressaisir la direction des affaires ; mais Brutus et Cassius ne tiennent aucun
compte de ses conseils ; il voit Antoine régner sur le peuple et faire
confirmer par le Sénat les actes de César. Il se jette du côté d'Octave,
croyant trouver chez ce jeune homme docilité et reconnaissance. Il ne trouve
qu'hypocrisie et lâcheté. Son ami Brutus lui reproche ses complaisances pour
l'héritier de César ; celui-ci se rapproche d'Antoine, défait avec lui les
meurtriers de César, et livre Cicéron à la vengeance du triumvir. Sa tête et
ses mains furent coupées et attachées à la tribune aux harangues (710). Il
avait soixante-trois ans. Ce n'était pas une mort prématurée, dit Tite-Live,
que je trouve un peu sec envers un si grand homme. L'historien ne craint pas
d'ajouter ces mots qui sont une calomnie ou une lâche flatterie à l'adresse
d'Auguste. " De tous les malheurs qui fondirent sur lui, il ne supporta en
homme que la mort. Et à bien estimer les choses, cette mort paraîtra moins
injuste ; car le vainqueur ne le traita pas autrement qu'il ne l'eût traité
lui-même s'il avait vaincu." Toute la vie de Cicéron proteste contre
cette supposition. Il était ennemi de toute violence. Bien qu'armé de pouvoirs
illimités, il ne put se décider à ordonner le supplice des complices de
Catilina dont le crime était manifeste. Ce fut le sénat qui les condamna par
la voix de Caton. Tite-Live termine ainsi : « Il faudrait pour célébrer en
détail ses mérites être un autre Cicéron. » Allusion cruelle à. cet amour
de la gloire qui chez ce grand homme dégénérait souvent en vanité.
Ajoutons à cette rapide biographie quelques détails sur sa vie privée. Il fut
marié deux fois. De sa première femme Térentia il eut un fils, Marcus, et une
fille, la fameuse Tullia, qu'il a tant pleurée. Il ne vécut pas longtemps avec
sa seconde femme Publilia, qu'il avait épousée parce qu'elle était riche, et
qu'il répudia parce qu'elle s'était réjouie de la mort de Tullia. Tous les
historiens ont loué la noblesse de son caractère, la douceur et la sûreté de
son commerce, sa fidélité dans l'amitié. D'un esprit mordant et caustique,
qui saisissait et perçait à jour les ridicules et les vices, il était
cependant dépourvu de toute méchanceté. Il possédait une fortune assez
considérable, de nombreuses maisons de campagne dans lesquelles il avait réuni
des livres, des statues, des objets d'art. C'est là qu'il se consolait par
l'étude ou avec quelques amis, de son éloignement des affaires. C'est là
qu'il composa la plupart de ses traités philosophiques. On ne peut lire sans
être ému les nobles et touchantes préfaces de ces ouvrages, fruit d'une
solitude forcée et d'un repos auquel il ne pouvait se résigner. Octave, devenu
empereur, surprit un jour un de ses petits-fils lisant un livre de Cicéron : le
jeune homme embarrassé voulut le cacher sous sa toge ; mais César le prit,
l'examina et le rendit en disant : « C'était un homme éloquent, mon fils, et
qui aimait bien sa patrie. » Mot profond et qui résume toute cette vie :
éloquence et patriotisme. Les fautes, les faiblesses, les défaillances
s'expliquent par cette imagination et cette sensibilité si vives chez
l'orateur. Il se trompa souvent, hésita, flotta irrésolu ; mais ce ne furent
jamais les suggestions de l'intérêt personnel qui le portèrent ici ou là. Il
crut toujours servir la cause de la liberté et des lois. Il n'était pas
toujours facile de la distinguer parmi ces brusques et soudains revirements des
hommes et des choses. Son ami Pomponius Atticus resta prudemment en dehors de
ces luttes des partis, et réussit à plaire à tout le monde. Une aussi
égoïste indifférence ne pouvait convenir à l'âme généreuse de Cicéron.
Sa vie littéraire.
Lorsque Cicéron parut au forum, les Romains n'avaient pas encore un seul maître qui enseignât en latin les règles de l'art de bien dire. A la fin du sixième siècle le sénat avait expulsé de Rome les philosophes et les rhéteurs grecs ; l'an 665 (Cicéron avait alors quatorze ans) il interdit à des rhéteurs latins qui avaient ouvert des écoles, de donner des leçons à la jeunesse (20). Cependant, quatre ans plus tard, (666) Plotius Gallus enseignait à Rome la rhétorique, et Aelius Stilo Praeconinus, de Lanuvium, compta Cicéron parmi ses élèves. Octacilius Pilitus, l'affranchi de Pompée, ouvrit aussi une école d'éloquence, ainsi que Epidius, qui fut le maître du triumvir Antoine. Mais c'est surtout dans les écoles de la Grèce que Cicéron alla chercher le véritable enseignement de l'éloquence. Il comprit en même temps que l'art de bien dire n'était rien, si l'on n'y joignait une instruction solide et étendue, si surtout on ne donnait pour base à l'éloquence la philosophie (21). Ainsi en même temps qu'il étudiait la jurisprudence sous les deux Scévola, la rhétorique dans les écoles et au forum, il suivait les leçons de deux philosophes grecs que les malheurs de leur patrie avaient forcés de se réfugier à Rome. C'étaient l'épicurien Phèdre et l'académicien Philon ; ce fut ensuite le stoïcien Diodote qui vécut pendant de longues années et mourut dans sa maison. En Grèce, il suivit les leçons d'Antiochos d'Ascalon ; en Asie, celles de Xénoclès, de Dionysius, d'Apollonios Molon et de Posidonius. De plus, afin de féconder la théorie par la pratique, il ne passait pas un seul jour sans déclamer soit en latin soit en grec. Ce ne fut qu'après cette longue et laborieuse préparation qu'il parut enfin à la tribune et y remporta, dans l'affaire de Sextus Roscius, son premier triomphe. Mais jamais il n'interrompit les exercices auxquels il se livrait pour nourrir et développer son éloquence. Agé de quarante ans, il assistait aux leçons du rhéteur Gniphon, et étudiait sous les grands comédiens Aesopus et Roscius le geste et la déclamation. Pour donner à son style plus de souplesse et de force, il s'exerçait à traduire les Economiques de Xénophon, plusieurs dialogues de Platon, les deux harangues d'Eschine et de Démosthène sur la Couronne. Enfin il ne passait pas un seul jour sans plaider. "Diem scito esse nullum, quo die non dicam pro reo." La nature l'avait fait éloquent, l'art et le travail tirent de lui le premier des orateurs.
Il est aussi le
premier des rhéteurs latins.
Gardons-nous de le comparer à Platon, et surtout à Aristote. Bien que dans
certaines parties de ses traités sur l'art oratoire, il imite visiblement ces
deux grands modèles il leur est inférieur. A vrai dire, il semble relever
plutôt des rhéteurs grecs qui suivirent, et composèrent dans un temps où la
grande éloquence avait disparu, des recueils de préceptes et de recettes sur
les moyens de persuader. Mais Cicéron est un Romain qui parle à des Romains de
l'art qu'ils préféraient à tous les autres : il mêle aux souvenirs de ses
études les observations personnelles qu'il doit à son expérience ; moins
philosophe que Platon et Aristote, il se propose surtout d'être utile. Par là
il se rattache à l'école du vieux Caton, qui avait composé un manuel sur
l'art oratoire, à l'usage de son fils et de ses contemporains. C'est l'orateur
romain que Cicéron s'applique à former ; ce n'est pas l'art oratoire qu'il
étudie dans ses principes, sa nature, son but. Un seul de ses traités,
l'Orateur, a un caractère général, et rappelle la fameuse théorie
platonicienne des idées ; mais l'énumération des procédés techniques y
tient encore trop de place ; et l'on voit trop que c'est toujours l'éloquence
à Rome et non l'éloquence en général que l'auteur a en vue. Voilà ce qu'il
ne faut jamais oublier quand on étudie un auteur latin quel qu'il soit, et
Cicéron en particulier.
Son premier ouvrage est intitulé : Rhetorica, sive de Inventione
rhetorica libri duo. Il fut composé vers l'an 666 ; Cicéron était
âgé de vingt ans. Des quatre livres qu'il comprenait ou devait comprendre,
deux seulement nous sont parvenus. C'est sans doute à ce premier essai qu'il
fait allusion lorsqu'il dit : "Quae pueris aut adolescentulis nobis ex
commentariolis nostris inchoata ac rudia exciderunt (22).
" On dirait les rédactions d'un bon élève après la leçon du maître.
Certains passages ont une analogie frappante avec un autre traité de
rhétorique qui figure dans toutes les éditions de Cicéron et qui n'est pas de
lui. C'est l'ouvrage intitulé Libri quatuor rhetoricorum ad C. Herennium
et connu sous le nom de Rhétorique à Hérennius. Il n'y fait jamais la
moindre allusion ; et peut-être n'a-t-on songé à le lui attribuer qu'à cause
de certaines ressemblances de détail avec les deux livres de l'Invention. Les
commentateurs et les critiques ont attribué à bien des auteurs la Rhétorique
à Hérennius. Les uns ont nommé Q. Cornificius, un des correspondants de
Cicéron, dont Quintilien fait mention ; les deux Manuce, Muret, Sigonius,
Turnèbe sont de cet avis. Vossius veut que ce soit Cornificius le fils, et non
le père ; d'autres nomment Laurea Tullius, Tiron, l'affranchi de Cicéron,
Marcus, son fils ; ou bien le rhéteur Gallion, ou encore Virginius Rufus.
Quelques-uns avouent franchement qu'ils ne savent à quoi s'en tenir sur cette
question. Une dernière hypothèse, peut-être plus vraisemblable que les
autres, attribue cet ouvrage au rhéteur M. Antonius Gnipho, dont Cicéron fut
le disciple, et qui était de huit années plus âgé que lui. Ainsi
s'expliqueraient les analogies de détail entre les deux traités. Cicéron,
tout jeune homme, eût emprunté au premier, au seul traité de rhétorique
écrit en latin quelques développements ou la matière de ses développements.
Mais il resterait toujours un passage bien difficile à expliquer, si Cicéron
n'est pas l'auteur de cette rhétorique et s'il ne l'a pas composée étant
déjà l'époux de Térentia (23). M. Leclerc, dans
sa savante dissertation sur cet ouvrage, se prononce pour l'authenticité.
Ces deux premiers ouvrages ne sont guère que des manuels. Les trois livres
sur l'orateur (De oratore libri tres), dédiés à son frère
Quintus, ont un tout autre caractère. Ils furent composés l'an 699 de Rome.
Cicéron avait alors cinquante ou cinquante et un ans. Il était dans toute la
force de son talent et dans tout l'éclat de sa gloire. Nul à Rome n'avait plus
d'autorité que lui pour donner les préceptes d'un art dans lequel il était
passé maître. C'est donc en son propre nom qu'il parle ; il ne répète plus
une leçon apprise. Bien plus, il affiche le plus profond et le moins généreux
mépris pour ces misérables rhéteurs grecs qui chantent aux oreilles de vieux
préceptes rebattus, et prétendent enseigner un art qu'ils n'ont jamais
exercé. Passage curieux, car il nous indique bien le caractère de l'ouvrage.
C'est un livre pratique. Qu'eût répondu Cicéron, si on lui eût fait observer
que Platon et Aristote n'avaient point été orateurs ? Leur eût-il refusé
toute autorité, comme à ces pauvres docteurs grecs qui enseignaient ce qu'ils
avaient appris dans les livres ? Il faut donc avoir soi-même pratiqué l'art de
parler en public pour en donner des leçons ajoutons, afin de donner à
l'ouvrage son vrai caractère il faut avoir été orateur distingué à Rome
pour parler de l'éloquence à des Romains. C'est en effet à ses concitoyens et
à ses contemporains que s'adresse Cicéron. Il veut que son ouvrage leur soit
utile (arbitror Lentulo tuo non inutiles fore), et l'orateur qu'il veut
former, c'est l'orateur romain (praesertim in nostra republica).
Il y avait encore deux écoles en présence au moment où Cicéron débuta au
barreau : l'une qui prétendait renfermer l'orateur dans son art, afin qu'il y
fût plus habile, et par un exercice continuel, acquît toutes les qualités
indispensables ; c'était la vieille école, celle de Caton, l'ennemi de toute
étude superflue. L'autre exigeait de l'orateur les connaissances les plus
étendues et les plus variées : c'était celle de la génération nouvelle,
formée sur le modèle de Scipion, de Lélius et de leurs amis : elle devait
triompher avec les progrès incessants de l'hellénisme. Cicéron en fut le plus
complet représentant. Dans le premier livre de l'Orateur, il met en présence
les deux systèmes ; l'un est exposé par l'orateur Antonius, l'autre par
Crassus. Il est visible que Cicéron donne gain de cause au dernier. L'orateur,
dit Crassus, doit non seulement étudier la rhétorique, mais la philosophie, la
politique, l'histoire, la jurisprudence et d'autres sciences. La philosophie
surtout lui est indispensable. Telles sont les études préparatoires que
Cicéron exige de l'orateur. Dans le second livre, il traite un sujet plus
spécial : l'invention et la disposition ; dans le troisième, de l'élocution
et de l'action.
L'Orateur est écrit sous la forme du dialogue : les interlocuteurs sont Q.
Mucius Scévola, augure, Crassus, son gendre, Antonius, c'est-à-dire le plus
illustre jurisconsulte et les deux plus célèbres orateurs de leur temps. Le
lieu de la scène est à Tusculum en 662. Dans le second livre, Scévola est
remplacé par Catulus et C. Julius Caesar Strabo. « J'ai écrit à la façon
d'Aristote , mais comme il m'a plu, dit Cicéron, trois livres de dissertation
et de dialogues sur l'orateur. Cela ne ressemble en rien aux préceptes
vulgaires : c'est un résumé de toute la méthode oratoire des anciens, et
particulièrement d'Aristote et d'Isocrate. » C'était un des ouvrages qu'il
aimait le mieux ; mais y en avait-il qu'il aimât peu ?
Huit ans plus tard (en 707), il écrivit Brutus ou des Orateurs illustres
(Brutus sive de Claris Oratoribus). C'est une histoire critique de
l'éloquence chez les Romains, précédée d'une introduction sur l'éloquence
chez les Grecs. Cicéron composa cet ouvrage environ un an après la bataille de
Pharsale, dans les loisirs forcés que la ruine de la liberté lui créa. Les
premières pages et les dernières sont empreintes d'un profond sentiment de
tristesse et de découragement. Hortensius venait de mourir, et Cicéron ne peut
le plaindre : qu'eût-il vu en effet s'il avait vécu ? Le silence du forum,
l'oppression et la violence. Brutus, au contraire, se voit brusquement arrêté
dans sa carrière par les misères du temps. Enfin Cicéron lui-même ne peut
trouver pour son éloquence blanchissante d'autre asile que le travail
solitaire. Voilà sous quelles impressions il composa le Brutus. C'est un retour
mélancolique vers les temps heureux où l'éloquence libre et toute-puissante
régnait au forum, au sénat, dans les tribunaux. Bien qu'il ne puisse guère y
avoir d'unité dans un tel ouvrage, le sentiment qui domine Cicéron imprime
cependant à cette énumération des orateurs romains une couleur particulière.
Il montre les premiers bégaiements de l'éloquence, ses progrès, son riche
épanouissement vers le milieu du septième siècle. Elle est enfin parvenue à
un point où, toutes les ressources de l'art étant connues, les plus beaux
sujets offerts à l'orateur, Rome pouvait, devait espérer enlever aux Grecs en
ce genre la gloire de la supériorité. Toutes ces espérances sont brutalement
détruites par le triomphe de la violence et de l'illégalité. Cet ouvrage est
pour nous d'un prix inestimable. Sans lui que saurions-nous des prédécesseurs
de Cicéron ?
L'Orateur (Orator), adressé à Brutus, suivit de près le traité
des Orateurs illustres : il fut composé vraisemblablement dans cette même
année 707. Cicéron lui donne parfois un second titre, de optimo genere
dicendi. C'est le plus philosophique de ses ouvrages sur l'art oratoire.
Bien qu'il se propose toujours un but pratique, bien qu'il enseigne et
dogmatise, il est préoccupé surtout de dessiner la figure de l'orateur idéal
: de là, l'étendue et la variété des connaissances qu'il exige de lui.
L'orateur parfait ne doit rien ignorer, il doit surtout être profondément
versé dans la philosophie, qui est le plus sûr fondement de l'éloquence. Il
doit pouvoir prendre, suivant les sujets, tous les tons et tous les styles ;
être tour à tour simple, tempéré, sublime, posséder au plus haut degré le
talent de l'invention, celui de la disposition, de l'élocution et de l'action.
Cicéron accorde à l'élocution la place la plus importante ; il va même
jusqu'à renfermer en elle toute l'éloquence : c'est une théorie qui lui est
particulière, et qui ne fut pas admise généralement par ses contemporains et
par la postérité. Mais on comprend que Cicéron ait été amené à penser
ainsi : il était le créateur et le plus parfait modèle de la langue oratoire
; il avait donné à la prose l'harmonie, le nombre, l'abondance ; souvent même
la forme chez lui prévaut sur le fond. C'est un artiste admirable qui étale
avec complaisance l'habileté dont il est doué. Il y a donc un certain excès
sur ce point.
Ses deux derniers ouvrages de rhétorique sont beaucoup moins importants. Ce
sont les Topiques (Topica) et les Partitions oratoires (De
partitione oratoria dialogus). Le premier est adressé au jurisconsulte
Trébatius, qui le lui avait demandé. Cicéron le composa en quelques jours,
pendant une traversée de Vélia à Rhégium, sans aucun secours de livres.
C'est un résumé des Topiques d'Aristote. Les anciens entendaient par Topique
l'art de trouver des arguments sur toutes sortes de questions. Les lieux, tñpoi,
en sont la source. Cicéron écrivit les Topiques en 709, un an avant sa mort.
Le dialogue sur les Partitions oratoires, fut écrit pour son fils, on en
ignore la date. C'est un manuel de rhétorique élémentaire. Quelques critiques
l'ont jugé indigne de Cicéron ; mais le témoignage de Quintilien qui en fait
plusieurs fois mention ne permet pas de le déclarer apocryphe.
Il faut ajouter à ces ouvrages une sorte de préface à la traduction des deux
discours de Démosthène et d'Eschine sur la couronne, et qui porte le titre :
du meilleur genre d'éloquence (de optimo genere oratorum). C'est un
manifeste sur l'atticisme ; nous y reviendrons.
Les anciens
possédaient plus de cent vingt discours de Cicéron, il ne nous en reste que
cinquante-six. Sous ce nom général de discours il faut comprendre les discours
prononcés devant le peuple, les discours prononcés devant le sénat, et enfin
les plaidoyers prononcés devant les tribunaux : c'est la vieille et excellente
division introduite par Aristote des trois genres délibératif, démonstratif,
judiciaire.
Comment ces discours nous ont-ils été conservés ? Cicéron les écrivait, non
pas avant de les prononcer, mais peu de temps après (24).
De plus il y avait des sténographes qui recueillaient la parole de l'orateur.
Il revoyait lui-même le texte de la harangue improvisée, le modifiait en
certains points, sans trop s'éloigner de la rédaction primitive, et après
cette révision le publiait. On connaît l'histoire du plaidoyer pour Milon.
Cicéron, intimidé par l'aspect inusité du forum et du tribunal entouré
d'hommes armés, perdit une partie de son assurance, et Milon fut condamné.
L'orateur prit sa revanche dans le silence du cabinet et écrivit le beau
discours qu'il eût voulu prononcer devant les juges. Au temps de Quintilien les
deux plaidoyers existaient encore. Des critiques modernes, et en particulier M.
Mommsen, ont reproché à Cicéron la publication de ses oeuvres oratoires. Le
plaidoyer, le discours public sont faits pour ceux qui l'écoutent, et non pour
les absents et la postérité. On ne parle point comme on écrit ; le discours
publié ne sera jamais la reproduction exacte du discours prononcé, ou celui-ci
n'est qu'un discours appris par coeur, ce qui est détestable. Les grands
orateurs de l'âge précédent, Antonins entre autres et Galba, ne publiaient
point leurs discours. Il est certain cependant que Caton et Caius Gracchus
revirent et publièrent les monuments de leur éloquence ; et l'on ne voit pas
pourquoi ce travail utile entre tous serait interdit à l'orateur. Il ne faut
pas oublier non plus que presque tous les discours prononcés soit devant le
peuple, soit au sénat, soit même devant les tribunaux, avaient un caractère
politique, et pouvaient jusqu'à un certain point être considérés comme des
manifestes : l'orateur appartenait au parti de la noblesse ou à celui du peuple
; il accusait des adversaires, défendait des amis politiques ; il ne laissait
pas échapper la moindre occasion de faire éclater ses sentiments ; il se
mettait souvent en scène, prenait le peuple pour juge de ses actes et de ses
idées, faisait appel à ses passions, se désignait lui-même à ses suffrages.
Ne voyons-nous pas encore aujourd'hui nos orateurs politiques publier les
discours dont ils sont satisfaits ? N'est-ce pas dans le but de s'adresser à mi
public moins restreint, et pour agir sur l'opinion ? Mais ce qui est vraiment
fort remarquable, c'est que les discours revus et publiés par Cicéron
s'éloignaient fort peu du texte primitif. Quel orateur de nos jours serait
capable d'une telle correction de langage, d'une telle élégance, et si
soutenue ? Que d'études préparatoires pour atteindre à une telle facilité !
On reconnaît ici l'homme qui ne passait pas un jour sans parler en public ou
sans écrire, qui ne négligeait aucune des parties de l'art, augmentait chaque
jour ses ressources, soit pour l'invention, soit pour l'élocution, si bien
qu'aucun sujet ne pouvait le surprendre, qu'il trouvait sans peine et les idées
et les mots et l'arrangement des mots déterminé par les lois du nombre et de
l'harmonie. Que cette constante préoccupation de la forme donne parfois à
l'éloquence de Cicéron quelque chose d'apprêté ; qu'on souhaite plus de
vivacité et d'imprévu, on ne peut le nier. Mais il faut accepter Cicéron tel
qu'il est, comme le plus parfait modèle de ce que peuvent l'art, le travail et
un heureux naturel. D'autres ont eu des inspirations plus hautes, plus de feu ;
mais ils ont manqué de mesure et de proportion ; leur langage est incorrect ou
inexact. L'éloquence de Cicéron est toujours égale ; aucune qualité ne lui
manque, c'est un ensemble harmonieux. Il représente excellemment cette époque
unique dans l'histoire d'un peuple où toutes les ressources des sujets, de
l'art, de la langue, sont offertes à l'orateur. Avant lui, de beaux génies,
mais peu d'art ; après lui, l'art seul subsiste, et l'éloquence, n'ayant plus
de sujets dignes d'elle, devient artificielle et déclamatoire.
Plaidoyers de Cicéron.
Il y avait à
Rome deux voies pour acquérir la faveur du peuple et parvenir aux plus hautes
dignités de la république, la gloire militaire et l'éloquence. C'est à
l'éloquence que Cicéron dut tous ses succès ; et il put même s'écrier un
moment dans un transport naïf de vanité : Cedant arma togae, que les
armes cèdent à la toge ! Il ne reconnut que trop à la fin de sa vie que la
violence était le plus sûr moyen d'être le maître de l'État ; mais pendant
plus de trente ans il lutta, et non sans gloire, contre cette triste révolution
qui se préparait. Il représenta dans la République la cause du droit, de la
légalité, de la justice, qui allait être anéantie. Le politique était
médiocre en lui, avons-nous dit ; mais l'orateur, ou, pour mieux rendre notre
pensée, l'avocat était éminent.
Il n'y avait pas à proprement parler d'avocats à Rome, le mot advocatus
désigne toute autre chose ; tout citoyen pouvait accuser ou défendre devant
les tribunaux le premier venu. Un succès attirait naturellement l'attention
publique sur l'orateur ; on venait implorer le secours de son éloquence ; il
était bientôt consul et célèbre. Aussi à peine avait-il atteint l'âge
fixé par les lois, il briguait l'une après l'autre toutes les dignités de la
république. Il lui était facile de faire connaître ses sentiments sur les
affaires de l'État, d'arborer son drapeau, comme nous disons aujourd'hui. Le
procès le plus insignifiant touchait toujours par quelque point à la
politique. Cicéron débuta au barreau à 26 ans (672) ; c'était sous la
dictature de Sylla. Comme tous les débutants, il se plaça nettement dans
l'opposition. Il ne craignit pas d'attaquer en face une créature du dictateur,
un certain Névius, protégé et défendu par un orateur comme
Hortensius, un personnage consulaire, Philippe. Il gagna sa cause. L'année
suivante, il défendit contre un affranchi du dictateur, Chrysogonus, Roscius
d'Amérie, que Chrysogonus avait dépouillé de ses biens, et qu'il accusait
en outre de parricide, afin d'en jouir en toute sécurité. Certains traits
hardis ou trop spirituels, d'éloquentes protestations contre les misères du
temps, la lâcheté et la terreur universelles, furent avidement accueillis par
le public. Peut-être Cicéron crut-il prudent de se dérober aux dangers de son
triomphe. En tout cas, peu de temps après, il fit un voyage en Grèce. Quand il
revint à Rome, la faveur populaire le récompensa de son courage : il fut
nommé questeur à l'unanimité. Il exerça sa charge en Sicile à Lilybée.
Cinq ans plus tard (683), il est désigné édile ; et les Siciliens le chargent
d'accuser Verrès, leur préteur, coupable des plus horribles vexations
et du brigandage le plus effréné. Il accepte. C'était, quoi qu'on en ait dit,
un acte de courage. Verrès appartenait à l'aristocratie romaine alors
toute-puissante : il devait être détendu par le consul désigné qui n'était
autre que le fameux Hortensius ; il avait pour lui les représentants des plus
hautes familles de Rome, les Métellus et les Scipions, l'immense majorité du
Sénat, intéressée à protéger un de ses membres, qui n'était peut-être pas
plus coupable que tel ou tel préteur de province : de plus c'étaient les
sénateurs eux-mêmes, c'est-à-dire les amis, et jusqu'à un certain point les
complices de Verrès, qui devaient le juger ; et l'accusé était assez riche
pour acheter ses juges, si cela était nécessaire. Il avait même eu
l'impudence de l'annoncer en partant pour son gouvernement.
Une analyse détaillée des six discours de Cicéron contre Verrès, n'est
malheureusement pas possible ici, et je le regrette. Rien de plus instructif,
rien de plus intéressant que le tableau de l'état moral de Rome à cette
époque ; la violence, la fraude siégeant avec les juges, une conjuration
universelle de tous les intérêts et de toutes les cupidités, le cynisme de
l'iniquité. Cicéron ne put même obtenir sans une lutte énergique le droit de
plaider pour les Siciliens. Un certain Cécilius, qui avait été questeur de
Verrès, et qui était Sicilien d'origine, prétendit lui enlever l'honneur de
porter la parole pour ses compatriotes ; il n'avait d'autre but que de les
trahir. Ce fut contre lui que Cicéron prononça son premier discours, afin de
ne pas se laisser déposséder de la cause que les Siciliens avaient confiée à
son honnêteté et à son talent (25). Ce premier
plaidoyer porte le titre de Divinatio : les juges, après avoir entendu
les deux compétiteurs, devaient deviner pour ainsi dire celui des deux qui
était le plus capable de bien remplir ses fonctions d'accusateur. Cécilius
écarté, Cicéron aborda résolument l'affaire. Les amis de Verrès voulaient
la traîner en longueur jusqu'à la fin de l'année, époque où son défenseur
Hortensius, consul désigné, entrerait en fonctions ; pendant cet intervalle on
subornerait des témoins, on achèterait des juges, on rendrait le procès à
peu près impossible. Cicéron déjoua ces manoeuvres. Il partit pour la Sicile,
recueillit en cinquante jours une foule de témoignages écrasants, revint à
Rome armé de toutes pièces, força Hortensius d'interroger les témoins, se
borna lui-même à ajouter quelques mots à leurs dépositions, accabla le
coupable, son défenseur, ses amis, ses juges sous l'évidence des crimes, et
coupa court aux intrigues qui se préparaient. La démonstration fut si
complète, que Verrès ne voulut pas attendre l'issue du procès, et se condamna
lui-même à l'exil. Ainsi le plaidoyer contre Cécilius et la première action
contre Verrès, voilà réellement les deux seuls discours prononcés dans le
procès. Les cinq autres furent écrits par Cicéron après la fuite de Verrès,
et publiés. A quoi bon, se demandera-t-on, puisque le procès était gagné ?
Je n'oserais affirmer que le désir de faire connaître les crimes de Verrès,
ait déterminé Cicéron à composer à loisir dans le cabinet des plaidoyers
qui ne devaient pas être prononcés. Avocat, écrivain plein de ressources, il
ne put consentir à perdre une si belle occasion de montrer son esprit, son
éloquence, et surtout ses sympathies pour l'ordre des chevaliers qui allait
bientôt hériter des jugements enlevés aux sénateurs. Voilà les mobiles
auxquels il a obéi. L'artiste et le politique ambitieux ont voulu se
satisfaire. Tous deux ont réussi pleinement. Peu de temps après ce procès
scandaleux, les chevaliers succédèrent aux sénateurs (Lex Aurelia
judiciaria, 684), Cicéron fut nommé édile, et devint l'ami de Pompée,
alors déjà tout puissant. Quant à l'avocat, il eut un succès qui dépassa
toutes ses espérances. Jamais la vie privée et publique d'un homme ne fut
interrogée, analysée, étalée, flétrie avec plus d'habileté, de hardiesse
et de feu. Dans le premier discours de la seconde action (26),
l'orateur rappelle les antécédents de Verrès, sa questure, sa lieutenance et
sa préture à Rome : il montre Verrès questeur du consul Carbon, volant la
caisse militaire et passant dans le parti de Sylla ; trahissant ensuite
Dolabella ; enlevant et outrageant une jeune fille libre, préludant déjà au
pillage de la Sicile par des extorsions de tout genre, et notamment la
spoliation d'un pupille. Quant à la préture, c'est-à-dire la manière dont
Verrès rendait la justice à Rome, les détails fournis par Cicéron nous
donnent une singulière idée de ce qu'étaient alors les tribunaux.
Après cette introduction, Cicéron passe à l'énumération des crimes commis
par Verrès dans sa préture de Sicile. Il les divise en quatre classes : 1°
ses prévarications dans l'administration de la justice (27)
; 2° ses vols et ses concussions dans la perception des dîmes de blé (28)
; 3° ses vols commis contre les particuliers et contre les temples, notamment
des vols de statues et d'objets d'art (29) ; 4°
enfin les exécutions iniques et cruelles qu'il a commandées (30).
Je ne puis entrer dans le détail de tous les méfaits de Verrès ; et s'il
fallait choisir, auquel donner la préférence ? Tout en admettant que Cicéron
ait un peu chargé l'accusé, surtout l'accusé absent, qui ne devait ni ne
pouvait se défendre, la part faite à l'hyperbole oratoire, Verrès n'en sera
pas moins un scélérat. Ce qui importe, c'est de bien comprendre comment un
homme pouvait être amené à commettre naturellement, pour ainsi dire, et
presque sans en avoir conscience, tant d'actes violents, despotiques, illégaux.
Il y avait plus d'un Verrès dans l'empire romain : la loi Calpurnia sur la
concussion était violée tous les jours et impunément. Un préteur réunissait
dans ses mains le pouvoir militaire, l'imperium, le pouvoir judiciaire, les
finances, et enfin le pouvoir exécutif. Les provinces étaient livrées à sa
merci ; elles n'avaient d'autre recours que de l'accuser devant les tribunaux
romains, lorsqu'il était sorti de charge, si elles réussissaient à trouver un
accusateur. Le préteur trouvait dans ses juges des gens qui avaient fait ou qui
comptaient bien faire comme lui, et qui ne voulaient pas être inquiétés. Il
fallait de plus réunir des témoins assez hardis pour déposer contre un
magistrat romain et se désigner ainsi eux-mêmes à la haine de son successeur.
Chose inouïe ! l'accusé trouvait plus aisément dans cette province qu'il
avait saccagée, des hommes et des villes entières pour lui élever des
statues, pour lui offrir des félicitations, des certificats publics de bonne et
honnête gestion, que l'accusateur ne trouvait des malheureux assez osés pour
lui faire connaître les iniquités dont ils avaient été victimes.
Évidemment, une réforme dans l'administration des provinces était nécessaire
: la justice, l'intérêt même de Rome l'exigeaient. Je dois avouer que
Cicéron ne sut point envisager la question à ce point de vue : il fut
exclusivement avocat, et jamais homme politique. Il se borna à souhaiter plus
de douceur et d'humanité chez les préteurs en général ; il opposa aux
exactions de Verrès la modération relative de tel ou tel gouverneur de
province ; il se livra à d'éloquents développements sur la majesté du peuple
romain, sur les vertus des ancêtres, sur cette belle loi Calpurnia, sur les
souffrances des Siciliens : il ne songea pas un seul instant à revendiquer pour
eux et leurs frères en servitude quelques garanties plus sérieuses qu'une loi
destinée à punir et non à empêcher les déprédations, et qui d'ailleurs
était si rarement appliquée. A vrai dire, la question capitale du procès, à
ses yeux, ce fut la composition des tribunaux romains, le droit de juger rendu
au moins en partie aux chevaliers, le sénat abaissé. Il était encore à ce
moment l'adversaire du parti aristocratique, de ces hommes que les bienfaits du
peuple romain vont trouver pendant leur sommeil, et qui se croient d'une autre
nature que les autres. Quant à la Sicile, elle fut pour lui une occasion
d'être hardi, habile, éloquent, d'attirer l'attention de Pompée, des
chevaliers et du peuple ; il ne sut pas agrandir son horizon, il se renferma
dans Rome, et laissa prendre à d'autres le beau rôle de défenseurs sérieux
des provinces. César ne se bornait pas à plaider pour elles ; il leur faisait
entrevoir l'affranchissement et le droit de cité, et il le leur donna à la
fin. Aussi c'est par elles qu'il a vaincu Rome et le parti de Cicéron. Quant à
la composition des Verrines, on sent un peu trop peut-être que c'est une oeuvre
de cabinet. L'énumération des crimes de Verrés ne comportait guère cette
distribution didactique de chaque discours, ces longs exordes et ces
péroraisons avec des apostrophes. La mise en oeuvre manque de sobriété ; les
simples dépositions des témoins durent produire bien plus d'effet que les
anecdotes triées avec soin par l'orateur, précédées d'un petit préambule
pour attirer l'attention et suivies d'une récapitulation animée qui en
reproduisait les principaux détails. L'esprit ne manque pas. Le goût de
Verrès pour les objets d'art est agréablement dépeint. On voudrait plus de
nerf et de concision ; l'effet serait plus saisissant. Mais Cicéron est
naturellement abondant ( copiosus ); il aime l'amplification, parce qu'il
a à son service une grande richesse de mots ; il n'a pas cet art achevé qui
consiste à ne point paraître. Fénelon a bien raison de dire qu'il ne s'oublie
jamais.
Par une inconséquence qui ne doit pas nous étonner, Cicéron défendit
l'année suivante un préteur probablement aussi coupable que Verrès, Fontéius,
qui avait gouverné pendant trois ans la Gaule Transalpine et le fit acquitter (31).
Bien que le discours nous soit parvenu incomplet, on peut voir comment Cicéron
traitait les Gaulois assez hardis pour accuser en justice leur spoliateur. M.
Leclerc ne pardonne pas à l'orateur ses invectives et ses railleries contre nos
aïeux, et il a cent fois raison. Je me borne à mentionner les plaidoyers pour Cécina,
pour Cluentius, bien intéressants pourtant , comme peinture des moeurs
du temps, et qui furent prononcés par Cicéron pendant sa préture ; le
plaidoyer pour Rabirius, qui nous montre Cicéron dans le camp du parti
aristocratique ; il venait d'être élevé au consulat. Ce n'est plus le jeune
et hardi avocat des premières années. Il a moins de feu, moins d'éclat, plus
d'habileté ; il en fallait et beaucoup pour défendre contre Sulpicius Rufus et
Caton, un Muréna accusé de brigue ; il fallait plus que de l'habileté
pour tourner en ridicule Caton, le plus honnête homme de ce temps, pour railler
la noble science du droit dont Rufus était un des plus illustres
représentants. Tristes et regrettables concessions aux intérêts de l'ambition
et de la vanité ! Il met alors en pratique, non plus la belle maxime de Caton
sur l'orateur "Un homme de bien qui sait parler" (Vir bonus dicendi
peritus), mais une théorie nouvelle qu'il exposa lui-même devant les juges
dans le procès de Cluentius. "Tous nos discours, dit-il, sont le
langage de la cause et de la circonstance, non celui de l'homme et de l'orateur
; car si la cause pouvait parler elle-même, on n'emprunterait pas le secours de
la voix." N'insistons pas sur un tel aveu. Cicéron ne l'a que trop
justifié par ses actes. Ne relevons pas les nombreuses contradictions qui lui
échappèrent ; expliquons-les. Il y avait au fond de tous ces procès une
question politique : Cicéron n'était d'aucun parti ; non qu'il fût
indifférent, mais il était facile à tromper, et il se trompait aisément
lui-même : l'exercice prolongé et triomphant de la profession d'avocat produit
souvent chez des âmes honnêtes mais sans énergie cette sorte d'indifférence
morale ; le ressort de la conscience est comme émoussé, à force d'avoir été
tendu inutilement et dans tous les sens. La claire et nette appréciation du
fait échappe ; on ne voit plus que la cause : la pure lumière de la vérité
pâlit devant des yeux qui cherchent partout des arguments et ne cherchent que
cela. Ajoutez l'enivrement d'orgueil que l'on éprouve, quand à force d'adresse
et d'éloquence on a réussi à faire absoudre un scélérat ! nul plus que
Cicéron ne fut dupe de cette espèce d'illusion qui cache les faits pour ne
laisser voir que les sophismes de la défense ; une fois à l'oeuvre, on est
soutenu par une sorte d'enthousiasme d'auteur ; on sent qu'on crée un autre
homme que celui de l'accusation, qu'on crée d'autres faits, ou d'autres
explications des faits ; plus l'oeuvre est difficile, plus on s'y acharne ;
c'est une lutte entre la force brutale de la réalité et le génie de l'avocat.
Quel encouragement à recommencer, si l'on a réussi une fois ! Voilà le secret
des nombreuses contradictions de Cicéron ; il était convaincu que l'éloquence
peut triompher de tout, et la sienne en particulier. De telles dispositions
d'esprit, développées par la pratique, produisent un avocat d'une force
incomparable ; la sévère morale ne saurait accepter et justifier ces tours de
force, et l'homme qui se plaît à les exécuter, ne sera jamais un grand
politique. Il lui manquera la première condition de toute action sérieuse sur
les hommes et sur les événements, l'autorité.
Discours politiques.
Ses discours
politiques sont encore des plaidoyers. Ici les défauts ordinaires de Cicéron
sont plus choquants. Un avocat peut et doit même s'enfermer dans la cause Qu’est-ce
qu'un homme d'État qui ne voit que le fait en question, et ne sait pas le
rattacher au passé ou découvrir l'importance qu'il doit avoir dans l'avenir ?
La prévision, voilà ce qui manque le plus à Cicéron. Il est l'homme du
moment. Toujours prêt sur toute question à prendre la parole, à faire admirer
sa prodigieuse facilité, à présenter des observations justes, habiles,
éloquentes, il n'a pas cette vue nette des conséquences renfermées dans
l'événement qui se présente. Il n'apporte rien de nouveau dans une discussion
importante : il en développe supérieurement l'objet actuel ; il la peint pour
ainsi dire avec de riches couleurs ; mais il ne montre pas d'où elle vient et
où elle va. - En un mot, il a toujours été en toute chose beaucoup plus
frappé du côté extérieur, l'imagination dominait en lui ; il était prompt
à l'enthousiasme, à l'admiration, à la colère. - On dirait que Salluste, son
ennemi, pensait à lui quand il prêtait à César ce grave et noble exorde sur
les conjurés de Catilina : « Les hommes, qui délibèrent en temps de crise
sur les affaires publiques, doivent être exempts de haine, de colère et
d'amitié : l'esprit discerne avec peine la vérité quand ces passions le
possèdent. »
Ses principaux discours sont des panégyriques ou des invectives ; ce sont des
modèles du genre démonstratif, non du genre délibératif. - Cela vient, comme
je l'ai dit, de son impuissance à rattacher un fait à sa cause et à en
prévoir les conséquences.
Les plus célèbres sont : le Discours pour la loi Manilia (32),
qui proposait de décerner à Pompée des pouvoirs extraordinaires pour faire la
guerre à Mithridate. L'orateur rencontrait en Catullus et en Hortensius des
adversaires déclarés ; ils comprenaient combien il était dangereux dans une
république de déclarer hautement, qu'un seul homme pouvait soutenir la gloire
du peuple, et de l'investir d'une autorité qui le mettait au-dessus des lois.
-- Cicéron réfuta cette opinion sage et patriotique par des arguments d'une
faiblesse déplorable : il ne vit pas que créer dans l'État un tel
précédent, c'était justifier d'avance tout ambitieux qui aurait réussi à se
rendre indispensable. Ce qui eût dû l'éclairer cependant, c'est
l'empressement de César à appuyer la proposition de Manilius. Pompée lui
frayait les voies à la domination ; il lui en montrait même les moyens,
l'intervention des tribuns. - On sait quel usage il en fit plus tard. Il y eut
donc une grande imprévoyance de la part de Cicéron. Cette critique
fondamentale établie, il faut admirer la brillante et complète exposition
qu'il a faite de l'état de l'Asie à cette époque, des intérêts de tout
genre, qui exigeaient que la guerre fût promptement terminée. Le panégyrique
de Pompée, qui tient une trop grande place dans le discours, cette
énumération complaisante de toutes ses qualités intellectuelles, guerrières
et morales, prouvent plus d'habileté oratoire que de discernement. Le style est
d'un coloris un peu forcé, mais d'une riche venue. Cicéron débutait aux
rostres ; il était en grande toilette.
De graves difficultés se présentèrent sous son consulat : il sauva Rome de
Catilina, et il empêcha l'adoption de la loi agraire proposée par le tribun Rullus.
- Parlons d'abord de la loi agraire.
C'était un principe du droit romain qu'il n'y avait pas de prescription contre
l'Etat (33). Le territoire public (ager
publicus) pouvait être cédé suivant certaines conditions à des
particuliers, mais il ne pouvait jamais être aliéné. Les lois agraires
étaient donc justes en principe, puisqu'elles se fondaient sur
l'inaliénabilité du domaine public, pour en réclamer le retour à l'État, et
par suite la cession, suivant telle ou telle condition, à des particuliers. Il
y avait donc deux questions à examiner : la première était le maintien des
droits de l'État : celle-là ne pouvait être douteuse, puisque, contre
l'État, il n'y avait pas de prescription ; la seconde était l'opportunité de
la reprise réclamée au nom de l'État, et les moyens proposés pour disposer
en faveur des particuliers du domaine public. Cette distinction est capitale. Si
on l'oublie, on ne comprend rien aux lois agraires en général et à celle de
Rullus en particulier.
Rullus proposa sa loi quelques jours avant que Cicéron entrât en fonctions
comme consul. Le peuple de Rome était alors fort misérable ; la forte race des
petits propriétaires qui avaient conquis le monde, avait disparu : on n'avait
plus à sa place qu'une plèbe mendiante, oisive, turbulente, qui vivait de
viles industries, de distributions de blé et de la vente de ses suffrages. Le
domaine public, qui était immense, eût amplement suffi à la nourriture de
cette tourbe indigente et dangereuse. On eût créé des colonies et expédié
au loin ces prétendus citoyens qui vivaient de l'émeute et ne songeaient qu'à
se vendre au plus offrant et au plus audacieux. - La proposition de Rullus
était donc sage, politique, utile à l'État, de plus elle était fondée en
droit. - Mais, comment reprendre à ceux qui en étaient détenteurs les terres
publiques ? Comment en opérer la distribution ? Ici se présentaient de graves
difficultés ; Rullus et ses amis ne surent pas les conjurer. Ils proposèrent
l'établissement d'un décemvirat avec pouvoir absolu pendant cinq ans sur tous
les domaines de la république ; ces décemvirs les distribueraient à leur
gré, vendraient, achèteraient, indemniseraient à leur gré, établiraient des
colonies, en un mot disposeraient en maîtres de toute la richesse publique.
Ce fut cette partie de la loi que Cicéron attaqua. C'était chose facile.
Rullus et ses parents se mettaient au nombre des décemvirs ; étaient-ils tout
à fait désintéressés ? Quel pouvoir énorme ils réclamaient ! Ne
seraient-ils pas de véritables rois ? Le peuple romain souffrirait-il une telle
usurpation ? On voit d'ici les développements oratoires sur ce thème banal. -
La loi organique était mauvaise, soit, impraticable, soit ; mais le principe de
la loi était excellent ; je dirai plus, la loi était opportune. Cicéron est
bien forcé de le reconnaître dans la première partie de son discours.
"Je suis un consul ami du peuple," se plaît-il à répéter sans
cesse. Il chante les louanges des Gracques, "ces excellents citoyens, si
dévoués au peuple, si sages, si avisés, et qui ont réglé si bien plusieurs
parties de l'administration." Mais après cette belle profession de foi, il
bat en brèche l'un après l'autre tous les articles de la loi et n'en laisse
subsister aucun. Son argumentation est spécieuse, habile, spirituelle, souvent
mordante : elle a un air patriotique fait pour abuser ; la démonstration
s'annonce, se développe, se poursuit avec une force toujours croissante. La
proposition de Rullus est détruite de fond en comble. L'avocat a gagné son
procès. Mais le principe de la loi, qu'est-il devenu ? Il a disparu avec la loi
elle-même. Il a été escamoté. Que d'esprit et d'éloquence pour ne pas voir
et ne pas laisser voir la vérité ! Cicéron, chose incroyable, soutint deux
ans plus tard une loi analogue à celle de Rullus ; mais elle était proposée
par une créature de Pompée, Flavius. Il la soutint, parce qu'elle avait
l'avantage de débarrasser Rome de cette tourbe dangereuse d'affamés, qu'il
appelle la sentine de la ville (sentinam urbis exhauriri). La loi de
Rullus ne produisait-elle pas le même effet ? C'est pitié que d'entendre
Cicéron dire à cette populace : «Ne vous laissez pas déporter dans les
colonies ; conservez précieusement le pouvoir, la liberté, les suffrages, la
majesté, la ville même, le forum, les jeux, les jours de fête et tous vos
autres avantages. » Ceux qu'il voulut garder à Rome, il les retrouva bientôt
autour de Catilina, puis autour de Clodius, de César et d'Antoine.
Les Catilinaires sont plus connues ; j'y insisterai peu. M. Mommsen ne veut
pas admettre que Cicéron ait sauvé la république : les contemporains furent
cependant unanimes à le reconnaître, et ils devaient être assez bons juges de
la question. Salluste lui-même, si peu favorable à Cicéron, ne peut nier
cependant que l'État ne lui doive son salut. M. Mommsen reproche au consul des
hésitations sans fin : il n'hésita que sur un point, le supplice sans jugement
des conjurés. Même après le discours de Silanus et celui de Caton, qui
emportèrent la majorité, il eut encore quelques scrupules sur la légalité de
l'exécution : il s'y décida enfin, comme à un acte indispensable, mais qu'il
regrettait. On sait que plus tard ce fut le prétexte dont se servit Clodius
pour le faire exiler. Mais ce point excepté, il se montra courageux, résolu,
prévoyant et grand citoyen. J'ajoute même que sa conduite fut supérieure à
son langage. Des quatre Catilinaires, la première et la quatrième
furent prononcées devant le sénat, la seconde et la troisième devant le
peuple. Certains critiques allemands contestent l'authenticité de la seconde et
même de la quatrième ; il est difficile de se rendre à leurs raisons. La
première Catilinaire, si célèbre par l'exorde, Quousque tandem abutere,
Catilina, patientia nostra, est une magnifique explosion d'indignation et de
mépris. Oeuvre oratoire admirable, on n'en voit pas bien le but au point de vue
politique. A quoi bon dire à un conspirateur qu'il a tort de conspirer, qu'on
le surveille, qu'on sait ce qu'il a fait, ce qu'il compte faire. Mais Cicéron,
homme d'imagination et de vive sensibilité, ne put contenir en lui les colères
allumées par tant d'audace. Il fallait qu'il s'épanchât. Envisagée ainsi,
cette première Catilinaire est un chef-d'oeuvre. La seconde est plus mêlée.
Cicéron rend compte au peuple du départ de Catilina et de l'état de la
conjuration qui subsiste, à Rome même. Elle renferme une fort remarquable
peinture des diverses classes de conjurés ; c'est un exposé historique
intéressant de l'état moral de Rome à cette époque. - La troisième est le
récit de la découverte des intelligences que les conjurés avaient pratiquées
avec les Allobroges. - La quatrième, la plus remarquable de toutes, est la
discussion animée des opinions émises dans le sénat par Silanus et par
César, relativement aux conjurés jetés en prison. -Une grande mesure et une
fermeté réelle, voilà le caractère de ce discours. Peut-être n'eût-il pas
forcé les suffrages ; peut-être les paroles prononcées ensuite par Caton,
produisirent-elles plus d'effet ; mais Cicéron avait ouvert la voie, et Caton
n'eut qu'à accentuer un peu plus énergiquement les arguments de l'orateur qui
l'avait précédé. On voudrait retrancher des Catilinaires ces longs et
fatigants éloges que Cicéron se décerne à lui-même. Ils y tiennent beaucoup
trop de place.
Je ne parlerai point des discours politiques relatifs à l'exil de Cicéron et
à son retour : ce sont à vrai dire des plaidoyers pour lui-même (34).
Le discours relatif aux provinces consulaires (de Provinciis
consularibus, 698) est un triste monument de l'inconséquence de Cicéron.
Il est divisé en deux parties : dans la première, il invective de la manière
la plus violente Gabinius et Pison et demande qu'ils soient rappelés de leurs
provinces (la Macédoine et la Syrie) ; dans la seconde, il combat les orateurs
qui s'opposent à ce que César soit maintenu dans son commandement des Gaules.
Il fait un magnifique éloge de César, et prouve une fois de plus combien le
sens politique lui faisait défaut. Il y a dans sa manière d'envisager ces
graves questions une naïveté honnête qui confond. Pourquoi rappeler Gabinius
et Pison ? Parce que ce ne sont pas des gens de bien. Pourquoi proroger les
pouvoirs de César ? Parce que c'est un grand homme. Il comprit plus tard, trop
tard, son erreur et chercha à l'expliquer, sans y parvenir.
Cicéron donna lui-même le nom de Philippiques à quatorze discours
prononcés devant le sénat et devant le peuple contre Antoine (35),
pendant les années 709 et 710. C'est le dernier monument de l'éloquence de
Cicéron. Ces Philippiques ne ressemblent à celles de Démosthène que par le
titre. L'ennemi que combat Cicéron n'est point un barbare, un étranger qui
médite la conquête de la patrie ; c'est le lieutenant et l'instrument de
César, un homme d'action sans scrupules, que les désordres et l'anarchie de la
république encouragent peu à peu à se promettre la succession de son maître.
Dans cette période de confusion qui s'étendit de la mort de César au
triumvirat, Cicéron fut l'âme du sénat. Toutes les résolutions qui furent
prises, tous les décrets qui furent portés, c'est lui qui les inspira et les
dirigea. C'est dire assez qu'il n'y eut ni unité ni suite dans la direction des
affaires. Le sénat semblait avoir toute l'autorité comme autrefois ; mais la
véritable force était dans les armées qui étaient nombreuses et obéissaient
à différents chefs. Antoine en avait une, le jeune César en avait une autre.
Décimus Brutus, Marcus Brutus et Cassius, les consuls Hirtius et Pansa
commandaient aussi à des légions. Qu'importaient les décrets du Sénat, s'il
n'avait pas la force de les faire exécuter ? A quoi bon déclarer Antoine
ennemi de la république, si ses soldats lui restent fidèles et lui conservent
une position redoutable ? Cicéron ne sut pas dominer cette situation ; et je ne
sais s'il était possible de le faire.
La cause de la liberté et de la légalité était évidemment perdue : ses
derniers défenseurs au dehors, Brutus et Cassius, étaient hésitants et
n'avaient que des forces insuffisantes ; au dedans, les habiles se préparaient
une détection lucrative. Ce sera l'honneur de Cicéron d'être resté fidèle
à l'État, que tous s'apprêtaient à trahir. On sait d'ailleurs qu'il expia
par la mort sa courageuse résistance aux envahissements d'un Antoine, le plus
méprisable des hommes. Mais quelle lecture affligeante que celle des
Philippiques ! C'est bien en cette circonstance que Cicéron se paye de mots. Le
sol se dérobe sous lui ; les déceptions se succèdent ; quelques succès sans
importance sont bientôt suivis des symptômes les plus alarmants ; l'orateur
passe de la confiance au découragement ; il loue les morts ; il essaye de
stimuler les vivants : les faits les plus ordinaires acquièrent tout à coup
une importance capitale à ses yeux : comme dans une tempête les passagers
interrogent avec angoisse les plus légères variations dans le temps. Des
illusions naïves sur les événements et sur les hommes ; une confiance absolue
et bien mal récompensée en ce jeune César qui sut tromper tout le monde ; et
par-dessus tout une haine et un mépris inexprimables contre Antoine : voilà
les sentiments et les idées qui remplissent ces discours. Ce sont les
expansions éloquentes des dernières craintes et des dernières espérances de
Cicéron ; c'est aussi le dernier monument de la liberté de la parole à Rome.
La seconde Philippique, que Juvénal appelle divine, est le plus curieux modèle
que nous ait laissé l'antiquité de l'invective personnelle.
Je crois avoir suffisamment indiqué les caractères généraux de l'éloquence
de Cicéron. Elle nous semble aujourd'hui, il faut bien le reconnaître, un peu
verbeuse. Et j'ose dire que nous avons tort. Un orateur moderne qui imiterait
les procédés de Cicéron, fatiguerait et serait invité à hâter le pas :
cela prouve seulement que nous sommes devenus plus économes de notre temps et
insensibles aux belles constructions d'un art savant. Tels n'étaient point les
anciens. Ils suivaient sans effort et avec un plaisir infini les développements
magnifiques des idées les plus simples, présentées dans tout leur jour, avec
la plus riche abondance de preuves, dans des termes choisis, élégants et
harmonieux. Jamais préteur n'eût dit à un avocat comme les présidents de nos
jours : au fait ! Le fait, c'était la cause tout entière, telle que la
comprenait et voulait l'exposer l'orateur. Et que l'on ne s'imagine pas pour
cela, que ces longs plaidoyers, où le lien commun tenait souvent une grande
place, fussent sans action sur les âmes. Jamais l'éloquence ne remporta de
plus beaux triomphes qu'à cette époque. A la suite de ces lentes et savantes
périodes, de ces amplifications splendides, et à notre sens, oiseuses, il y
avait des larmes, des acclamations, des enivrements populaires. C'est que
l'orateur ne jetait pas dans son discours cinq ou six traits brillants, ou
quelque mouvement imprévu destiné à un succès de surprise : dès les
premiers mots il s'emparait doucement de l'esprit de l'auditeur, le menait sans
crise violente, de déductions en déductions, l'échauffait insensiblement en
lui présentant sans cesse et sous toutes ses faces une vérité qu'il voulait
faire accepter, jusqu'à ce que de tous ces détails, de tous ces raisonnements,
enchaînés les uns aux autres et se faisant mutuellement valoir, la conviction
éclatât enfin irrésistible. Nul n'a possédé cet art à un plus haut degré
que Cicéron ; on peut même dire qu'il en a parfois abusé. Toutes les
circonstances ne demandent pas cette abondance de langage et ce luxe d'arguments
; mais il ne pouvait se résigner à laisser perdre pour ainsi dire l'opulence
qu'il se sentait. Il parle souvent de ce fleuve du discours (flumen orationis)
qui doit couler des lèvres de l'orateur ; c'est bien l'image qui rend le mieux
le caractère de son éloquence. Elle coule aisée, harmonieuse, riche, d'un
mouvement uniforme, mais puissant par sa continuité. Cette lenteur méthodique
n'avait rien de choquant alors : il arrivait souvent que la même cause était
plaidée par deux, trois, quatre et jusqu'à six orateurs différents ; et tous
étaient écoutés avec le même intérêt. Parfois ils se partageaient entre
eux les diverses parties du plaidoyer : l'un prenait l'exorde, l'autre la
narration, un troisième la confirmation, ou la péroraison. C'est cette partie
dont Cicéron était ordinairement chargé. Il excellait à résumer les
arguments, à les présenter condensés et sous une forme animée et dramatique.
Cependant, il y eut, même parmi ses contemporains, des critiques assez
délicats pour lui reprocher ce qui leur semblait le plus grand des défauts, un
manque d'atticisme. Tacite semble être de cet avis, mais Quintilien n'admet pas
ce reproche. Cicéron y fut fort sensible, et il s'en défendit avec une grande
chaleur. Lui, le disciple des Grecs, l'admirateur et le traducteur passionné de
Démosthène, il ne serait pas un Attique ! L'atticisme serait donc la
sécheresse, et pour tout dire, une sorte d'impuissance à produire une
impression profonde sur la multitude !
Les Attiques représentés par M. Brutus, Licinius Calvus et Asinius Pollion,
avaient raison : Cicéron n'est pas un Attique ; il avait tort de prétendre à
ce titre. L'atticisme, ce charme indéfinissable qui émane de la sobriété
sans sécheresse, d'un éclat tempéré qui n'éblouit point les yeux, d'une
harmonie sans affectation, d'une mesure exacte et exquise en tout, il ne le
possédait point. Il n'était pas non plus un Asiatique, c'est-à-dire, un
parleur vulgaire et d'une abondance plate ou ampoulée (36).
Son éloquence tient le milieu entre ces deux formes, et par là elle est
éminemment romaine et originale. Cicéron est le premier des écrivains du
siècle d'Auguste. Il les annonce ; Virgile et Horace se frayeront une route
entre Pindare et Homère d'une part, c'est-à-dire, les purs génies grecs et
les Alexandrins de l'autre. Cicéron placé entre l'atticisme que nul Romain ne
put jamais atteindre, et l'asiaticisme, qui était un défaut, représente
excellemment ce tempérament sage qui est le caractère du génie romain.
La philosophie romaine avant Cicéron.
Cicéron est le
premier des auteurs romains qui ait composé dans la langue nationale des
ouvrages de philosophie. Il en est fier, mais il faut bien le reconnaître, il
semble en même temps s'excuser d'avoir consacré à de telles occupations une
partie de ses loisirs. Parmi ses contemporains, les uns ne pouvaient admettre en
aucune façon qu'on s'adonnât à la philosophie ; d'autres voulaient qu'on ne
le fît qu'avec une certaine mesure, et sans y consacrer trop de temps et
d'étude. D'autres enfin, méprisantes lettres latines, préféraient lire les
ouvrages des Grecs sur ces matières ; je ne parle pas de ceux qui trouvaient
indigne d'un consulaire une étude aussi futile (37).
"Aussi jusqu'à nos jours, dit Cicéron, la philosophie a été négligée,
et n'a reçu des lettres latines aucune illustration." Quant à lui, il est
convaincu que si les Romains avaient voulu s'adonner à la philosophie, ils y
auraient réussi aussi bien que les Grecs : n'ont-ils pas rivalisé heureusement
avec ceux-ci dans la poésie et dans l'éloquence ? C'est une illusion du
patriotisme. Le goût des spéculations philosophiques, ou, pour mieux dire,
l'amour de la philosophie pour elle-même était absolument étranger aux
Romains. C'étaient avant tout des hommes d'action et des esprits positifs. Tels
ils restèrent pendant les six premiers siècles, incapables, je ne dis pas de
résoudre, mais d'imaginer même un seul des problèmes qui sont l'objet de la
philosophie. Ils n'eurent l'idée de cette science que le jour où des Grecs
leur en parlèrent. Quand ils en connurent le but, quand ils virent ces
étrangers, dont toute la vie se consumait dans une étude qui n'avait pas
empêché la ruine de leur patrie, et ne leur rapportait rien à eux-mêmes
qu'un maigre salaire payé à des oisifs par d'autres oisifs, ils méprisèrent
ce qu'on leur fit connaître, et ceux qui le leur firent connaître. Voilà les
vrais sentiments des contemporains de Caton le Censeur. Le Sénat, qui
représente fidèlement alors l'opinion publique, chasse de Rome, en 593, les
trois philosophes députés par Athènes, Carnéade, Diogène et Critolaüs. Au
milieu du siècle suivant, il renouvelle la même expulsion. Nous verrons
Domitien retourner sur ce point aux anciennes traditions de Rome républicaine.
Il y eut donc à presque toutes les époques une sorte d'antipathie nationale
contre la philosophie, et surtout contre les philosophes de profession :
ceux-ci, pour la plupart exilés, pauvres, vivant de leur enseignement,
n'étaient pas faits pour donner aux Romains une haute idée de la science
qu'ils professaient. Mais il y eut toujours, chez les Romains, une certaine
hypocrisie politique. Les sénateurs ne voulaient point que le peuple et la
jeunesse s'adonnassent à des études qui absorbent toute l'activité
intellectuelle, font aimer et rechercher le loisir, et produisent une certaine
indifférence pour les choses de la vie réelle ; mais ils comprirent bientôt
aussi qu'il était interdit à un homme vraiment digne de ce nom, de rester
absolument étranger à une science si importante. Ils votaient donc au Sénat
avec Caton le renvoi des philosophes grecs ; mais, rentrés chez eux, ils se
mettaient à lire Aristote, Platon, Épicure, Zénon. Ils interdisaient aux
philosophes grecs l'enseignement public de la philosophie ; mais ils les
appelaient chez eux, se faisaient instruire par eux, les emmenaient avec eux
dans leurs expéditions. Caton lui-même, cet implacable ennemi des Grecs,
étudiait leur langue et leur philosophie. Quant à des hommes comme P. Scipion
l'Africain, Lélius, Furius, des jurisconsultes comme Q. Elius Tubéron et
Mucius Scévola, ils s'avouaient hautement les disciples des stoïciens
Panétius et Diogène de Babylone. J'ai montré dans le poète Lucilius, leur
contemporain, des ressouvenirs manifestes de la doctrine du Portique. Ce fut en
effet le stoïcisme qui pénétra d'abord à Rome, et qui à toutes les époques
exerça sur les Romains la plus profonde influence. Mais les autres doctrines ne
tardèrent pas à s'introduire aussi à Rome, et y eurent des disciples. Après
la prise d'Athènes par Sylla (667), les écrits d'Aristote furent apportés à
Rome ; Lucullus réunit une vaste bibliothèque, où étaient déposés les
monuments de la philosophie grecque. En même temps, les Romains virent arriver
dans leur ville les représentants des principales écoles de la Grèce. Il ne
fut plus permis à un Romain lettré d'ignorer une science que tant de maîtres
et d'ouvrages mettaient à la portée de tous. Aussi voyons-nous que parmi les
contemporains de Cicéron, pas un seul ne resta étranger aux études
philosophiques. Chacun d'eux s'attacha, suivant les tendances de son caractère,
à telle ou telle secte ; Lucullus à la nouvelle académie, ainsi que M.
Junius, Brutus et Varron. Lucrèce, Atticus, Cassius, Velléius, Torquatus,
furent épicuriens. Les jurisconsultes Q. Mucius Scévola, Servius Sulpicius
Bufus, Tubéron, Caton, furent stoïciens. Il y eut même une sorte de
pythagoricien, Nigidius Figulus, et un péripatéticien, M. Pupius Pison.
Mais on se tromperait singulièrement, si l'on voyait dans ces personnages
distingués des philosophes proprement dits. Pour eux, la philosophie était la
marque d'une haute culture intellectuelle, une sorte de distinction ou de luxe
qu'ils voulaient posséder, mais dont ils ne voulaient pas être les esclaves.
C'était pour eux un magnifique domaine, qu'on est heureux de posséder, mais
qu'on ne laboure pas. De telles études leur plaisaient, mais à condition
d'être une distraction, non un labeur. Ils les envisageaient surtout comme un
utile auxiliaire pour l'éloquence, une source abondante de beaux
développements ; aussi réduisaient-ils volontiers toute la philosophie à la
morale ; et en cela ils suivaient l'exemple que leur donnaient leurs maîtres,
les derniers héritiers des écoles de Platon, de Zénon et d'Épicure ; ils
exagéraient même cette tendance, en faisant prédominer dans l'étude même de
la morale le côté pratique, les applications immédiates, en la bornant
presque à n'être plus qu'un manuel à l'usage du citoyen et de l'homme. Même
restreinte ainsi, la philosophie n'était jamais pour eux qu'un passe-temps. Ils
s'y adonnaient particulièrement, quand l'exercice des devoirs de la vie
publique leur était interdit ; c'était alors la consolation et le refuge.
Comment une science réduite à tenir si peu de place dans la vie et dans
l'estime des Romains, aurait-elle inspiré des oeuvres sérieuses et originales
? Parmi les contemporains de Cicéron, un certain Amafinius, parfaitement
inconnu d'ailleurs, composa un ouvrage sur l'Epicurisme, dont Cicéron en parle
qu'avec mépris. M. Brutus écrivit un traité Sur la vertu, qui n'était
qu'une amplification oratoire comme le traité Sur la gloire, de
Cicéron. Le docte Varron résuma les opinions des philosophes anciens sur le
souverain bien. Aucun de ces ouvrages n'avait un caractère vraiment
scientifique ; ils sont perdus pour nous.
Cicéron parut, et ne fit pas autrement que ses contemporains ; seulement il le
fit avec plus d'éclat, dans un meilleur style ; et il toucha à un plus grand
nombre de sujets. Dans sa jeunesse, il étudia la philosophie, parce qu'elle lui
parut une puissante auxiliaire de l'éloquence ; mais il ne se résolut à
composer des ouvrages philosophiques que dans les dernières années de sa vie,
c'est-à-dire dans des circonstances où il ne pouvait trouver un autre emploi
de ses loisirs. Il vit dans ce travail un passe-temps et une consolation ; il
composa sur des matières philosophiques une suite de discours ou plaidoyers
qu'il eût mieux aimé débiter au Forum, au Sénat, ou devant les tribunaux.
Toutes ses préfaces sont pleines des plaintes les plus éloquentes à ce sujet.
Les misères du temps qu'un homme comme lui devait sentir plus vivement qu'aucun
autre, les préoccupations douloureuses qui en étaient la suite, la nécessité
de préparer son âme aux plus extrêmes périls : voilà la première origine
des ouvrages philosophiques de Cicéron. Ce sont entre tous des ouvrages de
circonstance. Inquiet, abattu, malade d'esprit, il va demander à la sagesse
antique les remèdes de l'âme et la force dont il a besoin.
Dans sa jeunesse, il étudia d'abord l'épicurisme : tout Romain dépendait des
premiers maîtres qui s'offraient à lui ; et il est certain que cette doctrine
avait alors de fort nombreux représentants, puisque les premiers écrits
philosophiques des Romains, ceux d'Amafinius, de Catius, et le poème de
Lucrèce, sont des expositions de l'épicurisme. Cicéron fut l'élève de
Phèdre et de Zénon, tous deux épicuriens. Plus tard Philon l'académicien,
Antiochus d'Ascalon, et les stoïciens Diodote et Posidonius furent tour à tour
ou simultanément ses instituteurs. A l'exemple de ses compatriotes, il ne
s'attacha exclusivement à aucune secte, il fut éclectique. Cependant ses
préférences furent pour la nouvelle Académie. La doctrine du probabilisme et
du vraisemblable convenait parfaitement à un avocat. D'un autre côté, le
stoïcisme, par son élévation morale, devait avoir prise sur une âme
profondément honnête. De ce mélange de doctrines se compose ce qu'on est
convenu d'appeler la philosophie de Cicéron (38).
D'une originalité médiocre, elle avait cependant un grand prix aux yeux de ses
contemporains : elle les instruisait en les forçant à réfléchir et à
comparer les diverses solutions données, par les écoles anciennes, aux
problèmes les plus importants de la destinée humaine, elle les charmait par
les agréments et l'éloquence du style, et enfin elle les consolait, et
entretenait dans leurs âmes les nobles sentiments et le courage qui fait
mépriser les maux extérieurs. Combien d'oeuvres plus savantes et plus
profondes n'ont jamais eu et n'auront jamais cette salutaire influence ! Voici
la liste de ses ouvrages.
Le premier en date est de l'année 700. C'est le traité sur la République (39),
ou sur le gouvernement, en six livres, adressé à Atticus. C'est un dialogue
dont les interlocuteurs sont le jeune Scipion, Lélius, Manilius Philus,
Tubéron, Mucius Scévola, C. Fannius, conversant ensemble vers l'année 625 sur
la constitution et le gouvernement de la République, quelques années avant la
grande révolution essayée par les Gracques. Jusqu'en 1814, on ne connaissait
de cet important ouvrage que la conclusion conservée par Macrobe sous le titre
de Songe de Scipion, et quelques passages fort courts cités par saint
Augustin, Lactance et des grammairiens. Le savant Angelo Mai découvrit sur un
manuscrit palimpseste des commentaires de saint Augustin sur les psaumes, une
partie du texte effacé du traité de la République. Malgré ces restitutions,
l'ouvrage est encore bien défectueux : des livres entiers sont si mutilés que
c'est à peine si l'on peut reconnaître le plan complet de l'ouvrage. Les
contemporains, l'antiquité tout entière, les Pères de l'Église eux-mêmes en
faisaient le plus grand cas ; Cicéron n'en parle qu'avec une prédilection
marquée ; il n'est pas loin de croire avec ses amis et ses flatteurs qu'il a
enfin réussi à surpasser les Grecs, et que sa République est bien supérieure
à celle de Platon et au traité d'Aristote sur la politique. C'est là une
illusion naïve. Ce qui faisait aux yeux des contemporains de Cicéron et de
Cicéron lui-même le mérite supérieur de cet ouvrage est justement ce qui en
fait la faiblesse. On s'imaginait qu'un Romain devait écrire beaucoup mieux sur
un tel sujet qu'un Grec, parce que Rome était plus puissante que n'avait jamais
été Athènes. Cicéron en particulier, Cicéron qui avait été consul, ne
devait-il pas avoir des lumières particulières, fruit de l'expérience qui
manquait absolument à Platon et à Aristote ? Enfin on se disait : La
république de Platon est une utopie ; le sens du réel manque absolument à ces
rêveurs de la Grèce ; la politique d'Aristote est une sèche analyse des
diverses formes de gouvernement. Combien ces deux ouvrages pâlissent auprès de
la République de Cicéron, qui est à la fois philosophique et didactique, qui
unit dans une sage proportion l'idéal qui existe seul chez Platon, et le réel
qui existe seul chez Aristote ! - On retrouve en effet dans Cicéron la fameuse
théorie platonicienne de la justice, sur laquelle est fondé tout le traité de
la république ; mais le philosophe latin a réduit le principe fécond à un
développement oratoire. Chez lui, aussi, on retrouve le songe d'Herr
l'Arménien, cette vision éclatante des merveilles de l'autre vie ; mais
combien l'horizon s'est rétréci ! Le songe de Scipion, un des morceaux les
plus parfaits qu'ait écrits Cicéron, est un hors-d'oeuvre imité du grec et
habillé à la romaine. Quant à Aristote, il n'est pas difficile non plus de
signaler les nombreux emprunts que Cicéron lui a faits. La description des
trois formes de constitutions pures, la démocratie, l'aristocratie, la royauté
; l'analyse des constitutions mélangées, les principes propres à chacune des
formes de gouvernement, et enfin la théorie de l'esclavage, ne lui
appartiennent pas en propre. Ainsi et la partie dogmatique et la partie
technique sont des imitations de la Grèce. Mais ce qui faisait aux yeux des
contemporains l'originalité et la supériorité de l'ouvrage, c'est la place
considérable qu'y tenait Rome. Cicéron en effet avait pris comme idéal de
tout gouvernement la constitution romaine, non point telle qu'elle existait de
son temps, déjà altérée dans son principe, et penchant visiblement vers une
monarchie militaire, mais telle que l'avaient établie les Catons, les Scipions,
les Fabius : elle lui apparaissait comme un heureux mélange des trois formes de
gouvernement, l'aristocratique, le démocratique, le monarchique. Les consuls
représentaient la monarchie, tempérée par la courte durée des fonctions ; le
sénat représentait l'aristocratie, et le peuple représentait la démocratie.
Les pouvoirs et les attributions des trois ordres étaient si sagement définis
; il y avait un équilibre si heureux entre ces forces différentes et non
contraires, que Cicéron s'abstenait de chercher la république idéale qu'avait
imaginée Platon, et il avait sur Aristote cette supériorité qu'il pouvait
conclure en disant : J'ai trouvé la forme de gouvernement la plus parfaite, ce
que le Stagyrite n'eût jamais osé faire. Voilà ce qui constitue
l'originalité de ce traité. C'est une oeuvre essentiellement romaine ; et il
n'est pas étonnant qu'elle ait excité une telle admiration. La légitimité
des conquêtes de Rome démontrée à des Romains, l'éloge des institutions
nationales, la glorification des traditions de la patrie, tout cela était bien
fait pour plaire à des contemporains. Peut-être ne serait-il pas difficile de
montrer que, même conçu ainsi, cet ouvrage se rapproche singulièrement de
celui de Polybe, esprit philosophique et pratique à la fois, et qui, lui aussi,
a pris pour point de départ de son histoire universelle la constitution
romaine.
Le traité sur les Lois, qui parut vraisemblablement en, 702, au moment
où Cicéron venait d'être nommé augure, peut être considéré comme le
complément du traité sur la République. Il présente les mêmes qualités et
les mêmes défauts que ce dernier. Ce n'est ni un ouvrage purement
philosophique, ni un ouvrage de pure jurisprudence, mais une sorte de compromis
entre la spéculation et la pratique. Dans le premier livre, visiblement
inspiré de Platon, et probablement aussi du traité spécial de Chrysippe sur
la Loi (perÜ nñmou), Cicéron démontre avec une
grande élévation de pensée et de style l'existence d'une loi universelle,
éternelle, immuable, conforme à la raison divine et se confondant avec elle.
C'est elle qui constitue le droit naturel, antérieur et supérieur au droit
positif ; elle existait avant qu'aucune loi eût été écrite, avant qu'aucune
cité eût été fondée. Après cette belle entrée en matière, Cicéron
abandonne la métaphysique du droit, et passe à l'examen des lois positives ;
le publiciste succède au philosophe. Mais il s'en faut qu'il recherche dans
l'étude des lois les applications aux diverses formes de gouvernement, comme
l'a fait Montesquieu. De même qu'il n'y avait à ses yeux d'autre république
que la république romaine, il semble qu'il n'y ait d'autres lois que les lois
de Rome. Du premier coup il a rencontré la législation la plus parfaite ; il
ne se donne même pas la peine de démontrer l'excellence de ces lois par leur
rapport étroit avec la loi universelle : il se borne à une sèche
énumération des textes, qui n'a pas même le mérite d'offrir un ordre
méthodique et rationnel. Les lois qui attirent surtout son attention sont
celles qui règlent les détails et l'ordonnance du culte. Comment a-t-il pu
voir, dans ces règlements de police inspirés par un formalisme étroit et une
politique menteuse, une émanation directe de la loi universelle ? De telles
chutes ne sont pas rares chez Cicéron : celle-ci en particulier s'explique tout
naturellement par sa promotion à l'augurat. Il a voulu paraître aux yeux de
ses contemporains profondément versé dans la connaissance des choses de la
religion, et bien digne du dépôt sacré qui lui était confié. Tout le second
livre est consacré à cet inventaire aride. Le troisième livre, défiguré par
quelques lacunes, est consacré à la politique. Cicéron y examine la nature et
l'organisation du pouvoir, le caractère des diverses fonctions de l'État,
l'antagonisme salutaire, qui doit exister entre les forces qui le constituent.
Ces questions d'un intérêt général si vif, puisqu'elles touchent directement
au problème de la liberté politique, avaient une importance considérable et
une sorte d'actualité pour les contemporains de Cicéron. Quelle devait être
la part de l'aristocratie ou du sénat, et celle du peuple dans le gouvernement
de la république ? Le temps n'était pas éloigné où César devait trancher
la question. Tous les esprits avisés prévoyaient une catastrophe ; on
s'efforçait de consolider l'autorité du sénat et des lois pour opposer au
flot démocratique une barrière plus forte. Quintus, le frère de Cicéron,
représente, dans la discussion relative à cette grave question, l'obstination
et la morgue patriciennes. Il va même jusqu'à combattre l'institution du
tribunat qu'il déclare impolitique et dangereuse. Cicéron, sans accepter
entièrement les opinions de son frère, reconnaît cependant les périls qu'une
telle magistrature peut offrir pour le maintien de la paix et de la liberté ;
mais il montre aussi qu'il n'est pas fort difficile de tromper le peuple, et de
briser ainsi entre les mains des tribuns une arme redoutable. Il conseille de le
faire ; il croit la chose juste et utile. Que dut-il penser plus tard, quand il
vit César mettre en pratique, pour détruire la constitution de l'État, une
théorie qu'il croyait faite pour le sauver ?
Nous ne possédons que les trois premiers livres du traité des Lois : il y en
avait probablement six. Le quatrième était consacré à l'examen du droit
politique, le cinquième au droit criminel, le sixième au droit civil. Ces
livres sont perdus. On doit d'autant plus le regretter qu'aucun autre ouvrage de
Cicéron sur des matières analogues ne peut les remplacer pour nous.
N'oublions pas que les traités de la République et des Lois furent écrits à
une époque où la constitution romaine était encore debout, avant la guerre
civile et la ruine de l'antique liberté. Cette circonstance explique le
caractère des deux ouvrages : ils sont à la fois théoriques et pratiques, je
dirai même techniques. Quand la révolution sera consommée, l'élément
spéculatif dominera dans la philosophie de Cicéron, on devine bien pourquoi.
La réalité de la vie publique lui échappant, il se réfugie dans la
contemplation.
Le premier en date de ces ouvrages philosophiques de la seconde période de sa
vie est celui qu'on désigne sous le titre des Académiques (Academica
) (40). On peut le considérer comme l'introduction
naturelle aux ouvrages qui suivent. En effet, la philosophie de Cicéron,
n'ayant rien d'original, devait emprunter aux principaux systèmes des Grecs les
éléments souvent contradictoires qui la constituent. Cicéron n'est ni un
péripatéticien ni un académicien ; il appartient plutôt à la nouvelle
Académie. C'était la plus récente des doctrines philosophiques, mais non la
plus considérable, il s'en faut de tout. Cependant c'était celle qui du temps
de Cicéron jouissait, parmi les Romains, de la plus haute considération. Le
scepticisme modéré qui la caractérisait, cette théorie du vraisemblable
érigée en criterium absolu ; cette tendance des nouveaux académiciens à
exposer et à réfuter les unes par les autres les opinions des diverses écoles
; les ressources qu'un tel système offrait à l'art oratoire : voilà ce qui
détermina les préférences de Cicéron. Il est en effet bien plus intéressant
comme historien de la philosophie que comme philosophe, et en cela il ressemble
fort à ses maîtres de la nouvelle Académie. L'ouvrage que nous possédons
sous le titre de Academica se compose de deux livres : il y en eut deux
éditions, l'une en deux livres, l'autre en quatre ; nous avons conservé le
premier livre de la seconde édition, et le second de la première. C'est un
résumé de l'histoire de la philosophie grecque depuis Socrate jusqu'aux
représentants de l'ancienne Académie, résumé présenté par le docte Varron.
Cicéron prend ensuite la parole et expose la doctrine de la nouvelle Académie
; enfin Lucullus établit les différences qui séparent la nouvelle Académie
de l'ancienne. C'est dans cet ouvrage que Cicéron se déclare en philosophie ce
qu'il sera toujours, un homme qui ne dit jamais : Je suis certain, mais je crois
(opinator). Il ne porta que trop souvent la même indécision dans les
actes de sa vie politique.
L'année même qui suivit la mort de Caton à Utique, Cicéron écrivit et
adressa à Brutus, neveu de Caton, le traité qui a pour titre : Des vrais
biens et des vrais maux. Il traduisit, par le mot De Finibus (41),
le titre grec de l'ouvrage de Chrysippe sur le même sujet (perÜ
t¡lvn). Ce problème du souverain bien, retourné en tous sens par les
écoles de l'antiquité, était la pierre de touche de chacune d'elles. En quoi
l'homme doit-il faire consister le vrai bien ? Est-ce dans la volupté ? dans
l'absence de la douleur, dans la jouissance de la vie sous le gouvernement de la
vertu, dans la vertu seule ? Toutes ces solutions avaient été données et
d'autres encore qui, moins radicales, essayaient d'accorder ensemble la volupté
et la vertu. Suivant que l'on adoptait telle ou telle doctrine, on était dans
la conduite de la vie l'homme du plaisir, l'homme du devoir austère et
rigoureux, ou l'homme des tempéraments, qui s'accommode aux circonstances, ne
rompt en visière avec personne, et, sans cesser d'être honnête, peut
s'entendre jusqu'à un certain point avec ceux qui ne le sont pas. Il y avait
alors à Rome des représentants de chacune de ces opinions, et la plupart
d'entre eux se montrèrent dans la pratique fidèles à leurs théories. Le
Traité de Cicéron, qui est l'exposition complète et la discussion des
doctrines d'Épicure, de Zénon, des péripatéticiens et de l'ancienne
Académie, devait donc être d'un intérêt bien vif pour ses contemporains. Les
personnages mêmes qu'il met en scène, Manlius Torquatus, Caton, Atticus,
Papius Piso, et qui exposent le système de philosophie adopté par chacun
d'eux, donnaient la vie pour ainsi dire à ces doctrines. Dans le premier livre,
Manlius Torquatus développe les principes de l'épicurisme, c'est-à-dire la
théorie de la volupté considérée comme le souverain bien. C'est un plaidoyer
ingénieux, mais fort incomplet et sans profondeur. Il est réfuté dans le
second livre par un autre plaidoyer de Cicéron. L'épicurisme est la seule
doctrine que Cicéron n'ait jamais voulu admettre dans son éclectisme universel
; et cependant il fut l'ami du plus remarquable épicurien de ce temps-là,
Atticus. Au troisième livre, c'est Caton qui expose la doctrine stoïcienne. Ce
livre est le plus beau et le plus solide de tout l'ouvrage. Cicéron eut
toujours pour le stoïcisme une sympathie secrète dont il ne put se détendre.
Il railla plus d'une fois les excès de l'orgueilleuse doctrine ; mais il
comprenait bien que seule elle faisait les grands citoyens et les gens
véritablement honnêtes. Il la réfute dans le quatrième livre, mais
faiblement, en lui contestant l'originalité de ses principes, qu'il prétend
empruntés aux socratiques. Le cinquième livre est consacré à l'exposition de
la doctrine de l'ancienne Académie.
Les Tusculanes (42) sont de l'année709.
César est maître de la république, Caton vient de se donner la mort ; il n'y
a plus de liberté. Le dictateur est humain, clément envers ses ennemis ; mais
il sait leur faire comprendre que, lui vivant, ils ne seront rien dans l'État
que ce qu'il lui plaira. Cicéron vient de composer l'Éloge de Caton,
ouvrage perdu pour nous ; César y a répondu par un Anti-Caton, pamphlet
méprisant envers un mort illustre, sorte de leçon donnée à ses adversaires
qui voudraient exalter aux dépens du dictateur celui qui n'a pu s'opposer à
ses desseins. Cicéron, dégoûté du spectacle qu'offre Rome, où César ne
rencontre plus un seul opposant, s'est retiré dans sa maison de campagne de
Tusculum, et il essaye d'oublier que la vie publique lui est interdite, en
s'adonnant à l'étude de la philosophie. Les sujets de ses méditations sont en
rapport avec l'état de son âme. Qu'est-ce que la mort ? qu'est-ce que la
douleur ? Y a-t-il un moyen d'alléger les afflictions de l'esprit ? Qu'est-ce
que les passions ? Et comment le sage doit-il se conduire avec ces ennemis de
son repos ? Enfin qu'est-ce que la vertu ? Et suffit-elle pour vivre heureux ?
Voilà les questions qu'il traite dans les Tusculanes. Il le fait avec son
abondance et son éloquence ordinaires ; mais il y a bien peu d'originalité
dans l'exposition et dans les arguments. On sent d'ailleurs la réelle
impuissance du citoyen à se contenter de ces entretiens avec soi-même.
Évidemment son esprit est à Rome ; et toute la philosophie qu'il étale n'est
pour lui qu'un pis-aller. Cependant il sent bien que le moment est venu de se
préparer à supporter en homme les épreuves qui semblent réservées aux
derniers amis de la liberté. Aussi c'est au stoïcisme qu'il va demander ses
virils enseignements.
Le traité de la Nature des Dieux (43), bien
que plus dogmatique, offre le même caractère. Il fut écrit en 710, fort peu
de temps avant la mort de César, et adressé à M. Brutus. Cicéron met
successivement en scène un épicurien, Velleius ; un stoïcien, Balbus, et un
académicien, Cotta, qui exposent et discutent les opinions des anciens
philosophes sur les dieux et sur la Providence. L'athéisme déguisé d'Épicure
est réfuté assez vivement par Cotta, qui semble ici servir de prête-nom à
Cicéron. C'est aussi Cotta qui bat en brèche les arguments des stoïciens sur
la Providence ; malheureusement une partie de sa dissertation est perdue pour
nous. On s'étonnera peut-être que Cicéron n'ait point pris la parole dans le
débat. S'il repousse avec Cotta la doctrine d’Épicure, faut-il croire qu'il
repousse aussi l'opinion stoïcienne si profondément religieuse ? Sur cette
grave question, s'est-il, comme les académiciens, arrêté à un probabilisme
vague ? Ses admirateurs déclarés ne le croient point, et prétendent que sur
ce point il était fort éloigné du scepticisme. C'est là en effet une opinion
assez probable, dirons-nous à notre tour. Mais, ce qui importe, c'est de
constater l'extrême discrétion de son attitude, qui correspond si bien avec
l'incertitude et le vague de ses convictions. Cicéron est persuadé que la
croyance à l'existence des dieux et à leur action sur le monde doit exercer
une profonde influence sur la vie ; qu'elle est d'une importance fondamentale
pour le gouvernement de la cité. Donc il faut la maintenir parmi le peuple.
C'est le politique et l'augure qui parlent. Il ne trouve pas les arguments des
stoïciens bien concluants, et il les réfute par Cotta. C'est l'académicien
qui parle. Enfin, il incline fort à croire que les dieux existent, et qu'ils
gouvernent le monde ; il le croit, parce que c'est là une opinion commune à
tous les peuples ; et que cet accord universel équivaut pour lui à une loi de
la nature (consensus omnium populorum lex naturae putanda est). Quant à
la pluralité des dieux, bien qu'il ne s'exprime pas catégoriquement sur ce
point, il est évident qu'il n'y croit pas, ou du moins qu'il réduit comme les
stoïciens les dieux à n'être pour ainsi dire que des émanations du Dieu
unique. Celui-ci, il le conçoit comme un esprit libre et sans mélange
d'élément mortel, percevant et mouvant tout, et doué lui-même d'un éternel
mouvement.
Il n'épargne pas les fables grossières du polythéisme gréco-romain ; il
raille et condamne les légendes immorales communes à tous les peuples. C'est
cette partie du livre de Cicéron (livre III) qui charmait surtout les
philosophes du dix-huitième siècle. Il n'était pas difficile de tourner en
ridicule la religion populaire ; on peut même dire qu'au temps de Cicéron cela
était devenu un lieu commun philosophique. Les uns, en repoussant avec mépris
ces fables grossières, repoussaient aussi toute croyance ; les autres
adoptaient la doctrine stoïcienne. Cicéron ne la trouve point inattaquable ;
mais l'existence des dieux est nécessaire ; tous les peuples y croient ; il y
croira donc aussi. Il raisonne à peu près de la même manière sur
l'immortalité de l'âme, et dirait volontiers avec Platon auquel il emprunte la
plupart de ses arguments : "C'est un beau risque à courir et une belle
espérance. Il faut s'en enchanter soi-même."
Il est beaucoup plus explicite sur la foi que mérite la divination (44).
L'ouvrage qui porte ce titre est le plus original qu'il ait écrit. Bien qu'il y
discute les opinions des stoïciens, on sent qu'il est ici sur son terrain,
qu'il a vu fonctionner sous ses yeux la religion romaine, qu'il a été augure,
et qu'il sait ce qu'il faut croire des révélations divines. Cet ouvrage, ainsi
que le troisième livre de de la Nature des Dieux, ont été le grand
arsenal où les chrétiens puisaient des arguments contre le polythéisme.
Il est à peu près impossible de déterminer le caractère et la portée de
l'ouvrage incomplet que nous possédons sous le titre de Sur le Destin (de
Fato). Les petits traités sur la Vieillesse et sur l'Amitié
(45), adressés à Atticus, sont pleins de grâce
et de douceur. Le choix des sujets convenait parfaitement à la portée
philosophique de l'esprit de Cicéron : ce sont deux plaidoyers, dont le premier
est fort ingénieux et le second plein d'agrément et même d'éloquence. Les Paradoxes
des stoïciens (46) sont un exercice de
casuistique oratoire, d'une médiocre valeur. Le dernier en date de ces écrits
philosophiques est le Traité des devoirs (47),
qui parut en 710, après la mort de César. Il est adressé par Cicéron à son
fils Marcus, qui étudiait alors la philosophie à Athènes sous la direction de
Cratippe. Le premier livre traite de l'honnête, le second de l'utile, le
troisième de la comparaison entre l'honnête et l'utile. Le fond de l’ouvrage
et les divisions sont empruntés à Panétius le stoïcien, auteur d'un Traité
sur le devoir (perÜ toè kay®kontow ). Il ne faut
pas demander à Cicéron, même dans les questions de morale où il est le plus
affirmatif, des recherches profondes sur les premiers principes et une rigueur
scientifique. Cicéron est un esprit pratique ; son livre est un recueil de
préceptes excellents, adressés à son fils. Il veut en faire un bon citoyen
romain, le préparer à l'accomplissement des devoirs qui constituent cette
vertu de l'homme du monde qui n'a rien d'excessif et d'absolu. De là, les
tempéraments nécessaires entre l'inflexibilité stoïcienne et le
péripatétisme beaucoup plus conciliant. Un critique allemand, Garve, a fort
bien résumé les principaux caractères de cette philosophie morale. Je lui
emprunte le passage suivant cité par Schoell : « Lorsque l'auteur n'examine
pas la nature morale de l'homme en général, mais qu'il explique seulement les
devoirs que lui impose la société, on s'aperçoit qu'il a parfaitement compris
la philosophie de son maître ; il l'expose avec la plus grande clarté, et,
nous n'en doutons pas, il l'a enrichie de ses propres découvertes. Mais, dans
les recherches purement théoriques, dans le développement des notions
abstraites, lorsqu'il est question de découvrir les parties simples de
certaines qualités morales ou de résoudre certaines difficultés qui se
présentent, Cicéron ne réussit pas à être clair lorsqu'il copie ; et, quand
il vole de ses propres ailes, ses idées ne pénètrent pas bien avant, mais
restent attachées à la superficie. Parle-t-il de la nature de la bienfaisance,
du décorum, et des règles du bon ton, de la société et de la manière de s'y
conduire, des moyens de se faire aimer et respecter ? Il est instructif par sa
clarté et sa précision, il est intéressant par la vérité de ce qu'il dit,
et même par les idées nouvelles qu'on croit y apercevoir. Mais les doctrines
de la vertu parfaite et imparfaite (48), du double
décorum (49) et du bon ordre (50),
la démonstration de la proposition qui dit que la vertu sociale est la
première de toutes les vertus, démonstration fondée sur l'idée de la sagesse
(51), et surtout la théorie des collisions, qui
remplit tout le troisième livre, ne sont ni si clairement exprimées ni si bien
développées. La situation politique dans laquelle Cicéron se trouvait, et
qui, jusqu'à un certain point, ressemblait à celle où avaient été placés
les plus anciens philosophes de la Grèce, donne un caractère particulier à sa
morale. Les individus qu'elle a en vue sont presque toujours les hommes de la
haute classe, destinés à prendre part à l'administration de l'État. Sa
morale descend-elle à une autre classe ? c'est tout au plus celle des hommes
qui s'occupent de l'instruction et des sciences. Les autres classes de la
société y trouvent, il est vrai, les préceptes généraux de la vertu qui
sont communs à tous les hommes, parce qu'ils ont tous la même nature ; mais
elles y chercheraient en vain l'application de ces règles aux circonstances où
elles sont placées ; en revanche, elles y liront beaucoup de préceptes dont
elles n'auront jamais occasion de faire usage.
" Chose singulière ! tandis que les constitutions des anciennes
républiques abaissaient l'orgueil politique, en faisant dépendre la grandeur
de la faveur populaire, les préjugés du monde ancien nourrissaient l'orgueil
philosophique en n'accordant le privilège de l'instruction qu'aux hommes que
leur naissance ou leur fortune destinaient à gouverner leurs semblables. C'est
par une suite de cette manière de voir que les préceptes moraux de Cicéron
dégénèrent si souvent en maximes de politique. Ainsi, lorsqu'il prescrit des
bornes à la curiosité, c'est afin qu'elle n'empêche pas de se livrer aux
affaires politiques ; ainsi il recommande avant tout cette espèce de justice
qu'exercent les administrateurs par leur impartialité et leur
désintéressement ; et il blâme surtout les injustices qui sont commises par
ceux qui se trouvent à la tête des armées et des gouvernements. C'est pour la
même raison qu'il s'étend si longuement sur les moyens de se rendre agréable
au peuple, sur l'éloquence, comme trayant le chemin des honneurs, sur les
droits de la guerre ; c'est pour cela que l'amour du peuple et l'honneur lui
paraissent des choses de la plus haute utilité, c'est pour cela que ses
exemples sont tous tirés de l'histoire politique.
« Enfin cette manière de voir est la cause de la grande inégalité qui se
trouve dans le développement que Cicéron donne aux différentes espèces de
devoirs. Ceux par lesquels l'homme perfectionne sa nature morale ou son état
extérieur ne sont que brièvement indiqués. La vie domestique n'est prise en
considération qu'autant qu'elle forme le passage à la vie civile et qu'elle
sert de base à la vie sociale. Les devoirs de la religion sont entièrement
passés sous silence. Les rapports seuls que présente la société civile sont
regardés comme importants : quelques-uns sont traités avec un détail qui
appartient plutôt à la science politique."
Les autres ouvrages philosophiques de Cicéron ne nous sont point parvenus. Nous
ne possédons qu'un fragment du Timée (Timaeus, seu de Universo),
imitation de Platon. Les traités de la Gloire (de Gloria libri duo ad
Atticum), l'OEconomique, traduction de Xénophon, le Protagoras,
traduction de Platon, l'Éloge de Caton (Laus Catonis), composé
après la mort de celui-ci à Utique en 708 ; un autre éloge de Porcia,
fille de Caton ; un livre sur la Philosophie (de Philosophia liber ad
Hortensium, année 708) ; une Consolation (Consolatio, sive de
minuendo luctu) que Cicéron s'adressa à lui-même après la mort de sa
fille Tullia, ont péri pour nous. Probablement d'autres encore ont subi le
même sort, dont nous ne connaissons pas même les titres.
Bien que je n'aie pu m'étendre longuement sur cette partie des oeuvres de
Cicéron, je crois en avoir assez dit pour bien en déterminer le caractère.
Cicéron n'est pas un philosophe ; c'est un Romain qui, d'après les philosophes
grecs, compose sur certaines questions des écrits clairs, élégants et même
éloquents. Il s'adonne à cette étude dans les loisirs forcés que lui créent
les misères du temps ; il y trouve une distraction à ses tristes pensées et
une consolation. Il se flatte aussi de disputer aux Grecs la victoire en ce
genre, comme il l'avait fait pour l'éloquence, et de donner à sa patrie une
littérature philosophique qui lui manquait. Nous avons vu combien
l'originalité lui fait défaut, et, ce qui est plus grave, combien il s'en
souciait peu. On ne peut guère douter qu'il ne se crût supérieur à la
plupart des Grecs qu'il imitait, si l'on en excepte Platon. Et il est fort
probable qu'il leur était en effet supérieur sous le rapport du style, de
l'élégance et de l'abondance. Peut-être même a-t-il été convaincu que le
bon sens pratique, dont il était doué au plus haut point, faisait de lui un
philosophe bien plus remarquable et plus utile à ses contemporains que les
Zénon et les Épicure. Il semble avouer cette prétention dans le traité des
Devoirs, son dernier ouvrage. Et il ne serait pas étonnant que les
contemporains pour lesquels il écrivait eussent partagé cette illusion. La
philosophie de Cicéron devait en effet être à leurs yeux la vraie
philosophie, celle qui seule convenait à des Romains. Nous savons tout ce qu'il
y a d'étroit et de borné dans ce point de vue. Mais il est un mérite qu'on ne
peut refuser à Cicéron : il est pour nous une des sources les plus précieuses
pour l'histoire de la philosophie, grâce à la rareté extrême des ouvrages
conservés. Ajoutons aussi qu'il a porté dans la composition de ses écrits les
admirables qualités de son esprit et de son style. Il n'a point la grâce
souveraine de Platon, il ne peut lui être comparé dans la forme du dialogue ;
car Cicéron ne peut converser, il faut qu'il plaide : mais chez qui
trouverait-on plus de clarté, d'élégance, d'éclat et de mouvement ?
§ VII. LES LETTRES DE CICÉRON.
La correspondance
de Cicéron est une des sources les plus précieuses pour l'histoire si
intéressante des derniers temps de la république. Nous ne possédons en effet,
sur cette période, que des documents fort incomplets et souvent inexacts. Nous
avons perdu Tite-Live, Salluste, Asinius Pollion, les Mémoires d'Auguste, et
bien d'autres écrits rédigés par des hommes qui furent témoins ou acteurs
dans les événements qu'ils rapportaient. Perte regrettable assurément, mais
si la correspondance de Cicéron nous était parvenue entière, elle
remplacerait les documents qui nous manquent. Nous n'en possédons que le quart,
environ mille lettres écrites par Cicéron lui-même ou par ses correspondants.
Ceux-ci, personnages politiques mêlés aux événements, ou les suivant avec
intérêt et perspicacité, comme Atticus, seraient pour nous des témoins d'une
autorité bien plus sûre que Tite-Live lui-même, et à plus forte raison
Auguste. Telle qu'elle est cependant, cette correspondance jette la plus vive
lumière sur cette époque si agitée. Il ne nous appartient pas d'en présenter
le tableau : nous nous bornerons à indiquer le caractère général des lettres
qui s'y rapportent.
Le recueil des Lettres de Cicéron est le plus ancien qui nous soit parvenu,
mais ce n'est pas le premier qui ait été publié. Caton le Censeur avait
publié les lettres qu'il adressait à son fils. Mummius en avait écrit du
siège de Corinthe à ses amis ; c'étaient des lettres enjouées, spirituelles,
qu'on se communiquait et qui étaient encore lues cent ans plus tard. Enfin C.
Gracchus et sa mère, la fameuse Cornélie, avaient aussi publié des recueils
de lettres. Il n'est donc pas étonnant que celles de Cicéron aient été
réunies. Elles ne parurent qu'après sa mort, il est vrai, mais nous ne pouvons
douter que de son vivant il n'eût songé lui-même à les livrer au public. Il
dit à Atticus : « Il n'y a point de recueil de mes lettres, mais Tiron en a à
peu près soixante et dix, et l'on en prendra quelques-unes chez vous. Il faut
ensuite que je les revoie, que je les corrige, et l'on pourra alors les publier
(52). » Ce petit nombre de soixante-dix
nous autorise à penser que Cicéron faisait un choix parmi les lettres qu'il
voulait livrer à la publicité, et qu'il en retranchait celles qui avaient un
caractère intime et tout à fait confidentiel. Il importe de se faire une idée
exacte de ce qu'était alors le commerce épistolaire. Les Romains de ce temps
avaient comme nous des intérêts, des affections, des préoccupations de la vie
domestique ; les lettres dans lesquelles ils traitaient des questions de ce
genre n'étaient évidemment pas destinées à la publicité. Atticus, qui fut
le principal éditeur des oeuvres de Cicéron, publia même les lettres qui
avaient ce caractère (53) ; et il est permis de
supposer qu'il supprima plus d'une lettre politique qui l'eût compromis aux
yeux de ceux qui avaient fait ou laissé périr Cicéron. Quant aux lettres qui
traitaient des affaires publiques, bien qu'adressées à un seul homme, elles
étaient le plus souvent écrites pour être communiquées à d'autres ; on en
tirait des copies ; le nombre de ces copies s'augmentant, on pouvait les
considérer comme ayant été publiées, lors même que l'auteur n'en eût point
eu l'intention formelle. Qu'on songe aux intrigues si compliquées qui se
tramaient alors au Sénat, au Forum, devant les tribunaux, dans les provinces,
à ce duel qui se prépara si longuement entre Pompée et César, puis entre les
républicains et Antoine, enfin entre Antoine et Octave : quel citoyen pouvait
rester indifférent dans cette mêlée de passions, d'intérêts, où le sort de
la république et des particuliers était chaque jour mis en question ? Une
démarche de Pompée, un pas en avant fait par César, le long débat dans le
Sénat sur la prolongation des pouvoirs des deux adversaires, les émeutes du
Forum excitées par les tribuns favorables ou hostiles à César, les procès
politiques suscités de part et d'autre : tous ces événements, qui se
présentaient chaque jour, donnaient une occasion toute naturelle aux hommes
politiques d'exprimer, dans une lettre qui était lue et commentée par tout le
monde, leurs opinions et leurs sentiments sur les personnes et sur les choses.
Ces lettres étaient de véritables manifestes politiques. J'en ferais
volontiers une classe à part. Enfin il y en avait d'autres qui étaient à la
fois intimes et politiques : ce sont celles que les absents de Rome écrivaient
à leurs amis, et celles qu'ils en recevaient. La plus grande partie de la
correspondance de Cicéron se compose des lettres qu'il écrit pendant son exil
et son proconsulat en Cilicie, autre exil, et de celles qu'il se fait écrire
pour se tenir au courant des événements de chaque jour.
Voici comment les éditeurs anciens ont rangé les lettres de Cicéron et de ses
amis.
Un premier recueil comprend les lettres à Atticus (54).
Il se compose de seize livres. A part neuf lettres antérieures au consulat de
Cicéron, elles sont toutes postérieures à l'année 693, et vont jusqu'à
l'année 710. - C'est Atticus lui-même qui les publia, ou plutôt qui en
prépara la publication, laquelle selon toute probabilité n'eut lieu qu'après
sa mort en 721. C'est sans doute le même esprit de prudence qui décida cet
habile personnage à ne pas insérer une seule de ses lettres dans le recueil.
Cicéron loue souvent son ami de la noblesse et de la fierté de ses sentiments
patriotiques : Atticus aima mieux que la postérité crût Cicéron sur parole
que de laisser subsister un témoignage écrit de ses opinions politiques. Du
reste, épicurien, éloigné par principe des orages de la vie publique, homme
d'étude et de plaisir, collectionneur de curiosités, il eut l'art d'être et
de rester jusqu'au bout l'ami des personnages les plus considérables de tous
les partis. Grâce à ces habiles ménagements, il mourut fort âgé, et il eut
l'honneur d'être le beau-père d'Agrippa. Voilà l'homme auquel Cicéron confia
pendant dix-sept ans ses plus secrètes pensées, ses joies, ses tristesses, ses
espérances, ses craintes. Rien n'égale l'abandon et la sincérité de cette
correspondance. Elle montre Cicéron en déshabillé, vivant au jour le jour,
politique irrésolu, âme faible, mais parfaitement droite et pure. Évidemment
la plupart de ces lettres n'étaient point destinées par lui à la publicité.
Elles n'en ont que plus d'intérêt pour nous.
Le second recueil comprend les lettres dites familières ou à divers
personnages (55), en seize livres. Nous en devons
la conservation à Pétrarque qui en découvrit et copia de sa main le manuscrit
en 1345. C'est vraisemblablement l'affranchi Tiron qui composa et publia le
recueil, soit à l'aide des papiers de Cicéron qui gardait copie de ses lettres
les plus importantes, soit en ayant recours à Atticus et aux correspondants
même de Cicéron. Quoi qu'il en soit, la disposition du recueil est fort
confuse ; de plus nous ne pouvons douter qu'il n'y ait des lacunes énormes. Des
livres entiers consacrés à un seul correspondant sont entièrement perdus. Du
reste aucun ordre chronologique ni de matières : mais c'est la partie la plus
intéressante de la correspondance de Cicéron ; car c'en est la plus variée.
Non seulement nous le retrouvons en scène, mais avec lui tous les personnages
les plus considérables du temps. Tantôt c'est Cicéron qui les tient au
courant des affaires de Rome dont ils sont éloignés ; tantôt au contraire
c'est à lui qu'on mande les nouvelles. Ainsi ce commerce épistolaire nous fait
connaître les événements d'abord, les idées et les sentiments de Cicéron
ensuite, et enfin le caractère des correspondants. Il est regrettable qu'il se
soit conservé si peu de lettres de Marc-Antoine, de César, de Pompée,
d'Octave, de Cassius, de Brutus et de Caton ; peut-être la correspondance de
Cicéron avec ces personnages illustres faisait-elle l'objet d'un recueil
particulier que nous avons perdu. Voici les noms des principaux correspondants
dont nous avons conservé quelques lettres : Marc-Antoine, L. Cornélius Balbus,
Décimus Junius Brutus, Marcus Junius Brutus, Cassius, César, Caton, M. Coelius
Rufus, Dolabella, gendre de Cicéron, Servius Suipicius Galba, aïeul de
l'empereur Galba, P. Lentulus Spinther, M. Emilius Lépidus, un des triumvirs,
Luccéius, l'historien, Pompée, M. Claudius Marcellus, pour qui plaida
Cicéron, Cn. Matius, l'ami particulier de César, Munatius Plancus, l'homme de
tous les partis, le traître de toutes les causes, Asinius Pollion, le
détracteur de toutes les gloires, Servius Sulpicius Rufus, le célèbre
jurisconsulte et le grand citoyen, Trébonius, un des meurtriers de César, et
Vatinius, contre qui Cicéron a prononcé une si violente harangue. On pourrait
ajouter à cette liste les noms des hommes politiques à qui Cicéron a écrit,
mais dont nous n'avons aucune lettre, comme Curion, Appius Pulcher, Q. Thermus,
Caninius Sallustius, Nigidius Figulus, Cn. Plancius, les Métellus, Sextius,
Torquatus, Trébatius, Varron, Memmius, Cluvius, Acilius, Titius Rufus,
Philippus, Alliénus, et enfin Terentia, la femme de Cicéron, Tullia, sa fille,
et Tiron, son affranchi.
Ces documents historiques, rédigés au jour le jour, offrent le plus grand
intérêt ; il serait facile de tirer de cette correspondance une galerie de
portraits fort curieuse. Cicéron figurerait en tête, nous le retrouverions
avec ses hésitations, ses abattements, ses fausses démarches, ses élans de
confiance suivis de désespoirs profonds, sa vanité naïve et expansive (56).
Un grand nombre de ces lettres étaient évidemment destinées à la publicité
; elles sont écrites avec un soin extrême ; et l'on y retrouve l'orateur.
Atticus, qui était à l'affût de tout ce qui sortait de la plume de son ami,
lui réclame plus d'une fois telle ou telle lettre qu'il vient d'adresser à un
personnage important sur un événement grave ; et Cicéron lui répond qu'elle
n'est pas perdue (salvum est), ce qui prouve qu'il en gardait copie.
Quant aux lettres plus familières, elles ont une grâce et un charme tout
particuliers. Cicéron était passé maître dans l'art délicat des
coquetteries du style ; il a des caresses délicieuses d'expression, une
remarquable souplesse et un abandon parfait. Ces qualités, que l'on voudrait
trouver plus souvent chez l'orateur, contrastent heureusement avec le ton un peu
guindé, l'aspérité un peu sèche de quelques-uns de ses correspondants. J'en
excepterais l'honnête Matius, dont la lettre sur le meurtre de César est fort
touchante.
Un des plus intéressants personnages de ce groupe d'amis est Caelius Rufus,
dont les lettres à Cicéron forment tout le huitième livre. On peut voir
quelques-unes des réponses de Cicéron au IIe livre des Lettres familières.
Caelius fut un des correspondants les plus actifs de Cicéron pendant son
proconsulat de Cilicie. L'orateur avait sauvé Caelius d'une accusation de
meurtre, et le plaidoyer que nous possédons encore est un des plus instructifs
pour la connaissance des moeurs de ce temps. Caelius lut successivement tribun
du peuple, édile et préteur. C'est pendant son édilité, qu'il tient Cicéron
au courant des nouvelles de Rome. Caractère léger, esprit facile et brillant,
Caelius, dont la jeunesse avait été fort turbulente, jugeait finement et
peignait en traits heureux les hommes et les choses. Il y a de lui de singuliers
aveux sur les tribunaux d'alors. "Nous acquittons tout le monde,"
dit-il à Cicéron. Rien ne l'émeut, il se moque de tout ; il regrette à
chaque instant que Cicéron ne soit pas là pour rire avec lui de tel ou tel.
Une seule préoccupation sérieuse le tient en éveil ; il craint que Cicéron
oublie de lui envoyer de Cilicie les panthères qu'il lui a promises et qui
feront si bel effet dans le cirque !
Un recueil particulier contient les lettres de Cicéron à son frère Quintus
(57) ; elles forment trois livres. Quintus
Cicéron, de quelques années plus jeune que son frère, suivit comme lui la
carrière des honneurs. Il était préteur en 691, et ce fut probablement devant
lui que Cicéron plaida pour Archias. Il fut ensuite lieutenant de Pompée en
Sardaigne et de César dans les Gaules. Il combattit à Pharsale dans l'armée
de Pompée, et fit sa soumission aussitôt après. A la mort du dictateur, il se
déclara contre Antoine et contre le triumvirat, et périt peu de temps après
son frère. Le petit Traité sur la manière de briguer le consulat (De
Petitione consulatus) est peut-être de lui. Il avait de plus composé des
annales, ou des commentaires sur l'expédition des Gaules, qui sont perdus. Il
faisait des tragédies. Les lettres que Cicéron adresse à Quintus sont ou des
lettres de conseil, ou des lettres de nouvelles. L'une d'elles expose longuement
les idées de Cicéron sur l'administration des provinces et particulièrement
de l'Asie, où Quintus était propréteur. C'est un fort beau Traité sur les
devoirs d'un gouverneur romain. Celles du second et du troisième livre sont
toutes politiques. Quintus était alors en Sardaigne ou en Gaule, et Cicéron le
tenait au courant de la situation des partis à Rome.
Le dernier recueil se compose d'un seul livre et comprend les lettres de
Cicéron à Marcus Brutus et de Brutus à Cicéron et à Atticus (58).
C'est un faible fragment de la correspondance de ces deux grands hommes ; nous
savons en effet qu'elle comprenait au moins neuf livres, et commençait aux
premiers temps de la liaison de Brutus avec Cicéron pour ne finir qu'à la mort
du premier : il ne nous en reste que vingt-cinq lettres. Nul recueil n'était
plus célèbre dans l'antiquité. Ce personnage de Brutus exerçait et exerce
encore une sorte de fascination sur l'esprit des hommes. Sous le règne des
empereurs, les historiens, les rhéteurs, les grammairiens évoquent sans cesse
le souvenir de ce personnage ; c'était, disaient les républicains du temps de
Tibère, le dernier des Romains. Jamais deux caractères ne furent plus
dissemblables que celui de Cicéron et celui de Brutus. Autant Cicéron était
doux, bienveillant, mesuré dans la forme, autant Brutus était âpre et
tranchant, "Même quand il m'écrit pour me demander quelque chose, dit
Cicéron, il est aigre, arrogant, insociable." Les misères du temps
auraient dû rapprocher ces deux hommes de bien ; et ils se rapprochèrent en
effet ; mais de graves dissentiments éclatèrent entre eux. Pour Cicéron, le
véritable ennemi de la république et de la liberté, c'était Antoine, Antoine
qui osait rêver de recueillir l'héritage de César, Antoine qui était adoré
des soldats du dictateur, et comptait bien les lancer contre le sénat et
l'opposition républicaine. Cicéron songeait à opposer à Antoine le jeune
Octave dont les feintes caresses et les hypocrites flatteries l'avaient séduit.
Il se portait garant des intentions pures de ce jeune homme. Il chantait sans
cesse ses louanges devant le sénat (IIIe et IVe Philippique). Brutus, au
contraire, redoutait peu Antoine, à qui il supposait des sentiments généreux
; mais il n'avait que du mépris et de la défiance pour le jeune César dont il
devinait la duplicité et l'ambition. Tous deux se trompaient, l'un sur Octave,
l'autre sur Antoine. De plus, Cicéron voulait que Brutus, après le siège de
Modène, quittât la Macédoine où il s'obstinait à poursuivre Dolabella, pour
venir en Italie même au secours de la République menacée. On sait comment ces
hésitations fatales perdirent et la liberté et ses derniers défenseurs. Dans
cette correspondance, Brutus est âpre, violent, parfois injuste, mais en somme
il a le plus beau rôle. Cicéron n'avait pas rougi de recommander à la
bienveillance d'Octave un homme tel que Brutus. Celui-ci s'en indigna, et il
répondit à Cicéron la lettre la plus fière et la plus dure qu'on puisse
imaginer. Elle est un chef-d'oeuvre.
Certains critiques anglais et allemands, Tunstalt, Markland et Wolff, ont nié
l'authenticité de cette correspondance. Les raisons historiques et
grammaticales qu'ils ont données à l'appui de leurs assertions sont loin
d'être convaincantes.
Les nombreux
ouvrages dont j'ai donné une rapide analyse ne sont pas les seuls qu'ait
composés Cicéron. Il s'en est perdu peut-être autant qu'il en a été
conservé. Le recueil de ses Lettres est évidemment incomplet ; il s'en faut
que nous possédions tous ses discours. Le grand ouvrage sur la République est
mutilé. D'autres sont complètement perdus, comme le traité de la Gloire,
l'Éloge de Caton, les livres sur la Philosophie, adressés à Hortensius, une
Consolation, etc. On trouve à la suite de toutes les éditions de Cicéron
l'indication des ouvrages perdus. Je ne puis qu'y renvoyer le lecteur.
Je dois dire un mot cependant de ses poèmes. Nous n'en possédons que des
fragments, dont un seul est de quelque étendue. La plupart sont des oeuvres de
sa jeunesse, sauf cependant celui dans lequel il a célébré la gloire de son
consulat. C'est dans ce dernier que se trouve le vers célèbre :
O fortunatam natam me consule Romam !
dont Juvénal s'est moqué, et dont on se moque encore. Le caractère général
de ces diverses productions semble être le manque absolu d'invention. Partout
et toujours des imitations ou des traductions du grec. I1 y en a d'assez bien
réussies, comme les lamentations d'Hercule, empruntées à Sophocle
(Trachiniennes), et celles de Prométhée. Quant aux fragments imités d'Aratus,
ce sont des descriptions peut-être exactes des phénomènes célestes et des
pronostics, mais elles n'exigeaient pas des facultés poétiques bien rares.
C'est au point de vue de la langue et de la versification que ces diverses
tentatives offrent quelque intérêt. Cicéron se rattache directement à Ennius
et à Attius (on sait qu'il faisait le plus grand cas de ces deux poètes) ;
mais il ne rencontre jamais les fortes expressions du premier, ces audaces
heureuses d'une inspiration franche et vive. Par contre, sa phrase est d'une
allure plus dégagée, moins chargée de mots ; mais elle n'a pas le mouvement
poétique. D'autre part, la concision vigoureuse d'Attius semble avoir été
goûtée et recherchée par Cicéron ; mais, excellente dans une tragédie, elle
était déplacée dans un poème descriptif. Quant à la versification, elle est
sans originalité aucune : si on la rapproche de celle de Lucrèce, son
contemporain, elle paraît généralement plus châtiée, plus régulière, mais
d'une banale uniformité. Il manque à tous ces essais le je ne sais quoi qui
trahit un vrai poète.
EXTRAITS DE CICÉRON.
IX. - Devoirs envers la patrie.
Autant les grandes villes, les villes dominatrices (imperiosae), comme dit Ennius, s'élèvent au-dessus des bourgs et des châteaux forts, autant, selon moi, ceux qui gouvernent les villes par leurs conseils et leur autorité l'emportent en sagesse sur ceux qui n'ont jamais été chargés des destinées publiques. Si donc la plus noble ambition de l'homme est d'accroître les richesses du genre humain ; si toutes nos pensées et toutes nos veilles ont pour but de rendre cette vie plus sûre et plus brillante, si c'est là l'inspiration, le voeu, le cri de la nature, suivons cette route que les plus grands hommes nous ont tracée, et n'écoutons pas ces clairons qui sonnent la retraite, et voudraient nous arrêter dans notre marche en avant. A ces raisons si certaines et si manifestes, on oppose les travaux inséparables de la défense de l'État, obstacle bien léger pour l'activité et le génie, et qui doit paraître méprisable, je ne dis pas dans de si grands intérêts, mais même dans les intérêts ou les devoirs les plus simples et dans les affaires les plus communes. On ajoute les périls dont la vie est menacée, la crainte de la mort, qu'on ne rougit pas d'opposer à des coeurs généreux ; et l'on oublie qu'ils regardent comme un plus grand malheur de céder lentement à la nature et à la vieillesse, que de pouvoir, dans une occasion glorieuse, faire à la patrie le sacrifice de ces jours que réclame tôt ou tard la nature. Ces amis du repos croient déployer surtout une éloquence victorieuse, lorsqu'ils rassemblent les infortunes des plus grands hommes et les outrages qu'ils ont eu à souffrir de l'ingratitude de leurs concitoyens. De là, ces exemples de l'histoire grecque tant de fois répétés : Miltiade, vainqueur des Perses, n'était pas encore guéri des blessures qu'il avait reçues en face dans une éclatante victoire, qu'il fut traîné en prison, et termina dans les fers de sa patrie des jours que le fer ennemi avait épargnés. Thémistocle, indignement chassé de cette patrie qu'il avait délivrée, chercha un asile, non dans les ports de la Grèce qui lui devaient leur salut, mais sur les rivages des barbares vaincus par ses armes. On rassemble aussi d'innombrables exemples de l'inconstance et de la cruauté des Athéniens envers leurs plus grands hommes ; nés et multipliés chez eux, ces exemples, ont été renouvelés, ajoute-t-on, par la gravité romaine. On cite alors Camille exilé, Ahala détesté par le peuple, Nasica persécuté, Lénas banni, Opimius condamné, Métellus et sa disgrâce, Marius et son affreux désastre, les premiers citoyens massacrés et toutes les infortunes qui suivirent. A ces noms on mêle quelquefois le mien ; et comme ceux qui plaident cette cause s'imaginent sans doute que c'est à mes conseils et à mes dangers qu'ils ont dû le repos et la vie, ils me plaignent avec plus d'intérêt et d'amitié. Le souvenir seul de ce jour où, du haut de la tribune, en quittant le consulat, je jurai que j'avais sauvé la patrie, et où le peuple répéta mon serment, suffirait pour me dédommager de toutes ces persécutions. Que dis-je ? Ma disgrâce a été plus honorable que pénible ; le malheur a disparu devant la gloire, et les regrets des bons citoyens m'ont bien consolé de la joie des méchants. Mais en supposant même un succès moins heureux, avais-je le droit de me plaindre ? Non, puisque j'avais tout prévu, et que je devais m'attendre à de grands malheurs pour de grandes actions. Je pouvais, ou jouir plus que d'autres des plaisirs du repos, grâce aux charmes variés de ces études que j'avais cultivées depuis mon enfance, ou ne prendre du moins aux calamités, qui affligeaient l'État, que la part d'un simple citoyen : j'ai mieux aimé, pour le salut de tous, courir au-devant des plus horribles tempêtes, braver la foudre même, et acheter la tranquillité publique au prix de mes seuls dangers. En effet la patrie ne nous a point donné la vie et l'éducation pour n'attendre de nous aucun soutien, pour se rendre esclave de nos intérêts, et offrir à notre oisiveté un sûr asile, à nos jouissances une fidèle protection ; elle a voulu que les facultés de notre âme, de notre esprit, de notre raison, accrues et perfectionnés par ses soins, devinssent un jour sa propre richesse, et qu'il ne nous fût permis d'employer à notre usage que la portion de nous-mêmes dont elle n'aurait pas besoin.
(De Républ., III.)
- Les marches militaires de Verrés.Il est plusieurs
classes de généraux : il importe que vous sachiez dans laquelle il doit être
placé. Il ne faut pas que, dans un siècle aussi stérile en grands hommes,
vous ignoriez plus longtemps le mérite d'un tel général. Vous ne retrouverez
pas en lui la circonspection de Fabius, l'ardeur du premier des Scipions, la
sagesse du second, l'exactitude et la sévérité de Paul-Emile, l'impétuosité
et la valeur de Marius : son mérite est d'un autre genre, et vous allez sentir
combien il est précieux, avec quel soin vous devez le conserver.
Les marches sont ce qu'il y a de plus pénible dans l'art militaire et de plus
indispensable dans la Sicile; apprenez à quel point il a su, par une sage
combinaison, les rendre faciles et agréables pour lui. D'abord, voici la
ressource admirable qu'il s'était ménagée, pendant l'hiver, contre la rigueur
du froid, contre la violence des tempêtes et les débordements des fleuves. Il
avait choisi pour sa résidence la ville de Syracuse, dont la position est si
heureuse et le ciel si pur, que, dans les temps les plus orageux, le soleil n'a
jamais été un jour entier sans se montrer à ses heureux habitants. Cet
excellent général y passait toute la saison, de manière que personne à peine
ne pouvait l'apercevoir, je ne dis pas hors du palais, mais hors du lit. La
courte durée du jour était donnée aux festins, et la longueur des nuits se
consumait dans les dissolutions de la débauche la plus effrénée. Au
printemps, et son printemps à lui ne datait pas du retour des zéphirs ou de
l'entrée du soleil dans tel ou tel signe, il ne croyait l'hiver fini que
lorsqu'il avait vu des roses, alors il se mettait en marche, et soutenait la
fatigue des voyages avec tant de courage et de force, que jamais personne ne le
voyait à cheval.
A l'exemple des anciens rois de Bithynie, mollement étendu dans une litière à
huit porteurs, il s'appuyait sur un coussin d'étoffe transparente et tout
rempli de roses de Malte. Une couronne de roses ceignait sa tête, une guirlande
serpentait autour de son cou : il tenait à la main un réseau du tissu le plus
fin, à mailles serrées, et plein de roses dont il ne cessait de respirer le
parfum. Lorsqu'après cette marche pénible il arrivait dans quelque ville,
cette même litière le déposait dans l'intérieur de son appartement. Les
magistrats des Siciliens, les chevaliers romains se rendaient auprès de lui,
comme vous l'avez appris d'une foule de témoins. Les procès étaient soumis à
ce tribunal secret. Bientôt les vainqueurs emportaient ouvertement les décrets
qu'ils avaient obtenus; et quand il avait employé quelques moments à peser
dans sa chambre l'or et non les raisons des parties, il croyait que le reste du
jour appartenait à Vénus et à Bacchus.
Ici je ne dois pas omettre une preuve de la prévoyance merveilleuse de notre
incomparable général : sachez donc que dans toutes les villes de la Sicile où
les préteurs ont coutume de séjourner et de tenir les assises, il y avait
toujours en réserve pour ses plaisirs quelque femme choisie dans une famille
honnête. Plusieurs de ces beautés complaisantes venaient publiquement se
placer à sa table ; celles qui conservaient un reste de pudeur, ne se rendaient
chez lui qu'à des heures convenues : elles évitaient le grand jour et les
assemblées. Au surplus, dans de pareils festins, n'exigez pas ce silence
respectueux que commande la présence d'un préteur ou d'un général, cette
décence qui préside ordinairement à la table d'un magistrat ; c'étaient des
cris confus, c'étaient des clameurs horribles. Plus d'une fois même on en vint
aux mains, et la scène fut ensanglantée. Car ce préteur exact et scrupuleux,
qui n'avait jamais obéi aux lois du peuple romain, se soumettait religieusement
aux lois que prescrivait le roi du festin. Aussi voyait-on, à la fin du repas,
ici un blessé qu' on emportait de la mêlée, plus loin un champion laissé
pour mort; la plupart restaient étendus sans connaissance et sans aucun
sentiment. A la vue de ces tristes effets de la débauche, le spectateur eût
méconnu la table d'un préteur; il aurait cru errer parmi les débris d'une
autre bataille de Cannes.
Vers la fin de l'été, saison que tous les préteurs de la Sicile ont toujours
employée aux voyages, parce qu'ils croient devoir choisir, pour visiter la
province, le moment où les blés sont dans les aires (alors les esclaves sont
rassemblés ; il est aisé d'en connaître le nombre, de juger du produit des
récoltes ; les vivres sont abondants, et la saison n'oppose aucun obstacle) :
dans ce temps donc où les autres préteurs sont en course et en voyage, ce
général, d'un genre nouveau, établissait son camp dans le plus délicieux
bosquet de Syracuse. A l'entrée même du port, dans le lieu où la mer commence
à s'enfoncer vers le rivage pour former le golfe, il faisait dresser des tentes
du lin le plus fin. Alors il quittait le palais prétorial, qui fut jadis celui
du roi Hiéron, et de ce moment il n'était plus possible de le voir hors de cet
asile voluptueux. L'accès était fermé à tout ce qui n'était pas ou le
complice ou le ministre de ses débauches. Là se rendaient toutes les femmes
avec lesquelles il avait des liaisons ; et vous ne sauriez croire combien le
nombre en était grand dans Syracuse. Là se rassemblaient les hommes dignes de
son amitié, et qui méritaient d'être associés à la honte de sa vie et de
ses festins. C'était parmi de tels hommes, au milieu de ces femmes
scandaleuses, que vivait son fils déjà parvenu à l'adolescence : en sorte
que, si même la nature lui inspirait de l'aversion pour les vices paternels,
l'habitude et l'exemple le forçaient de ressembler à son père. La fameuse
Tertia, furtivement enlevée à un musicien de Rhodes, excita les plus grands
troubles dans ce camp. L'épouse du Syracusain Cléomène, fière de sa
noblesse, celle d'Eschrion, d'une famille honnête, s'indignaient qu'on leur
donnât pour compagne la fille du bouffon Isidore. Mais, dans le camp de cet
autre Annibal, le mérite et non la naissance assignait les rangs ; et telle fut
sa prédilection pour cette Tertia, qu'il l'emmena avec lui lorsqu'il sortit de
la Sicile.
Tandis que le préteur, vêtu d'un manteau de pourpre et d'une tunique longue,
se livrait aux plaisirs au milieu de ses femmes, les Siciliens ne montraient
aucun mécontentement : ils enduraient sans peine que le magistrat ne parût
point sur son tribunal, que le barreau fût désert, que la justice fût muette;
ils ne se plaignaient pas du bruit des instruments, des voix de tant de femmes
qui remplissaient toute cette partie du rivage, pendant que le silence régnait
autour des tribunaux. Ce n'était pas en effet la justice et les lois qui s'en
étaient éloignées, mais la violence, mais la cruauté, et les déprédations
les plus iniques et les plus atroces.
(IIe Action contre Verrès, 10.)
XI. - Le supplice de Gavius, citoyen romain.
Comment vous
peindre le supplice de P. Gavius, de la ville municipale de Cosa ? et comment
donner assez de force à ma voix, assez d'énergie à mes expressions, assez
d'explosion à ma douleur ? Le sentiment de cette douleur n'est pas affaibli
dans mon âme ; mais où trouver des paroles qui retracent dignement l'atrocité
de cette action et toute l'horreur qu'elle m'inspire ? Le fait est tel que,
lorsqu'il me fut dénoncé pour la première fois, je ne crus pas en pouvoir
faire usage. Quoique bien convaincu de sa réalité, je pensais que jamais il ne
paraîtrait croyable. Enfin, cédant aux larmes de tous les Romains qui font le
commerce en Sicile, entraîné par le témoignage unanime des Valentiens, des
habitants de Rhége et de plusieurs de nos chevaliers qui se trouvèrent alors
dans Messine, j'ai fait entendre, dans la première action, un si grand nombre
de témoins qu'il n'est plus resté de doute à qui que ce soit. Que vais-je
faire à présent ? Bien des heures ont été employées à vous entretenir
uniquement de l'horrible cruauté de Verrés ; j'ai épuisé, pour ses autres
crimes, toutes les expressions qui pourraient seules retracer le plus odieux de
tous ; et je ne me suis pas réservé les moyens de soutenir votre attention par
la variété de mes plaintes.
Le seul qui me reste, c'est d'exposer le fait ; il est si atroce, qu'il n'est
besoin ni de ma faible éloquence, ni du talent d'aucun autre orateur pour
pénétrer vos âmes de la plus vive indignation.
Ce Gavius, dont je parle, avait été jeté dans les carrières, comme tant
d'autres ; il s'en évada, je ne sais par quel moyen, et vint à Messine. A la
vue de l'Italie et des murs de Rhége, échappé des ténèbres et des terreurs
de la mort, il se sentait renaître en commençant à respirer l'air pur des
lois et de la liberté : mais il était encore à Messine ; il parla, il se
plaignit qu'on l'eût mis aux fers, quoique citoyen romain ; il dit qu'il allait
droit à Rome, et que Verrès l'y trouverait à son retour.
L'infortuné ne savait pas que tenir ce langage à Messine, c'était comme s'il
parlait au préteur lui-même, dans son palais. Je vous l'ai dit, Verrès avait
fait de cette ville la complice de ses crimes, la dépositaire de ses vols,
l'associée de toutes ses infamies. Aussi Gavius fut-il conduit aussitôt devant
le magistrat. Le hasard voulut que ce jour-là Verrès vint lui-même à
Messine. On lui-dit qu'un citoyen romain se plaignait d'avoir été enfermé
dans les carrières de Syracuse ; qu'on l'a saisi au moment où il s'embarquait,
proférant d'horribles menaces contre lui, et qu'on l'a gardé pour qu'il
décidât lui-même ce qu'il en voulait faire.
Verrès les remercie : il loue leur bienveillance et leur zèle ; et aussitôt
il se transporte au Forum, ne respirant que le crime et la fureur. Ses yeux
étincelaient, la cruauté était empreinte surtout son visage. Chacun attendait
à quel excès il se porterait, et ce qu'il oserait faire, lorsque tout à coup
il ordonne qu'on amène Gavius, qu'on le dépouille, qu'on l'attache au poteau
et qu'on apprête les verges. Ce malheureux s'écriait qu'il était citoyen
romain, habitant de la ville municipale de Cosa ; qu'il avait servi avec L.
Prétius, chevalier romain, actuellement à Palerme, et de qui Verrès pouvait
savoir la vérité.
Le préteur se dit bien informé que Gavius est un espion envoyé par les chefs
des esclaves révoltés ; cette imposture était entièrement dénuée de
fondement, d'apparence et de prétexte. Ensuite il commande qu'il soit saisi et
frappé par tous les licteurs à la fois.
Juges, un citoyen romain était battu de verges, au milieu du forum de Messine ;
aucun gémissement n'échappa de sa bouche, et, parmi tant de douleurs et de
coups redoublés, on entendait seulement cette parole : Je suis citoyen, romain.
Il croyait par ce seul mot écarter tous les tourments et désarmer ses
bourreaux. Mais non ; pendant qu'il réclamait sans cesse ce titre saint et
auguste, une croix, oui, une croix était préparée pour cet infortuné, qui
n'avait jamais vu l'exemple d'un tel abus du pouvoir.
O doux nom de liberté ! droits sacrés du citoyen ! loi Porcia ! loi Sempronia
! puissance tribunitienne, si vivement regrettée, et enfin rendue aux voeux du
peuple, vous viviez, hélas ! et dans une province du peuple romain, dans une
ville de nos alliés, un citoyen de Rome est attaché à l'infâme poteau ; il
est battu de verges par les ordres d'un homme à qui Rome a confié les
faisceaux et les haches ! Eh quoi ! Verrès, lorsque vous mettiez en oeuvre les
feux, les lames ardentes, et toutes les horreurs de la torture, si votre oreille
était fermée à ses cris déchirants, à ses accents douloureux, étiez-vous
insensible aux pleurs et aux gémissements des Romains, témoins de son supplice
! Oser attacher sur une croix un homme qui se disait citoyen romain ! Je n'ai
pas voulu dans la première action me livrer à ma juste indignation. Non,
citoyens, je ne l'ai pas voulu : vous vîtes en effet à quel point la douleur,
la haine et la crainte d'un péril commun soulevèrent contre lui les esprits de
la multitude. Je modérai mes transports, je retins C. Numitorius mon témoin,
et j'approuvai la sagesse de Glabrion, qui ne lui permit pas d'achever sa
déposition. Il craignait que le peuple romain, ne se fiant pas assez à la
force des lois et à la sévérité de votre tribunal, ne voulût lui-même
faire justice de ce barbare. (IIe action contre Verrès, V, 61.)
XII. - Cicéron gouverneur de Cilicie.
Je vois, dit-il
à Atticus, que les récits qu'on vous l'ait de ma modération et de mon
désintéressement vous causent beaucoup de plaisir.
Il augmenterait de jour en jour si vous étiez avec moi. Je viens de faire des
choses merveilleuses à Laodicée, où depuis le 13 février ,jusqu'au 1er mai
j'ai réglé toutes les affaires de mes départements, à la réserve de celles
de Cilicie. Les villes qui étaient accablées de dettes, ou se sont acquittées
entièrement, ou sont fort soulagées. Je les laisse juger entre eux leurs
différends suivant leur loi. Cette condescendance leur a rendu la vie. J'ai
fourni aux villes deux excellents moyens pour s'acquitter : le premier, en ne
demandant rien à la province pour ma subsistance; quand je dis rien, je
n'exagère point, il est vrai à la lettre qu'il ne leur en coûtera pas une
obole.
Vous ne sauriez croire quel avantage ils en ont tiré. En second lieu, les
magistrats des villes s'étaient engraissés aux dépens de leurs citoyens. J'ai
interrogé moi-même ceux qui ont possédé ces charges depuis dix ans. Ils
m'ont fait l'aveu de leurs concussions, et, sans essuyer la honte d'une
sentence, ils ont rapporté volontairement l'argent qu'ils avaient pris. Avec ce
secours les villes ont payé sans peine ce qu'elles devaient de ce bail dont les
fermiers de la République n'avaient rien touché, et les arrérages du
précédent. Jugez dans quelle faveur je suis auprès d'eux. Ce ne sont pas des
ingrats, me direz-vous. J'en conviens, et j'en ai fait l'expérience. Je
m'acquitte de mes autres fonctions avec le même succès, et je me fais admirer
par ma douceur et mes manières aisées. L'accès de ma maison n'est pas
difficile, comme chez les autres gouverneurs. On n'a pas besoin de s'adresser à
mes gens pour obtenir des audiences. Je me promène chez moi, les portes
ouvertes, comme je faisais lorsque j'aspirais aux dignités publiques. On est
charmé de cette conduite, et l'on m'en tient grand compte, quoiqu'elle me
coûte peu, parce que l'habitude m'en est restée de ce temps-là. (Lett. à
Atticus, VI, 2.)
XIII. - Les complices de Catilina.
La première
classe est composée de débiteurs qui possèdent encore plus qu'ils ne doivent,
mais qui, ne pouvant se détacher de leurs biens, n'ont aucun moyen d'acquitter
leurs dettes. C'est de tout le parti ceux qui se présentent sous les plus beaux
dehors, car ils sont riches ; mais, au fond, rien de plus révoltant que ce
qu'ils prétendent. Eh quoi ! vous aurez des domaines, des palais, de
l'argenterie, de nombreux esclaves, des richesses de toute espèce, et vous
craindrez d'ôter quelque chose à vos possessions pour l'ajouter à votre
crédit ! Sur quoi donc comptez-vous ? Sur la guerre ? Pouvez-vous croire que,
dans la dévastation générale, vos propriétés seront inviolables ? Sur
l'abolition des dettes ? C'est se tromper que de l'attendre de Catilina. C'est
moi qui libérerai les débiteurs, mais en les forçant de vendre une partie de
leurs biens. Il n'est que ce moyen de sauver ces propriétaires obérés. S'ils
avaient voulu s'y décider plus tôt, au lieu d'employer les revenus de leurs
domaines à lutter follement contre l'usure, ils seraient aujourd'hui plus
riches et meilleurs citoyens. Mais, du reste, ils me semblent assez peu
redoutables ; car ils peuvent enfin revenir de leur égarement, ou, s'ils y
persistent, ils formeront peut-être des voeux impies, mais je les crois peu
capables de s'armer pour leur succès.
La seconde classe se compose d'hommes abîmés de dettes, mais ambitieux de
pouvoir. Ils veulent dominer à tout prix. Sans espoir d'obtenir les honneurs,
tant que la République sera tranquille, ils comptent s'y élever à la faveur
des troubles. Je leur donnerai un seul conseil, et c'est le même que je donne
à tous les autres. Qu'ils renoncent à l'espérance de voir leurs projets
s'accomplir. Le premier obstacle, c'est moi, qu'ils trouveront partout pour
sauver l'État et réprimer leurs complots ; ensuite le courage des gens de
bien, leur union, leur nombre immense, et de grandes forces militaires ; enfin
les dieux en qui ce peuple invincible, ce glorieux empire et cette reine des
cités, ont, contre les attentats du crime, d'immortels protecteurs. Et quand
ils obtiendraient ce qu'ils convoitent avec tant de fureur, quand la vue de Rome
en cendres, inondée du sang des citoyens, assouvirait leurs exécrables
désirs, est-ce donc au milieu de ces débris qu'ils espèrent être consuls,
dictateurs ou même rois ? Ils ne voient pas qu'ils désirent un pouvoir qu'il
leur faudrait céder, s'ils l'obtenaient, à quelque esclave échappé des fers,
ou à quelque gladiateur.
Vient ensuite une troisième classe d'hommes qui, dans un âge voisin de la
vieillesse, ont conservé les forces que leur donna l'exercice. De ce nombre est
Mallius, dont Catilina est allé prendre la place. Ils font partie de ces
colonies, que Sylla établit jadis à Fésules. Ces colonies, je le sais, sont
en général composées de citoyens d'une probité reconnue, d'un courage
éprouvé. Il en est toutefois parmi eux qui, enivrés de leur soudaine
prospérité, ont consumé en de folles dépenses les dons de la fortune. Ils
ont voulu bâtir comme les grands, avoir des domaines, des équipages, des
légions d'esclaves, une table somptueuse ; et ce luxe a creusé sous leurs pas
un abîme si profond, que, pour en sortir, il leur faudrait évoquer Sylla du
séjour des morts. Ils ont associé à leurs criminelles espérances quelques
habitants de la campagne, qui croient voir dans le retour des anciennes
déprédations un remède à leur indigence. Également avides de rapines et de
pillages, je les range les uns et les autres dans une seule et même classe.
Mais je leur donne un conseil : qu'ils cessent de rêver dans leur délire les
proscriptions et les dictatures. Ces temps affreux ont laissé au fond des âmes
de si horribles souvenirs, qu'à peine faut-il être homme pour jurer qu'ils ne
reviendront jamais.
La quatrième classe est un mélange confus et turbulent de malheureux, sur qui
pèsent des dettes accumulées dès longtemps par la paresse, la dépense, le
défaut de conduite, et que chaque jour enfonce plus avant dans un gouffre d'où
ils ne sortiront pas. Fatigués d'assignations, de sentences, de saisies, ils
désertent les villes et les campagnes pour courir en foule sous les drapeaux de
la révolte : soldats sans courage, débiteurs sans bonne foi, qui savent mieux
faire défaut à la justice qu'ils ne sauront faire face à l'ennemi. S'ils ne
peuvent se soutenir, qu'ils tombent ; mais qu'ils tombent sans que la
République ni même leurs plus proches voisins s'aperçoivent de leur chute ;
car je ne conçois pas pourquoi, ne pouvant vivre avec honneur, ils veulent
périr avec honte, ni comment il leur semble moins affreux de finir leurs
destins avec beaucoup d'autres que de les finir seuls.
La cinquième classe renferme les parricides, les assassins, les scélérats de
toute espèce. Je ne cherche point à les détacher de Catilina ; ils ne
pourraient jamais s'arracher d'auprès de lui. Qu'ils périssent d'ailleurs au
sein du brigandage, puisqu'aucune prison n'est assez vaste pour les contenir
tous.
Vient enfin une dernière classe, et c'est en effet la dernière par
l'avilissement de ceux qui la composent.
Ce sont les hommes de Catilina, c'est son élite, ou plutôt ce sont ses amours
et ses délices. Vous les reconnaissez aux parfums de leur chevelure
élégamment peignée, à leur visage sans barbe, ou la barbe arrangée avec
art, à la longueur de leurs tuniques et aux manches qui couvrent leurs bras
efféminés ; enfin à la finesse des tissus qui leur servent de toges ; hommes
infatigables qui signalent, dans des festins prolongés jusqu'à l'aurore, leur
patience à supporter les veilles. Ce vil troupeau renferme tous les joueurs,
tous les adultères, tout ce qu'il y a de débauchés sans moeurs et sans
pudeur. Ces jeunes gens si délicats et si jolis savent bien autre chose que
chanter et danser, qu'aimer et être aimés ; ils savent darder un poignard et
verser du poison. S'ils ne sortent, s'ils ne périssent, quand même Catilina ne
serait plus, sachez que nous aurons dans la République une pépinière de
Catilinas. Cependant à quoi pensent ces malheureux ? Emmèneront-ils dans le
camp les compagnes de leurs débauches ? D'un autre côté, comment pourront-ils
s'en passer dans ces longues nuits d'hiver ? Et eux-mêmes, comment
supporteront-ils les neiges et les frimas de l'Apennin ? Ils se croient
peut-être en état de braver les rigueurs de la saison, parce qu'ils ont appris
à danser nus dans les festins ? Guerre vraiment formidable, où le général
aura pour garde prétorienne cette cohorte impudique !
(Contre L. Catilina, II, 2.)
XIV. - Caton et le stoïcisme (59).
La singulière
estime dont je fais profession pour vos vertus, Caton, m'empêche de blâmer
votre conduite: croyez-vous pourtant qu'il n'y ait point quelque léger reproche
à vous faire ? Vous tombez rarement en faute , dit un sage à l'illustre
guerrier son élève; mais quand vous y tombez, je puis vous reprendre. Pour
vous, il est vrai de dire que vous n'y tombez jamais, et que vous avez plus
besoin d'être un peu fléchi que d'être redressé. La nature, en effet, semble
vous avoir créé pour l'honneur, la gravité, la tempérance, la magnanimité,
la justice , et toutes les vertus qui font le grand homme. A ces dons si rares
se ,joignent des principes où l'on voudrait plus de modération et de douceur,
et dont l'aspérité et la rudesse ne semblent pas assez conformes aux lois de
la nature et de la vérité. Et puisque nous ne parlons pas ici devant une
multitude sans lumières et sans instruction, je crois pouvoir vous entretenir
un moment sur une partie des connaissances humaines que vous cultivez et que
vous aimez comme moi.
Apprenez, Romains, que toutes les qualités supérieures et divines que vous
admirez dans Caton lui appartiennent en propre; ses légères imperfections ne
lui viennent pas de la nature, mais du maître qu'il a choisi. Il y eut
autrefois un homme d'un grand génie, Zénon, dont les sectateurs s'appellent
stoïciens. Voici quelques-uns de leurs dogmes et de leurs principes :le sage
est inaccessible à toute faveur, inexorable pour toutes les fautes; la
compassion et l'indulgence ne sont que sottise et folie; l'homme ferme, l'homme
vraiment homme ne se laisse ni toucher ni fléchir; le sage lui seul, fût-il
difforme, est beau; fût-il pauvre, est riche; fût-il esclave, est roi; nous
qui ne sommes pas des sages, ils nous traitent d'esclaves, d'exilés, d'ennemis,
d'insensés. Toutes les fautes sont égales; tout délit est un crime; il n'y a
pas plus de mal à étrangler son père qu'à tuer un poulet sans nécessité;
le sage ne doute jamais, ne se repent jamais, ne se trompe jamais, ne change
jamais d'avis.
Telles sont les maximes dont le génie de Caton s'est emparé, séduit par des
autorités respectables, non pas, comme tant d'autres, pour en parler, mais pour
s'en faire un plan de conduite. Les fermiers de l'État demandent-ils une
remise? Gardez-vous d'accorder rien à la faveur. - Des malheureux viennent-ils
vous supplier? - C'est un crime, c'est un forfait d'écouter la compassion. - Un
homme avoue sa faute et demande grâce?- C'est se rendre coupable que de
pardonner - Mais le délit est léger. - Toutes les fautes sont égales. Vous
est-il échappé un mot? - C'est un arrêt irrévocable. Avez-vous cédé au
préjugé plus qu'à la raison? - Pour le sage, la raison est une et absolue.
Lui fait-on remarquer qu'il se trompe? Il se croit insulté. De là ce
raisonnement. J'ai déclaré en plein sénat que j'accusais un candidat
consulaire. - Mais vous étiez irrité. - Le sage est toujours maître de lui. -
Vous le disiez pour la circonstance. - Il n'y a qu'un malhonnête homme qui
puisse parler contre sa pensée; le changement d'opinion est une infamie; la
clémence, un crime; la pitié, un forfait.
Nos philosophes moins sévères (car je l'avoue, Caton, ma jeunesse comme la
vôtre, se défiant de ses propres lumières, a cherché le secours de
l'étude), nos philosophes , selon les principes modérés de Platon et
d'Aristote, disent que le sage ne doit pas se faire une règle d'être sourd à
la faveur; que la compassion ne dépare point la vertu; qu'il doit y avoir des
degrés dans les punitions comme il y en a dans les fautes; que la fermeté
n'exclut pas la clémence; que le sage lui-même doit douter lorsqu'il ignore;
qu'il n'est pas accessible à la colère; que les prières peuvent le fléchir;
que dans certaines occasions il doit rectifier ce qu'il a dit; que l'entêtement
n'est pas toujours un devoir, et que la modération convient à toutes les
vertus.
Si, avec votre heureux naturel, Caton, le hasard vous eût donné de tels
maîtres, vous n'auriez point, puisque cela est impossible, plus de vertu, plus
de force d'âme, plus de tempérance, plus de justice; mais vous seriez un peu
plus enclin à la douceur; sans aucun motif d'inimitié ou d'injure
particulière , vous n'accuseriez pas un homme plein de modestie, de mérite et
d'honneur; vous auriez pensé que le sort, en vous préposant tous deux la même
année à la garde de l'État, vous unissait par un lien politique; ce que vous
avez dit dans le sénat avec tant de violence, vous l'auriez supprimé, vous
l'auriez du moins oublié, ou vous auriez tiré de vos paroles une conséquence
moins rigoureuse. Mais si mes conjectures ne me trompent, cette sévérité,
fruit d'une imagination vive et ardente, échauffée de plus par l'impression
d'un premier enthousiasme, se modifiera par l'expérience, se calmera par
l'âge, s'adoucira par le temps. Ces maîtres mêmes que vous avez suivis, ces
précepteurs de vertu, me semblent avoir porté les devoirs de l'homme au delà
des bornes de la nature, afin que notre esprit, tout en s'efforçant d'y
atteindre, s'arrêtât au point marqué par la raison. Soyez inflexible. Non,
mais pardonnez quelquefois. Résistez toujours à la faveur. Non, mais ne
l'écoutez qu'autant que le devoir et l'équité le permettent. Ne vous laissez
point aller à la compassion. Jamais, sans doute, au point d'affaiblir
l'autorité des lois, mais autant que le prescrit l'humanité. Persistez dans
votre sentiment. Oui, tant que vous n'en connaîtrez pas de meilleur.
(Plaidoyer pour L. Muréna, ch. XXIX.)
XV - Contre les dieux d'Épicure.
Vous blâmiez
ceux qui, voyant le monde et ce qui le compose, le ciel, les terres, les mers ;
voyant de quel éclat il est revêtu, le soleil, la lune, les étoiles ; voyant
les différentes saisons, leur succession, leurs vicissitudes, ont jugé par là
qu'il y a un être supérieur, qui a formé, qui meut, qui règle, qui gouverne
tout.
Quand ces philosophes se tromperaient, au moins voit-on sur quoi leur conjecture
est fondée. Mais dans votre système quel est le chef-d'oeuvre qui vous
paraisse l'effet d'une intelligence divine et que vous puissiez regarder comme
une preuve qu'il y a des dieux ? Votre preuve, la voici. J'avais une certaine
notion de Dieu, imprimée dans mon esprit. Mais n'avez-vous pas une semblable
notion de Jupiter avec sa grande barbe, et de Minerve avec son casque ? Est-ce
une raison pour les croire tels ? Que le peuple et les ignorants sont bien plus
sensés que vous, eux qui pensent que les dieux, non seulement ont des corps
tels que les nôtres, mais en font usage ! Ils leur donnent un arc, des
flèches, une javeline, un bouclier, le trident, la foudre ; et, quoiqu'ils ne
voient aucune action faite par les dieux, ils ne peuvent néanmoins se figurer
un dieu qui ne fasse rien.
Les Égyptiens mêmes, dont on se moque, n'ont pas divinisé une bête qui ne
leur fût de quelque utilité. Les ibis sont de grands oiseaux qui, comme ils
ont les jambes fortes, et un long bec de corne, tuent quantité de serpents ;
par là ils sauvent à l'Égypte des maladies contagieuses, en tuant et en
mangeant ces serpents volants, que le vent d'Afrique y porte du désert de Libye
; ce qui fait que ces serpents ne font de mal ni par leur morsure quand ils sont
en vie, ni par leur infection après leur mort. Si je ne craignais d'être trop
long, je dirais quels services les Égyptiens tirent des ichneumons, des
crocodiles, des chats. Mais, sans entrer dans ce détail, je puis conclure que
les bêtes qui sont déifiées par les barbares, le sont à titre d'utilité :
au lieu que vos dieux ne sont recommandables par nulle action utile, ni même en
général par quelque action que ce soit.
Un dieu n'a rien à faire, dit Épicure. C'est penser, comme les enfants, qu'il
n'est rien de comparable à l'oisiveté. Encore ne la goûtent-ils pas tellement
qu'ils ne s'exercent volontiers à de petits jeux. Mais votre dieu est absorbé
dans une quiétude si profonde, que, pour peu qu'il vînt à se remuer, on
prendrait l'alarme comme si tous ses plaisirs expiraient. Cette opinion dérobe
aux dieux le mouvement et l'action qui leur conviennent, et d'ailleurs elle
porte les hommes à la paresse, en leur faisant croire que le moindre travail
est incompatible, même avec la félicité divine.
(De la Nature des dieux.)
XVI - La conscience. - La justice.
Que si c'était
la peine, et non la nature, qui dût éloigner les hommes de l'injustice,
lorsqu'ils n'auraient pas de supplices à craindre, quelle inquiétude agiterait
donc les coupables ?
Et cependant jamais il ne s'en est trouvé d'assez effronté pour ne pas nier
qu'il eût commis le crime, ou pour ne pas feindre quelque excuse, comme un
légitime ressentiment, et ne pas chercher quelque justification de son forfait
dans le droit naturel. Quand les impies osent s'en réclamer, quel doit être
l'empressement des bons à s'y attacher ! Si la peine, la crainte du châtiment,
et non la laideur du vice, détourne d'une vie injuste et criminelle, personne
n'est injuste ; seulement les méchants calculent mal. Et nous, alors, nous que
pousse à la vertu, non l'honnêteté même, mais quelque utilité, mais je ne
sais quel profit, nous sommes avisés et non pas bons.
Que fera-t-il dans les ténèbres, cet homme qui ne craint rien que le témoin
et le juge ? que fera-t-il s'il rencontre dans un lieu désert un homme à qui
il puisse prendre beaucoup d'or, s'il le trouve faible et seul ? Notre honnête
homme à nous, juste par nature, s'entretiendra avec lui, le secourra, le
remettra dans son chemin : mais celui qui ne fait rien pour l'amour d'autrui, et
qui mesure tout sur ses intérêts, vous voyez, je pense, comme il va se
conduire. S'il prétend qu'il ne lui ôtera ni la vie ni son or, jamais il n'en
donnera pour motif l'opinion que cette action est naturellement déshonnête,
mais la crainte que la chose ne se répande, c'est-à-dire qu'il n'en soit puni.
Raisonnement qui devrait faire rougir le dernier des hommes : que dirai-je donc
d'un philosophe... ?
Encore une absurdité, et la plus forte, c'est de tenir pour juste tout ce qui
est réglé par les institutions ou les lois des peuples. Quoi ! même les lois
des tyrans ? Si les trente tyrans d'Athènes eussent voulu lui imposer des lois,
si même tous les Athéniens aimaient ces lois tyranniques, seraient-elles des
lois justes ? Pas plus, je pense, que la loi rendue par notre interroi :
"Que le dictateur pourrait tuer impunément le citoyen qu'il lui plairait
sans lui faire son procès. " Non, il n'existe qu'un seul droit, dont la
société humaine fut enchaînée, et qu'une loi unique institua : cette loi est
la droite raison, en tant qu'elle prohibe ou qu'elle commande ; et cette loi,
écrite ou non, quiconque l'ignore, est injuste.
Si la justice est l'observation des lois écrites et des institutions
nationales, et si, comme les mêmes gens le soutiennent, tout doit se mesurer
sur l'utilité ; il négligera les lois, il les brisera, s'il le peut, celui qui
croira que la chose lui sera profitable.
La justice est donc absolument nulle si elle n'est pas dans la nature : fondée
sur un intérêt, un autre intérêt la détruit. Bien plus, si la nature ne
doit pas confirmer le droit, c'est fait de toutes les vertus. Que deviennent la
libéralité, l'amour de la patrie, la piété, le noble désir de servir autrui
ou de reconnaître un bienfait ? car toutes ces vertus naissent de notre
penchant naturel à aimer les hommes, lequel est le fondement du droit. Et non
seulement les obligations envers les hommes disparaissent, mais avec elles les
cérémonies du culte des dieux, et les religions, qui doivent être
conservées, à mon avis, non par la crainte, mais à cause de ce lien qui unit
l'homme avec Dieu.
Que si les volontés des peuples, les décrets des chefs de l'État, les
sentences des juges fondaient le droit, le vol serait de droit, l'adultère, les
faux testaments seraient de droit, dès qu'on aurait l'appui des suffrages ou
des votes de la multitude. S'il y a dans les jugements et les volontés des
ignorants une telle autorité, que leurs suffrages subvertissent la nature des
choses, pourquoi ne décrètent-ils pas que ce qui est mauvais et pernicieux
soit à l'avenir tenu pour bon et salutaire ? et pourquoi la loi, qui de
l'injuste peut faire le juste, d'un mal ne pourrait-elle pas l'aire un bien ?
c'est que nous avons, pour distinguer une bonne loi d'une mauvaise, une seule
règle, la nature.
Et non seulement le droit se distingue d'après la nature, mais encore
l'honnête et le honteux en général ; car c'est une notion que le sens commun
nous donne, et dont il a ébauché les sentiments dans nos esprits, que celle
qui place l'honnêteté dans la vertu, et la honte dans les vices. Or, cette
notion, la faire dépendre de l'opinion, au lieu de la placer dans la nature,
c'est une démence.
(Des lois, I. 1.)
Que notre âme
soit de feu, qu'elle soit d'air, je jurerais qu'elle est divine, si, dans une
matière si obscure, je pouvais parler affirmativement. Eh quoi ! vous
paraît-il qu'une faculté aussi admirable que la mémoire puisse n'être qu'un
assemblage de parties terrestres, qu'un amas d'air grossier et nébuleux.
Si vous ne connaissez point son essence, du moins par ses opérations vous jugez
de ce qu'elle peut. Où en trouver l'origine ? Dirons-nous qu'il y a dans notre
âme une espèce de réservoir, où les choses que nous confions à notre
mémoire se versent comme dans un vase ? Proposition absurde ; car peut-on se
figurer que l'âme soit d'une forme à loger un réservoir si profond ?
Dirons-nous que les idées s'impriment dans l'âme comme sur la cire, et que le
souvenir est la trace de ce qui a été imprimé dans l'âme ? Mais des paroles
et des pensées peuvent-elles laisser des traces ? et quel espace ne faudrait-il
pas, d'ailleurs, pour tant de traces différentes !
Qu'est-ce que cette autre faculté, qui cherche à découvrir ce qu'il y a de
caché, et qui se nomme intelligence, génie ? Pensez-vous qu'il ne fût entré
que du terrestre et du périssable dans la composition de cet homme, qui le
premier imposa un nom à chaque chose ? Pythagore trouvait à cela une sagesse
infinie. Regardez-vous comme pétri de limon, ou celui qui a rassemblé les
hommes, et leur a inspiré de vivre en société ; ou celui qui, dans un petit
nombre de caractères, a rassemblé tous les sons que forme la voix, et dont la
diversité paraissait inépuisable ; ou celui qui a observé comment se meuvent
les planètes, tantôt rétrogrades, tantôt stationnaires ?
Tous étaient de grands hommes, ainsi que d'autres, encore plus anciens, qui
enseignèrent à se nourrir de blé, à se vêtir, à se faire des habitations ;
à se procurer les besoins de la vie, à se précautionner contre les bêtes
féroces. Par eux nous fûmes adoucis et civilisés. Des arts nécessaires on
passa ensuite aux beaux-arts. On trouva, pour charmer l'oreille, les règles de
l'harmonie. On étudia les étoiles, tant celles qui sont fixes que celles qu'on
appelle errantes, quoiqu'elles ne le soient pas. Quiconque découvrit les
diverses révolutions des astres dut avoir pour cela un esprit semblable à
celui qui les a formés dans les cieux. Faire, comme Archimède, une sphère qui
représente le cours de la lune, du soleil, des cinq planètes, et, par un seul
mouvement orbiculaire, régler tous ces mouvements les uns plus lents, les
autres plus vite, c'est avoir exécuté le plan de ce dieu par qui Platon, dans
le Timée, fait construire le monde. Et si cet ordre n'a pu exister dans le
monde sans un Dieu, Archimède aussi n'a pu l'imiter dans sa sphère
artificielle sans une intelligence divine.
Je trouve même du divin dans d'autres arts plus connus et moins mystérieux. Un
poète ne produira pas des vers nobles et sublimes, si je ne sais quelle ardeur
céleste ne lui échauffe l'esprit ; sans le même secours, l'éloquence ne
joindra pas à l'harmonie du style la richesse des pensées. Pour la
philosophie, mère de tous les arts, n'est-ce pas, comme l'appelle Platon, un
présent, ou, comme je l'appelle, une invention des dieux ? C'est d'elle que
nous avons appris d'abord à leur rendre un culte, ensuite à reconnaître des
principes de justice qui soient le lien de la société civile ; enfin à nous
régler nous-mêmes sur les sentiments qu'inspirent et la sagesse et la force de
l'âme. C'est aussi par elle que les yeux de notre esprit, perçant la nuit de
l'ignorance, ont vu tout ce qui est au ciel, tout ce qui est sur la terre, le
commencement, le milieu, la fin de toutes choses.
Une âme avec de telles facultés me parait certainement divine. Qu'est-ce en
effet que la mémoire, l'intelligence, sinon tout ce qu'on peut imaginer de plus
grand, même dans les dieux ? Leur félicité ne consiste, sans doute, ni à se
repaître d'ambroisie, ni à boire du nectar versé à pleine coupe par Hébé ;
et Homère ne me fera point croire que Ganymède ait été ravi par les dieux,
à cause de sa beauté, pour servir d'échanson à Jupiter. Prétexte frivole de
l'injure faite à Laomédon ! L'imagination d'Homère prêtait aux dieux les
faiblesses des hommes.
J'aimerais mieux qu'il nous eût donné les perfections des dieux. Quelles sont
les facultés vraiment divines ? Immortalité, sagesse, intelligence, mémoire.
Puisque l'âme les rassemble, elle est divine, comme je le dis ; ou radine,
comme Euripide a osé le dire, l'âme est un dieu. Si la nature divine est air
ou feu, notre âme sera pareillement l'une ou l'autre ; et comme il n'entre ni
terre ni eau dans ce qui fait la nature divine, aussi n'en doit-on pas supposer
dans ce qui fait notre âme. Que s'il y a un cinquième élément, selon
qu'Aristote l'a dit le premier, il sera commun et à la nature divine et à
l'âme humaine.
Tusculanes, liv. I, du ch. XXV au ch. XXVII.
Publius Scipion, qu'on appelle le premier Africain, avait coutume de dire, au rapport de Caton, son contemporain, qu'il n'était jamais moins oisif que lorsqu'il n'avait rien à faire, ni moins seul que dans la solitude. Cette parole est admirable et bien digne d'un sage, d'un grand homme ; elle nous apprend qu'il avait coutume de méditer sur les affaires dans ses heures de loisir, et de s'entretenir avec lui-même dans la solitude, de sorte qu'il ne restait jamais oisif, et qu'il savait se passer quelquefois de l'entretien d'autrui. Ainsi deux choses qui engourdissent l'esprit des autres, le loisir et la solitude, excitaient au contraire le sien. Je voudrais pouvoir dire de moi avec vérité la même parole. Mais si je ne puis atteindre par l'imitation à la hauteur de ce grand génie, je puis dire au moins que mes intentions et mes désirs sont les mêmes. Éloigné des affaires publiques et du barreau par les armes et la violence des méchants, je me trouve dans le loisir ; et, vivant pour la même raison loin de la ville, parcourant les campagnes, je suis souvent dans la solitude. Mais je ne puis comparer ce loisir à celui de l'Africain, ni ma solitude à la sienne. Lui, pour se reposer des plus belles fonctions de la République, prenait quelquefois du loisir, et, s'éloignant de la foule, cherchait la solitude comme un port tranquille ; moi je ne suis livré au loisir que faute d'affaires, et non par le désir du repos. Quand le sénat et les tribunaux ne sont plus, que trouverais-je au Forum, à la Curie, qui fût digne de m'occuper ? Ainsi, après avoir jadis vécu sous les yeux de mes concitoyens, en pleine lumière, je fuis aujourd'hui la vue des méchants qui ont tout envahi, je me cache autant qu'il m'est permis, et souvent je suis seul. Mais, comme j'ai appris des gens éclairés qu'il ne faut pas seulement entre les maux choisir les moindres, qu'il faut même en retirer le bon qu'ils peuvent renfermer, je jouis de mon loisir (lequel certes n'est pas tel que j'aurais dû l'avoir après celui que j'ai procuré à Rome), et je ne me laisse pas engourdir par cette solitude, qui est l'effet du malheur des temps et non de ma volonté. Scipion, je l'avoue, montrait un plus grand caractère ; s'il n'a laissé aux lettres aucun monument de son génie, aucun ouvrage de son loisir, aucun fruit de sa solitude, c'est qu'il ne fut jamais ni oisif ni seul, par l'occupation continuelle de son esprit, et par ses méditations sur les objets que lui offrait sa pensée. Moi qui n'ai pas assez de vigueur d'esprit pour me distraire de la solitude par la seule pensée, j'ai donné toute mon attention et tous mes soins au travail de la composition. Aussi j'ai plus écrit dans un court espace de temps, depuis le renversement de la République, que je n'ai fait en plusieurs années pendant qu'elle subsistait encore.
(Des Devoirs, Livre III, ch. 1.)
L'absence va me
donner plus de hardiesse à vous expliquer ce qu'une modestie mal entendue ne
m'a pas permis de vous dire de vive voix, quoique j'en aie souvent formé le
dessein. Les lettres, dit-on, ne rougissent point. Je me sens une passion
extrême, et je ne crois point qu'on puisse m'en faire un reproche de voir mon
nom illustré et célébré par vos écrits. Vous m'avez témoigné plus d'une
fois que c'était votre dessein ; mais vous me ferez la grâce de pardonner à
mon impatience.
Malgré tout ce que j'attendais de vos ouvrages, ils ont, je vous le confesse,
surpassé toujours mon attente ; ils m'ont charmé, ou plutôt ils m'ont
échauffé d'une ardeur si vive, qu'elle me fait désirer de vous voir commencer
promptement l'histoire de mes actions. Et ce n'est pas seulement la pensée de
l'avenir qui me fait concevoir une certaine espérance de l'immortalité ; mais
je souhaiterais de jouir, pendant ma vie, de l'autorité de votre témoignage,
ou, si vous voulez, d'une si bonne marque de votre amitié et d'un si doux fruit
de vos talents. En vous faisant cette prière, je n'ignore point que vous avez
entrepris et commencé un grand nombre d'autres ouvrages ; mais, voyant que vous
avez presque achevé l'histoire de la guerre italique et de la guerre civile et
que vous êtes prêt à traiter la suite, je croirais me manquer à moi-même,
si je ne vous portais à faire réflexion, lequel vaut mieux, ou de mêler ce
qui me regarde avec le reste de votre narration ; ou bien, à l'exemple des
Grecs, qui ont traité à part les guerres particulières, Callisthène celle de
Troie, Timée celle de Pyrrhus, Polybe celle de Numance, de séparer la
conjuration de Catilina des autres événements qui regardent nos guerres
étrangères. J'y vois peu de différence pour ma réputation ; mais pour mon
empressement, il importe assez que vous n'attendiez pas que l'ordre du temps
vous conduise à l'époque dont je parle, et que vous en commenciez dés
aujourd'hui l'histoire.
Je crois voir aussi qu'en vous attachant à une seule personne et à un seul
sujet, vous aurez encore plus de facilité, d'abondance et d'éclat.
Il y a peut-être de l'indiscrétion à vous imposer un fardeau que vos
occupations peuvent vous empêcher de recevoir ; et peut-être n'y en a-t-il pas
moins à vous prier de répandre sur mes actions l'éclat de votre style. Qui
m'assurera même que vous m'en jugiez tout à fait digne ? Mais, quand une fois
on a passé les bornes de la pudeur, il n'est plus question d'être effronté à
demi, je vous demande donc en grâce de ne pas vous en tenir avec trop de
rigueur au jugement que vous pouvez porter de moi, ni aux lois sévères de
l'histoire ; et si vous sentiez quelque mouvement de cette faveur dont vous
parlez agréablement dans une de vos préfaces, dans laquelle vous déclarez que
vous n'avez pas été plus séduit que l'Hercule de Xénophon ne le fut par la
volupté, je vous prie de ne point trop la repousser quand elle vous sollicitera
pour moi, et d'accorder un peu plus à notre amitié qu'à la vérité même.
Si je puis vous engager à commencer l'ouvrage, je suis persuadé que vous
trouverez le sujet digne de votre abondance et de vos autres talents. Depuis le
commencement de la conspiration jusqu'à mon retour, il me semble qu'il y a la
matière d'une histoire séparée, où vous pourrez déployer la parfaite
connaissance que vous avez de toutes nos révolutions civiles, lorsqu'en
expliquant les différentes causes des innovations et les remèdes qu'on pouvait
apporter au désordre, vous relèverez les fautes qu'on a commises, et
approuverez par de justes réflexions ce qui sera conforme à vos principes. Si
même vous croyez devoir parler librement, suivant votre usage, vous ferez sans
doute remarquer les perfidies, les pièges, les trahisons dont j'ai eu le
malheur d'être l'objet. Mes disgrâces ont une variété qui en mettra beaucoup
dans votre ouvrage, et qui fera trouver un grand intérêt et un certain charme
à cette lecture. En effet, si quelque chose est capable d'attacher un lecteur,
c'est cette multiplicité de circonstances et ces vicissitudes de fortune, qu'il
n'est point agréable d'éprouver soi-même, mais qu'on trouve de la douceur à
lire, car le souvenir d'une douleur passée, quand on la rappelle dans une
situation tranquille, cause un véritable plaisir, et la seule compassion est un
sentiment fort doux pour ceux qui n'ont eu rien à souffrir, et qui considèrent
les infortunes d'autrui sans y être eux-mêmes exposés. Qui pourrait se
défendre d'une pitié délicieuse à la vue d'Épaminondas mourant aux champs
de Mantinée, lorsqu'après s'être fait assurer qu'on a sauvé son bouclier, il
ordonne enfin qu'on arrache le trait dont il est percé, et que, dans la douleur
de sa blessure il expire avec autant de fermeté que de gloire ? Qui ne
sentirait pas son attention soutenue, par le récit de la fuite et du retour de
Thémistocle ? Le seul ordre chronologique des années ne fait trouver qu'un
plaisir médiocre dans le dénombrement des fautes. Mais en suivant un homme
célèbre dans les aventures et les dangers de sa vie, on ne manque guère de
ressentir tour à tour les divers mouvements de l'admiration, de l'attente, de
la joie, de la tristesse, de l'espérance, de la crainte ; et si la catastrophe
est extraordinaire, l'esprit est satisfait, rien ne manque à l'intérêt du
récit. C'est ce qui me fait souhaiter ardemment que vous preniez le parti de
séparer du corps de votre histoire ce que je puis appeler "la fable"
de mes actions. Croyez-moi, elle aura plus d'un acte, où nous verrons jouer
bien des rôles différents à la prudence et à la fortune.
Et je ne crains pas, lorsque je vous témoigne un désir si pressant de vous
voir devenir mon historien, qu'on m'accuse de vouloir vous gagner par une petite
flatterie. Un homme tel que vous ne peut ignorer son propre mérite, il doit
plutôt traiter de jaloux ceux qui lui refusent l'admiration que ceux qui le
louent de flatteurs. Je ne suis pas non plus assez insensé pour confier le soin
de ma gloire à quelqu'un qui n'aurait pas d'honneur à prétendre pour
lui-même de ce qu'il entreprendrait pour le mien. Ce ne fut point par faveur
pour Apelle ou pour Lysippe qu'Alexandre voulut être peint de la main du
premier et représenté par l'autre en statue, mais parce qu'il espérait de
recueillir autant de gloire qu'eux de leur habileté. Cependant le mérite de
ces artistes ne consistait qu'à faire connaître la véritable figure du corps
; et les grands hommes n'en seraient pas moins célèbres quand ils seraient
privés de cet avantage. Agésilas, qui ne souffrit pas qu'on le représentât
en peinture ni en statue, mérite-t-il moins d'éloges que ceux qui ont employé
ces deux secours. Le petit ouvrage que Xénophon a consacré à la louange de ce
monarque a plus contribué seul à sa gloire que les statues et les peintures de
tous les artistes. Mais ce qui me fait espérer encore de vos travaux beaucoup
plus de satisfaction que de ceux d'un autre, et plus de dignité pour ma
mémoire, c'est que je profiterai non seulement de votre esprit, comme Timoléon
de celui de Timée, et Thémistocle de celui d'Hérodote, mais encore de votre
autorité, qui est celle d'un homme célèbre et respectable, dont le nom s'est
fait connaître et dont le mérite est éprouvé dans les plus importantes
affaires de la République. Aussi avec un éloge tel qu'Achille le reçut
d'Homère, comme Alexandre en félicita sa mémoire, lorsqu'il vint au
promontoire de Sigée, j'aurais encore pour moi le témoignage d'un grand et
illustre citoyen. J'aime cet Hector de Névius qui ne se réjouit pas seulement
d'avoir mérité des louanges, mais encore de les recevoir d'un homme qui en
avait lui-même reçu. Si je n'obtiens pas de vous cette grâce, ou plutôt si
quelque obstacle s'y oppose (car je ne vous crois point capable de refuser
quelque chose à ma prière), peut-être serais-je forcé de prendre un parti
qui n'a pas toujours été approuvé ; je serai moi-même mon historien, et
cette entreprise sera justifiée par l'exemple de plusieurs grands hommes.
Cependant vous savez qu'elle est sujette à deux inconvénients la modestie
exige alors une extrême réserve sur les louanges qu'on se donne, et
l'amour-propre engage à omettre ce qui n'est pas irréprochable. On accorde
aussi moins de confiance à ce genre d'ouvrage. Enfin, des censeurs vous
accusent d'être moins modestes que les hérauts des jeux publics qui, après
avoir couronné et proclamé les vainqueurs, se servent de la voix d'autrui pour
faire publier leur propre victoire lorsqu'ils ont mérité eux-mêmes les
honneurs de la couronne.
Voilà ce que je souhaite d'éviter et ce que j'éviterai en effet, si vous vous
chargez de l'entreprise que je vous propose. C'est ce que je vous prie de
m'accorder. Si vous étiez surpris que, malgré vos fréquentes promesses
d'écrire avec soin l'histoire de ma vie politique, je ne laisse pas de vous
adresser de si vives et de si longues prières, je réponds que c'est
l'impatience dont je vous ai parlé qui m'échauffe et qui m'anime. Je suis
naturellement empressé dans mes désirs, et je souhaite que mon histoire
paraisse de votre main pendant ma vie, afin que je puisse jouir avant ma mort du
peu de gloire que j'ai peut-être mérité. Je vous prie de vouloir bien me
répondre, à votre loisir, quelle sera votre résolution. Si vous consentez à
ce que je vous demande, j'aurai soin de recueillir les mémoires qui vous seront
nécessaires ; ou, si vous me remettez à quelque autre temps, j'attendrai
l'occasion de vous entretenir en liberté. Ne vous relâchez point dans
l'intervalle, revoyez avec soin ce que vous avez commencé et ne cessez pas de
m'aimer. Adieu.
XX - Matius à Cicéron après la mort de César.
Il m'est bien
doux d'apprendre par votre lettre que vous conservez de moi l'opinion qui a
toujours été l'objet de mes voeux et de mes espérances, quoique je n'en eusse
pas le moindre doute, le prix que j'y attache était capable de me causer de
l'inquiétude. Mon coeur, il est vrai, me rendait témoignage que je n'ai rien
fait qui puisse offenser un honnête homme ; et je ne pouvais m'imaginer qu'avec
un mérite si extraordinaire, vous vous fussiez prévenu sans raison contre un
ancien ami, dont les sentiments n'ont jamais changé pour vous. Puisque les
vôtres sont tels que je les désire, je veux m'expliquer sur ces accusations,
contre lesquelles votre bonté et votre amitié vous ont fait prendre si souvent
mon parti.
Je sais tout ce qu'on a dit contre moi depuis la mort de César. On me fait un
crime de la douleur que je ressens d'avoir perdu mon ami ; on me défend de le
pleurer. La patrie, disent-ils, doit l'emporter sur l'amitié : comme s'il
était bien prouvé que le mérite de César ait été de quelque utilité pour
la patrie. Mais je veux agir de meilleure foi. J'avoue que je ne suis point
arrivé à ce haut degré de sagesse. Non, ce n'est pas César que j'ai servi
dans nos dernières dissensions, c'est à mon ami que je me suis attaché ; et,
quelque éloignement que j'eusse pour cette cause, je n'ai pu voir marcher mon
ami sans moi. Jamais je n'ai approuvé la guerre civile ; j'ai fait au contraire
tous mes efforts pour l'étouffer dans sa naissance. Aussi ne m'a-t-on pas vu
profiter de la victoire de mon ami pour avancer ma fortune ou pour augmenter mon
bien ; tandis que des hommes, qui avaient moins de part que moi à la confiance
de César, ont étrangement abusé du succès de ses armes. Je puis dire même
que mon bien a souffert de la loi qu'il a portée ; tandis que la plupart de
ceux qui se réjouissent de sa mort ont dû à cette loi de rester dans leur
patrie. J'ai sollicité le pardon des vaincus avec autant de zèle que si je
l'avais demandé pour moi-même. Comment voudrait-on qu'après m'être employé
pour le salut de tout le monde, je ne regrettasse point la mort de celui qui me
l'accordait, surtout lorsque je le vois périr de la main mime de ceux qu'il
avait sauvés au risque de déplaire à son parti ? Mais on nie fera repentir,
disent-ils, d'avoir condamné leur action. Insolence inouïe ! Quoi ! il sera
permis aux uns de se faire gloire d'un crime, et les autres ne pourront en
gémir avec impunité ! Jusqu'à présent on avait laissé aux esclaves le
triste pouvoir de craindre, de se réjouir, de s'affliger, suivant les
mouvements de leur coeur, qui du moins restait libre : aujourd'hui ceux qui se
disent les vengeurs de la liberté veulent nous arracher ce droit par la
terreur. Mais ils peuvent s'épargner les menaces. Il n'y a point de danger ni
de crainte qui puise m'empêcher de remplir mes devoirs d'honnête homme et
d'ami. J'ai toujours cru qu'on ne sait pas fuir une mort honorable, et que
souvent même il faut la chercher. Mais pourquoi me font-ils un crime de
souhaiter qu'ils puissent se repentir d'une action que je déteste ? Oui, je
souhaite que tout l'univers regrette la mort de César. Comme citoyen,
disent-ils, je dois m'intéresser au salut de la République. Si toute ma vie
passée et mes espérances pour l'avenir ne prouvent pas, sans que je le dise,
le sincère intérêt que j'y prends, je renonce à le prouver par des arguments
inutiles. Je vous supplie donc, de la manière la plus pressante, de juger de
moi parles actions plutôt que par les paroles, et de vous persuader, si le
devoir a quelque prix à vos yeux, que je ne puis avoir aucune liaison avec les
méchants. Je ne me suis point écarté de ces maximes dans ma jeunesse, quoique
l'erreur soit plus pardonnable à cet âge ; puis-je les oublier sur mon déclin
et changer ma conscience ? Non, et si je suis capable d'offenser quelqu'un, ce
n'est qu'en pleurant le cruel destin d'un ami qui fut le plus illustre de tous
les hommes. Comptez que, si j'avais d'autres sentiments, je ne les désavouerais
pas, et que je ne voudrais pas joindre à mes fautes la honte de la
dissimulation.
Mais on me reproche encore d'avoir pris la direction des jeux que le jeune
César a fait célébrer pour les victoires de son oncle. Je réponds que cet
engagement n'a point de rapport aux devoirs publics : c'est une offre d'amitié
que j'ai cru devoir au souvenir et à la gloire de mon amitié, et que je n'ai
pu refuser aux instances d'un jeune héritier si digne de lui et de si grande
espérance. Je suis venu souvent par honneur chez Antoine, qui est aujourd'hui
consul : mais ceux même qui m'accusent de ne pas aimer assez ma patrie, ne le
voient-ils pas plus souvent que moi pour solliciter ou pour surprendre ses
faveurs ? Quelle est donc cette tyrannie ? Quoi ! lorsque jamais César n'a
prétendu gêner mes démarches et me contraindre dans mes liaisons, ceux qui
m'ont si cruellement privé de mon ami croiront pouvoir, par leurs censures,
m'empêcher de voir et d'aimer qui je voudrai ? Mais je suis sans inquiétude :
ma conduite suffira toujours pour réfuter leurs fausses imputations ; j'ose
même dire que ceux à qui ma fidèle amitié pour César me rend odieux,
préféreraient des amis comme moi à des amis qui leur ressemblent. Si rien ne
s'oppose à mes désirs, j'irai passer tranquillement le reste de mes jours dans
l’île de Rhodes ; mais si je suis retenu à Rome par quelque accident, la vie
que j'y mènerai prouvera que mes voeux sont toujours pour la justice et le
devoir. J'ai beaucoup d'obligation à Trébatius pour m'avoir fait connaître
encore mieux votre âme vertueuse et bienveillante, et pour m'avoir donné de
nouvelles raisons de respecter et de chérir celui que je me suis toujours fait
un plaisir d'aimer. Portez-vous bien, et conservez-moi votre affection.
XXI. - Sulpitius à Cicéron après la mort de Tullia.
J'ai ressenti
toute la douleur dont je ne pouvais me défendre en apprenant la mort de votre
chère Tullia, et j'ai regardé cette perte comme un malheur qui m'était commun
avec vous. Si je m'étais trouvé à Rome, je me serais fait un devoir de vous
prouver la part sensible que j'ai prise à votre affliction. Je sais combien
sont tristes et déplorables ces consolations de nos amis ou de nos parents, qui
partagent eux-mêmes nos souffrances, qui ne peuvent nous consoler sans verser
des larmes, et qui ont besoin de ce même soulagement qu'ils s'efforcent
d'apporter à la douleur d'autrui. Je veux cependant vous écrire en peu de mots
tout ce qui s'est présenté à mon esprit ; non que je n'aie bien pensé que
les mêmes réflexions pourraient se présenter au vôtre, mais parce que je me
suis figuré que la violence de votre chagrin est capable de troubler votre
attention.
Pourquoi donc vous livrer avec si peu de mesure à cette douleur domestique ?
Considérez comment la fortune nous a déjà traités : elle nous a privés de
tout ce qui doit nous être aussi cher que nos enfants ; de notre patrie, de
notre gloire, de notre dignité, de tous nos honneurs. Après tant de pertes,
quel mal pouvons-nous recevoir d'une disgrâce de plus ? ou comment peut-il nous
rester quelque sensibilité pour ce qui ne peut jamais égaler les malheurs que
nous avons déjà ressentis ? Est-ce le sort de votre fille que vous pleurez ?
Eh ! comment ne faites-vous pas cette réflexion dont je suis souvent frappé,
qu'on ne peut donner le nom de malheureux à ceux qui, dans le temps où nous
sommes, ont payé le dernier tribut de la nature sans avoir eu beaucoup à
souffrir dans la vie ? Connaissez-vous quelque chose, dans les conjonctures
présentes, qui ait pu faire aimer la vie à votre fille ? quels désirs,
quelles espérances, quels projets de bonheur avait-elle à former ? Était-ce
de passer sa vie dans l'état du mariage avec quelque jeune homme d'un rang
distingué ? Votre situation, sans doute, vous a donné le choix de ce qu'il y a
de plus brillant dans la jeunesse romaine. Était-ce d'avoir des enfants dont le
bonheur aurait fait sa joie, de les voir succéder un jour à la fortune de leur
père, s'élever par degré à tous les honneurs de la République, et consacrer
aux intérêts de leurs amis les nobles droits de la liberté ? Mais nommez-moi
un seul de tous ces biens que nous n'ayons pas perdu avant de pouvoir les
communiquer à nos enfants. C'est un malheur, direz-vous, de perdre une fille
qu'on aime. J'en conviens : mais n'en est-ce pas un plus grand de souffrir tous
les maux qui nous accablent aujourd'hui ?
Je ne puis oublier une réflexion qui m'a beaucoup soulagé, et qui aura
peut-être la même force pour diminuer votre affliction. A mon retour d'Asie,
je faisais voile d'Égine vers Mégare, j'ai fixé les yeux sur les pays qui
étaient autour de moi. Égine était derrière, Mégare devant, le Pirée à
droite, Corinthe à ma gauche : toutes villes autrefois célèbres et
florissantes, qui sont aujourd'hui renversées et presque ensevelies sous leurs
ruines. A cette vue, je n'ai pu m'empêcher de tourner nies pensées sur
moi-même : hélas ! disais-je, pauvres mortels, d'où vient l'amertume de nos
plaintes, à la mort de nos amis, dont l'existence est naturellement si courte,
tandis que nous voyons d'un seul coup d'oeil les cadavres de tant de villes
fameuses étendues devant nous sans forme et sans vie ? Ne te rendras-tu pas à
la raison, Servius ? Croyez-moi, cette méditation m'a fortifié : faites-en
l'essai sur vous-même, et représentez-vous le même spectacle. Tout à l'heure
encore, combien d'hommes illustres nous avons vus disparaître en un moment !
Quelle destruction dans tout l'empire ! Quels ravages dans toutes les provinces
! Serez-vous donc si violemment ému de la perte d'une seule et faible femme,
dont le sort, si nous n'en étions pas privés maintenant, était de mourir dans
quelques années, puisqu'elle était mortelle ?
Rappelez de là votre esprit et votre pensée à des considérations plus dignes
de votre caractère et de votre gloire. Votre fille n'a-t-elle pas vécu aussi
longtemps que la vie pourrait mériter quelque estime, aussi longtemps que la
République a vécu ? N'a-t-elle pas vu son père prêteur, consul, augure ?
N'a-t-elle pas été unie par les noeuds du mariage au plus noble de nos jeunes
Romains ? Elle a fait l'essai de presque tous les biens de ce monde, et elle a
quitté la vie lorsque la République est tombée. Quel reproche peut-elle donc
faire à la fortune ? Et vous, de quoi pouvez-vous vous plaindre ? En un mot,
souvenez-vous que vous êtes Cicéron ; et que c'est de vous que le reste des
hommes attend des conseils ; et n'imitez pas ces mauvais médecins, qui ne
peuvent se délivrer de leurs propres maux, tandis qu'i's font profession de
guérir ceux d'autrui : prenez pour vous-mêmes les leçons que dans une
conjoncture semblable vous donneriez à d'autres. Il n'y a point de si vive
douleur que le temps n'en amène la fin : mais songez qu'il ne vous serait pas
glorieux d'attendre du temps un remède que sous pouvez trouver dans votre
sagesse. Que dis-je ? S'il reste quelque sentiment après la mort, la tendresse
même que votre fille avait pour vous doit vous faire juger qu'elle s'afflige de
vous loir dans cet excès d'abattement. Faites-vous donc un effort en faveur
d'elle-même, en faveur de vos amis qui gémissent de votre douleur, en faveur
de votre patrie qui peut avoir besoin de vos secours, et que vous ne devez pas
en priver. Ajoutez que dans un temps où la fortune nous impose la nécessité
absolue de nous soumettre à notre situation, vous donneriez lieu de croire que
vous pleurez moins la perte de votre fille que le malheur des circonstances et
la victoire d'autrui. J'ai honte de vous en écrire davantage, ce serait me
défier de votre prudence. Je ne ferai donc plus ici qu'une réflexion. Nous
vous avons vu soutenir la prospérité avec noblesse, et votre modération vous
a fait honneur, prouvez-nous aujourd'hui que vous êtes capable de supporter
l'adversité avec la même constance, sans la regarder comme un fardeau qui
surpasse vos forces, de peur que cette qualité ne paraisse manquer à toutes
vos vertus.
Quant à ce qui me regarde, lorsque j'apprendrai que votre esprit sera devenu
plus tranquille, je vous informerai de nos affaires et de l'état de nos
provinces. Adieu.
FIN DU TOME PREMIER.
(01 ) Mommsen, Römische Geschichte, t. Ill, p.602 et suiv.